L’Italie, ses dernières révolutions et sa situation actuelle

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L’Italie ses dernières révolutions et sa situation actuelle
Charles Gouraud



L'ITALIE


SES DERNIERES REVOLUTIONS ET SA SITUATION ACTUELLE.




I.

ROME SOUS LE PONTIFICAT DE PIE IX.

Lo Stato Romano dall’ anno 181543 all’ anno 1850, per Luigi Carlo Farini ; Torina, 3 vol. 1851.




Il fut un temps où Bossuet pouvait dire : « Quand l’histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes ; » nous vivons dans un siècle où l’on dirait avec autant, sinon plus de raison « Quand l’histoire serait inutile aux princes, il faudrait la faire lire aux peuples. » C’est que les peuples ne sont pas plus dispensés que les princes d’apporter dans l’exercice soit absolu, soit partagé du pouvoir, les lumières et la mesure, faute desquelles toutes les affaires de ce monde, ou se troublent, ou dégénèrent, ou périssent. Une grande illusion de ce temps-ci, c’est d’attribuer à la politique la même puissance qu’elle avait autrefois sur les destinées publiques. Les gouvernemens, sans doute, peuvent encore beaucoup pour le bonheur ou le malheur des nations ; mais, depuis l’avènement à la souveraineté de cette puissance impersonnelle si changeante et si exigeante qu’on appelle l’opinion, la politique des gouvernans, avant d’agir sur le sort des gouvernés, subit à un tel degré l’empire des sentimens de ceux-ci, qu’à vrai dire, ils sont autant les maîtres de la direction générale des affaires que les quelques personnages, rois, ministres ou députés, qui en ont la charge officielle.

L’histoire de l’Occident, depuis la révolution de février, a mis ce que je dis là en grande lumière. En repassant dans leur mémoire les événemens qui ont rempli ces tragiques et misérables annales, ce n’est pas, comme aux siècles passés, l’œuvre d’autrui que les sociétés européennes à présent contemplent, c’est la leur propre ; à chacune des scènes que ce panorama déroule, elles pourraient dire comme le héros antique : Me, me adsum quoe feci. Grande leçon pour des peuples qui sauraient l’entendre ! Mais les peuples, comme les individus, sont trop enclins à bien penser d’eux-mêmes pour croire qu’ils ne soient pour rien dans les maux qui les affligent. Ils aiment mieux rejeter sur quelque fatalité surnaturelle, qui serait, on ne sait ni d’où, ni comment, violemment intervenue dans leurs affaires, l’origine et la responsabilité de leurs souffrances. C’est la révolution ! s’écrient-ils, et ils ont tout dit, comme si la révolution était quelque chose de différent de leurs besoins, de leurs désirs, de leurs passions et de leurs vices !

Une nation entre toutes vit sous l’empire de cette illusion : c’est l’Italie. Les Italiens, qu’il soit permis à un de leurs plus obscurs, mais de leurs plus sincères amis de le dire, les Italiens sont le premier peuple du monde pour chercher à tout ce qui leur arrive des raisons mystérieuses, à la production desquelles leur liberté est pleinement étrangère. Qu’on ouvre l’histoire cependant, et la plus simple attention découvrira que la première cause des séculaires malheurs de l’Italie, c’est elle-même ; que si, depuis tant d’années, elle est, suivant l’énergique expression de Montesquieu, le « caravansérail » des ambitions étrangères, cela provient infiniment moins de la malignité du sort que des défauts de caractère et de conduite du peuple, et qu’enfla, de même que ce n’est pas ailleurs que dans ces défauts qu’il faut chercher la cause des déceptions du passé, de même ce n’est pas ailleurs que dans leur redressement qu’il faut puiser les élémens du salut de l’avenir. Les événemens d’hier parlent à cet égard le même langage qu’avaient parlé les siècles ; ils le parlent même peut-être avec une éloquence plus saisissante encore et plus sévère. Considérez les révolutions qui ont agité depuis cinq ou six ans les différens états de la Péninsule : les États de l’Église, les Deux-Siciles, la Toscane, les provinces lombarde et vénitienne, le Piémont. Toutes ces révolutions avaient en elles-mêmes la force d’aboutir comme elles avaient eu la raison de naître ; toutes, à un moment donné, ont été capables de réussir, et pourtant, à une seule exception près, à l’exception de la révolution piémontaise, toutes ont échoué. L’imagination italienne a donné mille raisons de cet échec, mais elle a oublié la véritable ; cette raison, je viens de la dire, c’est l’inconduite flagrante et le plus souvent inexcusable des hommes. Ce n’est pas la Providence qui a manqué au peuple italien depuis six ans ; c’est, si l’on peut parler ainsi, le peuple italien qui a manqué à la Providence.

Ce serait une chose intéressante que de suivre dans le développement historique des révolutions italiennes la trace de l’action délétère qui en a ainsi corrompu les principes, égaré les conséquences et ajourné pour long-temps le succès. Des récits qui feraient connaître ces révolutions dans leurs origines, leurs événemens les plus remarquables et leurs résultats principaux, outre l’attrait que pourrait leur prêter la singularité des faits qui les ont signalées, atteindraient encore un autre but digne de l’attention des esprits éclairés : ce serait de répandre sur la situation actuelle de l’Italie, les élémens dont elle s’est formée, les vices qui la travaillent et peut-être les remèdes les plus propres à la rendre meilleure, une utile lumière. Il a paru qu’un récit et une appréciation des événemens du pontificat de Pie IX, depuis ses origines jusqu’à nos jours, serait le début le plus naturel et le plus logique de la série d’études dont nous indiquons ici le plan. Le pontificat de Pie IX, en effet, résume, domine et éclaire toute la destinée de l’Italie depuis six ans ; il a donné le branle au grand mouvement politique qui l’a agitée durant ces six années et qui la travaille si profondément encore aujourd’hui, et il n’est pas une seule de ses récentes révolutions dont il ne contienne et n’explique l’origine, le développement ou la fin.

La relation d’événemens aussi considérables, tant en eux-mêmes que pour l’intelligence de l’histoire entière dont ils donnent la clé, ne pouvait être écrite avec trop de scrupule. Aussi nous sommes-nous entouré des documens les plus capables d’en assurer l’exactitude. Parmi les sources que nous avons consultées et mises à profit, nous devons une mention spéciale à trois volumes récemment publiés à Turin sous le titre de : les États de l’Église de 1815 à 1850. M. Farini, aujourd’hui ministre de l’instruction publique en Piémont, est l’auteur de cet ouvrage. Originaire des États de l’Église, chargé à diverses reprises par Pie IX lui-même d’emplois administratifs et politiques des plus élevés, initié par l’accès facile que lui donnaient ces emplois près de la personne du saint père et de celle de ses ministres aux principales affaires du gouvernement romain, M. Farini a été à même de bien voir la révolution qu’il fait connaître. Son livre est rempli de pièces d’une authenticité au-dessus de tout soupçon, qui jettent non-seulement sur les événemens de ces dernières années en Italie, mais sur le caractère et la conduite des plus illustres personnages qui aient pris part à ces événemens, un jour dont on n’est pas habitué à voir l’histoire contemporaine éclairée. M. Farini, en effet, avec une indépendance de caractère ou une liberté d’esprit remarquable, a livré à la publicité les instructions, les correspondances, les confidences même dans le secret desquelles ses anciennes fonctions près du gouvernement romain l’ont fait admettre, de sorte que son livre, bien qu’on y rencontre de fort belles pages qui décèlent un écrivain et un historien, est moins cependant une histoire des États de l’Église depuis trente ans qu’un recueil composé avec un talent supérieur des matériaux, des élémens et des preuves de cette histoire.

Quant au jugement du pontificat de pie IX, nous avons laissé aux événemens qui l’ont rempli le soin de le porter. L’histoire est la plus naïve et en même temps la plus forte école où gouvernemens et peuples puissent apprendre à quelle cause les uns et les autres doivent leurs épreuves. C’est une doctrine aussi fausse que brutale que la doctrine de la nécessité. Les révolutions sont toujours dans les mains des hommes, et il n’y a point de fatalité qui les condamne à périr toutes, même les plus généreuses, victimes de leurs excès. Il y a même à Rome, ou plutôt surtout à Rome, un milieu à tenir entre les extrêmes, et ce n’est pas chose impossible que d’y concilier dans un seul système de gouvernement les garanties du maintien du pouvoir et celles du légitime exercice des droits de la nation. C’est ce que l’histoire que l’on va lire prouvera, nous l’espérons, avec une suffisante éloquence.


I

Grégoire XVI mourut le 1er juin 1846. Avec lui finissait un pontificat de quinze ans, qui, malgré toutes les qualités privées du souverain, n’avait été qu’un long fardeau pour ses peuples. Prêtre sévère, théologien consommé, Grégoire XVI n’avait porté sur le trône aucune des vertus d’un prince temporel. Soucieux avant tout des intérêts célestes dont il était dépositaire, il n’avait jamais abaissé ses regards sur les besoins de son pays ni sur les misères de son temps. Son gouvernement avait eu tous les caractères, toutes les rigueurs et tous les vices du despotisme. Il laissait la mémoire singulière d’un homme naturellement humain et éclairé, dont la politique n’avait jamais connu ni la pitié ni la lumière.

Grégoire XVI léguait à son successeur une détresse, un désordre et des embarras immenses : toutes les ressources du pays ou engagées, ou stérilisées, ou ruinées ; l’agriculture dans l’abandon ; un sol naturellement fertile condamné à l’infécondité par la concentration des terres dans un petit nombre de mains de grands propriétaires ou de corporations religieuses n’ayant d’autre souci que de toucher leurs revenus sans jamais songer à les accroître ; pas une société agricole, pas une ferme-modèle, pas un haras ; la sujétion des habitans à la production et à l’exploitation étrangères pour les articles de première nécessité ; un commerce borné, pauvre, n’offrant rien ou presque rien l’échange ; nulle grande industrie ; la contrebande organisée sur une échelle immense et fraudant le fisc de plus de la moitié de ses revenus ; pas un chemin de fer, pas un télégraphe ; les routes sans entretien ; le transport des denrées d’une difficulté et d’une cherté extrêmes ; les impôts cependant aussi multipliés et aussi lourds que si les ressources naturelles et artificielles de l’état avaient été merveilleusement aménagées, et avec cela mal répartis, écrasant le sol, et dans plusieurs provinces aussi odieux pour leur nature et leur mode de perception que pour leur poids. La comptabilité était bouleversée ou plutôt n’existait plus. L’administration française, sous Napoléon, en passant dans les États Romains, y avait, comme dans tous les pays où elle s’était momentanément assise, rétabli les finances. Quand pie VII était rentré à Rome, il avait trouvé les recettes de ses états supérieures aux dépenses de leur gouvernement. L’équilibre s’était à peu près maintenu jusqu’aux dernières années du règne de Léon XII ; mais sous Pie VIII, et enfin sous le pontife qui venait de mourir, non-seulement la dette s’était accrue et les dépenses avaient annuellement dépassé les recettes, mais il n’y avait pour ainsi dire plus trace à Rome d’administration financière. Le gouvernement pontifical, non-seulement ne rendait aucun compte au public des opérations de son budget, mais il avait fini par ne plus s’en rendre compte à lui-même. Les exercices empiétaient l’un sur l’autre : on ignorait les dépenses de l’année passée et les recettes de l’année courante. Le gouvernement de Grégoire XVI était tombé, en matière de finances, au niveau de celui des états ottomans sous son contemporain Sultan-Mahmoud, et toute sa science économique consistait à avoir un sac où d’une main il versait ses revenus, et où de l’autre il puisait pour ses dépenses. La dette publique était montée à 38,000,000 d’écus (plus de 200,000,000 de francs), le déficit annuel à un demi-million environ (2,500,000 francs). L’armée, dont l’entretien était fort coûteux, inspirait peu de confiance et rendait peu de services. Les troupes romaines étaient peu nombreuses, indisciplinées, mal payées et peu sûres ; les régimens suisses, excellens, mais haïs des troupes nationales et de la population. Même désordre dans la justice et la police. Point de codes : inégalité des sujets pontificaux devant la loi ; exemptions et privilèges sans nombre pour la prélature et la noblesse ; l’administration de la justice lente, douteuse et dispendieuse ; au criminel, des commissions militaires permanentes. La police, qui ne se lassait pas de persécuter les libéraux, était impuissante à garantir la sécurité publique : non-seulement les campagnes, mais les villes elles-mêmes étaient infestées de bandits. Ajoutez à cela le triste état civil de l’immense majorité de la population. Peu ou point d’instruction pour les enfans ; point de carrière pour les jeunes gens : les armes ? l’usage des mercenaires les avait rendues odieuses ; la diplomatie, la politique, l’administration, la magistrature ? tout était réservé aux seuls ecclésiastiques. Ajoutez encore des milliers de suspects et publiquement notés comme tels à qui les fonctions de l’administration subalterne et municipale elles-mêmes étaient interdites. Ajoutez-y enfin deux mille exilés, proscrits et condamnés politiques.

Un règne pareil n’avait pas été sans aigrir les cœurs ni sans exalter les esprits. Dès le lendemain de son élection, Grégoire XVI s’était trouvé en face d’une insurrection formidable ; son gouvernement et l’étranger l’avaient étouffée dans les supplices, mais le sang n’éteint pas les haines, et, pour conjurer le désespoir de populations qui souffrent, il faut d’autres armes que l’exil, les cachots et la mort. Les cabinets de l’Europe l’avaient senti. Un memorandum rédigé par les grandes puissances chrétiennes et présenté en leur nom par l’Autriche avait appelé l’attention du saint père sur les réformes dont le temps leur paraissait rendre l’introduction nécessaire dans l’administration temporelle des États de l’Église ; mais Grégoire XVI trembla devant l’idée de porter la main sur des institutions consacrées par les siècles, et la voix respectueuse des puissances qui s’étaient adressées à lui ne fut pas plus entendue que la douloureuse prière de ses sujets. Des conspirations nouvelles troublèrent et ensanglantèrent la Romagne en 1843, en 1844, en 1845 ; inutiles comme celle de 1831, elles montrèrent cependant par leur témérité même combien l’administration pontificale était devenue intolérable aux peuples qu’elle écrasait, et de toutes parts, non-seulement en Italie, mais en Europe, la fin du pontificat de Grégoire XVI était attendue comme l’inévitable signal ou d’un grand changement, ou d’un grand soulèvement dans les États Romains.

Cette époque arriva : on voit par la rapide esquisse du règne qui l’avait précédée combien elle était pleine d’espérances, et si le successeur de Grégoire XVI ne se montrait pas, dès son arrivée sur la scène de l’histoire, à la hauteur des événemens, combien elle recélait de tempêtes.

Mais les arrêts mystérieux du ciel avaient réglé qu’un jour plus doux allait luire pour l’infortunée Romagne. Le dimanche 14 juin 1846 au soir, une foule recueillie et tremblante d’espérance vit murer devant elle les portes du conclave. Trois jours durant, ces portes demeurèrent fermées ; le 17 au matin enfin, elles tombèrent, le tabernacle s’ouvrit, et il en sortit un saint.

L’Europe entend encore l’acclamation immense qui s’échappa de toutes les poitrines et de tous les cœurs, quand le nom du cardinal Mastaï fut jeté aux populations ivres de joie qui couvraient la place du Quirinal. Quelle journée ! que de longues espérances ! quel souvenir amer aujourd’hui pour tous ceux dont l’ingratitude, le crime et la folie ont changé l’ère de bonheur et de gloire qui s’ouvrait alors pour la Romagne, pour l’Italie, pour l’Occident, pour l’Église, en une ère de déception, de repentirs et de douleurs ! Néanmoins tout le monde, en ce moment, crut à Rome qu’il suffisait de vouloir le bien pour le réaliser, et personne, pour le malheur de l’Italie, ne se douta que le nouveau pontife, de quelques angéliques vertus que le ciel se fût plu à l’orner, ne pouvait seul suffire à la tâche que l’immense arriéré des temps lui léguait.

Le cardinal Mastaï Ferretti était né à Sinigaglia, petit port sur l’Adriatique, qui fait partie de la délégation pontificale d’Ancône, le 13 mai 1792. Dès que son élection fut connue, son histoire fut comme son éloge dans toutes les bouches. Issu d’une des plus honorables familles de sa province, il fut élevé au collège ecclésiastique de Volterre, où il séjourna de 1803 à 1809. Se trouvant à Rome en 1815, il fit, au mois de juin de cette année, pour entrer dans le corps des gardes nobles du souverain pontife d’alors, des démarches que l’état reconnu de sa mauvaise santé (il était sujet à des attaques d’épilepsie) rendit inutiles. Se tournant alors d’un autre côté, il prit, au mois de mai 1816, l’habit ecclésiastique et s’adonna à l’étude de la théologie sous la conduite de l’abbé Graziosi, un des prêtres les plus instruits et les plus pieux de son temps. En 1818, il prêcha la mission à Sinigaglia, sa patrie, avec monsignor Odelscalchi, depuis cardinal. De retour à Rome, il demanda d’être ordonné prêtre et l’obtint, mais à la condition toutefois de ne célébrer la messe qu’en particulier et avec un assistant. Sa santé s’améliora pourtant bientôt de telle sorte qu’après avoir célébré sa première messe, le jour de Pâques 1819, il ne fut plus sujet au mal qui l’affligeait qu’à de longs intervalles. Nommé coadjuteur du canonicat de l’église de Sainte-Marie et directeur de l’hospice des enfans pauvres, il se fit remarquer dans ces fonctions par son exemplaire piété. En 1823, il quitta l’Europe et se rendit au Chili, en qualité d’auditeur, à la suite de monseigneur Muzi, vicaire apostolique, envoyé là pour régler quelques affaires du clergé, et non-seulement s’acquitta de sa charge, mais encore enseigna et propagea la foi catholique. De retour à Rome en 1825, il eut la direction de l’hospice apostolique de Saint-Michel, et s’y fit une telle réputation, qu’en 1827 Léon XII le nomma archevêque de Spolète. Grégoire XVI, en 1832, l’appela à l’évêché d’Imola ; il le fit cardinal en décembre 1840. Au mois de juin 1846, lorsqu’il devint pape sous le nom de Pie IX, il avait, comme on voit, cinquante-quatre ans, et il y en avait trente qu’il servait Dieu et les hommes dans les plus sublimes et les plus touchantes fonctions du sacerdoce, de l’apostolat et de la charité.

Cette vie de sacrifices était connue de toute la population des États Romains. Toute la population savait ou pressentait que le nouveau pontife n’avait pas vu sans douleur les longues souffrances de son pays. Sa clémence était, après sa piété, la plus publique de ses vertus. L’enthousiasme qui saluait en lui, avant même qu’il eût ouvert la bouche, le régénérateur des États de l’Église n’était donc ni prématuré ni illusoire. Pie IX lui-même, du reste, allait, du premier coup de son autorité, justifier et au-delà tout ce que ses sujets avaient pu attendre de la bonté et de la noblesse de son cœur. À peine était-il sur le trône, qu’un décret d’amnistie (16 juillet 1846), conçu dans des termes d’une beauté morale inconnue jusque-là dans les fastes de la clémence des princes, rendait le ciel de leur pays à tous les proscrits des derniers règnes.

L’Europe entière, dès ce premier acte, sentit qu’un grand pontificat commençait. Tous les gouvernemens et tous les peuples fixèrent leurs yeux sur Rome, et une attente immense emplit les ames. Le réformateur tant attendu paraissait donc enfin ! La hache allait donc être portée dans cette forêt séculaire d’abus si préjudiciables à la gloire du saint-siège et à l’autorité de l’église, si opposés aux maximes de l’Évangile, si indignes des papes et de Rome ! Ainsi parlèrent tous les cœurs dans l’étendue entière de l’univers catholique. Les gouvernemens eux-mêmes entraînés conçurent, tout en envisageant d’un regard plus sévère les immenses difficultés de la tâche de Pie IX, l’espérance et, disons-le à leur honneur, le désir de le voir réussir.

