100%.png

L’Italie d’hier/Locanda e osteria della nova

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Charpentier & Fasquelle (p. 76-78).

LOCANDA E OSTERIA DELLA NOVA.


Ce dimanche, il y a festa di ballo. — L’entrée coûte cinq baïoques. — Des gamins, aux yeux méchamment noirs, mendient sur l’escalier vos bouts de cigares. — Au contrôle, sont assis des gens portant des tricornes, de grands tricornes, comme on en voit seulement chez les gendarmes automates, dans les assassinats des figures de cire.

La salle, une longue galerie, où est accroché en l’air un orchestre. — Aux fenêtres se balancent des draperies d’un rose groseille, aux effilés de faux or. — Des lustres et des appliques, portant des cierges d’église, éclairent la salle. — Des hommes en vestes rondes, en tromblons gris, sous de grands manteaux blanchâtres, se promènent en bandes.

Mais voici que l’orchestre commence à jouer, et des groupes de danseurs et de danseuses se forment, qui se mettent à faire le tour de la salle, en côtoyant les murs, ayant en tête le maitre du bal, en gilet blanc. À tous les cinq pas, chaque couple se prend par les mains, va et vient sur lui-même, s’écarlant et se rapprochant, puis se reprend par la main, remarche, et recommence à s’arrêter. Cette promenade, coupée par ces arrêts avec balancements, dure très longtemps. Puis l’orchestre joue une valse stridente, où les cuivres déchirent l’air et les oreilles. Et alors un tournoiement fou de valseurs et de valseuses, où les femmes passent leur mouchoir à leurs danseurs, pour que ceux-ci, en leur entourant la taille ne salissent pas leurs robes, — et qui valsent, ces valseurs, avec le bras gauche, collé contre leur cuisse, comme s’il était paralysé. La valse va, va, s’emporte, et les robes se battent, se mêlent, entrent l’une dans l’autre, balayant les murs, et comme elles sont ouvertes sur le côté, dans le branle de la danse, le jupon montre un triangle, pareil à un éventail blanc qui pendrait à la ceinture. L’entraînement est tel, que des spectateurs, de gros hommes obèses, aux gilets de futaine, se mettent à tourner, tourner, tourner, mécaniquement et béatiquement, à la façon des marionnettes sur un orgue.

L’orchestre joue toujours sa valse sonore, fanfarante, sa valse éternelle et sans repos, et les femmes, de petits châles rouges dans le dos, une raie sur le côté, des accroche-cœurs aux tempes, une touffe de cheveux noirs sur l’œil gauche, la flamme du regard dans une cernure bistrée, leur donnant l’air de charbonnières assassines, semblent se dépouiller d’elles-mêmes, et s’abîmer dans la douceur du vague à l’âme. C’est comme si, en elles, ne vivait plus qu’un ressort pivotant. Leurs grands yeux ouverts s’hébètent et deviennent fixes, et leurs traits se déshumanisent de leur sauvagerie, sous une jouissance intraduisible, et qui a quelque chose de ce qui monte au visage des moribonds, quand commence le repos du néant.