L’Italien/Texte entier

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L’Italien
ou
Le confessionnal des pénitents noirs


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L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 3-6).
◄  Conclusion

Vers l’an 1764, quelques Anglais voyageant en Italie s’arrêtèrent, aux environs de Naples, devant l’église de Santa Maria del Pianto qui dépendait d’un ancien couvent de l’ordre des Pénitents Noirs. Le porche de cette église, quoique dégradé par les injures du temps, excita par sa magnificence l’admiration des voyageurs ; curieux de visiter l’intérieur de l’édifice, ils montèrent les degrés du perron de marbre qui y conduisait. Dans la pénombre produite par les piliers du porche marchait à pas mesurés un personnage vêtu d’une robe de moine, et qui, les bras croisés, les yeux baissés, était tellement absorbé dans ses pensées qu’il ne s’était pas aperçu de l’approche des étrangers. Au bruit de leurs pas, il se retourna tout à coup mais gagna, sans s’arrêter, une porte qui donnait dans l’église et disparut. La figure de cet homme, sa démarche et ses manières avaient on ne savait quoi de singulier qui provoqua l’attention des visiteurs : il était maigre et de haute taille ; il avait les épaules un peu voûtées, le teint bilieux, les traits durs et le regard farouche.

Les voyageurs, entrés dans l’église, cherchèrent vainement l’homme qu’ils venaient de voir et n’aperçurent, sous les voûtes obscures des bas-côtés, qu’un religieux du couvent voisin, chargé de montrer aux touristes tout ce qui était digne de retenir leur attention. L’intérieur du monument n’offrait ni l’éclat ni les riches ornements qui distinguent les églises italiennes, surtout celles de Naples ; mais il en émanait une grande simplicité sévère, rehaussée par une mystérieuse distribution de lumière et d’ombre qui portait les esprits au recueillement et aux élans de la prière. Nos voyageurs avaient parcouru les chapelles et revenaient sur leurs pas, lorsqu’ils aperçurent de nouveau ce même personnage étrange qu’ils avaient vu sous le porche, et qui se glissait dans un confessionnal, sur leur gauche. L’un d’eux demanda au religieux qui était cet homme. Le religieux ne répondit pas ; mais, comme l’Anglais insistait, il acquiesça d’un signe de tête et dit tranquillement :

— C’est un assassin.

— Un assassin ! s’écria l’Anglais, et il demeure en liberté ?

Un Italien de la compagnie sourit à cette exclamation :

— Il a trouvé ici un asile, dit-il, où personne n’a le droit de l’arrêter.

— Vos autels, reprit l’Anglais, protègent donc les meurtriers ?… Cela est bien étrange !… Quel pouvoir reste-t-il à vos lois, si les plus grands criminels ont des moyens de défense contre elles ? Mais comment peut-il vivre en ce lieu ?… N’est-il pas exposé à y mourir de faim ?

— Non, dit le moine. Il y a toujours des âmes secourables ; et comme le criminel ne peut sortir de cette enceinte pour pourvoir à ses besoins, on lui apporte sa nourriture.

— Est-ce possible ? Je n’ai jamais rien vu de semblable, dit l’Anglais en s’adressant à l’Italien.

— Le cas n’est cependant pas rare, répondit celui-ci, et l’assassinat est si fréquent chez nous que, sans l’usage des lieux d’asile, les meurtriers tombant après leurs victimes, nos cités seraient bientôt à moitié dépeuplées.

À cette remarque, qui n’admettait pas même que la crainte du châtiment pût réprimer le crime, l’Anglais se contenta de hocher la tête.

— Observez, continua l’Italien, le confessionnal où cet homme vient d’entrer. Mais peut-être les vitraux colorés qui assombrissent cette partie de l’église vous empêchent-ils de le bien distinguer.

L’Anglais, soudain attentif, vit alors que ledit confessionnal, d’un bois de chêne bruni par le temps, était divisé en trois compartiments, tendus à l’intérieur d’une étoffe noire. Celui du milieu, élevé de trois marches au-dessus des dalles de l’église, était réservé au confesseur ; les deux autres, qui se voyaient à droite et à gauche, en étaient séparés, l’un et l’autre, par une grille au travers de laquelle le pénitent agenouillé pouvait verser dans l’oreille du confesseur l’aveu des crimes dont sa conscience était chargée. C’était un des plus sombres réduits qu’on pût imaginer.

— Eh bien, reprit l’Anglais, qu’aviez-vous à me dire à propos de ce confessionnal ?

— Je voulais surtout, répondit l’Italien, vous le faire remarquer : il s’est fait là, il y a quelques années, une confession qui se rattache à une histoire terrible. La vue de l’assassin et votre surprise de le savoir libre l’ont rappelée à ma mémoire. Quand vous aurez regagné votre auberge, je vous la communiquerai ; car je l’ai par écrit, de la main d’un jeune étudiant de Padoue qui se trouvait à Naples, peu de temps après que cette confession y fut rendue publique.

— Vous me surprenez encore, interrompit l’Anglais. Je croyais que la confession était reçue par les prêtres sous le sceau inviolable du secret.

— C’est juste, répondit l’Italien. Ce secret n’est jamais violé que sur l’ordre exprès d’une autorité supérieure, et dans des circonstances qui justifient cette violation. Mais quand vous lirez ce récit, vous ne serez plus étonné. Vous vous apercevrez facilement que son auteur était jeune et malhabile, mais si vous cherchez l’exactitude des faits, vous l’y trouverez à coup sûr.

Comme il achevait de parler, l’assassin sortit du confessionnal, traversa le chœur, et l’Anglais, saisi, à sa vue, d’un mouvement d’horreur, détourna les yeux et se hâta de quitter l’église. Les amis se séparèrent ; l’Anglais, de retour à son auberge, y reçut le volume qu’on lui avait promis et y lut ce qui va suivre.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 7-26).
◄  Conclusion

C’est à l’église de San Lorenzo, à Naples, que le comte Vincenzo de Vivaldi vit pour la première fois Elena Rosalba. La douceur et le charme de la voix de la jeune fille, qui se mariait aux chants sacrés, attirèrent d’abord l’attention du jeune homme. Le visage d’Elena était couvert d’un voile ; mais une distinction rare et une grâce parfaite émanaient de toute sa personne. Curieux de contempler des traits dont l’expression devait répondre aux accents émus qu’il venait d’entendre, Vivaldi ne quitta pas la jeune fille du regard tout au long de l’office ; puis il la vit sortir de l’église en compagnie d’une femme âgée à qui elle donnait le bras, et qui paraissait être sa mère ou sa tante. Il se mit à les suivre ; mais elles marchaient assez vite, et il faillit les perdre de vue au détour de la rue de Tolède. Pressant le pas, il les rejoignit au Terrazzo Nuovo, qui longe la baie de Naples ; là, il les devança quelque peu, mais la belle inconnue restait toujours voilée ; et le jeune homme, retenu par une timidité respectueuse, qui se mêlait à son admiration, refrénait sa curiosité. Un heureux accident vint à son aide : en descendant les degrés de la terrasse, la vieille dame fit un faux pas ; et comme Vivaldi s’empressait pour la soutenir, le vent souleva le voile d’Elena, et découvrit aux regards du jeune homme une figure plus touchante encore et plus belle mille fois qu’il ne l’avait imaginée. Sur les traits de la jeune fille – des traits d’une beauté grecque – se peignait la pureté de son âme et dans ses yeux bleus éclatait la vivacité de son esprit. Elle était si occupée à secourir sa compagne, qu’elle ne s’aperçut pas d’abord de l’admiration qu’elle inspirait, mais elle n’eut pas plutôt rencontré le regard éloquent de Vivaldi, qu’elle rougit et rebaissa son voile.

La vieille dame ne s’était pas blessée dans sa chute ; mais comme elle marchait avec quelque difficulté, Vivaldi saisit cette occasion pour lui offrir son bras ; elle s’excusa d’abord en le remerciant, mais sur ses instances respectueuses, elle lui permit de l’accompagner jusque chez elle. Plusieurs fois, pendant le chemin, le jeune homme essaya de lier conversation avec Elena. Mais elle ne répondait que par monosyllabes ; et, déjà, ils étaient arrivés à la porte de la maison sans qu’il eût trouvé le moyen d’entamer cette froide réserve.

L’aspect de la demeure des deux dames lui donna lieu de penser qu’elles tenaient un rang honorable dans le monde, mais que leur fortune était médiocre. Cette habitation modeste – dont Vivaldi sut plus tard qu’on l’appelait la villa Altieri –, bâtie avec goût, entourée d’un jardin et de vignobles, dominée par un bois de pins et de palmiers, était située au haut d’une colline, d’où la vue donnait sur la baie de Naples et ses rivages enchanteurs. Un petit portique et une colonnade de marbre commun composaient une façade d’un style assez élégant. Vivaldi s’arrêta à la petite grille du jardin. La vieille dame lui renouvela ses remerciements, mais sans l’inviter à entrer.

Déçu, ne pouvant se résoudre à prendre congé, le jeune homme, tout troublé, demeurait sur place, fixant Elena, si bien que la vieille dame fut obligée de lui renouveler ses adieux. Enfin, il se hasarda à demander la permission d’envoyer prendre de ses nouvelles, et quand il l’eut obtenue, il adressa un long regard d’adieu à Elena, qui crut devoir le remercier à son tour des soins qu’il avait donnés à sa tante. Le son de la voix de la jeune fille et l’expression de sa reconnaissance accrurent l’émotion de Vivaldi ; ce fut avec peine qu’il s’arracha d’auprès d’elle. Puis, l’imagination remplie de cette céleste apparition, le cœur tout agité de ce qu’il venait de voir et d’entendre, il descendit au rivage, heureux de prolonger son séjour près du lieu qu’habitait Elena, espérant l’apercevoir sur le balcon, où la fraîcheur de la brise de mer pourrait l’inviter à paraître. Il passa ainsi plusieurs heures. Le soir venu, il retourna au palais de son père, à Naples. Il ne cessait de revoir, avec une joie mêlée d’inquiétude, l’image d’Elena et le doux sourire qui avait accompagné ses remerciements ; mais il n’osait encore imaginer aucun plan de conduite. Rentré d’assez bonne heure pour accompagner sa mère à la promenade du Cours, il croyait voir dans chaque voiture qui passait l’objet qui occupait ses rêves. Vain espoir ! Cependant, la marquise, frappée de son silence et d’un certain trouble qui ne lui était pas habituel, lui posa quelques questions auxquelles il répondit d’une manière évasive ; elle chercha alors d’autres moyens plus adroits pour le faire parler.

Vincenzo de Vivaldi, descendant d’une des plus anciennes familles du royaume de Naples, était fils du marquis de Vivaldi, favori du roi, plus élevé encore en puissance qu’en dignité. Très vain de sa naissance, le marquis joignait à son orgueil de race, un sentiment excessif de supériorité. Une conscience ferme et droite balançait chez lui l’ambition et la maintenait dans les limites de la morale. Telle n’était pas la marquise de Vivaldi, qui se vantait d’une généalogie aussi ancienne que celle de son époux ; mais dont l’orgueil n’était tempéré par aucune vertu. Violente dans ses passions, vindicative autant qu’artificieuse, elle aimait son fils, moins comme l’unique fruit de ses entrailles, que comme le dernier rejeton de deux illustres maisons, destiné à perpétuer la gloire et les honneurs de l’une et de l’autre. Quant au jeune Vincenzo, il tenait heureusement beaucoup plus de son père que de sa mère. Il avait la noble fierté du marquis et quelque chose de la violence des passions de la marquise, mais sans rien emprunter à cette femme hautaine de sa duplicité ni de son esprit de vengeance. Impétueux mais franc, prompt à s’offenser mais s’apaisant aussi vite, il était irrité du plus léger manque d’égards, tout comme il était touché des moindres attentions. Et si le soin de son honneur le rendait sensible à l’injure, sa bonté généreuse le disposait à l’indulgence.

Le lendemain de sa première rencontre avec Elena, il retourna à la villa Altieri, pour aller chercher lui-même les nouvelles qu’on lui avait permis de demander. La pensée qu’il allait revoir la jeune fille l’agitait d’une impatience à la fois joyeuse et craintive ; et comme ce trouble fiévreux augmentait à mesure qu’il approchait de la bienheureuse demeure, il fut obligé de s’arrêter à la porte du jardin pour reprendre haleine et pour composer son maintien. Il fut introduit dans un petit salon de compagnie, où il trouva la signora Bianchi – c’était la vieille dame – toute seule, occupée à dévider de la soie ; mais une chaise, devant laquelle était un métier à broder, témoignait qu’Elena venait de quitter la pièce. La signora le reçut avec une politesse réservée. Il espérait toujours que la jeune fille allait reparaître et tâchait de prolonger sa visite ; mais enfin, tous les sujets de conversation étant épuisés, il fut forcé de prendre congé de la vieille dame.

Son abattement était extrême. Il employa la journée du lendemain à se procurer quelques informations sur la famille d’Elena. On lui dit qu’elle était orpheline, que sa naissance était médiocre, sa fortune fort déchue, et qu’elle dépendait, pour vivre, de la vieille tante avec qui elle demeurait. Sous ce rapport, les renseignements n’étaient pas exacts ; car c’était elle au contraire dont le travail faisait subsister la bonne dame qui n’avait pour tout bien que la retraite où elles vivaient ; et la jeune fille passait des journées entières sur des ouvrages de broderie que les religieuses d’un couvent voisin vendaient fort cher aux dames de Naples. Ainsi Vivaldi ne se doutait guère qu’une magnifique robe de sa mère était l’œuvre des doigts d’Elena, de même que plusieurs copies de peintures antiques qui ornaient un cabinet du palais Vivaldi. Ces circonstances du reste, s’il les eût connues, n’auraient servi qu’à enflammer encore sa passion.

Elena savait endurer la pauvreté, mais non le mépris, et c’était pour écarter d’elle ce triste effet des préjugés vulgaires qu’elle cachait soigneusement l’usage, pourtant si honorable, qu’elle faisait de ses talents. Son courage n’était pas encore à l’épreuve du sourire humiliant de la compassion, et ses idées n’étaient pas assez mûres pour la mettre au-dessus du dédain, en lui faisant trouver une véritable gloire dans la dignité de la vertu qui se suffit à elle-même. Unique soutien de la vieillesse de sa tante, elle la soulageait dans ses infirmités et la consolait dans ses souffrances, avec une tendresse toute filiale ; car elle n’avait jamais connu sa mère qu’elle avait perdue étant enfant ; et la signora Bianchi lui en avait tenu lieu. C’est ainsi que cette pure et innocente enfant vivait heureuse dans sa retraite, et dans l’accomplissement de ses pieux devoirs, lorsqu’elle rencontra pour la première fois Vincenzo de Vivaldi. Ce n’était pas une de ces figures qu’on peut voir sans les remarquer. Elena avait été frappée de la vivacité de sa physionomie et de la dignité de son maintien ; mais elle se défendait déjà d’un sentiment plus tendre que l’admiration et s’efforçait d’écarter de son esprit l’image du jeune homme, en se livrant à ses occupations ordinaires pour recouvrer sa tranquillité un peu troublée.

Cependant Vivaldi désolé de n’avoir pu parvenir à revoir Elena résolut de retourner de nouveau à la villa Altieri dès que la nuit serait tombée. Ce soir-là même, la marquise avait chez elle une grande réunion. Quelques soupçons, provoqués par l’impatience trop visible de son fils, la portèrent à le retenir fort longtemps, en l’engageant à choisir de la musique pour son orchestre et à présider à l’exécution d’un nouvel opéra dont elle protégeait l’auteur. Dès qu’il crut enfin pouvoir s’échapper sans être observé, Vivaldi quitta cette société importune et, bien enveloppé de son manteau, il s’achemina à grands pas vers la villa Altieri, située à une petite distance de la ville. À peine arrivé, il franchit la haie qui fermait le jardin et s’enivra du plaisir de se trouver près de l’objet de son affection ; mais ce premier moment passé, il se trouva aussi isolé que s’il eût été séparé pour jamais d’Elena. Aucune lumière ne brillant dans la maison, il se dit que les dames étaient déjà retirées pour se coucher, et qu’il fallait cette nuit-là renoncer à tout espoir. Cependant, cédant à une impulsion involontaire, il continua à s’avancer vers la maison et se retrouva encore une fois sous le portique. Il était minuit, et le calme de la nature était plutôt adouci que troublé par le murmure des flots qui roulaient sur la plage. Vivaldi, absorbé par ses pensées, suivait d’un œil distrait les contours indécis du rivage et l’ombre lointaine de quelques navires qui poursuivaient leur route en silence, guidés par l’étoile polaire. Tout à coup, quelques sons touchants parviennent à son oreille, et lui rappelant ceux qu’il a entendus dans l’église de San Lorenzo. Frappé de ce souvenir, il s’élance dans le jardin du côté d’où vient la voix ; et, faisant le tour de la maison, il arrive à un massif d’où il entend distinctement Elena chantant un hymne à la Vierge et s’accompagnant d’un luth dont elle tirait les accords les plus mélodieux. Il demeura quelque temps en extase, osant à peine respirer, de peur de perdre une note de ce chant si suave ; bientôt les interstices d’une touffe de clématites lui laissèrent voir Elena dans une chambre dont les jalousies étaient ouvertes pour donner passage à l’air frais. La jeune fille se levait d’un prie-Dieu où elle venait d’achever sa prière ; une ferveur religieuse se peignait dans ses regards levés vers le ciel. Ses beaux cheveux étaient négligemment rassemblés sous un réseau de soie ; seules quelques tresses échappées se jouaient sur son cou et encadraient son beau visage, qu’aucun voile jaloux ne dissimulait plus.

Le jeune homme, partagé entre le désir de saisir une occasion qu’il ne retrouverait peut-être jamais et la crainte d’offenser Elena en se montrant à elle à une heure si avancée, hésitait tout troublé, lorsqu’il l’entendit pousser un soupir et prononcer un nom avec un accent d’une douceur remarquable… Était-ce une illusion ? Celui de Vivaldi, le sien ! Muet d’émotion, il écarta doucement les branches de la clématite. Elena s’avança vers la croisée pour fermer les jalousies ; le jeune homme, incapable d’un plus long empire sur lui-même, se montra ; elle tressaillit et demeura immobile un instant, puis, d’une main tremblante, elle ferma la fenêtre et quitta son appartement.

Vivaldi, désolé, erra quelque temps dans le jardin redevenu silencieux ; puis il reprit tristement le chemin de Naples. Alors, pour la première fois, il se posa une question qu’il aurait dû se poser plus tôt : pourquoi avait-il recherché le dangereux bonheur de revoir Elena lorsqu’il savait que l’inégalité de leurs conditions serait, aux yeux de ses parents, un obstacle insurmontable à leur union ? Il s’abîmait dans ses réflexions, tantôt presque résolu à ne plus voir la jeune fille, tantôt rejetant bien loin cette idée qui le désespérait, lorsque au sortir d’une voûte, vieux débris d’un immense édifice – la forteresse de Paluzzi – dont les ruines s’étendaient au loin, une forme noire parut se dresser devant lui et croisa sa route. C’était un homme vêtu en religieux, dont le visage était caché sous un large capuchon. Cet homme s’arrêta pour lui dire :

— Vincenzo de Vivaldi, vos pas sont surveillés ; gardez-vous de retourner à la villa Altieri.

En achevant ces mots, il disparut dans l’obscurité de la nuit, avant que Vivaldi, interdit d’une interpellation si brusque, eût pu en demander l’explication. Il appela l’inconnu à haute voix et à plusieurs reprises ; mais l’apparition ne revint pas.

Le jeune comte rentra chez lui, l’esprit frappé de cet incident et tourmenté d’un vague sentiment de jalousie ; car le résultat de ses réflexions fut que l’avis qu’il avait reçu provenait de quelque rival. Ce fut alors qu’il découvrit toute l’étendue et toute la violence de son imprudente passion. Souffrant d’un tourment jusqu’alors inconnu, il résolut à tout risque de déclarer son amour à la jeune fille et de demander sa main. En rentrant au palais Vivaldi, il apprit que sa mère avait remarqué son absence, qu’elle s’était informée de lui plusieurs fois et qu’elle avait donné ordre qu’on lui annonçât son retour. Cependant elle s’était couchée ; mais le marquis, rentré peu d’instants après son fils d’une excursion dans la baie, où il avait accompagné le roi, jeta sur le jeune homme des regards d’une sévérité inaccoutumée et le quitta sans explication.

Vivaldi, renfermé chez lui, se mit à délibérer, si l’on peut donner ce nom à un combat de passions contraires où le jugement n’entre pour rien. Il se promenait à grands pas, tour à tour troublé par le souvenir d’Elena, enflammé de jalousie, ou alarmé des suites de la démarche qu’il était enclin à risquer. Il connaissait assez les idées de son père et le caractère de sa mère, pour être certain d’avance que jamais ils ne voudraient se prêter au mariage qu’il rêvait ; et cependant, quand il y réfléchissait, son titre de fils unique ne lui donnerait-il pas le pouvoir de les fléchir ? Tout à coup, une nouvelle crainte l’assaillit : si Elena avait déjà disposé de son cœur en faveur d’un rival imaginaire ? Mais il se rassurait en se rappelant le soupir et le nom qu’il avait cru surprendre. Le jour naissant le retrouva dans les mêmes perplexités. Bientôt pourtant sa résolution fut prise, telle qu’on devait l’attendre de son âge et de son cœur passionné : il sacrifier ait l’orgueil du sang et de la naissance à un choix d’où dépendait le bonheur de sa vie. Mais avant de se déclarer à Elena, il fallait s’assurer s’il lui inspirait bien quelque intérêt, ou s’il avait un rival, et quel pouvait être celui-ci. Cependant son respect pour la jeune fille, sa crainte de l’offenser, et le danger que son père et sa mère ne vinssent à découvrir sa passion avant qu’il sût lui-même si elle était partagée, opposaient à cette recherche de graves difficultés. Dans cet embarras, il ouvrit son cœur à un ami qui depuis longtemps possédait toute sa confiance, et il lui demanda conseil avec sincérité.

Bonarmo, jeune homme de plaisir, peu propre à servir de guide dans des affaires sérieuses, proposa, comme le meilleur moyen de sonder les dispositions d’Elena, de lui donner une sérénade, selon l’usage du pays. Si elle n’avait pas d’antipathie pour Vivaldi, elle répondrait, suivant lui, à sa galanterie par quelque témoignage de satisfaction ; dans le cas contraire, elle garderait le silence et demeurerait invisible. Vivaldi se récria contre cette manière grossière et banale d’exprimer un amour tel que le sien. Il avait trop bonne opinion de l’élévation d’âme et de la délicatesse d’Elena pour supposer que le vulgaire hommage d’une sérénade pût la flatter ou l’intéresser, et encore moins qu’elle voulût faire connaître ses sentiments par aucun signe extérieur. Bonarmo traita ces scrupules d’enfantillage ; l’ignorance où son jeune ami était encore des choses du monde pouvait seule, disait-il, l’excuser : il insista pour la sérénade. Si bien que Vivaldi, moins convaincu par les raisons de son ami que par la difficulté de trouver d’autres expédients, consentit à celui qu’on lui proposait, non qu’il en espérait quelque succès, mais il comptait fixer ainsi son incertitude et calmer son agitation. Ils prirent leurs instruments sous leurs manteaux et, cachant avec soin leurs visages, ils se dirigèrent en silence vers la villa Altieri. Déjà ils avaient franchi l’arcade où Vivaldi avait été arrêté la nuit précédente, lorsqu’en levant les yeux le jeune homme aperçut la même figure sombre qui lui était déjà apparue ; avant qu’il eût le temps de s’écrier, l’inconnu lui dit d’une voix grave :

— N’allez pas à la villa Altieri si vous voulez éviter le sort qui vous menace.

— Quel sort ? demanda Vivaldi en reculant de surprise. Expliquez-vous.

Mais déjà le moine avait disparu, et l’obscurité de la ruine ne permettait pas de retrouver sa trace.

— Que le ciel nous protège ! s’écria Bonarmo. Ceci passe toute croyance ! Retournons à Naples ; il faut obéir à ce nouvel avis.

— Ah ! dit Vivaldi, j’aime mieux tout risquer ; si j’ai un rival, je veux l’affronter sur-le-champ.

— Prenez garde, répartit Bonarmo, il est évident maintenant que vous avez un rival ; que peut votre courage contre des spadassins gagés ?

— Si vous craignez le danger, répliqua Vivaldi, j’irai seul.

Blessé par ce reproche, Bonarmo suivit son ami en silence jusqu’à la villa Altieri. Le jeune comte, se frayant le même passage que la nuit précédente, s’aventura dans le jardin.

— Eh bien ? demanda-t-il à son compagnon, où sont ces bravi si terribles ?

— Parlez bas, reprit l’autre, nous sommes peut-être à quatre pas d’eux.

— Soit, dit Vivaldi en portant la main à son épée, ils seront aussi à quatre pas de nous.

Enfin les deux jeunes gens parvinrent à l’orangerie, qui était toute proche de la maison. Là ils se reposèrent pour reprendre haleine et préparer leurs instruments. La nuit était sereine et calme. Ils entendaient au loin des voix confuses et virent bientôt le ciel tout enflammé par un feu d’artifice, tiré pour la naissance d’un prince de la maison royale ; des milliers de fusées s’élevaient du rivage occidental de la baie et éclataient dans les airs, illuminant à la fois les visages d’une foule immense, les eaux de la baie, les barques nombreuses qui glissaient à leur surface, et la riche cité de Naples et ses terrasses, et son Cours garnis de spectateurs et d’équipages. Tandis que Bonarmo était tout entier à ce beau spectacle, Vivaldi tenait ses yeux attachés sur la demeure d’Elena, dans l’espoir que l’éclat du feu d’artifice l’attirerait sur le balcon ; mais elle n’y parut pas, et aucune lumière dans la maison n’indiquait même qu’elle veillât. Pendant qu’ils étaient assis sur le gazon de l’orangerie, un bruit de feuillage, comme celui d’une personne qui écarterait les branches pour se frayer un passage, vint distraire l’attention de Bonarmo, et Vivaldi demanda :

— Qui va là ?

Un long silence fut la seule réponse.

— Serions-nous observés ? dit Bonarmo.

Tous deux se levèrent et quittèrent l’orangerie pour se rapprocher de la maison. Placés sous la fenêtre où Vivaldi avait vu Elena la nuit précédente, ils accordèrent leurs instruments et entamèrent la sérénade par un duo des plus mélodieux. Vivaldi avait une belle voix de ténor et donnait à son chant l’expression la plus pathétique, son âme respirait dans ses accents passionnés ; mais il ne put juger de l’effet qu’il avait produit, car la maison resta plongée dans le silence et l’obscurité. Seulement, dans un intervalle de leurs accords, Bonarmo crut entendre près de lui des gens qui parlaient avec une extrême précaution : il écouta plus attentivement ; mais il ne put s’assurer de la vérité. Vivaldi prétendit que ce murmure confus n’était que celui de la multitude répandue sur les quais de la ville. Ce qui le préoccupait en le décourageant, c’était l’inutilité de sa tentative ; il en éprouvait une douleur si vive que Bonarmo, redoutant les suites de son désespoir, essaya de le persuader qu’il n’avait pas de rival, et cela avec la même chaleur qu’il avait mise à lui affirmer le contraire. Enfin ils quittèrent le jardin, Vivaldi jurant sur l’honneur qu’il ne prendrait aucun repos avant d’avoir découvert cet inconnu qui troublait son bonheur, et de l’avoir forcé à expliquer le sens de ses mystérieux avis ; Bonarmo objectant les difficultés d’une telle recherche et l’éclat qu’elle ne manquerait pas d’amener, éclat fâcheux pour l’avenir d’un amour qu’il ne fallait point ébruiter ; mais Vivaldi résistait à toutes ces remontrances.

— Nous verrons, disait-il, si ce démon sous l’habit de moine osera de nouveau traverser mon chemin ; s’il paraît il ne saurait m’échapper ; s’il ne se montre pas, j’attendrai son retour avec la même constance qu’il a attendu le mien ; oui, dussé-je m’enfoncer dans ces ruines, et dussé-je y périr !

Bonarmo fut frappé de la véhémence que Vivaldi mit dans ces derniers mots ; cessant dès lors de s’opposer à son dessein, il le pria seulement de considérer qu’il était assez mal armé.

— Chut ! dit Vivaldi, au détour d’une roche qui surplombait leur route. Nous approchons de l’endroit : voici la voûte.

En effet, elle se dessinait dans l’obscurité, entre deux montagnes taillées à pic.

Ils marchaient en silence et d’un pas léger, jetant autour d’eux des regards méfiants, et s’attendant à voir d’un instant à l’autre le moine sortir d’entre les rochers ; mais ils arrivèrent à la voûte sans avoir rencontré le moindre obstacle.

— Eh bien, dit Vivaldi, nous voilà ici avant lui.

En disant ces mots, le jeune comte s’appuya contre la muraille, au milieu de la voûte, près d’un escalier taillé dans le roc. Après quelques moments de silence, Bonarmo, qui songeait à tout ce qui s’était passé, demanda à son ami :

— Croyez-vous réellement que nous puissions parvenir à saisir ce personnage ? Il a passé à côté de moi avec une rapidité surprenante, et je suis enclin à croire qu’il y a en lui quelque chose de surnaturel. Mais aussi de quelles circonstances extraordinaires son apparition n’a-t-elle pas été entourée ? Comment a-t-il su votre nom, lorsqu’il vous a interpellé pour la première fois ? S’il vous a averti de ne pas aller à la villa Altieri, c’est donc qu’il était instruit de la réception qui vous y attendait.

— Ah ! oui, s’écria impétueusement Vivaldi, et ce rival que je dois craindre, c’est lui, c’est lui-même ! Il s’est affublé de ce costume saint pour en imposer à ma crédulité, pour me détourner de mes projets sur Elena, et me voilà réduit à me cacher honteusement pour l’attendre, pour l’épier, ce rival, comme ferait un assassin !

— Pour Dieu ! dit Bonarmo, modérez ces transports, et songez en quel lieu nous sommes !

Mais ce ne fut qu’avec beaucoup de peine qu’il parvint à calmer son ami.

Un temps assez long s’était déjà passé dans cette sorte d’embuscade lorsque Bonarmo vit à l’entrée de la voûte, du côté de la villa Altieri, comme une ombre qui interceptait la faible clarté du crépuscule. Vivaldi, ayant les yeux tournés du côté de Naples, n’aperçut pas l’objet qui éveillait l’attention de son compagnon, et celui-ci, se défiant de la violence du jeune homme, jugea prudent de veiller sur les mouvements de cette ombre et de s’assurer d’abord si c’était bien le moine. À sa taille, à la draperie qui l’enveloppait, il crut reconnaître le personnage ; il secoua alors le bras de Vivaldi pour attirer ses regards de ce côté ; mais l’ombre, s’avançant sous la voûte, disparut dans l’obscurité. Alors, Vivaldi, incapable de se contenir plus longtemps, s’écria en étendant les bras pour occuper le passage :

— Qui va là ?

Personne ne répondit, Bonarmo tira son épée et déclara qu’il allait l’agiter tout autour de lui j usqu’à ce qu’il rencontrât la personne qui se cachait. Mais si elle venait à eux, ajouta-t-il, il ne lui serait fait aucun mal. Même silence. Ils continuèrent d’écouter, et crurent entendre quelqu’un passer près d’eux. Le passage, en effet, n’était pas assez étroit pour qu’ils pussent le bloquer tout entier. Vivaldi s’avança vers le bruit, mais il ne vit personne sortir de la voûte du côté de Naples, où la clarté plus forte l’aurait fait aisément découvrir.

— Assurément, dit Bonarmo, quelqu’un vient de passer à côté de moi, et je crois avoir entendu des pas dans l’escalier qui conduit au fort.

— Eh bien, suivons-le, dit Vivaldi.

Et il se mit à gravir les degrés.

— Arrêtez ! s’écria Bonarmo. Arrêtez pour l’amour du ciel ! prenez garde à ce que vous allez faire ! Vous aventurer dans ces ruines, par ces ténèbres ! poursuivre un bandit peut-être jusque dans son repaire ! prenez garde !

Mais Vivaldi, montant toujours :

— C’est le moine, s’écria-t-il, c’est le moine lui-même ! Il ne m’échappera pas.

Bonarmo s’arrêta un moment au pied de l’escalier. Puis, honteux d’abandonner son ami, il se détermina à braver le même danger et gravit aussi, non sans efforts, les marches usées, taillées dans le roc. Quand il eut atteint le sommet, il se trouva sur une terrasse ou plate-forme qui formait le dessus de la voûte, et qui commandait des deux côtés la route aboutissant au défilé : quelques débris de murailles et de créneaux indiquaient cette ancienne position fortifiée. Bonarmo chercha des yeux son a mi, et ne le vit pas. Il l’appela : seul l’écho des rochers lui répondit. Il entra dans l’enceinte du principal édifice ; c’était un espace couvert de ruines, entre des murs qui suivaient les pentes de la montagne. Au sommet était une tour ronde, très élevée et très forte. Arrivé là, Bonarmo n’osa poursuivre plus avant ; il se contenta d’appeler Vivaldi à grands cris et regagna la plate-forme. Il crut alors distinguer les sons étouffés d’une voix humaine et, tandis qu’il prêtait une oreille inquiète, il vit sortir des ruines un homme, l’épée à la main. C’était Vivaldi. Bonarmo courut à lui. Le jeune homme était pâle, tout agité, et respirait avec peine. Quelques moments s’écoulèrent avant qu’il pût parler ou entendre les questions empressées que son ami lui adressait coup sur coup.

— Quittons ce lieu, dit-il.

— Très volontiers, répondit Bonarmo. Mais d’où sortez-vous, et qu’avez-vous donc vu pour être si troublé ?

— Ne me posez pas de questions ; sortons d’ici.

Ils descendirent du rocher, et lorsqu’ils se retrouvèrent sous la voûte, Bonarmo demanda s’ils allaient se remettre en sentinelle.

— Non, dit Vivaldi d’un ton bref qui étonna son ami.

Et ils reprirent le chemin de Naples ; l’un redevenu silencieux ; l’autre renouvelant ses questions, et aussi étonné de la réserve de son compagnon que curieux de savoir ce qui lui était arrivé.

— C’était donc le moine ? demanda Bonarmo. L’avez-vous surpris, saisi ? Parlez, de grâce.

— Je ne sais qu’en penser, répondit enfin Vivaldi, je suis dans une perplexité plus grande que jamais.

— Il vous a donc échappé ?

— Chut ! nous parlerons de ceci plus tard ; mais quoi qu’il en soit, ami, cette affaire ne peut en rester là. Je retournerai demain au même endroit, avec une torche. Aurez-vous le courage de m’accompagner ?

— Ce n’est pas, je l’espère, de mon courage que vous doutez, repartit Bonarmo. Mais, avant tout, je veux savoir quel est votre dessein. Avez-vous reconnu cet homme ?… Vous reste-t-il encore quelques doutes ?

— Oui, j’ai des doutes que la nuit prochaine éclaircira ; du moins je l’espère.

— Tout cela est étrange, dit Bonarmo. Il y a quelques instants à peine, j’ai été témoin de l’horreur que vous avez éprouvée en quittant la forteresse de Paluzzi, et déjà vous parlez d’y retourner ?… Et vous choisissez la nuit pour cette aventure, quand la clarté du jour vous offrirait moins de dangers !

— Les dangers ne m’effraient pas, répondit Vivaldi ; mais songez que le jour ne pénètre jamais dans le lieu que je viens de visiter. À quelque heure que l’on s’y hasarde, il faut être muni de torches.

Mais alors, observa Bonarmo, comment avez-vous fait pour trouver votre chemin dans une obscurité si complète ?

— Je me suis engagé dans ces détours sans savoir où j’allais ; il semblait que j’étais guidé par une main invisible.

— N’importe, reprit Bonarmo, il vaut mieux y pénétrer durant le jour, bien qu’il soit besoin d’un flambeau pour y pénétrer. Car ce serait une témérité impardonnable que de retourner dans un lieu pr obablement infesté de brigands, à l’heure même qui leur est le plus favorable.

— Non, répliqua Vivaldi, je veux guetter encore ce qui se passera sous la voûte, avant de recommencer mes recherches, et cela ne peut se faire que la nuit. D’ailleurs, il est bon de revenir là à l’heure où je puis espérer d’y rencontrer le moine.

— Il vous a donc échappé ?… Et vous ne savez donc pas encore qui il est ?

Vivaldi ne répondit qu’en demandant à son ami s’il était déterminé à le suivre. Dans le cas contraire, il chercherait un autre compagnon. Bonarmo voulut prendre le temps d’y réfléchir, et promit de prévenir le comte de sa résolution. Ils arrivaient à la grille du palais Vivaldi ; ils se séparèrent.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 26-40).
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Vivaldi, n’ayant pas réussi à éclaircir le mystère des menaces du moine, résolut de se délivrer des tourments de l’incertitude, en déclarant ses sentiments à Elena. S’il avait un rival, elle serait sans doute assez franche pour le lui dire. Il se rendit de bonne heure à la villa Altieri. Ce fut avec peine qu’il obtint de Béatrice, la vieille servante, la faveur de l’annoncer à la signora Bianchi. Celle-ci, peu disposée d’abord à le recevoir, consentit enfin à une courte entrevue.

Il fut introduit, en attendant la vieille dame, dans la même chambre où il avait un soir aperçu Elena, à travers ses jalousies ouvertes.

Agité d’une vive impatience ou d’un enthousiasme plein de charme, il promenait tour à tour ses regards sur le prie-Dieu, d’où il avait vu Elena se lever, et sur tous les objets dont elle s’était entourée ; il semblait qu’ils eussent emprunté quelque chose de la douce influence qui rayonnait autour d’elle. Les mains de Vivaldi tremblaient en touchant le luth qu’elle avait tenu ; il croyait encore entendre la douce voix de la jeune fille. Il remarqua aussi un dessin ébauché, une nymphe dansant, copiée des peintures d’Herculanum, modèle de grâce et de légèreté, et reconnut cette figure pour appartenir à une collection de dessins du même genre qui ornaient le cabinet de son père, et que le marquis avait seul le droit de faire copier, en vertu d’un privilège spécial du roi de Naples.

L’imagination de Vivaldi aidait ainsi à ses illusions, et peu à peu son trouble s’était tellement accru qu’il fut tenté de quitter la maison.

Enfin, la signora parut. Elle le reçut avec un air de réserve très marqué qui redoubla son embarras ; et quelques moments se passèrent avant qu’il pût exposer l’objet de sa visite. Elle écouta froidement et d’un visage sévère ses protestations de tendresse ; et, lorsqu’il la pressa d’intercéder pour lui auprès de sa nièce, elle lui répondit avec dignité :

— Je ne puis feindre d’ignorer la prévention trop naturelle de votre famille pour une alliance avec la mienne. Je sais quelle importance le marquis et la marquise de Vivaldi attachent aux avantages de la naissance. Votre projet doit choquer leurs idées, à moins toutefois qu’ils ne l’ignorent. En tout cas, je dois vous déclarer, monsieur le comte, que si ma nièce leur est inférieure par le rang qu’elle occupe dans le monde, elle n’a pas à un moindre degré qu’eux-mêmes le sentiment de sa dignité.

Vivaldi, incapable de déguiser la vérité, avoua ingénument les dispositions de sa famille. Mais sa sincérité même, et l’énergie d’une passion trop éloquente pour ne pas commander la sympathie, radoucirent la signora Bianchi. Et puis elle se voyait, par son âge et ses infirmités, suivant le cours de la nature, sur le point de laisser Elena orpheline, seule au monde, sans parents et sans amis. Si jeune que deviendrait-elle ?…

Sa beauté et son peu de connaissance du monde l’exposaient à des dangers qui faisaient d’avance frémir la bonne dame. Une telle perspective pouvait justifier l’oubli de certaines convenances qui, en d’autres circonstances, auraient été toutes-puissantes sur elle. Devait-elle refuser d’assurer à sa nièce la protection d’un homme d’honneur qui aspirait à être son époux… Et si sa délicatesse se révoltait à l’idée de faire entrer Elena dans une famille qui la repoussait, sa tendresse et sa sollicitude pour cette chère enfant n’atténuaient-elles pas, devant sa conscience, le blâme auquel elle s’exposait ?

Mais, avant de prendre une décision, elle devait s’assurer du degré de confiance que Vivaldi méritait. Pour l’éprouver, elle ne donna à ses espérances que de très faibles encouragements et refusa absolument de lui laisser voir Elena jusqu’à ce que la réflexion l’eût amené à peser mûrement ses résolutions. À toutes les questions qu’il lui posa pour découvrir s’il avait un rival, elle ne répondit que d’une manière évasive. Et quand le jeune homme prit congé d’elle, il se sentit à la vérité un peu soulagé, mais il ignorait encore si sa jalousie était fondée et si les sentiments d’Elena lui étaient favorables.

Il avait obtenu de la tante la permission d’aller la revoir quelques jours après. En attendant cet heureux moment, le temps pesait à son impatience et il ne voyait qu’un moyen de l’abréger : c’était de se rendre de nouveau à la voûte mystérieuse et de rechercher les traces du moine ; mais le jour où il voulait mettre ce projet à exécution, il reçut un billet de Bonarmo qui refusait décidément de l’accompagner dans cette expédition hasardeuse et qui essayait même de l’en détourner. Ce ne fut pas dès lors aux ruines de Paluzzi qu’il songea à rendre visite ; une force irrésistible l’entraînait à la villa Altieri. Il arriva au jardin plus tôt que les jours précédents.

Il y avait à peu près une heure que le soleil était couché, mais l’horizon était encore bordé d’une bande d’or et la voûte céleste avait cette pure transparence particulière à ce climat enchanteur. Au sud-est, le Vésuve découpait sa masse sur le ciel d’un bleu sombre, mais le volcan se taisait.

Vivaldi n’entendait seulement que les cris de quelques lazzaroni qui jouaient ou se querellaient à peu de distance du rivage. Bientôt il aperçut une lumière qui brillait aux croisées d’un petit pavillon de l’orangerie et, cédant à l’espoir de revoir Elena, il s’avança de ce côté sans réfléchir à l’inconvenance d’une telle démarche, sans se dire qu’il était indiscret de poursuivre ainsi la jeune fille dans sa retraite et d’épier ses secrètes pensées. La tentation était trop forte. Arrivé près du pavillon, il se plaça devant une jalousie ouverte, caché toutefois par le feuillage d’un oranger. Elena était seule. Assise, dans une attitude rêveuse et mélancolique, elle tenait son luth sans en jouer. Sa physionomie et son regard voilé attestaient que son âme était en proie à un trouble profond. Se souvenant alors que, dans une circonstance semblable, il avait cru l’entendre prononcer son nom, Vivaldi allait se découvrir et se jeter à ses pieds, lorsque les sons du luth et de la voix d’Elena l’arrêtèrent. Elle chantait le premier couplet de la sérénade qu’il lui avait adressée la nuit de la fête, et cela avec un goût et une expression qui le ravirent. Elle fit une pause après ce premier couplet, et le jeune homme, entraîné par l’occasion, se mit à chanter le second. Son émotion faisait trembler sa voix, mais l’accent n’en était que plus pathétique.

Elena le reconnut bien vite ; elle rougit et pâlit tour à tour ; et avant la fin du couplet, le cœur palpitant, respirant à peine, elle était prête à s’évanouir. Vivaldi cependant s’avança vers le pavillon. À son approche, elle fit effort pour se remettre et lui ordonna de se retirer ; et comme le jeune homme continuait à se diriger vers elle, elle sembla se disposer à fuir. Mais Vivaldi, d’un geste suppliant, implora un moment d’entretien.

— C’est impossible, dit-elle d’une voix qu’elle s’efforçait de rendre ferme.

— Par grâce, reprit le jeune homme, dites seulement que vous ne me haïssez pas ! Dites que ma hardiesse, quand j’ose ainsi me présenter devant vous, ne m’a pas fait perdre tous mes titres à votre estime et à votre affection.

— Oubliez, dit Elena, oubliez ce que vous venez d’entendre.

— L’oublier ? Ah ! ne l’espérez pas ! ce chant que vous répétiez n’est-il pas un écho des sentiments que vous m’avez inspirés ? Ah ! le souvenir de ce doux moment sera, au contraire, l’éternelle consolation de ma solitude et l’espérance qui soutiendra mon courage.

— Assez, dit-elle, je ne me pardonnerais pas d’avoir prolongé un pareil entretien.

Malgré la sévérité qu’elle affectait, Elena laissa tomber sur le jeune homme un regard et un sourire qui démentaient ses paroles. Vivaldi voulut lui exprimer sa reconnaissance, mais elle avait quitté le pavillon et, comme il essayait de la suivre dans le jardin, elle s’échappa à la faveur de l’obscurité.

Dès ce moment, Vivaldi sembla vivre d’une existence toute nouvelle : le monde était devenu un vrai paradis, un séjour de délices et de félicité. Le doux sourire d’Elena avait laissé une impression ineffaçable dans son cœur. Au milieu des transports de sa joie, il défiait le sort de le rendre malheureux. Il revola plutôt qu’il ne retourna à Naples , sans plus s’occuper du fâcheux personnage dont il avait reçu les avertissements. Il passa toute la nuit à se promener dans son appartement. Le bonheur l’agitait comme avait fait le doute quelques jours auparavant. Il écrivit et déchira plusieurs lettres, craignant tantôt d’en avoir trop dit et tantôt de n’en dire pas assez.

Vers le matin, cependant, il en avait écrit une dont il était plus satisfait, et il la remit à un domestique de confiance pour la porter sur-le-champ à la villa Altieri ; mais à peine celui-ci était-il parti qu’il se rappela une foule de choses qu’il avait omises et qui auraient bien mieux rendu ses sentiments ; il eût voulu ravoir sa lettre à tout prix. À ce moment on l’avertit que son père le demandait. Vivaldi se rendit près de lui, cherchant ce que le marquis pouvait avoir à lui dire. Le doute ne fut pas long.

Le marquis prit la parole d’un ton plein de hauteur et de sévérité.

— Mon fils, dit-il, j’ai voulu vous entretenir d’un sujet de la plus grande importance pour votre bonheur et pour notre honneur à tous et, en même temps, vous fournir l’occasion de démentir un rapport qui me causerait beaucoup de peine si je pouvais y ajouter foi. Mais j’ai trop bonne opinion de mon fils pour admettre un instant ce qu’on m’a dit de lui ; j’ai même pris sur moi d’assurer que vous connaissiez trop bien vos devoirs envers votre famille et envers vous-même pour vous laisser entraîner à une démarche déshonorante. Je ne veux donc aujourd’hui que vous mettre à même de réfuter les calomnies dont vous êtes l’objet, et me voir autoriser par vous-même à détromper les personnes qui vous ont si mal jugé.

Vivaldi, qui attendait impatiemment la fin de cet exorde, pria son père de l’instruire de l’accusation portée contre lui.

— On m’a dit, reprit le marquis, qu’il y a non loin d’ici une jeune personne appelée Elena Rosalba. Connaissez-vous quelqu’un de ce nom ?

— Si je la connais ! s’écria Vivaldi. Mais excusez-moi, monsieur, ayez la bonté de continuer.

Le marquis regarda son fils d’un air sévère.

— On assure, dit-il, que cette jeune personne est parvenue à vous séduire…

— Il est très vrai, monsieur, que la signora Elena Rosalba m’a inspiré une tendre affection, mais elle n’a eu besoin de recourir à aucun effort ni à aucun artifice…

— Je ne veux pas être interrompu, reprit le marquis. On assure, vous dis-je, qu’avec l’aide d’une parente près de laquelle elle vit, elle a manœuvré avec tant d’art qu’elle a su vous amener au rôle dégradant de son adorateur.

— La signora Rosalba m’a élevée au contraire jusqu’à l’honneur de lui faire ma cour, répliqua Vivaldi incapable de se contenir plus longtemps.

Il allait continuer lorsque son père s’écria :

— Vous avouez donc votre folie ?

— Dites, monsieur, que je m’honore de mon choix.

— Jeune homme, je ne vois en vous qu’un enfant égaré par un enthousiasme romanesque, et je veux bien pour cette fois, mais pour cette fois seulement, vous pardonner. Reconnaissez votre erreur, abandonnez une maîtresse si peu digne de vous.

— Monsieur !

— Abandonnez-la, vous dis-je, et, à cette condition, je consens, car mon indulgence égale ma justice, je consens à lui accorder une petite rente, en réparation du dommage que sa réputation a souffert.

— Grand Dieu ! une pareille proposition ! Elena ! l’honneur, l’innocence même !

— On vous trompe, reprit le marquis, et je pourrais vous donner de sa mauvaise conduite telles preuves qui ébranleraient votre confiance, si enthousiaste que vous soyez.

— Calomnies ! Indignes calomnies !

— Je vous plains, dit froidement le marquis. Vous pouvez être de bonne foi, vous la croyez vertueuse malgré vos visites nocturnes chez elle ; mais supposons qu’il en soit ainsi, comment effacerez-vous la tache que vos assiduités ont infligé à sa renommée ?

— En proclamant devant le monde entier qu’elle est digne de devenir ma femme ! s’écria Vivaldi, les yeux étincelants de courage et de résolution.

— Votre femme ! dit le marquis, d’un accent qui exprimait à la fois un profond dédain et une colère inquiète. Si je vous croyais capable d’abjurer à ce point l’honneur de notre maison, je vous renoncerais à l’instant même pour mon fils.

— Comment donc, reprit Vivaldi, oublierais-je ce qui est dû à ma famille, quand je ne fais que défendre les droits de l’innocence méconnue ?

— Je vous demanderai, moi, d’après quel principe de morale vous désobéissez à un père. Quelle est donc la vertu qui vous apprend à vous dégrader, vous et les vôtres ?

— Il n’y a de dégradation que dans le vice, monsieur ; et, dans certaines circonstances, c’est une vertu que de désobéir.

— Ce langage paradoxal et romanesque, reprit le marquis irrité, me révèle suffisamment où vous puisez vos inspirations et ce que je dois penser de la prétendue innocence de celle que vous défendez avec cette ardeur chevaleresque. C’est vous, monsieur, sachez-le bien, qui appartenez à votre famille et non pas votre famille qui vous appartient ; vous avez à garder le dépôt de son honneur, et vous n’avez pas le droit de disposer de vous-même. Je vous préviens que ma patience est à bout.

Vivaldi ne put entendre attaquer la vertu d’Elena sans prendre de nouveau sa défense, mais ce fut avec les égards et la déférence d’un fils, quoique avec la dignité d’un homme. Ils se séparèrent fort irrités l’un et l’autre ; Vivaldi ayant fait des efforts inutiles pour obtenir de son père le nom du dénonciateur d’Elena, et le marquis n’ayant pu arracher à son fils la promesse de ne plus la revoir.

Bien que le jeune homme eût prévu le mécontentement de son père, la scène qui venait d’avoir lieu, après tant de rêves de bonheur, lui avait causé une vive souffrance ; mais l’injure faite au caractère d’Elena l’encourageait à persister dans son amour ; car, en supposant même qu’il lui eût été possible de renoncer à elle, il se trouvait maintenant engagé d’honneur à la protéger. Cause involontaire des attaques dont elle était l’objet, c’était à lui d’en détruire l’effet. Sous l’empire de cette logique de la passion, il appliqua ses premiers soins à découvrir l’auteur des rapports parvenus à son père, et crut reconnaître son délateur dans le moine qui lui avait parlé sur la route de la villa Altieri, quoiqu’il ne pût concilier ce double rôle d’espion et de diffamateur avec la bienveillance apparente des avis qu’il avait reçus.

Cependant le cœur d’Elena, partagé entre l’amour et la fierté, était loin d’être tranquille et, si elle eût été instruite de la scène qui s’était passée entre le marquis et son fils, un juste sentiment de sa dignité l’eût décidée à étouffer une passion naissante ; mais la signora Bianchi, en l’instruisant du sujet de la dernière visite de Vivaldi, avait un peu atténué les circonstances qui pouvaient la révolter. Elle s’était contentée de lui avouer que les parents du jeune comte se résoudraient difficilement peut-être à approuver son union avec une personne d’un rang inférieur. Elena n’en fut pas moins choquée à l’idée d’entrer clandestinement dans cette noble famille ; mais la vieille dame, que ses infirmités croissantes engageaient à presser les résolutions de sa nièce et qui avait lu dans le cœur de celle-ci, se promit de faire tous ses efforts pour vaincre certaines réticences que l’amour l’aiderait d’ailleurs à ébranler.

Vivaldi, le soir même de son entrevue avec son père, était retourné à la villa Altieri, non pas pour donner une sérénade mystérieuse à sa maîtresse, mais pour causer ouvertement avec la tante qui le reçut cette fois d’une manière plus affable. En voyant quelques nuages sur la physionomie du jeune homme, elle en attribua la cause à l’incertitude où il était sur les dispositions d’Elena ; elle se hasarda à dissiper cette inquiétude et à relever les espérances de Vivaldi, qui la quitta un peu rassuré, quoiqu’il n’eût pu obtenir encore la faveur de voir la jeune fille.

À peine était-il de retour au palais, que la marquise, malgré l’heure avancée, l’envoya chercher pour lui faire subir une scène semblable à celle qu’il avait eue avec son père, avec cette différence toutefois qu’elle l’interrogea avec plus d’adresse et l’observa avec plus de sagacité. Vivaldi d’ailleurs ne perdit pas un seul instant le respect qu’il devait à sa mère ; la marquise, de son côté, prit soin de ménager la passion de son fils et montra moins de violence que le marquis dans ses remontrances et dans ses menaces. Modération facile à une femme adroite qui avait déjà préparé les moyens d’entraver les projets de son fils.

Vivaldi ne connaissait pas assez le caractère de sa mère pour savoir combien ses résolutions étaient redoutables ; il la quitta donc sans se laisser effrayer ni détourner de son but. Mais la marquise, désespérant de triompher à force ouverte, avait pris pour auxiliaire un homme doué du genre de talents qu’il lui fallait, et dont elle connaissait à fond le génie et le caractère.

Il y avait alors chez les dominicains du couvent de Spirito Santo, à Naples, un religieux appelé le père Schedoni. Sa famille était inconnue, et lui-même avait grand soin, en toute occasion, d’étendre sur son origine un voile impénétrable ; il éludait avec beaucoup d’adresse toutes les questions que ses frères pouvaient lui poser à ce sujet. On ignorait jusqu’au lieu de sa naissance. Diverses circonstances donnaient cependant à penser qu’il était homme de condition et qu’il avait joui de quelque fortune. Son caractère, dont la hauteur perçait à travers l’humble costume de son ordre, trahissait l’orgueil d’une ambition déçue plutôt que la fierté d’une âme généreuse. Ceux de ses frères à qui il avait inspiré quelque intérêt supposaient que la singularité de ses manières, sa réserve austère, son silence obstiné, étaient dus à des malheurs immérités dont le souvenir révoltait encore un esprit aigri, tandis que d’autres ne voyaient dans cette manière d’être que l’effet d’une conscience troublée par le remords de quelque grand crime.