Ce succès était-il possible ? L’entreprise la plus difficile que puisse tenter un homme politique est l’entreprise de réformer un état. Si rares que soient les législateurs, les réformateurs le sont plus encore, et il est moins aisé de corriger les abus d’une administration viciée par le temps que de donner des lois à un peuple neuf. À la prudence qui conçoit et coordonne les améliorations qu’il reconnaît utile d’apporter aux lois qu’il prétend changer, le réformateur doit joindre une fermeté, une précision, et avec cela une promptitude dans l’exécution de son projet, dont on ne se saurait faire une trop haute idée. Quand un réformateur s’annonce dans un état, par cela seul les institutions anciennes cessent d’avoir le respect du peuple, puisqu’elles ont publiquement perdu la foi du gouvernement, et les institutions nouvelles néanmoins ne peuvent avoir encore l’obéissance de personne, puisqu’elles n’existent pas encore. Il en résulte un intervalle et même un temps d’arrêt dans la vie politique de la nation extrêmement redoutable. Le gouvernement est comme suspendu, et la société ne se soutient plus que par l’espérance. Il faut que le réformateur franchisse ce pas avec une résolution et une promptitude extrêmes, autrement tout est perdu. Il faut que l’opération énergique et délicate qu’il a résolu de faire subir au corps politique dure quelques instans à peine, et que les membres qu’il lui enlève soient aussitôt remplacés que retirés ; autrement ce corps bouleversé s’affaisse, et il peut périr. Réformer un état n’est pas une chose normale et ordinaire qu’on puisse faire en prenant son temps et en consultant ses loisirs ; c’est une entreprise extraordinaire et anormale qu’il faut avoir exécutée presque en même temps qu’on l’a annoncée. Il ne faut pas, quand on l’aborde, se mettre à étudier les moyens les plus courts et les plus féconds d’y parvenir ; il ne faut pas l’aborder, ou il faut avoir déjà une connaissance profonde de ces moyens et une résolution inflexible d’en faire usage. Il faut enfin quelque chose de plus et de non moins rare que tout le reste ; il faut définir résolûment les bornes de la réforme qu’on a entrepris d’exécuter, aller d’un trait jusqu’à ces bornes en écartant ou en brisant tous les obstacles, et une fois arrivé là, s’arrêter court pour faire face à l’instant même à quiconque voudrait pousser les choses au-delà, et des flancs de la réforme faire sortir une révolution. En un mot, quand on entreprend d’améliorer ou de charger les lois d’un pays, il faut le faire sans délai, sans désemparer, selon les termes fixes que l’on s’est proposés à soi-même, et le jour, l’heure, la minute d’après, il faut, sortant brusquement de cet état violent, se remettre, suivant l’esprit des nouvelles institutions que l’on a promulguées, au train de l’expédition quotidienne des affaires de la société. Autrement, et si l’on s’attarde, les esprits infailliblement s’exaltent ; les réformes, qui, réalisées sur-le-champ, eussent transporté les cœurs, ne les trouvent plus, arrivant trop tard, que froids et dédaigneux ; sous le prétexte du désir des améliorations, la fureur du changement s’empare des ames ; bientôt ce n’est plus un remaniement des institutions anciennes que le peuple demande, c’est leur bouleversement ; les gouvervans, dominés, entraînés par les gouvernés, cèdent de proche en proche à leurs caprices ; le pouvoir glisse des mains du prince dans celles du peuple, de celles du peuple dans celles des factions, de celles des factions dans celles de la multitude, et la réforme, faute de s’être opérée à temps, aboutit à une catastrophe et à l’anarchie. Telle était la grandeur et tel était le danger de la situation à Rome, lorsqu’en juillet 1846, Pie IX, au lendemain de la promulgation du décret d’amnistie, mit la main à la réforme que ses peuples attendaient de lui voir accomplir.

Il y avait alors à Rome un homme qui avait à un degré extraordinaire la conscience de cette situation, et qui, s’il eût eu la puissance d’exécuter les desseins qu’elle lui suggérait, l’eût peut-être sauvée ; cet homme était l’ambassadeur de France, l’illustre et depuis si malheureux M. Rossi. M. Rossi résidait à Rome depuis près de deux ans déjà. Ç’avait été d’abord une assez grande merveille de l’y revoir, et de l’y revoir ambassadeur de France. Trente ans auparavant, le gouvernement pontifical avait proscrit en lui un fonctionnaire rebelle, complice de la généreuse témérité de Murat. Adopté tour à tour par la Suisse et par la France, citoyen de Genève en 1819, sujet français en 1838, M. Rossi, de 1815 à 1845, avait mis les rares facultés de son esprit au service des intérêts de différons peuples, mais il n’avait jamais poursuivi qu’un seul but ; au travers de toutes les vicissitudes de sa vie, il était resté fidèle à la grande cause du siècle, à la cause de la raison et de la liberté. Aussi quand, en 1845, il avait reparu à Rome, amis ou ennemis, tout le monde, sous l’habit du pair et de l’ambassadeur de France, avait reconnu le libéral de Bologne et le réfugié de 1815. Une telle constance de libéralisme n’était point faite, sous un pontificat aussi ombrageux que celui de Grégoire XVI, pour rendre à M. Rossi sa situation facile à Rome. La mission dont le gouvernement qu’il servait alors l’avait chargé n’était guère plus propre à lui concilier la cour romaine. Les jésuites, après avoir divisé la Suisse ; agitaient encore une fois la France. Pressé par l’opinion publique, le cabinet des Tuileries avait cessé de pouvoir ignorer les progrès de la célèbre société ; il s’était vu obligé de demander au saint-siège d’ordonner la dissolution de ses établissemens, et c’était cette demande qu’il avait chargé M. Rossi de présenter et de faire accueillir. On imagine sans peine quelles difficultés dut rencontrer, dès son arrivée dans la.capitale du monde chrétien, alors livrée à la toute-puissante influence de la société de Jésus, l’italien révolutionnaire devenu ambassadeur de France, qu’une sorte de malice de la fortune avait fini, après trente ans d’aventures, par investir d’une aussi délicate mission. Une clameur universelle s’éleva contre lui, et d’abord elle fut si forte, que, malgré la bienveillance particulière de Grégoire XVI pour sa personne, M. Rossi ne fut pas même reçu comme simple envoyé. À quelques semaines de là, il était officiellement reconnu et accueilli en qualité d’ambassadeur, et il avait si bien persuadé ce qu’il était venu demander, que la cour de Rome, en prononçant la dissolution des établissemens de la société de Jésus, suspects à l’opinion et au gouvernement français, paraissait avoir plutôt adopté la mesure que l’avoir accordée. La dextérité infinie de M. Rossi, son habileté consommée à manier les affaires et les hommes, avaient fait ce miracle. À partir de là, et plus il avait été, plus son autorité près du saint père et du cardinal-ministre s’était affermie, si bien qu’à la mort de Grégoire XVI, il n’était point d’ambassadeur étranger dont le crédit en cour de Rome fût aussi sûr que le sien. Le nouveau règne n’avait fait que consolider et qu’accroître ce crédit. La part qu’avait prise l’ambassadeur de France à l’élection du cardinal Mastaï n’était un mystère pour personne. On disait librement dans Rome que sans lui jamais Pie IX ne fût sorti d’un conclave dont la plupart des membres étaient de la création et respiraient l’esprit de Grégoire XVI. Le nouveau pape était animé envers lui d’une affection et d’une estime qu’il avait exprimées plusieurs fois en public, et dont il ne cessait de donner des preuves en accueillant à toute heure sa personne et ses conseils avec un empressement et une effusion même qui frappaient tout le monde.

M. Rossi, dans cette haute faveur, prodiguait les plus sages avis. Bien que long-temps il l’eût quitté, il aimait profondément son pays. Sous ce grave et froid extérieur, un cœur chaud battait pour l’Italie, et c’était autant la sollicitude passionnée d’un patriote que la haute raison d’un homme d’état qui dictaient à M. Rossi les conseils qu’il donnait au saint père. Quarante ans de réflexions, de travaux et d’épreuves le mettaient à l’abri de toute illusion sur les difficultés du temps et les périls de la situation. À l’époque où il avait servi la. Suisse, il avait par lui-même, à Lucerne, appris à connaître, en essayant vainement de faire accepter aux cantons une réforme excellente de leur pacte fédéral, combien c’est un métier délicat et grave que celui de réformateur. Aussi multipliait-il au pontife les avertissemens, les adjurations, les supplications même ; il faisait toucher du doigt tous les obstacles, et il indiquait ou inventait toutes les ressources ; il dévoilait tous les périls, et il montrait toutes les voies d’en sortir ; à côté de chacune de ses critiques, il y avait un avis, et, à côté de chacun de ses avis, un moyen de le mettre en usage. Quelque grande que fût la situation, il la dominait autant par ses lumières que le généreux pontife qui l’avait fait naître par la sérénité de son ame.

Quelle fortune inespérée pour la religion, pour la liberté, pour l’Occident, pour l’Italie ! Un pape réformateur, acceptant pour conseiller un laïque élevé dans tout l’esprit de la révolution, et consommé dans toute la science de la sauver de ses excès en la gouvernant par ses principes ! Quel rêve ! et pourquoi tout cela s’est-il évanoui en effet ainsi qu’un rêve ? Où était donc le vice corrupteur de cette entreprise vraiment sage et vraiment grande, pour que, conçue par un pape tel que Pie IX et conseillée par un politique tel que M. Rossi, elle ait péri, ainsi qu’une conception chimérique, aux mains de novateurs vulgaires ? Le voici : la réforme des États de l’Église avait bien son promoteur, et elle avait bien son conseiller ; mais il eût fallu encore un homme d’action pour réaliser les généreuses intentions de l’un et pour pratiquer les sages avis de l’autre ; cet homme manqua. De là toutes les déceptions et toutes les afflictions qui s’en sont suivies.

Pie IX eut beau vouloir, M. Rossi eut beau conseiller ; les volontés du premier et les conseils du second s’en allèrent en fumée, parce qu’il ne se trouva personne à côté d’eux pour transformer en institutions les volontés de l’un, suivant les plans si sagement conçus par l’autre ; parce que, pour le malheur universel, personne alors à Rome ne se rencontra parmi les ministres du saint père qui eût à, un degré suffisant, je ne dirai pas seulement les qualités du réformateur, mais même de l’homme d’état des temps les plus ordinaires ; parce que sous les yeux de Pie IX, dont la bonté ne put qu’en gémir, et sous ceux de M. Rossi, dont l’ame ardente en sécha, la plus rare occasion du monde fut comme à plaisir dissipée par des hommes aux intentions les plus droites assurément, mais aussi à l’inexpérience politique la plus profonde qui se pût voir. « Hâtez-vous, disait et redisait inutilement M. Rossi, hâtez-vous ! Agissez, au nom du ciel ! agissez. Fixez des remises si vous voulez ; mais fixez-les, et à l’époque dite exécutez votre pensée. Tout est aisé aujourd’hui ; dans trois mois, tout sera difficile ; dans six mois, tout sera impossible. Vous êtes maîtres à présent de toutes choses ; avant peu, si vous n’agissez pas, toutes choses seront maîtresses de vous. Agissez donc : réalisez la réforme hardiment, largement, entièrement, et remettez-vous au plus tôt à votre métier de tous les jours, au métier du gouvernement. » Sages et stériles avis ! Mais les ministres du saint père, s’ils les accueillirent tous, n’en pratiquèrent aucun. Du mois d’août 1846, où Pie IX inaugura la réforme de ses états, au mois de mars 1848, où, l’entreprise et la conduite de cette réforme lui glissant totalement des mains, la constitution même du pouvoir temporel du saint-siège fut bouleversée, deux ministres se succédèrent à Rome : le cardinal Gizzi, qui, entré en fonctions le 8 août 1846, en sortit le 16 juillet 1847, et le cardinal Ferretti, entre les mains duquel la révolution vint au monde sept mois plus tard, le 10 mars 1848. La politique des deux cardinaux eut ceci d’honorablement et de tristement semblable, d’être également bien intentionnée et également impuissante : tous les deux virent le bien et le voulurent ; ni l’un ni l’autre n’eut la main ni assez prompte ni assez ferme pour le réaliser.

Quand, le 8 août 1846, le cardinal Pasquale Gizzi prit les affaires aux applaudissemens d’une population qui l’aimait pour son caractère modéré et pour son attachement à la personne du saint père, il y avait trois choses à faire à Rome : 1° donner dans l’administration entière des états pontificaux une satisfaction prompte et large au parti réformateur, et le contenir en même temps en lui faisant comprendre que son impatience ou sa violence perdrait tout ; 2° rétablir les finances ; 3° réorganiser vigoureusement la force publique. Ces trois choses demandaient à être menées de front et avec toute la promptitude imaginable. Pour réformer, en effet, il faut être fort ; autrement la réforme et le réformateur deviennent le jouet des passions populaires. En s’appuyant sur le parti modéré et en l’organisant, le cardinal Gizzi aurait pu gagner le temps nécessaire pour remettre dans les finances et dans l’armée des États Romains l’ordre et la sûreté qui en avaient disparu, et il aurait pu réaliser de telle sorte la réforme, que lorsqu’elle aurait été achevée avec l’appui du parti conservateur, elle se serait trouvée sous la double garde de la reconnaissance publique et d’une force administrative et militaire imposante. Le cardinal Gizzi ne fit rien de tout cela. Il entra timidement dans la voie d’une réforme où il fallait marcher à pas de géant ou ne poser jamais le pied ; il ne sut tirer aucun parti de l’appui si précieux et tout-puissant alors du parti modéré ; il laissa les finances comme il les avait trouvées, et la force publique plus impuissante qu’il ne l’avait reçue.

Ainsi, le 24 août, parut une circulaire aux gouverneurs des provinces, leur enjoignant d’avoir à inviter les corporations municipales, Les ecclésiastiques et les citoyens notables, à étudier et à proposer les meilleures manières d’améliorer l’éducation du peuple, et principalement l’instruction religieuse, morale et professionnelle des enfans des pauvres. Tel fut le premier acte du ministère du cardinal Gizzi. Il demandait solennellement aux peuples qu’il avait la mission de gouverner d’étudier et de lui faire savoir les moyens d’y parvenir ! Tout le reste de son administration est du même caractère. Il ne fait que nommer des commissions : commission pour réformer la procédure civile et criminelle, commission pour améliorer le système municipal, commission pour réprimer le vagabondage ; mais, avec tout cela, ni lui ni les commissions qu’il nomme ne réforment, n’améliorent ni ne répriment chose au monde. Le seul des projets de ce genre qui, s’il eût été résolûment et opportunément exécuté, aurait eu chance de produire des résultats sérieux, fut le projet de convoquer des délégués des provinces pour venir aider le ministère dans sa laborieuse besogne. Ces délégués, choisis par le pape sur des listes de présentation dressées dans chaque province par les cardinaux, légats et délégats, devaient, formant une sorte de conseil ou plutôt de commission consultative d’état, apporter au gouvernement, avec les vœux des populations, la connaissance exacte du degré de légitimité de ces vœux et de l’urgence comparée d’y satisfaire. C’était là une idée saine, et qui pouvait devenir féconde, car tout gouvernement, et un gouvernement réformateur plus encore qu’aucun autre, doit tendre à rallier autour de lui, pour les employer à son œuvre, toutes les forces vives de l’état ; mais est-il pour cela dispensé de gouverner ? Bien au contraire. Malheureusement, si le cardinal Gizzi consultait tout le monde, il ne gouvernait personne. Il gouvernait si peu, et sa main était si visiblement débile, que le parti modéré, ne se sentant ni conduit ni soutenu, d’abord hésita devant l’impatience croissante des masses, et bientôt se laissa déborder par elles.

Le peuple italien, comme on sait, est le peuple le plus démonstratif de la terre. Il ne croirait jamais rien fait, s’il ne se répandait à tout propos et hors de propos en cris de joie, en chants, en danses, en fêtes, et illuminations, en manifestations, et le reste. Ces mœurs, communes à toute l’Italie, quoiqu’un peu plus retenues dans le nord, sont extrêmement lâchées dans le centre et dans le midi. À Rome surtout, à Rome, ville de monumens et de pompes s’il en fut, il faut à tout prix au peuple de magnifiques représentations extérieures. La foule, depuis l’avènement de Pie IX, avait pris l’habitude de grandes processions réformistes conçues et organisées sur le plan des processions religieuses. À toute occasion, des masses de peuple se précipitaient sur la place du Quirinal, demandant au pape de les bénir. Le pape paraissait et bénissait. C’était, si jamais il en fut, de la politique à spectacle.

Les premières de ces démonstrations populaires avaient été spontanées et naïves. C’était bien l’effusion naturelle de la reconnaissance, par exemple, qui, le jour du décret d’amnistie, avait versé dans toutes les rues et sur toutes les places publiques la population entière de Rome, et l’avait le jour durant fait passer sous le regard attendri et sous la main bénissante de Pie IX ; mais ensuite la multitude avait pris goût à cette cérémonie comme à un jeu ou à une mode. Un paysan de la campagne de Rome, qui avait été tour à tour cocher et batelier, Angelo Brunetti, plus connu sous le nom de Cicervacchio, s’était de son autorité privée nommé entrepreneur et organisateur de ces sortes de fêtes, et le pape ne put bientôt plus ni paraître ni sortir sans trouver ce Cicervacchio et ses processions sous ses pas. Le peuple est comme les enfans : il est admirable pour gouverner ses maîtres par leurs défauts. Le gouvernement pontifical avait eu la faiblesse d’être sensible à la popularité dont il jouissait, et il avait eu l’imprudence de laisser percer cette faiblesse. Plusieurs des anciens condamnés politiques que le décret d’amnistie avait rappelés à Rome, et quelques Italiens exaltés que la nouveauté d’un pape réformateur avait attirés dans la capitale du monde chrétien se donnèrent le mot, et une conspiration s’ourdit pour exploiter l’enthousiasme populaire, et, en le prodiguant ou le refroidissant, gouverner le gouvernement du saint-siège. Quand on avait tiré du saint père l’octroi de quelques réformes populaires, une démonstration bruyante de joie s’organisait ; quand à tort ou à raison on le soupçonnait de vouloir s’arrêter dans la voie réformiste, toutes les figures, comme par enchantement, devenaient froides, tristes, et déjà même çà et là menaçantes. Le cardinal Gizzi eut l’impardonnable faiblesse de céder à ces mouvemens artificiels de l’opinion. Il suivit une politique funeste ; il fit attendre les réformes qu’il avait dessein de décréter jusqu’au point de soulever l’impatience universelle, et il ne sut jamais braver cette impatience. Bientôt il fut notoire dans Rome et dans toute l’Italie que, pour obtenir de lui ce qu’on voulait, il suffisait d’inquiéter sa popularité et de feindre le mécontentement. Personne ne s’en fit faute, et bientôt le gouvernement de Rome ne fut plus au Quirinal, mais dans la rue. Aussi, vers le mois de juin, l’autorité du cardinal était-elle complètement à bout ; car il avait tellement laissé le vase s’emplir, qu’il ne fallait plus qu’une goutte d’eau pour le faire déborder.

Une manifestation nouvelle, la manifestation du 16 juin, jour anniversaire de l’élection du pontife, fit l’office de la goutte d’eau : ce fut une véritable révolution en habits de fête. Personne au Quirinal ne s’y trompa et ne s’y put tromper. Le corps diplomatique effrayé avertit le saint père. « C’est toujours de la sorte, dit froidement M. Rossi, que les pouvoirs périssent et que les catastrophes s’annoncent. — Prenez garde ! dit un autre ambassadeur, prenez garde à ce chemin couvert de fleurs. » Le cardinal Gizzi ouvrit les yeux ; il voulut faire de l’autorité, mais il en fit comme en font les gens effrayés, sans adresse et sans prudence. Il fit afficher, le 22 juin, un édit défendant les rassemblemens populaires. Tout le monde lut son édit, personne ne crut qu’il aurait la force de le faire exécuter, et il n’y gagna que d’avoir aigri les esprits sans leur avoir imposé. À un mois de là, le 16 juillet, il en eut la preuve. Le 16 juillet était le jour anniversaire du décret d’amnistie. Les meneurs de l’enthousiasme populaire n’eurent garde de négliger une aussi belle occasion. Ils supposèrent, pour ce jour-là, une conspiration de rétrogrades, qui avaient juré, disaient-ils, de provoquer une rixe sanglante entre le peuple et les troupes. Ils chargèrent de ce complot le cardinal Lambruschini, l’ancien et peu populaire conseiller de Grégoire XVI, et le directeur de la police monsignor Grassellini. Le peuple se souleva : la direction de la police fut enlevée, le cardinal Lambruschini et ses soi-disant complices obligés de prendre la fuite, et sans le parti modéré, qui s’organisa de lui-même pendant l’émeute, sous la conduite de quelques-uns des plus considérables et des plus courageux de la noblesse, on ne sait à quels excès la population se serait portée.

