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L’Italie d’hier/Domodossola

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Charpentier & Fasquelle (p. 1-3).

L’ITALIE D’HIER

DOMODOSSOLA[1]

L’Italie commence ici. — Ce sont des maisons énamourées de couleurs, des maisons bariolées de tons pistache, de tons lie de vin : des trompe-l’œil en détrempe de la pierre colorée, des mensonges du marbre. Il est même, à l’entrée de Domodossola, de fausses et ornementales maisons, peintes sur de pauvres bâtisses, ainsi que serait l’entrée trompeuse d’une ville qui n’existerait pas.

Et des maisons, de toutes parts, ouvertes au ciel bleu par de petits balcons aériens, offrant les plus charmants modèles de la serrurerie du dix-huitième siècle : cet art en faveur chez les jésuites. Et dans l’intérieur de ces maisons jouant au palazzo, des fonds de cours roux à la Decamps, et partout, sur les balcons et aux fenêtres, les nippes de la famille, étalées pour sécher, — car là, il n’y a pas la pudeur du linge.

Une place, qui a un pittoresque entour d’habitations, aux galeries cintrées des étages supérieurs, à l’arcature du rez-de-chaussée soutenue par des colonnes, dont quelques-unes sont anciennes. Au milieu de cette architecture baroque, vaguant et musant, des femmes, au foulard noue derrière la tête et leur mangeant les yeux, le torse pris dans une espèce de soutane de curé, à la taille trop courte, et qui leur donne l’air hommasse, — des femmes perpétuellement marmottantes, et comme mâchonnant des prières.

En ce petit monde de femmes, toutes coiffées de rouge ou de jaune orange, d’hommes habillés de couleur tabac d’Espagne, circulent, dans leurs souliers silencieux, des individus, au gigantesque tricorne, aux yeux perçants, une paire d’énormes lunettes sur leurs grands nez décharnés, un manteau à collet montant jusqu’aux lèvres blanches d’une bouche sarcastique, descendant jusqu’aux genoux, et d’où parlent deux jambes maigres, enfermées en un bas noir : deux bâtons de fusain, emmanchés dans de lourdes chaussures aux boucles d’argent. Du manteau, une main s’échappant d’un pli, tient un gros parapluie de campagne : des individus étranges, et qui font un peu peur, et qu’un prendrait pour des caricatures ecclésiastiques, crayonnées sur les murs d’un cachot de l’Inquisition.

Une charmante maison de la Renaissance, décorée de fines sculptures aux fenêtres, et avec la devise partout répétée : Humilitas alta petit… C’est la maison du curé, dans laquelle entendant, avec un certain étonnement, le bruit d’un orchestre, nous regardons, et nous voyons l’affiche de Messer Girolamo.

Le rez-de-chaussée de la maison est un théâtre de marionnettes.

  1. Le voyage, commencé le 6 novembre 1855, prenait sa fin dans les premiers jours de mai 1856.