Quelquefois, il se tenait plusieurs jours de suite à l’écart de toute société ou absorbé dans une méditation silencieuse. On ne savait pas toujours en quel lieu il se retirait, quoique l’on eût coutume d’épier ses allées et venues. Jamais on ne l’entendait se plaindre de rien ni de personne. Aucun des religieux ne l’aimait ; plusieurs éprouvaient de l’antipathie pour lui, et presque tous le craignaient. Son aspect, à la vérité, ne prévenait pas en sa faveur. Il était fort maigre et de grande taille ; lorsqu’il marchait enveloppé dans la robe noire de son ordre, il y avait dans son air je ne sais quoi de fantastique et de surnaturel ; l’ombre de son capuchon, projetée sur la pâleur livide de son visage, ajoutait à l’austérité de sa physionomie et donnait à ses grands yeux un caractère sombre dont l’effet approchait de l’horreur. On voyait sur ses traits une expression indéfinissable, c’était comme la trace de passions autrefois ardentes et qui n’animaient plus ce visage de marbre. Ses yeux seuls étaient encore si perçants qu’ils semblaient pénétrer dans le tréfonds du cœur humain ; peu de personnes pouvaient supporter ce regard d’aigle, et celui qui en avait subi l’effet évitait de le rencontrer une seconde fois. Ce moine pourtant, malgré son goût pour la retraite et les austérités, savait, à l’occasion, se plier avec une souplesse singulière à l’humeur et aux passions des personnes qu’il avait intérêt à se concilier, et il parvenait aussi à les dominer complètement.

Or, Schedoni était le confesseur et le directeur de conscience de la marquise de Vivaldi. Elle l’avait consulté dans le premier mouvement de sa vanité blessée, et l’avait pris pour confident de son indignation. C’étaient deux natures merveilleusement assorties pour le mal. Le moine savait mettre une extrême adresse au service de son ambition, et la marquise, jouissant d’un grand crédit à la cour, était résolue à tout sacrifier pour la défense de son orgueil de race. L’un convoitait une riche récompense ; l’autre était prête à tout prodiguer à celui qui l’aiderait à maintenir la dignité de sa maison. Poussés vers un même but par des passions diverses, ils concertèrent leur plan à l’insu du marquis lui-même.

Vivaldi, en sortant de la chambre de sa mère, avait rencontré Schedoni qui y entrait. Il n’ignorait pas que le moine était le confesseur de la marquise, mais l’heure de cette visite lui parut singulièrement choisie. Schedoni le salua avec un air de douceur affecté ; mais Vivaldi, frappé par son regard pénétrant, recula involontairement, comme s’il eût eu l’instinct du complot machiné contre lui.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 40-51).
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Vivaldi continuait ses visites à la villa Altieri, et peu à peu Elena avait consenti à se trouver en tiers avec lui et sa tante. Leur entretien roulait le plus souvent sur des sujets indifférents ; car la signora Bianchi, appréciant le caractère et les sentiments de sa nièce, savait que Vivaldi réussirait plus sûrement auprès d’elle par la réserve et la discrétion que par l’étalage d’une tendresse déclarée. La jeune fille, jusqu’à ce que son cœur fût tout à fait subjugué, pouvait prendre ombrage d’une poursuite qui s’affichait trop ouvertement, et il faut dire que ce danger diminuait de jour en jour à mesure que les entrevues devenaient plus fréquentes.

La signora Bianchi avait positivement déclaré à Vivaldi qu’il n’avait pas de rival à craindre. Elena, disait-elle, avait constamment repoussé tous les admirateurs qui étaient venus la chercher dans sa retraite ; sa réserve actuelle provenait de la crainte que lui inspirait l’opposition de la famille Vivaldi, et non pas de son indifférence. Ainsi rassuré, le jeune homme cessa de presser Elena, attendant tout de la confiance qu’il s’attachait à lui inspirer, pendant que ses espérances étaient entretenues par la vielle dame, gagnée à sa cause et habile à la plaider.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi, au bout desquelles Elena, cédant enfin aux instances de sa tante et au penchant de son propre cœur, agréa Vivaldi pour son adorateur déclaré. On oublia l’opposition de la noble famille ; ou, si l’on s’en souvint, ce fut en conservant le secret espoir de la surmonter.

Les deux jeunes gens, avec la signora Bianchi et un parent éloigné de cette dernière, le signor Giotto, faisaient quelquefois des excursions dans les délicieux environs de Naples. Vivaldi ne prenait plus la peine de cacher son amour et semblait, au contraire, par la publicité de ses hommages, protester contre les rumeurs injurieuses dont la jeune fille avait été l’objet. Le souvenir de ce qu’elle avait souffert à cause de lui, l’innocente confiance et la douceur qu’elle lui témoignait, tout contribuait à étouffer chez lui les préjugés de rang et de naissance et à fortifier son attachement par une sorte de compassion respectueuse.

Un soir, Vivaldi, assis près d’Elena dans ce même pavillon témoin de ses premiers aveux, pressait avec ardeur l’union dont il attendait son bonheur. La signora Bianchi n’y opposait aucune objection. Rêveuse et dominée par une sorte de pressentiment douloureux, elle regardait vaguement le beau spectacle qu’éclairait à demi le coucher du soleil. La mer enflammée par ses derniers rayons, la multitude et la confusion des barques qui retournaient de Santa Lucia au port de Naples, la belle tour romaine qui se dresse sur le môle et les groupes de pêcheurs fumant au pied de ses murailles, tous ces tableaux enchanteurs semblaient ne produire sur elle qu’une impression mélancolique.

— Hélas ! murmura-t-elle après un long silence, qui sait si le beau soleil de ces rivages, qui éclaire au loin ces cimes majestueuses, qui sait s’il brillera longtemps pour moi et si mes yeux ne se fermeront pas bientôt à ce magnifique spectacle !

Elena gronda doucement sa tante de se livrer à de si tristes pensées. Pour toute réponse la signora Bianchi exprima le vœu ardent de voir le sort de sa nièce assuré. Puis elle ajouta :

— Si ce bonheur était retardé, je craindrais de ne pas vivre assez longtemps pour en être témoin. Un secret instinct m’avertit que je dois profiter du peu de jours qui me restent pour confier mon enfant chérie à la tendresse et à la protection d’un époux !

À ces mots, Elena, vivement affectée, fondit en larmes et se jeta au cou de sa tante, en s’écriant qu’elle repoussait de pareils présages, que rien, Dieu merci, ne faisait prévoir une séparation si prochaine, tandis que Vivaldi, tout en s’élevant comme elle contre des craintes si peu justifiées, s’autorisait des désirs de la vieille dame pour conjurer la jeune fille de rendre au moins quelque tranquillité à sa tante en consentant à leur prochaine union. Alors la signora Bianchi, prenant dans ses mains celles de sa nièce et celles du jeune homme, reprit d’un ton grave qui cachait mal son émotion :

— Quoi que le ciel ait décidé de moi, monsieur, je vous lègue ma fille, veillez sur elle, et protégez-la contre les épreuves de la vie avec le même zèle que j’ai mis à l’en garantir.

En achevant ces mots, elle ne put, elle aussi, retenir ses larmes et les essuya en tâchant de sourire, disant qu’elle convenait elle-même du peu de fondement de ses appréhensions, mais que sa raison avait été vaincue par un sentiment qu’elle ne pouvait s’expliquer.

En recevant sa fiancée des mains de la signora Bianchi, Vivaldi, enflammé d’une émotion généreuse, fit intérieurement le serment de tout sacrifier pour conserver ce précieux dépôt et de consacrer ses efforts et sa vie même, s’il le fallait, au bonheur d’Elena.

La jeune fille, cependant, toujours en larmes, et agitée de mille pensées diverses, ne proférait pas un mot ; enfin, écartant son mouchoir de ses yeux, elle adressa à Vivaldi un regard si tendre, accompagné d’un sourire si doux et si timide, que les vives émotions de son cœur se traduisirent avec une éloquence qui défiait toutes les paroles.

Avant de quitter la villa Altieri, le jeune homme eut encore un entretien avec la signora Bianchi, où il fut convenu que le mariage aurait lieu la semaine suivante, si Elena pouvait s’y résoudre ; il devait revenir le lendemain pour connaître ses résolutions. Il rentra à Naples transporté de joie ; mais ce bonheur fut quelque peu troublé par un message de son père qui lui ordonnait de venir lui parler.

Comme la première fois, le visage du marquis exprimait un sérieux mécontentement, auquel s’ajoutait un certain embarras. Il fixa sévèrement son fils :

— J’apprends, dit-il, que, malgré ma défense, vous persistez dans vos indignes projets et que vos visites à cette malheureuse fille ne sont pas moins fréquentes qu’auparavant.

— Si vous parlez, monsieur, d’Elena Rosalba, permettez-moi de vous dire qu’elle n’est pas malheureuse. Je ne crains pas de vous avouer que mon attachement pour elle durera autant que ma vie. Pourquoi donc cette persistance à juger si mal une personne digne de mon amour ?

— Comme je ne suis pas amoureux d’elle, repris le marquis, et que l’âge de l’enthousiasme crédule est passé pour moi, vous trouverez bon que mes opinions ne se règlent que d’après un mûr examen, et que je m’en rapporte avant tout à des témoignages positifs.

— Quels témoignages ? s’écria Vivaldi. Et quel indigne dénonciateur a donc pu si aisément vous convaincre ? Quel est celui qui ne craint pas d’abuser ainsi de votre confiance et de conspirer contre mon bonheur ?

Le marquis parut fort blessé des doutes et des questions de son fils. Il s’ensuivit entre eux un long débat, où tous deux ne firent que s’irriter mutuellement ; l’insistance de Vivaldi pour connaître le nom du diffamateur d’Elena et les menaces du père pour le faire renoncer à sa passion demeurant également vaines. Dès lors, Vivaldi, ne voyant dans son père qu’un tyran injuste qui prétendait le priver de ses droits les plus sacrés, n’éprouva plus aucun scrupule à défendre obstinément sa liberté, et se sentit plus impatient que jamais de conclure un mariage qui garantirait l’honneur d’Elena et sa propre félicité.

Il se remit donc en route le jour suivant pour la villa Altieri, comme il en était convenu, brûlant d’apprendre le résultat de l’entretien de la signora Bianchi et de sa nièce et le jour auquel le mariage était fixé. En chemin, toutes ses pensées se concentraient sur Elena ; et il marchait sans regarder autour de lui, jusqu’à ce qu’arrivé à la voûte bien connue, il entendît ces mots résonner à son oreille :

Ne vas pas à la villa Altieri : la mort est là ! oui, la mort !

C’était bien la même voix qu’il avait déjà entendue ; c’était bien le même moine qu’il entrevit, fuyant dans l’ombre.

À peine revenu de l’effroi où l’avaient jeté ces paroles, Vivaldi voulut poursuivre l’apparition et lui demander qui était mort à la villa Altieri ; mais la pensée lui vint que pour vérifier cet avis effrayant il lui fallait continuer sa route au plus vite. Il s’achemina donc à pas pressés vers la demeure d’Elena.

Une personne indifférente, songeant à l’âge avancé de la signora Bianchi et tenant compte de ses sinistres pressentiments, aurait tout de suite pensé que c’était d’elle que le moine avait voulu parler ; mais Elena mourante se présenta d’abord à l’imagination effrayée de l’amant. Cette affreuse idée l’avait tellement affecté que lorsqu’il arriva à la porte du jardin, les battements de son cœur le forcèrent à s’arrêter. À la fin il reprit courage et, ouvrant une petite porte dont on lui avait confié la clef, il parvint à la maison par un chemin plus court. Le silence et la solitude régnaient au-dehors ; les jalousies étaient fermées ; mais, en approchant du péristyle, il entendit des gémissements étouffés et l’un de ces chants lugubres qui, en Italie, accompagnent les prières autour du lit des mourants. Il frappa fortement à la porte. La vieille Béatrice vint lui ouvrir et, sans attendre les questions de Vivaldi :

— Ah ! monsieur ! s’écria-t-elle, qui s’y serait attendu ? Vous l’avez vue encore hier ; elle se portait aussi bien que moi ! et aujourd’hui elle est morte !

— Morte dites-vous ? elle est morte !

Et Vivaldi s’appuya contre un pilier pour ne pas tomber. Béatrice s’avança vers lui pour le soutenir ; il lui fit signe de s’arrêter et, respirant avec une extrême difficulté :

— Quand est-elle morte ? articula-t-il faiblement.

— Vers les deux heures du matin.

— Je veux la voir, conduisez-moi.

— Ah ! monsieur, c’est un triste spectacle.

— Conduisez-moi, vous dis-je, ou je trouverai moi-même le chemin.

En parlant ainsi, ses traits étaient bouleversés, ses yeux hagards.

Béatrice, effrayée, prit les devants ; il la suivit à travers plusieurs chambres dont les jalousies étaient fermées. Les chants avaient cessé et rien ne troublait le silence de ces appartements déserts. Arrivé à la dernière porte, son agitation était si vive qu’il tremblait de tous ses membres. Béatrice ouvrit ; il fit un effort sur lui-même pour avancer et, jetant les yeux autour de lui, il vit agenouillée au pied du lit une personne en pleurs… C’était Elena ! Jeter un cri, courir à elle, puis modérer ses transports de peur qu’elle ne fût blessée de sa joie au milieu du deuil qui la frappait, ce fut un double mouvement prompt comme l’éclair. Ses premières émotions calmées, il ne voulut pas distraire longtemps la jeune fille des soins pieux par lesquels s’exhalait sa douleur, et ce fut un soulagement pour elle de voir qu’il les partageait. En la quittant, il s’entretint encore avec Béatrice, et il apprit d’elle que la signora Bianchi s’était retirée le soir précédent aussi bien portante que d’habitude.

— Vers une heure du matin, dit-elle je fus tirée de mon premier sommeil par un bruit inaccoutumé qui venait de la chambre de madame. J’essayai de me rendormir, mais le bruit recommença bientôt ; puis j’entendis la voix de ma jeune maîtresse.

« Béatrice ! Béatrice ! criait-elle. » Je me levai ; elle vint à ma porte, toute pâle et toute tremblante. « Ma tante se meurt ! me dit-elle. Venez vite ! » Et elle s’en alla sans attendre ma réponse. Sainte Vierge ! je crus que j’allais m’évanouir…

— Eh bien ? dit Vivaldi, votre maîtresse…

— Ah ! la pauvre dame ! Quand j’arrivai elle était couchée tout de son long, essayant de parler et ne le pouvant pas. Elle conservait cependant sa connaissance ; car elle serrait la main de la signora Elena et fixait sur elle des yeux pleins de tendresse ; quelque chose semblait lui peser sur le cœur. C’était un spectacle à fendre l’âme ! Ma pauvre jeune maîtresse était abîmée dans la douleur. On a essayé de toute sorte de remèdes, mais la pauvre dame n’a pu avaler ce que le docteur avait ordonné. Sa faiblesse augmentait à chaque instant. À la fin, son regard, toujours fixé sur Elena, est devenu terne et vague ; elle ne paraissait plus distinguer les objets ; je vis bien qu’elle s’en allait. Sa main est resté inerte dans la mienne et le froid de la mort la saisit. En peu de minutes, elle s’est éteinte entre mes bras ; sans même avoir eu le temps de se confesser. À deux heures du matin.

Béatrice, ayant cessé de parler, se mit à pleurer et Vivaldi s’attendrit avec elle. Au bout de quelques instants, il recommença à interroger la vieille servante sur les symptômes de la maladie de sa maîtresse.

— Véritablement, monsieur, répondit-elle en baissant la voix, je ne sais que penser de cette mort. On se moquerait de moi, et personne ne voudrait me croire, si j’osais dire ce que je m’imagine.

— Parlez clairement, dit Vivaldi, et ne craignez rien.

— Eh bien, donc, monsieur, reprit-elle après quelque hésitation, je vous avouerai que je ne crois pas qu’elle soit morte de sa mort naturelle.

— Comment ? s’écria Vivaldi. Quelles raisons avez-vous de supposer ?…

— Ah ! monsieur, une fin si subite !… si terrible !… et puis, la couleur du visage !…

— Grand Dieu ! vous soupçonneriez que le poison…

— Ai-je dit cela ? répliqua Béatrice.

— Qui est venu ici en dernier lieu ? demanda Vivaldi en s’efforçant d’être calme.

— Hélas ! personne ; elle vivait si retirée…

— Quoi ? elle n’a reçu aucune visite ces jours passés ?

— Nulle autre que vous et le signor Giotto. La seule personne qui soit entrée, ici, il y a environ trois semaines, est une sœur du couvent de Santa Maria de la Pietà qui venait chercher les broderies de ma jeune maîtresse.

— Et vous êtes certaine qu’il ne s’est pas présenté d’autres personnes ?

— Aucune, excepté le pêcheur et le jardinier. Ah ! et puis le marchand de macaroni ; car il y a loin d’ici à Naples, et je n’ai guère le temps d’y aller.

— Nous parlerons de cela une autre fois, dit Vivaldi. Mais faites-moi voir le visage de la défunte sans qu’Elena en sache rien ; et surtout, Béatrice, gardez vis-à-vis de votre jeune maîtresse le silence le plus absolu.

— N’ayez crainte, monsieur.

— Croyez-vous qu’elle ait conçu quelque soupçon, tout comme vous ?

— Pas le moindre, je vous assure.

Vivaldi s’éloigna de la villa Altieri, en méditant sur le sinistre événement dont cette demeure avait été le théâtre, et sur l’espèce de prophétie du moine, qui se liait d’une si étrange manière à la mort soudaine de la signora Bianchi. Alors, pour la première fois, l’idée lui vint que ce moine, cet inconnu, pouvait bien être Schedoni lui-même, dont il avait remarqué depuis peu les fréquentes visites chez la marquise sa mère. Cette supposition donna naissance à un soupçon, qu’il repoussa d’abord avec horreur, mais qui revint bientôt avec plus de force a ssiéger son esprit. Cependant, en cherchant à se rappeler la voix et la figure de l’inconnu pour les comparer à celles du confesseur, il crut trouver entre elles une assez grande différence. Cela n’empêchait pas que l’inconnu, s’il n’était pas Schedoni lui-même, ne pût être un de ses agents. Tous deux – si en effet ils étaient deux – mis en campagne par sa famille. Indigné des lâches manœuvres employées contre son amour, et brûlant de connaître le dénonciateur secret d’Elena, il se détermina à tout tenter pour découvrir la vérité, soit en forçant le confesseur de sa mère à la lui avouer, soit en poursuivant dans les ruines de Paluzzi le mystérieux inconnu qui obéissait à l’influence de Schedoni.

Le couvent de Santa Maria de la Pietà, dont Béatrice lui avait parlé, fut aussi l’objet de ses réflexions. Il était difficile de croire qu’Elena y eût des ennemis. Depuis quelques années, elle était liée avec les religieuses ; et les broderies dont Béatrice avait parlé expliquaient assez la nature de ces relations. Cette circonstance, qui mettait en lumière le peu de fortune d’Elena et les habitudes laborieuses par lesquelles elle y suppléait, augmentait encore la tendre admiration que Vivaldi avait conçue pour elle. Cependant son esprit revenait sans cesse sur les soupçons d’empoisonnement que Béatrice lui avait communiqués. Il pensa que ses doutes seraient fixés par la vue du corps de la pauvre dame. Béatrice avait promis de le lui montrer le soir même, lorsque Elena se serait retirée dans sa chambre.

Cette démarche, au fond, lui inspirait quelques scrupules ; il hésitait à s’introduire secrètement dans la maison d’Elena, quand l’orpheline était encore sous le coup d’événements si douloureux. Il sentit pourtant la nécessité de s’y rendre avec un médecin pour constater les véritables causes de la mort.

C’est ainsi qu’il se trouva forcé de remettre à un moment plus favorable la poursuite du mystérieux inconnu.


L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 51-57).
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Vivaldi, de retour à Naples, se dirigea vers l’appartement de sa mère, pour lui poser quelques questions sur Schedoni. Précisément, le confesseur se trouvait avec elle dans son oratoire.

« Cet homme, se dit le jeune comte, me poursuit comme mon mauvais génie ; mais avant qu’il sorte d’ici je saurai si mes soupçons sont fondés. »

Tout absorbé par son entretien, le religieux ne l’avait pas vu entrer, ce qui permit à Vivaldi d’observer sa physionomie.

Le moine, en parlant, tenait les yeux baissés et ne laissait voir, dans ses traits immobiles, qu’une inflexibilité de marbre. Au bruit que fit le jeune homme, le confesseur leva la tête ; mais, en rencontrant le regard de Vivaldi, il ne laissa paraître aucune émotion. Il se leva seulement pour lui rendre son salut avec une sorte de hauteur.

La marquise parut interdite à la vue de son fils, et ses sourcils froncés prirent une expression sévère ; mais elle corrigea ce premier mouvement par un sourire contraint.

Schedoni se rassit tranquillement et se mit à causer de sujets indifférents avec l’aisance d’un homme du monde. Vivaldi se taisait, appliquant ses yeux et ses oreilles à rechercher la solution du problème qui occupait ses pensées. Les sons graves de la voix de Schedoni le firent douter que ce moine fût celui des ruines de Paluzzi ; et la différence de stature confirma son incertitude, car la taille de Schedoni paraissait plus haute que celle de l’inconnu ; et, s’il y avait d’ailleurs dans leur air quelque ressemblance, il était possible que l’habit du même ordre, porté par les deux religieux, ajoutât à la difficulté de les distinguer. Pour dissiper ces doutes, le jeune homme se décida à poser quelques questions au confesseur, en étudiant l’expression de sa physionomie. Il prit occasion de quelques dessins de ruines qui ornaient l’oratoire de la marquise, pour parler de celles de la forteresse de Paluzzi, qui étaient dignes, disait-il, d’entrer dans la collection.

— Peut-être les avez-vous vues récemment, mon révérend père ? dit-il en fixant sur le moine un regard pénétrant.

— C’est un beau débris d’antiquités, répondit le confesseur impassible.

— Oui, continua Vivaldi sans le quitter des yeux, cette voûte suspendue entre deux rochers, dont l’un est surmonté d’une tour et l’autre ombragé par une forêt de pins et de chênes majestueux, est de l’effet le plus grandiose ; mais ce tableau aurait besoin d’être animé par des figures, et j’imagine qu’un groupe de bandits, se jetant à l’improviste sur les voyageurs, qu’un religieux drapé dans sa robe noire, et sortant tout à coup des ténèbres de la voûte pour annoncer quelque événement sinistre, seraient fort pittoresques.

Tout ce discours ne sembla guère émouvoir Schedoni dont le visage ne reflétait qu’un grand calme.

— Voilà, dit-il, un tableau parfaitement ordonné, et je ne puis qu’admirer votre bonne grâce à mettre sur le même plan les brigands et les religieux.

— Excusez mon étourderie, reprit Vivaldi. Par le même plan, mon révérend père, on n’entend pas dire la même ligne.

— Oh ! je ne m’en offense pas, dit le moine avec un sourire sardonique.

Pendant cet échange de répliques, la marquise avait été appelée au-dehors. Vivaldi en profita pour presser plus vivement son interlocuteur.

— Il me semble pourtant, reprit-il, que si ces ruines ne sont pas fréquentées par des bandits, elles le sont du moins par des moines, car je n’ai guère passé par là sans en voir apparaître quelqu’un. Un surtout qui s’est montré et éclipsé si vite que j’ai été tenté de le prendre pour un être surnaturel.

— Le couvent des Pénitents Noirs n’est pas bien loin de là, dit le confesseur.

— Leur costume ressemble-t-il au vôtre, mon révérend ? demanda Vivaldi. Le religieux dont je parle m’a paru habillé à peu près comme vous. Il était, je crois, de la même taille que vous et avait un peu votre air.

— C’est possible, répondit le confesseur sans se départir de son calme. Pourtant les Pénitents Noirs sont revêtus d’une espèce de sac, et la tête de mort qu’ils portent sur leurs vêtements n’aurait sûrement pas échappé à vos observations. Il est donc probable que ce n’est pas un moine de ce couvent que vous aurez vu.

— Quoi qu’il en soit, répliqua Vivaldi, j’espère parvenir à le connaître mieux, et lui parler alors un langage qu’il ne pourra guère feindre de ne pas entendre.

— Vous ferez bien, jeune homme, si vous avez à vous plaindre de lui.

Vivaldi, à ces mots, crut avoir démasqué son ennemi. Comment, en effet, Schedoni pouvait-il deviner qu’il avait des sujets de plainte contre l’homme des ruines ?

— Vous remarquerez, mon révérend père, reprit-il, que je ne vous ai pas dit que j’eusse été insulté ; si donc vous êtes instruit de ce fait, c’est par d’autres moyens que par mes propres paroles.

— Si ce ne sont vos paroles, répliqua sèchement Schedoni, votre accent et vos regards s’expriment assez clairement, ce me semble. Tant de véhémence laisse supposer des motifs d’irritation, je ne sais lesquels, réels ou imaginaires.

— C’est ce que vous n’avez pas à juger, mon révérend, répartit Vivaldi avec une certaine hauteur. Les injures dont j’ai à me plaindre ne sont que trop réelles, et je crois connaître maintenant celui à qui j’ai le droit de les imputer. Le donneur d’avis funestes et le délateur qui s’introduit dans le sein d’une famille, pour en troubler le repos par de lâches calomnies, sont à mes yeux une seule et même personne.

Vivaldi, en prononçant ces mots avec un mélange de dignité et d’énergie, les adressa à Schedoni, en le regardant bien en face, comme s’il voulait l’en frapper au cœur. Soit conscience troublée, soit orgueil blessé, les yeux de Schedoni brillèrent d’un éclat sinistre, et le jeune homme crut un instant avoir devant lui un scélérat capable des plus noirs forfaits. Mais ce ne fut qu’un éclair ; le religieux se remit aussitôt ; il ne lui restait plus que sa dureté de regard habituelle.

— Monsieur, dit-il à Vivaldi, quoique je ne sache rien du motif de vos ressentiments, je ne puis me dissimuler qu’ils semblent m’avoir pour objet. Votre intention serait-elle donc de m’appliquer les propos outrageants dont vous vous êtes servi ?

— Je les applique, s’écria le jeune homme avec emportement, aux auteurs des persécutions que j’éprouve !

— En ce cas, répondit Schedoni avec le plus grand calme, je n’ai point à m’en plaindre. Si vous n’élevez d’accusation que contre ceux qui vous ont fait souffrir, quels qu’ils puissent être, ce n’est pas à moi de vous répondre.

La tranquillité du confesseur, alors qu’il prononçait ces mots, désarma Vivaldi et le rendit à ses incertitudes. Était-il possible qu’un coupable pût conserver, au moment même où on lui reprochait son crime, la dignité paisible que montrait Schedoni ? Le jeune homme se condamna lui-même pour sa précipitation aveugle et, non moins prompt dans le repentir que dans la colère, il s’empressa d’avouer sa faute. La franchise de cet aveu eût touché un cœur généreux ; mais Schedoni l’accueillit avec une feinte complaisance et un secret mépris. Il ne vit dans cette nature sincère, qui passait d’une extrémité à l’autre, que l’entraînement d’un jeune insensé, emporté au gré de ses passions. Le sourire satisfait qui erra sur ses lèvres était celui d’un homme désormais sûr de son ascendant. Le caractère de Vivaldi se montrait tout entier à ses yeux ; il en découvrait le fort et le faible. Certain maintenant de pouvoir tourner à volonté toutes les vertus du jeune homme contre celui-ci, il triomphait à l’idée de se venger de l’outrage qu’il avait reçu, tandis que Vivaldi, dans son ingénuité, se reprochait d’avoir faussement accusé un honnête homme. Telles étaient leurs dispositions mutuelles quand la marquise, en rentrant, surprit dans la contenance de son fils quelques symptômes de l’agitation qu’il éprouvait. Elle lui en demanda la cause ; mais Vivaldi, honteux de sa conduite envers le moine, ne put prendre sur lui d’en faire l’aveu à sa mère ; il balbutia une sorte d’excuse et sortit brusquement.

Schedoni, resté seul avec la marquise, se laissa arracher avec une feinte répugnance le récit de ce qui s’était passé ; mais il se garda bien d’atténuer l’insulte qu’il avait reçue ; il l’exagéra au contraire, en passant sous silence le repentir qui l’avait suivie ; puis il feignit de plaindre Vivaldi, en en rejetant la faute sur une violence naturelle dont le jeune homme n’était pas maître.

— Son âge, dit-il, doit lui servir d’excuse. Peut-être aussi est-il jaloux de l’amitié dont vous m’honorez ; sentiment bien pardonnable chez celui qui possède une mère telle que vous, madame.

— Vous êtes trop bon, mon père, répondit la marquise, dont la colère contre son fils croissait à mesure que l’artificieux conseiller affectait de le défendre. Il ne mérite pas l’excès d’indulgence dont vous couvrez ses offenses.

— Hélas ! reprit le confesseur, ce sont de ces attaques auxquelles je devais m’attendre, dévoué comme je le suis aux intérêts de votre illustre famille ; mais je m’y résigne volontiers, si mes conseils peuvent servir à préserver l’honneur de votre maison en sauvant ce jeune homme inconsidéré des suites de sa folie.

La conclusion de cet entretien, où la marquise apportait le ressentiment de l’orgueil blessé et Schedoni les vues intéressées d’un ambitieux, fut une entente définitive sur les mesures à prendre pour sauver de lui-même, comme ils le disaient, ce malheureux jeune homme, sur qui les remontrances étaient restées sans effet.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 57-59).
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Après s’être livré à un mouvement de regret généreux pour la manière dont il avait traité un homme respectable, par son âge et par son habit, Vivaldi, en revenant sur quelques particularités de la conduite du moine, sentit malgré lui renaître sa première défiance ; mais il se la reprocha encore comme une injustice.

Le soir venu, il s’échappa secrètement du palais et se rendit en hâte à la villa Altieri, accompagné d’un médecin qui offrait toutes les garanties possibles de mérite et d’honnêteté. Béatrice, qui avait veillé pour les attendre, les introduisit près du corps. Vivaldi, malgré l’émotion douloureuse qui l’avait saisi à son entrée, reprit assez d’empire sur lui-même pour assister l’homme de l’art près du lit mortuaire. Voulant s’expliquer librement avec lui, il prit la lampe des mains de Béatrice et la renvoya. À l’aspect du visage livide de la malheureuse signora Bianchi, Vivaldi eut besoin de toute sa raison pour s’assurer que c’était bien là les mêmes traits qui la veille encore étaient si animés, les mêmes yeux qui l’avaient regardé avec tant d’affection lorsque la brave dame confiait Elena à sa tendre sollicitude. Ces souvenirs le touchèrent vivement et, penché sur le corps de l’infortunée, il renouvela le vœu solennel de remplir envers l’orpheline tous les devoirs qu’elle lui avait imposés.

Avant qu’il eût le courage de demander au médecin son opinion, certaines taches noirâtres qui s’étendaient sur le visage de la morte, et quelques autres symptômes encore, lui firent supposer qu’elle avait été empoisonnée. Il craignait de rompre le silence et fixait sur le médecin un regard interrogateur.

— Je devine, dit celui-ci, quelle est votre pensée. Il y a certes des apparences qui la justifient ; cependant, les mêmes symptômes peuvent se retrouver dans d’autres circonstances.

Il ajouta quelques explications qui parurent assez plausibles à Vivaldi, puis il demanda à parler à Béatrice afin de savoir dans quel état se trouvait la défunte quelques heures avant la catastrophe.

Après un assez long entretien avec la servante, il s’en tint à sa première opinion, et conclut de plusieurs accidents contradictoires qu’on ne pouvait trancher affirmativement la question d’empoisonnement. Soit qu’il craignît d’émettre un avis qui aurait pu faire planer sur quelqu’un une accusation d’homicide, soit qu’il voulût épargner à Vivaldi l’horreur d’une pareille découverte, il s’appliqua à tranquilliser le jeune homme et à lui persuader que la mort de la signora Bianchi avait pu être naturelle.

Vivaldi s’arracha enfin à ce triste spectacle et sortit de la maison sans avoir été vu de personne, à ce qu’il crut du moins. Le jour commençait à poindre. Déjà l’on voyait sur le rivage quelques pêcheurs mettre leurs petits bateaux à la mer. Il n’était plus temps de faire des recherches dans les ruines de Paluzzi. Il retourna donc à Naples, un peu calmé par le résultat de sa démarche. Il se sépara du médecin, et rentra au palais avec les mêmes précautions qu’il avait prises pour en sortir.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 59-70).
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Privée par cette catastrophe inattendue de la seule parente et du seul appui qu’elle eût sur terre, Elena n’était cependant occupée que des pieux devoirs qui lui restaient à remplir. La signora Bianchi fut enterrée dans le couvent de Santa Maria. Le corps, escorté d’une file de prêtres qui tenaient des torches funéraires, fut porté à visage découvert, suivant l’usage du pays. Mais l’orpheline, à qui ce même usage ne permettait pas de suivre le convoi, s’était rendue d’avance au couvent pour assister à l’office mortuaire. Sa douleur ne lui permit point de joindre sa voix à celles des religieuses ; mais cette sainte cérémonie y apporta quelque adoucissement, et son cœur se soulagea par des larmes abondantes. Le service achevé, l’abbesse lui rendit visite et entremêla ses consolations des plus vives instances pour la décider à chercher un asile dans sa communauté. C’était en effet l’intention d’Elena qui espérait trouver là une retraite convenable à sa situation et aux dispositions de son âme. Aussi s’engagea-t-elle, en quittant l’abbesse, à revenir dès le lendemain s’établir au couvent comme pensionnaire ; elle ne serait même pas retournée à la villa Altieri, si ce n’eût été pour instruire Vivaldi de cette résolution. Son estime et son attachement pour lui s’étaient accrus à tel point qu’elle fondait tout le bonheur de sa vie sur l’union projetée par sa tante, lorsqu’elle l’avait confiée solennellement à Vivaldi comme à son plus sûr protecteur. Elena trouva le jeune homme qui l’attendait chez elle.

Aux premiers mots qu’elle lui dit, Vivaldi fut saisi d’une inquiétude singulière, quoiqu’il sût bien que cette retraite ne devait être que momentanée. Elena lui avait laissé voir son affection ; il avait en elle toute la confiance que l’amour peut inspirer, et cependant il lui semblait qu’il la voyait là pour la dernière fois. Mille craintes vagues jusqu’alors inconnues venaient l’assaillir. Ces religieuses, parmi lesquelles elle allait vivre, ne tenteraient-elles pas de la retenir, de la fixer parmi elles ? ne finiraient-elles pas par y parvenir ? Les protestations même d’Elena ne suffisaient pas pour le rassurer sur les suites de cette séparation.

— Hélas ! disait-il, ma chère Elena, je me figure, je ne sais pourquoi, que nous allons nous quitter pour toujours. Je sens sur mon cœur comme un poids que j’ai peine à soulever. Ah ! pourquoi ne vous ai-je pas pressée de former sur-le-champ des nœuds indissolubles ? pourquoi ai-je laissé exposé à la merci du sort un bonheur qu’il était en notre pouvoir de mettre hors de toute atteinte ? Que dis-je ? N’en est-il pas temps encore ? Oh ! chère Elena, que la tyrannie des fausses bienséances ne vous arrête pas ! Si vous allez à Santa Maria que ce soit avec moi, pour y faire bénir notre union.

Aux vives inquiétudes de son amant, Elena répondit par de doux reproches. Pourquoi tant d’alarmes au sujet d’une retraite que l’état actuel de son âme, le respect dû à la mémoire de sa tante, et la décence de sa situation, rendaient également nécessaire ? Douterait-il de la constance de ses sentiments et de la fermeté de son caractère ? Dans ce cas, il aurait fait un choix imprudent en offrant de la prendre pour compagne de sa vie.

Vivaldi n’avait rien de sensé à lui répondre ; il lui demanda pardon de sa faiblesse et s’efforça de bannir des inquiétudes si peu fondées. Mais il eut beau faire, il ne put recouvrer ni tranquillité ni confiance, et la jeune fille se laissa gagner elle-même p ar un abattement que cependant sa raison combattait. Les deux amants se séparèrent en versant des larmes et en s’exhortant mutuellement au courage, malgré les défaillances involontaires qu’ils éprouvaient en secret l’un et l’autre.

Elena, restée seule, s’efforça de se distraire par les apprêts de son départ, qui la menèrent fort avant dans la nuit. La vue de cette maison où elle avait vécu depuis son enfance, et qu’elle allait maintenant quitter pour un monde inconnu, lui inspirait des pensées mélancoliques. Elle croyait voir errer l’ombre de sa tante dans cette chambre où elles avaient passé la soirée ensemble, la veille du fatal événement. Son imagination évoquait des souvenirs à la fois bien tristes et bien doux, lorsqu’elle en fut distraite par un bruit soudain qu’elle entendit au-dehors. Elle leva les yeux et vit plusieurs visages qui semblèrent passer rapidement devant sa fenêtre. Comme elle se levait pour fermer les jalousies, on frappa fortement à la porte d’entrée, puis Béatrice poussa des cris perçants. Bien qu’alarmée pour elle-même, Elena eut le courage de courir au secours de la vieille femme ; mais, en entrant dans un passage qui menait à la salle d’où partaient les cris, elle aperçut trois hommes masqués et enveloppés de manteaux, qui s’élancèrent à sa rencontre. Elle s’enfuit, mais ils la poursuivirent jusque dans la chambre qu’elle venait de quitter. Sa force et son courage l’abandonnaient ; elle leur demanda cependant quel était leur projet. Sans lui répondre, ils lui jetèrent un voile sur la tête et l’entraînèrent vers le portique, malgré ses cris et ses supplications.

En passant dans la salle, elle aperçut Béatrice attachée à un pilier ; l’un des bandits masqués la surveillait et la menaçait du geste. La pauvre vieille femme, à la vue d’Elena, se mit à supplier ces hommes plus pour sa maîtresse que pour elle-même. Vains efforts ! Elena fut entraînée de la maison dans le jardin où elle perdit connaissance. Quand elle revint à elle, elle se trouvait dans un carrosse fermé, emporté au grand galop des chevaux. À ses côtés, elle revit les deux hommes masqués qui s’étaient emparés d’elle, et qui à toutes ses questions, à toutes ses prières, ne répondirent que par un silence absolu. Le carrosse roula toute la nuit, ne s’arrêtant que pour changer de chevaux. À chaque relais, Elena s’efforçait d’appeler au secours et d’intéresser à son sort les gens de la poste ; mais les stores de la voiture étaient soigneusement fermés, et les ravisseurs en imposaient sans doute par quelque fable à la crédulité de l’entourage, car personne ne bougea pour la délivrer. Pendant les premières heures, le trouble et la terreur l’avaient profondément abattue ; mais quand elle reprit un peu ses esprits, la douleur et le désespoir l’assaillirent derechef : elle se vit séparée de Vivaldi pour toujours. Persuadée que cette violence était l’œuvre de la famille de son amant, elle comprit quels obstacles insurmontables allaient maintenant se dresser entre eux, et l’idée qu’elle ne verrait plus le jeune homme agit sur elle avec tant de force qu’elle en oublia toute autre crainte et devint dès lors indifférente sur le lieu de sa destination et le sort qu’on lui réservait. Dans la matinée, comme la chaleur commençait à se faire sentir, on abaissa un peu les panneaux du carrosse pour donner de l’air ; mais cette petite ouverture ne laissait voir que des cimes de montagnes et des roches. Il était près de midi, autant qu’Elena put en juger par l’excès de la chaleur, lorsqu’on s’arrêta à une maison de poste pour lui faire donner un verre d’eau fraîche, et, comme le panneau fut abaissé tout à fait, elle aperçut un pays sauvage et solitaire, hérissé de montagnes et de forêts. Elle trouva cependant un soulagement passager dans le spectacle de cette nature abrupte, mais grandiose, qu’on lui permettait encore de contempler ; et son courage se soutint pendant le reste du voyage. Quand la chaleur et le jour furent sur leur déclin, le carrosse entra dans une gorge creusée entre deux chaînes de rochers, au fond de laquelle on découvrait, comme par un long télescope, une vaste plaine bornée par des montagnes que doraient les feux du soleil couchant. Le chemin pratiqué sur l’un des côtés de cette gorge dominait le lit d’un torrent qui, s’élançant impétueusement des hauteurs, modérait ensuite sa course jusqu’au bord d’un autre précipice où il s’élançait avec un horrible fracas, en dispersant dans les airs une poussière d’écume. À ce spectacle plus effrayant mille fois que la plume ou le pinceau ne le peuvent rendre, Elena ressentit une sorte de plaisir âpre, en harmonie avec ses émotions douloureuses ; mais ce sentiment fit place à un effroi véritable lorsqu’elle vit que la route qu’elle suivait aboutissait à un pont étroit, jeté, d’une chaîne de montagnes à l’autre, par-dessus l’abîme au fond duquel grondait l’impétueux torrent. Ce pont n’avait d’autre parapet que quelques frêles pièces de bois. Il était si élevé que de loin on croyait le voir suspendu dans le ciel. Elena ferma les yeux et recommanda son âme à Dieu pendant ce périlleux passage. De l’autre côté de la gorge, le chemin continuait à descendre le long du torrent pendant l’espace d’un mille environ et débouchait sur de larges et riches campagnes, en face des belles montagnes qu’on avait entrevues au fond du défilé : il semblait qu’on passât de la mort à la vie. Mais ce tableau et ces contrastes cessèrent d’occuper l’esprit d’Elena lorsque, sur une des plus hautes montagnes qui se dressaient devant elle, elle distingua les clochers d’un monastère qui lui parut être le terme de son voyage.

Comme le chemin était devenu trop roide et trop étroit pour un carrosse, ses deux guides descendirent et l’obligèrent à mettre aussi pied à terre. Elle les suivit par un sentier tournant, ombragé de myrtes, d’amandiers, de jasmins et d’autres arbustes odorants. Ces bosquets laissaient voir par intervalles une plaine verdoyante qui s’étendait au bas des montagnes des Abruzzes. En avançant, on distinguait l’une après l’autre les différentes parties d’un vaste édifice : les tours et les clochers de l’église, les toits du cloître découpés à angles aigus, les murs des terrasses surplombant des précipices et l’antique portail donnant accès dans la cour principale. Après avoir passé à côté de plusieurs chapelles rustiques et devant des statues de saints abritées sous des grottes ou à demi cachées par des ronces, les compagnons d’Elena s’arrêtèrent près de la petite niche d’une madone, à quelques pas du sent ier. Là, à son grand étonnement, ils examinèrent ensemble quelques papiers, puis s’éloignèrent un peu pour se consulter ; ils parlaient si bas qu’elle ne put entendre un seul mot de leur entretien. Bientôt après, l’un d’eux s’éloigna en direction du monastère, laissant Elena à la garde de son camarade Elle profita du moment où cet homme était seul pour tenter de le bien disposer en sa faveur ; mais il ne lui répondit que par un geste de refus. Elle se résolut donc à supporter son malheur avec patience. Le lieu était favorable à la mélancolie ; et l’orpheline s’abandonnait à cette impression que redoublait encore le silence de toute la nature lorsqu’elle fut tirée de sa rêverie par un chant lointain de religieux qui célébraient l’office du soir. Elle distingua par intervalles des voix de religieuses qui s’y mêlaient, et se flatta de l’espérance qu’elle trouverait là quelques âmes compatissantes. Elle aperçut bientôt dans l’obscurité deux religieux qui s’avançaient vers elle. Lorsqu’ils furent plus près, elle distingua leur robe grise, leur capuchon, leur tête rasée à l’exception d’une couronne de cheveux blancs. Chose étrange ! en observant le plus grand des deux, Elena crut reconnaître son second compagnon de route. La ressemblance était frappante : c’était, sous un costume différent, la même rudesse, le même regard faux et perçant. Les deux moines renvoyèrent l’homme qui était resté près de la jeune fille, et dirent à celle-ci de les suivre. Ils arrivèrent à une grille qui leur fut ouverte par un frère lai, et entrèrent dans une vaste cour dont trois côtés étaient formés par les arcades d’un cloître, le quatrième donnant sur un jardin qui aboutissait, par une allée de cyprès, à une église remarquable par ses vitraux colorés et son fouillis d’ornements gothiques. Le frère qui conduisait Elena traversa la cour et sonna une cloche ; une religieuse ouvrit, et la jeune fille fut remise entre ses mains. La sœur, gardant le silence, la fit passer par de longs corridors, dans lesquels ne résonnait le pas d’aucun être humain et dont les murs étaient couverts de lugubres peintures et d’inscriptions menaçantes, signes évidents de la superstition des habitants de ce triste séjour. Elena perdit l’espoir d’éveiller quelque pitié dans des âmes endurcies par la vue perpétuelle de ces sombres emblèmes. Elle considérait avec effroi cette religieuse qui la conduisait, glissant plutôt qu’elle ne marchait le long du cloître, revêtue de sa robe blanche flottante, éclairant de la bougie qu’elle tenait une figure pâle et maigre, plus semblable à un spectre sortant du tombeau qu’à une créature vivante.

Arrivées au parloir de l’abbesse, la religieuse dit à Elena :

— Attendez ici que madame revienne de l’église.

— Ma sœur, demanda Elena, sous l’invocation de quel saint est ce couvent ? Et qui en est abbesse, je vous prie ?

La sœur ne répondit pas, mais elle quitta la salle en jetant à l’étrangère un regard méchamment curieux et chargé d’une sorte de haine. La pauvre Elena ne resta pas longtemps abandonnée à ses réflexions. L’abbesse parut. Elle avait un grand air de dignité qui prit, en présence de l’orpheline, le caractère de la hauteur et du dédain. Cette femme, qui appartenait à une famille noble, estimait que de tous les crimes, le sacrilège excepté, le plus inexcusable était l’offense faite à des personnages d’un rang élevé. Il était donc tout simple qu’ayant devant elle une fille de rien, accusée d’avoir séduit par artifice l’héritier d’une illustre maison, elle ressentît autant de mépris que d’indignation et qu’elle fût disposée à punir la coupable. Elena s’était levée toute tremblante à son approche. L’abbesse la laissa debout.

— Vous êtes, je crois, lui dit-elle, la jeune personne arrivée de Naples ?

— Je me nomme Elena Rosalba, répondit la jeune fille en reprenant un peu d’assurance.

— Ce nom ne m’est pas connu, répliqua l’abbesse. Je sais seulement qu’on vous envoie ici pour que vous appreniez à mieux vous connaître et à vous pénétrer de vos devoirs ; et j’aurai soin, pour vous amener là, de suivre exactement ce que m’a fait adopter mon dévouement à l’honneur d’une noble famille.

Ces mots furent un trait de lumière pour Elena qui, par l’effet d’une conscience pure et de la vive douleur qu’elle ressentait, osa demander en vertu de quelle autorité elle avait été enlevée et de quel droit on la tenait prisonnière. L’abbesse n’était pas habituée à s’entendre interroger ; elle demeura un moment muette d’étonnement. À la fin elle reprit :

— Je dois vous avertir que ces questions ne conviennent point à votre situation, et que le repentir peut seul atténuer vos fautes.

— Je laisse ces sentiments, madame, repartit Elena avec une révérence pleine de dignité, à ceux qui m’oppriment injustement.

Mais là se bornèrent ses récriminations, aussi inutiles qu’elles lui paraissaient au-dessous d’elle. Elle se soumit aux ordres de l’abbesse, résolue à tout souffrir sans se laisser abaisser.

Elle fut conduite à la chambre qu’elle devait habiter, par la religieuse qui l’avait reçue à son arrivée. C’était une cellule étroite qui n’avait qu’une petite fenêtre. Un matelas, une chaise, une table, avec un crucifix et un livre de prières, en composaient tout le mobilier. Elena ne put retenir ses larmes. Quel changement dans sa situation ! Il était bien évident maintenant que la famille Vivaldi s’opposait de toutes ses forces au projet du jeune comte et que la signora Bianchi était tombée dans une grande erreur, en supposant qu’on pourrait vaincre un jour la résistance du marquis et de la marquise. Cette découverte réveilla chez la jeune fille toute la fierté un moment assoupie par sa tendresse ; elle fut saisie d’un amer repentir à l’idée d’avoir pu consentir à une union clandestine. La conscience de son innocence, qui l’avait soutenue en présence de l’abbesse, commença dès lors à faiblir.

« Hélas ! se dit-elle, ils ne sont que trop justes, ses reproches ; et je mérite bien ce que je souffre, puisque je suis descendue, ne fût-ce qu’un instant, jusqu’à l’humiliation de désirer une alliance dont on ne m’a pas jugée digne ! Mais il est encore temps de recouvrer ma propre estime en renonçant à Vivaldi… Renoncer à lui ! à lui qui m’aime tant !

l’abandonner à son malheur ! Lui qui a reçu ma foi, qui a droit de réclamer ma main, legs sacré d’une amie mourante, et qui déjà possède tout mon cœur ! Cruelle alternative ! Ne pouvoir écouter la voix de l’honneur et de la raison sans abjurer les sentiments les plus purs, sans détruire de mes propres mains le bonheur de toute ma vie ! Mais que dis-je ? L’honneur et la raison me commandent-ils de sacrifier ainsi celui qui sacrifiait tout pour moi et de le livrer à une éternelle douleur, pour satisfaire aux vains préjugés de son orgueilleuse famille ?… »

La pauvre Elena reconnaissait trop tard qu’elle ne pouvait suivre les conseils d’un juste orgueil sans trouver dans son cœur une résistance imprévue. Et quoiqu’elle envisageât toute l’étendue et la puissance des obstacles placés entre elle et Vivaldi par le marquis et la marquise, elle ne pouvait s’arrêter à l’idée d’être séparée de lui pour toujours. Il ne lui restait plus qu’à se soumettre aveuglément à sa destinée ; car abandonner Vivaldi pour prix de sa liberté ou subir l’humiliation d’un mariage secret, s’il parvenait à la délivrer, ni l’un ni l’autre de ces partis ne lui paraissait acceptable. Puis, après tout cela, lorsqu’elle venait à penser au peu de probabilité que Vivaldi parvînt jamais à découvrir sa retraite, la vive douleur qu’elle en ressentait montrait assez qu’elle craignait bien plus de le perdre que d’acheter sa présence par les plus cruels sacrifices et que, de tous les sentiments qui luttaient dans son âme, le plus puissant était encore son amour.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 71-81).
◄  Conclusion

Vivaldi, ignorant tout de ce qui s’était passé à la villa Altieri, était encore sous le coup de l’impression profonde produite sur son esprit par les avis du moine, son persécuteur. Il persistait dans la résolution de faire les plus grands efforts pour découvrir l’étrange personnage qui avait pris à tâche de surveiller ses pas et de troubler son repos. Il se décida donc à se rendre vers minuit à la forteresse de Paluzzi, avec des torches, pour en parcourir les ruines. La difficulté principale était de trouver quelqu’un qui voulût bien l’y accompagner, car Bonarmo persistait dans son refus. D’un autre côté, Vivaldi ne se souciait pas de confier au premier venu les motifs de son entreprise. Il finit donc par prendre le parti d’emmener Paolo, son domestique.

Il était nuit close lorsqu’ils sortirent de Naples. Paolo était un vrai Napolitain, fin, curieux, adroit ; et Vivaldi, à qui plaisaient sa gaieté et son esprit original, lui permettait une liberté de parole et une familiarité peu communes entre un maître et un valet. En chemin, il lui apprit de ses aventures ce qu’il était nécessaire qu’il en sût pour tenir en haleine sa curiosité et son zèle. Rieur et brave, Paolo était dégagé de toute superstition. Aussi, voyant que son maître n’était pas éloigné d’attribuer à une cause surnaturelle ce qui lui était arrivé dans les ruines de Paluzzi, se mit-il à plaisanter là-dessus à sa façon ; mais Vivaldi n’était pas d’humeur à le supporter. Son maintien devenait plus grave à mesure qu’il approchait de la voûte. Occupé à se défendre des terreurs de l’imagination, il s’affermissait contre les dangers surhumains, sans prendre aucune précaution contre ceux dont les hommes pouvaient le menacer. Paolo, tout au contraire, n’était en peine que des ennemis en chair et en os ; et c’était de ceux-là qu’il songeait à se garantir. Comme il se récriait sur l’imprudence de Vivaldi à choisir la nuit pour se rendre à Paluzzi, son maître lui fit observer que c’était seulement la nuit qu’ils pourraient parvenir à découvrir le moine. Il ajouta qu’il fallait se garder d’allumer la torche, qui révélerait leur présence à l’inconnu ; mais Paolo objecta que dans l’obscurité celui-ci leur échapperait. Enfin ils prirent le parti de cacher la lumière dans le creux d’un rocher qui bordait la route, de manière à l’avoir sous la main ; puis Vivaldi prit position avec Paolo à ce même endroit de la voûte où déjà Bonarmo et lui s’étaient tenus en embuscade. À ce moment, ils entendirent sonner minuit à l’horloge d’un monastère éloigné. Cette cloche rappela à Vivaldi que Schedoni lui avait parlé d’un couvent de Pénitents Noirs qui se trouvait dans le voisinage de Paluzzi, et il demanda à Paolo si c’était là l’horloge de ces religieux. Paolo répondit affirmativement, en ajoutant qu’un événement bien étrange, qu’on lui avait raconté, avait gravé dans son esprit le souvenir du couvent Santa Maria del Pianto.

— Quel événement ? lui demanda son maître. Parle bas, de crainte que nous ne soyons découverts.

— Ah ! monsieur, répondit Paolo, l’histoire n’est connue que de peu de personnes, et j’ai promis le secret.

— C’est différent, si tu as promis le secret, je te défends de me la raconter.

— C’est-à-dire, j’ai promis le secret… à moi-même ; mais, en votre faveur, je suis tout disposé à me dégager…

— À la bonne heure. Parle donc en ce cas.

— C’est pour vous obéir, monsieur. Vous saurez donc que c’était la veille de la Saint-Marc, il y a environ six ans.

— Paix ! dit Vivaldi, croyant entendre du bruit.

Ils prêtèrent l’oreille quelques instants, puis Paolo continua :

— C’était la veille de la Saint-Marc, après les derniers coups de la cloche du soir. Une personne…

Vivaldi l’arrêta encore. Pour le coup, il avait entendu marcher près de lui.

Vous venez trop tard, dit une voix forte et stridente que Vivaldi reconnut pour celle du moine. Il y a plus d’une heure qu’elle est partie. Songez à vous !