Le cardinal Gizzi donna sa démission le soir même. Il abdiquait ainsi, devant la révolte, un pouvoir qu’il avait reçu au sein d’une popularité immense, dont il aurait pu faire, s’il avait été aussi expérimenté qu’il était bien intentionné, l’instrument du salut de son souverain et de son pays, mais dont il n’avait jamais connu ni les ressources ni l’usage.

Ce fut, comme nous l’avons dit, le cardinal Ferretti qui lui succéda. Il était dans son gouvernement de Pesaro, lorsqu’il apprit sa nomination au poste de premier secrétaire d’état ; il ne fut rendu à Rome que le 26 ; depuis dix jours déjà, son prédécesseur s’était retiré, et, durant ces dix jours, Rome avait été dans une anarchie à peu près complète cette anarchie durait encore et ne tendait qu’à s’envenimer et à s’étendre, quand il arriva.

Le cardinal Ferretti était, lui aussi, un saint prêtre, très dévoué à la religion et très porté aux réformes, où il voyait avec raison le salut de Pie IX et du pouvoir temporel des papes ; il était détesté des jésuites et par là cher aux libéraux ; enfin il était profondément attaché au saint père, dont il était même le parent éloigné du côté des femmes.

Si avec cela il eût été un politique de génie, la situation, si grave qu’elle fût déjà à Rome le 26 juillet 1847, eût pu encore être sauvée ; mais le nouveau ministre, pas plus que l’ancien, n’avait l’expérience des affaires d’état. Il le fit voir, dès son arrivée, par ses premières démarches et ses premières mesures : le pouvoir venait d’expirer aux mains de son prédécesseur pour avoir trop recherché et n’avoir jamais su gouverner la popularité ; il tomba dans le même défaut de conduite. Cicervacchio avait été le héros du 16 juin, il fit à Cicervacchio un accueil extraordinaire ; monsignor Morandi avait la réputation de ne pas trop déplaire à Cicervacchio, monsignor Morandi fut nommé à la direction de la police.

Quand un gouvernement, dès ses premiers pas, se livre ainsi à la popularité, où va-t-il ? Où la popularité le voudra mener. À sept mois de là à peine, le cardinal Ferretti en fut le triste exemple. Son prédécesseur, pour avoir trop sacrifié à ce faux dieu du caprice populaire, était tombé au milieu d’une émeute ; pour avoir continué la même et déplorable conduite, il tomba, lui, au milieu d’une révolution. Il était plein de confiance cependant, et il le disait à tout le monde. Un des premiers jours de son administration il eut l’imprudence même, dans un moment d’enthousiasme, de s’écrier : « Mostriamo all’ Europa che noi bastiamo a noi stessi ; nous montrerons à l’Europe que nous savons nous suffire à nous-mêmes ! » Paroles téméraires dont les partis devaient faire plus tard un détestable usage, et que le cardinal Ferretti n’eût jamais dû prononcer, car il était hors de son pouvoir de jamais les justifier.

On vit tout de suite combien, après une année qui aurait dû tout voir finir comme elle avait vu tout commencer, le gouvernement pontifical était devenu incapable, quoi qu’il dît, de se suffire à lui-même. Les esprits, les choses, les désirs, l’opinion, tout avait changé durant cette fatale année d’atermoiemens et d’inaction. Le cardinal Ferretti n’était plus, comme à treize mois de là s’était trouvé le cardinal Gizzi, devant quelques vœux de réforme à satisfaire ; il était devant les premières approches d’une révolution à conjurer. La question de la réforme de l’administration temporelle des États de l’Église s’était étendue, et en s’étendant s’était dénaturée. Au premier bruit des généreuses promesses de Pie IX, l’Italie entière avait tressailli. En Toscane et en Piémont d’abord, en Lombardie et dans les états de Naples ensuite, les esprits s’étaient animés ; on commençait à parler partout de deux choses avec lesquelles la réforme administrative des états pontificaux n’avait certes qu’un rapport fort éloigné, de deux choses pleines de tempêtes, et où le pontificat même de Pie IX pouvait sombrer : de l’indépendance de l’Italie et de la substitution du gouvernement constitutionnel au gouvernement absolu.

Si le cardinal Gizzi avait légué à son successeur la réforme des États de l’Église accomplie, comme il la lui laissait à accomplir, celui-ci même, dans cette situation heureuse, aurait eu fort à faire pour se suffire à lui-même, car le reste de l’Italie lui préparait de graves difficultés ; mais, dans le déplorable état où il trouvait les choses, sa confiance ne pouvait se justifier que par des prodiges de volonté et de savoir-faire. Il est donné à peu de ministres de faire des prodiges : le cardinal Ferretti n’en fit point. À l’intérieur, il essaya de deux choses seulement qui méritent d’être remarquées. Il organisa la garde nationale sur le modèle de la nôtre. L’institution eût pu être utile, si le cardinal-ministre avait eu la main aussi ferme qu’il avait les intentions libérales. Le parti modéré, le 16 juin, avait montré, en effet, qu’on pouvait dans un moment de danger compter sur lui ; mais il n’aurait pas fallu flatter les passions populaires dans le même temps qu’on s’armait contre elles. La seconde mesure intérieure notable du ministère Ferretti fut l’organisation du personnel de la consulte. Ce personnel fut bien choisi ; mais pourquoi, la consulte une fois réunie, ses délibérations restèrent-elles aussi stériles que l’avaient été celles des commissions instituées par le cardinal Gizzi ? En somme, on peut dire, sans injustice, que le cardinal Ferretti n’opéra exactement aucune réforme sérieuse de plus que son prédécesseur. Comme celui-ci, il dépensa en atermoiemens, en lenteurs, en affiches, en vaines avances et en dangereuses promesses tout ce qu’il avait de cœur, et il en avait beaucoup, de bonne volonté, et il en était rempli, de temps enfin, mais il en eut très peu.

Son excuse, outre l’immense difficulté de la tâche qu’il avait à exécuter, fut dans les embarras imprévus et très graves dont les événemens extérieurs la compliquèrent encore. M. Rossi l’avait bien vu l’année auparavant. « Dans un an ; répétait-il, qui sait si la question, qui n’est aujourd’hui qu’administrative et pontificale, ne sera pas politique et italienne, et en voie de devenir bientôt révolutionnaire et européenne ? » A la fin de juillet 1847, la prophétie de M. Rossi commençait déjà à s’accomplir. Inquiets du mouvement qui se propageait à leur porte, les Autrichiens un matin occupèrent Ferrare. La mesure était aussi imprudente que violente ; elle exaspéra les Italiens et ajouta aux difficultés de la cour de Rome une difficulté terrible, en commençant la transformation de la question de la réforme pontificale en une question politique et étrangère. Pie IX, le doux, le clément Pie IX, commença d’apparaître à l’imagination italienne, non plus sous les traits d’un pontife ennemi et réformateur des abus, mais sous ceux d’un pape libérateur. On ne parla plus bientôt de la consulte, mais de l’indépendance de l’Italie, et cette simple affaire de l’amélioration de l’administration des États de l’Église prit la forme et affecta insensiblement le caractère d’une question de remaniement de territoire. Le cardinal Ferretti, dans la négociation diplomatique qui s’ouvrit en même temps à Milan et à Vienne, entre lui, le maréchal Radetzky, le général Ficquelmont et le prince de Metternich, tint un langage et une conduite dont la fermeté et la mesure auraient en d’autres temps suffi à dénouer la difficulté ; mais, à la fin de l’été de 1847, les circonstances étaient déjà devenues telles, les esprits avaient pris partout une telle animation et les cœurs avaient conçu de telles espérances, que la sagesse des temps ordinaires ne suffisait déjà plus. Entraîné par des événemens que sa main ne dominait pas, le cardinal Ferretti s’efforça de les suivre, à défaut d’en pouvoir régler la marche. À l’insulte qu’avaient faite les Autrichiens au gouvernement pontifical en occupant Ferrare, il répondit par une avance aux gouvernemens du reste de l’Italie, qui dut être et qui fut ; en effet, considérée à Vienne comme une provocation. Il avait déjà plusieurs fois été question d’une ligne douanière à établir entre tous les états indépendans de la péninsule. Le cardinal Ferretti s’empara de cette idée, s’ouvrit au marquis Pareto, alors ministre de Piémont à Rome, du dessein qu’il avait conçu de la mettre à exécution, et, sur la réponse favorable qu’il reçut, députa monsignor Corboli à Florence et à Turin, pour aller stipuler les conditions de l’union. Les meneurs à Rome et dans les provinces ne manquèrent pas, comme on pense, de s’emparer de cette ambassade comme ils s’étaient emparés du fait de la violation du territoire pontifical par les Autrichiens pour exalter les imaginations. Le saint père eut beau faire ; bon gré mal gré l’enthousiasme italien fit de lui, sinon un Jules II, au moins un Alexandre III, et un jour, sans le savoir, il se trouva, par le fait des lenteurs et de l’insuffisance de ses ministres, à la tête d’un mouvement formidable qu’il n’avait pas désiré et qu’il ne pouvait ni encourager ni désavouer. Dans l’automne de 1847, en un mot, le pape, simplement réformateur de l’été de 1846, était devenu pour tout le monde, tant les esprits et les événemens avaient marché vite, le promoteur de la liberté politique et de l’indépendance nationale de l’Italie.

La péninsule entière, du reste, était animée d’un mouvement extraordinaire. L’esprit de réforme avait saisi tous les peuples et presque tous les gouvernemens. Les manifestations populaires s’étaient mises à la mode dans le reste de l’Italie. L’exemple de ce qui se passait à Rome enhardissait tous les esprits et ébranlait tous les pouvoirs. En Toscane et en Piémont, le peuple avait demandé, quelquefois même réclamé violemment des institutions plus libérales. Le roi de Piémont, Charles Albert, le premier, avait cédé. Le 30 octobre, la gazette officielle de Turin avait publié un programme des réformes que le gouvernement sarde se proposait d’introduire dans la législation et dans l’administration, qui avaient excité la joie et la surprise générales. Tous les autres souverains de l’Italie, le roi de Naples excepté, avaient suivi cet exemple. La résistance du roi de Naples avait amené un soulèvement et fait couler le sang. Dans les états lombardo-vénitiens enfin, toutes les ames frémissaient. La conspiration était en permanence Milan et à Venise, et le maréchal Radetzky, frappé du changement et de l’exaltation des esprits, proposait déjà à son gouvernement des mesures militaires d’une remarquable audace et d’une extrême énergie. Le voyage à travers la péninsule d’un des plus grands personnages de l’Angleterre, lord Minto, envoyé parle Foreign Office pour conseiller aux gouvernemens de la péninsule la modération et la prudence, avait produit sur les imaginations italiennes un effet extraordinaire. De même que Pie IX avait été transformé par les Italiens en un régénérateur politique, de même le noble lord avait été pris, quoi qu’il en eût et quoi qu’il dît, pour un agitateur et un conspirateur. Enfin tous les signes d’une révolution prochaine étaient visibles, et la cour de Rome se trouvait compromise, par la lenteur et l’incertitude de sa conduite, au plus épais et au plus dangereux de cette révolution.

Enfin la crise éclata, et elle éclata dans celui de tous les états d’Italie d’où on s’attendait le moins à la voir sortir, dans l’état de Naples. Le 23 janvier 1848, le roi Ferdinand, effrayé des progrès de l’esprit d’insurrection en Sicile et dans ses possessions de terre ferme, fit à ses sujets la solennelle promesse d’une constitution ; le 29, la constitution était publiée. Comment résister à Florence et à Turin après l’exemple donné par le roi de Naples ? Il fallut céder. La Toscane et le Piémont eurent leurs constitutions. L’hésitation cependant était grande à Rome, car une difficulté redoutable venait là compliquer la question : c’était la difficulté de savoir si le régime constitutionnel, qui venait pour ainsi dire d’éclater dans tous les états d’Italie, était une forme de gouvernement compatible avec l’existence de la souveraineté pontificale. Tel était le problème. Comme, au milieu de l’agitation croissante des esprits et de l’affaiblissement de plus en plus rapide de sa popularité et de son pouvoir, le cardinal Ferretti, profondément troublé, ne savait à quoi se résoudre, une nouvelle formidable arriva tout d’un coup : le 24 février au soir, la république venait d’être proclamée à Paris. Le ciel entier de l’Europe retentit de ce coup de tonnerre, et en fut bouleversé : tous les gouvernemens existans chancelèrent, et bientôt, suivant l’un des premiers l’exemple universel, l’ancien pouvoir politique du saint-siège tomba. Le 10 mars, le cardinal Ferretti résigna ses fonctions ; le 14, une constitution fut octroyée par le saint père à ses sujets, et un cabinet presque entièrement composé de laïques, et où ne figuraient que des hommes ou connus par leur libéralisme ou protestant de : leur attachement profond à l’ordre de choses nouveau, remplaça aux affaires le ministre réformiste, si populaire sept mois auparavant, qui aujourd’hui n’était plus considéré que comme le représentant suprême d’un régime politique qui avait à jamais fait son temps.

Ici finit la première époque du pontificat de Pie IX, l’époque que j’ai appelée du nom de l’œuvre à laquelle elle fut consacrée et qui y périt, l’époque réformiste. Le saint père, durant tout le cours de cette période, avait vu ses généreuses intentions trahies par toutes personnes et par toutes choses : trahies par l’inexpérience de ses ministres, trahies par l’ingratitude et la maladresse des impatiens qui avaient abusé de cette inexpérience, trahies enfin par l’exaltation de l’esprit de ses sujets et la violence des événemens. Il est hors de doute que cette époque aurait pu autrement finir que par une révolution, il est hors de doute que le saint père aurait pu réformer l’administration de ses états sans s’exposer à voir sa puissance politique bouleversée ; mais pour cela il eût fallu que le saint père, dès le commencement de son règne, trouvât l’homme qu’il cherchait toujours et qui jusque-là lui avait manqué, un grand ministre. L’allait-il trouver enfin dans l’époque nouvelle, et autrement difficile encore que la première, qui commençait, et le gouvernement constitutionnel à Rome devait-il avoir plus de succès que n’en avait eu l’entreprise de la réforme administrative ? Non. Et pourquoi ce nouvel et déplorable échec de la cause de la liberté ? C’est ce que l’histoire encore va d’elle-même nous apprendre.

L’ère réformatrice ouverte en 1846 par l’amnistie avait duré près de deux ans ; l’ère constitutionnelle ouverte par l’octroi de la charte de 1848 dura moins de neuf mois. Trois ministères se succédèrent et échouèrent successivement durant cette courte période : l’un devant l’ardeur croissante des esprits, des choses et des temps, l’autre devant sa propre impuissance à concilier l’autorité spirituelle du saint-siège qu’il voulait sauver avec le système politique nouveau promulgué par la charte, et qu’il entendait plutôt élargir qu’abandonner ; le dernier enfin, devant l’assassinat. Le cardinal Antonelli, chef du premier de ces cabinets, garda le pouvoir deux mois, depuis le 10 mars jusqu’au 4 mai ; M. Mamiani, l’homme le plus important du second, ne résista qu’un mois de plus, du 4 mai au 2 août ; M. Rossi enfin trouva la mort sous le poignard d’un assassin après deux mois seulement, du 16 septembre au 15 novembre, d’exercice de ses fonctions. Ces trois personnages furent chacun, à des degrés divers, supérieurs à tous les ministres qui s’étaient succédé à Rome durant la première période ; mais, quelque supériorité relative et personnelle qu’ils eussent et qu’ils montrassent, la difficulté des temps où ils gouvernèrent et de la tâche qu’ils eurent à remplir était tellement au-dessus de tout ce qu’on avait vu jusqu’alors, que leur impuissance à réussir est moins faite.pour exciter le blâme que leur courage à entreprendre n’est fait pour mériter l’éloge. Ils luttèrent avec loyauté, énergie et lumières, chacun à trois points de vue différens, pour le triomphe d’un même système politique qui n’était certainement pas praticable à Rome en 1848, et qui vraisemblablement ne l’y sera pas de très long-temps. Le monde sans doute a vu bien des partages de souverainetés, mais il n’en a jamais vu d’aussi hardi ni d’aussi délicat que celui qui fut tenté à Rome en mars 1848, et l’idée de faire du pape un monarque constitutionnel demeurera parmi les plus extraordinaires que ce siècle, si fertile pourtant en conceptions extraordinaires, ait vues à l’essai.

Le cardinal Antonelli, qui le premier, par dévouement sans doute à la personne du saint père beaucoup plus que par ferme croyance à la viabilité des institutions nouvelles, accepta la fonction de ministre constitutionnel du saint-siège, était encore peu connu comme homme public. Son élévation au cardinalat ne datait que de l’année précédente ; auparavant il remplissait près de la cour romaine la charge de trésorier-général. Il avait aussi rempli à Viterbe une mission administrative, où il avait laissé, a-t-on dit depuis, la mémoire d’un fonctionnaire ferme jusqu’à la rigueur. Quoi qu’il en soit, il ne paraît pas qu’alors, sans être populaire à Rome, son nom fût en haine ni même en discrédit, puisque la nouvelle de son avènement au poste de cardinal-ministre n’excita aucune rumeur. Il se trouvait, dès le premier jour de son entrée en fonctions, devant une difficulté immense : c’était la mise en pratique loyale, et pourtant prudente, de la constitution, — pleine non pas d’embûches, la calomnie et l’ignorance ont pu seules voir là des embûches, mais d’embarras, et d’embarras inextricables, — qu’avait, dans son sincère désir de concilier l’inaliénable souveraineté du saint-siège avec les besoins plus fiévreux que réels des temps, promulguée la cour de Rome.

Le pacte constitutionnel octroyé par le saint père à ses sujets avait avec toutes les chartes de ce siècle, et principalement avec nos chartes de 1814 et de 1830, une ressemblance générale qui frappait d’abord les regards. Les pouvoirs politiques y paraissaient pondérés avec le même soin que dans toutes les organisations fondamentales d’état de ce genre ; en y regardant de plus près cependant, il était aisé de voir que la constitution avait un vice dont elle était destinée à périr. Au lieu de trois pouvoirs seulement, c’est-à-dire un prince irresponsable, chef du gouvernement, et deux chambres chargées du vote de l’impôt et de la législation, la constitution romaine du 10 mars en reconnaissait quatre : ce quatrième pouvoir, supérieur aux trois autres, et qui en réalité les devait ou annihiler on absorber tous, c’était le sacré collège des cardinaux. Le sacré collège, disait le premier article du pacte constitutionnel, est le conseil politique inséparable de la personne comme du gouvernement du souverain pontife. Ce conseil, disait un autre article, retient exclusivement la connaissance des affaires ecclésiastiques ou mixtes, et les chambres ne peuvent délibérer de ces sortes d’affaires. Ce conseil enfin édictait un chapitre spécialement consacré à son attribution de fonctions ; ce conseil se réunit toutes les fois qu’il y a lieu pour le souverain pontife de rejeter ou de sanctionner une loi ; il donne son avis secret sur cette loi, et c’est après avoir entendu cet avis que le pape oppose son veto ou accorde sa sanction. Il est inutile de montrer par de longs discours en quoi l’établissement d’un pareil pouvoir était incompatible avec l’exercice régulier d’un gouvernement constitutionnel. Le conseil des cardinaux, grace à ses privilèges de préséance, de veto et de connaissance exclusive des affaires ecclésiastiques ou mixtes (et qu’est-ce qui n’est pas ou ecclésiastique ou mixte dans le gouvernement romain ?), restait le véritable et unique dépositaire de la souveraineté tant laïque que religieuse et temporelle que spirituelle, et il était inévitable qu’une multitude de conflits, et des plus graves, sortissent un jour ou l’autre d’un tel mélange d’attributions.

Ces conflits n’éclatèrent pas sous l’administration du cardinal Antonelli, soit que, cette administration ayant été très courte, ils n’aient pas eu le temps de naître, soit que, les chambres n’étant pas encore réunies (elles n’étaient convoquées que pour le 5 juin), la malice des esprits n’ait pas eu occasion de les provoquer, soit enfin que le cardinal Antonelli, en sa qualité de prélat et de membre du sacré collège, ait eu pour le privilège politique conservé aux mains du grand corps dont il faisait partie un respect légitime après tout, puisqu’il était ordonné par le pacte fondamental, qui prévint toute contestation. Dans le fait, tant qu’il fut en fonctions, ce fut le collège des cardinaux, infiniment plus que le ministère, qui gouverna, et ce ne fut un mystère pour personne.

Ce n’était pas sur cette difficulté intérieure, dont les embarras du reste, à cause de la réunion prochaine des chambres, étaient bien plus dévolus à son successeur qu’à lui, que le cardinal Antonelli devait tomber : c’était sur la question, de jour en jour plus formidable, de savoir quel parti devait prendre le pape dans la croisade qui de toutes parts s’annonçait contre l’occupation étrangère.

La révolution de février avait porté au comble l’effervescence déjà si grande des esprits. Dès que la nouvelle en était parvenue à Turin, à Florence, à Rome, à Naples, le parti libéral avait fait entendre un cri d’indépendance dont toute la péninsule avait frémi. Le roi de Piémont, qui nourrissait contre l’Autriche une immortelle haine, et sur les provinces lombardo-vénitiennes des vues qu’il avait héritées de toute sa race, faisait des préparatifs de guerre dans la confidence desquels le public entier se trouvait. Tout annonçait une explosion. Les Milanais en donnèrent le signal. Bientôt toute la Haute-Italie fut en feu, le Piémont en armes, et, le 23 mars, Charles Albert, à la veille de passer le Tessin, adressait aux peuples de la Lombardie et de la Vénétie la proclamation fameuse dans laquelle il leur disait que, confiant en leur courage, en son épée et en Dieu, « en ce Dieu qui avait donné Pie IX à l’Italie, » il marchait à leur délivrance. Restait à savoir à quel parti le gouvernement du saint-siège allait se résoudre.

Pie IX, au lendemain du jour où il avait octroyé la constitution à ses peuples, l’avait fait clairement pressentir. Recevant les membres de la municipalité romaine, il leur avait dit : « J’ai fait tout ce que j’ai pu, je ne pourrais faire davantage (ho fatto quanto poteva, né potrei fare di più. » Paroles aussi précises que sages, et qui auraient dû être à Rome, et dans le reste entier de l’Italie, un trait de lumière pour tout le monde. Malheureusement la mode, sottement exploitée par les révolutionnaires, de transfigurer Pie IX en un Alexandre III, avait gagné, depuis la proclamation de Charles-Albert, les esprits les plus modérés eux-mêmes. Un brave militaire, le général Durando, qui commandait un corps de troupes pontificales à Bologne, se prévalant d’instructions, il est vrai, assez ambiguës qu’il avait reçues du cardinal-ministre, avait, le 5 avril, passé le Pô, et adressé à ses soldats un ordre du jour dans lequel il leur avait annoncé qu’ils marchaient eux aussi à la délivrance de la Lombardie, et que leurs drapeaux étaient bénis par Pie IX comme jadis l’avaient été par Alexandre III les sermens de Pontida. L’acte était d’une gravité extrême ; le saint père le sentit, et, comme il était contraire à ses intentions, il ordonna à ses ministres de le désavouer officiellement. Ce désaveu parut dans la gazette du gouvernement du 10, et toutes les personnes qui eurent l’honneur d’approcher sa sainteté dans ces journées critiques rapportent qu’on l’entendit souvent dire avec la plus grande animation qu’il était impossible, après l’abus que l’on faisait partout de son nom, qu’elle se tût ; qu’elle parlerait, et que le monde catholique bientôt allait entendre sa voix et connaître sa volonté.

On se représente dans quelle agitation et dans quelle attente était Rome. Le ministère n’était, comme on pense, ni le moins ému ni le moins inquiet. Il avait, contrairement au souverain pontife, un grand penchant pour la guerre, et le cardinal Antonelli lui-même disait tout haut, et avec une grande chaleur, qu’il n’y avait de salut pour la papauté que dans sa participation ouverte et déclarée à la croisade contre l’Autriche. M. Rossi fut consulté ; il opina pour le même avis, disant, dans ce langage sentencieux et coloré dont il avait l’habitude : « Le mouvement national et guerrier qui emporte l’Italie me fait l’effet d’une épée : ou Pie IX prendra résolûment cette épée en main, ou la révolution s’en emparera pour la tourner contre lui. » Le cardinal Antonelli et ses collègues, pressés par l’opinion, qui commençait à leur demander d’un air menaçant compte des lenteurs du saint père, se décidèrent alors à lui adresser, sous la forme d’une supplique, une invitation pressante à se déclarer pour la guerre. Cette supplique fut remise à sa sainteté le 25 avril ; elle là lut avec une émotion visible, et fit savoir qu’elle y répondrait.

La réponse fut rendue publique le 29, sous la forme d’une allocution où le saint père désavouait de la façon la plus explicite l’usage que l’on avait fait de son nom et l’interprétation violente qu’on avait donnée de ses sentimens. Il dit qu’avant tout il était le ministre d’un Dieu de paix et le chef du monde catholique ; qu’il ne devait connaître et ne connaîtrait jamais que des fils dans l’étendue entière de l’univers chrétien ; qu’en un mot, il était pape avant d’être prince, et que, sauf les précautions nécessaires pour maintenir l’intégrité et la sécurité du territoire du saint-siège, il n’entendait prendre aucune part. au mouvement militaire qui soulevait la péninsule.

Le désappointement et l’émotion furent immenses à la lecture de cette allocution. Les clubs, qui, depuis le 10 mars, étaient à peu près en permanence, se répandirent dans les rues et soulevèrent la foule. Quelques chefs du parti modéré, parmi lesquels on remarquait, comme toujours dans ces dangereux soulèvemens, le prince Doria, le duc Riguano et le sénateur Corsini, firent des efforts courageux et inutiles pour calmer les esprits. La garde civique, à la hâte rassemblée, partageait trop les sentimens du reste de la population pour être capable de la contenir. La situation d’heure en heure devenait de plus en plus grave, et il fallut en avertir le saint père. Pie IX montra une grande affliction et une grande surprise, mais il ne fit aucune concession. Toute la journée du 30 avril se passa en pourparlers. La nuit venue, quelqu’un ouvrit un avis qui avait quelque chose d’imposant : ce fut que le saint père se transportât de sa personne à Milan, non pas en guerrier, puisqu’il répugnait à la guerre, mais en médiateur. La grandeur et la beauté morale de ce projet plurent à l’ame généreuse de Pie IX, et M. Farini raconte que sa sainteté l’eût mis sans doute à exécution, si elle n’en avait été détournée par le représentant du gouvernement provisoire de Milan lui-même, qui s’en montra effrayé. Le 1er mai enfin, on apprit que le ministère avait donné sa démission, et Pie IX publia une proclamation touchante au peuple de Rome, où il s’efforça d’adoucir, par la tendresse de ses paroles, ce qu’il y avait eu d’amer pour le sentiment patriotique des Italiens dans l’allocution du 29 avril. « Popule meus, disait-il, quid feci tibi ? — Est-ce là la récompense de tant de marques d’amour que je vous ai données ! » Mais le temps déjà était loin où la voix du saint père suffisait à calmer les esprits. L’enthousiasme pour la guerre était profond, universel ; il emporta tout, et, le 4 mai, la volonté révolutionnaire du peuple imposait pour premier ministre au pontife un libéral à l’imagination hardie et aux principes inflexibles, qui, pour première condition de son entrée aux affaires, avait exigé le retrait de l’allocution du 29 avril, l’adoption formelle de la politique de la guerre, et l’attribution à un laïque du département des relations extérieures en tout ce qui concernait les intérêts séculiers. Ce libéral, déjà célèbre alors, était M. Mamiani. On voit, dès le mois de mai 1848, deux mois à peine après l’établissement du gouvernement constitutionnel à Rome, où en étaient et l’indépendance politique de la cour de Rome et la puissance de la révolution qui devait la renverser.

M. Terenzio Mamiani avait tous les caractères d’un ministre imposé par la volonté publique à son souverain, et si telle doit être en effet, comme certains théoriciens le pensent, la nature d’un ministre constitutionnel, jamais homme ne mérita mieux ce nom. Proscrit sous Grégoire XVI pour avoir pris part à l’insurrection de 1831, M. Mamiani était rentré à Rome en 1846, à la suite de l’amnistie, mais sans avoir signé la demande de pardon et la déclaration de repentir que le saint père avait imposée à tous les exilés. Il s’était borné à promettre au cardinal Ferretti, alors premier ministre, de respecter les lois et de ne pas troubler l’état, et le facile cardinal s’était contenté de cette déclaration, et lui avait même permis de venir à Rome. M. Mamiani avait reconnu avec noblesse cette faveur du gouvernement pontifical. Il avait été, et à Rome et à Pesaro, sa ville natale, et dans d’autres provinces, un des prôneurs les plus ardens du nouveau pontife et un des apôtres les plus intelligens et les plus écoutés de la modération et de la patience ; mais rien, avec tout cela, ne pouvait faire oublier son passé, et, mis en regard de sa situation présente, ce passé faisait un contraste étrange. M. Mamiani avait conspiré presque toute sa vie, pour la bonne cause s’entend, pour la cause de la vraie, de la sage liberté ; mais enfin il avait conspiré, et si c’est toujours une chose délicate pour un pouvoir que de prendre un ancien conspirateur pour ministre, c’en est une bien plus délicate encore que de se voir obligé de le subir. M. Mamiani en outre avait eu le malheur, commun du reste à beaucoup d’écrivains, et qui, d’après ce qui se passe aujourd’hui à Rome, menace de le devenir à presque tous, de voir ses ouvrages condamnés par la congrégation de l’index. Enfin il arrivait au pouvoir par la volonté victorieuse des clubs, dont le 30 avril encore il avait été, près du cardinal Antonelli, l’organe mesuré et conciliant sans doute, mais en même temps très ferme.

Qu’on se figure, sur ce rapide tableau du passé et du présent de M. Mamiani, quelle dut être sa situation comme ministre constitutionnel du saint père dans les circonstances brûlantes qui l’avaient porté aux affaires : — à Rome, d’un côté les clubs en permanence et déjà tout-puissans, de l’autre côté le saint père de moins en moins porté à se fier à un régime qui ne paraissait pouvoir le conduire qu’à une catastrophe, et instinctivement poussé par conséquent à se rejeter en arrière dans les bras de ses cardinaux ; hors de Rome, les provinces les plus importantes dans une agitation inexprimable ; le reste de l’Italie, de Palma-Nuova à Palerme et de Venise à Turin, en armes et en feu ; l’Europe entière soulevée ; Paris, Vienne et Berlin en révolution, — et on comprendra aisément que, si le nouveau ministre ne réussit pas plus que son prédécesseur à établir le gouvernement constitutionnel à Rome, c’est au moins autant à l’embarras sans égal de sa position personnelle et à la violence extraordinaire des événemens qu’il faut l’imputer qu’à son défaut ou de fermeté, ou d’adresse, ou de lumières. M. Mamiani, à un autre point de vue, sans doute, que celui du cardinal Antonelli, mais tout comme lui, s’était chargé d’une tâche impossible alors à remplir ; il était naturel qu’il y échouât comme lui.

L’événement le plus curieux, le moins connu et le plus caractéristique du ministère de M. Mamiani, c’est la lutte qu’il soutint contre Pie IX, et dans laquelle il fut battu par sa sainteté, sur la rédaction définitive à adopter pour le discours d’ouverture du parlement. Je me bornerai, en me servant des pièces officielles et secrètes publiées sur ce sujet par M. Farini, à exposer les phases très singulières de cette lutte. On y jugera tout le ministère et toute la politique de M. Mamiani. — Aux approches du 5 juin, jour fixé pour l’ouverture du parlement, M. Mamiani rédigea un projet de discours d’ouverture, ou, comme on disait jadis chez nous, de la couronne, à mettre dans la bouche du saint père, et destiné à être prononcé en son nom devant les deux chambres réunies par un cardinal délégué. Ce discours, délibéré, suivant l’usage, en conseil des ministres, fut mis sous les yeux du saint père, qui déclara ne pouvoir l’accepter dans l’état où il était, et fit, séance tenante, des corrections que M. Farini fait connaître, et qui, lors même que nous n’en aurions que ce témoignage, suffiraient seules à expliquer l’impossibilité absolue où étaient les libéraux italiens, dont M. Mamiani était le chef, à concilier leurs idées de gouvernement avec les prérogatives du saint-siège sans abaisser les unes et sans blesser les autres.

M. Mamiani faisait dire au pape que c’était avec un plaisir sans mélange (vivo e purissimo compiacimento) qu’il ouvrait le parlement ; Pie IX déclara qu’il ne pouvait avouer de telles paroles. Un peu plus loin, le texte portait : « C’est à vous, messieurs, qu’il appartient d’élever jusqu’au faîte ce grand monument (l’alzare infino al fastigio il gran monumento). » Le saint père vit là une équivoque ; il demanda quel était ce grand monument ? Plus bas le saint père priait l’auteur de toute lumière de verser dans l’esprit des nouveaux législateurs les flots de la vraie sagesse civile (la vera sapienza civile). Pie IX demanda qu’on rayât ce mot civile. « Rome, continuait M. Mamiani, ne ferme ses portes à aucune réforme, à aucune innovation féconde. » Féconde en biens, ajouta le saint père. Un autre paragraphe, appelant l’attention des députés sur les souffrances de la classe pauvre, leur recommandait de travailler à les soulager, et de suivre ainsi, dit Pie IX, les exemples et les préceptes de tous les souverains pontifes. Enfin il parut peu convenable au saint père que M. Mamiani, dans un autre endroit de son discours, lui fît dire que c’était une consolation pour son ame paternelle et italienne de voir que l’Italie se faisait graduellement et assez tranquillement (assai quietamente) à la vie publique. M. Mamiani se soumit à ces corrections et rapporta le texte modifié au saint père ; mais Pie IX ne fut pas plus content du second texte que du premier, et on fut obligé, pour le jour d’ouverture du parlement, de faire prononcer par le cardinal Altieri, en place d’un discours du trône, une courte harangue sans aucune couleur politique.

Ce n’était que la première phase de cette lutte singulière. Il fallait de toute nécessité que le nouveau cabinet, pour apaiser les esprits, publiât son programme. M. Mamiani, avec le consentement du saint père, rédigea ce programme, et la même scène qui avait eu lieu à la lecture, par le souverain pontife, du discours du trône recommença. Pie IX demanda des corrections, et ce ne fut que lorsque ces corrections eurent été faites que le programme fut communiqué aux chambres. M. Farini fut chargé par le ministère d’aller porter au pape le projet de M. Mamiani. Sa sainteté, après avoir lu et relu ce projet, écrivit de sa propre main en marge du manuscrit les changemens qu’elle exigeait. Les voici tels que M. Farini a cru pouvoir les publier dans son ouvrage d’après la minute originale même. Au cinquième paragraphe du programme on lisait : « La religion se concilie bien plus les ames par la persuasion que par les moyens extérieurs et la force matérielle. » Le saint père effaça cette ligne et y substitua : « Qu’avec les moyens extérieurs de la force matérielle. » Au paragraphe quatorzième, M. Mamiani parlait des mains laïques (nostre mani laïcali) du pape. Pie IX raya ce mot laïques. Plus bas, le programme annonçait que le ministère romain avait sollicité le gouvernement sarde d’envoyer des commissaires chargés de représenter l’Italie près de la nation hongroise. Pie IX mit en marge : « Si quelque ministre a eu cette pensée, il l’a gardée pour lui, car nous sommes à cet égard dans la plus complète ignorance. On pourrait donc donner à entendre ce qu’a fait le gouvernement sarde. »

On voit par ce curieux témoignage quels étaient les rapports intimes du souverain pontife et de ses ministres. Leur vie commune n’était qu’une lutte, et il était impossible qu’elle fût autre chose. Le pape ne pouvait que se consacrer tout entier à la défense de l’autorité pontificale, de jour en jour plus compromise ; M. Mamiani ne pouvait que travailler à l’établissement et à la consolidation de l’influence laïque et libérale, dont il était le hardi représentant. Une rupture était inévitable. M. Mamiani la retard le plus qu’il put ; enfin un jour elle éclata. Le souverain pontife avait plusieurs fois déclaré qu’il ne pourrait tolérer plus long-temps la séparation du ministère des affaires étrangères en deux départemens. Vers la fin de juin, il s’en expliqua catégoriquement avec ses ministres. M. Mamiani répondit qu’il lui était impossible de céder sur un point aussi essentiel à la cause du laïcisme, et il offrit sa démission. L’impossibilité où l’on se trouva de former alors une nouvelle administration fut cause qu’elle ne fut pas acceptée ; mais de fait, après cet acte de résistance du saint père à la politique laïque et constitutionnelle, l’administration de M. Mamiani fut dissoute, et il revint plutôt à son rôle naturel de chef de l’opposition qu’il ne continua son rôle forcé et impossible de ministre constitutionnel du pape.

M. Mamiani tomba définitivement le 3 août, pour faire place à M. Rossi. Il avait gouverné ou paru gouverner trois mois, et son passage aux affaires ne semblait avoir eu pour but, que de démontrer la difficulté extrême, sinon la pleine impossibilité, d’accorder à Rome le libre exercice de la vie politique de la nation avec le maintien de la double souveraineté du prince. Il est vrai que M. Mamiani était un modéré hardi, et que beaucoup de personnes pensèrent, quand il se retira, que si le gouvernement constitutionnel avait si peu réussi entre ses mains, ce n’était pas qu’il fût impraticable, mais c’était ou qu’il ne savait pas le pratiquer ou qu’il en exagérait la pratique. Il est vrai que M. Mamiani avait embrassé dans son éclectisme politique des termes trop contraires pour ne pas se choquer, et que ç’avait été à lui une prétention énorme de rester tribun du peuple en devenant conseiller du pape ; il est vrai qu’odieux à la cour pontificale à cause de sa conduite passée et de ses opinions présentes, détesté des révolutionnaires à cause de sa haine du désordre, sans crédit près de la grande masse du parti modéré que ses accointances avec beaucoup d’hommes excessifs et la raideur systématique de ses principes effrayaient et éloignaient, il était de sa personne assez peu propre à sauver une cause aussi délicate que celle dont il s’était chargé ; il est vrai enfin que, bien qu’il eût longtemps médité sur les principes des gouvernemens, et qu’il eût bravé et souffert l’exil pour sa fidélité à ses opinions, il était extrêmement neuf aux affaires lorsqu’il y entra, et qu’à réformer un état lorsqu’on s’en mêle et à changer du jour au lendemain le système entier de ses institutions politiques, il ne faut être rien moins que neuf ; tout cela, dis-je, est parfaitement vrai. Cependant si M. Mamiani avait échoué dans sa tâche, c’était plus encore la faute des événemens que la sienne, et il aurait eu cent fois plus de conduite et cent fois moins d’inexpérience, que la force des choses l’eût également dominé et vaincu. C’est ce que l’histoire du ministère qui lui succéda devait démontrer de la plus éclatante et de la plus tragique manière.

M. Mamiani s’était retiré le 2 août. Le saint père désirait extrêmement que M. Rossi prît les affaires. Elles étaient dans un tel état, que sa fermeté et ses lumières paraissaient seules désormais capables de conjurer une catastrophe. M. Rossi, outre les titres que son passé comme ambassadeur de l’ancienne cour de France lui donnait à la confiance du souverain pontife, en avait acquis de nouveaux auprès de tous les hommes éclairés des États Romains par la publication récente de trois lettres sur les conséquences de la révolution de février en France, en Allemagne et en Italie, qui avaient eu le plus grand retentissement. Les événemens de février avaient infligé à M. Rossi une troisième expatriation ; non-seulement ils l’avaient dépouillé de la grande charge politique qu’il occupait à Rome, mais ils lui avaient même enlevé la chaire modeste où il avait enseigné avec tant d’éclat à paris la science et le respect des lois. Il s’était considéré comme rendu à l’Italie par cette injure, et du fond de sa retraite à Frascati il n’avait cessé de considérer du plus attentif et du plus tendre regard le progrès de la révolution qui un moment avait paru aux sages eux-mêmes capable de rendre la péninsule à l’indépendance et de l’initier à la liberté. On l’avait souvent consulté dans sa solitude ; On l’avait trouvé prodigue de conseils toujours mûrement réfléchis, comme autrefois, mais dont la prudence s’était enhardie au spectacle du mouvement extraordinaire qui venait de bouleverser l’Europe.