Quoique frappé de ces paroles, dont il cherchait le sens, Vivaldi s’élança du côté d’où venait la voix et essaya de saisir l’inconnu. Paolo tira au hasard un coup de pistolet et courut à la torche.

— Monsieur, s’écria-t-il, il est monté par le petit escalier ; j’ai vu le bas de sa robe.

Arrivés au sommet de la terrasse qui dominait la voûte, ils élevèrent la torche au-dessus de leurs têtes, en scrutant attentivement les alentours.

— Ne vois-tu rien ? demanda Vivaldi.

— Monsieur, je crois avoir vu passer quelqu’un sous ces arcades, à gauche, au-delà du fort. Si c’est un esprit, il paraît ressembler beaucoup à nous autres mortels, par le soin qu’il prend de faire mouvoir ses jambes aussi lestement qu’un lazzarone.

— Parle moins et observe mieux interrompit Vivaldi, en dirigeant la torche vers l’endroit que Paolo indiquait.

Tous deux s’avancèrent vers un rang d’arcades attenant à un bâtiment de construction singulière, – le même dans lequel Vivaldi était entré lors de sa première visite aux ruines, et d’où il était sorti avec tant de précipitation et d’effroi. Et cependant qu’ils regardaient autour d’eux avec attention :

— Monsieur, reprit Paolo, en dirigeant du doigt l’attention de son maître, c’est par cette porte-là que j’ai vu passer quelqu’un.

Vivaldi hésita un instant, les yeux fixés sur l’édifice ; puis il se décida hardiment :

— Paolo, dit-il, si tu as le courage de me suivre, descendons cet escalier en silence et avec précaution. Si tu ne réponds pas de toi, j’irai seul.

— Il est trop tard, monsieur, pour me poser cette question. Si je n’étais résolu d’avance à vous accompagner partout, je ne serai pas ici. Marchons.

Vivaldi tira son épée ; et tous deux, franchissant la porte, s’engagèrent dans un passage étroit dont ils ne voyaient pas le bout. Ils avançaient avec précaution, s’arrêtant de temps en temps pour écouter. Après quelques minutes de cette marche silencieuse entre deux murailles resserrées, Paolo saisit son maître par le bras :

— Monsieur, lui dit-il à voix basse, ne distinguez-vous pas, là-bas dans l’obscurité, un homme…

Vivaldi, projetant la lumière en avant, aperçut confusément quelque chose de semblable à une figure humaine, immobile à l’extrémité du passage ; son vêtement paraissait de couleur noire ; mais les ténèbres, dont cette forme vague se détachait à peine, ne permettaient d’en discerner aucun trait. Ils pressèrent le pas ; mais arrivés à l’endroit où la figure s’était montrée, ils ne trouvèrent plus rien. Ils étaient alors au bord d’un petit escalier qui descendait à des caveaux souterrains. Vivaldi appela à grands cris, et n’entendit sous ces voûtes que l’écho de sa voix. Il descendit rapidement, toujours suivi de Paolo qui, à peine arrivé au bas, lui dit :

— Le voilà, monsieur, je le vois encore ; il s’échappe par la porte qui est là-bas devant nous.

En effet, le bruit d’une porte roulant sur ses gonds se faisait entendre dans l’éloignement. Cette porte à peine ouverte, se referme aussitôt. C’était bien, pensèrent-ils, la même figure déjà entrevue qui s’enfuyait par là et qui craignait d’être découverte. Vivaldi s’élance vers la porte mal fermée qui cède sous ses efforts.

— Ah ! dit-il, pour cette fois tu ne m’échapperas plus !

Mais entré dans la chambre, il n’y trouva personne. Il fit le tour des murs et les examina attentivement, ainsi que le sol, sans découvrir aucune issue par où un homme aurait pu s’échapper. Il n’aperçut d’autre ouverture qu’une haute fenêtre, fermée par une forte grille, et si étroite qu’elle laissait à peine passer un peu d’air.

Vivaldi demeura frappé d’étonnement.

— N’as-tu rien vu passer ? demanda-t-il à Paolo, qui était resté sur le seuil.

— Rien, répondit Paolo.

— Voilà qui est incompréhensible ! Il y a là quelque chose de surnaturel !

— Mais, monsieur, dit Paolo, si c’était un esprit, pourquoi aurait-il peur de nous, qui avons peur de lui ?… Pourquoi se serait-il enfui ?…

— Peut-être pour nous attirer dans un piège. Approche la lumière, examinons encore.

Paolo obéit, mais ils eurent beau scruter les parois et les frapper avec une attention minutieuse, ils ne purent découvrir aucune trace de passage ni de cachette.

Pendant qu’ils étaient occupés ainsi, la porte se referma avec un fracas qui fit retentir la voûte. Vivaldi et Paolo restèrent un moment frappés de saisissement et se regardant ; puis ils se précipitèrent sur cette porte pour l’ouvrir. On peut se figurer leur consternation lorsqu’ils eurent reconnu l’inutilité de leurs efforts. Elle était d’une grande épaisseur, garnie de fortes lames de fer, comme une porte de prison, et l’aspect de la chambre où ils étaient renfermés indiquait assez qu’elle avait servi à cet usage.

— Ah ! monsieur, s’écria Paolo, si c’est un être spirituel qui nous a amenés jusqu’ici, nous ne le sommes guère, nous, de nous être laissés prendre à son piège.

— Trêve de sottes réflexions, dit Vivaldi, et aide-moi à chercher les moyens de sortir d’ici.

Ils se mirent encore à examiner la pièce où ils se trouvaient. Dans un coin, à terre, ils découvrirent alors un objet qui leur révéla le sort probable de quelque malheureux enfermé avant eux dans ce réduit, c’étaient des vêtements souillés de sang. À cette vue, un terrible pressentiment de leur destinée les retint immobiles, les yeux fixés en terre. Vivaldi, revenu à lui le premier, souleva les vêtements avec la pointe de son épée et distingua une robe noire avec un scapulaire.

— Ah ! monsieur, s’écria Paolo, c’est le costume qui a servi à déguiser le démon qui nous a conduits jusqu’ici. C’est un drap mortuaire pour nous, dans ce tombeau où nous sommes ensevelis.

— Pas encore ! dit Vivaldi, dont le désespoir sembla doubler l’énergie.

Et il se mit à faire de nouveaux efforts pour ébranler la porte, mais il n’y put parvenir. Puis il hissa Paolo jusqu’à la fenêtre grillée contre laquelle celui-ci usa inutilement ses forces. Ils crièrent l’un et l’autre sans plus de succès. Enfin lassés de leurs vaines tentatives, ils y renoncèrent et se laissèrent tomber à terre, découragés. Vivaldi, s’abandonnant alors aux plus désolantes pensées, se rappela les dernières paroles du moine et, son esprit exalté les interprétant dans le sens le plus terrible, il y vit en style figuré l’annonce de la mort d’Elena qui précédait de bien peu la sienne : « Vous venez trop tard ! Il y a une heure qu’elle est partie ! Songez à vous ! » avait dit l’apparition. Cette idée subite chassa de son esprit tout sentiment de crainte pour lui-même. Il se leva et se mit à marcher à grands pas, confirmé dans ses affreuses appréhensions par le souvenir des premières prédictions du moine qui lui avait annoncé la mort de la signora Bianchi. En vain Paolo, oubliant pour un instant sa propre situation, s’efforçait de le calmer ; Vivaldi n’écoutait ni n’entendait rien. Cependant, Paolo ayant prononcé par hasard le nom du Couvent de Santa Maria del Pianto, l’idée que le moine qui lui avait parlé d’Elena avait peut-être quelque relation avec ce monastère voisin éveilla vivement son intérêt et, pour confirmer ou non cette supposition, il demanda à Paolo la suite du récit qu’il avait commencé. Celui-ci obéit, non sans quelque répugnance, et reprit en baissant la voix :

— C’était la veille de la Saint-Marc, et juste au moment où sonnait l’Angélus du soir. Vous n’êtes peut-être jamais entré, monsieur, dans l’église de Santa Maria del Pianto ; c’est bien l’église gothique la plus sombre que l’on ait jamais vue. Dans un des bas-côtés, il y a un confessionnal. À cette heure, dis-je, un homme, si bien enveloppé dans un long manteau qu’on ne pouvait rien voir de sa taille ni de sa figure, vint s’agenouiller à ce confessionnal. Au surplus, eût-il été vêtu avec autant d’élégance que vous, monsieur, personne ne s’en serait douté ; car cette partie de l’église, n’étant éclairée que par la lampe suspendue à son extrémité, était presque aussi obscure que la chambre où nous sommes. Sans doute cette obscurité est-elle ménagée pour que les pénitents ne rougissent pas visiblement des péchés dont ils se confessent.

— Continue, dit Vivaldi avec impatience.

— Oui, monsieur… Mais je ne sais plus où j’en étais… ah ! oui, au pied du confessionnal. Donc, l’inconnu, agenouillé devant la petite grille, poussait de tels gémissements à l’oreille du confesseur qu’on les entendait à l’autre bout de l’église. Vous saurez, monsieur, que les religieux de Santa Maria del Pianto sont de l’ordre des Pénitents Noirs et que les gens qui ont de gros péchés sur la conscience viennent là de très loin pour se confesser au grand pénitencier, le père Ansaldo, qui demeure dans le couvent. Or, c’était lui qui écoutait l’inconnu. Il le reprit doucement pour l’éclat qu’il faisait et s’efforça de le consoler. L’homme, s’apaisant un peu, reprit sa confession. Je ne sais ce qu’il dit au père Ansaldo, mais ce devait être quelque chose de bien étrange et de bien horrible, car tout à coup le grand pénitencier quitta le confessionnal et, avant d’avoir pu regagner sa cellule, il tomba en convulsions et s’évanouit. Quand il fut revenu à lui, il demanda à ceux qui l’entouraient si un pénitent qui s’était présenté à son confessionnal était encore dans l’église et, dans ce cas, il donna ordre de l’arrêter. Un des religieux se rappela qu’en traversant l’église pour aller au secours du père Ansaldo, il avait vu un homme passer vivement près de lui ; cet homme était de grande taille, vêtu d’une robe de moine blanc, et se dirigeait vers la porte extérieure de l’église. Le père Ansaldo pensa que c’était son pénitent. On envoya chercher le frère portier, mais celui-ci n’avait vu personne vêtu de la façon qu’on lui décrivait ; de plus, il n’était entré, dit-il, de toute l’après-dînée, aucun religieux vêtu de blanc. Dès lors, tous les pères supposèrent que l’inconnu devait se trouver encore dans l’enceinte du couvent où il s’était sans doute glissé par surprise. Mais toutes les recherches furent inutiles.

— Oh ! ce devait être mon moine ! dit Vivaldi, malgré la différence du froc. Car il n’y en a pas deux au monde qui puissent s’échapper si miraculeusement.

À ce moment, leur entretien fut interrompu par des sons étouffés qui parurent à leur imagination troublée les gémissements d’une personne près d’expirer. Ils écoutèrent… Le bruit cessa…

— Bah ! fit Paolo, ce n’est que le bruit du vent.

Et reprenant son récit :

— Depuis l’époque de cette étrange confession, dit-il, le père Ansaldo se montra tout différent de ce qu’il était, et sa tête faiblit…

— Le crime entendu en confession l’intéressait donc ? interrompit Vivaldi.

— Je n’ai rien ouï dire de pareil, répondit Paolo, et même quelques circonstances qui suivirent semblent prouver le contraire. Un mois environ après cet événement, un jour qu’il faisait une chaleur étouffante et que les moines sortaient de l’office…

— Chut ! dit Vivaldi, n’entends-je pas parler à voix basse ?…

Ils prêtèrent l’oreille et distinguèrent en effet des voix humaines, mais sans pouvoir définir si elles venaient de quelque pièce voisine ou d’un étage supérieur. Dans la situation où ils se trouvaient, i l ne leur restait plus rien à craindre ; aussi se mirent-ils à crier de toutes leurs forces ; mais on ne leur répondit pas, et les voix cessèrent de se faire entendre.

Épuisés par leurs efforts, ils se laissèrent tomber à terre, renonçant à toute autre tentative jusqu’au retour de la clarté du jour. Vivaldi ne se souciait guère de la suite du récit de Paolo depuis qu’il n’y voyait aucun rapport avec le sort d’Elena ; et le valet, de son côté, s’étant enroué à force de crier, n’était pas disposé à rompre le silence.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 81-95).
◄  Conclusion

Plusieurs jours s’étaient écoulés depuis l’arrivée d’Elena au monastère de San Stefano sans qu’il lui fût permis de sortir de sa chambre. Sous clef, elle ne voyait personne, si ce n’est la religieuse qui lui apportait quelques aliments ; la même qui l’avait reçue aux portes du couvent. Lorsqu’on pensa que son courage pouvait être brisé par ce long isolement et par l’inutilité de sa résistance, on la manda au parloir. L’abbesse l’y attendait seule, et la sévérité de son accueil prépara l’orpheline à une scène des plus sérieuses. Après un exorde sur la noirceur de son crime et sur la nécessité de sauver l’honneur d’une famille que sa conduite désordonnée avait failli compromettre, l’abbesse lui déclara qu’elle devait se déterminer à prendre le voile sur-le-champ ou bien à accepter le mari que la marquise de Vivaldi avait eu l’extrême bonté de choisir pour elle.

— Vous ne pourrez jamais, ajouta l’abbesse, reconnaître assez dignement la générosité de la noble dame qui vous laisse le choix entre ces deux partis. Après l’injure qu’il n’a pas dépendu de vous d’infliger à sa famille, quand vous ne deviez attendre d’elle qu’un châtiment sévère, elle vous permet d’entrer en religion parmi nous ou, si vous n’avez pas assez de vertu pour renoncer à un monde pervers, elle vous autorise à y rentrer sous la protection d’un époux dont la condition serait assortie à la vôtre.

Elena rougit, blessée dans sa fierté, et ne daigna pas répondre. Elle se sentait profondément indignée en voyant donner à des actes de la plus injuste tyrannie les couleurs d’une indulgence généreuse. Elle ne se montra pas d’ailleurs fort troublée en apprenant les projets tramés contre elle ; car depuis son entrée à San Stefano, son courage s’attendait à tout. Ce n’était qu’en pensant à Vivaldi qu’elle le sentait faiblir et que ses maux lui paraissaient intolérables.

— Vous ne répondez pas ? lui dit l’abbesse après avoir attendu quelques minutes. Est-il possible que vous soyez si insensible aux bontés de la marquise ? Je ne veux pas cependant vous presser trop vivement. Vous pouvez vous retirer dans votre chambre pour réfléchir mûrement à votre décision ; mais songez que vous n’avez à choisir qu’entre l’un ou l’autre des deux partis qui vous sont proposés.

— Madame, répondit Elena avec une dignité tranquille, je n’ai pas besoin de demander du temps pour me décider. Ma résolution est déjà prise, et je rejette également les deux offres que vous vous êtes chargée de me transmettre. Jamais je ne me condamnerai volontairement à demeurer enfermée dans un cloître, ni à subir la dégradation dont vous me menacez. Prête à supporter tous les mauvais traitements qu’il vous plaira de m’infliger, ce n’est pas du moins de mon propre consentement que je serai malheureuse et opprimée. La conscience de mes droits et le sentiment de la justice soutiendront mon courage jusqu’au bout ; et je ne manquerai pas, soyez-en sûre, à ce que je me dois à moi-même. Vous connaissez mes résolutions, madame ; et, comme elles ne changeront pas, je ne vous en parlerai plus.

La surprise avait empêché l’abbesse d’interrompre ces paroles si hardies. Jamais on ne lui avait tenu tête avec cette fermeté.

— Sortez ! fut le seul mot qu’elle put dire en se levant avec impatience de son fauteuil.

Elena, reconduite à sa cellule, se mit à repasser en esprit sa conduite avec l’abbesse et ne put se repentir de la franchise avec laquelle elle avait défendu ses droits. Elle s’applaudit de ne pas s’être oubliée un instant, soit en se laissant emporter par son indignation, soit en se laissant abattre par la crainte. Elle résolut d’éviter désormais toutes les scènes du même genre et de repousser par le silence les injures auxquelles elle pourrait être exposée. Des trois maux entre lesquels elle avait à choisir, sa captivité, quelque douloureuse qu’elle fût, lui semblait de beaucoup préférable au mariage dont on la menaçait ou aux vœux perpétuels qu’on voulait lui arracher. Ce fut donc à la résignation qu’elle essaya d’habituer son âme. Depuis son entrevue avec l’abbesse, on l’avait rigoureusement tenue séquestrée dans sa cellule ; mais, le soir du cinquième jour, on lui permit d’assister aux vêpres. En traversant le jardin pour se rendre à l’église, elle éprouva une sensation de volupté infinie à respirer librement l’air frais et à reposer ses yeux sur le feuillage et sur les fleurs. Elle suivit les religieuses à l’office, et se trouva placée au milieu des novices. Les chants religieux émurent son cœur et relevèrent ses esprits. Parmi les voix qui la charmaient, une surtout fixa son attention. À ses accents qui tantôt s’élevaient avec les accords solennels de l’orgue, et tantôt l’adoucissaient en se mêlant au chant timide des autres religieuses, Elena, prise de sympathie pour l’âme que cette mélodie semblait révéler, chercha parmi ses compagnes, celle qui répondait le mieux à l’idée qu’elle s’en était faite. Elle remarqua alors, à quelque distance, une religieuse agenouillée au-dessous d’une lampe qui l’éclairait à demi, et dont la figure et le maintien lui parurent d’accord avec le chant expressif qui l’avait si vivement frappée. Son voile était assez léger pour laisser entrevoir la beauté de ses traits ; ses yeux levés au ciel et son attitude recueillie exprimaient une ardente dévotion. L’hymne achevé, elle se leva et, bientôt après, Elena put la contempler sans voile et tout à fait éclairée par la lampe. Elle crut démêler sur ses traits pâles, où la langueur avait succédé aux élans de la piété, le sentiment du désespoir plutôt que celui de la résignation. Mais cette idée même, qui lui faisait supposer une situation pareille à la sienne, redoublait sa sympathie pour la religieuse. À la sortie de l’église, comme ladite religieuse passait près d’elle, la jeune fille lui jeta un regard si doux et si expressif qu’elle s’arrêta et regarda à son tour la nouvelle venue. Une faible rougeur colora un moment ses joues ; elle parut émue et tint quelque temps ses regards fixés sur Elena ; mais, obligée de suivre la procession, elle lui adressa un sourire d’adieu qui exprimait la plus tendre pitié. Elena la suivit des yeux jusqu’à la porte qui conduisait à l’appartement de l’abbesse et, quand elle fut elle-même rentrée chez elle, elle s’informa de son nom.

— Voudriez-vous parler de sœur Olivia ? lui demanda sœur Marguerite, la religieuse qui la raccompagnait.

— Elle est d’une figure bien agréable.

— Sans doute, répondit sœur Marguerite d’un air pincé, mais nous avons beaucoup de sœurs aussi jolies.

— Elle n’est plus, il est vrai, de la première jeunesse, reprit Elena, mais elle en a encore toutes les grâces et elle y joint une dignité…

— Si vous voulez dire qu’elle est d’âge moyen, reprit aigrement sœur Marguerite, ce doit être sœur Olivia, car nous sommes presque toutes plus jeunes qu’elle.

Elena porta involontairement ses yeux sur la religieuse qui parlait ainsi ; elle vit une figure maigre et jaune, annonçant à peu près une fille de cinquante ans, et put à peine cacher sa surprise en retrouvant une si misérable vanité sous un extérieur si grave, à l’ombre du cloître, au milieu de passions refroidies. Sœur Marguerite, jalouse de l’éloge de sœur Olivia, refusa de répondre à de nouvelles questions et enferma Elena dans sa cellule. Le jour suivant, on permit encore à la prisonnière d’assister aux vêpres, et elle se sentit ranimée par l’espoir de revoir sa religieuse préférée. Elle l’aperçut en effet agenouillée au même endroit et faisant sa prière, avant que le service ne fût commencé. Elena contint avec peine son impatience. Quand la religieuse se fut levée, elle fixa sur Elena ses regards attendris, accompagnés d’un sourire si expressif que l’orpheline, oubliant le lieu où elle se trouvait, voulut quitter sa place pour s’approcher d’elle. Mais, à ce mouvement, la religieuse rabattit son voile, en une espèce de reproche qu’Elena comprit ; aussi eût-elle la prudence de se tenir à sa place pendant toute la cérémonie. Après l’office, comme on sortait de l’église, sœur Olivia passa sans paraître faire attention à elle ; aussi Elena, contristée de cette indifférence, rentra-t-elle dans sa chambre tout abattue. Devait-elle donc renoncer à une sympathie si touchante et dont l’idée seule la consolait dans sa prison ? Pendant qu’elle rêvait ainsi, elle fut distraite par le pas léger d’une personne qui s’approchait de sa cellule. La porte s’ouvrit, et elle vit entrer sœur Olivia. Tout émue, elle se leva pour aller à sa rencontre, et la religieuse lui tendit une main qu’elle serra affectueusement dans les siennes.

— Vous n’êtes pas accoutumée aux privations ni à notre mauvaise viande, dit sœur Olivia d’un ton de compassion, en posant sur la table une petite corbeille qui contenait quelques provisions.

— Je vous comprends, dit Elena, avec un regard de reconnaissance. Vous avez un cœur accessible à la pitié ; ayant souffert vous-même, vous êtes heureuse d’adoucir les souffrances des autres. Ah ! que ne puis-je vous exprimer combien je suis touchée des sentiments que vous me témoignez !

Des larmes l’interrompirent. Sœur Olivia lui pressa la main, la regarda quelque temps en silence avec une sorte d’agitation, puis lui dit avec un sourire mêlé de quelque gravité :

— Vous jugez bien de ce que j’éprouve, mon enfant. Je partage en effet vos peines, car vous étiez sans doute destinée à une vie plus heureuse que celle qui vous est réservée dans ce cloître.

Elle s’interrompit brusquement, comme si elle craignait d’en avoir trop dit. Puis elle reprit :

— Rassurez-vous cependant ; et si vous trouvez quelque consolation à savoir qu’il y a près de vous une amie, souvenez-vous que je suis cette amie. Mais gardez cela pour vous seule. Je viendrai vous voir aussi souvent que je le pourrai. Seulement, ne parlez pas de moi ; et si mes visites sont courtes, ne me pressez jamais de les prolonger.

— Que de bontés ! s’écria Elena. Vous viendrez me voir ! vous prenez intérêt à mes malheurs !

— Chut ! dit la religieuse. Je puis être observée. Bonne nuit, ma chère sœur, et que Dieu vous envoie un sommeil paisible.

Et elle quitta la chambre subitement.

Le cœur d’Elena, ferme et assuré contre les insultes de l’abbesse, s’amollit à ces témoignages d’une affection compatissante. De douces larmes lui apportèrent un peu de soulagement, et quelque espoir commença à renaître en son âme. Le lendemain matin, elle s’aperçut que la porte de sa cellule n’avait pas été fermée à clef ; elle s’habilla à la hâte et sortit. Sa chambre donnait sur un passage qui communiquait avec le bâtiment principal ; mais la porte de ce passage était fermée. Elena se trouvait donc prisonnière comme auparavant. Seulement, elle pensa que sœur Olivia n’avait pas fermé à clef la porte de sa chambre afin de lui ménager un peu plus d’espace pour se promener, et elle lui sut gré de cette attention. En avançant dans le corridor, elle aperçut, à l’un de ses bouts, un petit escalier. Elle monta et se trouva dans une petite chambre qui ne lui présenta d’abord rien de remarquable ; mais, en n’approchant de la fenêtre, elle découvrit un horizon immense et un paysage dont la beauté fit sur elle une vive impression. Elle reconnut que cette chambre se trouvait dans une petite tourelle en saillie, à l’un des angles de l’édifice, et qu’elle était comme suspendue au-dessus des rochers de granit dont la montagne était formée. Quelques-uns de ces rochers surplombaient le vide, comme prêts à s’écrouler ; d’autres, taillés à pic, supportaient les murs du monastère.

Pour Elena, que le spectacle des beautés de la nature trouvait toujours si sensible, la découverte de cette petite tourelle était un bonheur inappréciable. Elle pourrait venir là, puiser dans cette vue magnifique la force d’âme nécessaire pour endurer ses chagrins. Bientôt son attention fut distraite par un bruit de pas dans le corridor. Elle se hâta de redescendre, pensant que c’était sœur Marguerite qui lui apportait son déjeuner. Elle ne se trompait pas. La sœur, étonnée, lui demanda comment elle avait ouvert la porte de sa chambre et où elle était allée. Elena lui répondit avec franchise qu’elle avait trouvé cette porte ouverte et qu’elle était montée jusqu’à une petite tour. Sœur Marguerite la réprimanda durement et quitta la chambre, après avoir eu soin de la refermer à clef. Elena fut ainsi privée de la consolation qu’elle avait goûtée un moment dans la tourelle. Pendant plusieurs jours, elle ne vit absolument que sa sévère geôlière, si ce n’est à l’heure des vêpres où elle était observée avec tant de vigilance qu’elle n’osa dire un seul mot à sœur Olivia, ni même lui parler des yeux. Ceux de sœur Olivia étaient souvent fixés sur elle avec une expression que l’orpheline ne sut pas bien définir ; elle crut y voir plus que de la compassion : c’était comme une sorte d’angoisse. Après être sortie de l’église, elle resta encore seule toute la soirée. Mais, le lendemain matin, elle vit sœur Olivia entrer dans sa cellule ; elle lui apportait à déjeuner. Une profonde tristesse était empreinte sur ses traits.

— Ah ! que je suis heureuse de vous voir, s’écria Elena, et combien j’ai souffert d’une si longue séparation !

— Je viens sur l’ordre de notre abbesse, dit sœur Olivia avec un sourire mélancolique, en s’asseyant sur la couchette de la jeune fille.

— Est-ce donc contre votre gré que vous venez me visiter ? demanda tristement Elena.

— Non sans doute, mais…, et elle hésita.

— Ah ! je le vois, reprit Elena, vous m’apportez de mauvaises nouvelles ?

— Eh bien oui, ma chère enfant, il n’est que trop vrai. Armez-vous de courage. On veut, il faut bien que vous le sachiez, on veut que je vous prépare à prendre le voile. On veut que je vous déclare qu’il n’y a plus pour vous d’autre parti à prendre, puisque vous rejetez le mari qu’on vous propose. Les délais accoutumés ne seraient point observés pour vous et bientôt, après avoir pris le voile blanc, vous seriez obligée de prendre le voile noir.

Après s’être recueillie un instant, Elena dit d’un ton ferme :

— Ce n’est pas à vous que je répondrai, sœur Olivia, puisque c’est contre votre gré que vous vous êtes chargée de ce cruel message, mais seulement à madame l’abbesse. Je déclare, à mon tour, que je ne veux prendre ni voile blanc ni voile noir, que l’on peut bien me traîner de force à l’autel, mais que jamais ma bouche ne prononcera des vœux que mon cœur déteste et que, si ma voix s’élève, ce ne sera que pour protester contre une indigne violence.

Sœur Olivia parut écouter avec une certaine satisfaction cette noble réponse de l’orpheline.

— Je n’ose applaudir à votre résolution, répliqua-t-elle, mais je ne la condamne point. Sans doute avez-vous laissé dans le monde quelque attachement qui rendrait trop déchirante une séparation éternelle. Des parents, des amis peut-être…

— Je n’en ai point, interrompit Elena avec un soupir, hors un seul ami. Et c’est de celui-là qu’ils veulent me séparer.

— Pauvre enfant ! dit sœur Olivia. Pardonnez-moi une question peut-être indiscrète : quel est votre nom ?

— Elena Rosalba.

— Quoi ? Comment ? dit sœur Olivia en l’examinant avec attention.

— Elena Rosalba, répéta l’orpheline, et permettez-moi de vous demander la cause de votre étonnement. Connaissez-vous quelqu’un de ce nom ?

— Non, répondit tristement la religieuse, mais vos traits ont quelque ressemblance avec ceux d’une amie que j’ai perdue.

En prononçant ces mots, son émotion était visible. Elle se leva pour se retirer.

— Je crains de prolonger ma visite, dit-elle, de peur qu’on ne m’empêche de la renouveler. Quelle réponse vais-je porter à l’abbesse ? Si vous êtes déterminée au refus que vous venez de me signifier, je vous conseille, mon enfant, d’en adoucir l’expression ; car je connais le caractère de cette femme mieux que vous.

— Vous à qui je dois tant de reconnaissance pour la bienveillance que vous me témoignez, dit Elena, jugez vous-même de ce qu’il convient de dire. Mais, en adoucissant les termes de mon refus, n’oubliez pas, de grâce, qu’il est absolu et prenez garde que l’abbesse ne puisse mettre mes ménagements sur le compte de l’irrésolution.

— Comptez sur moi, répondit sœur Olivia. Adieu. Je reviendrai vous voir ce soir, si je le puis. La porte restera ouverte, afin de vous procurer un peu plus d’air et de vue ; car le petit escalier, au bout du corridor, conduit à une chambre fort agréable.

— J’y suis déjà montée, et je vous remercie de cette distraction qui a soulagé mes peines. Je les oublierais presque si j’avais quelques livres et quelques crayons.

— Je suis bien aise de savoir cela, dit la religieuse avec un sourire affectueux. Adieu. Surtout, ne posez à sœur Marguerite aucune question à mon sujet, et ne lui parlez pas des petites attentions que j’ai pour vous.

Après le départ de sœur Olivia, Elena demeura quelque temps plongée dans ses réflexions d’où elle fut tirée par sœur Marguerite qui venait pour la conduire au réfectoire, l’abbesse ayant eu la bonté de permettre qu’elle dînât avec les novices. Cette permission ne fit aucun plaisir à Elena ; elle aurait mieux aimé se réfugier dans sa petite tour que de s’exposer aux regards curieux de ses nouvelles compagnes. Elle suivit tristement sœur Marguerite le long des corridors silencieux, jusqu’à la salle où l’on était déjà réuni. Elle n’éprouva pas moins d’embarras que de surprise en voyant tous les yeux fixés sur elle. Les novices se mirent à chuchoter et à sourire ; pas une ne s’approcha d’elle pour l’encourager ; pas une ne l’invita à s’asseoir près d’elle ; enfin, elle ne fut l’objet d’aucune de ces attentions délicates par lesquelles une âme généreuse se plaît à relever les faibles et les malheureux.

Elena prit un siège, et peu à peu la dignité de ses manières changea les dispositions malveillantes dont elle avait d’abord été l’objet. Après le repas, elle eut hâte, pour la première fois, de regagner sa cellule. Sœur Marguerite ne l’y enferma pas ; acte de condescendance qui semblait lui coûter, mais qui venait sans doute d’un ordre supérieur. Dès qu’Elena fut seule, elle monta à la tourelle. Sœur Olivia y avait fait porter une chaise, une table sur laquelle étaient posés quelques livres et un vase de fleurs. La captive ne put retenir son attendrissement à cette preuve des soins généreux de la bonne religieuse ; et, regardant les livres, elle y trouva, parmi quelques ouvrages mystérieux, plusieurs des meilleurs poètes italiens. Elle s’assit près de sa fenêtre et, un volume du Tasse à la main, elle laissa errer son imagination sur les scènes créées par ce brillant génie, jusqu’à ce que le déclin du jour la rappelât à des événements plus réels. Elle pensa alors à Vivaldi ; elle pleura en songeant que peut-être elle ne le reverrait jamais, quoique sans doute il fût déjà à sa recherche. Tous les détails de leur dernière entrevue lui revinrent en mémoire et, quand elle se figura le désespoir du jeune homme venant à la villa Altieri sans l’y trouver, tout le courage dont elle faisait montre pour lutter contre ses propres maux faiblit à l’idée de ceux que son amant avait dû endurer. La cloche du soir l’ayant avertie, elle se rendit à l’office avec sœur Marguerite ; et, de là, elle revint dans sa chambre où sœur Olivia ne tarda pas à la rejoindre. Celle-ci lui rapporta, avec un mélange de franchise et de discrétion, ce qui s’était passé entre elle et l’abbesse. Le résultat de cet entretien fut que la supérieure avait autant d’obstination que sa prisonnière montrait de fermeté.

— Quelle que soit votre détermination, dit sœur Olivia, je vous conseille sérieusement de montrer à l’abbesse quelque complaisance et de lui laisser espérer que vous pourrez céder un jour, sans quoi elle pourrait se porter envers vous aux dernières extrémités.

— Et quelles extrémités plus redoutables, demanda l’orpheline, que l’alternative qu’on me propose ? Pourquoi m’abaisserais-je à une lâche dissimulation ?

— Pour vous dérober, répondit tristement sœur Olivia, aux traitements injustes et cruels qui vous attendent.

Pendant qu’elle parlait ainsi, ses yeux se remplirent de larmes. Elena, surprise de cette extrême douleur, conjura son amie de s’expliquer.

— Ne m’en demandez pas davantage, répliqua sœur Olivia. Qu’il vous suffise de savoir que les conséquences d’une résistance ouverte seraient terribles pour vous. Votre imagination ne peut vous peindre les horreurs du… Mais, ma chère enfant, je veux vous sauver ; et le seul moyen pour moi d’y parvenir, c’est de vous trouver moins éloignée, en apparence, de consentir à ce que l’on vous demande.

Elena, les yeux fixés sur la religieuse, fut frappée d’un soupçon étrange. Elle douta un moment de la sincérité de sœur Olivia et supposa que celle-ci voulait la faire tomber dans les pièges de l’abbesse. Une telle pensée était pour elle un supplice plus cruel que tous les autres, mais un seul regard jeté sur sœur Olivia suffit pour dissiper ses craintes, et elle reprit après un long silence :

— Quand je pourrais me décider à tromper, quel profit m’en reviendrait-il ? Je suis au pouvoir de l’abbesse laquelle mettra bientôt ma sincérité à l’épreuve. Découvrant à la fin ma dissimulation, sa vengeance n’en sera que plus cruelle.

— Croyez-moi, reprit sœur Olivia, l’essentiel est de gagner du temps. Si l’abbesse vous croit disposée à prendre le voile, elle vous accordera un délai et, durant ce répit, qui sait quelles circonstances peuvent changer votre situation ? … Mais écoutez : la cloche sonne ; on se rassemble chez l’abbesse pour recevoir sa bénédiction du soir. Mon absence serait remarquée. Bonsoir, chère sœur ; réfléchissez à ce que je vous ai dit, et considérez, je vous en supplie, que la résolution que vous allez prendre décidera de votre destinée.

La religieuse prononça ces mots avec un accent si marqué et en les accompagnant d’un regard si expressif qu’Elena désira et craignit tout à la fois de la faire s’expliquer davantage. Mais avant qu’elle fût revenue de sa surprise, sœur Olivia avait quitté la chambre.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 95-106).
◄  Conclusion

Vivaldi et son domestique, ainsi enfermés dans la chambre souterraine de la forteresse de Paluzzi, la nuit qui suivit l’enlèvement d’Elena, réunirent tous leurs efforts pour ébranler tantôt la porte et tantôt la fenêtre grillée. Mais ils n’en purent venir à bout et bientôt, leur flambeau consumé les ayant laissés dans l’obscurité, ils s’abandonnèrent au désespoir. Les paroles du moine, qui semblaient annoncer qu’Elena n’était plus, revinrent assiéger l’esprit de Vivaldi. Paolo, couché près de lui et non moins abattu, n’avait plus de distraction ni de consolation à lui offrir ; il laissait même échapper des lamentations sur l’affreux genre de mort qui allait être le leur et maudissait l’obstination qui les avait amenés dans ces caveaux où bientôt ils souffriraient les tortures de la faim. Il se livrait à ces lugubres doléances, dont son maître absorbé n’entendait pas un mot, quand tout à coup il s’interrompit.

— Monsieur, dit-il, qu’y a-t-il donc là-bas ? Ne voyez-vous rien ? Je distingue un peu de jour ; il faut voir ce que c’est.

Il se leva et s’avança du côté d’où venait la clarté. Quelle fut sa joie lorsqu’il reconnut qu’elle entrait par la porte même de la chambre ! Cette porte, refermée sur eux le soir précédent, était maintenant entrouverte sans qu’on eût entendu tirer les verrous ! Paolo la poussa tout à fait, sortit avec Vivaldi qui l’avait aussitôt suivi, et tous deux, remontant l’escalier, se retrouvèrent un moment après à l’air libre, dans la première cour de la forteresse où régnait une solitude complète. Ils arrivèrent enfin sous la grande voûte avant le lever du soleil, respirant à peine et n’osant croire à leur délivrance. Ils s’arrêtèrent un moment pour reprendre haleine. La première pensée de Vivaldi, qui sentit ses alarmes se dissiper, fut de courir à la villa Altieri, malgré l’heure matinale, et d’y attendre le lever de quelqu’un de la maison. Ils en prirent donc la route. Paolo, fou de joie à l’idée de ne plus se voir exposé à mourir de faim, se perdait en conjectures sur les causes de cette captivité passagère ; Vivaldi ne pouvait guère l’aider à en trouver l’explication. Mais ce qu’il y avait de certain, c’est qu’ils n’étaient pas tombés dans un repaire de voleurs ; pourtant, le jeune homme cherchait vainement qui pouvait avoir eu intérêt à le retenir une nuit, pour le relâcher ensuite. En entrant dans le jardin, il fut surpris de voir que plusieurs des jalousies étaient ouvertes ; mais son étonnement se changea en terreur quand, en approchant du portique, il entendit des gémissements qui semblaient venir de l’intérieur ; il appela et reconnut la voix éplorée de Béatrice. La porte était fermée. Il s’élança, suivi de Paolo, par une des fenêtres, et trouva la pauvre femme attachée à un pilier. Ce fut d’elle qu’il apprit qu’Elena avait été enlevée durant la nuit par des hommes armés. À cette nouvelle, il demeura comme frappé de stupeur et ne sortit de cet état que pour poser cent questions à Béatrice, sans lui donner le temps de répondre à une seule. Lorsque enfin il put prendre sur lui de l’écouter, il apprit que les ravisseurs étaient au nombre de quatre, qu’ils étaient masqués et que deux autres l’avaient liée, elle, à un pilier, en la menaçant de mort si elle poussait un seul cri. Vivaldi, ayant repris un peu de son sang-froid, crut deviner les auteurs de la double affaire de la nuit précédente. C’était sa famille sans doute qui avait fait enlever Elena, pour prévenir l’union projetée, et qui l’avait lui-même fait attirer et retenir dans la forteresse, afin de l’empêcher de mettre obstacle au rapt de la jeune fille. Il demeura aussi persuadé que Schedoni était le moine qui l’avait poursuivi avec tant d’acharnement, et qui était à la fois conseiller de sa mère, messager de malheur et exécuteur de ses propres prédictions. « Quel autre que ce Schedoni, se disait-il, peut être si bien instruit de tout ce qui me touche ? Quel autre peut avoir intérêt à s’opposer à mes desseins, stimulé par la promesse d’une riche récompense ? » Mais, quoiqu’il pût en être de la complicité de Schedoni, il n’était pas douteux pour Vivaldi qu’Elena n’eût été enlevée sur l’ordre de sa famille. Pensant cela, il retourna à Naples impatient d’avoir de son père ou de sa mère des éclaircissements sur cette aventure.

Il obtint d’abord une entrevue du marquis. Il se jeta à ses pieds en le suppliant de faire ramener Elena chez elle. Mais la surprise naturelle et nullement jouée du vieux gentilhomme fit tout de suite voir à Vivaldi que son père ignorait tout des mesures prises contre la jeune fille.

— Quelque mécontentement que m’inspire votre conduite, dit le marquis, je croirais mon honneur entaché si j’appelais à mon aide l’artifice et la violence. J’ai vivement désiré rompre l’union que vous avez projetée ; mais, pour y parvenir, je dédaigne tout autre moyen que l’exercice de mon autorité. Si vous persistez dans votre résolution, je ne la combattrai qu’en vous avertissant des conséquences fâcheuses qu’entraînerait pour vous votre désobéissance. Et, de ce moment je ne vous reconnaîtrais plus pour mon fils.

Cela dit, il sortit et Vivaldi ne fit aucun effort pour le retenir. Ces menaces étaient terribles, sans doute, mais ce qui occupait alors la pensée du jeune homme ce n’était pas l’avenir ; c’était le présent : la perte d’Elena. Cet intérêt pressant le conduisit chez sa mère. Cette seconde épreuve fut bien différente de la préc édente. Le regard de Vivaldi, rendu plus pénétrant par l’amour et la jalousie, plongea jusqu’au fond du cœur de la marquise, en dépit de la dissimulation de celle-ci, et le fils démêla autant d’hypocrisie chez sa mère qu’il avait reconnu de franchise chez son père. Mais pouvait-il en attendre plus ?

Restait à rechercher la part de Schedoni dans ces complots. Qu’il eût concouru à l’enlèvement d’Elena, Vivaldi n’en doutait pas ; mais il était moins assuré que ce fût le moine des ruines de Paluzzi. En sortant de chez la marquise, il se rendit au couvent de Spirito Santo et demanda le père Schedoni. Le frère qui lui ouvrit lui dit que ce religieux était dans sa cellule, et il lui en indiqua la porte, qui donnait sur le dortoir.

Vivaldi arriva au dortoir sans avoir rencontré âme qui vive, mais en y entrant il entendit une voix plaintive qui semblait venir de la porte qu’on lui avait indiquée. Il frappa doucement, et le silence se rétablit. Il frappa de nouveau et, comme personne ne répondait, il se hasarda à ouvrir la porte ; il parcourut des yeux la cellule, où ne pénétrait qu’un jour sombre, et n’y vit personne. La chambre n’avait guère d’autre meuble qu’un matelas, une chaise, une table, un crucifix, quelques livres de dévotion – dont un ou deux imprimés en caractères inconnus – et divers instruments de pénitence, ou plutôt de torture, dont la vue fit frémir Vivaldi quoiqu’il n’en connût qu’imparfaitement l’usage. Il redescendit dans la cour. Là, le frère portier lui dit que, si le père Schedoni n’était pas dans sa chambre, il devait être à l’église.

— L’avez-vous vu rentrer hier soir ? demanda brusquement Vivaldi.

— Oui, sans doute, répondit le frère avec quelque surprise. Il est rentré pour les vêpres.

— En êtes-vous bien sûr, mon ami ? Êtes-vous certain qu’il ait couché au couvent la nuit dernière ?

— Et qui êtes-vous, monsieur, dit le frère scandalisé, pour me poser une pareille question ? Vous ignorez apparemment les règles de notre maison : sachez qu’un religieux ne peut passer la nuit hors du couvent sans encourir une peine sévère. Or, le père Schedoni est plus incapable que qui que ce soit de violer ainsi les lois de la communauté. C’est un de nos plus pieux cénobites ; il en est peu qui puissent marcher sur ses traces dans la voie de la pénitence. C’est un saint. Lui ! passer la nuit dehors ! Allez, monsieur, c’est à l’église que vous le trouverez.

Vivaldi ne s’arrêta pas à répondre, mais il traversa la cour en se disant, pensant à Schedoni : « Hypocrite ! je saurai te démasquer. » L’église était déserte comme la cour, et il y régnait un morne silence. Alors qu’il marchait le long d’un des bas-côtés, il aperçut, à la demi-clarté que laissaient passer les vitraux de couleur, un religieux debout et immobile. Il s’avança vers lui. Le moine, sans l’éviter, sans même détourner les yeux pour voir qui s’approchait, demeura dans la même attitude. Sa taille élevée et sa figure maigre rappelaient Schedoni ; et Vivaldi, regardant avec attention, reconnut, sous le capuchon baissé, la physionomie dure et pâle du confesseur.

— Enfin, mon père, je vous trouve ! lui dit-il. Je voudrais vous parler en particulier, et ce lieu n’est pas convenable à notre entretien.

Schedoni ne répondit rien, et Vivaldi, le regardant de nouveau, remarqua que ses traits étaient comme pétrifiés et ses yeux obstinément fixés vers le sol. On aurait dit que les paroles qu’il lui avait adressées ne parvenaient pas jusqu’à son esprit. Le jeune homme éleva la voix et répéta ce qu’il venait de dire, mais sans plus de succès que la première fois : pas un muscle du visage du religieux n’avait frémi.

— Que signifie cette comédie ? s’écria le jeune homme impatienté. Votre calme affecté ne vous sauvera pas. Vous êtes découvert, et vos artifices me sont connus. Faites sur-le-champ ramener Elena Rosalba chez elle, ou dites-moi le lieu où vous l’avez fait conduire.

Schedoni garda le même silence et la même impassibilité. Le respect pour son caractère religieux et pour le lieu où il se trouvait empêcha seul Vivaldi de porter la main sur le moine pour le forcer à répondre. Mais il laissa éclater son indignation.

— Je sais maintenant, vous dis-je, reprit-il, que vous êtes l’auteur de tous mes maux. C’est vous qui m’avez prédit tant de malheurs qui ne se sont que trop réalisés ; c’est vous qui m’avez annoncé la mort de la signora Bianchi.

Le moine tressaillit et fronça les sourcils.

— C’est vous qui m’avez appris le départ d’Elena, qui m’avez attiré dans la prison de la forteresse de Paluzzi. Ah ! je vous connais et je vous ferai connaître au monde. Je vous arracherai le masque d’hypocrisie qui vous couvre et je révélerai à tout votre ordre vos odieuses manœuvres.

Schedoni avait repris son calme habituel. La vue de ce maintien paisible et de ces regards baissés exaspéra le jeune homme.

— Malheureux ! s’écria-t-il, rends-moi Elena. Dis-moi au moins où elle est. Parle ! Ah ! je te forcerai bien à parler !

Comme il exhalait ainsi sa colère en accents et en gestes passionnés, plusieurs religieux furent attirés par le bruit. En voyant la violence du jeune homme opposée à la tranquillité de Schedoni, l’un d’eux s’avança et, retenant Vivaldi par son habit :

— Que faites-vous ? lui dit-il. Ne voyez-vous pas la sainte méditation dans laquelle il est plongé ? Sortez de l’église pendant que vous le pouvez encore ; vous ne savez pas à quel traitement vous vous exposez.

— Je ne sortirai pas d’ici, répondit Vivaldi, avant que cet homme n’ait répondu à mes questions. Je le répète : où est Elena Rosalba ?

Et comme le confesseur demeurait toujours impassible :

— Ceci passe toute croyance ! s’écria le jeune homme. Il n’y a pas de patience qui puisse y tenir. Parle, réponds-moi : connais-tu le couvent de Santa Maria del Pianto ? Connais-tu le confessionnal des Pénitents Noirs ? Te souviens-tu de cette terrible soirée où un crime y fut confessé ?…

Schedoni poussa un cri terrible et, fixant sur Vivaldi un regard dont la rage eût voulu être mortelle :

— Loin d’ici ! s’écria-t-il, loin d’ici, sacrilège jeune homme ! Frémis des suites de ton impiété !

Puis il s’éloigna brusquement du côté du cloître, et disparut comme une ombre. Vivaldi voulut le suivre, mais il fut arrêté par les moines qui l’entouraient. Irrités par ses discours, ceux-ci le menacèrent, s’il ne sortait du couvent à l’instant même, de l’y retenir, de l’y emprisonner et de lui faire subir les châtiments réservés à quiconque insulte un religieux et le trouble dans ses pratiques de pénitence. Et comme il résistait :

— Conduisons-le au père abbé, s’écria un moine furieux. Jetons-le dans la prison.

Mais, puisant des forces dans son indignation, Vivaldi se tira de leurs mains, sortit de l’église et s’élança dans la rue.

Il arriva chez lui dans un état digne de pitié. Un étranger l’aurait plaint, mais sa mère se montra insensible. Elle triomphait au contraire du succès des plans concertés avec son confesseur et secondés par l’abbesse de San Stefano, avec qui elle était liée. Quelle apparence dès lors qu’elle se laissât toucher par les larmes de son fils et qu’elle renonçât à une entreprise si bien conçue et si heureusement engagée ? Vivaldi le comprit et quitta la marquise dans un état d’abattement voisin du désespoir.

Paolo rendit compte à son maître de l’inutilité de ses tentatives pour retrouver les traces d’Elena, et le jeune homme passa le reste du jour dans une extrême agitation. Ne pouvant demeurer en place, il sortit le soir sans savoir où il porterait ses pas et se trouva bientôt au bord de la mer, sur le chemin de la villa Altieri. Quelques pêcheurs et quelques lazzaroni se tenaient sur la plage en attendant le retour des barques de Santa Lucia. Vivaldi, les bras croisés, son chapeau rabattu sur ses yeux, suivait les bords de la baie, écoutant le murmure des flots qui venaient se briser à ses pieds, sans presque avoir conscience de ce qu’il voyait, abîmé comme il l’était dans ses rêveries mélancoliques. Il se rappelait combien de fois, près d’Elena, il avait joui de ce même spectacle qui s’offrait alors à ses regards, et le contraste de ce souvenir avec sa situation présente le jeta dans toutes les angoisses du désespoir. Il s’accusait de son inaction, pourtant bien involontaire, et quoiqu’il ne sût dans quelle direction se hasarder pour chercher sa bien-aimée, il résolut de quitter Naples et de ne pas rentrer dans le palais de son père jusqu’à ce qu’il eût arraché Elena à ses ravisseurs. Il accosta des pêcheurs qui causaient ensemble et demanda si l’on voudrait bien lui louer un bateau pour longer la côte ; car il supposait qu’Elena, enlevée de la villa Altieri, avait dû être conduite par eau à quelque couvent situé sur la baie.

— Je n’ai qu’un bateau, répondit un des pêcheurs, et il est retenu ; mais mon camarade peut faire votre affaire. Eh ! Carlo, cria-t-il, peux-tu prendre monsieur dans ton petit bateau ?

Le camarade Carlo ne répondit pas : il pérorait à ce moment au milieu d’un groupe qui l’écoutait avec attention. Vivaldi, en s’approchant, fut frappé de sa véhémence.

— Je te répète, disait-il à l’un de ses auditeurs qui semblait sceptique, que je connais parfaitement la maison ; j’y portais du poisson deux fois par semaine. C’étaient de braves gens et j’ai reçu d’eux quelques bons ducats. Mais, comme je vous le disais, quand je frappai à la porte, j’entendis de grands gémissements et je reconnus la voix de la femme de charge qui criait en appelant au secours. Mais je n’y pouvais rien, la porte était fermée. Et pendant que j’allais chercher le vieux Bartoli pour m’aider, voilà qu’un beau cavalier arrive, saute par la fenêtre et libère la vieille. J’ai vu ça de loin. C’est ainsi que j’ai su toute l’histoire.

— Quelle histoire ? demanda Vivaldi en s’avançant. Et de qui parlez-vous ?

— Eh ! pardieu ! voilà mon jeune homme ! dit le pêcheur en le dévisageant. C’est bien vous que j’ai vu là, c’est vous qui avez délié Béatrice !

Vivaldi, voyant qu’il était question de l’aventure de la villa Altieri, interrogea vivement ces hommes sur la route qu’avaient prise les ravisseurs, mais il n’en put rien tirer de satisfaisant.

— Je ne m’étonnerais pas, dit un lazzarone, jusqu’alors étranger à la conversation, que le carrosse qui a passé à Bracelli dans la même matinée, et dont les stores étaient baissés malgré la chaleur, fut celui-là même qui emportait la jeune dame enlevée.

Ce trait de lumière ranima Vivaldi qui recueillit toutes les informations possibles sur cette voiture, sans rien apprendre de plus que ce qu’on venait de lui dire. Il résolut de se rendre à Bracelli, où sans doute le maître de poste lui fournirait de nouveaux renseignements. Dans ce dessein, il retourna à la maison de son père pour attendre le retour de Paolo qu’il voulait emmener avec lui. Débordant d’espoir, malgré les faibles chances de succès qui s’offraient à lui, il ne tarda pas plus longtemps à se mettre en campagne.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 106-121).
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Quoique Schedoni méritât bien les traitements dont Vivaldi l’avait accablé, il n’était pas homme à les supporter impunément. Ce qui l’avait surtout blessé au cœur, c’étaient quelques traits relatifs à sa vie passée. C’était là ce qui l’avait forcé à quitter brusquement l’église. Et, à en juger par son effroi, il eût probablement cherché à ensevelir ce fatal secret dans la tombe avec Vivaldi, s’il n’eût redouté le ressentiment de la famille du jeune homme.

Depuis ce moment-là, il n’avait pas pris un instant de repos, à peine un peu de nourriture, et il s’était tenu constamment prosterné au pied du grand autel. Les personnes dévotes s’arrêtaient en le voyant et admiraient sa ferveur. Ceux des religieux qui le haïssaient pour son orgueil, ou qui l’enviaient pour sa réputation de sainteté, souriaient dédaigneusement et passaient outre. En apparence insensible à cette admiration et à ce dédain, Schedoni semblait oublier ce monde terrestre et s’élever

d’avance à une vie meilleure. Les tourments de sa conscience et ses mortifications avaient fait de lui un spectre plutôt qu’un homme. Son visage était blême, ses traits décomposés, ses yeux caves et presque sans regard ; et pourtant son air et son maintien attestaient encore une énergie extraordinaire et en quelque sorte surhumaine.

Il n’était pas encore remis du choc violent qu’il avait reçu, lorsqu’il fut mandé au palais Vivaldi par la marquise. Il s’empressa de s’y rendre, dans l’espoir de trouver là quelque moyen de se venger. Quand il entra, la marquise tressaillit, frappée de l’altération de son visage. Elle le fit asseoir, et l’instruisit de l’absence de Vivaldi qui, sans doute, avait découvert le lieu de la retraite d’Elena et les auteurs de son enlèvement.

Schedoni avait ses raisons pour ne pas penser comme elle ; mais il lui annonça qu’il ne fallait plus attendre aucune soumission d’un jeune homme qui avait oublié tous les principes de la religion au point d’en insulter les ministres dans l’accomplissement même de leurs pieux devoirs. Alors il raconta la conduite de Vivaldi dans l’église de Spirito Santo, exagéra les circonstances qui lui étaient défavorables, en inventa d’autres, et fit du tout un tableau d’impiété monstrueuse. La marquise indignée s’en remit, sur la conduite à tenir, aux nouveaux conseils du confesseur, et celui-ci entrevit dès lors l’éclatante vengeance qu’il méditait. Quant au marquis, il demeura étranger aux complots de sa femme et du moine. L’amour paternel commençait à revivre dans son cœur et à combattre l’orgueil de la naissance. Aussi, l’absence prolongée de son fils lui causait-elle de vives inquiétudes.

Cependant, Vivaldi errait de ville en ville, recherchant partout les traces d’Elena. Les gens de la poste de Bracelli lui apprirent qu’un carrosse semblable à celui qu’il dépeignait avait changé de chevaux, tel jour, à telle heure, et pris la route de Morgagni. Vivaldi se rendit en hâte dans cette ville ; mais là, il perdit la piste : le maître de poste ne se rappelait aucune circonstance qui pût le guider et le chemin, se divisant, allait alors dans plusieurs directions. Vivaldi n’avait plus qu’à en suivre une au hasard ; mais comme il était probable qu’Elena avait été conduite dans quelque couvent, il résolut de faire des recherches aux environs de tous ceux qui se trouvaient sur sa route. Déjà il avait parcouru certains sites sauvages des Apennins, qui semblaient abandonnés aux bandits par les honnêtes gens. Même là cependant, au milieu de déserts inaccessibles, il avait trouvé quelques communautés religieuses, entourées de petits hameaux, sortes d’oasis perdues au milieu des montagnes et des forêts. Il en était à la septième journée de son voyage, lorsqu’il s’égara dans les bois de Ruggieri. Le jour tombait, et Vivaldi commençait à perdre courage ; mais Paolo, toujours gai, vantant l’ombre et la fraîcheur des lois, lui représentait qu’après tout, s’ils étaient obligés de passer la nuit là, ils pourraient grimper sur un châtaignier et trouver entre ses branches un logement plus propre et plus sain qu’une chambre d’auberge. Tout à coup, ils entendirent dans le lointain un bruit d’instruments et de voix. Ne pouvant rien distinguer dans le crépuscule, ils s’acheminèrent du côté d’où venaient les sons et reconnurent bientôt des chants d’église.

— Nous sommes près d’un couvent, dit Paolo, c’est l’office du soir.

— Ne vois-tu pas, demanda Vivaldi, quelque bâtiment ou quelque pointe de clocher ?

— Je ne vois rien, monsieur, et cependant nous approchons.

Les chants cessèrent à ce moment ; mais des bruits d’un autre genre attirèrent les voyageurs vers une clairière où une troupe de moines pèlerins couchés sur le gazon causait et riait, pendant que chacun d’eux tirait des provisions de sa besace et les étendait devant lui. Celui qui paraissait être le supérieur, assis au milieu de ses compagnons, leur prodiguait plaisanteries et contes joyeux et recevait d’eux, en échange, quelque partie du contenu des sacs. C’était la gaieté d’une partie de plaisir plutôt que le recueillement d’un saint pèlerinage. Vivaldi s’avança alors et s’adressa au chef de cette troupe pour lui demander son chemin. Celui-ci, voyant un jeune homme bien vêtu, distingué, accompagné d’un domestique, l’invita à s’asseoir à sa droite et à partager le souper de la caravane. Vivaldi accepta l’invitation, et Paolo, après avoir attaché les chevaux à un arbre, s’occupa aussi de l’agréable soin de se réconforter. Pendant que son maître s’entretenait avec le chef, il captiva par sa gaieté et ses lazzi l’attention de toute la troupe, qui convint n’avoir jamais vu meilleur compagnon ni plus drôle. Et tous lui témoignèrent le désir de l’emmener avec eux visiter les chapelles d’un couvent de carmélites qui était le but de leur voyage. Quand Vivaldi entendit parler d’un monastère de religieuses éloigné seulement d’une demi-lieue, il décida d’accompagner les pèlerins ; car il était possible, pensait-il, qu’Elena fût enfermée dans ce couvent. Il se mit donc en marche avec les pèlerins, après avoir donné son cheval au père directeur. Il était nuit close quand ils atteignirent le village où ils devaient se reposer. Avant d’y entrer, ils s’arrêtèrent pour se ranger en procession ; et le supérieur, mettant pied à terre, entonna un cantique que toute la troupe reprit en chœur. Les paysans, attirés par cette musique bruyante, vinrent au-devant d’eux et les conduisirent à leurs chaumières où ils reçurent la plus respectueuse hospitalité. Vivaldi passa une nuit fort agitée, impatient de voir se lever le jour qui allait peut-être lui rendre son Elena. Pour se dérober au soupçon, il chargea Paolo de lui procurer un habit de pèlerin et, de grand matin, il se mit en route avec les autres.

Bientôt, le couvent, ses vieux murs et leurs créneaux se montrèrent à travers les arbres. Arrivé aux premières grilles, l’émotion de Vivaldi s’accrut à la vue du cloître silencieux et désert. Son capuchon baissé sur son visage, il s’avança avec ses compagnons vers l’église, édifice majestueux détaché du reste des bâtiments. Les sons de l’orgue, mêlés à des voix graves, s’élevaient le long des voûtes en une harmonie solennelle, comme on en entend aux grandes fêtes dans les églises de Sicile. Puis, tout à coup, la musique cessa pour faire place au glas d’une cloche, pareil à celui qui accompagne l’agonie des mourants ; et dans le lointain des voix de femmes répondirent à ces sons lugubres par des chants pleins de mélancolie. Le jeune homme s’approcha du chœur dont le sol était jonché de fleurs et de branches de palmiers. Un tapis de velours noir recouvrait les marches de l’autel où se tenaient plusieurs prêtres, attendant en silence. Partout on voyait les apprêts d’une cérémonie, et l’assistance était muette et recueillie. Cependant les chants se rapprochaient de plus en plus, Vivaldi aperçut une longue file de religieuses qui s’avançaient en procession. À leur tête, il distingua l’abbesse, vêtue de ses habits de cérémonie, la crosse en main, marchant avec une dignité orgueilleuse qui n’était pas sans grâce. Après elle venaient, suivant leur rang d’ancienneté, les sœurs de la communauté, puis les novices portant des cierges et entourées d’autres religieuses, vêtues d’un habit différent. Vivaldi, le cœur palpitant, demanda à un moine, qui était près de lui, quelle cérémonie se préparait.

— C’est une procession, lui répondit-on. Vous n’ignorez pas que c’est dans ce bienheureux jour de la fête de Notre-Dame, patronne du couvent, que les jeunes filles qui veulent se consacrer à Dieu prononcent leurs vœux.

— Et, je vous prie, demanda Vivaldi avec une émotion mal contenue, quel est le nom de la novice qui va prendre le voile noir ?

Le moine, l’observant avec curiosité, lui répondit :

— Je ne sais pas son nom. Mais tenez, c’est celle qui est à la droite de madame l’abbesse et qui s’appuie sur le bras d’une de ses compagnes. Elle a un voile blanc, et elle est plus grande que celles qui l’entourent.

Vivaldi fixa sur la novice un regard plein d’anxiété. Soit illusion de son imagination, soit ressemblance réelle, il crut reconnaître Elena et s’efforça vainement de percer le voile qui recouvrait ses traits. La cérémonie commença par une exhortation pathétique du père abbé, directeur d’un couvent voisin ; puis la novice, toujours voilée, s’agenouilla devant lui et prononça ses vœux. Vivaldi y prêta toute son attention ; mais c’était une voix faible et tremblante dont il ne put distinguer le caractère. Pourtant, pendant la suite du service, il lui sembla reconnaître, parmi les chants religieux, ces suaves accents qui naguère, dans l’église de San Lorenzo, avaient pour la première fois captivé son oreille et son cœur. Il écouta de nouveau, sans presque oser respirer, et demeura persuadé qu’il ne se trompait pas. Aussi quel fut son trouble, lorsque le père abbé se mit à détacher le voile blanc de la novice pour y substituer le voile noir ! Il eut grand-peine à ne pas se trahir en s’avançant… Mais le voile blanc ôté, il ne vit qu’un visage inconnu : ce n’était pas son Elena Il respira, et reprit assez de sang-froid pour suivre le reste de la cérémonie La même voix qui l’avait déjà frappé se fit encore entendre ; le timbre en était ému et mélancolique ; il n’en ressentit que mieux la magique influence. Puis une seconde cérémonie commença, et Vivaldi apprit qu’on allait recevoir une novice. Une jeune personne, soutenue par deux religieuses, s’approcha de l’autel en chancelant. Le prêtre allait commencer l’exhortation accoutumée, lorsqu’elle écarta elle-même son voile et, laissant voir un visage où la douleur était mêlée à une douceur angélique, elle leva au ciel des yeux mouillés de larmes et fit signe de la main qu’elle voulait parler. Ô surprise ! C’était Elena !

Elle éleva la voix et, prévenant le prêtre :

— Je proteste et déclare, dit-elle, en présence de tous les assistants, que j’ai été traînée ici malgré moi pour prononcer des vœux que mon cœur repousse. Je proteste…

Une rumeur immense l’interrompit et, au même instant, Vivaldi s’élança vers l’autel. Elena jeta sur lui un regard égaré, puis, frappée de saisissement, elle tomba évanouie dans les bras des religieuses qui l’entouraient. Mais celles-ci ne purent empêcher Vivaldi de s’approcher d’elle. Ses angoisses en la voyant presque sans vie, l’amour déchirant avec lequel il l’appela par son nom émurent de compassion les religieuses elles-mêmes. Surtout sœur Olivia qui s’empressait plus que toute autre auprès de sa jeune amie.

Elena, en reprenant ses sens, rencontra le regard de Vivaldi fixé sur elle ; à son tour, l’expression de ses yeux lui fit comprendre qu’elle n’était pas changée pour lui. Elle demanda cependant à se retirer et, aidée par sœur Olivia et Vivaldi, elle se préparait à quitter l’église, quand l’abbesse donna ordre que le jeune étranger lui fût envoyé. Vivaldi n’était pas disposé à obéir à cette injonction ; mais il céda aux prières de sœur Olivia et de son amie, adressant à Elena un adieu qui ne devait pas, croyait-il, les séparer pour longtemps. Il se rendit au parloir de l’abbesse. Il n’était pas sans quelque espoir d’éveiller chez elle des idées de justice et d’humanité ; mais il reconnut bientôt à quelle femme il avait affaire. L’orgueil froissé de la supérieure, d’accord avec ses principes rigides, étouffait dans son cœur tout autre sentiment. Elle commença son sermon en exprimant l’amitié qui la liait depuis longtemps à la marquise et le regret de voir le fils d’une personne si estimable oublier ses devoirs et l’honneur de son nom jusqu’à vouloir s’allier à une fille de si basse extraction. Et elle conclut par une sévère réprimande sur la hardiesse qu’il avait eue de troubler la paix d’une maison religieuse et d’apporter le scandale jusqu’au pied du sanctuaire.

Vivaldi eut la patience d’écouter jusqu’au bout ces considérations morales sortant de la bouche d’une femme qui, en ce moment même, violait les lois les plus sacrées de la justice, en séquestrant une orpheline qu’elle condamnait de son autorité privée à une éternelle réclusion. Mais quand l’abbesse en vint à parler d’Elena comme d’une criminelle qui, en se refusant aux vœux qu’on lui demandait, avait encouru un châtiment sévère, le jeune homme ne fut plus maître de lui et ne cacha à la prétendue sainte femme ni son mépris ni son indignation. À cette sortie imprudente, elle répondit par des menaces. Vivaldi, en la quittant, crut trouver un secours dans l’abbé dignitaire, supérieur dont le crédit, sinon l’autorité, pourrait adoucir la rigueur de l’abbesse. Mais la douceur et l’amabilité qu’on lui avait vantées chez ce personnage tenaient à une sorte de faiblesse qui leur étaient le caractère de vertus. Ou, plutôt, il n’avait que des qualités privées, insuffisantes en pareille circonstance. La peur qu’il avait de se compromettre lui fit écouter, avec une sorte d’impatience, les plaintes mesurées de Vivaldi, et il s’excusa sur le peu d’autorité qu’il avait en des matières qui étaient du ressort de l’administration intérieure des couvents de femmes. Éconduit de la sorte, Vivaldi renonça à tenter de nouveaux efforts sur un tel esprit, endurci par l’égoïsme de la prudence, et résolut de recourir à des moyens détournés qui répugnaient à son cœur loyal ; mais c’étaient les seuls qui lui restaient pour sauver l’innocente victime des préjugés de son orgueilleuse famille.

Elena, retirée dans sa cellule, était en proie à mille sentiments contradictoires de joie, de tendresse et d’inquiétude. Si Vivaldi, qui avait heureusement découvert le lieu de sa prison, réussissait à l’en tirer, il fallait donc qu’elle se remît entre ses mains, démarche que son attachement scrupuleux aux lois de la bienséance ne lui laissait envisager qu’avec effroi. Elle sentait aussi se réveiller ses anciennes répugnances à l’idée de s’introduire, ou par force ou par ruse, dans le sein d’une famille qui la repoussait. Mais, d’un autre côté, tant d’amour, tant de dévouement chez Vivaldi, seraient-ils payés d’une éternelle résistance, et la tendre affection qu’elle avait vouée à un amant si digne de son choix lui permettrait-elle jamais de renoncer à lui sans mourir ? Au milieu de ses perplexités, sœur Olivia lui apporta de tristes nouvelles ; elle l’instruisit des résolutions obstinées de l’abbesse et du départ de Vivaldi. Elena sentit alors combien ses autres chagrins étaient faibles auprès de cette nouvelle douleur. La monstrueuse violence exercée contre elle la dispensait de tout devoir envers une famille implacable, mais cette réflexion tardive ne pouvait lui être d’aucun secours dans la situation où elle se trouvait. Sœur Olivia lui montra dans ces circonstances un intérêt plus qu’ordinaire, au point que ses yeux se remplissaient de larmes lorsqu’elle les arrêtait sur sa jeune amie ; et telle était enfin son émotion, qu’Elena ne put la remarquer sans surprise, mais elle avait trop de discrétion, outre qu’elle était trop absorbée par ses chagrins, pour demander à sœur Olivia aucune explication.

L’orpheline, brisée par tant d’impressions diverses, était assise près de la fenêtre de la tourelle, insensible cette fois au spectacle d’un beau soleil couchant, lorsque les sons d’une flûte se firent entendre au milieu des rochers dont les pics aigus faisaient face à la tour. Elle tressaillit ; les sons, en s’affaiblissant par degrés, semblaient peindre l’abattement de plus en plus profond de l’âme ; puis le chant se ranimait insensiblement pour exprimer une plainte douloureuse. Au goût exquis de la phrase musicale, au sentiment qui l’inspirait, Elena crut reconnaître Vivaldi. En regardant avec plus d’attention elle distingua comme une forme humaine suspendue à la pointe d’un rocher. Elle trembla, désirant que ce ne fût pas lui, tant le danger lui paraissait terrible, mais bientôt son incertitude fut dissipée : c’était bien sa voix qu’elle entendait. Vivaldi avait appris d’ un frère lai, gagné par Paolo, qu’Elena se montrait souvent à la fenêtre de cette tour et, dans l’espoir de lui parler, il s’était hasardé sur ces cimes de rocs au péril de sa vie. Elena, saisie d’effroi, refusait de l’écouter ; mais il ne voulut pas s’éloigner avant de lui avoir communiqué un plan qu’il avait formé pour la délivrer. Il la conjura de se rendre, s’il lui était possible, au parloir à l’heure du souper ; et il lui expliqua en peu de mots ses espérances, fondées sur les circonstances suivantes.

L’abbesse, selon l’usage adopté dans les grandes fêtes, donnait une collation au père abbé et à ceux des religieux qui l’avaient assistée dans la célébration de l’office. Un concert devait en même temps être exécuté par les religieuses ; quelques étrangers de distinction, ainsi que plusieurs pèlerins devaient y être admis. Pendant que toute la communauté serait ainsi occupée de plaisirs, il serait facile à Vivaldi, instruit de tous ces détails et aidé par le frère lai Geronimo, de s’introduire dans la salle sous son habit de pèlerin et de se mêler aux spectateurs. Il pressa donc Elena de se rendre dans l’appartement de l’abbesse où il pourrait l’instruire des moyens qu’il aurait trouvés pour favoriser sa fuite. Il y aurait des mules au pied de la montagne pour la conduire soit à la villa Altieri, soit au couvent de Santa Maria della Pietà. Cet espoir de liberté renouvela les diverses émotions d’Elena. Incapable de prendre sur-le-champ une résolution, elle supplia Vivaldi de quitter tout de suite le lieu dangereux où il se trouvait, promettant de faire tous ses efforts pour se rendre au parloir de l’abbesse. Là, elle lui ferait part de sa dernière détermination. Vivaldi comprenait les scrupules qui devaient agiter son âme et l’admirait tout en s’en affligeant. Il ne descendit de son rocher qu’au moment où disparaissaient les dernières clartés du jour. Elena le suivit des yeux autant que le lui permettait l’obscurité, et elle put l’apercevoir, toute tremblante, tantôt marchant le long des précipices, tantôt sautant d’un roc sur l’autre, jusqu’à ce que les bois l’eussent dérobé à sa vue. Alors seulement, elle regagna sa cellule.

À peine y était-elle rentrée, pleine de trouble et d’irrésolution, qu’elle reçut la visite de sœur Olivia. À l’altération des traits de la religieuse, on devinait quelque nouveau sujet d’alarme. Elle s’assura d’abord qu’il n’y avait personne dans le corridor, fit des yeux le tour de la cellule et dit enfin, d’une voix profondément émue :

— Ma chère enfant, mes craintes pour vous ne sont que trop justifiées. Vous êtes perdue, si vous ne venez à bout de vous échapper cette nuit. Je viens d’apprendre que votre conduite de ce matin a été regardée comme un attentat prémédité aux droits et à la dignité de l’abbesse, et qu’elle sera punie de ce qu’on appelle ici l’in pace. Hélas ! pourquoi vous cacherais-je la vérité ? Pourquoi ne vous dirais-je pas que ce que je vous annonce, c’est la mort même. Oui la mort ! car quelqu’un est-il jamais sorti de ce tombeau ?

— La mort ! s’écria Elena, frappée d’horreur.

— Écoutez-moi. Dans la partie la plus reculée du couvent se trouve une chambre souterraine, taillée dans le roc et fermée par des portes de fer, où sont jetées les sœurs coupables de quelque grande faute. Ce châtiment est éternel ; la malheureuse reste là, enchaînée dans l’obscurité, et ne reçoit que les aliments nécessaires pour prolonger sa vie et ses souffrances. Nos registres consacrent le souvenir de cette horrible peine, prononcée le plus souvent contre les religieuses qui, désabusées des illusions d’une fausse vocation ou cloîtrées par l’avarice de leurs parents, avaient été surprises dans une tentative de fuite. J’ai vu moi-même un exemple de cette effroyable rigueur. J’ai vu une de ces infortunées victimes entrer dans cette tombe dont elle ne devait plus sortir. J’ai vu ses tristes restes déposés dans le jardin. Belle comme vous, aimée comme vous, elle a langui pendant deux ans sur la paille, privée même de la faible consolation de converser quelquefois avec nos sœurs au travers de la porte ou du soupirail de son caveau. Un châtiment sévère était réservé à celles qui approcheraient de sa prison avec quelques sentiments de compassion. Je m’y suis exposée, je l’avoue, et je l’ai subi, grâce à Dieu, avec une joie secrète.

Elena se jeta en pleurant dans les bras de la bonne religieuse. Celle-ci reprit après un moment de silence :

— Ne doutez pas, mon enfant, que l’abbesse, jalouse de complaire à la marquise, ne saisisse le prétexte de cette offense pour vous plonger dans cet affreux cachot. Ainsi se trouveront accomplis les desseins de vos ennemis, sans qu’on vous oblige à prononcer des vœux. Hélas ! je ne puis douter que demain ne soit le jour marqué pour ce sacrifice, qui n’a été retardé que par la fête d’aujourd’hui.

Elena ne répondit que par un profond soupir, en cachant son visage dans le sein de son amie. Elle n’hésitait plus, par une vaine délicatesse, à accepter les offres de Vivaldi ; elle craignait seulement qu’il ne pût risquer pour elle que d’inutiles efforts. Sœur Olivia, qui ne se rendait pas bien compte des causes de son silence, lui fit observer que le temps pressait.

— Dites-moi, ajouta-t-elle, comment je puis vous venir en aide ; car j’y suis décidée. Dussé-je m’exposer à une seconde punition.

Émue de cette générosité qu’elle essaya vainement de combattre, Elena finit par confier à sœur Olivia le projet d’entrevue concerté avec Vivaldi et la consulta sur les moyens de le rencontrer au parloir. Cette confidence ranima l’espoir de la religieuse ; elle dit à Elena qu’il fallait non seulement qu’elle se trouvât dans le parloir à l’heure du souper, mais aussi qu’elle assistât au concert où seraient admis plusieurs étrangers, parmi lesquels Vivaldi saurait sans doute se glisser. Elena objecta que l’abbesse pouvait la reconnaître et la faire enfermer sur-le-champ ; à cela sœur Olivia répondit en promettant de lui fournir un habit de religieuse.

— Dans la foule des sœurs qui rempliront l’appartement, le voile baissé, au milieu des soins et des plaisirs d’une fête, il est peu probable, dit-elle, que l’on vous distingue ; et si la supérieure pense à vous, ce sera pour vous croire confinée dans votre cellule. Que l’espérance vous soutienne donc, mon enfant ! Préparez un billet pour instruire Vivaldi de votre assentiment à ses projets et de la nécessité de ne pas perdre un instant pour les exécuter. Peut-être trouverez-vous une occasion pour le lui remettre au travers de la grille.

À ce moment, elles entendirent sonner la cloche qui avertissait les religieuses de se préparer au concert. Sœur Olivia alla chercher un habit et un voile pour Elena, tandis que celle-ci écrivait à Vivaldi le billet qui devait l’instruire de ses dispositions.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 121-138).
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Elena, bien cachée sous l’habit et le voile que sœur Olivia lui avait donnés, descendit dans la salle du concert et se mêla aux religieuses qui y étaient déjà rassemblées. À l’arrivée de l’abbesse, la crainte d’être reconnue s’empara d’elle et son trouble même faillit la trahir ; mais la supérieure, après avoir causé quelques instants avec le père abbé et quelques étrangers de distinction, s’assit dans son fauteuil et le concert commença. Le coup d’œil ne manquait ni d’éclat ni de grandeur. Dans une belle salle voûtée, illuminée par un nombre infini de bougies, cinquante religieuses environ, dont l’uniforme avait autant de grâce que de simplicité, étaient groupées autour de la supérieure au maintien majestueux et sévère et contrastaient avec les têtes vénérables de l’abbé et de ses religieux, placés en dehors de la grille qui coupait la salle en deux parties. Près de l’abbé se tenaient plusieurs étrangers de distinction, vêtus de l’habit napolitain dont la coupe élégante et les couleurs brillantes se détachaient sur l’aspect sombre du costume monastique. Ce côté de la salle attirait toute l’attention d’Elena qui espérait y apercevoir Vivaldi ; mais le concert finit sans qu’elle eût pu le découvrir. On passa dans l’appartement où la collation était préparée, et qui, comme la salle précédente, était divisé par une grille en parloirs intérieurs et extérieurs. L’un pour l’abbesse et ses religieuses ; l’autre pour les révérends pères et les étrangers. Parmi ceux-ci, Elena remarqua un personnage caché sous son chapeau de pèlerin et qui semblait assister à la fête sans y prendre part. Elle crut reconnaître l’air et la démarche de Vivaldi ; mais un reste d’incertitude lui fit attendre quelque nouveau trait de ressemblance. Tandis qu’elle fixait les yeux sur lui, l’étranger se découvrit ; c’était en effet Vivaldi. Le cœur palpitant, et sûre d’être reconnue, elle s’avança vers la grille sans lever son voile. Vivaldi avait laissé sur le rebord un petit papier plié et, avant qu’elle pût elle-même lui remettre le sien, il s’était prudemment éloigné. Comme elle allait prendre ce papier, une religieuse qui s’était approchée le fit tomber à terre avec sa manche ; et l’orpheline demeura immobile et pleine d’anxiété, s’attendant à chaque instant à voir la religieuse ramasser le billet et le porter à l’abbesse. Ses craintes se dissipèrent quand ladite religieuse poussa négligemment du pied le billet dans un coin ; mais elles se renouvelèrent avec plus de force quand elle vit la sœur s’approcher de l’abbesse pour lui dire quelques mots à l’oreille. Elle ne douta pas que Vivaldi n’eût été reconnu, et que le papier n’eût été laissé par terre à dessein pour qu’elle fût tentée elle-même de se trahir en le ramassant. Tremblante et près de succomber à ses terreurs, elle observait la con tenance de l’abbesse pendant qu’elle écoutait la religieuse, et elle crut lire sa destinée dans l’air sévère et les sourcils froncés de l’impérieuse femme. Elle voyait cependant s’écouler le temps qui devait servir à sa délivrance ; mais chaque fois qu’elle osait regarder autour d’elle, elle se figurait que la supérieure et la religieuse suivaient tous ses mouvements et ne la perdaient pas de vue. Après une heure passée dans cette pénible situation, la collation prit fin. Pendant le mouvement général qui se fit alors, Elena se rapprocha de la grille et ramassa vivement le billet de Vivaldi. Elle le cacha dans sa manche et suivit de loin l’abbesse et les religieuses qui quittaient la salle. En passant à côté de sœur Olivia, elle lui fit un signe et se rendit à sa cellule. Arrivée là, elle ferma bien vite sa porte de l’intérieur et, seule enfin, déplia le papier ; mais, dans son impatience, elle laissa échapper la lampe de ses mains et se trouva dans l’obscurité. Elle tomba dans un véritable désespoir. Aller chercher de la lumière, c’était se trahir, c’était compromettre sœur Olivia qui lui avait donné le moyen d’être libre, c’était s’exposer à être jetée en prison sur-le-champ. Attendre était affreux. Attendre quoi ? Il ne lui restait d’espérance que dans la visite de sœur Olivia qui pouvait peut-être venir trop tard pour qu’il lui fût encore possible de suivre les instructions de Vivaldi. Et cependant elle tournait et retournait entre ses mains ce malheureux billet qui renfermait son sort, son avenir, sa vie, et dont elle ignorait le contenu ! Horrible situation ! Au milieu de ses angoisses, elle entend marcher ; une lumière brille à travers la porte ; on l’appelle tout bas, c’est sœur Olivia ! La jeune fille ouvre, prend la lampe des mains de la religieuse et, pâle et tremblante, lit avec avidité le billet qui lui donnait rendez-vous à la grille du jardin des religieuses, où le frère Geronimo l’attendait et où Vivaldi viendrait la rejoindre pour la faire sortir de l’enceinte du couvent. Son amant ajoutait que des chevaux seraient prêts au bas de la montagne, pour la conduire où elle voudrait, et la conjurait de ne pas perdre un instant. Elena, désespérée, donna le papier à sœur Olivia en lui demandant conseil. Il s’était écoulé une heure et demie depuis le moment où Vivaldi écrit qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Dans cet intervalle, que de circonstances peut-être avaient rendu impraticable un projet d’évasion que le mouvement de la fête avait d’abord favorisé. La généreuse sœur Olivia partageait toutes les inquiétudes de son amie. Cependant, après une minute de réflexion, elle lui dit de reprendre courage.

— Le voile qui vous a cachée jusqu’à présent, ajouta-t-elle, peut vous protéger encore. Il nous faudra traverser le réfectoire où soupent celles de nos sœurs qui n’ont pas assisté à la collation, et elles resteront là jusqu’à ce que l’office les rappelle à la chapelle. Si nous attendions jusqu’à ce moment-là, nous ne pourrions plus passer.

Convaincues qu’il n’y avait pas d’autre parti à prendre, elles s’acheminèrent sur-le-champ vers le jardin. Plusieurs sœurs les rencontrèrent sans faire attention à Elena qui, en passant près de l’appartement de la supérieure, baissa son voile avec plus de soin. Tout à coup, elle se trouva en face de l’abbesse elle-même qui revenait de jeter un coup d’œil sur les religieuses réunies au réfectoire et qui s’étonnait de n’y avoir pas vu Elena. Elle s’effaça autant qu’elle put derrière sœur Olivia ; et celle-ci, ayant répondu tant bien que mal aux questions de l’abbesse, se remit en marche vers le réfectoire, suivie de son amie qui tremblait comme une feuille. Les religieuses, occupées de leur souper, ne prirent pas garde à elles. Arrivées à la porte du jardin, elles se croisèrent souvent avec des sœurs qui servaient ou desservaient la table. Une de celles-ci, au moment où elles ouvraient la porte, leur demanda pourquoi elles allaient du côté de la chapelle. Avaient-elles déjà entendu la cloche ? À cette question, Elena troublée saisit le bras de son amie pour l’engager à presser le pas ; mais sœur Olivia, plus prudente, allégua avec calme un motif de dévotion particulière. Puis toutes deux reprirent leur chemin. Comme elles traversaient le jardin, la crainte que Vivaldi ne se trouvât plus à l’endroit indiqué par lui émut si fort la pauvre Elena qu’elle s’arrêta incapable de se soutenir. Mais sœur Olivia lui montrant un bosquet que la lune commençait à éclairer, murmura à son oreille :

— Là derrière, sous cette allée de cyprès, est notre in pace.

Ce mot ranima les forces d’Elena ; elle redoubla d’efforts pour atteindre la porte de la grille qui semblait reculer devant elle. Enfin, elles y arrivèrent. Elena frappa doucement dans ses mains ; c’était le signal convenu. Elle attendit la réponse avec une inexprimable anxiété. Enfin trois petits coups se firent entendre ; puis la clef tourna dans la serrure, la porte s’ouvrit et deux personnes parurent. Une voix connue prononça le nom d’Elena ; et, à la lueur d’une lanterne sourde que tenait Geronimo, l’orpheline reconnut Vivaldi qui s’élança vers elle.

— Ô ciel ! dit-il d’une voix tremblante de joie et en lui prenant la main, est-il possible que vous soyez encore à moi ! Si vous saviez ce que j’ai souffert pendant cette heure mortelle.

Alors il remarqua sœur Olivia et fit un pas en arrière ; mais Elena le rassura en lui apprenant quelle reconnaissance ils devaient tous deux à la religieuse.

— Ce n’est pas le moment des explications, interrompit Geronimo, nous n’avons déjà perdu que trop de temps.

— Adieu, chère Elena, dit sœur Olivia. Puisse le ciel vous protéger !

— Adieu, ma tendre amie, répondit la jeune fille. Je ne vous verrai plus, mais je vous aimerai toujours. Vous m’avez promis de me donner de vos nouvelles : souvenez-vous du couvent de la Pietà.

Les deux amies s’arrachèrent des bras l’une de l’autre, et l’orpheline franchit la porte. Comme nos fugitifs suivaient l’avenue qui conduisait à l’église, Vivaldi, craignant de rencontrer quelque religieux, demanda s’il ne pourrait éviter de passer par le lieu saint ; mais Geronimo déclara que c’était impossible. Ils y entrèrent donc ; l’église était déserte. Ils arrivèrent à une issue latérale qui communiquait avec une grotte où l’on gardait une madone appelée Notre-Dame du Mont-Carmel, devant laquelle une lampe brûlait nuit et jour. Leur guide pénétra dans l’enceinte où se trouvait la madone et ouvrit une petite porte donnant sur un passage étroit et tortueux pratiqué dans le roc. Tout à coup, Elena se rappela que, d’après la description que lui avait faite sœur Olivia, ce passage devait être celui qui conduisait à l’in pace. Alarmée à l’idée que Geronimo les trahissait, elle refusa d’aller plus loin.

— Où nous conduisez-vous ? lui dit-elle.

— Où vous devez aller, répondit le frère d’une voix sourde.

Et ces mots, qui augmentèrent les alarmes d’Elena, ne laissèrent pas d’inquiéter Vivaldi.

— Si votre dessein est honnête, dit la jeune fille, pourquoi ne pas nous mener à quelque porte du couvent au lieu de nous diriger à travers ce labyrinthe souterrain ?

— Parce que les autres portes sont obstruées par des troupes de frères lais et de pèlerins, répondit Geronimo d’une voix rude. Le signor passerait bien au milieu d’eux ; mais alors que deviendrait la jeune dame ? Au surplus, vous avez su tout cela d’avance et c’est volontairement que vous vous êtes fiés à moi. Ce passage débouche sur des rochers. J’ai couru jusqu’ici assez de risques et je ne veux plus perdre mon temps. Si vous ne voulez pas me suivre, je vous laisse, et vous vous tirerez d’affaire comme vous pourrez.

Il allait refermer la porte, lorsque Vivaldi comprenant les suites que pouvait avoir sa défiance, et d’ailleurs un peu tranquillisé par l’indifférence apparente du frère, s’appliqua à l’apaiser et à encourager Elena.

Cependant, tandis qu’il s’engageait en silence dans les détours du passage, se tenant prêt à toute éventualité, il tendit une main à Elena et prit son épée de l’autre. Ce passage était fort long, et, avant qu’ils fussent parvenus à l’autre extrémité, ils entendirent des chants résonner à quelque distance.

— Qu’est cela ? dit Elena. D’où partent ces sons ?

— De la grotte que nous venons de quitter, dit Geronimo. C’est la dernière antienne des pèlerins à la chapelle de Notre-Dame. Je vois par là qu’il est minuit. Dépêchez-vous donc, signor, il faut que je m’en aille.

Les fugitifs, apprenant ainsi que la retraite leur était coupée, résolurent d’avancer à tout risque. En continuant leur marche, ils entendirent encore le son des cloches qui leur parvenait faible et sourd à travers la muraille du roc.

— Voilà le premier coup des matines, dit Geronimo d’un air alarmé. Il faut que je vous quitte. Hâtez-vous, madame.

Cette recommandation était inutile ; car à ce moment Elena doublait le pas pour atteindre une porte qui lui paraissait être l’issue tant désirée. En passant, elle aperçut l’entrée d’une espèce de chambre pratiquée dans le roc, où brillait une faible lumière ; mais, sans s’arrêter à y jeter les yeux, elle se dirigea rapidement vers la porte. Geronimo donna la lanterne à Vivaldi et se mit en devoir d’ouvrir la serrure pendant que le jeune homme se préparait à lui remettre le salaire convenu. Mais la porte ne cédait pas. Geronimo, se retournant, dit froidement :

— Je crains que nous ne soyons trahis. Il y a deux serrures : la seconde est fermée, et je n’ai la clef que de la première.

— Oui, oui, nous sommes trahis, répliqua Vivaldi d’un ton ferme, mais je vois trop bien quel est le traître ! N’espérez pas, malheureux, que votre dissimulation vous sauve. Rappelez-vous ce que je vous ai dit, et réfléchissez encore s’il est bien de votre intérêt de nous perdre. Ouvrez cette porte ou attendez-vous à tout. Quelque peu de prix que j’attache à ma vie, je n’abandonnerai pas cette jeune dame aux horreurs de sa situation.

Elena, rassemblant tout son courage, s’efforça de calmer Vivaldi et d’arrêter les violences auxquelles il était près de se livrer. Soit que le jeune homme fût désarmé par ses prières, soit que l’air d’innocence du frère lui en imposât, il cessa d’exhaler sa colère en plaintes inutiles et se mit lui-même à essayer de forcer la porte ; tentative aussi vaine que désespérée. Retourner sur leurs pas était impossible ; les pèlerins et les dévots remplissaient l’église et la grotte en attendant l’office du matin. Geronimo cependant, toujours impassible et dédaignant de se justifier, leur indiqua une dernière chance de salut : il fut convenu qu’il retournerait dans l’église pour voir s’il n’y avait quelque moyen de les faire sortir par la grande porte. Il les ramena dans la chambre où ils avaient vu de la lumière en passant, et s’en alla.

L’espérance qu’il leur laissait en s’éloignant s’affaiblit peu à peu, à mesure qu’il tardait à revenir, et bientôt l’anxiété des fugitifs devint extrême. L’air froid et l’odeur terreuse du caveau où ils se trouvaient rappelaient à Elena la chambre sépulcrale que sœur Olivia lui avait décrite et qui avait vu mourir la religieuse condamnée. La chambre était taillée dans le roc, n’ayant qu’une étroite ouverture grillée dans le haut pour aérer un peu ; on n’y voyait d’autres meubles qu’une table, un banc et une lampe qui jetait une lueur vacillante et pâle. Cette lampe allumée, s’ajoutant aux autres apparences, fit croire à Elena qu’elle avait bel et bien été conduite dans la prison même que l’abbesse lui avait réservée. Saisie d’horreur, elle parcourait cette chambre des yeux, cherchant à y découvrir quelque objet qui pût confirmer ou infirmer ses soupçons. Elle aperçut dans un coin écarté un indice qui lui parut non équivoque ; c’était un grabat qui sans doute avait été le lit de mort de la malheureuse recluse, et elle crut y voir encore la trace laissée par son cadavre. Tandis que Vivaldi la pressait de lui expliquer les causes de la terreur dont elle semblait frappée, leur attention fut attirée par un profond soupir qu’ils entendirent près d’eux. Elena saisit vivement le bras du jeune homme.

— Ce n’est pas un jeu de mon imagination, dit celui-ci. Vous l’avez entendu aussi ?

— Oui, répondit Elena.

— Quelqu’un est caché ici, reprit Vivaldi, mais rassurez-vous, j’ai mon épée !

— Écoutons encore, je l’entends, dit Elena.

— La plainte part de très près, reprit le jeune homme, mais cette lampe jette si peu de clarté !… Qui est là ?

Personne ne répondit. Alors Vivaldi, prenant la lampe et la promenant tout autour du caveau, découvrit une petite porte, en même temps qu’il entendait des accents pareils aux élans de ferveur d’une personne en prière. Il poussa la porte, qui ne résista pas, et se trouva à sa grande surprise en présence d’un religieux agenouillé au pied d’un crucifix, et si profondément absorbé dans sa dévotion qu’il ne s’aperçut pas de l’arrivée d’un étranger. C’était un moine à cheveux blancs. La douceur et la mélancolie empreintes sur ses traits touchèrent Vivaldi et inspirèrent quelque confiance à Elena. Tiré de son recueillement par la voix du jeune homme, le religieux témoigna un vif étonnement et s’informa du motif de sa présence et de celle d’une femme dans ce lieu. Vivaldi lui dit franchement quelle était sa situation et lui fit part de son embarras. Le religieux l’écoutait avec une profonde attention, jetant des regards compatissants tantôt sur lui, tantôt sur Elena. La pitié qui le sollicitait en faveur de ces étrangers semblait combattue par quelque considération puissante.

Ma fille, dit-il, si je me trompe, c’est bien vous que j’ai vue ce matin dans l’église. C’est vous qui avez protesté contre les vœux qu’on voulait vous faire prononcer ? Ignoriez-vous, mon enfant, les conséquences terribles d’un semblable refus.

— Hélas ! dit Elena, je n’avais le choix qu’entre deux malheurs.

— Saint homme, dit Vivaldi, je ne puis croire que vous soyez de ceux qui oppriment l’innocence ou qui aident à la persécuter. Ah ! si vous connaissiez les malheurs de cette jeune personne, si vous saviez que, seule au monde, orpheline, elle a été arrachée à sa demeure au milieu de la nuit, que des scélérats masqués l’ont amenée ici de force sur l’ordre de personnes étrangères, qu’il ne lui reste pas un seul parent, pas un protecteur naturel qui puisse défendre sa liberté et la réclamer des mains de ses ennemis ! Oh ! mon bon père, si vous saviez tout cela, vous n’hésiteriez pas à prendre pitié d’elle et à la sauver !

Le religieux arrêta de nouveau sur Elena un regard plein de compassion.

— Tout cela peut être vrai, dit-il, mais…

— Je vous comprends, mon père, vous voudriez des preuves. Mais comment vous en fournir ici ? Ah ! je vous en conjure, fiez-vous à ma parole de gentilhomme. Et si Dieu vous inspire quelque désir de nous secourir, cédez-y sur-le-champ : il en est encore temps, personne ne vient. Hâtez-vous.

— Pauvre créature ! disait le père comme pour lui-même mais assez haut pour être entendu. Elle, dans cette chambre ! Dans ce lieu funeste !

— Funeste ! s’écria Elena qui n’avait pas compris le sens de cette exclamation. Oui cette chambre est celle où a péri une pauvre religieuse, et j’y ai été conduite par trahison pour subir le même sort !

— Quoi, ici ! répéta Vivaldi avec l’accent du désespoir. Leur affreux cachot ! leur in pace ! Ah ! je comprends tout, je devine le piège horrible qu’ils nous ont tendu ! Mon père, au nom du ciel, si vous êtes disposé à nous secourir, profitez donc du moment qui nous reste !

Le religieux, qui avait tressailli lorsque Elena avait fait allusion à la religieuse enfermée et morte dans ce lieu, devint pensif. Sa tête se pencha sur sa poitrine, des larmes coulèrent de ses yeux, un sentiment profond sembla s’emparer de lui, pendant que Vivaldi, en proie à une extrême agitation, marchait à grands pas dans la chambre, et qu’Elena, jetant des regards effrayés autour d’elle, répétait d’un ton douloureux :

— Dans cette même chambre ! dans ce funeste lieu ! Oh ! de quelles souffrances ces murs ont-ils été et seront-ils encore témoins !

— Je n’ose dire, reprit le religieux, quel sort attend ici cette jeune fille, ni quel sera le mien peut-être, si je me décide à vous sauver, mais l’âge ne m’a pas tout à fait endurci le cœur. Que le reste de ma vie soit malheureux, peu importe, le terme en est si prochain ; mais votre jeunesse vous permet encore des années de bonheur. Eh bien, vous les aurez, mes enfants, s’il est en mon pouvoir de vous les rendre ! Suivez-moi jusqu’à la porte ; nous allons voir si ma clef peut l’ouvrir.

Vivaldi et Elena suivirent les pas tremblants du vieillard qui s’arrêtait de temps en temps pour écouter ; mais aucun bruit ne se fit entendre dans le passage solitaire jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à la porte. À ce moment, ils distinguèrent des pas dans l’éloignement.

— Ils approchent, mon père, murmura Elena presque défaillante. Si la clef n’ouvre pas tout de suite, nous sommes perdus ! Oui, j’entends leurs voix ; ils m’appellent.

Enfin, la porte tourna sur ses gonds ; elle ouvrait sur un plateau de la montagne.

— Ne me remerciez pas, dit le religieux, vous n’en avez pas le temps Je vais refermer la porte et retarder, aussi longtemps que je le pourrai, ceux qui seraient tentés de vous poursuivre. Ma bénédiction soit avec vous, mes enfants !

Elena et Vivaldi eurent à peine le temps de lui dire adieu. La porte se referma derrière eux ; et le jeune homme, donnant le bras à sa bien-aimée, se dirigea en toute hâte vers l’endroit où Paolo devait l’attendre. Mais en tournant l’angle de la muraille du couvent, il aperçut une longue procession de pèlerins qui sortait par la grande porte. Il recula de quelques pas. Cependant il craignait, en s’arrêtant aux environs du monastère, d’entendre la voix de Geronimo et des frères envoyés à leur poursuite ; mais d’un autre côté, le seul chemin praticable pour arriver au bas de la montagne était alors occupé par les pèlerins. Un clair de lune brillant permettait de distinguer tous les visages de ces hommes qu’ils avaient tant d’intérêt à éviter, tandis qu’ils étaient protégés eux-mêmes par l’ombre de la muraille. Ils prirent le parti de se jeter sous un couvert de palmiers qui les conduisit, par un petit coteau, au pied de quelques roches parmi lesquels ils trouvèrent un abri momentané. Plus éloignés alors du monastère, ils attendirent que la procession des pèlerins, suivant les détours de la montagne, cessât de faire entendre ses chants de plus en plus faibles et indistincts. Alors ils se hasardèrent à descendre avec précaution au travers des rochers, regardant souvent derrière eux du côté du couvent. Elena crut distinguer une lumière mouvante dans sa petite tour et supposant que l’abbesse et ses religieuses étaient à sa recherche, elle en éprouva une vive terreur qui lui fit presser le pas. Les fugitifs arrivèrent enfin sans accident au pied de la montagne, où ils trouvèrent Paolo à son poste avec les chevaux.

— Ah ! mon cher maître, s’écria-t-il, vous voilà donc enfin !… Je commençais à craindre, en vous voyant tarder si longtemps, que les moines ne vous eussent retenu pour vous faire faire pénitence le reste de votre vie !… Que je suis donc heureux de vous revoir !

— Je ne le suis pas moins de te retrouver, mon cher Paolo. Où est la capote de pèlerin que je t’ai chargé de me procurer ?

Paolo la lui donna, et Vivaldi en enveloppa Elena qu’il mit en croupe ; puis ils se dirigèrent vers Naples où l’orpheline se proposait de se rendre au couvent de la Pietà. Cependant Vivaldi, craignant qu’on ne les poursuivît sur cette route, résolut de prendre des chemins détournés. Ils arrivèrent bientôt au terrible passage qu’Elena avait suivi pour venir au monastère.

La lune n’éclairait que faiblement le précipice, et la route passait sous des roches saillantes et comme suspendues en plein ciel.

— Ah ! monsieur, s’écria tout à coup Paolo, qu’est-ce que je vois là ?…

Cela ressemble à un pont. Seulement, il est perché si haut qu’il ne semble guère possible qu’un être humain ait eu l’idée de le bâtir si loin au-dessus de tout chemin praticable !… On dirait que c’est le diable qui a imaginé de s’en servir pour passer d’un nuage à l’autre !


Elena reconnut en effet le pont qu’elle avait franchi avec tant de frayeur. Il était suspendu, entre deux pointes de rocs, au-dessus du torrent qui roulait ses eaux au fond de l’abîme. Vivaldi, apercevant alors sur ce pont des hommes qui venaient de leur côté, trembla à l’idée de les rencontrer.

Si c’étaient de nouveaux pèlerins allant à Notre-Dame du Mont-Carmel, ils pourraient instruire les gens du couvent de la route qu’Elena et lui avaient prise. Il n’y avait cependant aucun moyen de les éviter, le chemin longeant les rochers à pic d’un côté et le précipice de l’autre. Quelques instants s’écoulèrent :

— Les voici, dit Paolo, ils ont tourné la roche et s’avancent vers nous.

— Paix ! dit Vivaldi ; ce sont bien des pèlerins. Tenons-nous cachés sous ce roc jusqu’à ce qu’ils soient passés ; il suffirait d’un mot pour nous perdre. S’ils nous interrogent, je répondrai seul.

Les pèlerins arrivèrent près d’eux, et le chef de la troupe s’adressant à Vivaldi :

— Que Dieu et Notre-Dame du Mont-Carmel vous conduisent ! dit-il.

Et tous répétèrent en chœur :

— Dieu vous conduise !

Vivaldi répéta ce souhait en s’inclinant et, fort heureusement, l’entretien se termina là. Ils passèrent.

Les fugitifs se trouvèrent à l’entrée du pont, et comme ils posaient le pied sur ces planches branlantes, en plongeant leurs regards avec effroi dans les profondeurs de l’abîme, ils entendirent au-dessous d’eux, dans le chemin qu’ils venaient de quitter, d’autres voix qui se mêlaient au bruit du torrent. Elena, alarmée, pressa Vivaldi de hâter le pas de sa monture, et Paolo, se retournant, aperçut deux hommes, enveloppés de manteaux, qui les suivaient de très près. Avant qu’il pût prévenir son maître, ces deux individus étaient à ses côtés.

— Vous venez de Notre-Dame du Mont-Carmel ? demanda l’un d’eux.

— Qui pose cette question ? demanda Vivaldi en se retournant.

— Un pauvre pèlerin bien fatigué de sa longue marche dans ces rochers Voudriez-vous avoir pitié de lui, et lui permettre de monter pendant quelques instants sur votre cheval ?

Quels que fussent les sentiments d’humanité de Vivaldi, il ne pouvait les écouter en ce moment sans compromettre la sûreté d’Elena. Il crut même démêler quelque chose de faux dans le ton de l’inconnu qui lui adressait cette requête. Ses soupçons s’accrurent encore lorsque celui-ci lui proposa de faire route avec lui.

— Ces montagnes, dit-il, sont infestées de brigands, et une compagnie nombreuse court moins le risque d’être attaquée.

— Si vous êtes si fatigué, réplique Vivaldi, comment pourriez-vous suivre le pas de nos chevaux ?… Et surtout comment avez-vous pu nous rejoindre ?

— La crainte des bandits, répondit-on, nous a donné des ailes.

— Vous n’avez rien à craindre, repartit Vivaldi, si vous modérez votre marche en raison de l’épuisement de vos forces, car il y a sur la route une nombreuse troupe de pèlerins qui ne tardera pas à vous rattraper.

Cela dit, Vivaldi mit fin à l’entretien en donnant un coup d’éperon à son cheval. La contradiction qu’il avait remarquée, entre les plaintes de ces gens et l’agilité de leur marche, lui donnait fort à réfléchir ; mais les craintes des fugitifs se dissipèrent lorsqu’ils eurent quitté la grande route de Naples pour suivre un chemin assez peu fréquenté qui conduisait à l’ouest, du côté d’Aquila.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 138-148).
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l’épuisement de vos forces, car il y a sur la route une nombreuse troupe de pèlerins qui ne tardera pas à vous rattraper.

Cela dit, Vivaldi mit fin à l’entretien en donnant un coup d’éperon à son cheval. La contradiction qu’il avait remarquée, entre les plaintes de ces gens et l’agilité de leur marche, lui donnait fort à réfléchir ; mais les craintes des fugitifs se dissipèrent lorsqu’ils eurent quitté la grande route de Naples pour suivre un chemin assez peu fréquenté qui conduisait à l’ouest, du côté d’Aquila.


Le jour naissant découvrit aux voyageurs le lac de Celano qui baignait le pied des Apennins ; et Vivaldi jugea prudent de se diriger vers ce point qui se trouvait à égale distance de la grande route et du couvent de San Stefano. Ils traversèrent un terrain planté d’oliviers où des paysans qui travaillaient leur indiquèrent une route conduisant d’Aquila à Celano. En descendant dans la plaine, ils arrivèrent en vue d’une maisonnette ombragée par un bouquet d’amandiers. C’était une laiterie appartenant à quelques bergers qui de là veillaient sur leurs troupeaux. Le principal d’entre eux, vieillard vénérable, vint au-devant des étrangers et les conduisit dans la laiterie où l’on s’empressa de leur offrir de la crème, du fromage de lait de chèvre, du miel odorant et des figues sèches. Elena, plus accablée encore de ses inquiétudes que de ses fatigues, se retira après déjeuner. Vivaldi s’assit sur un banc devant la porte ; et Paolo, placé en sentinelle sous les amandiers, fit honneur à la collation en repassant en lui-même les divers incidents du voyage.

Quand Elena reparut, Vivaldi lui proposa de laisser passer la chaleur du jour avant de se remettre en route ; et, comme il la croyait pour l’instant à l’abri des atteintes de leurs persécuteurs, il renouvela ses instances sur le sujet qui lui tenait le plus à cœur, en lui démontrant tous les dangers auxquels elle continuerait d’être exposée si elle n’avait recours à la sainte protection du mariage. Pensive et abattue, Elena l’écoutait en silence. Elle convenait de la justesse de ses raisons, mais elle en revenait, comme toujours, au manque de délicatesse dont sa conscience aurait à souffrir si elle persistait à s’introduire de force dans une famille qui lui avait marqué tant de répugnance. Sans doute, la barbarie dont on avait fait montre à son endroit la dispensait-elle de toute générosité envers des ennemis si cruels ; mais elle ne pouvait se décider à prendre précipitamment un parti dont dépendait le sort de sa vie entière.

— Je m’en rapporte à vous, dit-elle à son amant : puis-je vous donner ma main, lorsque votre mère…

— Ah ! ne me parlez pas de ma mère ! interrompit Vivaldi. Ne me faites pas souvenir que son injustice et sa cruauté vous avaient réservé la plus horrible des destinées !

En parlant ainsi, Vivaldi marchait à grands pas, la figure contractée par une émotion douloureuse. Il revint quelques moments après s’asseoir auprès d’ Elena. Plus calme, il lui prit la main et lui dit d’un ton pénétré :

— Elena, vous savez à quel point vous m’êtes chère. Il y a longtemps déjà que vous m’avez promis, solennellement promis, en présence de celle qui n’est plus mais qui regarde d’en haut, que vous seriez à moi, vous qu’elle a léguée à mon amour !… Au nom de cette mémoire qui doit nous être sacrée, je vous conjure de ne pas m’abandonner à mon désespoir et de ne point céder à un trop juste ressentiment, en sacrifiant le fils à la cruelle politique de la mère ! Ni vous ni moi nous ne pouvons prévoir les pièges qui seront tendus sous nos pas dès que l’on apprendra que vous n’êtes plus à San Stefano. Si nous tardons à nous unir par des liens indissolubles, je sais, je sens que vous êtes à jamais perdue pour moi !…

Elena, vivement émue, fut pendant quelque temps hors d’état de répondre. Enfin, essuyant ses larmes, elle dit à Vivaldi :

— Le ressentiment, mon ami, ne peut avoir aucune part à ma résolution, mais la fierté insultée a des droits qu’elle ne saurait abjurer ; et peut-être les circonstances où je me trouve me font-elles une loi, si je veux me respecter moi-même, de renoncer à vous…

— Ciel ! interrompit Vivaldi en attachant sur elle un regard désolé. Renoncer à moi !… Dites, Elena, dites, est-ce possible ?…


— Hélas ! répondit-elle, je crains, en effet, de ne pas le pouvoir !

— Vous le craignez ! Ô Dieu ! dites-moi plutôt, dites-moi que vous espérez vous conserver à moi, et l’espérance alors renaîtra dans mon cœur !

La chaleur avec laquelle il s’exprimait fit sortir l’orpheline de la réserve qu’elle s’était imposée et, oubliant ses irrésolutions, elle lui dit avec un sourire d’une inexprimable douceur :

— Je ne veux me livrer ni à la crainte ni à l’espérance, et je ferai mieux de n’écouter que mon cœur ; car, j’ai beau dire, je crois que je ne pourrai jamais renoncer à vous. Non, je ne saurais supporter l’idée que vous doutiez de mon attachement, ne fût-ce qu’un instant ! Et comment pouvez-vous croire que je sois insensible au vôtre, que je sois capable d’oublier les périls que vous avez bravés pour m’arracher à ma prison, et d’abjurer tout sentiment de reconnaissance ?

— Ah ! voilà le mot cruel que je ne puis entendre ! s’écria Vivaldi. De la reconnaissance ! Je ne sais si je n’aimerais pas mieux votre haine que ce sentiment froid et raisonné qui prend le caractère du devoir.

— Ce mot a pour moi un sens bien différent que celui que vous y attachez, reprit Elena toujours souriante. Il comprend tout ce que l’affection peut avoir de tendre et de dévoué et, si c’est un devoir, l’obéissance qu’il entraîne est pleine de douceur.

— Ah ! chère Elena, répondit le jeune homme, j’en crois votre aimable sourire plus encore que votre explication ; mais, je vous en supplie, n’employez plus avec moi ce mot banal de reconnaissance ! Ma confiance s’affaiblit quand je l’entends prononcer.