M. Rossi aimait passionnément l’Italie. Tout désenchanté qu’il fût par les traverses d’une longue et aventureuse existence, tout froid, dédaigneux, sceptique même à certaines mauvaises heures, que quarante années de travaux, d’études et de désillusions l’eussent rendu, il avait éprouvé, à la nouvelle du soulèvement de Milan et de l’entrée en Lombardie d’une armée italienne, un enthousiasme patriotique qu’il avait exprimé dans les lettres dont j’ai parlé et dans toutes ses conversations avec une émotion contenue, mais visible. L’idée de devenir, non plus, comme à quelques mois en arrière, le conseiller secret de la papauté, mais son ministre officiel et actif, s’était emparée de son ame. Il avait vu, dès l’octroi de la constitution romaine, quel grand rôle le souverain pontife pouvait être appelé, par les événemens, à jouer en Italie, et son imagination, qui n’était pas moins ardente que sa raison n’était éclairée, lui avait représenté pour lui-même à côté du saint père une place digne de ses lumières, de son expérience et de son courage dans les hasards qui s’annonçaient.

Les bienséances demandaient quelque intervalle entre son ambassade et son ministère. Le saint père, dès la retraite du cardinal Antonelli, avait jugé, dit-on, déjà que tout ce qu’on devait à ces bienséances était rendu ; mais M. Rossi, soit qu’il ne fût pas du même sentiment à cet égard, soit plutôt qu’il ne crût pas son heure arrivée, avait résisté à ces premières avances. Dans les derniers jours du ministère Mamiani, les désastres de l’armée piémontaise d’une part, l’agitation de plus en plus inquiétante de la Toscane et du royaume de Naples de l’autre, enfin le danger croissant des affaires intérieures des États Romains, avaient déterminé le souverain pontife à réitérer auprès de M. Rossi ses instances et à le charger même de la formation d’un cabinet. La situation de la péninsule dans l’espace de temps qui s’était écoulé entre la retraite du cardinal Antonelli et l’époque où l’on se trouvait alors avait étrangement changé de face. De magnifique qu’un moment on l’avait vue, elle était devenue affreuse. Ce n’était pas un motif pour M. Rossi de renoncer à l’idée de servir son pays, au contraire ; mais, n’ayant pu faire agréer à sa sainteté le programme de la politique qu’il entendait suivre, il avait encore refusé le pouvoir. Un ministère provisoire avait été formé à la hâte pour remplacer M. Mamiani, décidément devenu impossible. Ce ministère, composé d’honnêtes gens, libéraux, patriotes, modérés, mais trop inférieurs à la grandeur des événemens pour penser à les conduire, n’avait fait pour ainsi dire qu’assister aux affaires du commencement d’août au milieu de septembre. Tout avait marché et tout s’était aggravé encore dans cet intervalle. Vainqueurs sur l’Adige et le Mincio, les Autrichiens, soi-disant pour assurer leurs derrières dans les opérations d’attaque qu’ils méditaient contre Venise, en réalité pour frapper les patriotes des États Romains de terreur, avaient violé encore une fois le territoire du saint-siège. Charles-Albert, après avoir capitulé à Milan, avait réclamé la médiation étrangère. Le parlement napolitain avait été prorogé le 5 septembre, et il était déjà visible que le gouvernement constitutionnel à Naples était menacé jusque dans son existence. En Toscane, l’anarchie l’emportait chaque jour de plus en plus sur la résistance de la population modérée ; encore un peu, elle allait être au comble. Quant aux États de l’Église, à Rome, le parlement avait été, le 26 août, prorogé au 15 novembre ; mais, depuis trois semaines environ qu’il ne siégeait plus, les clubs et les démagogues qui les menaient avaient pris une importance extrême et sans contre-poids. La licence de la presse, malgré les exhortations tour à tour véhémentes et paternelles du saint père, avait dépassé toutes les bornes. L’émeute était pour ainsi dire en permanence dans les rues. La faible administration intérimaire qu’avait réunie le saint-siège était sans autorité et sans armes contre les factions. L’état du trésor devenait de jour en jour plus précaire. Dans les provinces, tout souffrait. Bologne, après avoir repoussé un coup de main du général Welden, était tombée au pouvoir de bandes indisciplinées qui rendaient son état pire qu’il ne l’eût été sous la domination étrangère. Le commerce d’Ancône et de la Romagne était dans une détresse extrême : tout déclinait, tout s’enflammait, tout menaçait, tout périssait. C’est dans ces circonstances désespérées que, cédant aux instances du saint père et après en avoir obtenu pleins pouvoirs, M. Rossi, le 16 septembre, sous la présidence nominale du cardinal Soglia, ministre des relations extérieures, prit, avec le double portefeuille de l’intérieur et des finances, la direction des affaires.

M. Rossi faisait assurément en cela un grand acte de dévouement à son pays et à la personne du saint père. Sans parler des difficultés immenses et purement politiques de la tâche qu’il allait entreprendre, difficultés dont sa haute expérience avait mesuré toute l’étendue, rien n’était moins aisé à bien remplir que le rôle nouveau qu’il acceptait, et il le savait à merveille. Vingt fois il avait avec inquiétude et tristesse représenté à ses amis combien de calomnies et d’attaques il lui faudrait braver, quand il serait, lui, ancien proscrit, ancien ambassadeur du roi Louis-Philippe, ministre constitutionnel du saint père. Les défenseurs aveugles des abus et les agens non moins aveugles du désordre, dont il serait également l’inflexible adversaire, ne manqueraient pas de le dénoncer, les uns comme un révolutionnaire, les autres comme un rétrograde. Ajoutez son titre d’étranger, son mariage avec une protestante, le libéralisme notoire de ses opinions et de ses projets, toutes choses faites pour porter une grande inquiétude au sein d’une cour ecclésiastique jalouse à l’excès de ses privilèges, et ne voyant qu’avec haine et terreur poindre à l’horizon le triomphe d’un régime où tous ces privilèges étaient destinés à périr ; ajoutez enfin les menaces de mort proférées contre sa personne par les agens de la révolution et de la contre-révolution, menaces devenues si publiques et si habituelles, même aux hommes sans doute les moins capables de les mettre personnellement à exécution, qu’un jour, vers la fin de juillet, lorsque le bruit s’était répandu que M. Rossi allait succéder à M. Mamiani, M. Sterbini, membre de la chambre des députés, depuis l’un des héros de la triste république romaine, s’était emporté jusqu’à dire en présence de vingt de ses collègues, que, si l’ancien ambassadeur de Louis-Philippe osait paraître à la tribune du parlement romain en qualité de ministre du pape, il y serait lapidé.

Une sorte de fascination, de patriotisme et de dévouement entraînait M. Rossi à son destin, destin plus rempli encore après tout, — qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée, — de gloire que de larmes, car c’est une mort vraiment grande que celle qu’il devait trouver, à deux mois de là, sur le champ de bataille et sous la lâche fureur des factions.

Le programme politique de M. Rossi, accepté définitivement le 16 septembre par le saint père et poursuivi par lui pendant les deux mois qu’il dura avec une activité ardente et une habileté consommée, était conçu dans les termes que voici. Le 16 septembre 1848, M. Rossi (était-ce une illusion de patriotisme ? était-ce une légitime confiance dans la supériorité de son esprit sur les difficultés des temps ?), M. Rossi donc voulait et, avec l’aide de quelques collègues fermement dévoués comme lui à la cause de la liberté, croyait pouvoir : 1° accomplir la réorganisation civile des États Romains ; 2° pratiquer la lettre et développer l’esprit du pacte constitutionnel ; 3° rétablir les finances, reconstituer la force publique, la police et l’armée, et enfin, au milieu même des désastres qui venaient de frapper l’Italie sur le Mincio et sur l’Adige, nouer avec les gouvernemens constitutionnels de Florence, de Turin et de Naples une confédération destinée à unir entre eux les états italiens, à fixer leurs rapports commerciaux et politiques en temps de paix, à déterminer leurs contingens militaires en cas de guerre, et à préparer fortement pour l’avenir l’indépendance territoriale, encore une fois perdue, de la péninsule.

Ce n’étaient pas deux mois d’une administration naissante et, comme tout ce qui naît, faible encore et précaire, qu’il eût fallu à M. Rossi pour accomplir de tels desseins : c’étaient des années, des années de persévérance, de sagesse et de puissance. Néanmoins, à son immortel honneur, on peut dire que, durant le peu de temps que les factions le laissèrent vivre, il commença de telle sorte à animer tout autour de lui de l’esprit de la mâle politique qu’il avait conçue, que l’impartiale histoire est en doute de décider si cette politique, lui vivant, n’eût pas fini par triompher.

Ce furent les finances qui d’abord l’occupèrent ; elles étaient dans un délabrement extrême. Le préfet de police de la dernière administration n’avait rien trouvé de plus habile, pour remédier à la pénurie des ressources, que de prohiber la sortie de tous les métaux précieux du territoire des États de l’Église. M. Rossi, profitant de l’absence du parlement pour gouverner par décrets, rapporta cette puérile ordonnance, et, laissant là les expédiens de l’empirisme pour demander aux vrais principes de ces sciences économiques où il était si profondément versé le remède à la situation, il sollicita et eut l’art d’obtenir du clergé un impôt volontaire de i millions d’écus, payables en quinze paiemens, qui, avec les ressources produites par les larges économies qu’il se proposait de réaliser, devaient le mettre en état de satisfaire au service de la dette et d’équilibrer à peu près le budget. Dès la fin d’octobre, l’ordre était déjà assez rétabli pour qu’il crût pouvoir payer par anticipation à Paris les intérêts de l’emprunt Rothschild.

M. Rossi porta ensuite son attention sur l’armée. La réorganisation de la force publique était urgente : les clubs, de plus en plus violens, menaçaient à toute heure d’emporter le gouvernement. M. Rossi, en toute hâte, rappela de la Suisse, où il était alors, un officier énergique, le général Zucchi, qu’il chargea de la réorganisation de l’armée, et à qui il confia, tant à Rome qu’à Bologne, un certain nombre d’entreprises résolus et sommaires que celui-ci exécuta avec autant de fermeté que d’adresse. En même temps, il fit venir à Rome, malgré les menaces et sous les yeux des clubs criant à la trahison et au coup d’état, deux ou trois cents gendarmes, qu’il déclara publiquement n’avoir mandés près de lui que pour maintenir vigoureusement l’ordre contre quiconque le troublerait.

La presse était affreuse : elle le couvrait de calomnies et d’injures ; elle excitait la population au désordre dans un langage d’une violence et d’une perfidie effroyables. Les rétrogrades criaient au proscrit de 1815 ; les démagogues, au ministre de Louis-Philippe, à l’ami du prince de Metternich et de M. Guizot. M. Rossi, impassible avec ses trois cents gendarmes et quelques compagnies de garde nationale dévouées, réprimait le désordre aussitôt qu’il troublait la rue, et, s’adressant au peuple dans des proclamations simples, franches et fermes, il lui disait fièrement qu’il le trouverait toujours entre le désordre et les lois. Un jour, une rixe éclata entre un Israélite et un catholique ; sourdement animée par la faction rétrograde, la foule prit fait et cause pour le catholique, qui avait été battu, et menaça de mettre le Ghetto à feu et à sang. La gendarmerie et la garde nationale intervinrent, arrêtèrent, sous les cris de fureur des clubs, les principaux meneurs, et le soir l’affiche suivante se lisait dans Rome :

« Une poignée d’hommes égarés, prenant prétexte d’une rixe à la suite de laquelle l’Israélite coupable qui y avait pris part avait été immédiatement arrêté, s’est portée dans le Ghetto et y a commis des actes que nous ne trouvons pas de termes assez sévères pour qualifier. Les violences contre des hommes qui, nés dans notre commune société, ont droit à notre commune protection sont indignes d’un peuple civilisé et généreux. Une nation chez laquelle de telles violences ne seraient pas flétries par tous les gens de bien et réprimées par l’autorité publique serait déshonorée à la face du genre humain. Bien que non compromise encore, à la seule menace de désordres plus graves, la cause de la sécurité publique a aussitôt trouvé, dans le concours volontaire de la garde civique et dans l’intervention des troupes, une aide et des garanties faites pour inspirer, en intimidant les auteurs de sinistres projets, la plus ferme confiance dans le présent et dans l’avenir. Le gouvernement ne laissera impunément outrager ni la civilisation ni les lois, et le peuple romain ne cessera de donner au monde entier le noble exemple de son dévouement à son souverain, de son amour pour cette vraie et honnête liberté qui est inséparable du respect des lois. »

Un tel langage était nouveau à Rome ; jamais la liberté n’y avait été défendue sur un terrain plus brûlant et plus noble, avec une plus généreuse fermeté. M. Rossi, durant ses deux mois de ministère, n’eût écrit que cette proclamation, qu’elle suffirait à lui mériter le souvenir et le respect de la postérité.

Il ne poursuivait pas avec moins d’activité son but dans les provinces que dans la capitale. Il n’y avait pas dans tous les États Romains une seule ligne télégraphique ; il se décida à en créer deux : l’une allant de Rome à Ferrare par Bologne et Ancône, l’autre de Rome à Civita-Vecchia, et il en fit immédiatement commencer l’exécution. Violemment et incessamment attaqué par les journaux, il connaissait trop la puissance de la presse pour ne pas s’en servir ; il l’employait avec l’habileté d’un publiciste vieilli dans le métier à expliquer au peuple l’utilité et la moralité des travaux qu’il ordonnait ou des mesures qu’il décrétait. La gazette du gouvernement du 2 octobre, entre autres, contient un article de lui où, expliquant les avantages que la sécurité intérieure et extérieure des États Romains retirerait de l’établissement de lignes télégraphiques, il développait, dans un langage dont l’élévation n’excluait en rien la clarté, ses vues sur les moyens industriels et économiques dont il méditait de faire usage pour renouveler les sources épuisées de la richesse et de la puissance de l’État de l’Église. Au nombre de ces moyens, il plaçait en premier rang les chemins de fer. Il était, au commencement de novembre, à la veille de conclure un traité avec une compagnie pour la construction du premier de ces chemins, de Rome à la frontière de Naples, et il travaillait à déterminer un certain nombre de capitalistes et de villes à s’associer pour en construire d’autres de Ponte-Lagoscuro à Bologne et à Porretta par Ferrare, et de Bologne à Ancône par la Romagne. Il améliorait ou renouvelait les parties défectueuses de la haute administration. Il instituait un bureau de statistique central au ministère du commerce ; il enlevait à la sacrée consulte la direction de l’intendance sanitaire et l’administration générale des hôpitaux, et les concentrait l’une et l’autre dans une division du ministère de l’intérieur, à la tête de laquelle il plaçait un médecin. Il mettait à l’étude, entre les mains de commissions composées par lui-même d’hommes spéciaux qu’il surveillait et qu’il pressait, les questions d’utilité publique les plus urgentes, la question de savoir, par exemple, comment on pourrait améliorer la fabrication et accroître le produit du sel dans les salines de Cervia et de Corneto ; enfin il pensait à établir des chaires d’économie publique et de droit commercial dans les universités de Rome et de Bologne.

Il se connaissait aussi bien en hommes qu’en affaires. Il aimait le talent dans les autres et le recherchait, parce qu’en esprit supérieur, il avait la conscience de pouvoir s’en servir et l’art de le savoir. On a vu que, du premier coup, il avait appelé à lui du fond de la Suisse le général Zucchi. Il y avait depuis quelque temps à Rome, en qualité d’envoyé du roi de Piémont, chargé de négocier avec le saint-siège les conditions d’une ligne italienne, un des ecclésiastiques les plus justement célèbres de l’Italie et de ce siècle, l’abbé Rosmini. Pie IX, qui l’aimait chèrement pour son savoir et sa piété, l’avait nommé membre de la congrégation de l’index, puis bientôt après cardinal. M. Rossi pensa à en faire son collègue et à lui donner le ministère de l’instruction publique. Ce projet se fût réalisé sans doute sans l’assassin du 15 novembre. Un ministère qui aurait réuni à Rome M. Rossi à l’intérieur et aux finances, le cardinal Rosmini à l’instruction publique et le général Zucchi à la guerre, eût été le plus fort et partant bientôt le plus influent de toute l’Italie.

Le tableau de cette administration si courte et cependant si pleine ne serait pas complet, si je ne disais un mot du projet de ligue qu’avait conçu M. Rossi entre tous les états indépendans de la péninsule. C’était son idée favorite. Il voyait dans la conclusion de cette ligue tout un avenir pour la régénération nationale de l’Italie. Les retards qu’apportait dans les simples préliminaires de négociation la politique alors fort troublée du gouvernement de Turin lui causaient une impatience qu’il exprimait en ternies vifs et même acerbes. Le 4 novembre, onze jours avant sa fin, cette impatience alla jusqu’à se trahir avec une sorte de publicité officielle dans un long article où tout le monde reconnut sa main, que publia la gazette du gouvernement, et où, après une discussion aussi mordante que hautaine des objections sans valeur du cabinet sarde, il disait :

« Le gouvernement piémontais enverra, assure-t-il, des plénipotentiaires aussitôt qu’il sera possible. Nous confessons humblement notre pauvreté d’esprit ; il ne nous est pas donné de comprendre cet aussitôt qu’il sera possible. Mais qui donc enfin peut empêcher six, huit, dix personnes, que chaque état en désigne autant qu’il voudra et celles qu’il voudra, de s’embarquer à Gênes et de débarquer à Civita-Vecchia ? Qui peut empêcher ces personnes de se rendre à Rome et là de délibérer sur les intérêts de l’Italie ? Rome, Dieu merci est en état de garantir la vie et d’assurer l’entretien et la liberté de ses hôtes. Cet aussitôt qu’il sera possible est pour nous une énigme dont nous ne voulons pas chercher le mot. Pour nous, la réunion d’un congrès italien à Rome est, nous ne disons pas une chose possible, mais facile et urgente et nécessaire. Le projet pontifical est de la plus parfaite simplicité. Le voici en deux mots : Il y a ligue politique entre les monarchies constitutionnelles et indépendantes de l’Italie qui adhéreront au traité ; les plénipotentiaires de chaque état indépendant se réuniront sur-le-champ à Rome en congrès préliminaire pour délibérer sur les intérêts communs et arrêter les conventions organiques de la ligue. Ce qui est fait est fait. Par cette route directe et tout unie, on peut arriver au but. Par toute autre, on ne peut que s’en éloigner. L’Italie, déjà victime de tant de fautes, n’aurait alors qu’à pleurer sur une de plus… »

Cette précision rapide, cette vive et impatiente netteté de résolutions, de vues et de langage, peignent M. Rossi et montrent combien la nature l’avait fait et combien l’expérience l’avait rendu capable des affaires d’état.

C’est un spectacle qui élève l’ame et qui la console au milieu des misères qui remplissent trop souvent l’histoire des gouvernemens et des sociétés, quand, par un coup de la fortune ou une bénédiction de la Providence, un homme supérieur se rencontre, dont la main enfin s’impose aux affaires et les soumet à l’impulsion d’une volonté savante et résolue. Ainsi apparaît dans les annales du pontificat de Pie IX le ministère, de M. Rossi. Jusque-là, les affaires et les temps avaient mené les hommes : le peu de jours que M. Rossi gouverna, on vit enfin un homme conduire les affaires et dominer les temps ; mais ce ne devait être que peu de jours. L’heure fatale approchait où le poignard d’un assassin allait enlever au saint-siège son dernier appui, à la liberté son suprême défenseur, à l’Italie l’un de ses plus dévoués enfans. L’ouverture du parlement romain était fixée au 15 novembre. M. Rossi avait préparé pour cette solennité un discours qui devait être le résumé et le programme de sa politique. Il ne put le prononcer. Un de ces misérables que la violence de langage des factions finit toujours par susciter des bas fonds de l’anarchie le frappa sur les marches même de l’escalier du parlement. Le matin, il avait été averti jusqu’à quatre fois ; mais la conscience du grand devoir qu’il avait à remplir avait été la plus forte. Il tomba le cœur tranquille, le regard fier et le mépris sur les lèvres. On sait le reste. Non-seulement l’assassin ne fut pas puni, mais il fut glorifié. Pas une voix dans l’assemblée romaine n’osa protester. Le soir, la famille en larmes de la victime fut outragée par les complices de l’assassinat. Le lendemain, enhardie par la lâcheté universelle, la faction révolutionnaire se rua sur le Quirinal, menaçant de porter jusque sur Pie IX lui-même le poignard qui avait égorgé son ministre. À huit jours de là enfin, le souverain pontife était réduit à quitter la nuit en fugitif une capitale où tout son crime, deux années durant, avait été de ne vouloir régner qu’en consolateur et en père !

Avec M. Rossi finit à Rome l’ère, commencée six mois auparavant, du gouvernement constitutionnel. L’épreuve que bien tard déjà il avait tentée était-elle réalisable ? A ne considérer que la grandeur de son courage et l’étendue de ses lumières, on est porté à répondre que oui ; mais quand de là les regards s’abaissent sur l’indigne pusillanimité du parti modéré, qui le laissa égorger sans se soulever et le venger, on se sent presque au moment de répondre que non. Modérés sans énergie, honte et fléau de l’histoire de la liberté, voilà votre ouvrage ! Votre incurable et criminelle faiblesse est à jamais faite pour amener la perte de tous les pouvoirs et le triomphe de toutes les anarchies.

Nous entrons ici dans la troisième époque du pontificat de Pie IX, dans l’époque révolutionnaire. Je dirais volontiers avec Montesquieu sur le seuil de cette triste histoire : « Je n’ai pas le courage de raconter les misères qui la remplirent. » Toutes les anarchies se ressemblent ; celle-ci eut les caractères de toutes celles qui l’avaient précédée et de toutes celles qui la suivront : la violence et la folie se la partagèrent par moitié. Cette anarchie commença officiellement le 25 novembre 1848 au soir, jour de la fuite du souverain pontife, pour capituler le matin de l’assaut dont la menaçaient les troupes françaises, le 3 juillet 1849.

Le saint père avait adressé, avant de partir, au marquis Sacchetti, son majordome, un billet par lequel il le chargeait de prévenir le ministre de la police, M. Galletti, et de mettre sous sa protection toutes les personnes de la maison pontificale. Ce fut par ce billet que le ministère apprit la fuite du souverain pontife ; le 26 au matin, une affiche la porta officiellement à la connaissance de la population. Cette affiche représentait Pie IX comme entraîné par de funestes conseils. M. Galletti entendait désigner par là l’appui que le saint père avait trouvé pour exécuter son dessein dans la prudence et la fermeté des ambassadeurs de France, d’Espagne et de Bavière. Rome fut fort triste à l’annonce de cette grave nouvelle : les clubs eux-mêmes parurent étonnés et inquiets de leur victoire. Les émeutiers du 24 avaient imposé au saint père un cabinet où brillaient au premier rang deux des vainqueurs de la journée, MM. Sterbini et Galletti. M. Mamiani, près duquel de vives instances avaient été faites ce jour-là même de la part des membres du centre gauche de l’assemblée pour prendre les affaires, avait résisté ; mais, après la fuite du pape, le péril était si pressant, qu’on lui représenta qu’il n’y avait plus guère que lui qui pût sinon empêcher, du moins retarder un peu les violences extrêmes que chacun redoutait, et il céda. Se couvrant du billet de Pie IX au marquis Sacchetti, dans lequel le saint père avait recommandé aux ministres encore existant à son départ le maintien de l’ordre public, il se crut ou feignit de se croire autorisé à prendre le pouvoir, et assez fort pour le diriger. Ses illusions, s’il en eut à cet égard, ne tardèrent pas à se dissiper.

Le parlement s’étant réuni, une voix, celle du prince de Canino, demanda déjà la convocation immédiate de la très sainte (sacro-sancta) constituante italienne. Le même jour (27 novembre), le saint père lançait de Gaëte, où il avait trouvé un premier asile, un bref dans lequel il déclarait que, s’il avait dû céder aux violences des révolutionnaires de Rome, et s’il acceptait l’amertume de ces violences comme une épreuve de la Divinité, il ne renonçait pour cela à aucun de ses droits ni de ses devoirs de souverain, et qu’il nommait pour administrer ses états en son absence une commission exécutive composée du cardinal Castracane, de monsignor Roberto Roberti, des princes de Ruviano et Barberini, des marquis Bevilacqua et Ricci, et du général Zucchi. Ce bref fut connu à Rome le 3 décembre. Il était difficile que M. Mamiani se crût plus long-temps autorisé à gouverner au nom du pape. Il adressa au corps diplomatique une circulaire dans laquelle il expliquait sa conduite, et annonça formellement l’intention de se retirer.

Ce n’était le compte ni des révolutionnaires, qui, malgré la rapidité avec laquelle leur œuvre de destruction marchait, ne se croyaient pas encore assez sûrs des esprits pour en venir aux mesures extrêmes, ni des modérés, qui voyaient dans M. Mamiani, à cause du reste d’autorité qu’ils lui supposaient sur les clubs, leur dernière espérance de salut. Le parlement n’accepta pas la démission de M. Mamiani, le pria de continuer provisoirement à administrer, et résolut, sur la proposition des centres, d’envoyer à Gaëte une députation chargée de supplier le saint père de revenir dans ses états. La députation partit le 5 décembre. Il est aisé de deviner où fut dans l’intervalle le gouvernement. La commission municipale nommée par Pie IX en avait le titre officiel, mais, comme on pense, n’en exerçait aucunement les fonctions. Le seul membre de cette commission dont l’énergie eût pu tenter de sauver quelque chose était le général Zucchi, mais il n’était pas à Rome. Ce n’était pas M. Mamiani non plus qui gouvernait. Il n’était que le représentant inutile d’une politique de tiers-parti, qui, si à aucune époque elle avait eu entre ses mains quelques chances de réussir, était, certes, le 5 décembre, parfaitement impuissante à rien conduire ni à rien arrêter. Le pouvoir, en réalité, était dans les clubs, où MM. Galletti et Sterbini entre tous l’exploitaient. Le parlement çà et là faisait montre de résister encore aux effets de la déchéance morale dont son indigne conduite le jour de la mort de M. Rossi l’avait frappé ; mais ce simulacre même d’autorité constitutionnelle allait bientôt s’évanouir.

L’anarchie tous les jours gagnait. Les provinces, d’où la résistance aurait dû et pu venir, assistaient, les unes dans l’indifférence, les autres dans l’effroi, quelques populations seulement dans une indignation honnête, mais stérile, aux progrès de la scandaleuse révolution inaugurée le 15 novembre. Il était évident qu’avant peu et à la première occasion, cette révolution triomphante allait prendre publiquement les insignes du pouvoir dont elle avait déjà toute la réalité. Cette occasion ne tarda pas à se produire. Le 7 décembre, on apprit à Rome que, arrivée à Portello, à la frontière du royaume de Naples, l’ambassade envoyée au saint père avait été repoussée par un inspecteur de police qui avait ordre de ne pas lui permettre d’aller plus loin. Le lendemain, bien que ce fût jour de fête solennelle, la chambre des députés se rassembla. Les clubs avaient déjà fait connaître leur programme : manifeste à l’Europe, déchéance du pape, gouvernement provisoire, et tout ce qu’il est d’usage à l’esprit révolutionnaire dans ces sortes de circonstances d’employer de violent et d’absurde. Le parlement, effrayé, essaya de gagner du temps. Sur la proposition d’un constitutionnel qui était ardent, mais courageux, M. Pantaleoni, et qui remontra énergiquement, seul moyen de sauver alors la situation, qu’au peuple seul, source de toute souveraineté, appartenait le droit de choisir son gouvernement on nomma une commission de cinq membres chargée, disait le texte du mandat conféré à ces commissaires, d’aviser aux difficultés publiques.

Trois jours après, le 11 décembre, la commission faisait son rapport et déclarait qu’elle n’avait rien trouvé d’expédient ou de possible, sinon de nommer, à titre provisoire, une junte suprême d’état, composée de trois personnes choisies hors de la chambre des députés, et nommées par cette chambre à la majorité absolue des suffrages. La junte devait remplir, suivant les formes du droit constitutionnel, toutes les fonctions du pouvoir exécutif, au nom et jusqu’au retour du pape absent : hypocrisie suprême de langage qui ne couvrait rien, et qui elle-même devait bientôt disparaître. Les clubs triomphaient : ils avaient un gouvernement provisoire, et, de fait, la papauté était déchue ; il ne restait plus, le soir du 11 décembre, qu’à consacrer cette déchéance par un vote.

Le sénateur de Rome, M. Corsini, le sénateur de Bologne, M. Zucchini, et le gonfalonier d’Ancône, le comte Philippe Camerata, furent les trois membres de la junte. Ils avaient une modération relative qui devait rendre leur puissance réelle insignifiante et leur autorité nominale également odieuse à la cour de Gaëte et aux clubs. Le cardinal Antonelli, devenu dans l’exil du saint père son premier ministre, signifia à la junte une note dans laquelle il qualifia son existence de monstrueuse ; Pie IX, à la note du cardinal, joignit une protestation en date du 17 décembre, dans laquelle il la condamna comme un sacrilège.

De leur côté les républicains, car dès-lors ils prenaient ostensiblement ce nom, voyaient dans le choix fait par la chambre des députés un caractère de modérantisme dont ils se montraient fort courroucés. On avait, disaient-ils, témérairement usurpé les droits du peuple. Tous les agitateurs de l’Italie, qui s’étaient donné rendez-vous à Rome, soulevaient à qui mieux mieux les esprits. Parmi eux se faisait remarquer un partisan célèbre à qui sa renommée ; son courage et son audace donnaient un grand ascendant sur la foule, Garibaldi. Les clubs provoquaient rassemblemens sur rassemblemens, où ils faisaient crier vive la constituante ! vive la république ! M. Mamiani essayait de combattre cette pression des sociétés secrètes et de la rue : il convoquait la garde nationale et appelait la force militaire au secours du parlement ; mais cette résistance honorable était inutile. Les collègues de M. Mamiani eux-mêmes, M. Sterbini entre autres, favorisaient publiquement l’agitation populaire. Enfin, un jour, on colporta une pétition qui ne recueillit en réalité qu’un très petit nombre de signatures, mais que les agitateurs prétendirent être l’expression des vœux de la garde nationale, et dans laquelle on demandait la convocation d’une constituante. Tout croulait. M. Mamiani fit un suprême et courageux effort. Il demanda à la chambre des députés d’être autorisé à expulser de Rome et des États Romains ceux des étrangers qui troublaient l’ordre public. Sa proposition fut repoussée, et le jour même, la junte exécutive ayant fait afficher sur les murs de Rome l’annonce officielle de la convocation d’une constituante, il sentit qu’il ne pouvait plus rien, et donna sa démission, ainsi que tous ses collègues. C’était le 20 décembre. Un des membres de la junte, le sénateur Zucchini, se retira en même temps que le ministère. Il fut remplacé par M. Galletti, précédemment ministre de la police, et qui, jusque dans l’exercice de fonctions aussi délicates, n’avait cessé de conserver la faveur des clubs. Un nouveau ministère fut formé, où M. Sterbini figura comme dans l’ancien, et où on vit apparaître un vieillard septuagénaire, nommé Armellini, qui devait rester au pouvoir jusqu’à la fin de la révolution.

La seule annonce de la convocation d’une constituante avait mis fin à l’existence morale du parlement. La chambre haute, depuis quelque temps déjà, avait cessé de se réunir, et on n’en parlait pas plus que si elle n’eût jamais existé ; la chambre des députés n’était désormais que le moins influent des clubs. Le 26 décembre, la junte exécutive en annonça la dissolution, et le 29 parut un décret qui convoquait pour le 5 février suivant une constituante élue au suffrage direct et universel, et chargée, disait le décret de convocation, « de prendre toutes les mesures qu’elle jugerait convenables pour donner à la chose publique un ordre régulier et stable en conformité avec les vœux et les tendances de toute la population ou de sa plus grande partie. »

L’année 1849 venait de s’ouvrir ; dès le 1er janvier, Pie IX protesta contre la réunion annoncée d’une assemblée qui mettait en doute et en délibération jusqu’à la légitimité de son pouvoir temporel. Il menaça de l’excommunication majeure tous ceux qui prendraient part, soit comme électeurs, soit comme représentans, à la composition de la nouvelle chambre, sans préjudice des peines d’un autre genre qu’ils pourraient encourir ; mais les foudres spirituelles du souverain pontife furent sans effet comme ses menaces temporelles, et la révolution passa outre. Elle était à son paroxysme. Les clubs s’étaient répandus de Rome dans les provinces ; ils étaient en rapport les uns avec les autres et avec ceux des autres états de l’Italie, de la Toscane principalement, qui marchait de plus en plus à une catastrophe. Un comité central, qui les inspirait tous, s’était installé à Rome et y organisait les élections.

Le gouvernement rivalisait d’extravagance et de violence avec ce comité. Il multipliait les lois et les mesures révolutionnaires, copiant tous les décrets de 1793 ou du gouvernement provisoire de Paris en février 1848. Il envoyait des commissaires extraordinaires dans les provinces pour assurer (on sait ce que ces mots dans certaines bouches veulent dire) la sincérité des élections. Il couvrait le pays de comités de salut public chargés, disait-il, d’assurer la rapide et inflexible exécution des lois. Il créait une commission militaire investie d’un pouvoir discrétionnaire sans appel, dont les sentences étaient exécutoires dans les vingt-quatre heures, et qui avait pour mission de rechercher ou de punir tout attentat ou pensée d’attentat qui paraîtrait tendre à renverser la forme du gouvernement. Laquelle ? puisque tout était en suspens. Et voilà la conduite de gens dont toute la vie s’était passée à appeler l’indignation de l’Europe sur les cruautés de Grégoire XVI Leur premier usage du pouvoir était de rendre une loi de suspects et de faire des procès de tendance ! On pense bien que les finances n’étaient pas oubliées par ces grands régénérateurs ; ils avaient émis pour 600,000 écus de papier-monnaie, hypothéqués, disaient-ils, sur les biens de l’apanage ; ils avaient bouleversé tout le système des impôts, supprimé les revenus indirects, etc., etc.

Cependant le jour fixé pour l’ouverture de la constituante approchait. Il arriva enfin. Dès les premières séances de l’assemblée, il fut évident que les commissaires extraordinaires et les comités de salut public avaient rempli avec le plus grand bonheur la tâche dont on les avait chargés. La majorité était aussi révolutionnaire qu’il était possible de le désirer. Des discussions de clubs remplirent les séances, jusqu’à ce que, dans la nuit du 9 février, 120 voix sur 142 membres présens votèrent un décret qui déclarait la papauté déchue en fait et en droit du pouvoir temporel des États Romains, sous la réserve des garanties nécessaires à son indépendance dans l’exercice de son autorité spirituelle, et proclamait la république démocratique la forme légale du gouvernement. Cette suprême folie avait du moins, il faut le reconnaître, le mérite de la logique. Voulant constituer l’anarchie, les constituans romains ou leurs meneurs ne pouvaient choisir une forme de société politique plus favorable à leurs desseins que la république démocratique : il n’y a pas de constitution d’état au monde qui se prête plus aisément à la dictature du désordre.

La proclamation de la république fut immédiatement suivie de la nomination d’un comité exécutif composé de trois Italiens responsables et amovibles à la volonté de l’assemblée, et qui furent MM. Armellini, Montecchi et Saliceti. Ce comité s’adjoignit un ministère dont firent partie les principaux membres de l’ancien, et tous ensemble déclarèrent qu’ils allaient se mettre à constituer la république démocratique et à la gouverner. Ce que fut ce soi-disant gouvernement, tout le monde le devine. Il aurait augmenté, si cela eût été possible, le désordre qui dévorait les États Romains ; trouvant ce désordre au comble, tout ce qu’il put faire fut de l’entretenir. Il n’y manqua pas, et durant les six semaines qu’il dura, du 19 février au 29 mars, ce ne fut qu’une succession d’actes d’extravagance et de violence qui inspirèrent à toute la population honnête le dégoût, l’horreur ou l’effroi. Le petit nombre de députés qui avaient eu le courage de voter contre l’établissement de la république, furent publiquement désignés à la haine des factions, et chacun, depuis le 16 novembre, savait jusqu’à quelles extrémités pouvait se porter cette haine. Les montagnards de l’assemblée, car elle eut ses montagnards, cela va sans dire, coiffèrent le bonnet rouge ; un jour, en grande pompe, ils le firent placer sur la croix qui surmonte l’obélisque de la place du Peuple ; les propriétés furent publiquement menacées, les constitutionnels obligés ou de se cacher ou de fuir ; la presse devint hideuse ; la religion fut l’objet de continuelles insultes, les églises furent souillées de cérémonies dérisoires : Rome enfin souffrit les saturnales de l’anarchie. On gagna de la sorte le mois de mars, où l’arrivée d’un personnage que depuis long-temps les révolutionnaires attendaient vint donner à cet immense désordre la consécration, officielle du chef du parti dont il était l’œuvre : je veux parler de M. Mazzini.

On sait l’histoire de cet homme déplorablement célèbre ; toute son existence se peut résumer en un mot : depuis qu’il vit, il conspire. Il y a vingt ans, il débuta dans cette triste carrière par un écrit adressé au roi de Piémont, dans lequel il l’engageait à profiter de l’ébranlement causé à l’Europe par la révolution de juillet pour marcher sur Milan. Charles-Albert n’ayant pas tenu le compte que sans doute il devait de ce bel écrit, ne l’ayant peut-être même pas lu, M. Mazzini, en 1834, entreprit de mettre lui-même ses conseils à exécution. En compagnie d’un général d’aventure, depuis fusillé pour soupçon de trahison, le général Ramorino, il conduisit à la délivrance et à la conquête de l’Italie un millier environ d’émigrés italiens, polonais et hongrois, qu’une compagnie de douaniers piémontais mit en déroute à la frontière de Savoie. Par deux fois désabusé de ce qu’il devait attendre de la provocation et de la force ouverte, M. Mazzini commença dès-lors à demander exclusivement au travail souterrain des sociétés secrètes la réussite d’un dessein grand par lui-même, puisqu’il avait, pour but l’affranchissement de son pays, mais que sa confusion avec le triomphe des doctrines et l’emploi des moyens révolutionnaires ne devait qu’égarer, trahir et perdre. Il forma, sous le nom de la Jeune-Italie, une association secrète, dont les premiers membres furent les proscrits de la Romagne de 1831, et à laquelle il donna une organisation tenant à la fois des mœurs mystiques de l’esprit de secte et des habitudes de la discipline militaire. Le programme de cette association fut à la fois religieux, national, social et politique. En religion, les sectaires, sous une forme nuageuse et vague comme l’imagination de leur chef, se proposaient quelque chose d’assez semblable, quoique sous des termes nouveaux, à la théophilanthropie du dernier siècle ; cette religion se, composait de deux termes, également en objet de vénération réelle ou affectée de la part des fidèles Dieu et le peuple. C’était ensuite non-seulement le recouvrement de l’indépendance de la péninsule, mais sa reconstitution nationale que se proposait la Jeune-Italie ; l’esprit de cette reconstitution était l’unité et la centralisation : sur le sol de la patrie, délivré à jamais de l’occupation étrangère, en devait reconstruire à Rome, dans la Rome du peuple succédant à la Rome des papes, comme celle-ci avait succédé à la Rome des Césars, un seul état italien s’étendant de la Sicile au Tyrol d’une part, de l’Adriatique aux Alpes de Vautre ; la constitution sociale de l’état devait être la démocratie pure, la forme de son gouvernement la république.