Ils en étaient là de leur entretien quand Paolo survint avec un air de mystère.

— Monsieur, dit-il à voix basse, comme j’observais les environs de dessous ce couvert d’amandiers, qui croiriez-vous que j’ai vu descendre la côte qui est là-bas ? Les deux individus qui nous avaient rejoints après le passage du pont. Ils n’ont plus leurs manteaux, ce sont des carmes déchaussés. Oh ! je les ai bien reconnus, ils suivent nos traces peut-être ; j’ai idée que ce sont des capucins qui nous guettent.

— Je les aperçois en effet, dit Vivaldi qui s’était levé. Ils quittent la route et viennent de ce côté. Où est notre hôte ?

— Le voici, répondit Elena, cependant que le berger entrait.

— Mon bon ami, lui dit Vivaldi, je vous prie instamment de ne pas laisser entrer chez vous ces deux moines que vous voyez venir et de faire en sorte qu’ils ne sachent pas quels hôtes vous avez reçus : ils nous ont déjà inquiétés sur la route.

Et comme le paysan paraissait étonné, Paolo se hâta d’ajouter :

— Pour tout vous dire, mon ami, car mon maître est très discret, nous avons été obligés de nous tenir sur nos gardes quand nous les avons rencontrés. Sans cela nos poches auraient pu se retrouver plus légères. Ce sont des gens adroits et je crois, entre nous, que ce sont des bandits déguisés.

— Oh ! oh ! fit le paysan.

— Au surplus, poursuivit Paolo, l’habit qu’ils portent favorise leur entreprise, en ce temps de pèlerinage. Faites la sourde oreille s’ils vous demandent d’entrer chez vous ; sinon, après leur départ, vous pourriez bien trouver à l’étable quelques bêtes de moins.

Le vieux berger leva les mains et les yeux au ciel.

— Ce que c’est que le monde ! fit-il. Je vous remercie bien de votre avis ; ces gens-là ne passeront pas le seuil de ma porte. Et s’ils voulaient me maltraiter pour cela, vous viendriez à mon aide, n’est-ce pas ?

— N’en doutez pas mon ami, dit Vivaldi.

Et le berger sortit de la maison. Ils s’enfermèrent, et Paolo se hasarda à regarder au travers de la jalousie. Elena tremblante dit à voix basse à Vivaldi :

— J’ai peur. Si c’étaient de vrais pèlerins, leur route ne les mènerait pas dans ce pays désert. On les aura envoyés après nous, et ils auront été instruits par ceux que nous avons rencontrés du chemin que nous avons pris.

— Ce n’est guère probable, répondit Vivaldi. Cependant il est possible aussi que ce ne soient que des religieux retournant à quelque couvent situé sur le lac de Celano.

— Je n’entends ni ne vois rien, dit Paolo en quittant la jalousie.

Un moment après, ils entendirent la voix du vieux berger qui disait :

— Ils sont partis, vous pouvez ouvrir.

— Quel chemin ont-ils pris ? demanda Vivaldi en faisant entrer le vieillard.

— Je ne puis le dire, monsieur, car je les ai perdus de vue.

— Moi, dit Paolo hardiment, je les ai vus se diriger vers ce bois là-haut.

— Ce serait bien possible, répondit le berger.

— Et vous pouvez être sûr, reprit le valet en jetant un regard d’intelligence à son maître, qu’ils se tiennent cachés là pour quelque méchant dessein. Vous feriez bien d’envoyer quelqu’un les observer, car vos troupeaux pourraient se ressentir de ce mauvais voisinage.

— Pourtant, mon ami, reprit Vivaldi, n’ayez aucune crainte pour vous. Ces gens-là n’en veulent qu’à nous seuls, je vous en réponds. Mais, comme j’ai sujet de me défier d’eux et que je ne voudrais pas les retrouver sur ma route, je donnerai quelque chose à l’un de vos garçons s’il veut aller jusqu’au bois, du côté de Celano, et de s’assurer s’ils ne sont pas embusqués sur cette route.

Le vieillard y consentit et donna ses instructions à un jeune homme qui partit sur-le-champ et qui revint plus tôt qu’on ne l’attendait. Il n’apportait aucune nouvelle des deux carmes. Il les avait d’abord aperçus dans le bois, au bas d’un chemin creux ; il avait alors monté la côte, mais les avait perdus de vue.

Vivaldi, qui avait consulté Elena pour savoir s’ils devraient ou non continuer leur route, posa encore quelques questions au jeune berger ; puis, convaincu que les deux voyageurs n’avaient pas pris la route de Celano ou que, s’ils l’avaient prise, ils avaient déjà beaucoup d’avance, il proposa de partir et de marcher sans se presser.

— Nous n’avons rien à craindre de ces gens-là, ajouta-t-il. Ce que je crains plutôt, c’est que la nuit ne nous surprenne avant que nous soyons à Celano, car la route est montueuse et difficile, et nous ne la connaissons pas bien.

Elena ayant approuvé cette décision, ils prirent congé du vieillard qui leur donna quelques instructions sur la direction à suivre. Arrivés dans le chemin creux où le jeune garçon avait vu les carmes, l’orpheline promena de tous côtés des regards inquiets, tandis que Paolo, tantôt silencieux, tantôt chantant et sifflant pour s’étourdir, sondait de l’œil chaque buisson qui pouvait receler des gens mal intentionnés. La route, après avoir traversé la vallée, conduisait à des montagnes couvertes de troupeaux. Le soleil était près de se coucher lorsque, de la hauteur où nos voyageurs étaient parvenus, ils découvrirent le grand lac de Celano et l’amphithéâtre de montagnes qui l’environne.

Les voyageurs s’arrêtèrent pour admirer ce spectacle et faire reposer leurs chevaux. Les rayons du soleil, réfléchis sur une nappe d’eau de dix-huit à vingt lieues de pourtour, éclairaient les villes et les nombreux villages, les couvents et les églises qui décorent les bords du lac, les bigarrures variées que les diverses cultures donnent à la terre et les montagnes colorées de pourpre qui formaient le fond de ce riche paysage. Elena, malgré son inquiétude, était encore sensible à tant de beautés.

— Voyez, disait-elle à Vivaldi, le calme du rivage, le mouvement onduleux de ces eaux, qui semblent se trouver à l’étroit dans leur vaste bassin, et comme la grâce contraste partout ici avec la grandeur !


De son côté, Vivaldi montrait à sa compagne, sur une hauteur à l’ouest, l’Albe moderne, dominée par les ruines de son ancien château qui fut le tombeau de plusieurs princes dépouillés par Rome.

— C’est dans ces beaux lieux aussi, ajouta-t-il, qu’un empereur romain s’est transporté pour y jouir du spectacle le plus cruel. C’est ici que Claude donna une fête pour célébrer l’achèvement de l’aqueduc qui portait les eaux du lac de Celano à Rome. Un combat naval eut lieu sous ses yeux, où un grand nombre d’esclaves périrent pour son amusement. Ces eaux si pures furent teintées de sang humain et souillées de cadavres au milieu desquels flottaient triomphalement les galères dorées de l’empereur…

— Monsieur, dit Paolo, se hasardant à interrompre son maître, il me vient une idée. C’est que, pendant que nous sommes ici à admirer la nature et à parler de l’antiquité, nos deux carmes pourraient bien être dans quelque coin, prêts à tomber sur nous à l’improviste. Ne ferions-nous pas mieux d’avancer ?

— Tu as peut-être raison, dit Vivaldi, et nos chevaux sont en effet assez reposés.

Ils descendirent la montagne. Elena, silencieuse et abattue, se livrait à ses réflexions sur la gravité du parti qu’elle avait à prendre et dont dépendait toute sa destinée. Tandis que Vivaldi, qui l’observait, tremblait que cette réserve ne fût que l’effet d’une secrète indifférence. Cependant il s’abstint de laisser voir ses craintes et de renouveler ses instances jusqu’à ce qu’il eût placé l’orpheline dans un asile sûr, où elle se trouvât maîtresse d’accueillir ou de rejeter ses offres. Cette délicatesse était, sans qu’il s’en doutât, le moyen le plus sûr d’agir sur le cœur d’Elena. Ils arrivèrent à Celano avant la nuit close. Vivaldi, à la prière de sa compagne, alla s’informer dans la ville s’il y trouverait un couvent où elle pût être admise le soir même ; mais il apprit qu’il n’y avait dans Celano que deux communautés de femmes, toutes deux fermées aux étrangers. Cependant Paolo, qui avait pris des renseignements de son côté, vint leur dire que dans une petite ville à peu de distance, sur les bords du lac, il y avait un couvent de femmes très hospitalier. Cet endroit, moins fréquenté que Celano, était par cela même plus convenable. Vivaldi proposa de s’y rendre et la jeune fille y consentit, malgré sa fatigue. Ils suivirent les contours de la baie, et parvinrent bientôt à la ville qui consistait en une seule rue bordant le rivage du lac. Ils se firent conduire au couvent des ursulines. La tourière alla avertir l’abbesse pendant qu’Elena entrait au parloir et que Vivaldi attendait à la porte pour savoir si elle serait reçue. L’abbesse fit inviter Vivaldi à venir lui parler, lui dit qu’elle gardait la jeune fille et l’adressa lui-même à un couvent de bénédictins du voisinage. Il prit alors congé d’Elena, non sans un certain serrement de cœur, quoique les circonstances ne fussent pas alarmantes. Elle-même éprouva un sentiment d’abattement lorsqu’elle se trouva de nouveau seule au milieu de personnes étrangères. Les attentions de l’abbesse ne l’en purent distraire ; il lui sembla qu’elle était pour les sœurs un objet de curiosité, et elle se hâta de se dérober à leur examen en se retirant dans l’appartement qu’on lui avait préparé.

Vivaldi fut bien reçu par les bénédictins à qui leur situation isolée faisait mieux apprécier la visite d’un étranger. Sensibles aux attraits d’une conversation dont ils étaient habituellement privés, l’abbé et quelques religieux veillèrent assez tard avec le jeune homme. Lorsque enfin il se fut retiré dans sa chambre, de nouvelles pensées vinrent en foule l’assaillir. Il ne songea plus qu’au malheur affreux qui l’attendait s’il venait à perdre Elena. Maintenant qu’elle avait trouvé un asile, il n’avait plus de motif pour observer la réserve qu’elle semblait lui avoir imposée. Il se décida donc à revenir dès le lendemain avec elle sur le sujet qui occupait toute son âme, et à lui exposer de nouveau toutes les raisons qui pouvaient le décider à serrer promptement les liens de leur mariage. Il ne doutait pas d’ailleurs qu’il ne trouvât facilement un prêtre disposé à bénir cette union qui assurerait enfin son bonheur et celui d’Elena, en dépit des efforts acharnés de leurs ennemis.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 148-159).
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Tandis que Vivaldi et Elena s’enfuyaient de San Stefano, le marquis était en proie à une extrême inquiétude. Il avait reçu des ouvertures pour un mariage très avantageux entre son fils et une riche héritière et ne savait ce qu’était devenu le jeune homme. La marquise, de son côté, séduite par ce projet d’alliance qui devait à la fois satisfaire sa vanité et subvenir à un faste hors de proportion avec ses revenus, la marquise était troublée par la crainte que Vivaldi ne découvrît la retraite d’Elena, lorsqu’elle apprit tout à coup par un messager de l’abbesse que la jeune fille s’était évadée du couvent sous la conduite de son fils. À cette nouvelle, la fureur s’empara d’elle et détruisit dans son cœur tous les sentiments d’une mère. Sa première pensée fut d’envoyer chercher son conseiller ordinaire, Schedoni, avec qui elle pourrait du moins soulager son cœur et s’entendre sur les moyens de rompre un mariage si redouté. Le confesseur arriva vers le soir. Il avait appris, de son côté la fuite d’Elena : elle s’était dirigée, lui avait-on dit, du côté de Celano, et il la croyait déjà mariée avec Vivaldi. À ces paroles, la marquise ne mit plus de bornes à sa violence et à son désespoir. Schedoni l’observait avec une joie secrète. Le moment était donc arrivé, pensait-il, où il pourrait diriger cette femme à son gré et obtenir d’elle les moyens de se venger de Vivaldi sans s’exposer à ses ressentiments. Aussi, loin d’apaiser la marquise, s’appliqua-t-il à l’irriter encore, mais avec tant d’art qu’il semblait s’efforcer au contraire de pallier les fautes du jeune homme et de consoler sa mère.

— C’est certainement une démarche inconsidérée, dit-il, mais il est jeune, très jeune, et ne saurait prévoir les suites fatales de son imprudence. Il ne sent pas combien sa conduite blesse la dignité de sa maison ni tout ce que votre nom y perdra d’importance. Enivré des folles passions de la jeunesse, s’il méconnaît aujourd’hui des avantages dont l’expérience nous enseigne le prix, c’est qu’il ignore qu’en les négligeant il se dégrade lui-même aux yeux de tous. Le pauvre jeune homme est plus à plaindre qu’à blâmer.

— La manière dont vous l’excusez, mon révérend père, dit la marquise tout agitée, témoigne de votre excellent cœur, mais elle met aussi en lumière la bassesse de ses sentiments et nous fait mesurer toute l’étendue des atteintes que sa conduite porte à l’honneur de la famille. Que ces sentiments dégénérés viennent de son esprit plutôt que de son cœur, ce n’est pas là ce qui peut me consoler. C’est assez, pour rendre sa faute impardonnable, qu’elle soit commise et sans remède.

— Sans remède, madame ? reprit Schedoni. N’est-ce pas trop dire ?

— Quoi donc, mon père ? dit la marquise. Resterait-il quelques moyens ?

— Peut-être, articula le moine à voix basse.

— Ah ! dites-les, mon père, dites-les vite, car je n’en imagine aucun.

Schedoni parut se recueillir quelques instants, puis il reprit lentement, en calculant l’effet de chacune de ses paroles :

— Vous excuserez mon trouble, madame. Mais comment puis-je voir une famille si respectable par son ancienneté et son illustration réduite à une telle affliction, sans ressentir l’indignation la plus profonde et sans être tenté de recourir à des moyens… même violents, pour la préserver d’une telle honte.

— Eh ! quels moyens ? s’écria la marquise, puisqu’il n’y a pas de loi pour punir des mariages si criminels !

— Voilà qui est triste ! reprit Schedoni.

— Et pourtant, continua la marquise , la femme qui s’introduit dans une famille pour la déshonorer n’est-elle pas aussi coupable que celle qui aurait commis un crime d’État ? Car c’en est un que d’insulter et d’avilir la noblesse, le premier soutien de l’État. Ne mérite-t-elle pas d’être punie d’une peine presque égale ?

— D’une peine presque égale, madame ? reprit Schedoni. Ce n’est pas assez. Dites de la même peine.

Et il fit encore une pause.

— En vérité, ajouta-t-il en donnant à sa voix creuse un accent encore plus sinistre, il n’y a que la mort, oui, la mort, qui puisse effacer le déshonneur d’une famille dont le blason est ainsi traîné dans la boue !

La marquise tressaillit. Il continua d’un ton grave :

— La justice naturelle n’en existe pas moins, quoique ses lois ne soient pas toujours écrites. Nous en avons le sentiment dans nos cœurs ; et quand nous n’y obéissons pas, c’est faiblesse et non pas vertu.

— Assurément, dit la marquise, et c’est là une vérité qui n’a jamais été mise en doute.

— Pardonnez-moi, madame, reprit l’artificieux sophiste, ce doute a lieu quelquefois. Lorsque nos préjugés sont en opposition avec ce sentiment de justice, nous sommes portés à croire que c’est vertu que de désobéir à sa voix. Vous, par exemple, vous, ma fille, quoique douée d’un esprit mâle et juste, parce que les lois écrites ne condamnent pas cette fille dont la justice a prononcé la sentence, vous croiriez commettre un crime en vous faisant son juge. Ce serait donc à la crainte que vous obéiriez et non pas à l’amour de la justice.

— Ah ! mon père, murmura la marquise, quelle est donc votre pensée ?

— Je crois vous l’avoir dite, réplique Schedoni, et mes paroles n’ont pas besoin d’autre explication.

La marquise demeura pensive et silencieuse. Son âme n’était pas encore familiarisée avec le crime et l’action que Schedoni lui faisait entrevoir l’épouvantait. Elle n’osait y arrêter sa pensée, encore moins l’appeler par son nom. Cependant son orgueil était si irrité et son désir de vengeance si ardent que ces passions soulevaient dans son âme une véritable tempête, prête à emporter tout ce qui y restait d’humain. Schedoni observait ces mouvements et en mesurait les progrès.

— C’est donc votre opinion, mon père, reprit la marquise après un long silence, qu’Elena… que cette artificieuse fille mérite… mérite une sévère punition ?

— Certainement, répliqua Schedoni. Et cette opinion n’est-elle pas aussi la vôtre ?

— Ainsi, continua la marquise, vous pensez qu’aucune peine ne saurait être trop sévère ? que la justice et la nécessité demandent… Quoi ?… Sa mort ? N’est-ce pas là ce que vous avez dit ?

— Moi, madame ? Pardonnez. Je puis être égaré par le soin de votre bonheur ; je n’ai prétendu énoncer qu’un avis dicté par mon zèle et par la justice, et si je me suis laissé emporter trop loin…

— Alors, mon père, vous ne pensez donc pas ?… dit la marquise avec humeur.

— Madame, je n’ai plus aucun avis à émettre. Je laisse à votre bon esprit le soin de décider avec sa justesse ordinaire.

Et, disant ces mots, il se leva pour se retirer.

La marquise, toute troublée, voulut l’arrêter ; mais il s’excusa, alléguant un devoir religieux.

— Eh bien donc, dit-elle, je ne vous retiens pas, mon père, mais vous savez le cas que je fais de vos avis. Et j’espère que vous ne me les refuserez pas lorsque le moment sera venu.

— Je ne puis que m’honorer de votre confiance, dit le confesseur.

— À demain soir, dit la marquise gravement. J’irai aux vêpres à San Nicolo et, après l’office, je me rendrai dans le cloître. Là nous pourrons nous entretenir sans témoins. Bonsoir, mon père.

— La paix soit avec vous, ma fille, et que la sagesse vous inspire !

Il croisa ses mains sur sa poitrine, et fit un profond salut à la marquise qui demeura seule aux prises avec ses passions tumultueuses.

Le lendemain, à l’heure convenue, la marquise se rendit à San Nicolo et, laissant ses domestiques et son carrosse à une porte latérale, elle entra dans l’église, suivie seulement d’une femme de chambre. Les vêpres achevées, elle attendit que tout le monde fût sorti et pénétra alors dans le cloître. Son cœur était oppressé et sa démarche chancelante. Elle aperçut bientôt Schedoni qui venait à elle. Le confesseur reconnut au premier coup d’œil qu’elle n’avait pas encore pris sa résolution ; mais, quoiqu’il en conçût quelque inquiétude, sa contenance n’en fut pas altérée ; il raffermit sa démarche et adoucit l’éclat perçant de ses yeux noirs.

— Mon père, dit la marquise en l’abordant, je ne puis goûter un moment de repos. L’image de ce fils ingrat m’obsède nuit et jour ; je ne trouve de soulagement que dans mes entretiens avec vous, mon unique conseil et mon seul ami désintéressé.

Le confesseur s’inclina.

— Pourtant, dit-il d’un air humble, M. le marquis est aussi affecté que vous de cet événement. N’est-ce pas lui plutôt que moi qu’il serait convenable de consulter sur un sujet si délicat ?

— Ah ! mon père, vous savez que le marquis est rempli de préjugés. C’est un homme sensé, mais qui se trompe quelquefois et qui ne revient jamais d’une erreur. S’il s’agit d’adopter un plan qui s’écarte quelque peu des règles de morale commune dont il a reçu les principes dans son enfance, il résiste sans distinguer les circonstances qui rendent la même action vertueuse ou criminelle. Je n’ose donc pas le consulter, de peur d’une objection qui nous arrêterait. Aussi ce que nous disons là doit-il rester entre nous, mon père. Je compte sur votre discrétion.

— Ah ! madame, comme sur le secret de la confession.

La marquise reprit en hésitant :

— À vrai dire, je ne sais par quel moyen on pourrait être délivré de cette créature. Voilà bien ce qui me tourmente.

— Ma fille, dit Schedoni, se relâchant un peu de sa réserve, est-il possible que le courage q ui vous élève par la pensée au-dessus des préjugés vulgaires vous abandonne quand il est question d’agir ? Si la loi condamnait la personne coupable, vous applaudiriez à cette condamnation ; et pourtant vous n’osez vous faire justice vous-même !

La marquise, après un moment de silence, répondit :

— Mais en faisant cette justice, je serais en butte à la poursuite des lois !

— Non, répliqua Schedoni, vous auriez la protection de l’Église, et même l’absolution.

— Enfin, dit la marquise à demi-voix, apprenez-moi comment cette affaire peut être conduite.

— Il y a bien quelque danger à courir, répondit Schedoni. Je ne sais à qui vous pourriez vous confier… Les hommes qui font ce métier…

— Paix ! dit la marquise, j’entends des pas…

— C’est un frère qui traverse là-bas pour entrer dans le chœur. Et le confesseur reprit : On ne peut se fier à des gens gagés…

— À qui cependant, demanda la marquise, si ce n’est à des mercenaires ?…

Et elle s’interrompit, mais Schedoni avait compris sa pensée.

— Pouvez-vous douter, reprit-il, que les mêmes principes qui ont suggéré la résolution ne suffisent à déterminer l’action ?… Pourquoi hésiterait-on à accomplir ce que l’on croit juste ?

— Ah ! mon père ! dit la marquise avec émotion, où trouver un autre vous-même, capable de penser avec la même justesse, d’agir avec la même énergie ! Ah ! dites, mon père, où le trouver ?

— Ma fille, s’écria le moine avec solennité, mon zèle pour l’honneur de votre famille est au-dessus de toute considération.

— Cher père ! reprit la marquise qui le comprit alors parfaitement, je ne sais comment vous remercier !

— Le silence est quelquefois éloquent, repartit le confesseur.

La marquise redevint pensive. Sa conscience lui parlait de nouveau et elle s’efforçait d’en étouffer la voix. Pareille à une personne qui mesure la profondeur d’un précipice sur les bords duquel elle marche en chancelant, elle s’étonnait d’avoir pu arrêter sa pensée sur un projet si horrible. Mais bientôt sa passion se ranimait avec plus de force.

— Il faut cependant préparer les moyens, reprit le moine.

— Oui, en effet… Quand ? Comment ? demanda la marquise avec une agitation fébrile.

— Sur le rivage de l’Adriatique, dans les Pouilles, près de Manfredonia, il y a une maison propre à l’exécution de nos desseins. Elle est isolée, sur le bord même de la mer, en dehors de la route suivie par les voyageurs, cachée dans les bois qui bordent la côte pendant plusieurs milles. Il y a là certaine chambre… Cette maison n’est habitée que par un pauvre pêcheur. Je connais cet homme ; je sais les motifs qui l’ont amené à vivre de cette vie misérable et solitaire.

— Mais, mon père, observa la marquise, vous disiez tout à l’heure qu’on ne pouvait se fier à un mercenaire.

— Ma fille, on peut se fier à celui-là, dans le cas où il se trouve. J’ai mes raisons pour penser ainsi.

— Mais… quelles raisons, mon père ?

Schedoni garda le silence. Mais tout à coup sa physionomie prit un caractère étrange. Ses traits, plus sombres que de coutume, se contractèrent comme décomposés par une passion farouche. La marquise, frappée de leur expression, regretta un moment de s’être confiée à lui ; mais il n’était plus temps de revenir en arrière. Elle lui demanda de nouveau quelles raisons il avait pour se montrer si sûr de l’homme dont il parlait.

— Que vous importe, dit Schedoni d’une voix étouffée, pourvu que vous soyez délivrée de celle qui vous abreuve de tourments et d’humiliations.

Ils retombèrent dans le silence. La marquise le rompit la première.

— Mon père, dit-elle, je me repose entièrement sur votre justice. Mais, je vous en conjure, pressez-vous, car l’attente est pour moi un purgatoire anticipé. Vous parliez d’un endroit sur la côte de l’Adriatique… Vous disiez que dans une chambre de cette maison…

— Dans cette chambre, répondit le confesseur, il y a une porte secrète pratiquée depuis longtemps…

— À quelles fins ? demanda la marquise.

— Qu’il vous suffise de savoir, reprit le moine, qu’il y a une porte dont nous saurons faire usage. Par cette porte… au milieu de la nuit… Lorsqu’elle sera plongée dans le sommeil…

— Je vous comprends, dit vivement la marquise. Mais quel besoin d’une porte secrète dans une maison isolée, habitée par une seule personne dont vous êtes sûr ?…

— De cette chambre, continua Schedoni, un passage conduit à la mer. Là, dans les ténèbres, jetée aux flots qui l’emporteront…

— Paix ! murmura la marquise, quel bruit est-ce là ?…

Ils écoutèrent et distinguèrent dans l’éloignement les sons graves et plaintifs de l’orgue, auxquels se mêla une psalmodie mélancolique.

— C’est un chant de mort ! observa la marquise.

— Dieu fasse paix au trépassé ! dit Schedoni en faisant le signe de la croix.

La marquise était toute troublée. Elle s’éloigna un moment de Schedoni et erra quelque temps dans le cloître. Son agitation la fit trembler de tous ses membres, elle chancela et fut forcée de s’asseoir. Peu s’en fallut qu’elle ne tombât à genoux.

Le confesseur l’observait avec mépris.

« Ce que c’est qu’une femme ! pensait-il. Esclave de ses passions, si l’orgueil et la vengeance parlent à son cœur, elle défiera tous les obstacles et sourira complaisamment à la pensée du crime ; mais faites impression sur ses sens, que la musique détende ses nerfs et remue son imagination, aussitôt toutes ses idées vont changer. Elle aura horreur de cette même action qui tout à l’heure lui paraissait vertue use. On verra cette âme mobile dominée ou abattue par un vain son ! Être faible et méprisable ! »

La marquise semblait justifier les dédains de son complice. Les passions violentes, qui avaient résisté chez elle à la voix de la raison et de l’humanité, tombaient alors devant des émotions extérieures. Ses sens frappés par une mélodie lugubre et sa superstition effrayée par cet étrange rapprochement d’un requiem et d’un complot homicide l’accablèrent, pour un moment, de terreur et de pitié.

Elle se rapprocha du confesseur :

— Mon père, lui dit-elle, nous reparlerons de cette affaire. Je suis maintenant trop agitée. Adieu, souvenez-vous de moi dans vos prières !

Et baissant son voile avec soin, elle sortit précipitamment du cloître. Schedoni la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans l’obscurité. Puis il s’éloigna lui-même par une porte, mécontent de cet incident qui paraissait ajourner ses projets, mais ne désespérant pas de les accomplir.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 159-169).
◄  Conclusion

Pendant que la marquise et le moine conspiraient ainsi contre la vie d’Elena, l’orpheline était encore au couvent des ursulines, sur le lac de Celano, où elle avait trouvé un asile. À la suite de tant de fatigues et d’inquiétudes, elle s’était sentie trop souffrante pour continuer son voyage. Il se passa plus de quinze jours avant que l’air pur et la tranquillité de cette retraite eussent ranimé ses forces.

Vivaldi, qui la voyait tous les jours à la grille, s’était abstenu pendant tout ce temps de renouveler des instances qui, en agitant l’esprit d’Elena, pouvaient retarder le rétablissement de sa santé. Mais quand il la vit plus affermie, il se hasarda, par degrés, à lui exprimer la crainte que le lieu de sa retraite ne fût découvert et qu’elle ne lui fût ravie une seconde fois. Danger dont leur mariage pouvait seul les garantir. À chaque visite, Vivaldi revenait sur ce sujet, n’épargnant ni les arguments ni les sollicitations. Il réclamait aussi l’exécution de la promesse donnée par Elena elle-même en présence de sa tante, en lui rappelant que, sans une déplorable catastrophe, la jeune fille aurait depuis longtemps déjà comblé ses vœux. Enfin, il la conjurait de faire cesser l’incertitude où il vivait et de lui donner le droit de la protéger hautement avant de quitter son refuge momentané.

L’émotion du jeune homme, plus encore que ses raisons, toucha fortement le cœur d’Elena et, sa tendresse se réveillant plus vive avec sa reconnaissance, elle se reprocha de sacrifier au soin de sa dignité le bonheur d’un homme qui avait bravé de si grands dangers pour lui prouver son amour. Elle le congédia un jour en lui permettant quelque espoir et promit de l’instruire, le lendemain, de sa dernière résolution.

Jamais nuit ne fut pour le jeune homme si longue ni si pénible à passer. Seul, sur les bords du lac, agité tour à tour d’espérance et de crainte, il s’efforçait de prévoir cette décision d’où dépendait tout son bonheur, tantôt l’appelant de ses vœux, tantôt le redoutant. Elena n’eut pas des moments plus tranquilles. Toutes les fois que sa prudence et sa fierté la dissuadaient d’entrer dans une famille qui la repoussait, l’image de Vivaldi venait aussitôt plaider la cause de l’amour et de la reconnaissance.

Le lendemain matin, Vivaldi était à la porte du couvent bien avant l’heure indiquée. Le cœur palpitant, il attendait avec anxiété que la cloche l’avertît du moment où il pourrait entrer. Ce signal donné, il se précipita au parloir. Elena y était déjà. À sa vue, elle se leva toute troublée. Vivaldi s’avança d’un pas chancelant, les yeux fixés sur ceux de sa bien-aimée ; il la vit sourire et lui tendre la main. Plus de doute, plus d’inquiétude ! Il serra la main de la jeune fille dans les siennes, incapable d’exprimer sa joie autrement que par des soupirs profonds et, s’appuyant sur la grille qui les séparait :

— Ah ! s’écria-t-il, enfin vous êtes donc à moi ! … Nous ne serons plus séparés !… À moi Elena… à moi pour toujours !… Mais votre visage s’altère ! Ô ciel ! me serais-je trompé ? Parlez, je vous en conjure, mon amie, dissipez ce terrible doute !

— Je suis à vous, répondit doucement Elena. Nos ennemis ne nous sépareront plus.

Ses yeux en même temps se mouillèrent de larmes et elle baissa son voile. Mais, comme Vivaldi s’alarmait, elle lui tendit de nouveau la main ; puis, relevant son voile, elle lui adressa un doux sourire à travers ses larmes, gage de sa reconnaissance et, au besoin, de son courage.

Avant de quitter le couvent, Vivaldi avait obtenu d’Elena la permission de consulter un religieux du couvent de bénédictins, où il était logé. Il l’avait mis dans ses intérêts et voulait lui demander l’heure à laquelle il pourrait célébrer leur mariage avec le plus de mystère possible. Le vieux bénédictin lui répondit qu’après l’office du soir, il aurait quelques heures de liberté et qu’aussitôt le soleil couché, pendant que les religieux seraient au réfectoire, il se rendrait à la petite chapelle de Saint-Sébastien, située à peu de distance, sur les bords du lac, où il les marierait.

Vivaldi retourna voir Elena et lui fit part de cet arrangement. Il fut convenu qu’on se rendrait à la chapelle à l’heure indiquée. L’orpheline, qui avait confié son projet à l’abbesse, obtint d’elle qu’une sœur converse l’accompagnerait, et Vivaldi dut se tenir prêt à l’attendre en dehors du couvent pour la conduire à l’autel. La cérémonie achevée, ils devaient s’embarquer sur le lac et le traverser pour se rendre à Naples. Ils se séparèrent ensuite. L’un alla s’assurer d’une barque ; l’autre se retira pour faire ses apprêts de voyage.

Plus le moment approchait, plus Elena se sentait gagner par un étrange abattement. Elle ne pouvait se défendre de certains pressentiments douloureux ; et c’était d’un œil mélancolique qu’elle voyait le soleil disparaître derrière des nuages noirs et céder peu à peu la place à l’obscurité. Elle prit congé de l’abbesse qui l’avait accueillie avec une si cordiale hospitalité et, accompagnée de la sœur converse, elle sortit du couvent. À la porte, elle trouva Vivaldi qui lui offrit son bras, et tous deux s’acheminèrent en silence vers la chapelle de Saint-Sébastien. La scène était en harmonie avec l’état d’esprit d’Elena. Le ciel était sombre ; et les flots, qui dans les ténèbres se brisaient contre les rochers du rivage, mêlaient leur mugissement sourd à celui du vent qui courbait les cimes des grands sapins.

Elena, effrayée, fit remarquer à Vivaldi l’orage qui se préparait et qui rendrait la traversée du lac périlleuse. Aussitôt il donna l’ordre à Paolo de renvoyer le bateau et de faire préparer une voiture. Comme ils approchaient de la chapelle, Elena arrêta ses regards sur les hauts cyprès qui l’ombrageaient.

— Voilà, dit-elle, des arbres qui ne rappellent que des idées funèbres. Vivaldi, en vérité, je deviens superstitieuse. Mais ces noirs cyprès, si voisins de l’autel où nous devons nous unir !…

Vivaldi s’empressa de la calmer et lui reprocha tendrement la tristesse à laquelle elle s’abandonnait. Ils entrèrent dans la chapelle, où régnait un profond silence ; elle n’était éclairée que d’une faible lumière. Le vénérable religieux, accompagné du moine qui devait représenter le père de la jeune fille, était déjà là, tous deux agenouillés et en prières. Vivaldi s’approcha de l’autel, conduisant Elena toute tremblante, et ils attendirent que le religieux eût achevé ses dévotions. Pendant ce temps, l’émotion d’Elena croissait sensiblement ; elle faisait des yeux le tour de la chapelle. Tout à coup, elle tressaillit, car elle avait cru voir un visage collé aux vitraux ; mais, en regardant une seconde fois, elle ne vit plus rien. Elle écoutait avec inquiétude les moindres bruits du dehors et, quelquefois, elle prenait le grondement des vagues pour des voix et des pas d’hommes qui s’approchaient. Elle s’efforçait cependant de calmer ses alarmes, et elle commençait à s’en rendre maîtresse, lorsqu’elle remarqua une porte entrouverte et, à l’entrée, un homme d’une physionomie sinistre. Comme elle allait pousser un cri, l’observateur disparut et la porte se referma Vivaldi, frappé du trouble d’Elena, lui en demanda la cause.

— Nous sommes observés, lui dit-elle. Quelqu’un était là tout à l’heure à cette porte.

Alors le jeune homme se tourna vers le religieux pour l’interroger ; mais le père fit signe qu’on lui laissât achever sa prière. L’autre moine se leva et, Vivaldi l’ayant prié de fermer les portes de la chapelle pour écarter les importuns, il répondit qu’il ne l’oserait car l’accès du lieu saint ne devait être interdit à personne.

— Vous pouvez au moins, mon frère, observa Vivaldi, réprimer une vaine curiosité et voir au-dehors qui vient nous épier par cette porte. Vous calmerez par là l’inquiétude de cette jeune dame.

Le frère y consentit et Vivaldi le suivit à la porte : mais, n’apercevant personne dans le passage sur lequel elle donnait, il revint plus tranquille vers l’autel. Déjà l’officiant y avait pris place et ouvrait le rituel. Vivaldi se plaça devant lui, sur sa droite, encourageant de ses regards pleins d’une tendre sollicitude Elena qui s’appuyait sur la sœur converse. La figure indifférente de la sœur, la physionomie rude du frère sous le capuchon de sa robe grise, la tête chenue et calme du vieux prêtre en contraste avec la vivacité du jeune homme et la beauté de la douce Elena, tout cela formait un groupe digne du pinceau d’un maître. À peine la cérémonie était-elle commencée qu’un bruit venant du dehors renouvela les alarmes d’Elena. Elle vit la porte qui l’avait inquiétée se rouvrir lentement, avec précaution, et un homme avancer la tête. Il était d’une taille gigantesque, portait une torche dont la lueur laissa voir d’autres personnes, groupées dans le passage, derrière lui. À la férocité de leurs regards, à l’étrangeté de leurs allures, Elena devina d’un coup d’œil que ce n’étaient pas des gens du couvent mais des messagers sinistres. Elle jeta un cri à demi étouffé et tomba dans les bras de Vivaldi, qui, en se retournant, vit une troupe d’hommes armés s’avancer vers l’autel. Alors élevant la voix avec fermeté :

— Qui donc, demanda-t-il, ose entrer de force dans le sanctuaire ?

— Quels sont les sacrilèges, ajouta le prêtre, qui ne craignent pas de violer ainsi le lieu saint ?

Elena était évanouie dans les bras de Vivaldi qui tira son épée pour la défendre. Tout à coup retentirent ces mots épouvantables :

— Vincenzo de Vivaldi et Elena Rosalba, vous êtes prisonniers. Rendez-vous ! Nous vous en sommons au nom de l’Inquisition !

— Au nom de l’Inquisition ! s’écria Vivaldi qui croyait à peine ce qu’il entendait. Il y a ici quelque horrible méprise.

L’officier, sans daigner répliquer, renouvela sa sommation.

— Retire-toi, imposteur, s’écria Vivaldi, ou mon épée te fera repentir de ta témérité !

— Eh quoi ! dit le chef de la troupe, vous osez insulter un officier de la Sainte Inquisition ? Ce religieux peut vous instruire, jeune homme, des dangers que l’on court en résistant à nos ordres.

Vivaldi allait répliquer, le prêtre le retint.

— Si vous êtes réellement des officiers de ce redoutable tribunal, dit-il, donnez-en la preuve. Rappelez-vous que cette enceinte est sacrée ; et ne croyez pas que je sois homme à vous livrer des personnes qui ont trouvé ici un asile, si vous n’êtes pas porteurs d’un pouvoir en bonne et due forme émané du Saint-Office.

— Le voici, répliqua l’officier en tirant un rouleau de sa poche.

Le bénédictin tressaillit à la vue du rouleau. Il le prit et l’examina avec attention : le parchemin, le sceau, la formule, certaines marques connues seulement des initiés, tout certifiait l’authenticité de décret d’arrestation.

Le papier tomba de ses mains et, se tournant vers Vivaldi :

— Malheureux ! s’écria-t-il, c’est donc vrai ! Vous êtes appelé devant ce redoutable tribunal pour répondre d’un crime, et peu s’en est fallu que moi-même je ne me sois rendu coupable d’un grand délit.

Vivaldi, stupéfait, était comme frappé de la foudre.

— Un crime ! murmura-t-il. Voilà une imposture bien hardie ! Quel crime ai-je donc commis ?

— Ah ! reprit le vieux prêtre, je ne pensais pas que vous fussiez aussi endurci dans le mal. Prenez garde, n’ajoutez pas l’audace du mensonge à des passions condamnables ! Votre crime, dites-vous ? Ah ! vous le connaissez trop bien !

— Vous aussi vous m’accusez ! Ah ! votre âge et votre état vous protègent ; mais ces scélérats qui osent s’attaquer à une innocente victime n’échapperont pas à ma vengeance ! Qu’ils approchent, s’ils l’osent !…

À ce moment, Elena, ayant reprit ses esprits au milieu de ce tumulte qu’elle ne comprenait pas, lui tendait les bras, en l’appelant à son secours. Hors de lui, le jeune homme menaça de nouveau la bande qui l’entourait. Tous au même instant mirent l’épée à la main, malgré les cris perçants d’Elena et les supplications du prêtre. Vivaldi, qui ne voulait pas répandre du sang, se tenait sur la défensive, jusqu’à ce que la violence de ses adversaires l’obligeât à faire usage de tous ses moyens de défense. Il mit l’un d’eux hors de combat, mais il fléchissait sous le nombre, lorsque Paolo entra dans la chapelle. Voyant son maître assailli, il vola à son secours et frappa aussi un de leurs ennemis ; mais, enfin, ils se virent entourés. Et le maître et le valet, blessés à leur tour l’un et l’autre, furent terrassés et désarmés. Elena, qu’on avait empêchée à grand-peine de se jeter entre les combattants, suppliait à genoux les féroces séides du Saint-Office en faveur de Vivaldi blessé et qui, de son côté, conjurait le vieux prêtre de la protéger.

— Eh ! le puis-je ? disait le bénédictin. Qui oserait s’opposer aux ordres de l’Inquisition ? Ne savez-vous donc pas, malheureux jeune homme, que toute résistance est punie de mort ?

— De mort ! s’écria Elena, de mort !

— Oui, dit l’un des officiers à Vivaldi, en lui montrant un de ses hommes couché à terre. Il vous en coûtera cher pour ce que vous avez fait !

— Non ! s’écria Paolo, ce n’est pas lui, c’est moi qui ai frappé cet homme. Et si mes bras étaient libres, tout blessé que je suis, j’en ferais encore autant sur quelqu’un de vous.

— Tais-toi, mon cher Paolo, s’écria Vivaldi. C’est moi seul qui suis coupable. Et s’adressant à l’officier : Monsieur, reprit-il, je n’ai rien à dire pour ma défense, j’ai fait mon devoir ; mais elle, innocente, délaissée de tous, pouvez-vous, barbares, la voyant sans appui, la traîner dans vos cachots sur une dénonciation calomnieuse ?

— Monsieur, dit l’officier, notre pitié ne lui servirait à rien, il faut que nous fassions notre devoir. Que l’accusation soit fondée ou non, ce n’est pas à nous, c’est au tribunal qu’elle doit répondre.

— Mais quelle accusation ? demanda Elena.

— Celle d’avoir rompu vos vœux.

— Mes vœux ! s’écria-t-elle en levant les yeux au ciel.

— Infâme manœuvre ! dit Vivaldi. Je reconnais bien là l’infernale méchanceté de ses persécuteurs ! Ô chère Elena ! faut-il donc que je vous laisse en leur pouvoir ?

Il brisa ses liens et, se traînant vers elle, la pressa encore une fois entre ses bras. La jeune fille, incapable de proférer un mot, appuyée sur le sein de Vivaldi, ne put exprimer que par des larmes les angoisses de son cœur brisé. C’était un spectacle à attendrir les âmes les plus farouches, excepté les inquisiteurs. Vivaldi, épuisé par la perte de son sang et ne pouvant plus se soutenir, fut forcé d’abandonner une seconde fois sa bien-aimée.

— Eh ! quoi ! dit-elle d’une voix déchirante, le laisserez-vous périr sans secours ?

Le bénédictin proposa de le transporter au couvent où ses blessures pourraient être pansées. On se mit donc en devoir de séparer les deux amants, et l’officier donna ordre d’emmener Elena. Ses hommes la saisirent dans leurs bras. Paolo faisait de vains efforts pour se débarrasser de ses liens et aller la défendre.

Vivaldi essaya de se soulever, mais il perdit connaissance en prononçant le nom d’Elena. En vain implorait-elle ses ravisseurs pour qu’il lui fût permis de donner ses soins à l’infortuné ; ils l’entraînèrent hors de la chapelle, pendant qu’elle s’écriait encore avec l’accent du désespoir :

— Adieu, Vivaldi ! Adieu pour jamais !

Ce cri était si déchirant que le vieux prêtre en fut ému malgré lui. Vivaldi entendit cet adieu qui sembla le rappeler du seuil du tombeau. Il entrouvrit les yeux et, les tournant vers la porte, il aperçut encore le voile flottant de la jeune fille. Ses prières, son déplorable état, ses efforts, rien n’empêcha ces misérables de l’emmener tout chargé de liens jusqu’au couvent, ainsi que Paolo qui continuait à crier de toutes ses forces :

— C’est moi qui suis coupable ! Je veux qu’on me mène devant l’Inquisition.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 170-181).
◄  Conclusion

Le frère chirurgien du couvent, ayant examiné et pansé les blessures de Vivaldi et de son fidèle serviteur, assura qu’elles n’étaient pas dangereuses ; mais il n’en put dire autant de celles d’un homme de la troupe. Quelques-uns des religieux témoignèrent de la compassion pour les prisonniers ; mais la plupart étaient retenus par la crainte du Saint-Office et n’osaient même approcher de la chambre où on les gardait. Cet embarras ne dura pas longtemps. Dès que Vivaldi et Paolo commencèrent à se rétablir, on les obligea à se remettre en route. Ils furent placés dans la même voiture ; mais la présence de deux sbires les empêchait de se communiquer leurs suppositions sur le sort d’Elena et sur les causes de leur dernière catastrophe. Paolo, cependant, trouva moyen de dire à son maître que selon toute apparence l’abbesse de San Stefano était leur principale ennemie. Les deux carmes qui les avaient rejoints près du pont étaient probablement ses émissaires et, instruits de la route qu’Elena et Vivaldi avaient prise, ils avaient fourni des renseignements pour suivre leurs traces jusqu’à Celano.

Les prisonniers voyagèrent toute la nuit, ne s’arrêtant que pour changer de chevaux. À chaque poste, Vivaldi regardait derrière lui si quelque voiture ne suivait pas, emportant sa chère Elena, mais rien ne paraissait. Au point du jour, ils aperçurent le dôme de Saint-Pierre, et on se reposa quelques heures dans une petite ville de la campagne romaine. Lorsqu’on repartit, Vivaldi remarqua avec surprise que ses gardiens n’étaient plus les mêmes, à l’exception de l’officier qui était demeuré près de lui dans la chambre de l’auberge. Le costume de ceux-ci était tout différent de celui des premiers ; leurs manières étaient moins brutales, mais leur physionomie révélait cette froideur sournoise et ce sentiment d’importance exagérée qui caractérisait les agents du Saint-Office. Vivaldi fut donc porté à croire que sa première arrestation avait été opérée par des coquins qui s’étaient donnés faussement pour des familiers du sacré tribunal et qu’en ce moment, pour la première fois, il se trouvait réellement entre les mains de l’Inquisition. Il était près de minuit quand les prisonniers entrèrent dans Rome. On était alors en plein carnaval. Le Corso, par lequel il fallut passer, était encombré de carrosses et de masques, de musiciens, de moines et de charlatans, illuminé par une multitude de flambeaux et retentissant du bruit discordant des voitures, de la musique, des quolibets et des éclats de rire d’un peuple joyeux se disputant les dragées qu’on lui jetait. Cruel contraste avec la situation de ce malheureux jeune homme arraché à ce qu’il aimait et livré à un tribunal dont les formes mystérieuses et terribles peuvent abattre les plus fermes courages. Après avoir quitté le Corso, la voiture suivit quelque temps des rues détournées et désertes, à peine éclairées par quelques lampes qui brûlaient devant l’image de tel ou tel saint ; elle traversa ensuite un grand espace nu, parsemé de vieilles ruines, où ne se montrait aucune créature. On entendait seulement au loin les tintements d’une cloche, et l’on aperçut confusément dans l’obscurité de hautes murailles et des tours. Les prisonniers jugèrent que ce devaient être les prisons de l’Inquisition. Ils s’arrêtèrent à l’entrée d’une voûte fermée par une grille de fer. Un homme qui tenait une torche à la main vint les reconnaître et ouvrit la grille. Les prisonniers, descendus de voiture avec les deux officiers principaux, entrèrent sous la voûte qui les conduisit à une salle basse, faiblement éclairée par une lampe. Un silence absolu y régnait et personne ne se montra. À l’idée que ce souterrain était peut-être un lieu de sépulture pour quelques victimes du farouche tribunal, Vivaldi tressaillit d’horreur. Cette pièce paraissait conduire à d’autres par divers couloirs qui se prolongeaient dans cet immense édifice. Mais ni le bruit sourd d’un pas humain, ni l’écho d’aucune voix sous ces longues voûtes ne donnaient lieu de penser qu’elles fussent habitées par des êtres vivants. Le couloir que suivirent les prisonniers aboutissait à une autre pièce, aussi sombre que la première, mais beaucoup plus vaste. Ils s’arrêtèrent là ; et un homme, qui paraissait être le geôlier en chef, s’avança pour les recevoir. Les gardiens et le geôlier échangèrent quelques paroles mystérieuses ; et l’un des officiers, traversant la salle, monta par un grand escalier, tandis que l’autre, en compagnie du geôlier, veillait sur les captifs en attendant son retour.

Un long temps s’écoula, pendant lequel le silence ne fut interrompu que par le bruit de quelque porte roulant sur ses gonds ou par des sons confus et éloignés qui semblaient être des gémissements et des cris arrachés par la douleur. De temps en temps, des inquisiteurs, revêtus de leur longue robe noire, traversaient la salle sans bruit, comme des fantômes qui glisseraient sur les dalles. Ils regardaient les nouveaux prisonniers d’un visage impassible et distrait, pressés apparemment d’aller remplir leurs horribles fonctions. À cette vue, Vivaldi réfléchissait avec autant d’étonnement que d’indignation à tous les maux que la méchanceté de l’homme peut infliger à l’homme et à l’insolence du bourreau qui, en égorgeant sa victime, ose encore s’armer du prétexte de la justice et de la nécessité. « Est-ce possible ? se demandait-il. Une telle perversité est-elle bien dans la nature humaine ? » L’homme si vain de sa raison et de sa conscience éclairée, l’homme si supérieur à tout être créé, a-t-il pu se laisser aller à un excès de folie et de cruauté dont n’approcha jamais la férocité des animaux les plus sauvages ? Vivaldi avait bien entendu parler des arrêts sanglants de l’Inquisition ; mais ce qu’il en avait appris n’avait pas ce caractère de certitude qui frappait alors son esprit. Et quand il songeait qu’Elena était, en même temps que lui, au pouvoir de ce terrible tribunal, son désespoir allait jusqu’à la frénésie : dans son exaltation, il se sentait animé d’une force surnaturelle et prêt à tenter l’impossible pour la délivrer. Ce ne fut que par un violent effort sur lui-même qu’il parvint à se rendre compte de son impuissance et à s’armer de résignation. Son âme reprit de la fermeté et son maintien aussi bien que sa physionomie retrouvèrent une dignité calme qui sembla en imposer à ses gardiens. Ainsi raffermi, il ne sentait plus la douleur de ses blessures ; peut-être à ce moment eût-il supporté héroïquement la torture.

À la fin, le principal officier redescendit et ordonna à Vivaldi de le suivre. Paolo voulut accompagner son maître ; mais il en fut empêché par les gardes. Ce fut là pour lui une rude épreuve. Il déclara qu’il ne voulait pas se séparer du jeune comte.

— Pourquoi, disait-il, aurais-je demandé à venir ici, si ce n’était pour partager le sort de mon maître et tâcher d’adoucir ses peines ? Ce n’est certes pas pour mon plaisir ; et quelque aimable que soit votre société, je vous assure que, sans mon attachement pour lui, je voudrais être à mille lieues de vous.

Les gardes l’interrompirent brutalement et Vivaldi, embrassant son fidèle serviteur, le pressa de se soumettre tranquillement à la nécessité et de ne pas désespérer.

— Notre séparation sera courte, lui dit-il, et mon innocence, je l’espère, sera bientôt reconnue.

Puis s’adressant aux gardes :

— Je recommande ce digne garçon à votre humanité, leur dit-il. Il est innocent. Et, si je suis libre un jour, je vous serai plus reconnaissant de votre bonté à son égard que de celle que vous me témoigneriez à moi-même. Adieu, mon cher Paolo, adieu.

Paolo se jeta en sanglotant aux genoux de son maître qui, pour abréger cette pénible scène, fit signe à l’officier qu’il était prêt à le suivre.

On le fit passer par une galerie qui le conduisit à une antichambre où d’autres personnes l’attendaient. Son guide entra dans un appartement sur la porte duquel était une inscription en caractères hébreux couleur de sang. Vivaldi supposa que là se préparaient les instruments de torture qui devaient lui arracher l’aveu du crime dont il était accusé. D’après ces formes de procédure, l’innocent devait être plus cruellement tourmenté que le coupable puisque, n’ayant rien à avouer, il devait paraître plus obstiné aux yeux de l’inquisiteur et exciter chez lui un redoublement de barbarie. Souvent aussi, il devait arriver que l’innocent, à bout de souffrances, avouait le crime qu’il n’avait pas commis et se calomniait ainsi lui-même. Toutes ces pensées s’offraient à Vivaldi sans ébranler son courage. Il n’hésita pas à se sacrifier pour sauver Elena et prit la résolution de périr dans les tourments plutôt que de se reconnaître coupable d’un crime dont l’aveu entraînerait la perte de sa bien-aimée.

L’officier reparut enfin et fit signe au prisonnier d’avancer. Puis il le fit entrer dans l’appartement d’où il sortait lui-même et se retira.

Vivaldi se trouvait dans une salle spacieuse, à l’extrémité de laquelle deux hommes étaient assis devant une grande table. L’un d’eux avait la tête couverte d’une sorte de coiffure noire qui faisait ressortir l’expression farouche de sa physionomie ; l’autre avait la tête découverte et les bras nus jusqu’aux coudes. Un livre et quelques instruments de forme étrange se voyaient sur la table qu’entouraient plusieurs sièges vides, ornés de figures bizarres. Au fond de la chambre, un crucifix de taille gigantesque atteignait presque jusqu’à la voûte ; enfin, à l’autre bout, un grand rideau vert sombre tombait devant une arcade intérieure pour cacher, soit une fenêtre, soit les objets ou les personnes nécessaires aux opérations des inquisiteurs. Le plus important des deux personnages dit à Vivaldi de s’avancer. Quand celui-ci fut. près de la table, il lui présenta le livre, qui était un Évangile, et lui enjoignit de jurer de dire la vérité et de garder un secret inviolable sur ce qu’il pourrait voir et entendre. Le jeune homme hésitait à se soumettre à cet ordre ; mais l’inquisiteur, par un regard auquel on ne pouvait se méprendre, lui signifia la nécessité d’obéir. Le serment prêté et inscrit sur le registre, l’interrogatoire commença.

Après s’être enquis du nom, des qualités et de la demeure de l’accusé, l’inquisiteur lui demanda s’il avait connaissance de l’accusation en vertu de laquelle il avait été arrêté.

— On m’accuse, répondit Vivaldi, d’avoir enlevé une religieuse de son couvent.

L’inquisiteur affecta quelque surprise.

— Vous avouez donc ? dit-il après un moment de silence, et en faisant signe au greffier qui transcrivit la réponse.

— Je le nie, au contraire, formellement et hautement.

— Pourtant, reprit l’inquisiteur, vous confessez vous-même que vous connaissez l’accusation portée contre vous. Qui donc vous en aurait instruit, si ce n’est la voix de votre conscience ?

— J’en ai été instruit par les termes mêmes de votre ordre d’arrestation et par les paroles de vos officiers.

— Mensonge ! s’écria le juge. Notez bien ceci, greffier. Sachez, ajouta-t-il en s’adressant à Vivaldi, que nos ordres ne se montrent pas et que nos officiers ne parlent jamais.

— Il est vrai, répondit Vivaldi, que je n’ai pas lu moi-même votre ordre. Mais le religieux qui l’a lu devant moi m’a appris de quel crime j’étais accusé et vos officiers m’ont confirmé ses paroles. Si vous criez au mensonge, en prétextant que je viole mon serment, si vous interprétez à votre manière mes réponses les plus simples et les plus franches, je ne dirai plus rien.

L’inquisiteur, pâle de colère, se leva à moitié de son fauteuil.

— Audacieux hérétique, dit-il, vous disputez contre vos juges ! Vous les insultez ! Vous manquez de respect au saint tribunal ! Votre impiété va recevoir sa récompense. Qu’on lui applique la question !

Un sourire fier et dédaigneux fut la seule réponse de Vivaldi et, quoique en ce moment il crût voir remuer le rideau qui cachait sans doute quelques autres affidés du Saint-Office, il fixa un regard calme sur l’inquisiteur, sa contenance restant aussi ferme que sa physionomie. Ce froid courage parut frapper son juge qui reconnut sans doute qu’il n’avait pas affaire à une âme commune. Il abandonna donc pour l’instant des moyens de terreur inutiles.

— Où avez-vous été arrêté ? demanda-t-il.

— Dans la chapelle de Saint-Sébastien, sur le lac de Celano.

— Êtes-vous sûr de cela ? reprit l’inquisiteur. N’ est-ce pas plutôt au village de Legano, sur la route de Celano à Rome ?

Vivaldi se rappela en effet, non sans quelque surprise, que c’était à Legano que ses gardes avaient été changés et, tout en confirmant sa première assertion, il en fit la remarque à l’inquisiteur. Celui-ci, sans paraître y prêter attention, continua l’interrogatoire.

— Quelque autre personne, demanda-t-il, a-t-elle été arrêtée avec vous ?

— Vous ne pouvez pas ignorer, répondit Vivaldi, que la signora Rosalba a été arrêtée en même temps que moi, sous le faux prétexte qu’elle était religieuse et qu’elle avait violé ses vœux, et que mon domestique Paolo Mandrico a été aussi arrêté sans que je puisse imaginer sur quelle imputation.

L’inquisiteur fit de nouveau signe au greffier d’écrire, puis il reprit :

— Jeune homme, encore une fois, confessez votre faute. Le tribunal est miséricordieux et indulgent pour le coupable qui avoue.

Vivaldi sourit.

— Oui, continua le juge, la Sainte Inquisition est miséricordieuse ; elle n’emploie jamais la torture que dans les cas de nécessité absolue et lorsque le silence obstiné du criminel appelle toute sa rigueur. Sachez que nous sommes toujours instruits des faits et que vos dénégations ne peuvent ni nous dérober, ni dénaturer la vérité. Vos délits les plus cachés sont déjà consignés dans les registres du Saint-Office aussi fidèlement que dans votre conscience. Tremblez donc et sou mettez-vous.

Vivaldi ne répliqua point, et l’inquisiteur après un moment de silence ajouta :

— N’avez-vous jamais été dans l’église du Spirito Santo à Naples ?

Le jeune homme tressaillit.

— Avant de répondre à cette question, dit-il, je demande le nom de mon accusateur.

— Je vous fais observer, dit l’inquisiteur, que ce nom reste toujours caché à l’accusé. Eh ! qui voudrait remplir son devoir en dénonçant le crime s’il s’exposait ainsi à la vengeance du criminel ?

— Au moins doit-on me faire connaître les témoins qui déposent contre moi.

— Pas davantage, et pour les mêmes raisons.

— Ainsi donc, s’écria Vivaldi, c’est le tribunal qui est à la fois accusateur, témoin et juge ! Je vois, par ce que vous m’apprenez, qu’il ne me sert de rien d’avoir une conscience irréprochable puisqu’il suffit d’un ennemi, d’un seul ennemi, pour me perdre !

— Vous avez donc un ennemi ? demanda l’inquisiteur.

Vivaldi ne pouvait douter qu’il en eût un ; mais il n’avait pas de preuves assez positives pour nommer Schedoni. D’un autre côté, l’arrestation d’Elena l’aurait conduit aussi à accuser une autre personne, s’il n’eût frémi d’horreur à l’idée que sa mère eût concouru à le faire jeter dans les prisons de l’Inquisition. Et comme il se taisait :

— Vous avez donc un ennemi ? répéta l’inquisiteur.

— Ma situation le prouve assez, répondit Vivaldi. Mais je suis si peu son ennemi moi-même que j’ignore jusqu’à son nom.

— Vous ignorez son nom, dites-vous ? Mais, par cela même, il est clair que vous n’avez pas d’ennemi personnel et que la dénonciation portée contre vous est l’œuvre d’un homme qui n’a eu en vue que les intérêts de la religion et de la vérité.

Indigné de l’art perfide avec lequel on exploitait contre lui ses déclarations, Vivaldi dédaigna de répondre, cependant que l’interrogateur, souriant intérieurement de son habileté, comptait pour rien la vie d’un homme pourvu que son amour-propre et le sentiment de son importance fussent satisfaits.

— Puisqu’il est évident, continua-t-il, que vous n’avez pas d’ennemi qu’un ressentiment particulier ait armé contre vous et que, d’ailleurs, plusieurs autres circonstances nous amènent à douter de votre sincérité, j’en conclus que l’accusation portée contre vous n’est ni maligne ni fausse. Je vous exhorte donc de nouveau, au nom de la très sainte religion, à confesser sincèrement vos fautes, afin de vous épargner les tourments de la question que nous serions obligés d’employer pour vous en arracher l’aveu. Une confession franche, sachez-le bien, peut seule adoucir la juste sévérité du tribunal.

Les nouvelles protestations d’innocence de Vivaldi mirent fin à cette première séance. L’inquisiteur ordonna au jeune homme de signer son interrogatoire et laissa percer, pendant qu’il remplissait cette formalité, une sorte de satisfaction mauvaise que le jeune homme ne put s’expliquer. Il avertit ensuite l’accusé de se préparer pour le lendemain à confesser son crime ou à subir la torture. Puis il frappa sur un timbre et l’officier qui avait amené Vivaldi reparut.

— Vous connaissez vos ordres, lui dit l’inquisiteur, qu’ils soient exécutés.

L’officier s’inclina et emmena Vivaldi.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 181-187).
◄  Conclusion

Elena, enlevée de la chapelle de Saint-Sébastien, fut mise sur un cheval et forcée par ses deux ravisseurs de voyager deux jours et deux nuits sans presque prendre de repos, ignorant où on la conduisait, par quels chemins elle passait, et prêtant vainement l’oreille à tous les bruits dans l’espoir d’entendre des pas de chevaux ou la voix de Vivaldi qui, lui avait-on dit, devait suivre la même route. La solitude et le silence des pays qu’elle traversait n’étaient troublés que par le passage de quelques vignerons ; et elle arriva, sans savoir où elle était, dans les vastes plaines des Pouilles, animées au loin par un campement de bergers qui conduisaient leurs troupeaux vers les montagnes des Abruzzes. Au soir du deuxième jour, les voyageurs entrèrent dans une forêt qui recouvrait des montagnes et des vallées descendant par paliers jusqu’à l’Adriatique. À l’aspect de ces lieux désolés et sauvages, Elena s’y crut confinée pour toujours. Elle était calme ; mais sa tranquillité était de l’abattement et non de la résignation. Elle envisageait le passé et l’avenir avec un désespoir que son épuisement ne lui permettait plus d’exprimer. Surprise par la nuit, après une marche de quelques milles dans la forêt, ce ne fut qu’au bruit des vagues s’écrasant contre les rochers qu’elle s’aperçut qu’elle était au bord de la mer, jusqu’à ce que, se trouvant entre deux montagnes, elle distinguât, malgré l’obscurité, une vaste étendue d’eau formant au dessous d’elle une baie. Elle se hasarda alors à demander si elle devait s’embarquer et aller encore bien loin.

— Non, répondit brutalement un des gardes, vous n’avez plus loin à aller. Vous serez bientôt au terme de votre voyage et en repos.

Ils descendirent vers le rivage et s’arrêtèrent bientôt devant une habitation isolée, si proche de la mer que le pied en était baigné par les flots. À l’obscurité profonde et au silence qui y régnaient, elle semblait inhabitée. Les gardes avaient sans doute leurs raisons pour en juger autrement, car ils frappèrent à la porte et appelèrent de toutes leurs forces. Cependant personne ne répondait.

Elena examina la maison avec inquiétude, autant que l’obscurité le lui permettait. C’était une vieille construction assez singulière. Les murs étaient de marbre brut, assez élevés, et flanqués de petites tourelles dans les angles. Le bâtiment était abandonné et délabré. Une moitié de la porte gisait à terre, presque cachée sous l’herbe ; et l’autre, à demi suspendue à ses gonds, paraissait prête à s’en détacher. Enfin, aux cris répétés des gardiens d’Elena, une voix forte répondit du dedans. La porte du vestibule s’ouvrit lentement et donna passage à un homme d’une mine pâle et décharnée, dont la physionomie portait l’empreinte des passions les plus basses.

Elena frémit à sa vue. Du vestibule on la fit passer dans une vieille salle toute nue et toute dégradée dont la hauteur s’élevait jusqu’au toit, puis dans une mauvaise chambre à peine meublée et qui paraissait être celle de Spalatro – c’était là le nom que les gardes donnèrent à leur hôte.

Celui-ci jeta sur Elena un regard curieux, sournois, et fit quelques signes aux gardes. Puis il leur proposa de s’asseoir en attendant qu’il leur eût fait cuire un peu de poisson pour leur souper. Elena comprit alors que c’était le maître de la maison et qu’il y demeurait seul. L’idée d’avoir été amenée là, dans ce lieu isolé, au bord de la mer, pour être mise entre les mains d’un pareil homme, la frappa d’une terreur profonde, surtout quand elle se remémora toutes les circonstances de son enlèvement et ces paroles de ses gardes : « Vous serez bientôt au terme de votre voyage et en repos. » Un frisson d’horreur la saisit et elle s’évanouit.

En reprenant ses sens, elle se vit entourée de ces hommes à figures sinistres et fut tentée de se jeter à leurs pieds pour implorer leur compassion ; mais, craignant de les irriter en leur laissant deviner ses soupçons, elle se plaignit doucement de la fatigue et demanda sa chambre.

Spalatro, prenant une lampe, la conduisit dans une pièce délabrée où il lui dit qu’elle passerait la nuit.

— Où donc est mon lit ? demanda-t-elle.

On lui montra un méchant grabat au-dessus duquel pendaient deux rideaux déguenillés.

— Si vous avez besoin de la lampe, ajouta Spalatro, je vous la laisserai quelques minutes et je viendrai la reprendre.

— Eh quoi ? reprit-elle d’une voix suppliante, vous ne me laisserez pas de lumière pendant la nuit ?

— Pourquoi faire ? dit-il avec humeur. Pour mettre le feu à la maison ?

Elena le pressa de nouveau de souffrir qu’elle conservât de la lumière ; ce serait pour elle une consolation.

— Ah ! oui, une belle consolation ! reprit Spalatro d’un ton et d’un air singuliers. Vous ne savez guère ce que vous demandez.

— Qu’entendez-vous par-là ? s’écria Elena saisie d’une horrible inquiétude. Au nom du ciel, expliquez-vous !

L’homme la regarda sans lui répondre.

— Ayez pitié de moi ! dit Elena de plus en plus effrayée.

— Que craignez-vous ? reprit cet homme. Est-ce donc une chose si cruelle que de vous ôter cette lampe ?

Elena, n’osant laisser voir toute l’étendue de ses soupçons, répondit seulement que la vue de la clarté ranimerait ses esprits abattus.

— Pardieu ! répliqua Spalatro, nous avons bien autre chose en tête que d’écouter de pareilles fantaisies ! Cette lampe est la seule de la maison, et la compagnie m’attend en bas dans l’obscurité pendant que vous me faites perdre mon temps. Je vous la laisse pour cinq minutes, pas davantage.

Elena se soumit et profit du moment si court où elle restait seule pour explorer la chambre.

C’était une grande pièce sans meubles dont les murs étaient couverts de toiles d’araignée. Elle n’y aperçut qu’une porte, celle par laquelle elle était entrée, et une fenêtre garnie de barreaux de fer. Aucun moyen d’évasion. Elle s’assura en même temps avec effroi que la porte ne pouvait pas se fermer du dedans. Cet examen fait, elle posa la lampe à terre et attendit le retour de Spalatro. Il revint quelques instants après, lui apportant un verre de mauvais vin et un morceau de pain ; puis il la laissa dans l’obscurité et verrouilla la porte du dehors. Restée seule, elle essaya de calmer ses craintes par la prière et résolut de veiller toute la nuit. Elle se jeta tout habillée sur le matelas pour y attendre le jour et se livra bientôt aux réflexions les plus sombres. Tout ce qui s’était passé les jours précédents et la conduite de ses gardiens ne lui laissaient plus de doute sur le sort qui l’attendait.

Le caractère connu de la marquise, l’aspect et l’isolement de cette maison, l’air farouche de l’homme qui l’habitait, l’absence de toute personne de son sexe, autant de circonstances propres à lui persuader qu’on l’avait amenée là non pour l’y garder prisonnière mais pour l’y faire mourir. Tout son courage et sa résignation ne purent triompher du trouble et des terreurs dont elle était assaillie. Baignée de larmes, en proie à une agitation fébrile, elle appelait Vivaldi à son secours, Vivaldi à présent si loin d’elle ! Et en même temps elle s’écriait : « Je ne le verrai donc plus ! Je ne le reverrai jamais ! » Heureusement, elle était loin de se douter qu’il fût dans les cachots de l’Inquisition !

La fraude dont on avait usé envers elle, en empruntant pour l’enlever le nom du Saint-Office, lui fit penser que l’arrestation de Vivaldi n’était aussi qu’un moyen imaginé par la marquise pour le faire arrêter et détenir en lieu sûr jusqu’à ce qu’elle fût perdue pour lui. Elle se figurait qu’il avait été conduit dans quelque château écarté, appartenant à sa famille, et que la liberté lui serait rendue au prix du sacrifice de celle qu’il aimait. Cette idée fut la seule qui apportât quelque soulagement à ses douleurs.

Autant qu’elle put en juger, les gens d’en bas veillèrent fort tard, car elle crut distinguer des sons de voix étouffés qui se mêlaient au mugissement des vagues déferlant contre les rochers sur lesquels était bâtie la maison. À chaque bruit d’une porte roulant sur ses gonds, elle croyait entendre monter quelqu’un. À la fin, elle pensa que tout le monde était endormi, car le bruit des flots troublait seul le silence de la nuit. Heureusement, elle ne savait pas que sa chambre avait une porte secrète, ménagée de façon à pouvoir s’ouvrir sans bruit, et par laquelle un malfaiteur pouvait s’introduire à toute heure.

Persuadée que les hommes dans les mains de qui elle était tombée se livraient au repos, elle reprit quelque courage, mais sans pouvoir fermer l’œil. Quittant sa couche, elle se tint quelque temps auprès de la fenêtre, écoutant et guettant tous les bruits et toutes les ombres. La lune qui s’élevait sur l’horizon éclairait la surface agitée de la mer. Elena contemplait le mouvement des vagues écumeuses qui, après s’être brisées sur le rivage, se retiraient au loin vers la masse des eaux pour revenir avec la même furie, toujours acharnées et toujours impuissantes. Ce spectacle de la nature donna quelque répit à ses sinistres préoccupations ; et le murmure monotone des flots berçant ses rêveries, elle se laissa aller à une sorte de calme, réaction naturelle après tant d’émotions, et se jeta de nouveau sur son matelas où la lassitude lui procura enfin quelques instants de sommeil.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 187-205).
◄  Conclusion

Que se passait-il, pendant ce temps, dans le reste de la maison isolée ? Les gardiens qui avaient amené Elena étaient partis après une courte conférence avec Spalatro ; et c’était le bruit de leur voix qu’elle avait confusément entendu. Mais ce n’était pas entre les mains de son geôlier seul que l’orpheline était restée. Aux estafiers qui venaient de se remettre en route avait succédé un religieux, aussi sombre et silencieux que ceux-là étaient bruyants et animés. Il avait commencé par se retirer dans une chambre dont il avait fermé la porte au verrou, quoiqu’il sût bien qu’il n’y avait que lui et Spalatro dans la maison et que ce dernier n’eût osé se présenter à lui sans sa permission. Mais en s’isolant ainsi des hommes, il ne pouvait échapper à lui-même. Absorbé dans ses pensées et agité par les mouvements de sa conscience, il se jeta sur une chaise et y demeura longtemps immobile. D’un côté, ce qui lui restait de cœur se soulevait contre le crime qu’il avait médité ; de l’autre, en songeant que les objets de son ambition lui échappaient s’il renonçait à l’accomplir, il s’étonnait de son hésitation. Ce n’était pas sans surprise qu’il démêlait en lui-même certains traits de son caractère dont il ne s’était pas encore rendu compte et que les circonstances développaient. Il ne savait comment s’expliquer les contradictions et les incohérences entre lesquelles il flottait ; combat étrange entre ses sentiments, dont son esprit était le juge. Pourtant, à cet instant précis où il cherchait en quelque sorte à s’analyser, il ne voyait pas clairement que l’orgueil était le principal mobile de ses actions. Dès sa première jeunesse, cette passion s’était montrée dominante chez lui en toutes circonstances et influait puissamment sur toute sa vie.

Le comte de Marinella, car tel était le nom que Schedoni avait d’abord porté, était le plus jeune enfant d’une ancienne famille du duché de Milan établie dans le voisinage des montagnes du Tyrol. La part de patrimoine héritée de son père n’était pas considérable, et le jeune comte n’avait ni l’activité laborieuse nécessaire pour l’améliorer, ni l’esprit d’ordre et d’économie qui aurait pu la lui conserver. Sa vanité souffrait de se voir inférieur en fortune à ceux dont il se croyait l’égal en dignité. Dénué des sentiments généreux et de la solide raison qui font ambitionner la vraie grandeur, il se livrait aux dépenses fastueuses, à la dissipation, à mille vains plaisirs qui épuisaient ses ressources. Lorsqu’il se mit à réfléchir sur sa situation, il était trop tard. Entraîné par des habitudes prises, incapable de se résigner à des privations, suites nécessaires de son imprévoyance, il résolut de recourir à tous les moyens pour reconquérir les jouissances qu’il était menacé de perdre. Il quitta son pays ; et l’on ne put savoir de quelle manière il vécut, jusqu’au jour où il parut dans le couvent de Santo Spirito à Naples sous le nom du père Schedoni. Sa physionomie et ses manières étaient aussi changées que son genre de vie. Ses regards étaient devenus sombres et sévères ; et l’orgueil qui y éclatait autrefois, adouci seulement par l’usage du monde, se masquait maintenant sous un air d’humilité profonde et parfois même sous le silence et les austérités de la pénitence. Toujours jaloux de distinctions, il conforma sa conduite extérieure aux formes et aux préjugés de la société dans laquelle il vivait ; il devint un des plus rigoureux observateurs de la règle monastique, un modèle de renoncement à soi-même, un martyr de la pénitence. Les anciens de la communauté le montraient aux plus jeunes comme un exemple qu’il était plus facile d’admirer que d’imiter. Mais, en dépit de cette admiration, ils n’éprouvaient aucune sympathie pour lui. Ils applaudissaient bien haut à une austérité qui donnait du relief à la sainte renommée de leur couvent, mais ils haïssaient Schedoni en secret et le redoutaient pour son orgueil et sa rigueur farouche. Il y avait déjà longtemps qu’il demeurait parmi eux et jamais il n’avait obtenu aucune des dignités électives de la communauté ; il avait eu l’humiliation de se voir préférer plusieurs de ses frères, beaucoup moins zélés que lui pour l’observation des règles monacales. Il reconnut enfin que son ambition fourvoyée n’avait rien à espérer de ses frères ; aussi résolut-il de se frayer d’autres routes. Il était, depuis quelques années déjà, confesseur de la marquise de Vivaldi lorsque la conduite du fils lui suggéra de se rendre par ses conseils, non seulement utile, mais même nécessaire à la mère. Il avait étudié le caractère de cette femme, à l’esprit faible, aux sentiments passionnés ; il savait que s’il trouvait moyen de servir ses entraînements aveugles, sa fortune à lui serait bientôt faite. Il ne songea donc qu’à s’insinuer peu à peu dans la confiance de la marquise. Ce qu’il fit avec tant de succès qu’au bout d’un certain temps il devint l’oracle de sa conduite, avec tous les ménagements et la délicatesse affectée que lui prescrivait le saint caractère dont il était revêtu. Une haute dignité ecclésiastique, depuis longtemps convoitée, lui fut assurée par la marquise, dont le crédit la mettait en état d’obtenir cette faveur, à condition qu’il sauverait l’honneur de la famille Vivaldi compromis par la perspective d’une mésalliance. On a déjà vu par quels artifices et avec quelle patience le confesseur avait su associer l’orgueil de la marquise à ses propres desseins. Le moment du dénouement était proche ; il était prêt à commettre le crime atroce qui devait servir de marchepied à sa fortune. Un peu de trouble avait pu l’arrêter à l’instant décisif ; mais en rassemblant ses idées dans le silence et la solitude, sous l’empire de sa passion dominante, il raffermit sa résolution et décida que cette nuit même, Elena, immolée pendant son sommeil, serait portée à la mer par un passage souterrain bien connu de lui, et ensevelie dans les flots.

Spalatro, ainsi qu’on l’a donné à entendre, avait été autrefois le confident de Schedoni qui, sachant bien qu’on pouvait se fier à lui, l’avait choisi pour instrument dans cette occasion. Le moine, qui éprouvait quelque répugnance à exécuter lui-même l’exécrable action qu’il avait résolue, avait mis la vie de la malheureuse Elena dans les mains de ce misérable, tenu au secret par sa complicité. La nuit était déjà assez avancée lorsque Schedoni, en proie à des réflexions tumultueuses, prit enfin sa dernière détermination. Ce fut alors qu’il appela Spalatro à voix basse pour l’instruire de ce qu’il avait à faire. Après avoir refermé la porte au verrou, oubliant sans doute qu’ils étaient tous deux seuls dans la maison, à l’exception de la pauvre Elena qui dormait dans la chambre au-dessus, Schedoni fit signe à Spalatro de s’approcher et lui dit à demi-voix :

— Y a-t-il un peu de temps que tu n’as entendu du bruit dans sa chambre ? Crois-tu qu’elle dorme à présent ?

— Elle n’a pas bougé depuis plus d’une heure, répondit Spalatro. J’ai fait le guet dans le corridor en attendant que vous m’appeliez et je l’aurais entendue au moindre mouvement, car on ne peut faire un pas sur ce vieux plancher sans qu’il crie.

— Écoute-moi donc, Spalatro. Je t’ai déjà éprouvé, et je t’ai toujours trouvé fidèle ; rappelle-toi bien tout ce que je t’ai dit ce matin. Sois toujours l’homme actif et déterminé que j’ai connu.

Spalatro écoutait avec une morne attention.

— Il est déjà tard, reprit le moine, monte dans sa chambre puisque tu es sûr qu’elle dort. Prends donc ce poignard et ce manteau : tu sais l’usage qu’il en faut faire.

Il s’arrêta et fixa ses yeux pénétrants sur Spalatro qui avait pris le stylet, mais qui restait immobile sans répondre.

— Eh bien, dit le confesseur, qu’attends-tu ? Le jour va bientôt poindre. Est-ce que tu hésites ? Est-ce que tu trembles ? Je ne te reconnais plus !

Spalatro, sans rien dire, mit le poignard dans son sein, le manteau sur son bras, et se dirigea à pas lents vers la porte. Arrivé là, il s’arrêta.

— Dépêche-toi donc, reprit Schedoni, qui t’arrête ?

— Ma foi, je vous avoue, dit Spalatro avec humeur, que cette besogne-là ne me plaît guère. Je ne sais pas pourquoi il faut toujours que je fasse le plus difficile pour être, après tout, le moins bien payé.

— Vilain ! s’écria Schedoni, n’est-tu donc pas content de ce qu’on te donne ?

— Vilain ! répéta Spalatro en jetant le manteau par terre. Pas plus vilain que vous, s’il vous plaît, mon père, car, si c’est moi qui fais toute la besogne, c’est vous qui recevez toute la récompense. Un pauvre homme comme moi a besoin de gagner sa vie, voilà mon excuse. Ainsi, faites votre ouvr age vous-même ou donnez-moi une plus grande part dans le profit.

— Paix ! interrompit Schedoni. Tu m’insultes en parlant de profit pour moi. Crois-tu donc que j’agisse pour de l’argent ? Je veux que cette fille meure, cela doit te suffire. Quant à toi, le salaire que tu as demandé te sera payé fidèlement.

— Non, c’est trop peu, répliqua Spalatro, et d’ailleurs ceci me répugne. Quel mal cette fille m’a-t-elle fait ?

— Oui-da ! reprit le moine. Depuis quand t’avises-tu d’avoir des scrupules ? Et les autres, quand je t’ai employé, quel mal t’avaient-ils fait ! Tu oublies le passé, à ce qu’il paraît ?

— Non, révérend père, non, je ne m’en souviens que trop. Plût à Dieu que je pusse l’oublier ! Depuis ce temps, je n’ai pas eu un moment de repos : cette main sanglante est toujours devant mes yeux ; et souvent, la nuit, quand la mer gronde et que la tempête fait trembler la maison, je les vois tous couverts de blessures, tels que je les ai laissés, se dresser et entourer mon lit !

— Paix encore une fois ! dit le moine. Qu’est-ce qu’un pareil délire ? Ne vois-tu pas que ce sont là des chimères ! Je croyais avoir affaire à un homme, et je trouve ici un enfant effrayé par des contes de nourrice ! Sois satisfait cependant, on augmentera ton salaire.

Mais Schedoni se trompait encore sur les motifs réels de la résistance du bandit, qui montra une répugnance invincible à achever l’entreprise dont il s’était chargé. Soit que l’innocence et l a beauté d’Elena eussent adouci sa férocité, soit que sa conscience ravivât en ce moment le remords de ses crimes passés, Spalatro refusa résolument d’assassiner lui-même la malheureuse enfant. Ses scrupules ou sa compassion étaient pourtant d’une nature étrange ; car, tout en repoussant l’exécution même du meurtre, il consentit à attendre, au pied d’un escalier dérobé, que Schedoni eût égorgé la victime pour l’aider ensuite à porter le corps à la mer. Accommodement diabolique entre la conscience et le crime que Schedoni lui-même avait accepté un moment auparavant lorsque, refusant de tremper ses mains dans le sang, il payait à un autre le meurtre commandé par lui.

— Donne-moi le stylet, dit le confesseur. Prends le manteau et suis-moi jusqu’à l’escalier. Si ton courage te le permet…

Schedoni sortit de la chambre et entra dans le passage qui conduisait à l’escalier dérobé, s’arrêtant souvent pour écouter et marchant avec une extrême précaution. À ce moment il tremblait, cet homme terrible, devant le souffle de la faible jeune fille !

— N’entends-tu rien ? demanda-t-il tout bas à Spalatro.

— Je n’entends que le bruit de la mer.

— Chut ! il me semble que j’entends des voix…

— Ah ! les voix des spectres ? dit Spalatro.

Et, en même temps, il saisit avec force le bras du confesseur. Les regards effarés du misérable semblaient suivre quelque objet dans les ténèbres, au fond du corridor. Le moine, gagné un instant malgré lui par cette terreur, porta les yeux dans la même direction, mais sans rien découvrir.

Il demanda à Spalatro le sujet de son épouvante.

— Ne voyez-vous rien ? dit le bandit, l’œil hagard et la voix tremblante.

— Rien, répondit le moine, honteux d’avoir partagé sa faiblesse. Ce n’est pas le moment de s’abandonner à des visions.

— Ce n’est pas une vision, répliqua Spalatro. Je l’ai vue comme je vous vois.

— Quoi ! qu’est-ce que tu as vu ?

— La main… tout étendue… elle a paru tout à coup… elle m’a fait signe d’un doigt sanglant… puis elle s’est glissée dans le passage… toujours me faisant signe… et elle s’est perdue dans l’obscurité.

— Fou que tu es ! dit Schedoni involontairement agité. Allons, reprends tes esprits et sois un homme.

— Par tous les trésors de Notre-Dame de Lorette, reprit Spalatro, je n’irai pas là. C’est de ce côté qu’elle m’a fait signe ; c’est par là qu’elle a disparu.

Toute autre crainte céda alors chez Schedoni à celle qu’Elena s’éveillant ne rendît sa tâche plus horrible à remplir ; et cet embarras s’augmenta lorsqu’il eut vainement employé les menaces et les prières pour faire avancer Spalatro. Enfin, il se rappela une porte qui pouvait les conduire par un autre chemin au pied de l’escalier ; et cette fois Spalatro consentit à le suivre.

Cependant le temps s’avançait. Le moine, surmontant ses derniers scrupules, se décida à pénétrer dans la chambre d’Elena. Il s’approcha doucement du lit sur lequel elle reposait et dirigea la l umière d’une lampe sur le visage de l’orpheline. Son sommeil était agité, des larmes coulaient de ses paupières et ses traits étaient légèrement altérés. Elle laissa même échapper quelques mots. Schedoni, craignant de l’avoir éveillée, recula vivement, cacha la lampe derrière la porte, et se retira lui-même derrière le méchant rideau qui pendait sur le lit. Toutefois, aux paroles sourdes et inarticulées que prononçait la jeune fille, il comprit qu’elle était toujours endormie. Mais chaque moment de retard augmentait son trouble et sa répugnance à frapper ; chaque fois qu’il se rapprochait, chaque fois qu’il se disposait à plonger le poignard dans le sein de sa victime, un frémissement d’horreur paralysait sa volonté. Étonné de ces nouveaux sentiments et se taxant lui-même de lâcheté, il repassait en esprit tous les arguments qui l’avaient décidé.

« N’ai-je pas bien pesé ma résolution ? se disait-il. Ne vois-je pas clairement la nécessité de l’exécuter ? Mon existence tout entière, ma situation, mes honneurs ne dépendent-ils pas d’un moment d’énergie ? Ai-je oublié d’ailleurs les insultes que j’ai reçues dans l’église de Spirito Santo ? »

Ce dernier souvenir le ranima, et la vengeance rendit la force à son bras. Baissant le mouchoir qui entourait le cou d’Elena, il allait frapper quand, tout à coup, un objet nouveau lui causa un saisissement étrange. Il resta quelque temps les yeux fixes, égarés, immobile comme une statue. Sa respiration devint haletante ; une sueur froide coula de son front ; toutes ses facultés parurent suspendues et le poignard tomba de sa main. Ayant un peu repris son s ang-froid, il jeta de nouveau les yeux sur une miniature suspendue au cou d’Elena ; et le souvenir ou le soupçon que cette image avait éveillé en lui devint si impérieux que, dans son impatience de l’éclaircir, il oublia toute prudence et, sans même penser au danger de se découvrir lui-même, à cette heure de nuit, près du lit de la jeune fille, il l’appela d’une voix forte :

— Réveillez-vous ! dit-il, réveillez-vous ! Quel est votre nom ? Ah ! parlez, au nom du ciel, parlez vite !

Réveillée brusquement par cette voix inconnue, Elena se souleva sur sa couche et, à la lueur de la lampe, apercevant le sombre visage de Schedoni, elle poussa un cri terrible et retomba. Mais elle ne s’évanouit pas et, frappée de l’idée qu’il était venu pour l’assassiner, elle fit tous ses efforts pour émouvoir son meurtrier. L’imminence du danger lui donna la force de se lever et de se jeter aux pieds du moine.

— Ayez pitié de moi, s’écria-t-elle. Ayez pitié de moi, mon père !

— Mon père ! répéta Schedoni comme absorbé.

Puis s’arrachant à ses pensées :

— Pourquoi vous effrayer ? demanda-t-il. Est-ce moi que vous craignez ?

En fait, ses nouvelles émotions lui faisaient oublier ce qui l’avait amené là et tout ce que sa situation avait d’extraordinaire.

— Mon père, ayez pitié de moi ! criait toujours l’orpheline prosternée.

Schedoni la regarda fixement :

— Pourquoi ne voulez-vous pas me dire quel est le portrait que vous avez là ? s’écria-t-il, sans songer qu’il ne lui avait pas encore posé cette question.

— Ce portrait ? répéta Elena avec une extrême surprise.

— Oui, quel est-il ? Comment le possédez-vous ? Parlez vite.

— Quel intérêt, dit l’orpheline, avez-vous à le savoir ?

— Répondez, répondez ! insista Schedoni au comble de l’agitation. Ne puis-je donc pas parvenir à vous arracher une réponse ? Est-ce la crainte qui vous trouble l’esprit ?

Et se rapprochant d’elle et lui saisissant le bras, il répéta sa question avec un accent d’angoisse et de désespoir.

— Hélas ! il est mort ! répliqua Elena en s’efforçant de se dégager et en pleurant. J’aurais eu en lui un protecteur.

— Nous perdons du temps, s’écria Schedoni, avec un regard terrible. Encore une fois, quel est ce portrait ?

Elena prit le médaillon dans ses deux mains, le contempla un moment ; puis, le pressant contre ses lèvres :

— C’est mon père ! dit-elle.

— Votre père ! dit Schedoni d’une voix étouffée. Votre père !…

Et il recula de quelques pas.

Elena le regarda avec surprise.

— Hélas, dit-elle, je n’ai jamais connu les caresses ni les soins d’un père, et c’est maintena nt surtout que je sens le malheur d’être privée de son appui !

— Son nom ! interrompit Schedoni.

— Il faut le respecter, dit Elena, c’est celui d’un homme bien malheureux.

— Son nom ? vous dis-je.

— J’ai promis de le taire.

— Sur votre vie, je vous ordonne de me le dire. Pensez-y bien. Ce nom ?

Elena tremblante continuait à garder le silence et ses yeux suppliants demandaient grâce, mais Schedoni renouvela sa question avec tant de violence qu’il lui fallut céder.

— Son nom ? dit-elle. C’était le comte de Marinella.

Schedoni jeta un grand cri et se cacha la tête dans ses mains ; mais, bientôt après, maîtrisant le trouble qui l’agitait, il revint à Elena, la releva de l’attitude suppliante qu’elle avait prise, et lui demanda vivement quel pays avait habité son père.

— Il demeurait bien loin d’ici, dit-elle.

Mais il voulut une réponse plus précise et elle la lui donna. Il se mit alors à pousser de profonds soupirs, à marcher dans la chambre sans parler et, pendant quelque temps, il sembla ne rien voir ni rien entendre. Elena s’effrayait de ce silence ; mais la crainte et l’étonnement firent bientôt place à une vive émotion lorsqu’elle vit Schedoni se rapprocher d’elle, ses yeux la fixer avec attendrissement, son visage s’adoucir et son trouble se dissiper. Il ne pouvait encore proférer une parole. À la fin cependant son cœur se soulagea, et l’insensible, le farouche moine laissa échapper des pleurs et des sanglots. Il s’assit à côté d’Elena, lui prit une main qu’elle essaya vainement de retirer et, dès qu’il put s’exprimer :

— Malheureuse fille, lui dit-il, vous voyez devant vous votre père, encore plus malheureux que vous !

Sa voix fut étouffée par ses sanglots, et il cacha entièrement son visage sous son capuchon.

— Mon père ! s’écria Elena, saisie d’étonnement et doutant encore. Vous, mon père !

Et elle le fixa, stupéfaite. Il ne répondit rien ; mais un moment après, levant la tête et croisant son regard, il lui dit, s’accusant presque :

— Ah ! cessez de me regarder ainsi : épargnez-moi vos terribles reproches.

— Des reproches ! Des reproches à mon père ! dit Elena avec un accent plein de tendresse. Pourquoi lui en ferais-je ?

— Pourquoi ? s’écria Schedoni en se levant précipitamment. Grand Dieu !

Et son pied rencontra le stylet qu’il avait laissé tomber à terre. Il le repoussa vivement dans l’ombre. Elena ne vit pas ce mouvement. Mais, alarmée de ses regards égarés et de sa marche agitée d’un bout à l’autre de la chambre, elle lui demanda d’un ton pénétré ce qui le rendait si malheureux.

— Pourquoi jetez-vous sur moi des regards si douloureux ? ajouta-t-elle. Dites-le-moi, de grâce, afin que je puisse vous consoler.

Cette tendre invitation ranima la violente douleur et les remords du coupable Schedoni. Il pressa Elena contre son sein, et elle senti t son visage mouillé des larmes qu’il versa sur elle. Elle pleura en le voyant pleurer, et cependant ses larmes et ses doutes n’étaient pas entièrement dissipés. Quelques preuves que pût avoir Schedoni du titre qu’il s’était donné, elle les ignorait encore ; et la voix de la nature ne suffisait pas pour lui inspirer une confiance sans borne. Sa délicatesse prit ombrage des caresses d’une personne qui, tout à l’heure encore, lui était inconnue. Elle essaya de se dégager de ses bras, et Schedoni, devinant la cause de ce mouvement, s’écria avec douleur :

— Ah ! pouvez-vous donc vous méprendre sur la cause de mon émotion ? N’y voyez-vous pas les effets de l’affection paternelle ?

— Hélas ! comment puis-je savoir, répondit ingénument la jeune fille. Cette affection, jusqu’ici je ne l’ai pas connue !

Il cessa de la tenir embrassée et la considéra quelque temps en silence.

— Ah ! pauvre créature, dit-il, vous ignorez toute la force de vos paroles, dont chacune pénètre dans mon cœur comme un fer rouge ! Il est trop vrai, vous n’avez jamais su jusqu’à ce jour ce que c’est que la tendresse d’un père.

Sa physionomie se rembrunit, et il recommença à marcher avec agitation. Elena, oppressée par tant d’émotions, n’avait plus la force de l’interroger ; mais elle s’efforça d’éclaircir ses doutes, en comparant les traits de Schedoni avec ceux du portrait. Il y avait entre les caractères des deux physionomies toutes les différences que l’âge avait dû y mettre. La figure du portrait était celle d’un beau jeune homme, souriant à toutes les illusions de l’orgueil et du plaisir ; celle du moine, au contraire, sombre, sévère, marquée de rides par la méditation autant que par le temps, obscurcie par l’habitude des passions farouches, laissait croire qu’il n’avait pas souri depuis le jour où le portrait avait été fait. Malgré cette différence si tranchée, les deux têtes avaient la même expression de hauteur dédaigneuse ; et la jeune fille perçut avidement cette ressemblance qui ne suffisait pas cependant pour la persuader que le jeune et beau cavalier et le sombre confesseur ne fussent qu’une seule et même personne.

Dans le tumulte de ses premières pensées, Elena ne s’était pas encore arrêtée sur la circonstance si étrange de cette visite nocturne de Schedoni. Plus calme alors et moins effrayée par les regards adoucis du moine, elle se hasarda à lui en demander la raison.

— Il est plus de minuit, dit-elle. Quel motif si impérieux, mon père, vous a amené dans ma chambre à cette heure avancée ?

Schedoni tressaillit et ne répondit pas.

— Ne veniez-vous pas, continua-t-elle, pour m’avertir du danger que je courais ?

— Du danger ? balbutia-t-il.

— N’auriez-vous pas découvert les cruels desseins de Spalatro ?

— Vous avez raison, s’empressa-t-il de dire tout troublé, vous avez raison… Mais ne parlons plus de cela. Pourquoi revenir encore sur ce sujet ?

Ces paroles surprirent Elena qui, voyant les traits de Schedoni redevenir sombres, n’osa pas lui faire remarquer que c’était la première fois qu’elle l’int errogeait sur ce point. Elle risqua cependant une autre question de la dernière importance : elle le pressa de lui dire sur quels motifs il se fondait pour affirmer qu’elle était sa fille, en lui faisant observer que jusqu’alors il n’en avait donné aucun. Schedoni lui répondit d’abord avec une effusion chaleureuse, inspirée par les sentiments qui débordaient dans son âme ; puis, lorsqu’un peu plus de calme lui permit de mettre de l’ordre dans ses idées, il rappela plusieurs faits qui prouvaient au moins qu’il avait eu des relations intimes avec la famille d’Elena, et d’autres encore qu’elle croyait connus seulement d’elle-même et de sa tante, la signora Bianchi. Dès lors, elle ne pouvait plus douter qu’elle et Schedoni n’appartinssent à la même maison.

La situation toute nouvelle où se trouvait Schedoni, son bouleversement, ses remords, l’horreur qu’il avait de lui-même, les premiers mouvements de l’amour paternel, cette foule de sentiments qui l’assaillaient à la fois, lui firent désirer la solitude. Convaincu désormais qu’Elena était sa fille, il l’assura que dès le lendemain il la ferait sortir de cette maison pour la ramener chez elle. Après quoi, il quitta la chambre brusquement.

Comme il descendait l’escalier, il aperçut Spalatro qui venait à sa rencontre, portant le manteau dont il devait envelopper le corps sanglant d’Elena pour le jeter à la mer.

— Est-ce fait ? demanda le bandit à demi-voix. Me voici.

Et déployant le manteau, il mit le pied sur les premières marches.

— Arrête, misérable, arrête ! lui dit Schedoni en reprenant toute son énergie. Garde-toi d’entrer dans cette chambre. Il y va de ta vie.

— De ma vie ! s’écria Spalatro reculant de surprise. Est-ce que la sienne ne vous suffit pas !

Schedoni ne répondit rien et continua rapidement son chemin. Mais Spalatro, le suivant, lui présenta encore le manteau en disant :

— Mais apprenez-moi donc ce que je dois faire !

— Retire-toi ! répondit le moine d’un air terrible. Laisse-moi.

— Quoi ? reprit le coquin dont la surprise augmentait toujours. Est-ce que le courage vous a manqué ? Allons, si cela est, je vois bien, quoi qu’il m’en coûte, qu’il faut que je fasse la besogne moi-même. Le moment de la faiblesse est passé. Je vais…

— Scélérat ! Démon incarné ! s’écria Schedoni en le prenant à la gorge.

Mais, tout à coup, il se rappela que cet homme ne faisait qu’obéir à ses propres instructions. Il le relâcha donc peu à peu et, d’une voix radoucie, il lui ordonna d’aller se coucher.

— Demain, ajouta-t-il, je te parlerai. Quant à ce soir, j’ai changé d’avis. Retire-toi.

Comme Spalatro hésitait tout étonné, Schedoni lui répéta les mêmes ordres d’une voix terrible et ferma avec violence la porte de sa chambre pour se débarrasser de la vue d’un homme qui lui était devenu odieux. Il commençait à se calmer lorsqu’il fut saisi de la crainte que le scélérat, pour prouver son courage renaissant, n’allât tout seul exécuter le crime dont il devait être le complice. Il sortit donc vivement et retrouva Spalatro dans le passage qui conduisait au petit escalier. Que faisait-il là ? Quelles étaient ses intentions ? À l’appel de Schedoni, il se retourna sans répondre et regagna à pas lents sa chambre où le moine le suivit et l’enferma. Il retourna ensuite à la chambre de la jeune fille, la ferma aussi, s’assura également de la porte secrète et emporta les clefs. Alors plus tranquille, il se retira chez lui. Non dans l’espoir d’y prendre du repos, mais pour s’abandonner librement à ses remords, pareil à l’homme qui s’éloigne avec horreur de l’abîme dont il vient de mesurer la profondeur.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 205-223).
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Elena, restée seule, se rappela tout ce que Schedoni lui avait appris sur sa famille ; et en comparant ces nouvelles informations avec celles qu’elle tenait de sa tante, elle ne trouva entre les unes et les autres aucune contradiction apparente. Elle savait que sa mère avait épousé un gentilhomme de la maison de Bruno, dans le duché de Milan, que cette union avait été des plus malheureuses et qu’avant même de perdre sa mère, elle avait été confiée aux soins de la signora Bianchi, unique sœur de la comtesse de Bruno. Elle ne conservait aucun souvenir de son enfance. Souvent elle avait demandé, sur sa naissance et ses parents, des éclaircissements qu’on lui avait refusés sous prétexte qu’il valait mieux ensevelir dans le silence les malheurs et la ruine de sa famille. C’est tout ce qu’elle avait pu tirer de la bouche de la pauvre signora qui, se ravisant à ses derniers moments, avait voulu lui en apprendre davantage ; mais la mort avait prévenu ses confidences. Quant au père d’Elena, il était mort, assurait-on, quand elle était encore enfant. Le médaillon que la jeune fille portait maintenant au cou figurait parmi les bijoux laissés par la comtesse et devait être remis, plus tard, à l’orpheline, en même temps qu’elle apprendrait l’histoire de sa famille. Elena l’avait trouvé dans le cabinet de sa tante.

Quoique le récit de Schedoni concordât sur presque tous les points avec le peu qu’elle savait de son père, la jeune fille ne pouvait revenir de son étonnement, et quelques doutes subsistaient encore dans son esprit. D’un autre côté, lorsqu’elle eut repris un peu de calme, elle en revint à chercher quel motif avait conduit Schedoni chez elle au milieu de la nuit. Aux récits et au portrait que Vivaldi lui avait faits, elle avait tout de suite reconnu le moine pour l’agent de la marquise et le persécuteur de leurs amours ; mais, rejetant des suppositions trop pénibles, elle aimait à se persuader que si Schedoni, ne la connaissant pas, avait voulu aider la marquise à l’éloigner de Vivaldi, il avait changé de sentiments depuis qu’il avait soupçonné les liens de paternité qui l’unissaient à elle et qu’alors, impatient d’éclaircir la vérité, il s’était introduit chez elle sans tenir compte ni du lieu ni de l’heure. Tandis qu’elle apaisait ses craintes par ces explications, plus ou moins vraisemblables, elle aperçut à terre une pointe de poignard qui sortait de dessous le rideau. À cette découverte, frappée d’une commotion terrible, elle ramassa l’arme et, toute tremblante, elle eut un instant l’intuition du vrai motif de la visite de Schedoni ; mais elle repoussa bien vite cette idée et se reprit à croire que Spalatro seul avait projeté de l’assassiner et que Schedoni, survenu pour l’arracher à la mort, avait sauvé sans le savoir sa propre fille, que le portrait lui avait fait ensuite reconnaître. S’attachant à cette conviction, le cœur d’Elena, plein de reconnaissance pour son libérateur, recouvra quelque tranquillité.

Pendant ce temps, Schedoni, renfermé dans sa chambre, était livré à des sentiments bien différents. Le premier trouble passé, dès qu’il fut en état de réfléchir, sa situation l’épouvanta. En persécutant Elena à l’instigation de la marquise, il avait menacé la vie de sa propre fille ! En conspirant la perte d’une victime innocente, c’était lui qu’il avait été sur le point de frapper !

Enfin, tout ce qu’il avait fait pour satisfaire son ambition tournait contre cette ambition même ; car une alliance avec l’illustre maison de Vivaldi était ce qui le flattait le plus au monde, et voilà qu’il s’était éloigné de ce but suprême en foulant aux pieds tous les principes de vertu et d’humanité ! Maintenant il désirait aussi ardemment cette union qu’il l’avait jusqu’alors combattue ; mais il fallait obtenir le consentement de la marquise. Il ne désespérait pas d’y parvenir ; si pourtant elle résistait, il serait toujours temps d’unir secrètement les deux amants. Il pensait d’ailleurs avoir peu de chose à craindre, maître comme il l’était des secrets de la marquise, qui serait trop heureuse d’acheter son silence. Quant à l’accord du marquis, Schedoni ne le regardait pas comme indispensable.

Avant tout, il fallait tirer Vivaldi des redoutables prisons de l’Inquisition.

Or, d’après les règles du Saint-Office, si le dénonciateur ne paraissait pas en personne au tribunal, l’accusé devait être relâché. Il se garderait donc d’y paraître. Pour faire arrêter le jeune homme, il lui avait suffit d’envoyer une dénonciation anonyme, avec l’indication du lieu où l’on pourrait se saisir de sa personne.

Il s’agissait maintenant non plus de poursuivre l’accusation, mais, au contraire, de déployer beaucoup de zèle et d’activité pour soustraire Vivaldi à son persécuteur inconnu et lui faire rendre la liberté. Il espérait ainsi, avec l’aide d’un certain ami qui entretenait des relations officielles avec l’Inquisition et qui l’avait déjà secondé en mainte occasion, s’attribuer le rôle d’un libérateur.

Les mesures qu’il avait employées jusque-là l’avaient mis lui-même à couvert. Ayant trouvé par hasard, dans l’appartement de cet ami, une formule d’arrestation contre une personne suspecte d’hérésie, il avait su en fabriquer une copie assez fidèle pour tromper le bénédictin. Quelques bravi, gagés pour jouer le personnage d’officiers de l’Inquisition, étaient venus s’emparer de Vivaldi et l’avaient conduit à l’endroit où les officiers véritables du tribunal se trouvaient prêts à le recevoir, tandis qu’une autre partie de la troupe emmenait Elena sur les bords de l’Adriatique.

Schedoni s’était fort applaudi de ces heureux artifices par lesquels, en jetant un voile impénétrable sur le sort de la jeune fille, il se mettait lui-même à l’abri des soupçons et de la vengeance de Vivaldi.

L’embarras du moment était de faire revenir Elena à Naples, car il ne pouvait l’y ramener lui-même puisqu’il ne voulait pas l’avouer pour sa fille. Et, d’un autre côté, à qui aurait-il pu la confier sûrement ?…

Cependant le jour commençait à paraître. Il se détermina à conduire Elena jusqu’à la première ville, quitter à aviser ensuite. Il délivra Spalatro et lui ordonna d’aller chercher des chevaux et un guide au village voisin. Puis, il s’achemina vers la chambre de la jeune fille pour la préparer au départ. En approchant de cette chambre, le souvenir de l’affreux projet qui l’avait conduit la veille par ce même passage et par ce même escalier excita en lui tant d’émotion qu’il ne put aller plus loin et que, revenant sur ses pas, il prit un autre corridor pour se rendre chez Elena. C’est d’une main tremblante qu’il ouvrit la porte ; toutefois, en entrant, il reprit tout son empire sur lui-même. Elena de son côté, fort agitée en le revoyant, vint à sa rencontre, le sourire sur les lèvres, mais l’inquiétude dans le cœur. Il lui tendit affectueusement la main ; mais, tout à coup, apercevant le stylet qu’il avait oublié dans la chambre, il s’arrêta court et pâlit. Elena, portant les yeux sur l’objet qui fixait l’attention du moine, le prit et le lui présenta en disant :

— Tenez, mon père, j’ai trouvé cette arme dans ma chambre la nuit dernière.

— Ce poignard ? balbutia Schedoni, en affectant une extrême surprise.

— Examinez-le, je vous prie, continua-t-elle. Savez-vous à qui il appartient et qui l’a apporté ici ?

— Quoi ! Que voulez-vous dire ? s’écria le moine, près de se trahir.

— Savez-vous, mon père, quel usage on en voulait faire ?

Hors d’état de répondre, Schedoni saisit le poignard et le jeta violemment à l’autre bout de la chambre.

— Oui, s’écria Elena, je vois que vous savez tout ! Moi aussi, mon père, j’ai deviné la vérité !

— Quoi, malheureuse enfant ! Qu’as-tu deviné ? demanda-t-il avec un trouble à peine réprimé. Parle enfin ! Que sais-tu ?

— Tout ce que je vous dois, répondit-elle simplement. Je sais que la nuit dernière, pendant que je dormais, un assassin est entré dans ma chambre, un poignard à la main, et que…

Un gémissement étouffé interrompit Elena, et la peur la saisit quand elle vit la figure livide et contractée du moine ; mais, attribuant ce trouble extrême à l’horreur que lui inspirait le crime, elle reprit :

— Pourquoi me cacher le danger que j’ai couru, puisque vous m’en avez préservée ? Ah ! mon père, ne me privez pas du plaisir de répandre ces larmes de reconnaissance et ne vous dérobez pas aux actions de grâces qui vous sont dues ! Quand je dormais là, sur ce lit, et qu’un scélérat prêt à profiter de mon sommeil… c’est vous, oui, c’est vous qui… Ah ! puis-je oublier que c’est mon père qui m’a sauvé de ses coups !

À ce mot, la nouvelle émotion de Schedoni, pour venir d’une cause différente, ne fut pas moins violente. À peine fut-il capable de la dissimuler.

— Assez, ma fille, dit-il d’une voix sourde, assez sur ce sujet !

Et il se détourna, sans oser l’embrasser.

Elena, qui l’observait, continua d’attribuer cette agitation au souvenir du danger auquel il l’avait arrachée. Cependant, Schedoni, pour qui ses remerciements exaltés étaient autant de coups de poignard, l’avertit de se préparer à partir tout de suite et quitta brusquement la chambre.

Spalatro revint avec des chevaux mais sans avoir pu trouver de guide, et il s’offrit lui-même à conduire les voyageurs.

Schedoni, malgré sa répugnance pour cet homme, fut bien forcé d’accepter ses services. Tout étant prêt pour le départ, Elena descendit dans la cour ; mais, à l’aspect de Spalatro, elle se détourna avec effroi et se jeta dans les bras du moine.

— Ah ! s’écria-t-elle, quels souvenirs cet homme me rappelle : à peine, en le voyant, puis-je me croire en sûreté près de vous !

Et comme Schedoni ne répondait pas :

— N’est-ce pas lui, poursuivit-elle, n’est-ce pas cet assassin dont vous m’avez préservée ? Quoique vous n’ayez pas voulu me le dire dans la crainte de m’effrayer.

— Bien, bien, répliqua le moine, cela se peut ; mais le mieux est de n’en pas parler. Spalatro amène les chevaux.

Ils montèrent à cheval, et quittèrent cette fatale demeure en s’éloignant des bords de l’Adriatique. Bientôt, ils entèrent dans les sombres forêts du Gargano. La joie qu’éprouvait Elena d’avoir échappé à un danger si récent était fort troublée par la présence de Spalatro. Elle rapprochait toujours son cheval de celui de Schedoni et parfois, quand elle jetait les yeux sur la physionomie de son autre compagnon, son courage l’abandonnait, malgré toutes les raisons qu’elle avait de se croire sous la protection d’un père. Schedoni, perdu dans ses réflexions, ne troublait par aucune parole le silence des solitudes qu’ils traversaient. Quant à Spalatro, occupé à rechercher les causes du changement subit du moine qui protégeait maintenant Elena, après avoir voulu se défaire d’elle, il n’en méditait pas moins quelque moyen de se venger, dès qu’il le pourrait, du traitement qu’il avait subi la veille.

Une des principales préoccupations de Schedoni était la difficulté d’expliquer à la marquise pourquoi il n’avait pas rempli l’engagement qu’il avait pris envers elle et de l’intéresser en faveur d’Elena, sans laisser deviner qu’elle était sa fille. Il désirait et craignait à la fois cette entrevue. Il frémissait à l’idée de revoir une femme à qui il avait promis d’assassiner sa propre fille et qui allait lui reprocher de n’avoir pas tenu parole.