Quant au moyen d’atteindre ce vaste but, M. Mazzini n’en montra qu’un à ses adeptes, ce fut la révolution universelle. Guerre à l’Autriche, guerre à l’Europe ou complice ou gardienne des traités enchaînant l’Italie ; guerre à tous les gouvernemens, depuis celui des papes, jusqu’à celui du plus petit prince italien ou allemand, à tous ces gouvernemens qui en principe représentent l’idée et le système monarchiques ; alliance avec tous les émigrés, tous les révoltés, tous les sectaires, tous les mécontens de tous les pays ; conspiration éternelle, incessante, implacable, insaisissable en même temps, contre la société européenne toute entière : tel fut le programme de la Jeune-Italie. Seize ans durant, par elle-même ou par ses alliés, cette association de désordre eut la main dans tous les mouvemens qui, d’un bout de l’Europe à l’autre, agitèrent les sociétés et ébranlèrent les gouvernemens. L’avènement au saint-siège d’un pape réformateur, dans l’été de 1846, un moment d’abord lui fit peur. M. Mazzini trembla que le génie politique du pontife n’égalât sa clémence : il vit clairement que si Pie IX trouvait un homme d’état pour exécuter ses généreux desseins, la Jeune-Italie et l’effroyable révolution qu’elle espérait étaient perdues ; mais bientôt les lenteurs du gouvernement du saint-siège le rassurèrent : il pressentit que cette réforme glisserait aux mains débiles des cardinaux Gizzi et Ferretti, et que peut-être elle provoquerait une révolution. Il ne songea plus qu’à l’exploiter. Vers la fin de 1847, étant alors, comme aujourd’hui, à Londres, il publia un écrit adressé au pape, dans lequel il l’exhortait à avoir confiance (aver fede) ; lui, Mazzini, répondait de tout. Cependant il envoyait des agens en Italie, chargés d’échauffer les esprits. En janvier 1848, la police de Paris sut qu’il était venu secrètement en France, et que de là il avait envoyé à Rome quelqu’un des siens pour étudier le caractère de Cicervacchio, le sonder, tâcher de l’entraîner dans le parti, et en tout cas se servir de son enthousiasme et de son influence sur les masses. On sut encore qu’il avait donné à ses affiliés la consigne, très habilement exécutée par eux tous, loin de s’opposer au mouvement libéral et constitutionnel qui emportait l’Italie, de le favoriser au contraire, en criant plus haut que personne : Vive Pie IX ! vive le grand-duc de Toscane ! vive Charles-Albert ! sauf à exploiter, le cas échéant, toutes les réformes, s’il en sortait quelque jour l’objet de tous les vœux de la Jeune-Italie, la guerre et la révolution.

Ce déplorable vœu allait être exaucé. Paris donna le signal du bouleversement universel. M. Mazzini traversa la France en hâte, et, dès les premiers jours d’avril, arriva à Milan. Là, que fit-il ? Il avait, malgré tout son passé, un beau rôle à remplir dans ce printemps de 1848 qui lui avait rendu, avec le ciel de sa patrie, toutes les généreuses espérances de sa jeunesse ; mais quand on a conspiré dix-huit ans de sa vie, que peut-on faire, sinon de conspirer encore, de conspirer toujours ? M. Mazzini en fut la preuve. Il montra, après tant d’autres, combien l’esprit de conspiration est incompatible avec l’esprit de gouvernement, combien les machinations souterraines du sectaire sont une détestable école pour le patriote et l’homme d’état. Il fit à Milan ce qu’il avait fait à Londres de 1831 à 1848, ce qu’il y fait aujourd’hui encore, ce qu’il fera jusqu’à sa dernière heure, ce qu’il ferait contre lui-même, s’il n’y avait plus d’autre pouvoir à attaquer sur la terre que le sien : il conspira.

Il conspira, et de la plus triste et de la moins noble manière. Le roi de Piémont avait passé le Tessin et prodiguait sa vie et celle de ses deux fils au milieu des combats. M. Mazzini, bien tranquille à Milan, entouré d’une cour d’agitateurs auxquels il dispensait, de son air le plus inspiré, la parole de vie, nourrissait la discorde sur les derrières de l’armée piémontaise. Il traitait cette campagne généreuse et patriotique, s’il en fût, des Piémontais en Lombardie de guerre royale. Il demandait la convocation d’une constituante italienne ; aux premiers échecs de Charles-Albert sur le Mincio, il criait à la trahison, déclamait sur la levée en masse, et fomentait la ruine de son pays en y soufflant l’esprit de division.

De Milan, bientôt M. Mazzini transporta sa cour à Florence, mais il y demeura peu de temps : c’est à Rome qu’il lui tardait d’arriver. Rome lui offrait alors un théâtre unique, le théâtre qu’il avait rêvé toute sa vie. Je n’ai pas dit, mais on a deviné qu’à la manière de tous les grands hommes, M. Mazzini, par une confusion sublime de sa personne et de ses desseins, en songeant à faire de Rome la capitale d’une république embrassant dans l’unité de son gouvernement la péninsule entière, n’avait, bien entendu, jamais pensé à donner d’autre chef à cette république que lui-même. Quelle occasion pour un Rienzi moderne ! Le saint père en fuite, l’anarchie au comble, une assemblée élue sous l’empire de la terreur, respirant tout l’esprit de la Jeune-Italie, parlant de convoquer une constituante italienne, proclamant la déchéance du pouvoir temporel des papes, l’avènement du règne du peuple, et le reste ; c’était le mazzinisme même intronisé sur les débris souillés et sanglans du saint-siège : il ne manquait à la funèbre fête que l’homme qui, de l’aveu de tous, en était l’ordonnateur et le héros.

Déjà les constituans romains lui avaient donné le droit de cité et un siège au parlement. Il y parut enfin pour la première fois le 6 mars, au milieu des applaudissemens de toute l’assistance. Le président, lui rendant l’honneur qu’il lui devait, le fit asseoir à ses côtés, et il prononça une courte harangue dans laquelle il répéta tout son formulaire : après la Rome des Césars la Rome des papes, après la Rome des papes la Rome du peuple, et le précis de ses déclamations habituelles. L’anarchie qui dévorait Rome était son œuvre, il était juste qu’il en fût le maître. Ce triste empire lui échut en fait le jour même de son arrivée ; à un mois de là, il l’eut tout ensemble et en fait et en droit.

La cour de Turin, malgré les sages avis que lui prodiguait la France, malgré l’insistance du parti constitutionnel à la détourner de son funeste dessein, la cour de Turin ne respirait encore une fois que la guerre. Charles-Albert, se sentant envahi au sein de ses propres états par le flux montant des passions populaires, que l’année précédente il avait lui-même excitées et armées, avait décidé de recommencer la lutte avec l’Autriche. Le poids de la vie, une rancune héroïque de la journée de Custoza, la résolution de périr d’un boulet ennemi plutôt que de s’exposer à tomber victime et victime outragée d’une émeute, tout cela poussait vers son destin l’aventureux et généreux monarque. Le 20 mars, on apprit à Rome que l’année piémontaise allait de nouveau tenter la fortune des combats. Le 22, la constituante vota une proclamation au peuple, l’appelant en masse aux armes ; mais les événemens devaient marcher avec une rapidité terrible. Une semaine à ; peine s’était écoulée, qu’on apprit le désastre de Novarre. Ce fut le signal de la dictature officielle de M. Mazzini.

La commission exécutive fut dissoute et remplacée par un triumvirat où M. Mazzini s’adjoignit pour collègues MM. Armellini et Sati. Tout aussitôt il commença son règne. Les premiers actes en furent des insultes aux vaincus de Novarre, des calomnies contre la maison royale de Piémont et les généraux qui continuaient à la servir, des encouragemens officiels à la révolte des Génois, et des déclamations aussi stériles que pompeuses sur les ressources de la levée en masse : plagiat ridicule des souvenirs d’une tragique époque, dont il sera toujours aisé aux révolutionnaires de tous les pays et de tous les temps de copier les extravagances et les forfaits, mais dont il fallait d’autres hommes que M. Mazzini et les siens pour ressusciter le génie et renouveler l’héroïsme. Grace au ciel, cette honteuse comédie allait finir. Des signes non équivoques déjà annonçaient aux portes des États Romains que ses jours étaient comptés. Florence venait de chasser les agitateurs qui l’opprimaient. La contre-révolution s’était faite aux cris significatifs et effrayans pour toute la faction démagogique de : Vivent les honnêtes gens ! nous voulons des honnêtes gens ! En Piémont, la translation de la couronne s’était opérée des mains de Charles-Albert à celles de l’aîné de ses généreux fils aux acclamations de tout le peuple. Un général hardi et habile avait, presque sans coup férir, fait rentrer Gênes sous l’obéissance royale. L’armée autrichienne victorieuse faisait trembler toute la Haute-Italie ; dans le midi, la Sicile était vaincue ; Naples retournait à grands pas au régime monarchique ; dans le reste de l’Europe, à Paris, à Vienne, à Berlin, l’autorité était rassise, et c’était aux révolutionnaires désormais d’avoir peur. Il ne restait guère plus que Rame en leur pouvoir, et l’usage qu’ils faisaient de ce pouvoir soulevait de tous côtés et de plus en plus contre eux l’horreur ou le mépris.

Les révolutionnaires de Rome, en renversant la papauté, avaient bravé à la fois le sentiment religieux, l’esprit de conservation sociale et la politique entière de l’Occident ; ils avaient, dans leur démence, provoqué tous les gouvernemens conservateurs de l’Europe. Il était inévitable que ces gouvernemens, un jour ou l’autre, intervinssent au nom du catholicisme indignement outragé dans la personne du souverain pontife, au nom de l’ordre social européen compromis par ces insultes, au nom enfin de toutes les traditions et de tous les intérêts de leur commune politique. Dès le mois de décembre 1848, ç’avait été entre les cabinets catholiques une sorte d’émulation de dévouement à la personne du saint père. La cour de Gaëte avait reçu les propositions formelles d’intervention armée des gouvernemens italiens de Naples et de Turin, celles des cabinets étrangers de France, d’Espagne, d’Autriche et de Bavière ; la Russie avait appuyé les protestations et les offres de l’Autriche et de Naples. Pie IX n’avait que le choix de ses défenseurs. La résolution à laquelle, dans de telles circonstances, il paraissait le plus convenable de voir sa sainteté s’arrêter était l’emploi des armes italiennes ; mais une question d’équilibre politique devait malheureusement changer du tout au tout le cours des choses à cet égard. La France, voyant déjà les Autrichiens à Bologne, ne pouvait consentir à ce que les Napolitains leurs alliés prissent seuls part à la restauration pontificale. Elle s’y refusa formellement. L’Autriche, de son côté, repoussa l’intervention piémontaise comme un acte d’hostilité personnelle. Au milieu de ces pourparlers, le cardinal Antonelli, le 18 février 1849, adressa au corps diplomatique réuni à Gaëte une note circulaire où il réclama officiellement le secours de l’Autriche, de la France, de l’Espagne, des Deux-Siciles, mais en termes généraux, qui laissèrent dans l’incertitude, sinon les tendances préférées de la cour de Gaëte, au moins sa décision finale. Les événemens se précipitaient de telle sorte cependant, que bientôt il allait falloir prendre un parti. La France, dans un esprit de conciliation élevé et désintéressé, alla, dit-on, jusqu’à proposer que le rétablissement du gouvernement du saint-siège se fît de concert par les armes napolitaines et piémontaises. Si l’on songe que, dans le même temps, les Autrichiens étaient déjà à Bologne, on conviendra qu’en agissant ainsi, le cabinet français faisait de grandes avances, sinon de grands sacrifices à la politique de la paix. Mais bientôt on apprit à Paris, à n’en pas douter, qu’on était menacé, si l’on ne se hâtait pas, d’être surpris par les événemens. La résolution de les prévenir fut aussitôt arrêtée. Le 24 avril, un corps d’opération, commandé par le général Oudinot, débarquait à Civita-Vecchia, et deux mois plus tard, le 3 juillet, après un siége en règle, qu’avait rendu nécessaire la folle obstination des révolutionnaires qui l’opprimaient, Rome était délivrée de l’anarchie et rendue au saint-siège.

Nous sommes trop près de l’expédition de Rome pour porter sur les motifs qui l’ont décidée et sur la manière dont elle a été conduite un jugement libre d’esprit de parti. Tout ce que nous pouvons dire, c’est que cette entreprise, très sévèrement jugée en France et très anal comprise en Italie, avait trois grands buts : d’abord la restauration du souverain pontife, ensuite le maintien ou plutôt le rétablissement de l’équilibre européen, compromis dans la péninsule par les progrès des Autrichiens dans les Légations et en Toscane, et enfin la défense de la liberté à Rome contre les anarchistes qui la déshonoraient d’une part, et contre les rétrogrades qui se proposaient de l’étouffer de l’autre.

De ces trois buts, les deux premiers étaient atteints le 3 juillet. Quelle a été jusqu’ici la destinée des efforts de la France pour parvenir au troisième ? Fort malheureuse. Une époque nouvelle, qui dure encore, a commencé, le lendemain de la prise de Rome par les troupes françaises, dans l’histoire du règne de Pie IX ; pourquoi faut-il qu’elle n’ait rien tenu de ce que les amis éclairés de la religion en attendaient ! Le drapeau, le mot, le cri de la première époque avait été : Réforme ; celui de la seconde : Liberté ; celui de la troisième : Anarchie ; le mot de l’époque courante n’est rien que : Réaction ! Ainsi se sont appliquées jusqu’ici, dans le pontificat de Pie IX, les lois de cette mathématique historique, certaines comme celles de la mécanique céleste, qui, sous l’empire des mêmes erreurs, de la libre activité de l’homme, ramènent toujours, en en changeant seulement les aventures et les héros, les mêmes suites de déceptions. Ainsi une réforme administrative généreusement conçue, imprudemment conduite, s’est transformée en une révolution politique ; ainsi la révolution politique, impuissante à se gouverner, a enfanté l’anarchie ; ainsi enfin l’anarchie à son tour a produit la réaction. Fatalité terrible, qui ne laisserait aux ames généreuses qu’à gémir sur la triste destinée d’un pontificat lui promettait d’être si grand, si Pie IX lui-même n’était encore là pour nous rassurer sur l’avenir ! C’est sur cette idée consolante et ces perspectives plus douces qu’il convient, en terminant, de laisser le lecteur reposer son esprit. L’histoire de la période de réaction qui malheureusement dure toujours à Rome, et il y a plus de deux ans qu’elle est ouverte, ne serait faite que pour attrister les ames élevées et pour troubler les esprits clairvoyans. Tournons ces pages douloureuses, et confions-nous en ce Dieu tout-puissant qui ne saurait avoir donné Pie IX à la civilisation et à la liberté pour en opprimer la cause après l’avoir enivrée d’espérance, mais pour la servir et pour la sauver.


II

Nous vivons dans un siècle où les idées et les événemens ont plutôt l’air de courir que de marcher. Il faut se hâter aujourd’hui d’être sage ; le mouvement qui emporte le monde est si rapide, que demain peut-être il ne serait plus temps. Jamais l’énergique parole de saint Paul ne fut de plus de mise : Prceterit figura mundi. Les hommes et les affaires passent comme des ombres. Il n’est plus le temps des longs espoirs, des vastes horizons, des quiétudes profondes. Il y a bien des siècles qu’il n’avait fallu penser, ni se résoudre aussi vite. Rien de plus propre que l’histoire du gouvernement romain depuis 1841 à montrer cette vérité, devenue banale à force d’avoir été confirmée par les révolutions. Peu d’époques abondent, dans un espace de temps aussi pressé et aussi court, en leçons de tout genre, de philosophie comme de conduite, à l’adresse du penseur et de l’homme d’état. Ces leçons, du reste, sont fort claires, car les événemens dont les États de l’Église ont été le théâtre durant le pontificat de Pie IX portent leur enseignement avec eux-mêmes. Quelques mots suffiront à exprimer l’évidente moralité qu’ils enferment.

Quatre systèmes de gouvernement, ainsi qu’on l’a vu, ont été mis en œuvre, et ont également péri à Rome dans l’espace des six dernières années : l’absolutisme ecclésiastique, qui se fût certainement écroulé en 1848 au milieu d’une tempête plus effroyable encore que celle dont l’assassinat de M. Rossi donna le signal, s’il n’était tombé deux années plus tôt devant la généreuse clairvoyance de Pie IX ; la réforme administrative, qui, hardiment conçue, timidement exécutée, s’est perdue au sein d’un bouleversement politique ; le régime constitutionnel, qui, venu trop tôt, n’était pas viable ; le radicalisme enfin, qui, n’ayant pour lui aucune raison ni morale, ni politique, ni nationale d’exister, avait pu se produire par violence et surprise, mais était incapable de durer. Si tous ces systèmes ont péri, méritaient-ils également le triste sort qu’ils ont partagé ? Pie IX devait-il aussi nécessairement échouer dans son œuvre que Grégoire XVI s’était usé dans la sienne, et M. Rossi était-il irrémédiablement condamné par le destin à voir les nobles principes qu’il représentait se briser contre la violence des choses, comme M. Mazzini l’était à voir ses folies échouer devant leur sagesse ? Considérons d’abord les deux régimes extrêmes ; nous examinerons ensuite les deux politiques de juste-milieu.

Si, lorsque Grégoire XVI mourut, il n’y avait purement et simplement qu’à continuer la politique qu’il avait pratiquée quinze ans, aussi attentif aux besoins spirituels de l’église qu’indifférent aux souffrances temporelles de son peuple, la conséquence, c’est que Pie IX ne fut rien qu’un novateur téméraire, c’est qu’il manqua à tous ses devoirs de pontife et de souverain en écoutant les gémissemens de ses sujets, les plaintes de son siècle, les représentations de toutes les puissances chrétiennes, la voix de l’humanité et de la raison. On nous permettra de ne point discuter une pareille thèse. Nous ignorons et nous nous perdons à concevoir quel avantage il peut revenir, tant à la religion qu’à la politique de conservation sociale qui réunit tous les cabinets de l’Occident, à ce que les États de l’Église comptent parmi les plus mal administrés, et les populations qui les habitent, parmi les moins heureuses du globe, et nous persistons à penser, quelques graves événemens qui s’en soient suivis, que ce sera à jamais la gloire de Pie IX d’avoir vu, à peine monté sur le trône, qu’à rester stationnaire au sein du mouvement universel, et barbare au milieu des lumières générales, le gouvernement temporel des États de l’Église ne pouvait que tomber dans un discrédit fatal aux intérêts de la religion même. La réforme qu’il tenta alors a échoué, il est vrai ; mais l’histoire montre assez que ce n’est pas parce qu’elle était prématurée ou inutile, mais parce qu’il ne se rencontra auprès du saint pontife personne pour la réaliser. Penser aujourd’hui après tout ce qui s’est passé depuis 1846, après l’amnistie, après les promesses cent fois répétées de 1847, après la charte de 1848, après le cardinal Gizzi et après M. Rossi, à restaurer purement et simplement le régime administratif de Grégoire XVI, c’est un projet qui peut avoir traversé quelques esprits violens, mais qui ne mérite l’attention ni des honnêtes gens ni des hommes sensés.

L’esprit rétrograde est comme l’esprit révolutionnaire : il peut torturer le monde, il est incapable de le gouverner. Cependant il faut gouverner ou périr. Ceci m’amène à considérer le système radical, qui se vante, et à bon droit, d’être à la fois et la conséquence forcée et l’inévitable châtiment du système absolutiste.

Les radicaux, que la seule annonce de la réforme de 1846 avait fait trembler, et qui n’ont songé à tirer parti du mouvement d’esprit suscité par cette réforme que lorsqu’ils l’ont vu glisser aux mains des ministres inhabiles qui s’en étaient chargés, les radicaux soutiennent, tout comme les absolutistes, qu’il n’y a aucune sorte de conciliation possible à Rome entre les traditions du passé et les besoins du présent, que tout système mixte est une double trahison envers les préjugés anciens et envers les idées nouvelles, qu’il faut être ou grégorien ou mazzinien, pour employer les termes dont ils se servent, et qu’il n’y a de choix à faire qu’entre le maintien absolu ou la déchéance pure et simple du pouvoir temporel des papes.

La déchéance du pouvoir temporel des papes ! Et ce sont les hommes qui se prétendent les plus ardens champions de la civilisation et les plus sincères amis de l’Italie qui ont inventé ce beau système ! Comme les absolutistes, leurs rivaux en paradoxe et en violence, ils ne trouvent rien de mieux à faire pour résoudre le problème que de supprimer l’un des deux termes qu’il s’agit de concilier ! Les absolutistes rejettent toute nouveauté ; eux, toute tradition. Admirable méthode d’améliorer les institutions consacrées par le temps que de commencer par les briser ! La déchéance des papes du gouvernement temporel des États de l’Église, à quelque point de vue qu’on l’envisage, n’apparaît que comme une des pires révolutions que l’esprit de bouleversement qui travaille ce siècle puisse rêver. L’ordre entier des rapports sur lesquels la vie commune de l’Occident repose en serait ébranlé. Du jour où le pape cesserait d’être prince, et, en tant que prince, d’administrer un certain territoire, si petit que l’on voudra, de représenter un certain gouvernement, si faible que ce puisse être, mais l’un et l’autre jouissant sous le bénéfice et sous la protection de la jalousie des puissances de son autonomie, de ce jour-là il n’y aurait plus de papauté. Le souverain pontife de fait serait supprimé, car, réduit à une autorité purement spirituelle, exilé du monde politique et privé par là de tout moyen sérieux de communiquer avec ses sujets, son pouvoir ne serait plus à l’intérieur que le jouet des factions, à l’étranger qu’un nom. Ce serait une ame sans corps, et la papauté ne tarderait pas à disparaître tout ensemble de, la scène des affaires et de celle de la vie. De là une double révolution dans la constitution ecclésiastique et dans le dogme, dans la religion et dans l’église, révolutions qui aboutiraient l’une et l’autre, d’abord à un schisme de gouvernement, ensuite à un schisme de croyances. L’Occident catholique, privé de centre, se déchirerait en autant de sociétés religieuses qu’il compte de sociétés politiques, et l’unité de la foi se perdrait dans la division des églises.