Tandis que nos voyageurs cheminaient en silence, les pensées d’Elena la ramenaient à Vivaldi et elle se perdait en conjectures sur l’influence que devait avoir sur leur destinée future la découverte qu’elle venait de faire. Schedoni cependant, toujours plongé dans ses rêveries, ayant prononcé le nom de Vivaldi, elle saisit cette occasion de s’informer de ce qu’il était devenu.

— Je n’ignore pas votre attachement, dit Schedoni en éludant sa question ; mais je désire savoir de quelle manière il a commencé.

Elena, confuse, hésita d’abord, puis elle obéit et lui raconta en rougissant l’histoire de leurs amours. Schedoni ne l’interrompit par aucune observation. Encouragée par ce silence, elle se hasarda à lui demander par l’ordre de qui Vivaldi avait été arrêté et où il avait été conduit. Schedoni lui épargna la douleur d’apprendre que son amant était prisonnier de l’Inquisition. Il affecta d’ignorer tout ce qui s’était passé à Celano, mais il lui dit qu’il croyait que Vivaldi avait été, ainsi qu’elle-même, arrêté par ordre de la marquise qui, sans doute, le faisait détenir pour un certain temps.

Leur arrivée dans une petite ville interrompit ces explications. Le premier soin de Schedoni fut de se procurer un nouveau guide ; puis il congédia Spalatro. Le drôle partit avec une répugnance qui fut remarquée par Elena.

Nos voyageurs ne purent se remettre en route que dans l’après-midi. Schedoni garda pendant tout le chemin le même silence que dans la matinée ; sauf quelques questions qu’il posa à son guide et auxquelles celui-ci répondit en donnant carrière à sa langue. Il n’était pas aisé d’arrêter le bavardage de ce paysan qui se mit à raconter de terribles histoires sur des meurtres commis dans ces forêts. Schedoni, absorbé dans ses rêveries, ne semblait pas l’entendre ; Elena n’y fit pas d’abord grande attention non plus, mais, lorsqu’elle fut entrée dans une partie plus épaisse de la forêt et dans un défilé étroit pratiqué entre deux rochers, elle commença à ressentir quelque crainte. Aucun objet vivant ne se montrait dans les détours du chemin ; mais, comme elle regardait souvent en arrière, elle crut apercevoir un homme qui les suivait et qui tout à coup s’arrêta et se glissa derrière les arbres. Il lui sembla reconnaître Spalatro ; mais Schedoni, à qui elle communiqua ses soupçons, les taxa d’alarmes imaginaires. Ils arrivèrent bientôt à une ville où le religieux se procura un habit séculier pour continuer son voyage. Là, ils étaient encore à quelques journées de Naples. La route qu’ils prirent pour s’y rendre était tracée sur des bruyères désertes. Durant toute la matinée, ils n’avaient pas rencontré un seul voyageur ; et l’après-midi était déjà fort avancé quand le guide leur montra dans l’éloignement les murailles d’un édifice grisâtre situé sur le penchant d’un coteau. Ils s’en approchèrent, espérant trouver là quelque couvent hospitalier, mais ils n’aperçurent que les ruines d’un ancien château qui leur parut inhabité. Les voyageurs s’arrêtèrent donc dans la cour où, assis à l’ombre des palmiers, sur les débris d’une fontaine de marbre, ils se partagèrent quelques provisions tirées de la valise du guide. Elena, pendant ce frugal repas, contemplait les restes d’une tour écroulée, lorsque dans une sorte de passage obscur ménagé entre deux pans de murailles, elle aperçut, grâce à quelques rayons de jour qui y pénétraient, un homme dans lequel elle reconnut encore la figure et la démarche de Spalatro. Elle s’écria, mais il disparut ; et, quand Schedoni jeta les yeux vers le même endroit, il ne vit plus, ni n’entendit rien.

Elena n’hésita pas à affirmer qu’elle avait vu Spalatro ; et Schedoni, persuadé que, si c’était lui, il ne pouvait avoir que de mauvais desseins, se leva et pénétra avec le guide dans le défilé, laissant Elena seule dans la cour. À peine l’avait-il quittée qu’elle fut frappée du danger qu’il courait dans cette obscurité où un meurtrier invisible pouvait l’attendre, et elle le rappela à grands cris, mais il ne répondit point. Trop inquiète pour demeurer en place, elle courut vers le passage, cherchant à percer les ténèbres, et elle hésitait à s’engager plus avant lorsqu’un faible cri qui semblait venir de l’intérieur de l’édifice frappa ses oreilles. Au même moment elle entendit un coup de pistolet, ensuite un gémissement prolongé. Incapable de faire un pas, elle demeura comme clouée sur place. Bientôt après elle entendit de nouveaux gémissements qui se rapprochaient par degrés et vit sortir d’une autre partie des ruines un homme blessé qui traversa la cour.

Un éblouissement subit l’empêcha de le bien distinguer ; elle recula de quelques pas en chancelant et s’appuya sur un tronçon de colonne. Cette sorte d’anéantissement dura quelques minutes, après quoi elle s’entendit appeler et vit Schedoni sortir du même côté de l’édifice et venir à elle. Il lui prit les mains en lui disant :

— Avez-vous vu passer quelqu’un ?

— Oui, dit-elle, j’ai vu un homme blessé traverser la cour, et j’ai craint un instant que ce ne fût vous.

— Vous êtes sûre qu’il est blessé ? reprit le moine.

— Trop sûre, dit faiblement Elena. Mais je vous en prie, partons tout de suite, et épargnez ce malheureux.

— Que j’épargne un assassin ! répondit Schedoni avec impatience.

— Un assassin ! Il a donc attenté à votre vie ?

Schedoni ne répondit pas ; mais, quittant la cour brusquement, il examina les traces de sang qui se perdaient dans les hautes herbes jusqu’à l’entrée des caveaux souterrains où il eût été inutile, sinon imprudent, de s’engager. Cette vaine recherche le rendit soucieux ; enfin il se décida à aller avec le guide reprendre les chevaux où on les avait laissés. Puis nos voyageurs, remontant à cheval, quittèrent ces ruines en silence. Ils furent longtemps trop occupés des impressions qu’ils venaient de recevoir pour renouer l’entretien. À la fin cependant, Elena s’informa de ce qui s’était passé ; elle apprit que Schedoni, poursuivant Spalatro dans le défilé, n’avait fait que l’entrevoir, et que le bandit lui avait échappé par des détours.

— Nous avons eu assez de peine, dit le guide, à courir après ce coquin-là. Mais vous lui avez coupé les ailes, signor, et il ne pourra pas nous suivre de longtemps, car votre coup de pistolet l’a frappé à l’épaule.

— Dangereusement ?

— Mortellement peut-être. Il sera allé mourir dans quelque coin de ces ruines.

Elena crut remarquer alors comme un sourire indéfinissable sur la figure de Schedoni. Était-il possible qu’un religieux se réjouît à l’idée de la mort d’un homme ? Mais le guide bavard ne lui laissa pas le temps de s’abandonner à ses réflexions.

— Ce Spalatro, continua-t-il, est un coquin qui aurait mérité une fin moins honnête.

— Tu le connais ? demanda vivement Schedoni. J’avais cru que tu n’avais avec cet homme-là aucune relation.

— Oui et non, dit le paysan. Mais j’en sais plus long qu’il ne pense sur son compte.

— Ah ! fit le confesseur, non sans un certain frémissement. Tu parais bien instruit des affaires des autres.

— Cet homme vient quelquefois au marché de notre ville, répliqua le paysan, et pendant longtemps personne n’a su d’où il venait. Mais on s’est mis sur sa piste et l’on a découvert sa demeure. Une maison au bord de la mer, qui était restée longtemps fermée, et où il s’était passé autrefois d’étranges choses !…

La curiosité d’Elena était vivement excitée. Voyant que Schedoni, distrait en apparence, n’insistait pas pour faire parler le paysan, elle le pressa elle-même de s’expliquer. Il ne demandait pas mieux.

— Il y a déjà bien des années, dit-il, une nuit orageuse du mois de décembre, Marco Torma était allé pêcher. Marco, signora, était un brave homme qui habitait notre ville quand j’étais encore petit garçon, mais qui, à l’époque où l’histoire arriva, demeurait sur le bord de la mer Adriatique où il était pêcheur de profession. Le vieux Marco était donc allé pêcher. La nuit était noire et il se hâtait de revenir à la côte avec le poisson qu’il avait pris ; il tombait une pluie battante et le vent soufflait avec violence. Marco marcha quelque temps sans voir aucune lumière et sans entendre d’autre bruit que celui du flot qui battait les récifs. À la fin, il se détermina à chercher un abri sous une petite roche. Pendant qu’il se tenait là tapi, il crut entendre quelqu’un venir et il leva la tête ; il aperçut alors une faible lumière, qui s’approcha et passa devant l’endroit où il était caché, et distingua un homme qui tenait à la main une lanterne sourde. Sa frayeur fut grande en voyant l’homme s’arrêter tout près de lui pour se décharger d’un fardeau ; ce fardeau était un grand sac qui paraissait très lourd, car l’homme était fatigué et essoufflé.

— Qu’y avait-il dans ce sac ? interrompit Schedoni avec une feinte indifférence.

— Vous allez le savoir, signor. Le vieux Marco se tenait coi, sans souffler. Peu d’instants après, il vit l’homme recharger le sac sur ses épaules et se remettre en marche le long de la côte. Enfin il le perdit de vue.

— Qu’a de commun cet homme avec Spalatro, dit Schedoni avec humeur et comme pour mettre fin au récit.

— Cela viendra en son temps, signor, répliqua le paysan. Quand l’orage fut un peu calmé, Marco quitta son abri et suivit le même chemin que l’homme au sac, cherchant quelque part une maison habitée. Bientôt il aperçut une lumière à peu de distance et se dirigea vers la demeure d’où elle partait. Arrivé à la porte, il frappa doucement, mais personne ne répondit. Il pleuvait à torrents ; la porte, qui n’était pas fermée à clef, s’entrouvrit, et le pêcheur se décida à entrer. Il s’avança à tâtons et ne vit ni n’entendit personne. Enfin il parvint à une chambre à demi éclairée par un reste de feu qui brûlait dans l’âtre, puis il entendit venir quelqu’un ; un homme entra avec une lumière, et le pêcheur s’avança pour lui demander la permission de s’abriter sous son toit… Marco dit qu’à l’aspect d’un étranger, l’homme de la maison devint blanc comme un linge ; mais Marco lui offrit le produit de sa pêche, alors il parut se remettre et s’occupa d’attiser le feu pour faire cuire le poisson. L’idée vint au pêcheur que cet homme était le même qu’il avait vu sur le rivage, et il n’en douta plus quand il aperçut le sac dressé dans un coin contre le mur. Le maître du logis, qui avait invité le pêcheur à souper, s’absenta un instant pour aller chercher des assiettes, mais il emporta la lumière. Pendant ce temps, Marco, poussé par la curiosité, s’approcha du sac et essaya de le soulever, mais il le trouva fort pesant, quoiqu’il ne fût pas plein, et le laissa retomber lourdement par terre. Craignant que l’homme ne revînt et ne s’en aperçût, il redressa bien vite le sac contre le mur ; mais, dans ce mouvement, il l’entrouvrit… Jugez de son épouvante lorsqu’il sentit de la chair froide et qu’à la lueur du feu, il distingua les traits décomposés d’un cadavre !… Ô signor ! Marco fut si effrayé qu’il savait à peine où il était et qu’il se mit à trembler et devint tout pâle… Oh ! mais pâle… Tenez, comme vous l’êtes maintenant !

Et, en effet, Schedoni frémissait de tous ses membres et sa figure livide se contractait affreusement. Elena, qui avait poussé un cri d’horreur, était trop vivement affectée elle-même pour s’étonner du trouble répandu sur les traits du moine qui baissa son capuchon.

Le paysan continua au milieu du silence de ses auditeurs :

— Marco n’eut pas la force de refermer le sac ; mais à peine eut-il rassemblé ses esprits qu’il se hâta de fuir par une autre porte et courut droit devant lui sans s’inquiéter du chemin. Il erra toute la nuit dans le bois. Rentré enfin chez lui, accablé de fatigue et de terreur, il fut saisi d’une fièvre avec transport au cerveau et dont il faillit mourir. Peu de temps après, on se mit à faire des recherches. Mais que pouvaient de pauvres gens qui n’avaient aucune preuve en main ? On visita avec soin la maison, mais l’homme n’y était plus et on ne trouva rien. C’est alors que la maison fut fermée, et elle resta ainsi jusqu’à ce que, plusieurs années après, Spalatro vînt s’y installer. Et le vieux Marco dit maintenant, à qui veut l’entendre, que ce Spalatro est le même homme qui l’a reçu dans la nuit de décembre.

— Lui ! cet homme ! s’écria Elena, frissonnant au souvenir de la nuit qu’elle avait passée dans cette maison où elle avait été menacée aussi par le poignard d’un assassin.

Schedoni avait repris tout son empire sur lui-même. Il traita de conte et de vision le récit du guide. Et peu de temps après, comme on suivait des chemins plus fréquentés où cet homme cessait de lui être nécessaire, il lui paya son salaire et le congédia.

Elena cependant, plus rassurée à mesure qu’elle se rapprochait de Naples, songeait aux moyens de se rendre soit à la villa Altieri, soit au couvent de Santa Maria de la Pietà. Comme on s’était arrêté pour dîner dans un village assez important et qu’elle entendait Schedoni s’informer des couvents qui se trouvaient aux environs, elle se hasarda à lui exprimer ce désir. Schedoni reconnut alors que, dans l’intérêt de sa propre sûreté, il valait mieux la laisser retourner à la villa Altieri, d’où elle pouvait se réfugier au monastère de la Pietà, que de la placer dans une autre communauté où il serait obligé de la présenter lui-même. La seule objection contre ce plan était la crainte qu’elle ne fût découverte par la marquise ; mais de toute façon ne fallait-il pas donner quelque chose au hasard ? De tous les partis à prendre, celui qu’elle lui suggérait était encore le meilleur. L’arrivée d’Elena dans une maison respectable, où elle était connue depuis son enfance, n’exciterait aucune curiosité ni aucune recherche sur sa famille, et le secret de Schedoni y serait moins menacé que partout ailleurs. Comme c’était là l’objet principal de ses inquiétudes, il décida qu’Elena se retirerait au couvent de la Pietà. Le reste du voyage se passa sans autre accident. Schedoni s’était arrangé de manière à n’arriver à Naples que vers le soir, et il était nuit close lorsqu’il s’arrêta à la porte de la villa Altieri. Elena revit avec une vive émotion la maison d’où elle avait été si violemment arrachée. Elle y retrouva sa vieille Béatrice dont l’accueil fut aussi joyeux que l’eût été celui de sa tante. Schedoni, qui avait repris son habit religieux, la quitta en l’assurant que, s’il apprenait quelque chose du sort de Vivaldi, il le lui ferait aussitôt connaître. Il ajouta qu’il ne reviendrait pas la voir jusqu’à ce qu’il jugeât convenable d’avouer tout haut qu’il était son père. En attendant, il promettait de lui écrire, et il lui donna une adresse où elle pourrait lui faire parvenir de ses nouvelles sous un nom supposé. Il lui enjoignit, en outre, de garder sur sa naissance, pour sa propre sûreté, un secret absolu et de se rendre dès le lendemain au couvent de la Pietà.

Ces divers ordres lui furent intimés d’un ton très ferme pour la convaincre de la nécessité d’y obéir, et cela ne laissa pas de lui causer quelque étonnement.

Schedoni lui fit ses adieux et retourna à son couvent, où il expliqua sa longue absence par un pieux pèlerinage. Reçu sans défiance par ses frères, il redevint l’austère et vénérable père Schedoni du couvent de Spirito Santo. L’affaire dont il avait maintenant à s’occuper était de se justifier auprès de la marquise, de bien mesurer les révélations qu’il serait prudent de lui faire d’abord, et de se rendre maître de son esprit quand elle viendrait à découvrir la vérité tout entière. Il fallait aussi travailler à obtenir la liberté de Vivaldi ; mais la conduite à tenir sur ce point dépendrait du résultat de sa conférence avec la marquise. Il se décida donc, quelque pénible que fût pour lui la perspective d’une explication, à voir cette femme dès le lendemain matin, et il passa la nuit à préparer les arguments dont il pourrait se servir pour l’amener à ses nouvelles fins.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 223-233).
◄  Conclusion

En arrivant au palais Vivaldi, Schedoni apprit que la marquise était dans une de ses maisons de campagne sur la baie, et il s’y rendit aussitôt. Il la trouva étendue sur un sofa, près d’une fenêtre ouverte, les yeux fixés sur le magnifique panorama qui se déroulait devant elle, mais insensible à ce beau spectacle, tout absorbée qu’elle était au-dedans d’elle-même par les images fantastiques que ses passions semblaient évoquer. Ses traits étaient altérés par un mélange de mécontentement et de langueur. Elle accueillit le confesseur avec un sourire contraint, et lui tendit une main qu’il ne put prendre sans frissonner.

— Mon cher père, lui dit-elle, je suis fort aise de vous revoir. Vos bonnes paroles m’ont bien fait défaut ces derniers temps, et c’est aujourd’hui plus que jamais que je sens le besoin de les entendre.

Elle fit signe au domestique de se retirer, tandis que Schedoni, debout près de la fenêtre, s’efforçait de cacher son agitation. Quelques mots obligeants de la marquise le rappelèrent à lui-même. Il retrouva bientôt son sang-froid et sa présence d’esprit, et s’assit près de la marquise. Après l’échange des premiers compliments, il se fit un silence de quelques minutes. Ni l’un ni l’autre n’osait aborder le sujet qui occupait exclusivement sa pensée et sur lequel leurs intérêts respectifs étaient devenus tout à coup si contraires. Si Schedoni eût été moins dominé par ses propres sentiments, il aurait remarqué le tremblement et la rougeur de la marquise qui, craignant de demander si Elena existait encore, détournait les yeux de celui qu’elle croyait son meurtrier. De son côté, Schedoni, non moins troublé, évitait soigneusement les regards de cette femme qui lui inspirait une aversion toute nouvelle. Chaque moment de silence augmentait sa perplexité. Il n’osait prononcer le nom d’Elena, ni avouer qu’elle était encore vivante ; et pourtant il se méprisait d’éprouver une semblable crainte, frémissant au souvenir de l’action qui l’avait amené à une situation si critique. Il ne savait pas non plus comment s’y prendre pour informer la marquise de la découverte qu’il avait faite de la naissance d’Elena, ni pour lui suggérer qu’elle pourrait être unie à son amant sans que l’honneur de la famille Vivaldi en fût atteint. Cette révélation devait être ménagée de manière à ne pas froisser trop brusquement l’orgueil de la marquise. Il fallait aussi prévenir le chagrin que lui causerait l’échec de ses premiers desseins. Il méditait sur ces divers sujets, quand la marquise rompit le silence la première.

— Mon père, dit-elle avec un soupir et en tenant les yeux baissés, j’ai toujours trouvé en vous un consolateur dans mes afflictions. En sera-t-il de même aujourd’hui ? Vous savez quelles inquiétudes me tourmentent depuis longtemps. Puis-je, dites-moi, puis-je savoir si la cause en subsiste encore ?

Elle s’arrêta un instant, et reprit :

— M’est-il permis d’espérer que mon fils ne sera plus entraîné à méconnaître ses devoirs ?

Schedoni demeura un moment sans répondre, puis, mesurant ses paroles :

— Madame, dit-il, je puis vous assurer que l’objet principal de vos inquiétudes est maintenant écarté.

— Ah ! s’écria la marquise, se méprenant sur le sens de cette phrase. Est-elle morte ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?

Et comme il tressaillait en gardant le silence :

— Parlez donc, ajouta-t-elle, mon cher père, dissipez mes craintes. Dites-moi si vous avez réussi et si elle a subi le châtiment qu’elle méritait.

— J’ai réussi, madame, quant à l’objet important, répondit Schedoni en détournant les yeux avec une sourde indignation. Sachez que votre fils n’est plus exposé à contracter une alliance indigne de vous.

— Mais quoi, repartit la marquise, que voulez-vous me faire entendre ? Votre succès ne serait-il pas complet ?

— Je ne puis dire cela, dit Schedoni, puisque d’une part l’honneur de votre maison est sauf et que, de l’autre, on a pu… sauver les jours…

Il balbutia plutôt qu’il ne prononça ces derniers mots, se représentant l’instant fatal où, le poignard levé sur Elena, il l’avait reconnue pour sa fille.

— Sauver les jours !… répéta la marquise. Expliquez-vous, mon père.

— Elle vit, madame, répondit Schedoni avec effort. Cependant vous n’avez plus rien à craindre d’elle.

— Vos réponses sont des énigmes, mon père, reprit la marquise avec impatience. Cette fille existe, dites-vous ? Soit, j’entends cela ; mais quand vous ajoutez que je n’ai rien à craindre…

— Je dis aussi la vérité, madame, et la bonté de votre cœur doit applaudir que la miséricorde ait pu se concilier avec la justice.

— Voilà des sentiments, dit la marquise en trahissant son irritation, qui peuvent être bien placés en de certaines circonstances. Ce sont de ces habits de fête que l’on endosse quand le temps est beau ; mais ici l’horizon est chargé de nuages ; la simplicité est de mise, et je ne veux me revêtir que de raison et de bon sens. Faites-moi connaître ce qui a amené ce changement dans vos résolutions, et venons-en au fait, je vous prie.

Schedoni exposa alors avec toute l’adresse possible, et sans se trahir lui-même, toutes les circonstances capables de relever la famille d’Elena et d’affaiblir la répugnance de la marquise pour le mariage que son fils avait voulu contracter, espérant l’amener ainsi à consentir à cette union Il joignit à ces révélations un récit, habilement arrangé, de la manière dont il avait découvert la nouvelle situation des choses. La marquise, ayant peine à se contenir, attendait impatiemment que Schedoni eût fini de parler.

— Mon père, dit-elle quand le récit fut achevé, est-il possible que vous vous soyez laissé prendre aux artifices d’une fille qui avait tout intérêt à vous abuser pour détourner d’elle le danger ? Comment un homme de votre expérience a-t-il pu ajouter foi à de pareilles fables ? Dites plutôt, mon père, que vos résolutions ont faibli au moment de les accomplir et que vous cherchez maintenant une excuse à votre faiblesse.

— Madame, répliqua gravement Schedoni, je ne suis pas homme à me contenter de fausses apparences et encore moins à renoncer par faiblesse à un acte de justice que j’aurais jugé nécessaire. Et quant à votre dernier reproche, mon caractère me défend assez, je le pense, contre toute imputation de fausseté.

La marquise s’aperçut qu’elle était allée trop loin. Elle se justifia en alléguant ses inquiétudes maternelles, et le religieux accepta volontiers ses excuses. Chacun d’eux regardant leur bonne intelligence mutuelle comme nécessaire à sa sûreté. Schedoni dit alors que ce qu’il avait avancé de l’origine d’Elena ne reposait pas uniquement sur les assertions de la jeune fille, mais qu’il avait des preuves sérieuses à l’appui de ces assertions, entre autres certaines particularités, qu’il crut pouvoir révéler sans crainte qu’on soupçonnât qu’il s’agissait de sa propre famille. La marquise, sans être au fond ni apaisée, ni convaincue, sut assez bien contenir ses sentiments pour l’écouter tranquillement. De sorte que Schedoni, encouragé par ce calme apparent, en vint à dire qu’autant il avait montré de zèle pour s’opposer à cette union lorsqu’il y voyait une mésalliance, autant il serait disposé à l’approuver aujourd’hui.

— Je m’en remets d’ailleurs, ajouta-t-il, à la justesse ordinaire de votre jugement, madame, et je ne doute pas que, lorsque vous aurez pesé mûrement la question, vous ne tombiez d’accord avec moi que toute autre considération doit céder à celle du bonheur de votre cher fils.

La chaleur que mettait le confesseur à plaider la cause de Vivaldi étonna quelque peu la marquise ; mais, sans le faire s’expliquer davantage sur ce point, elle lui demanda ce qu’était devenue Elena. Il était trop habile pour répondre directement à cette question, quelque précise qu’elle fût. Il s’efforça de détourner de nouveau l’attention de la marquise sur Vivaldi ; cependant, il n’osa pas lui apprendre que son fils était enfermé dans la prison de l’Inquisition. La marquise, croyant que le jeune homme était encore à la recherche d’Elena, multiplia les questions à son sujet ; mais toujours Schedoni les éludait, gardant dans ses réponses une prudente circonspection. Il s’informa de son côté comment le marquis avait supporté l’absence de son fils. Le marquis avait souffert, et comme père et comme chef d’une illustre famille, de la disparition du jeune homme qu’il croyait aussi sur les traces d’Elena. Mais ses nombreuses et importantes occupations faisaient quelque diversion à ses sentiments.

Il avait dépêché quelques émissaires à la recherche de Vivaldi, et continuait de se livrer à sa vie ordinaire d’homme du monde et de cour.

Avant de prendre congé de la marquise, Schedoni hasarda encore quelques mots sur l’attachement de Vivaldi pour Elena, en essayant de plaider leur cause. La marquise parut d’abord ne pas l’écouter ; puis, sortant de sa rêverie :

— Mon père, dit-elle, c’est, selon moi, un mauvais calcul que d’avoir placé cette jeune fille dans un lieu où son amant ne peut manquer de la découvrir.

— En quelque endroit qu’elle soit, répondit Schedoni, qui sentit l’intention interrogative de cette phrase, il sera difficile en effet de la lui cacher longtemps.

— Il fallait au moins, reprit la marquise, la tenir plus éloignée de Naples.

Et comme le moine ne répondait rien, elle ajouta :

— Car il n’y a pas grande distance, n’est-il pas vrai, du palais Vivaldi au couvent de la Pietà ?

Quoique le confesseur pensât bien qu’elle feignait d’être instruite du lieu de la retraite d’Elena pour tirer de lui cette révélation, il ne put s’empêcher de tressaillir. Mais il se remit aussitôt et répliqua :

— J’ignore à quelle distance est la maison dont vous parlez ; je n’en connaissais même pas l’existence. Il paraît cependant, d’après ce que vous me dites, que cette communauté serait très près d’ici. Dès lors on a dû l’éviter plus que tout autre. La plus simple prudence en faisait une loi.

Pendant qu’il parlait, la marquise l’observait attentivement, sans pouvoir surprendre sur ses traits ni dans son accent aucun indice de dissimulation.

— Mon père, reprit-elle, je suis peut-être excusable de me défier de votre prudence dans cette occasion, puisque vous venez de me donner la preuve que vous en avez manqué dans une autre.

Elle voulut ensuite détourner la conversation ; mais Schedoni, craignant qu’elle ne s’affermît dans ses soupçons sur le refuge choisi par Elena, s’efforça de lui donner le change à ce sujet. Non seulement il nia le fait de sa résidence au couvent de la Pietà, mais encore il assura hardiment qu’elle était à quelque distance de Naples dans un monastère qu’il désigna sous un nom supposé, maison si peu connue, ajouta-t-il, qu’elle s’y trouverait à l’abri de toutes les poursuites de Vivaldi.

— Vous avez raison mon père, dit ironiquement la marquise, il sera difficile à mon fils de découvrir cette fille dans le lieu que vous venez de nommer.

Après avoir échangé encore quelques paroles banales avec sa pénitente, le confesseur la quitta pour retourner à Naples. Chemin faisant, il repassa dans son esprit tous les détails de leur entretien, et la conclusion de cet examen fut la résolution qu’il prit de ne plus revenir sur ce sujet et de célébrer au plus vite, à l’insu de la marquise, le mariage des deux jeunes gens.

De son côté, la marquise, après le départ de Schedoni, demeura absorbée dans ses réflexions. Ce changement si prompt survenu dans la conduite et les paroles du moine ne laissait pas que de l’inquiéter. Elle en cherchait vainement l’explication. Voyant bien qu’elle ne pouvait plus avoir confiance en lui pour cette affaire, elle résolut, comme lui, de ne plus toucher à ce sujet de conversation dans leurs entrevues, mais de se conduire à son égard comme auparavant, en lui laissant croire qu’elle avait renoncé à poursuivre Elena.

Cependant l’objet de tant de passions contraires, la pauvre Elena, docile aux ordres de Schedoni, quitta la villa Altieri, le lendemain de son arrivée, et se rendit au couvent de la Pietà. L’abbesse la reçut avec autant de joie et d’empressement qu’elle avait ressenti de peine à la nouvelle de son enlèvement. Si les soins et les attentions d’une amitié délicate avaient pu rendre le calme à son âme, la jeune fille se serait presque trouvée heureuse au sein de cette communauté qui se distinguait de la plupart des autres par la paix et l’harmonie qu’y maintenait la sagesse de la supérieure. Cette femme était un modèle de l’influence qu’une âme élevée peut exercer et de l’étendue du bien qu’elle peut faire. Le couvent qui l’avait à sa tête paraissait n’être qu’une grande famille dont elle était la mère, plutôt qu’une réunion de personnes étrangères les unes aux autres.

La situation de la maison n’offrait pas moins d’attrait que l’intérieur de la communauté. C’était un vaste domaine planté d’oliviers et de vignobles, où se voyaient aussi des jardins d’agrément qui occupaient le penchant d’un coteau, sur une étendue de près d’un mille, et descendaient en amphithéâtre jusqu’au village. Ils dominaient le golfe de Naples et les campagnes qui le bordent. Une terrasse, ombragée d’acacias et de platanes, était la promenade favorite d’Elena. De là, elle pouvait contempler la villa Altieri, évoquant sa bonne tante la signora Bianchi, et les douces heures qu’elle y avait passées près d’elle et de Vivaldi. Là, seule, échappant à tous les regards, elle s’abandonnait sans contrainte à sa mélancolie. Quelquefois à l’aide de ses livres ou de ses crayons, elle cherchait à tromper ses inquiétudes sur le sort de son amant dont elle n’avait pas de nouvelles, malgré les promesses de Schedoni. Et, quand son imagination se reportait sur les scènes qui lui avaient fait découvrir sa famille, elle croyait se rappeler un rêve terrible plutôt que des événements véritables. À certains moments, l’idée qu’elle était la fille de Schedoni lui causait une impression d’effroi dont elle n’était pas maîtresse. Les premières émotions qu’elle avait éprouvées à sa vue avaient été si étrangères à la tendresse filiale qu’elle ne pouvait trouver dans son cœur les sentiments d’amour et de vénération que devait exciter le titre sacré de père.

Parmi ses compagnes plusieurs lui étaient chères ; mais aucune ne lui inspirait une affection aussi tendre que celle qu’elle conservait pour sœur Olivia dont le souvenir lui était toujours présent. Elle regrettait amèrement que cette excellente amie ne fût pas religieuse au couvent de la Pietà plutôt qu’à San Stefano. Son cœur était partagé entre ce doux souvenir et l’effroi que lui inspirait la marquise dont le caractère ne lui était que trop connu, quoiqu’elle ignorât une partie de la vérité. Elle s’efforçait cependant d’adoucir l’idée terrible qu’elle s’était faite de la haine que lui portait la mère de Vivaldi. Si elle avait su jusqu’où cette haine, suscitée par l’orgueil de race, avait entraîné la marquise, elle se fût ensevelie pour jamais dans le cloître, parmi les saintes sœurs qui lui donnaient asile. Quelquefois même, comme si elle eût eu la prescience d’un grand malheur, elle s’appliquait à envisager avec résignation la nécessité qui pourrait se présenter de prendre ce parti extrême. En tout cas, si l’état de religieuse devait être un jour son refuge, ce ne pouvait être que de son libre choix ; car l’abbesse de la Pietà n’employait aucun artifice pour gagner des novices à Dieu et ne souffrait pas que ses religieuses eussent recours à la contrainte ou à la séduction.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 233-248).
◄  Conclusion

Pendant que se passaient les événements que nous venons de rapporter, Vivaldi et son domestique Paolo étaient prisonniers de l’Inquisition, chacun dans une chambre à part. On avait interrogé Paolo séparément ; mais on n’avait pu tirer de lui aucune révélation : il protestait toujours de l’innocence de son maître, sans même avoir l’idée de parler de la sienne. Vivaldi, appelé de nouveau devant le tribunal, eut à subir un nouvel interrogatoire plus détaillé que le premier. Les inquisiteurs étaient plus nombreux cette fois ; et tout l’art imaginable fut employé pour lui arracher l’aveu des crimes qu’on lui imputait et d’autres encore sur lesquels la dénonciation ne portait pas. Ses réponses furent concises et fermes et son attitude, courageuse. Il éprouvait moins de crainte pour lui-même que d’indignation contre l’injustice et de révolte contre la cruauté raffinée de ce tribunal de sang. Comme il persistait à se déclarer innocent, on décida que trois heures plus tard il lui serait appliqué la question ; en attendant, on le fit reconduire dans sa prison. Pendant qu’il s’y acheminait, il vit passer près de lui un personnage dont l’air et la figure ne lui étaient pas inconnus ; il rappela ses souvenirs et, en regardant plus attentivement l’étranger qui s’était arrêté un instant, il reconnut le moine qui lui avait donné des avis prophétiques dans les ruines de Paluzzi. Le premier moment de surprise le cloua sur place ; puis, quand il voulut suivre cet homme, il en fut empêché par ses gardes ; il leur demanda alors quel était cet étranger qui n’avait fait que passer et disparaître, mais, ne l’ayant pas remarqué, ils ne purent lui répondre.

Il était environ minuit lorsqu’il entendit des pas et des voix qui s’approchaient de sa prison. Il comprit qu’on venait le chercher. La porte s’ouvrit et donna passage à deux hommes tout vêtus de noir qui, s’avançant sans parler, jetèrent sur lui un manteau de forme singulière et l’emmenèrent hors de la chambre. Il suivit de longues galeries désertes où régnait un silence de mort. Puis on le fit descendre, par une longue suite de degrés, dans des caveaux souterrains. Les portes, par lesquelles il passait, s’ouvraient d’elles-mêmes devant la baguette d’un des officiers qui le conduisaient. Un autre portait une torche sans laquelle on eût pu difficilement trouver sa route dans ces sombres corridors. Ils traversèrent une grande salle voûtée qui semblait être destinée aux sépultures ; puis, arrivés à une porte de fer, ils s’arrêtèrent ; l’officier la frappa trois fois de sa baguette, mais elle ne s’ouvrit pas tout de suite comme les autres. Pendant qu’ils attendaient, Vivaldi crut entendre au loin des gémissements entrecoupés, semblables au râle d’un mourant, gémissements qui le pénétrèrent, non de crainte, mais d’horreur. La porte s’ouvrit enfin, et Vivaldi vit apparaître deux figures qui, éclairées seulement par une faible lueur partant de la salle, le frappèrent de saisissement : elles étaient entièrement vêtues de noir, comme ceux qui le conduisaient. Mais leur habillement, d’une forme différente, s’appliquait tout juste contre le corps ; et leur visage, à l’exception de deux trous pratiqués au-devant des yeux, était entièrement recouvert de l’étoffe noire qui les enveloppait de la tête aux pieds. Ils s’emparèrent de Vivaldi et le firent marcher entre eux, en gardant le silence, jusqu’à un corridor à l’extrémité duquel était une autre porte plus grande que la première, où ils frappèrent Là, les sons qu’avait entendus Vivaldi devinrent plus distincts. Il reconnut avec horreur que c’étaient des cris arrachés par l’angoisse de la souffrance. La porte fut ouverte par deux personnages habillés comme ses nouveaux guides, et il se trouva dans une salle spacieuse dont les murs étaient tendus de noir et éclairés seulement par une lampe suspendue à la voûte. En entrant, son oreille perçut des sons étranges, répercutés par des échos sonores bien au-delà de l’espace que sa vue pouvait embrasser.

Il lui fallut du temps avant qu’il pût se reconnaître et distinguer les objets dont il était entouré. Des figures pareilles à des ombres semblaient glisser dans les ténèbres. Des instruments dont il ne comprenait pas l’usage frappaient ses regards inquiets et troublés. Il entendait toujours des gémissements douloureux et cherchait des yeux les malheureux à qui on les arrachait lorsqu’une voix, qui partait de l’extrémité de la salle, lui ordonna d’avancer.

La distance et l’obscurité ne lui permettant pas de distinguer le point précis d’où venait cet ordre, il hésitait à obéir ; mais on le saisit par le bras et on le poussa en avant. Il aperçut alors, sur une estrade élevée de quelques marches, trois personnes assises sous un dais drapé de noir, et qui paraissaient être là pour présider à la torture. Devant elles, et un peu au-dessous, siégeait un greffier, éclairé d’une lampe Vivaldi comprit que les trois juges étaient : le grand inquisiteur, le procureur général de l’Inquisition, et un inquisiteur ordinaire qui paraissait plus ardent que les deux autres à remplir ses cruelles fonctions. À quelque distance de la table, était une grande machine en fer, que Vivaldi supposa être un chevalet, et, tout à côté, une autre machine ressemblant à un cercueil. Heureusement, il ne distingua dans l’obscurité aucune créature humaine soumise à ce moment à la question. Mais c’était sûrement dans une salle voisine qu’étaient exécutées les terribles sentences des inquisiteurs car, toutes les fois qu’une certaine porte s’ouvrait, les gémissements et les cris redoublaient de force, et l’on voyait aller et venir des hommes fort occupés, vêtus de noir comme les autres.

Le grand inquisiteur appela Vivaldi par son nom et l’exhorta de nouveau à dire la vérité s’il voulait éviter les tourments qui l’attendaient. Et, sur ses nouvelles protestations d’innocence, il fit signe aux tortionnaires de préparer les instruments de la question. Pendant que ceux-ci obéissaient, Vivaldi, malgré le trouble où il était, remarqua un homme qui traversait la salle et qu’il reconnut pour être le mystérieux donneur d’avis des ruines de Paluzzi, celui-là même qu’il avait déjà vu quand on le ramenait à sa prison. Il le regarda fixement et s’assura qu’il ne se trompait pas.

Les gardiens de Vivaldi, exécutant l’ordre de l’inquisiteur, se saisirent de lui, le dépouillèrent de son habit et de sa veste, le lièrent avec de fortes cordes et lui enveloppèrent la tête d’un grand voile noir qui l’empêcha de voir le reste des préparatifs. Ce fut dans cet état qu’il fut interrogé de nouveau.

— N’êtes-vous jamais allé dans l’église de Spirito Santo à Naples ? lui demanda l’inquisiteur.

— Si, répondit le jeune homme.

— N’y avez-vous pas montré du mépris pour la foi catholique ?

— Jamais.

— Rappelez vos souvenirs. N’y avez-vous jamais insulté un ministre de la sainte Église ?

Vivaldi garda le silence. Il commençait à reconnaître que la principale accusation portée contre lui pouvait bien être le crime d’hérésie.

L’inquisiteur répéta sa question :

— Parlez, dit-il, n’avez-vous pas insulté un ministre de la religion dans l’église de Spirito Santo ?

— Et ne l’avez-vous pas insulté, dit une autre voix, pendant qu’il accomplissait un acte de pénitence ?

Vivaldi tressaillit : cette voix était celle du moine des ruines de Paluzzi.

— Qui m’a posé cette dernière question ? demanda-t-il.

— Vous êtes ici pour répondre et non pour interroger, reprit l’inquisiteur. Répondez.

— J’ai pu en effet offenser un ministre de l’Église, dit le jeune homme, je n’ai jamais eu l’intention d’insulter notre sainte religion. Vous ne savez pas, mes révérends pères, par quelles injures j’avais été provoqué.

— Il suffit. Répondez seulement à ma question. N’avez-vous pas, par des insultes et des menaces, forcé un saint religieux à interrompre un acte de pénitence et à sortir de l’église ?

— Non, mon père, répliqua l’accusé. S’il eût répondu à des questions que j’avais le droit de lui poser, s’il m’eût promis de me rendre la personne qu’il m’avait enlevée par une lâche trahison, rien ne l’eût obligé de quitter l’église.

— Où avez-vous vu, pour la première fois, Elena Rosalba ? demanda la même voix qui s’était déjà fait entendre en dehors du tribunal.

— Je demande encore, dit Vivaldi, quelle est la personne qui me pose cette question ?

— Et moi, je vous répète, reprit l’inquisiteur, qu’un criminel n’a pas le droit d’interroger. Répondez, ou les serviteurs du Saint-Office vont faire leur devoir.

— C’est dans l’église de San Lorenzo que j’ai vu pour la première fois Elena Rosalba.

— Était-elle déjà religieuse ? demanda le grand inquisiteur.

— Elle ne l’a jamais été, répondit le jeune homme, et n’a jamais eu la volonté de l’être.

— En quel lieu demeurait-elle alors ?

— Elle vivait avec une parente à la villa Altieri, et elle y serait encore sans les artifices et les violences d’un moine qui l’a arrachée de sa maison pour la jeter dans un couvent.

— Le nom de ce moine ? dit le questionneur d’un ton pressant.

— Si je ne me trompe, répondit Vivaldi, vous le connaissez fort bien sans que je le nomme. C’est le père Schedoni, dominicain du couvent de Spirito Santo à Naples, le même qui m’accuse de l’avoir insulté dans son église.

— Pourquoi le reconnaissez-vous pour votre accusateur ? ajouta la voix de l’inconnu.

— Parce qu’il est mon seul ennemi.

— Votre ennemi ? s’étonna l’inquisiteur. Mais, dans votre première déposition, vous avez dit que vous ne vous en connaissiez aucun. Je vous surprends en contradiction avec vous-même.

— On vous avait averti de ne pas aller à la villa Altieri, reprit encore l’inconnu. Pourquoi n’avez-vous pas profité de cet avis ?

— Cet avis ? C’est vous-même qui me l’avez donné ! s’écria Vivaldi. À présent je vous reconnais bien.

— Moi ! dit celui qu’on interpellait.

— Vous-même. C’est vous aussi qui m’avez prédit la mort de la signora Bianchi. Ne seriez-vous pas cet ennemi, le père Schedoni lui-même, mon accusateur ?

Un murmure confus venant du tribunal succéda à ces paroles, et la voix imposante de l’inconnu s’éleva de nouveau.

— Je déclare ici solennellement, dit-il, que je ne suis pas le père Schedoni.

Le ton et la fermeté avec lesquels l’inconnu fit cette déclaration persuadèrent Vivaldi de sa sincérité. D’ailleurs, quoiqu’il reconnût toujours la voix du moine, il n’y retrouvait pas celle de Schedoni. Il demeura frappé d’étonnement. S’il eût eu les mains libres, il eût tâché d’écarter le voile qui enveloppait sa tête pour voir ce mystérieux personnage. Mais tout ce qu’il put faire fut de le conjurer de révéler son nom et les motifs de sa conduite. Il ne reçut point de réponse, mais un nouveau murmure parcourut la salle. Bientôt après, il entendit quelqu’un s’avancer et donner ordre de le reconduire dans sa prison.

On le ramena au lieu où on l’avait reçu et on le rendit à ses premiers gardiens.

Ceux-ci l’enfermèrent de nouveau dans sa chambre. Là, Vivaldi, épuisé par les diverses émotions qu’il venait d’éprouver, se jeta sur son grabat et tomba bientôt dans un profond assoupissement.

Il y avait environ deux heures qu’il était dans cet état lorsqu’il en fut tiré par la voix qu’il avait entendue aux ruines de Paluzzi et au tribunal. Quelle ne fut pas sa surprise, en ouvrant les yeux, d’apercevoir, debout à côté de son lit, un moine dont le capuchon relevé laissa voir la figure qui lui était apparue dans les ruines. Il tenait à la main une lampe qui, éclairant les profondes rides dont son visage était sillonné, semblait révéler les traces des passions ardentes qui avaient agité sa vie.

Comme Vivaldi se soulevait sur sa couche pour s’assurer de la réalité de cette apparition, ces mots résonnèrent à son oreille :

— On vous a épargné hier, jeune homme, mais aujourd’hui…

— Au nom du ciel, interrompit Vivaldi, au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré, qui êtes-vous ? Et que me voulez-vous ?

— Point de question, répliqua le moine avec autorité. Mais répondez- moi.

Frappé de ce ton impérieux, Vivaldi n’osa renouveler sa demande, et l’étranger continua :

— Depuis quand connaissez-vous le père Schedoni ? Quand l’avez-vous vu pour la première fois ?

— Je le connais depuis environ un an. Il est le confesseur de ma mère.

— Savez-vous quel est cet homme ? reprit le moine. N’avez-vous rien ouï dire de sa vie passée ?

Vivaldi hésita un moment. Il se rappela confusément l’histoire incomplète et obscure que Paolo lui avait racontée dans les souterrains de Paluzzi, au sujet d’une confession reçue dans l’église des Pénitents Noirs. Mais il n’osait assurer que ce récit se rapportât à Schedoni.

Le moine renouvela sa question :

— N’avez-vous jamais rien ouï dire d’extraordinaire concernant le père Schedoni ?

— Je vous ai dit, répliqua le jeune homme, tout ce que je savais de lui avec certitude, et je n’y pourrais ajouter que des conjectures.

— Quelles sont ces conjectures ? Seraient-elles relatives à certaine confession faite dans l’église des Pénitents Noirs de Santa Maria del Pianto ?

— Oui, dit Vivaldi.

« Quelle était cette confession ?

— Comment le saurais-je ? Une confession n’est-elle pas un dépôt sacré enseveli pour toujours dans le sein du prêtre qui l’a reçu ?

L’étranger se tut un instant, puis il reprit :

— N’avez-vous jamais entendu dire que le père Schedoni fût coupable de quelque grand crime, et qu’il s’efforçait d’apaiser ses remords par les austérités de la pénitence ?

— Jamais.

— Ne vous a-t-on pas dit qu’il avait une femme, un frère ?…

— Lui ?… On ne m’a rien dit de pareil.

— Ne vous a-t-on jamais parlé d’actes violents, de meurtre, de…

L’étranger s’arrêta court comme s’il eût voulu que Vivaldi achevât sa phrase ; mais le jeune homme garda le silence.

— Ainsi, reprit-il, vous ne savez rien de la vie passée de cet homme ?

— Rien. Je vous l’ai déjà dit.

— Soit. À présent écoutez-moi : demain soir vous serez ramené dans la salle souterrai ne où vous avez été conduit hier ; mais, quelque chose que vous y voyiez, ne vous laissez pas intimider. Je serai là, moi aussi, quoique invisible peut-être.

— Invisible !

— Ne m’interrompez pas. Mais écoutez bien ceci : lorsqu’on vous demandera ce que vous savez du père Schedoni, dites hardiment qu’il vit depuis quinze ans, sous le froc religieux, dans le couvent des dominicains de Spirito Santo à Naples ; que son vrai nom est Ferando de Marinella, comte de Bruno. On vous demandera alors le motif de son déguisement ; vous répondrez en renvoyant au monastère des Pénitents Noirs de Santa Maria del Pianto, et vous sommerez les inquisiteurs de mander à leur tribunal le père Ansaldo, grand pénitencier de l’ordre, et de lui ordonner de révéler les crimes dont il a reçu l’aveu au confessionnal le soir du 24 avril 1752, veille de la Saint-Marc.

— Quoi ! s’étonna Vivaldi. Est-il croyable que ce religieux ait conservé ses souvenirs après tant d’années ?

— N’en doutez pas, répliqua l’étranger.

— Mais sa conscience lui permettra-t-elle de trahir le secret de la confession ?

— L’Inquisition lie et délie sur la terre. Si le saint tribunal lui ordonne de parler, la conscience du révérend père sera déchargée et il ne pourra se dispenser d’obéir. Ferez-vous ce que je vous dis ?

— Comment le puis-je ? demanda Vivaldi. Ma conscience et la prudence me défendent également d’affermir ce que je ne saurais prouver. Schedoni, il est vrai, est mon ennemi, mon plus cruel ennemi ; mais, par cela même, je me trouve obligé d’être juste envers lui. Car, sans cela, on m’accuserait, et je m’accuserais moi-même d’obéir à mes ressentiments. Je n’ai aucune preuve qu’il soit le comte de Bruno ni qu’il ait commis les crimes dont vous parlez, et je ne puis pas me faire l’instrument d’une dénonciation qui traduirait un homme devant ce terrible tribunal qui condamne à mort sur un soupçon.

— Vous doutez donc de la vérité de ce que j’affirme ? dit le moine avec hauteur.

— Pourquoi croirais-je aux paroles d’un homme qui refuse même de dire son nom.

— Mon nom n’est plus, dit l’inconnu, il est condamné à l’oubli. Mais qu’importe ? Ce que je vous ai dit en est-il moins vrai ?

— Une accusation sans preuves !… s’écria Vivaldi.

— Oui, reprit l’étranger, il est certains cas où rien n’oblige de fournir des preuves. On ne vous demande pas d’intenter vous-même l’accusation, mais seulement de faire appeler en justice celui qui produira les charges.

— Et cependant j’aurai concouru à une dénonciation qui peut n’être qu’une calomnie. Si vous êtes convaincu, vous, des crimes de Schedoni, que ne faites-vous appeler vous-même le père Ansaldo devant le tribunal ?

— Je ferai plus, je paraîtrai, dit le moine en donnant à ce mot une certaine solennité.

— Vous paraîtrez comme témoin ?

— Oui, répliqua le moine, comme témoin redoutable. Assez de questions maintenant. Ou i ou non, ferez-vous au tribunal les demandes et les sommations que je viens de vous indiquer ?

— Moi, s’écria le jeune homme hésitant, faire citer le grand pénitencier à l’instigation d’un inconnu !…

— Vous me connaîtrez dans la suite, dit le moine en tirant un poignard de dessous sa robe. Regardez sur cette lame : qu’y voyez-vous ?

Vivaldi reconnut des taches de sang, et demeura frappé d’horreur.

— Voilà des preuves de la vérité ! reprit le moine d’un ton solennel. Demain soir, nous nous retrouverons dans ces souterrains, empire de la douleur et de la mort.

En achevant ces mots, il s’éloigna. Le prisonnier passa le reste de la nuit sans dormir. Le matin, lorsque son gardien vint comme à l’ordinaire lui apporter du pain et une cruche d’eau, il s’informa de l’étranger qui était venu le visiter pendant la nuit. Le gardien parut fort surpris, et soutint que personne n’avait pu pénétrer dans la chambre, bien verrouillée, cadenassée et gardée à vue la nuit comme le jour.

— Quoi ! dit Vivaldi. N’avez-vous entendu aucun bruit ?

Et il décrivit le costume et l’air du religieux.

— Quand on dort, répliqua le gardien, on est sujet à rêver.

Il fallut que le jeune homme se contentât de cette réponse.

Le soir, à la même heure que la veille, la porte de sa prison se rouvrit et Vivaldi vit entrer les deux hommes qui étaient déjà venus le chercher. On le revêtit du même manteau, en y ajoutant un épais voile noir qui lui couvrait la tête et les yeux. Puis on se mit en marche. Vivaldi s’aperçut que le terrain s’abaissait et commença à descendre. Il essaya de compter les marches, pour juger si c’était le même escalier que la veille. Il entendit plusieurs portes s’ouvrir et se refermer jusqu’à ce qu’il se trouvât dans une salle qui devait être spacieuse, car l’air y était moins humide et le bruit de ses pas résonnait au loin. On lui cria d’avancer et il reconnut qu’il était devant le même tribunal, présidé par le même inquisiteur qui l’avait déjà interrogé.

Ainsi que le moine le lui avait annoncé, on demanda au jeune homme ce qu’il savait du père Schedoni. Il rapporta seulement ce qu’on lui avait appris du vrai nom du confesseur et de l’incognito qu’il gardait dans le couvent de Spirito Santo…

— De qui tenez-vous ces faits ? demanda l’inquisiteur ?

— D’une personne qui m’est inconnue.

Un murmure venant du tribunal fit comprendre à Vivaldi que sa réponse était accueillie par une complète incrédulité.

— Pourquoi ne faites-vous pas appeler le père Ansaldo comme je vous l’ai recommandé ? lui dit tout bas une voix qu’il reconnut.

Alors Vivaldi, s’adressant à ses juges :

— Celui qui m’a appris ce que je viens de rapporter est ici, s’écria-t-il. Je l’ai reconnu à sa voix. Qu’on l’arrête.

— De quelle voix parlez-vous ? dit l’inquisiteur.

— Je parle d’une personne qui est près de moi et qui m’a parlé. Je supplie qu’on me découvre les yeux afin que je puisse désigner celui qui me poursuit jusqu’ici.

Le tribunal, après s’être consulté quelque temps, acquiesça à la demande du jeune homme. On retira le voile qui lui couvrait la tête. Il regarda tout autour de lui et n’y vit personne que les tortionnaires. L’inquisiteur l’accusa alors d’un ton sévère d’avoir voulu en imposer au tribunal et, sur ses dénégations énergiques, il lui ordonna de donner des preuves de la mystérieuse communication qu’il prétendait avoir reçue. Alors Vivaldi, écartant le scrupule qui l’avait arrêté jusque-là, déclara que la voix lui avait enjoint de demander au tribunal qu’il fit comparaître devant lui le père Ansaldo, grand pénitencier de l’église de Santa Maria del Pianto, en même temps que le père Schedoni qui devrait répondre aux charges que le père Ansaldo porterait contre lui.

Ces déclarations jetèrent les juges dans une grande perplexité ; et ils demandèrent à Vivaldi s’il connaissait le père Ansaldo. Le jeune homme répondit que ce religieux lui était complètement étranger et qu’il n’avait jamais entendu parler de lui avant la visite de l’inconnu.

— Quelqu’un est donc venu vous voir ? demanda l’inquisiteur. Quand cela ? Où ?

— La nuit dernière, dans ma prison.

— Dans votre prison ! s’écria le grand inquisiteur d’un ton ironique C’est une vision que vous aurez eue.

— Il faut éclaircir cela, dit un autre, il y a ici quelque secret artifice.

Et vous, Vincenzo de Vivaldi, si vous avez avancé un mensonge, tremblez.

Après une courte consultation entre tous les membres du tribunal, le grand inquisiteur donna l’ordre de faire comparaître les gardiens qui, la nuit précédente, avaient veillé autour de la chambre du prisonnier. Tous déclarèrent sans hésitation que personne n’était entré dans la prison depuis l’heure où Vivaldi y avait été reconduit jusqu’au lendemain matin. Entre cette affirmation et le témoignage du jeune homme qui paraissait sincère, les juges demeuraient plus incertains que jamais. L’accusé, pour donner plus de foi à ses paroles, crut devoir entrer dans des détails circonstanciés sur l’extérieur, la physionomie et le costume du moine Un profond silence accueillit cette description ; enfin l’inquisiteur dit d’un ton imposant :

— Nous avons écouté attentivement votre déposition, et nous prendrons des renseignements ultérieurs. Retirez-vous en paix ; bientôt, vous en saurez davantage.