Telle serait la première conséquence de cette déchéance temporelle des papes que les radicaux s’en vont proclamant comme la panacée de la société européenne. Cette prétendue panacée ne serait que le germe d’une discorde et d’une désunion nouvelles. En présence de l’unité redoutable de la constitution religieuse du bord, quelle hâte y a-t-il de réduire en poussière les grands et majestueux débris que nous possédons encore de l’unité de l’église romaine ? nous le demandons, opinion philosophique ou religieuse à part, à tous les gens sensés.

Il est ensuite aisé de voir que cette déchéance politique des papes entraîne nécessairement un remaniement de territoires en Italie, et comment remanier le territoire italien sur un point aussi délicat sans allumer une guerre universelle ? Les radicaux sans doute sont peu touchés de l’objection, mais tous les hommes modérés la compteront pour quelque chose, et il est bien entendu que c’est pour eux seuls ici que nous parlons.

Enfin, en se plaçant au point de vue de l’intérêt de l’Italie, on comprend à peine comment cette idée de supprimer le pouvoir politique des papes, et, par voie de conséquence, la papauté même, a pu germer dans une seule tête italienne. Quelques jours avant de mourir, M. Rossi écrivait de sa main ferme et sûre ces paroles d’une vérité profonde : « La papauté est la dernière grandeur vivante de l’Italie. » En effet, tout est là pour la péninsule. Supprimez le pape, ce ne sont plus que quelques petits états, très jaloux les uns des autres, plus soucieux de la petite nationalité politique que leurs traditions particulières leur ont faite que de la grande nationalité qu’ils tiennent de la nature, de la géographie, de la langue et de l’histoire, et la dernière espérance de voir ce beau pays se régénérer se dissipe et s’évanouit. Si l’unité fédérative de l’Italie et plus tard son indépendance peuvent sortir de quelque ville en effet, c’est de Rome. La papauté supprimée, Rome déchoit, comme Venise, à l’état de simple monument historique, et l’Italie perd le dernier de ses liens. Je n’ai pas besoin de dire ce que deviennent les nations qui tombent dans un état pareil ; les annales du genre humain le racontent : elles s’éteignent.

Je n’insiste pas sur cette réfutation du radicalisme, non plus que je n’ai fait sur celle du système opposé avec lequel celui-ci lutte d’exagération et de violence. Il suffit d’avoir rappelé à leur égard ce que tout le monde sait : que ni l’un ni l’autre ne fondent rien ; que l’un et l’autre, pour rappeler une parole célèbre, « coupent l’arbre pour avoir le fruit ; » que tous les deux sont pour les sociétés qu’ils affligent des fléaux dans le présent, des germes inévitables de révolution dans l’avenir. Que faire donc à Rome, si les institutions anciennes sont dans cet état singulier de ne pouvoir périr et de ne pouvoir durer : de ne pouvoir périr, car elles sont essentielles à tout ce que la société européenne a le plus cher intérêt à sauver, et de ne pouvoir durer, parce qu’elles blessent tout ce que cette même société a le plus à cœur d’établir ? Le bon sens le dit : conserver ces institutions en les améliorant. Ici se présentent les deux systèmes de juste-milieu qui, de juillet 1846 à novembre 1848, ont eu pour but à Rome de réaliser cette conciliation difficile entre la tradition et la nouveauté, et y ont échoué : je veux parler de la réforme administrative et de la transformation politique des États de l’Église.

Beaucoup de personnes pensent encore, même après les tristes événemens qui en ont été le résultat, que le gouvernement constitutionnel tel que le statut de mars 1848 l’avait établi, tel que pendant neuf mois il a fonctionné, est le seul régime qui puisse assurer le maintien du pouvoir temporel des papes. Cette opinion était celle de M. Rossi. Il y a eu, pensait-il, tant de partages de souveraineté dans le monde, que ce partage nouveau, quoique plus difficile peut-être qu’aucun autre, n’est pas impossible à réaliser. On sait qu’il se conduisit en tout d’après ces principes ; il porta même, dans la mise à exécution que comme ministre il en tenta, une activité presque enthousiaste. Cet homme, en apparence froid comme un marbre et indifférent comme un sceptique, ressentait pourtant et manifestait une foi profonde pour la cause de la liberté. Théoricien politique de la grande école de Montesquieu, il voyait dans le système de la division et de la pondération des pouvoirs la seule forme de gouvernement capable de réconcilier l’esprit des temps anciens et celui des temps nouveaux. Il croyait sincèrement qu’il était possible d’établir et de faire vivre un pontificat constitutionnel. Le coup de poignard qui mit fin à sa vie, la lâche indifférence qui accueillit sa mort, permettent aujourd’hui de douter que cette croyance ait été aussi fondée qu’elle était généreuse. M. Guizot disait en 1847 avec loyauté et noblesse, en parlant des Italiens : « Il v aut mieux les affliger que de les tromper. » On nous permettra de suivre l’esprit de ce beau conseil et de dire librement ce que nous, pensons de l’apparition momentanée que l’on a vue à Rome du gouvernement constitutionnel et de sa restauration possible.

L’une et l’autre ont à nos yeux un vice irrémédiable. Quand il parut en mars 1848 à Rome, le gouvernement constitutionnel y était prématuré ; aujourd’hui il n’y serait pas viable. « La société politique, disait très bien Sieyès, doit être le vêtement de la société civile ; » mais, avant de vêtu la société civile, il faut la constituer. La société civile est-elle constituée à Rome ? Non : elle ne l’est d’aucune manière, ni dans les lois, ni dans les mœurs. Vouloir établir un gouvernement constitutionnel dans un pareil état de choses, c’est prétendre élever un édifice avant d’en avoir jeté les fondemens.

On l’a bien vu dans la criminelle journée du 16 novembre. M. Rossi mort, qui seul par son courage, son activité et ses lumières, soutenait la liberté politique et la défendait à la fois et de la contre-révolution et de l’anarchie, tout s’écroula. Qu’aurait-il fallu pour que cette ruine fût évitée ? Que, le soir du 16 novembre, un parti modéré nombreux, énergique, façonné aux habitudes de la vie publique, soutint et continuât le gouvernement. Ce parti existait-il ? Il faut croire que non, car il ne donna pas signe de vie. Deux puissances seulement apparurent sur la scène durant cette soirée funèbre : la puissance papale outragée et déchue, et la puissance révolutionnaire triomphante et couverte de sang. M. Rossi était à lui seul tout le parti, comme il avait été tout le gouvernement constitutionnel. On ne peut en effet considérer M. Mamiani ni ses amis comme de véritables constitutionnels. Loin de moi la pensée de méconnaître la sincérité des intentions d’hommes courageux et honorables ; mais il me paraît impossible, ces intentions mises à part, de ranger les mamianistes dans la même école politique que M. Rossi. Le constitutionalisme, tel que M. Mamiani l’entendait et tel qu’il le pratiqua, n’était bon qu’à compromettre et qu’à livrer la papauté, à la différence des doctrines et de la conduite de M. Rossi, qui ne conspiraient qu’à la couvrir et à la sauver. Je justifie d’un seul mot ce jugement : M. Mamiani traitait avec les clubs, et ménageait, pour l contenir sans doute, mais enfin ménageait, le parti révolutionnaire ; M. Rossi réorganisait en toute hâte la force publique pour fermer les clubs, et écraser à la première occasion qu’il lui offrirait le parti révolutionnaire.

Prématuré, et par là voué à une mort certaine en 1848, il reste à se demander si le régime constitutionnel aujourd’hui serait à Rome plus capable de vivre. Je ne discuterai pas la question, je me bornerai à la poser. Que ceux qui seraient tentés de la résoudre dans le sens affirmatif veuillent bien se demander si les mœurs politiques des États de l’Église ont trouvé dans les événemens qui se sont succédé depuis trois ans l’occasion de se former.

Il n’y a donc, comme on peut voir, qu’une conclusion à tirer de ces événemens : c’est que le gouvernement pontifical, dans l’impossibilité éclatante où il doit se voir lui-même de restaurer purement et simplement le régime désastreux de Grégoire XVI, doit porter foute son attention et tous ses efforts vers la réorganisation de la société civile et la création d’un parti modéré dans les États de l’Église. Une seule chose reste à faire pour le moment à Rome, chose indispensable en même temps si l’on veut éviter de nouvelles catastrophes : c’est de rentrer dans les voies de 1846, et, à tout prix, de réaliser la réforme administrative.

Nous n’ignorons pas que cette conclusion n’est guère du goût des partis.— Prenez garde, disent les rétrogrades, c’est la voie néfaste qui mène, par une pente irrésistible, à la révolution, à l’exil, à la mort. Les rétrogrades se trompent, ou veulent tromper quelqu’un. Ce n’est pas la réforme administrative qui a perdu Pie IX ; le seul bruit qu’il allait l’accomplir a centuplé son autorité : c’est la révolution politique. Mais que la réforme d’une mauvaise administration soit, entre des mains fermes et sages, la cause fatale d’un changement violent de gouvernement, cela ne vaut pas la peine d’être discuté. Qu’avec le temps, beaucoup de temps, la réorganisation de la société civile ayant formé les mœurs publiques des États de l’Église, il vienne un jour où non-seulement il n’y ait plus de péril, mais où il commence à y avoir avantage pour le gouvernement pontifical à appeler ses sujets à participer au pouvoir politique, c’est possible, mais il n’est pas d’esprit éclairé qui puisse trouver à cela rien d’effrayant. — Les révolutionnaires, du côté opposé, traitent la réforme avec un mépris affecté et superbe. Cela se conçoit de reste ; mais il n’y a pas à discuter avec eux : ils veulent la destruction de la papauté, nous voulons son maintien. Si nous ne parlons pas une langue commune, il est impossible de parvenir à nous entendre. — Enfin les constitutionnels ardens, eux aussi, repoussent la réforme administrative, ou plutôt ils en déclarent toutes les promesses illusoires, tant qu’elle ne sera pas accompagnée d’un changement de régime politique. Ils avouent que la raison et la logique demandent qu’on réorganise la société civile avant de modifier la constitution de l’état ; ils confessent que la participation d’un peuple aux fonctions administratives est ordinairement la meilleure école où il se puisse former à la science et à la pratique du gouvernement ; mais tous ces raisonnemens, ajoutent-ils, admirables partout, sont oiseux à Rome. En effet, comment demander à une classe d’hommes en possession privilégiée de tous les emplois administratifs, aussi bien que de toutes les charges politiques, d’abdiquer, et, pour ainsi dire, de se suicider elle-même ? Peut-on raisonnablement attendre du clergé des États de l’Église une autre nuit du 4 août ? Est-il sensé d’espérer qu’une réforme confiée à des hommes qui ne doivent y trouver que la ruine de leurs privilèges et l’abaissement de leur influence soit jamais réalisée ? Et, en démonstration de leur thèse, ils rappellent les motu proprio, les proclamations, les promesses formelles, et aussi inutiles que formelles, non-seulement de 1816 et de 1831, mais même de 1847. Ils concluent enfin qu’à home, à la différence de tous les pays du monde, la réforme du gouvernement doit précéder celle de l’administration, sous peine de voir cette dernière rester toujours à l’état de rêve. Nous l’avouons nous sommes très embarrassé de cette objection. Les événemens, en effet, lui ont malheureusement donné un grand fondement, et nous ne connaissons qu’une bouche au monde d’où puisse tomber la réponse seule capable de la confondre : c’est la bouche de Pie IX.

La réforme, et la nécessité de la réaliser aussi promptement que possible, ressortent donc, on le voit, comme une conclusion sort d’un syllogisme, un théorème d’un raisonnement de géométrie, de l’histoire de tous les événemens, de tous les voeux, de toutes les fautes, de toutes les souffrances du gouvernement, du peuple et des partis des États de l’Église pendant les trente dernières années. Est-ce trop demander aujourd’hui-, après tant de déceptions et de traverses, que de conseiller au gouvernement du saint-siège de recommencer une épreuve qui lui a une première fois si malheureusement réussi ? J’examine l’affaire à tous les points de vue, et, plus je l’examine, plus je me persuade que si la réforme de l’administration des États Romains est devenue une inévitable nécessité, cette nécessité est en même temps des plus heureuses.

Au point de vue moral, le premier apparemment que l’on doive envisager en délibérant des intérêts du saint-siège, la question, ce semble, ne peut guère être incertaine. « La religion chrétienne, dit Montesquieu, qui ordonne aux hommes de s’aimer, veut sans doute que chaque peuple ait les meilleures lois politiques et les meilleures lois civiles, puisqu’elles sont après elle le plus grand bien que les hommes puissent donner et recevoir. » Par quel monstrueux privilège le peuple des États de l’Église, le peuple le plus rapproché du centre de la religion, le peuple qui devrait être comme l’Israël du christianisme, a-t-il les pires lois et les pires coutumes d’administration du monde civilisé ? Il y a là une contradiction qui soulève la morale universelle. Quelles conséquences ne résulterait-il pas du maintien d’un pareil état de choses, s’il devait durer, pour l’autorité non-seulement de la cour de Rome en tant que puissance politique, mais encore en tant que puissance religieuse ! J’ai déjà touché une fois à ce thème délicat, je me borne à le remettre ici sous les yeux du lecteur : son jugement fera aisément le reste.

Et, au point de vue politique proprement dit, on ne voit point quel empêchement digne d’arrêter une âme ferme et un esprit éclairé s’oppose, à l’heure où nous traçons ces lignes, à la réalisation de la réforme. Jamais peut-être l’occasion ne fut plus favorable. Les États de l’Église subissent l’occupation étrangère : c’est un malheur pour tout le monde, mais encore cette occupation a-t-elle un avantage dont le gouvernement du saint-siège peut, s’il veut, tirer le plus brillant parti. Les troupes françaises et autrichiennes maintiennent l’ordre dans les États Romains ; tant qu’elles y sont, il n’y a nulle crainte à concevoir des entreprises de la démagogie. Le saint père aujourd’hui peut donc, en toute sûreté, remanier le système entier de l’administration de ses états, sans que son autorité coure aucun risque. Qu’il le veuille seulement et qu’il l’ordonne : tout se fera, et tout se fera, à la différence des temps du cardinal Gizzi et du cardinal Ferretti, sans qu’il y ait péril pour le saint-siège à se voir entraîné, par la force d’une opinion publique exaltée, au-delà de ses intentions. Le saint père est aujourd’hui dans la situation que rêvait ce généreux ministre qui demandait à un grand peuple dix ans de despotisme, promettant, les dix ans révolus, de le rendre le plus libre de toute la terre : il peut, s’il le veut, profiter du pouvoir absolu que la Providence divine, par le moyen des armes, de la France, lui a rendu, pour reconstituer l’administration de ses états sur le modèle des administrations contemporaines les plus parfaites ; il peut, s’il le veut, user en liberté de sa toute-puissance, pour réaliser le beau rêve de sa vie : rendre heureux trois millions d’êtres pensans et souffrans, qui n’ont connu, depuis trente années, que les misères du despotisme ou de l’anarchie.

Il n’y a plus aujourd’hui, pour arriver à ce grand but, d’études à faire ; elles sont faites. Dès 1831, elles l’étaient déjà, et ce fameux memorandum du 10 mai, que remirent en commun alors au cardinal Bernetti les représentans réunis de France, d’Autriche, de Prusse, de Russie et d’Angleterre, pourrait encore aujourd’hui servir de base.

Que demandaient les cinq grandes puissances ? Que les améliorations réclamées depuis quinze ans déjà par le peuple des États de l’Église, et promises par Pie VII, embrassassent à la fois le système judiciaire et celui de l’administration municipale et provinciale ; en principe, que les laïques fussent, comme les ecclésiastiques et indistinctement, admis à toutes les fonctions judiciaires et administratives ; quant à l’ordre judiciaire proprement dit, que les promesses du motu proprio de 1816, motu proprio plein de l’esprit de l’administration française, fussent loyalement réalisées, c’est-à-dire que l’égalité de tous les sujets du saint père devant les tribunaux et les lois fût reconnue, que les audiences fussent publiques etc. ; quant à l’ordre administratif, que les municipalités fussent affranchies, qu’elles fussent élues par la population et appelées à gérer elles-mêmes leurs propres intérêts ; qu’à côté des communes et au-dessus d’elles on organisât, sous le nom de conseils provinciaux, des comités consultatifs permanens, chargés d’aider le gouverneur de la province dans ses fonctions, de contrôler l’administration communale et la répartition des impôts, et enfin ayant le droit d’émettre des vœux pour éclairer le gouvernement sur les véritables intérêts de la province ; que les finances des États de l’Église fussent rétablies ; qu’à cet effet, et pour assurer dans l’avenir le maintien de l’ordre dans cette partie mère de l’administration publique, une cour suprême des comptes fût érigée à Rome, qui serait chargée du contrôle de la comptabilité du service annuel dans chaque branche de l’administration civile et militaire, et de la surveillance de la dette publique ; que cette cour des comptes, pour mieux assurer l’indépendance de ses membres, fût élue par les conseils provinciaux, et que, réunie aux principaux conseillers du gouvernement, elle formât une junte ou consulte administrative ; enfin, que le saint père créât un conseil d’état, dont il prendrait les membres parmi les notabilités de naissance, de fortune et de talent du pays.

Ces demandes étaient si fondées, que, dès 1831, le gouvernement papal en avait reconnu la justesse, et on a cent fois imprimé et réimprimé la note adressée, en date du 5 juin, par le cardinal Bernetti à M. de Saint-Aulaire, alors ambassadeur de France à Rome, dans laquelle, après avoir formellement adopté jusqu’aux termes du memorandum, le cardinal-ministre ajoutait : « L’administration publique réorganisée de la sorte, il est hors de doute que nul ne pourra plus prétendre à troubler l’ordre, à moins qu’il ne veuille substituer sa volonté particulière à la volonté publique et se constituer tyranniquement l’arbitre du sort commun… » Paroles aussi sages qu’explicites ! que ne furent-elles dès-lors suivies d’effet !

Et cette réforme dont, en 1831, tous les grands gouvernemens chrétiens sans exception proclamaient l’urgence, cette réforme qu’en 1846 Pie IX, aux acclamations de l’Europe, résolut d’entreprendre, il aurait cessé, en 1852, d’être moral et profitable de l’accomplir ! Embrasse qui voudra une opinion aussi funeste ; dans la conviction profonde qui nous possède du sentiment contraire, nous ne pouvons, en terminant, que l’exprimer avec toute la force qui est en nous ; nous ne pouvons que redire avec les populations émerveillées de 1846 un cri depuis dénaturé par les factions, mais alors plein d’amour et d’espérance : Courage, saint père ! Parce que le flambeau de la civilisation est tombé une fois des mains augustes qui le portaient, est-ce une raison pour le laisser à terre ? C’est une raison pour le ramasser, le rallumer et le faire briller plus haut et plus clair que jamais. Votre sainteté a devant les yeux un modèle dont mieux que personne aujourd’hui elle peut reproduire les traits généreux et sages ; ce modèle, c’est elle-même, c’est le magnifique exorde de votre pontificat ; c’est la politique des derniers mois de 1846, moins ses illusions si tôt évanouies, moins ses incertitudes si cruellement expiées. Courage donc, saint père ! le grand règne, dont vous avez donné deux ans la consolante espérance, si vous le voulez, n’est pas encore perdu pour le monde ; vous pouvez le recommencer !


CHARLES GOURAUD.