Vivaldi fut reconduit, les yeux toujours couverts, dans la prison où il avait cru ne jamais rentrer et, quand on lui retira son voile, il s’aperçut que ses gardes étaient changés. Il attendit la nuit avec anxiété, craignant et désirant à la fois l’apparition mystérieuse qui semblait disposer de sa destinée. Mais la nuit se passa tranquillement et, vers le matin, Vivaldi se laissa aller à un sommeil profond qui ne fut troublé par aucun rêve.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 249-270).
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XXI


D’après l’interrogatoire de Vivaldi, le grand pénitencier Ansaldo et le père Schedoni furent cités tous les deux devant le tribunal du Saint-Office.

Schedoni fut arrêté pendant qu’il se rendait à Rome pour travailler à la délivrance de Vivaldi ; œuvre plus difficile que ne l’avait été son emprisonnement. Il mettait d’autant plus d’ardeur à faire rendre la liberté au jeune homme qu’il craignait que sa famille ne fût instruite de sa situation, malgré le soin que prenait toujours l’Inquisition de cacher les noms des prisonniers ; il se proposait aussi de conclure le mariage d’Elena et de Vivaldi aussitôt que celui-ci serait libre, pensant avec raison que si le jeune homme venait plus tard à concevoir des soupçons sur son compte, toute idée de vengeance contre son persécuteur serait enchaînée par son devoir et sa reconnaissance. Pauvre Vivaldi ! il était loin de se douter, quand il dénonçait Schedoni au tribunal, qu’il agissait contre lui-même, en différant ou en rendant impossible son union avec Elena.

Schedoni n’avait d’ailleurs aucun soupçon des vrais motifs de son arrestation. Tout ce qu’il supposait, c’est que le tribunal avait découvert, il ne savait comment, qu’il était l’auteur de la dénonciation contre Vivaldi, et qu’il voulait le confronter avec l’accusé.

Ansaldo avait été absous d’avance par l’inquisition du péché de divulgation d’une confession ; et quand Vivaldi fut ramené devant ses juges, il les trouva prêts à approfondir la nature des crimes que les révélations du grand pénitencier pourraient imputer à Schedoni. Cette audience devait avoir une certaine solennité ; on procéda au recensement des personnes à qui il serait permis d’y assister, et l’on fit sortir de la salle les officiers du tribunal dont la présence n’était pas nécessaire. Après quoi les prisonniers furent introduits et leurs gardiens renvoyés. Puis un inquisiteur se leva et dit :

— S’il y a ici une personne connue sous le nom du père Schedoni, dominicain du couvent de Spirito Santo à Naples, qu’elle approche !

Schedoni, répondant à cet appel, s’avança d’un pas ferme jusqu’au pied du tribunal, fit le signe de la croix et salua les inquisiteurs, puis il attendit de nouveaux ordres.

Le grand pénitencier fut appelé à son tour. Vivaldi remarqua que sa démarche était chancelante et que ses facultés paraissaient affaiblies, soit par l’âge, soit par les austérités. Il s’inclina profondément devant les inquisiteurs.

Vivaldi n’eut pas le temps de remarquer si Schedoni avait été troublé à la vue du père Ansaldo ; car lui-même reçut l’ordre de s’avancer, ce qu’il fit d’un air calme et digne.

Le grand inquisiteur commença le triple interrogatoire.

— Père Schedoni du Spirito Santo, dit-il, répondez et dites-nous si la personne qui est maintenant en votre présence, et qui porte le titre de grand pénitencier des Pénitents Noirs de Santa Maria del Pianto, est connue de vous et si vous l’avez déjà vue ailleurs.

Schedoni répondit par un simple signe de dénégation.

La même question fut posée au père Ansaldo. Et au grand étonnement de Vivaldi, le pénitencier, dont la vue était d’ailleurs incertaine et troublée, déclara qu’il ne reconnaissait pas Schedoni. Vivaldi fut alors confronté avec le dominicain. Il déclara que la personne qu’on lui présentait ne lui avait jamais été connue que sous le nom du père Schedoni, religieux du couvent de Spirito Santo. Il ne savait rien de plus sur son compte. Cette modération de Vivaldi ne laissa pas que de surprendre Schedoni qui, comme tous les esprits artificieux, prêta une arrière-pensée de perfidie à une conduite qu’il ne comprenait pas.

Après l’accomplissement de quelques formalités, le tribunal donna ordre au père Ansaldo de rapporter les particularités de la confession qu’il avait reçue la veille de la Saint-Marc. Après avoir prêté le serment de ne dire ni plus ni moins que la vérité, le pénitencier fit la déposition suivante que le greffier écrivit à mesure qu’il parlait et que les assistants écoutèrent avec des sentiments différents, quoique avec une égale apparence d’impassibilité.

— C’était le soir du 25 avril 1752, dit-il. J’étais, selon ma coutume, dans le confessionnal de Santa Maria del Pianto lorsque j’entendis, à ma gauche, de profonds gémissements dont je fus frappé, car je ne savais pas qu’il y eût là un pénitent. À la vérité, la nuit commençait à se répandre dans l’église, éclairée seulement par quelques cierges de la chapelle Saint-Antoine. Les gémissements cessaient quelquefois, puis reprenaient avec plus de force, attestant une sorte de lutte entre le remords d’un crime et la honte de le confesser. J’essayai alors d’encourager le pénitent et de lui inspirer confiance dans la miséricorde divine ; longtemps mes efforts furent inutiles. Le péché semblait trop énorme pour pouvoir sortir de son sein et cependant le coupable avait peine à le retenir, tant ce fardeau pesait à sa conscience ! Il avait besoin de s’en soulager par la confession et l’absolution, fût-ce au prix de la pénitence la plus dure.

— Allez au fait, interrompit l’inquisiteur, ce ne sont là que des réflexions.

— Les faits viendront bientôt, dit le père Ansaldo en s’inclinant. Et quand je les dirai, mes révérends pères, vous en serez frappés d’horreur, comme je l’ai été moi-même, quoique pour des raisons différentes. Le pénitent commença enfin sa confession qu’il interrompit à plusieurs reprises. Une fois, entre autres, il quitta le confessionnal et se mit à marcher dans l’église à pas précipités, comme pour calmer son extrême agitation. C’est alors que je l’observai : il était vêtu en moine blanc, et sa taille était à peu près celle du religieux que vous appelez le père Schedoni et qui est là devant moi. Quant à son visage, je ne pus le voir ; il avait grand soin de me le dérober. Lorsqu’il revint s’agenouiller à mes pieds, il avait pris la résolution d’accomplir jusqu’au bout sa terrible tâche, et il me fit, à travers la grille, le récit que je vais vous répéter.

« – J’ai été toute ma vie, me dit le pénitent, l’esclave de mes passions, et elles m’ont conduit aux plus déplorables excès. J’avais un frère…

« Là, il s’arrêta ; et de nouveaux gémissements trahirent l’excès de ses angoisses. Puis il reprit :

« – Ce frère avait une femme… écoutez bien, mon père, et dites si je puis espérer l’absolution… une femme très belle !… Je l’aimais, elle était vertueuse et je désespérais. Ô mon père, continua-t-il avec un accent effrayant, avez-vous jamais connu les fureurs et le délire du désespoir ? Le mien enflamma toutes les passions de mon âme, et les aiguillonna par des tortures atroces dont je résolus de me délivrer à tout prix. Mon frère mourut…

« Le pénitent s’arrêta encore. Le ton dont il avait prononcé ces derniers mots me fit frémir. Ses lèvres serrées se refusaient à articuler aucun son ; je lui dis de continuer.

« – Mon frère mourut, reprit-il, loin de chez lui.

« Il s’interrompit de nouveau, si longtemps, que je me décidai à lui demander de quelle maladie son frère était mort.

« – De ma main, mon père, répondit-il d’une voix sourde. Oui, de ma main ! C’est moi qui ai été son meurtrier. Je fis en sorte qu’il mourût loin de chez lui, et je ménageai si bien les apparences que sa veuve n’eut aucun soupçon sur son genre de mort. À peine le temps de son deuil était-il expiré que je demandai sa main ; mais elle gardait un tendre souvenir de mon frère et elle me la refusa. Qu’importe ? Ma passion voulait être assouvie. Je l’enlevai de chez elle ; alors, redoutant le scandale, elle se décida à m’épouser pour sauver son honneur. Hélas ! j’avais cherché mon bonheur dans le crime, mais je ne l’y trouvai pas. Cette femme, dont la possession me coûtait si cher, ne daignait même pas me cacher son mépris ! Irrité de ce traitement, j’en vins à supposer qu’un autre attachement était la cause de son aversion pour moi et la jalousie vint mettre le comble à mes tourments en m’exaltant jusqu’à la frénésie !

« Le pénitent, ajouta le père Ansaldo, parut en ce moment possédé de cette frénésie dont il parlait ; des soupirs convulsifs entrecoupaient ses paroles ; puis il reprit ainsi :

« – Ma jalousie rencontra bientôt son objet. Parmi le petit nombre de personnes qui nous rendaient visite à la campagne où nous nous étions retirés, je remarquai un gentilhomme, nommé Sacchi, qui me parut épris de ma femme. Je crus voir aussi, à l’accueil aimable qu’elle lui faisait, que ce gentilhomme ne lui déplaisait pas ; elle paraissait goûter sa conversation et quelquefois même elle affectait de lui marquer ses préférences. Peut-être cette conduite n’était-elle inspirée que par le désir de me punir de mes torts envers elle en excitant ma jalousie ; peut-être ai-je interprété son irritation contre moi dans le sens de son amour pour lui. Quoi qu’il en soit, ma fureur, juste ou non, devait lui être fatale. Un soir que je rentrais chez moi sans y être attendu, on me dit que ce gentilhomme était avec ma femme. En approchant de l’appartement où ils se trouvaient tous les deux, j’entendis la voix de Sacchi, plaintive et suppliante. J’écoutai et j’en entendis assez pour m’enflammer d’un violent désir de vengeance. Je me contins cependant et me glissai jusqu’à une porte vitrée d’où l’on pouvait voir l’appartement. Le traître était à ses pieds ! Je ne sais si elle avait entendu mes pas ou si elle voulait le repousser, mais je la vis se lever de son siège. Aussitôt, sans m’arrêter à chercher ou à demander une explication, je saisis mon stylet et m’élançai dans la chambre, décidé à percer le cœur de mon rival. Il eut le temps de s’échapper dans le jardin, et je ne le revis jamais.

« – Et votre femme ? lui demandai-je.

« – Elle reçut le coup de poignard destiné à son amant, me répondit le pénitent.

« Et maintenant, mes révérends pères, jugez de ce que je dus ressentir à cet aveu ! L’amant de la femme qu’il venait se confesser à moi d’avoir assassinée… c’était moi !

Un mouvement d’horreur parcourut la salle.

— Était-elle innocente ? s’écria Schedoni, comme malgré lui.

Au son de cette voix, le pénitencier se tourna vivement du côté de Schedoni. Il y eut un moment de silence, pendant lequel il tint les yeux fixés sur lui. À la fin, il éleva la voix et dit solennellement :

— Oui, elle était innocente.

Schedoni, après cette vive apostrophe qui lui était échappée, avait apparemment repris son calme. Un murmure s’éleva parmi les membres du tribunal, et l’inquisiteur ordonna au greffier de prendre note de la question imprudente faite par Schedoni. Puis, s’adressant au père Ansaldo :

— La voix que vous venez d’entendre, lui dit-il, rappelle-t-elle à votre oreille celle de votre pénitent ? Pensez-vous que ce soit la même ?

— Je pense que c’est la même, répondit le père Ansaldo. Cependant je n’oserais l’affirmer par serment.

— Continuez, reprit l’inquisiteur.

— En reconnaissant le meurtrier, je quittai brusquement le confessionnal et je perdis l’usage de mes sens. Quand je revins à moi, il s’était échappé. Je ne l’ai jamais revu depuis ce jour, et je n’oserais attester que l’homme qui est là devant moi soit celui dont j’ai reçu la confession.

— Mais, observa l’inquisiteur, si vous ne connaissez pas le père Schedoni, religieux du couvent de Spirito Santo, vous connaissiez du moins le comte de Bruno.

— Oui, dit le grand pénitencier, le pénitent était bien le comte Ferando de Bruno ; mais je n’oserais prendre sur moi d’affirmer que le comte est ici. Si c’est lui que je vois, les années l’auraient prodigieusement changé. Encore une fois, que le père Schedoni soit cet homme, c’est ce que je n’oserais dire.

— Eh bien je l’oserai, moi ! dit une autre voix que Vivaldi reconnut pour celle de l’étranger qui l’avait visité dans sa prison.

Il le vit en même temps s’avancer, le visage découvert, son capuchon rejeté en arrière, et la physionomie menaçante. Schedoni pâlit et se troubla visiblement pour la première fois.

— Me connais-tu ? dit cet homme à Schedoni d’un ton terrible, en se plaçant en face de lui.

— Si je te connais ! balbutia Schedoni.

— Et connais-tu ceci ? ajouta l’inconnu en élevant la voix et en tirant un poignard de dessous sa robe. Reconnais-tu ces taches ineffaçables ?

Et en même temps, il brandit le poignard et le mit sous les yeux de Schedoni.

Celui-ci détourna la vue, et parut près de défaillir.

— C’est de ce poignard que ton frère a été percé ! reprit le terrible inconnu. Ai-je besoin de t’en dire davantage ?

Le courage de Schedoni l’abandonna, et il fut obligé de s’appuyer contre un des piliers de la salle. Il se fit une grande rumeur et un mouvement général. Plusieurs membres du tribunal quittèrent leurs sièges. Cependant le moine restait debout, le poignard à la main, devant Schedoni qui se détournait en tremblant. Enfin le grand inquisiteur demanda aux juges de reprendre leurs places et aux officiers de revenir à leur poste. Quand la confusion fut dissipée :

— Mes révérends pères, dit-il, nous vous recommandons dans une affaire de cette importance le silence, l’ordre et le calme. Laissons l’interrogatoire des parties en cause suivre son cours, et nous examinerons ensuite si nous devons admettre la nouvelle accusation. Quant à présent, il convient que l’accusateur soit entendu et que le père Schedoni le soit à son tour.

Vivaldi profita du silence qui se rétablit pour réclamer un moment d’attention.

— Je déclare, dit-il, en montrant l’inconnu, que cet homme est le même qui est venu dans ma prison au milieu de la nuit, et qui m’a enjoint de faire citer devant vous le grand pénitencier et le père Schedoni.

Cette nouvelle révélation excita quelque agitation chez les membres du tribunal. L’accusateur, interrogé à son tour, convint que Vivaldi avait dit la vérité, et on lui demanda quel avait été le motif de cette visite extraordinaire.

— Mon dessein, répondit-il, était de faire comparaître le meurtrier devant votre justice.

— Ne pouviez-vous, lui objecta-t-on, arriver à ce but par une accusation franche et ouverte ? Si vous étiez sûr que votre dénonciation était bien fondée, que ne l’adressiez-vous directement au tribunal, au lieu d’exercer une influence insidieuse sur l’esprit d’un prisonnier étranger au crime dont vous vous voulez le vengeur !

— Cependant, répliqua l’inconnu, je n’ai point évité de comparaître moi-même, et c’est volontairement que je me suis présenté.

— Il est vrai, repartit le grand inquisiteur, mais vous n’avez pas encore déclaré qui vous êtes ni d’où vous venez. Père Schedoni, ajouta-t-il, connaissez-vous cet homme qui se porte votre accusateur ?

— Oui, répliqua le confesseur. Son nom est Nicolas de Zampari, religieux au couvent de Spirito Santo.

— Où l’avez-vous d’abord connu ?

— À Naples, où il demeurait sous le même toit que moi, lorsque j’étais au couvent de Sant’Angelo. C’est là que nous avons vécu ensemble dans l’intime confiance d’une amitié mutuelle.

— Vous voyez maintenant combien votre confiance a été trompée, et vous vous repentez sans doute de votre imprudence.

— Je déplore son ingratitude, mais je ne lui ai jamais fait aucune confidence qui puisse m’exposer au repentir.

— Quels seraient donc les motifs de son inimitié ?

— Je les expliquerai, dit Schedoni.

— Explique-les sur-le-champ, fit l’étranger d’un ton imposant.

— Eh bien, reprit Schedoni, j’avais promis à Zampari de l’aider de mon crédit pour lui faire obtenir une dignité qu’il convoitait. Mais lorsqu’il croyait toucher au but de son ambition, il échoua par la faute de la personne sur qui je comptais et s’en prit à moi de cette déconvenue. C’est un homme violent et vindicatif, et je ne puis attribuer qu’à ses rancunes l’injuste accusation qu’il m’impute aujourd’hui.

— Vous l’entendez, dit l’inquisiteur à l’étranger. Qu’avez-vous à répondre à cette déclaration ?

— C’est à lui de répondre d’abord, repartit l’accusateur d’un ton dédaigneux et en haussant les épaules. Mon tour viendra plus tard.

— Nous devons cependant conclure dès à présent que vous êtes, en effet, un religieux de Spirito Santo.

— C’est à vous, mon père, dit l’étranger en s’adressant au second inquisiteur, c’est à vous de répondre pour moi.

Le juge interpellé se leva et dit avec solennité :

— Je réponds donc que vous n’êtes plus un religieux du couvent de Naples, mais un familier de la Sainte Inquisition.

— Un familier de l’Inquisition ! s’écria Schedoni.

Sa surprise fut partagée par tous les assistants, et même par le grand inquisiteur qui, du regard, demanda une explication à son assesseur.

— Le fait est vrai, dit celui-ci. Il y a quelques semaines seulement que Nicolas de Zampiri a été affilié au Saint-Office.

— Je m’étonne, reprit le grand inquisiteur, que jusqu’ici vous ne m’ayez pas informé de ce fait.

— Je vous expliquerai tout, répondit le juge.

Ainsi s’éclaircissait en partie le mystère de la visite de Nicolas de Zampari dans la prison, car les familiers du Saint-Office connaissaient des portes secrètes et des passages souterrains dont les profanes ne soupçonnaient pas même l’existence.

Schedoni cependant ne pouvait revenir d’un étonnement qui n’avait certes rien de joué.

— Lui ! au service de l’Inquisition ! reprit-il. Mon révérend père, votre assertion me surprend étrangement ! Interrogez le signor de Vivaldi, et demandez lui s’il n’a pas vu souvent et tout récemment encore mon accusateur à Naples, en costume de religieux.

— Il est vrai, dit Vivaldi sans attendre qu’on lui adressât la question en bonne forme, je l’ai vu, ainsi vêtu, dans les ruines de Paluzzi. Mais en retour de cette déclaration, je poserai, moi aussi, avec la permission du tribunal, quelques questions au père Schedoni. Comment a-t-il su que j’ai vu cet inconnu à Paluz zi ? Avait-il ou n’avait-il pas un intérêt, une part dans les mystérieuses démarches dont j’ai été l’objet ?

Schedoni ne daigna pas répondre, mais, comme le tribunal insistait en répétant les questions de Vivaldi :

— J’avouerai, répondit-il, que mon accusateur a été employé par moi à sauver l’honneur d’une illustre famille de Naples, celle des Vivaldi, dont vous avez sous les yeux le dernier fils et l’unique héritier.

Vivaldi fut vivement troublé de cet aveu, quoiqu’il soupçonnât déjà une partie de la vérité. Il en résultait donc, s’écria-t-il, que Schedoni était son dénonciateur secret ainsi que celui d’Elena Rosalba ! Le tribunal voudrait sans doute vérifier les bases de cette dénonciation.

Mais on ordonna que l’interrogatoire soit repris.

— Quelles preuves avez-vous, Nicolas de Zampari, dit le grand inquisiteur, que l’homme qui porte aujourd’hui le nom du père Schedoni soit le même que Ferando, comte de Marinella, depuis comte de Bruno, et qu’il soit coupable d’un double meurtre, sur son frère et sur sa femme ? Répondez.

— Voici ma preuve, dit Zampari en montrant un papier. Cet écrit contient la confession de l’assassin employé par le comte de Bruno.

Cet acte était signé par un prêtre de Rome et la date en était récente. Le prêtre, disait Zampari, était vivant et pouvait être entendu. Le tribunal donna ordre de le faire comparaître le lendemain ; après quoi, on reprit encore l’interrogatoire.

— Pourquoi, demanda-t-on à l’accusateur, puisque vous aviez entre les mains des preuves aussi claires que l’aveu même de l’assassin, pourquoi avez-vous cru nécessaire de faire citer le père Ansaldo pour attester le crime ?

— J’ai fait citer le père Ansaldo, répliqua Zampari, pour avoir le moyen d’établir que Schedoni et le comte Ferando de Bruno ne sont qu’une seule et même personne. La confession de l’assassin prouve que le comte a fait commettre le meurtre, mais non pas que Schedoni soit le comte.

— Et cette identité, dit le père Ansaldo, en s’avançant, est plus que je ne suis en état de prouver. Je sais que c’est le comte Ferando de Bruno qui s’est confessé à moi ; mais j’ai dit et je répète que je ne puis affirmer que le père Schedoni, ici présent, soit le pénitent dont j’ai reçu les aveux.

Ainsi l’accusation tournait toujours dans le même cercle. Le grand inquisiteur termina cette longue séance en renvoyant Schedoni et Vivaldi dans leurs prisons.

Le lendemain soir, quand l’heure fut venue de reprendre la procédure contre Schedoni, Vivaldi fut aussi amené à l’audience qui présentait un appareil solennel. Les membres du tribunal étaient plus nombreux. La salle était toute tendue de noir et toutes les personnes qui s’y trouvaient, inquisiteurs, officiers, gardes, témoins ou prisonniers, étaient uniformément vêtues de cette sombre couleur.

Vivaldi fut placé dans un lieu d’où il découvrait toute l’assistance ; il pouvait voir distinctement la physionomie et le maintien de chaque membre du tribunal, éclairés par le reflet rougeâtre des torches que portaient des estafiers rangés en demi-cercle au-devant de l’estrade où siégeaient les trois principaux inquisiteurs, et du bureau occupé par les juges inférieurs.

À la barre du tribunal, il distingua d’abord Schedoni ; près de qui se tenait le père Ansaldo, plus pâle encore et plus affaibli que la veille ; puis le prêtre romain qui allait être le principal témoin de cette séance ; et enfin le père Nicolas de Zampari, dont Vivaldi ne pouvait regarder les traits durs et le sourire sardonique sans ressentir quelque chose de l’effroi que lui avait causé dans sa prison l’apparition de ce personnage alors à demi fantastique.

On commença par appeler les témoins ; et Vivaldi, bien qu’accusé lui-même, figurait comme tel dans le procès intenté contre Schedoni. À l’appel de son nom, on entendit à l’extrémité de la salle une voix qui s’écriait.

— Ah ! mon maître ! mon cher maître !

C’était Paolo se débattant parmi les gardes et qui, s’arrachant à leurs mains, s’élança vers Vivaldi et vint tomber à ses pieds.

— Ô mon maître ! mon cher maître ! Je vous retrouve enfin !

Les officiers qui l’avaient suivi se jetèrent sur lui, tandis que Vivaldi intercédait vivement pour qu’on laissât près de lui son fidèle serviteur, à qui il s’efforçait d’imposer silence. Le bruit de cette altercation attira l’attention du tribunal qui s’en fit rendre compte ; il ordonna que le domestique fût séparé du maître. Mais Paolo refusa nettement d’obéir, sans plus de ménagement pour le tribunal que pour les gardes. Il fallut employer la force ; néanmoins Paolo, criant et suppliant, obtint de guerre lasse qu’on lui permît de se tenir à quelque distance de son maître.

Cet épisode terminé, la séance s’ouvrit. Le père Ansaldo et le Père Zampari parurent comme témoins, ainsi que le prêtre romain qui avait reçu la déposition de l’assassin mourant. Interrogé à part, cet abbé respectable avait attesté l’authenticité de l’écrit produit par le père Zampari, d’autres témoins encore avaient été assignés. À son entrée dans la salle, Schedoni avait un maintien ferme et assuré qui ne se démentit pas en présence du prêtre romain. Mais il pâlit et parut se troubler à l’apparition d’un nouveau témoin. On commença par lire la déposition de l’assassin, dont on apprit qu’il se nommait Spalatro. Elle relatait avec précision des faits dont voici l’analyse.

« Vers l’année 1742, le feu comte de Bruno avait fait un voyage en Grèce. Cette circonstance avait été vivement souhaitée et attendue par son frère, alors comte de Marinella, qui avait résolu de la mettre à profit. Depuis longtemps déjà une passion effrénée remplissait le cœur de Marinella et lui avait suggéré l’atroce projet d’un fratricide. Mais d’autres causes encore conspiraient à lui faire hâter l’exécution de ce crime : dans une occasion importante, le comte de Bruno avait contrarié les vues folles et déréglées de son jeune frère et avait joint de justes reproches à l’exercice sévère de son autorité. Dès lors, Marinella avait conçu une haine profonde pour son frère. Cadet de famille, il avait dissipé de bonne heure son petit patrimoine ; et l’amoindrissement de sa fortune, au lieu de lui inspirer des idées d’économie et de modération, l’avait porté à chercher des ressources honteuses dans mille expédients plus ou moins extravagants et coupables. Le comte de Bruno, quoiqu’il ne possédât qu’une fortune médiocre, était souvent venu à son aide, mais à la fin, le trouvant incorrigible et le voyant dissiper sans remords les épargnes de la famille, il avait refusé de lui fournir plus longtemps de l’argent au-delà de ce qui était nécessaire à ses premiers besoins.

« Il est difficile à une âme honnête de comprendre l’égarement d’un homme assez dépravé pour prendre son frère en horreur parce que celui-ci refusait de se ruiner pour satisfaire à son luxe et à ses plaisirs. Ce fut pourtant ce qui arriva. Traitant d’avarice et d’insensibilité odieuse la prudente économie du comte de Bruno, Marinella en conçut un ressentiment poussé jusqu’à la rage. Cette haine s’alimenta d’une foule d’autres circonstances et s’accrut encore par l’envie, la plus basse et la plus malfaisante des passions humaines. Marinella enviait le bonheur de son frère, son nom, sa fortune, la possession d’une femme jeune et belle ; et il s’abandonna à la tentation d’un crime qui pouvait lui transmettre tous ces avantages ; Spalatro lui était bien connu, et il ne craignit pas de confier à cet homme l’exécution de son horrible projet. Il lui acheta une petite maison, sur les bords de l’Adriatique, dans un endroit écarté et solitaire, où le bandit alla s’établir pendant un certain temps. C’était cette même maison en ruine où Elena avait été conduite.

« Instruit de l’itinéraire de son frère, Marinella en donnait de temps en temps des nouvelles à Spalatro. Il le prévint que le comte de Bruno traverserait à son retour la mer Adriatique, de Raguse à Manfredonia. Spalatro l’attendit au passage, à l’entrée de la forêt du Gargano, et, avec l’aide d’un autre scélérat, il fit feu sur lui et sur sa suite, qui consistait en un domestique et un guide du pays. Celui-ci s’enfuit. Le comte et son valet tombèrent criblés de blessures ; les assassins commencèrent par les enterrer sur le lieu même. Mais une défiance craintive, compagne ordinaire du crime, suggéra à Spalatro de nouvelles précautions à prendre contre la trahison de son complice. Il retourna seul dans la forêt pendant la nuit, déterra ces corps sanglants, les apporta successivement chez lui dans un sac – c’est là ce que le pêcheur avait vu – et déplaça ainsi les preuves qui auraient pu mettre la justice sur les traces de l’assassinat. Marinella imagina ensuite une histoire assez vraisemblable d’un naufrage sur la côte de l’Adriatique, dont son frère aurait été victime avec tout l’équipage. Et comme personne d’autre que les assassins n’était instruit de son genre de mort et que le guide qui s’était enfui ne connaissait même pas le nom du comte de Bruno, il ne resta pas un seul indice du crime, ni un seul doute sur le récit du naufrage imaginé par Marinella. Cette histoire ne trouva donc que des oreilles crédules ; la veuve du comte elle-même y ajouta foi. Et si plus tard, après le second mariage auquel son persécuteur sut la contraindre, elle eut quelque soupçon de vérité, c’était une lueur trop faible et trop vague pour guider son esprit à travers ces ténèbres. »

Pendant la lecture de cette confession de Spalatro et surtout vers la fin, Schedoni ne put dissimuler son trouble, car le bandit, qui ne savait pas, il est vrai, le nom du moine, avait désigné le comte de Bruno comme l’homme qui avait voyagé avec lui sous un habit religieux et qui avait voulu se défaire de lui dans les ruines, probablement pour supprimer un témoin dangereux. Il était facile, à ces traits, de remonter jusqu’à la vérité.

Si Spalatro était venu faire cette déposition à Rome, c’est qu’au moment de leur départ, Schedoni, pour déjouer la surveillance de son complice, lui avait dit qu’il se rendait dans cette ville au lieu de lui indiquer Naples. Épuisé par sa blessure et la fatigue d’un long voyage à pied, Spalatro en arrivant fut saisi d’une forte fièvre à laquelle il devait succomber. Ce fut lorsqu’il touchait à ses derniers moments que, pressé de décharger sa conscience, il fit une confession complète de ses crimes. Le prêtre qui la reçut, effrayé de l’importance de ces aveux, appela un ami pour les entendre. Ce témoin était le père Nicola de Zampari, ancien ami de Schedoni, et que son caractère vindicatif disposait à se réjouir d’une découverte qui devait perdre l’homme dont les promesses fallacieuses l’avaient jeté dans une irritation profonde. On a vu comment il sut s’y prendre pour attirer le moine dans les filets d’une accusation capitale.

Si Schedoni fut troublé par la dénonciation posthume de Spalatro, tout ce qui lui restait de présence d’esprit l’abandonna lorsqu’il vit paraître un nouveau témoin, Giovanni, ancien domestique de sa maison. Cet homme attesta que Schedoni était bien Ferando, comte de Marinella, lequel avait pris, après la mort de son frère aîné, le nom de comte de Bruno. Et, ajoutant à ce témoignage accablant sa déposition sur la mort de la comtesse, Giovanni déclara qu’il était un des serviteurs qui avaient transporté la pauvre dame dans son appartement après qu’elle eut été poignardée par son mari. Il avait même assisté aux obsèques de cette malheureuse victime dans l’église de Santa dei Miracoli, monastère voisin de la demeure des Bruno. Il affirma en outre qu’au dire des médecins la comtesse était morte de sa blessure, et que le mari, s’étant enfui après le meurtre de sa femme, n’avait jamais reparu depuis ce jour fatal.

Un inquisiteur demanda si les parents de la comtesse avaient pris des mesures pour faire arrêter le comte.

À quoi le témoin répondit que toutes les recherches étaient restées infructueuses, tant l’assassin était bien caché. Puis il attesta de nouveau sous la foi du serment qu’il reconnaissait le dominicain qu’on lui montrait, et qui portait le nom du père Schedoni, pour le véritable comte Ferando de Bruno, son maître, autrefois comte de Marinella !

Ce n’était pas sans raison que Schedoni, à la vue de ce témoin irrécusable, avait été frappé d’une terreur qui avait paralysé toute son énergie. Le tribunal sans hésiter déclara Schedoni, comte Ferando de Bruno, coupable de fratricide ; et, comme ce premier crime entraînait la peine de mort, on jugea inutile de poursuivre le procès pour l’assassinat de la comtesse.

L’émotion qu’avait laissé paraître Schedoni, pendant que le dernier témoin l’avait accusé, cessa tout à fait dès que son sort fut décidé. Il écouta la terrible sentence sans que ses traits témoignassent de la moindre altération et, à partir de ce moment, ni sa fermeté ni sa hauteur ne l’abandonnèrent.

Vivaldi, en le voyant condamné, semblait plus affecté que lui car, en cédant aux sommations du père Zampari, il avait contribué à la mort d’un homme.

Il se le reprochait bien malgré lui. Mais combien ce sentiment devint plus cruel encore lorsque, passant à ses côtés, Schedoni lui glissa, tout bas, ces quelques mots :

— Vous avez tué en moi le père d’Elena !

Ce n’est pas qu’en se dévoilant à Vivaldi, il espérât faire adoucir la sentence rendue ; mais il voulait ainsi se venger du jeune homme, premier auteur de sa condamnation.

Vivaldi crut d’abord que ce n’était là qu’un grossier mensonge et, oubliant toute réserve, il demanda hautement des explications ; mais le tribunal ne lui permit de s’entretenir avec le condamné qu’à la condition expresse que cet entretien serait public.

Aux questions répétées du jeune homme, Schedoni ne fit d’abord qu’une seule réponse : c’était qu’en effet Elena était bien sa fille ; et il eut la joie de voir les angoisses et le désespoir du malheureux amant, véritablement convaincu par son assurance. Mais ensuite il se souvint qu’il était de son intérêt et de celui d’Elena de faire connaître à Vivaldi le lieu où elle s’était retirée, et il lui nomma le couvent de la Pietà. La joie de cette découverte fit taire pour un moment tout autre sentiment dans le cœur de Vivaldi.

Les officiers mirent fin à cet entretien. Schedoni fut emmené par ses gardes ; Vivaldi fut reconduit à sa prison.

Une fois là, il fut quelque temps avant de pouvoir démêler les divers sentiments qui se combattaient dans son âme ; d’un côté, la joie d’apprendre qu’Elena était sauvée, de l’autre, l’horrible idée qu’elle était la fille d’un meurtrier, que son père allait mourir sur l’échafaud et que lui-même, Vivaldi, avait contribué à l’y conduire ! Il voulait douter encore de la déclaration du moine en l’imputant à une basse et atroce vengeance ; mais, quand il réfléchissait à l’avis que Schedoni lui avait donné sur la retraite actuelle d’Elena, il ne pouvait croire à ses intentions cruelles. Dans cette affreuse incertitude, après avoir fatigué son esprit, par la lutte des conjectures les plus opposées, il s’arrêta enfin à l’idée que Schedoni lui avait au moins dit la vérité sur le séjour d’Elena au couvent de la Pietà. Quant à l’autre déclaration du moine, elle était si monstrueuse en elle-même et dans ses conséquences que le pauvre jeune homme faisait tous ses efforts pour en repousser même l’idée.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 271-284).
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Tandis que ces événements se passaient dans les prisons de l’Inquisition, Elena, retirée à l’ombre de son couvent, ignorait toujours ce qu’était devenu Vivaldi.

Schedoni, en la quittant, avait promis de lui écrire à ce sujet ; et, comme elle ne savait pas non plus qu’il fût arrêté, le silence du confesseur lui causait de vives inquiétudes. Se disposait-il à la reconnaître pour sa fille ? Espérait-il toujours l’unir à Vivaldi ? Cette incertitude la jetait dans des pensées mélancoliques et sombres. Pour s’y livrer plus librement, elle s’acheminait d’ordinaire, au coucher du soleil, sur une terrasse pratiquée dans les flancs de la montagne qui dominait le monastère. Un soir qu’elle s’y était attardée, elle aperçut tout à coup dans la grande cour un grand mouvement de lumière et de personnes ; en même temps, un bruit confus de voix frappa son oreille. Aux vêtements blancs elle crut reconnaître les religieuses ; elle se hâta de rentrer pour savoir ce qui se passait au couvent. Déjà elle avait gagné une allée de châtaigniers qui aboutissait à la grande cour, lorsqu’elle entendit plusieurs personnes qui s’avançaient de son côté. Parmi les voix qui se rapprochaient, il lui sembla en distinguer une dont le timbre la frappa. Elle écoutait, partagée entre l’espérance et la crainte d’une déception. Enfin, elle entendit la même voix prononcer son nom avec un mélange d’impatience et de tendresse ; elle courut et se trouva dans les bras de sœur Olivia ! Elle en croyait à peine ses sens et manquait de mots pour exprimer sa joie à la vue de la bonne religieuse à qui elle devait son salut, et qui venait partager son asile. Sœur Olivia rendait caresses pour caresses à sa jeune amie, et toutes deux se faisaient mille questions sur les événements qui avaient suivi leur séparation ; mais, comme elles étaient environnées de trop d’auditeurs pour des confidences si délicates, Elena conduisit la nouvelle arrivée dans sa chambre. Là, sœur Olivia lui expliqua les motifs qui lui avaient fait quitter San Stefano.

En butte aux persécutions de l’abbesse qui la soupçonnait d’avoir favorisé la fuite d’Elena, elle avait demandé à l’évêque diocésain d’autoriser de passer dans le couvent de la Pietà. Elena ne manqua pas de s’informer avec une vive sollicitude du sort de Geronimo et du vieux moine qui l’avaient aidée à fuir, et elle fut heureuse d’apprendre que ni l’un ni l’autre n’avaient été inquiétés pour cette généreuse action.

— C’est un parti grave et que l’on prend rarement, dit sœur Olivia, que de changer de couvent, surtout à mon âge. Je n’ai pas besoin de vous exprimer le bonheur que j’éprouve à me retrouver avec vous. Les manières aimables de votre abbesse et de vos sœurs et leur bienveillant accueil m’ont ranimée. La couleur sombre sous laquelle tout se peignait à mes yeux a disparu et, après tant d’orages, j’entrevois dans le lointain quelques rayons de bonheur qui luiront peut-être sur le soir de ma vie.

C’était la première fois que sœur Olivia faisait allusion à ses malheurs. Sa jeune amie désirait et n’osait lui demander des explications sur ce sujet. Mais la religieuse, s’efforçant de chasser de pénibles souvenirs, lui dit avec un sourire languissant :

— Maintenant, dites-moi à votre tour, ma chère Elena, ce qui vous est arrivé depuis les tristes adieux que vous m’avez faits dans les jardins de San Stefano.

C’était là une tâche difficile pour la jeune fille. Elle pria son amie de la dispenser de certains détails et, gardant un silence absolu sur Schedoni, elle raconta la manière dont elle avait été séparée de Vivaldi, sur les bords du lac Celano, et ne fit qu’un récit sommaire de ce qui lui était arrivé ensuite jusqu’à ce qu’elle eût trouvé un refuge au couvent de la Pietà.

Cet entretien ne fut interrompu que par la cloche du soir qui, appelant les religieuses à la prière, sépara les deux nouvelles compagnes.

Elena, dans les journées qui suivirent, observa avec autant de surprise que de chagrin la mélancolie profonde dont les traits de sœur Olivia portaient l’empreinte ; mais un intérêt plus puissant encore vint faire diversion à celui-là.

Un jour, elle vit entrer dans sa chambre sa vieille servante Béatrice, dont l’air troublé annonçait quelque événement extraordinaire et probablement malheureux ; et, comme Vivaldi occupait toujours sa pensée, elle ne douta pas que Béatrice ne vînt lui parler de lui.

La vieille servante, tremblante et pâle, soit de la fatigue de la route, soit des fâcheuses nouvelles qu’elle apportait, se laissa tomber sur un siège et demeura quelques instants sans pouvoir répondre aux questions répétées que sa jeune maîtresse lui adressait :

— Ah ! madame, dit-elle, si vous saviez ce que c’est pour une femme de mon âge, que de gravir une si haute montagne !

— Je vois, dit Elena respirant à peine, que vous avez de mauvaises nouvelles à m’apprendre. J’y suis préparée, aussi ne craignez pas de me dire tout.

— Hélas ! madame, si une annonce de mort est toujours une mauvaise nouvelle, vous avez bien deviné.

Elena pâlit affreusement.

— De quelle mort parlez-vous ? dit-elle d’une voix étranglée par une terrible angoisse.

— Vous allez le savoir, madame, reprit la vieille. Je tiens le fait du laquais de la marquise. Comme je le voyais un peu embarrassé, je lui demandai comment on se portait au palais. « Mal ! me répondit-il, très mal ! » Et en effet…

— Ô ciel ! s’écria Elena, il est mort ! Vivaldi est mort ?

— Qui parle de Vivaldi ? Mon Dieu !

— Mais vous, ce me semble…

— Patience, madame, patience, vous saurez tout. Si vous me déconcertez ainsi, je ne saurai plus ce que je dis.

— Au nom du ciel, parlez !

— Ce domestique me raconta donc, poursuivit la vieille, qu’il y avait près d’un mois que la marquise, malade…

— La marquise ? répéta Elena. La marquise ! Eh quoi, c’est elle !…

— Sans doute, madame. Quel autre ai-je donc dit que c’était ?…

— Poursuivez, Béatrice. La marquise, dites-vous ?…

— Était malade depuis longtemps ; mais c’est au sortir d’une fête au palais Voglio qu’elle se trouva tout à fait mal. On ne la crut pas d’abord en danger ; mais les médecins appelés en jugèrent autrement ; et ils avaient raison, car elle mourut.

Elena fit un signe de croix.

— Et son fils ? demanda-t-elle. Était-il près d’elle quand elle est morte ?

— Non, madame, le signor Vivaldi n’était pas là.

— C’est bien étrange, dit Elena avec émotion. Le domestique a-t-il parlé de lui ?

— Oui, madame. Il a dit qu’il était bien fâcheux qu’il fût absent dans un pareil moment et qu’on ne sût pas où il était.

— Quoi ? Sa famille même ignorerait ce qu’il est devenu ? dit Elena avec un trouble croissant.

— Mon Dieu, oui. Il y a déjà plusieurs semaines qu’on n’a entendu parler du signor Vivaldi, quoiqu’on ait envoyé à sa recherche dans toutes les parties du royaume. La marquise, a ajouté le laquais, semblait avoir encore quelque chose sur le cœur et demandait son fils ; puis, se voyant près de sa fin, elle envoya chercher son confesseur… Le père Schedoni, comme ils l’appellent, je crois…

— Eh bien, le père Schedoni ?…

— On ne l’a pas trouvé non plus, madame. Il a sans doute beaucoup de pratiques, et il faut qu’il écoute tous les péchés qui se commettent… Enfin, il n’a pas pu venir à temps ; alors, on est allé chercher un autre confesseur. Celui-ci est resté longtemps enfermé avec la marquise, puis elle a fait venir le marquis. On a entendu de l’antichambre beaucoup de bruit, et la voix de la mourante dominait souvent malgré son état. À la fin le bruit cessa et le marquis sortit de la chambre fort en colère, et pourtant fort triste. La marquise vécut encore cette nuit-là et une partie du jour suivant. Elle paraissait accablée d’un poids qui lui brisait le cœur. Tantôt elle sanglotait, tantôt elle poussait des gémissements à fendre l’âme. Elle redemanda encore le marquis, et leurs entretiens duraient longtemps… On rappela aussi le confesseur, et tous trois demeurèrent enfermés pendant plus d’une heure. La marquise parut alors avoir recouvré quelque tranquillité, et bientôt après elle expira.

Elena, qui avait écouté attentivement ce récit, allait poser à Béatrice de nouvelles questions, lorsque sœur Olivia entra chez elle. Celle-ci, voyant une personne étrangère, se disposait à se retirer, mais Elena la pria de rester et de s’asseoir devant son métier à broder, pendant qu’elle achèverait de faire parler la vieille servante. Puis voulant éclaircir le mystère de l’absence de Schedoni, elle demanda à Béatrice si elle avait revu l’étranger qui l’avait ramené à la villa Altieri.

— Non, madame, répondit Béatrice, je n’ai jamais revu sa figure depuis ce jour-là. Et je dois dire franchement que je ne m’en souciais guère, tant elle m’a paru peu aimable.

Tandis que Béatrice parlait, sœur Olivia, qui s’était levée à demi de son siège, la considérait avec une grande attention.

— Assurément je connais cette voix, dit la religieuse vivement émue, quoique je ne reconnaisse pas bien les traits. Est-ce elle ? Est-il possible ? Est-ce Béatrice Olca à qui je parle après tant d’années ?

Béatrice répondit avec une égale surprise :

— Oui, c’est moi, madame, vous dites bien mon nom. Mais, vous, qui donc êtes-vous ?

La vieille femme, en parlant ainsi, tenait les yeux attachés sur sœur Olivia. L’étonnement et l’effroi se peignaient sur ses traits, cependant que le visage de la religieuse changeait d’expression à chaque instant et que les paroles prêtes à sortir expiraient sur ses lèvres tremblantes.

— Ah ! s’écria Béatrice, mes yeux me trompent-ils ? Quelle étrange ressemblance, sainte Vierge ! J’ai peine à me soutenir…

Sœur Olivia, qui s’était tournée vers Elena et la regardait fixement, parut en proie à un sentiment profond, comme si elle hésitait entre un doute ou une espérance. Montrant la jeune fille, elle murmura d’une voix sourde et à peine articulée :

— Béatrice, je vous en conjure, dites-moi si elle est… si c’est elle qui…

Et elle ne put achever.

Béatrice, occupée à la considérer, s’écria au lieu de lui répondre :

— Madame la comtesse ! Oui, c’est vous ! C’est bien vous ! Au nom du ciel, madame, comment êtes-vous ici ? Oh ! quelle joie vous avez dû éprouver à vous retrouver l’une près de l’autre !

Elena cherchait le sens de ces paroles, quand elle se sentit pressée contre le sein de la religieuse qui les avait mieux comprises et qui l’entourait de ses bras tremblants. Cela qui la déroutait un peu excita l’étonnement de Béatrice.

— Est-il possible, dit-elle, que vous ne vous soyez pas encore reconnues ?

— Mais, mon Dieu, de quelle reconnaissance, parle-t-elle ? dit la jeune fille à sœur Olivia. Déjà, il y a peu de temps que j’ai retrouvé mon père… Mais vous ! Ah ! dites-moi de quel nom je dois vous appeler !

L’étonnement suspendit les émotions de sœur Olivia, tandis qu’Elena, confuse d’avoir trahi le secret de Schedoni, gardait un silence embarrassé. Mais la religieuse, passant de la surprise à l’expression d’une profonde douleur, dit à Elena en la tenant embrassée :

— Votre père, dites-vous ? Non, mon enfant, non, votre père n’est plus.

Elena, au comble de la stupeur, cessa de rendre à sœur Olivia ses caresses. Elle la considérait d’un air égaré et murmura, enfin, comme si elle sortait d’un songe :

— Ai-je bien compris ? Ai-je bien ma raison ? Est-ce donc ma mère que je vois ?

— Oui, répondit sœur Olivia d’un accent solennel. Oui, c’est ta mère et sa bénédiction e st avec toi !

Elena tomba dans les bras de sa mère qui s’efforça de calmer son agitation, quoique dominée elle-même par mille émotions nouvelles. Longtemps elles ne purent l’une et l’autre s’exprimer que par des mots entrecoupés et par des larmes de tendresse et de joie. Enfin sœur Olivia, redevenue maîtresse d’elle-même, demanda des nouvelles de sa sœur, la signora Bianchi. Le silence et les pleurs d’Elena lui répondirent. Sœur Olivia, vivement affectée de cette nouvelle, avoua qu’elle s’y attendait n’ayant reçu aucune réponse de sa sœur à la lettre où elle lui annonçait sa prochaine arrivée au couvent de la Pietà.

— Hélas, dit Béatrice, je m’étonne que madame l’abbesse ne vous ait pas appris cette triste nouvelle. Elle la savait bien, car ma pauvre maîtresse est enterrée dans son église. Quant à la lettre, je l’ai apportée ici pour la remettre à la signora Elena.

— Madame l’abbesse, répondit sœur Olivia, n’est pas instruite de notre parenté, et j’ai des raisons pour la lui cacher encore quelque temps. Vous-même, ma chère enfant, vous ne devez être ici que mon amie jusqu’à ce que j’aie fait quelques recherches dont dépend ma tranquillité.

Sœur Olivia pressa ensuite Elena d’expliquer les paroles qui lui étaient échappées sur la découverte qu’elle aurait faite de son père, et mit ainsi la jeune fille dans une grande perplexité. Elena en avait déjà trop dit pour garder le secret que Schedoni avait exigé d’elle ; elle vit bien qu’il fallait donner à sœur Olivia une explication complète. Dès que Béatrice se fut retirée, elle répéta ce qu’elle avait dit, c’est que son père vivait encore. Et comme sœur Olivia stupéfaite répondait par le récit des derniers moments du comte de Bruno, son époux, Elena, pour la convaincre, rappela quelques circonstances de sa dernière entrevue avec Schedoni et prit dans un tiroir le portrait qu’il lui avait dit être le sien. Mais sœur Olivia y eut à peine jeté un coup d’œil qu’elle pâlit et tomba sans connaissance.

Les soins empressés de sa fille lui rendirent bientôt l’usage de ses sens, et elle demanda à revoir le portrait. Elena, qui attribuait cet évanouissement au saisissement de la surprise et de la joie, lui remit l’image sous les yeux, en l’assurant de nouveau, non seulement que le comte vivait, mais encore qu’il était à Naples et qu’elle le reverrait sans doute avant la fin de la journée. Car, dit-elle, elle avait envoyé un messager à son père pour le conjurer de venir sur-le-champ afin de jouir du bonheur de se retrouver en famille.

En annonçant à sa mère la prochaine arrivée de Schedoni, Elena s’attendait à voir sur la physionomie de celle-ci une expression de joie et de tendresse ; quel ne fut pas son étonnement quand elle n’y lut que le désespoir et l’effroi et qu’elle entendit sa mère s’écrier avec épouvante :

— S’il me voit, je suis perdue ! Ah ! malheureuse Elena, ton imprudence me sera fatale. Ce portrait n’est pas celui du comte de Bruno, mon mari et ton père ; c’est celui de son frère Marinella, l’homme cruel qui…

Elle s’arrêta, craignant d’en avoir trop dit ; mais Elena, que la surprise avait d’abord rendue muette, la pressa de lui expliquer la cause de son désespoir.

— J’ignore, dit sœur Olivia, comment ce portrait est tombé entre tes mains ; mais, encore une fois, c’est celui du comte Ferando de Marinella, frère de mon époux et mon…

Elle voulait dire : « et mon second mari ». Mais ce mot ne put sortir de sa bouche.

— Je ne saurais, continua-t-elle, en dire davantage en ce moment. Ce qu’il faut d’abord, c’est trouver un moyen d’éviter l’entrevue que tu m’as ménagée et cacher à cet homme, s’il est possible, que j’existe encore.

Comme elle achevait ces mots, le messager revint avec la lettre. Le père Schedoni, lui avait-on dit, était en pèlerinage, prétexte que les moines de Spirito Santo donnaient à son absence pour sauver l’honneur de leur couvent et cacher son arrestation. Sœur Olivia, affranchie de ses craintes, promit à Elena de lui donner des détails sur sa famille. Mais ce ne fut qu’au bout de quelques jours qu’elle se trouva assez maîtresse d’elle-même pour rassembler tous ses souvenirs. La première partie de son récit concordait parfaitement avec la déposition du père Ansaldo ; mais ce qui va suivre n’était connu que d’elle-même, de sa sœur, la signora Bianchi, d’un médecin et d’un domestique de confiance qui l’avait aidée dans l’exécution de son plan.

On a vu plus haut que le comte Ferando de Marinella, devenu comte de Bruno par le meurtre de son frère, avait fui aussitôt après celui de sa femme. La malheureuse comtesse, privée de sentiment, fut transportée dans sa chambre. Là, on reconnut que sa blessure n’était pas mortelle ; mais l’atroce attentat dont elle venait d’être victime la décida à profiter de l’absence de son mari pour se soustraire à sa tyrannie, sans le dénoncer à la justice et sans couvrir d’infamie le nom qu’elle avait deux fois porté. Elle quitta sa demeure pour toujours, avec l’aide des trois personnes désignées plus haut, et se retira dans une partie reculée du royaume de Naples, au couvent de San Stefano, tandis qu’on lui faisait des funérailles magnifiques. La signora Bianchi, après la fuite de sa sœur, vint habiter quelque temps dans une maison qu’elle possédait assez près du couvent, avec la fille de la comtesse et du premier comte de Bruno et une autre fille, née du second mariage de sa sœur avec Marinella. À cette époque, Elena était âgée de deux ans et l’autre enfant encore au berceau. Celle-ci mourut dans l’année. C’était elle que Schedoni avait cru retrouver dans Elena. Car forcé de se cacher aux yeux de la signora Bianchi, il avait ignoré la mort de sa fille, et son erreur fut confirmée lorsque Elena lui dit que le portrait qu’elle avait sur elle était celui de son père. Elle avait trouvé cette miniature dans le cabinet de sa tante, peu de temps après la mort de cette dernière ; et, voyant au dos du portrait le nom du comte de Bruno, elle l’avait porté constamment depuis ce jour avec le pieux respect de la tendresse filiale.

La signora Bianchi, en apprenant à Elena le secret de sa naissance, ne pouvait, sans manquer de prudence, lui révéler que sa mère vivait encore. C’était là ce qu’elle voulait lui apprendre à ses derniers moments ; mais la soudaineté de sa mort avait prévenu cette explication.

Ferando de Marinella, depuis la mort de son frère et jusqu’à l’assassinat de la comtesse, avait vu s’accroître encore le désordre de ses affaires, de sorte qu’après sa fuite, les revenus des débris de son patrimoine furent saisis par ses créanciers. C’est ainsi qu’Elena se trouva complètement à la charge de sa tante dont la fortune modique avait déjà été ébréchée par la dot payée pour sa sœur au couvent de San Stefano et par l’acquisition de la villa Altieri.

Devenue sœur Olivia et consacrant sa vie aux pratiques de la religion, la comtesse avait passé assez paisiblement les premières années de sa retraite, malgré les regrets que causait à sa tendresse maternelle la privation des caresses de sa fille. Elle entretenait cependant une correspondance avec sa sœur, et elle y puisait quelque consolation, jusqu’au jour où le silence de la signora Bianchi lui causa de cruelles larmes. Plus tard, lorsqu’elle vit Elena au couvent de San Stefano, elle fut frappée d’une certaine ressemblance entre cette jeune fille et son premier mari ; mais comment supposer, vu les circonstances dont s’accompagnaient cette rencontre, que cette étrangère pût être sa fille ? Le surnom de Rosalba avait aussi donné le change à ses idées. Que se fût-il passé dans son âme si on lui eût dit que sa généreuse pitié pour une inconnue deviendrait le salut de sa propre fille !… car il est digne de remarque que les vertus de sœur Olivia, inspirées par l’humanité, l’avaient portée à protéger sans le savoir la liberté et la vie de son enfant, tandis que les vices de Schedoni l’avaient poussé aussi sans qu’il le sût à faire périr sa nièce ; si bien que le ciel semblait faire tourner au triomphe de l’une et à la confusion de l’autre les moyens que tous deux employaient aveuglément, suivant que ces moyens étaient généreux ou pervers.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 284-297).
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Lorsque la marquise s’était vue à toute extrémité, bourrelée de remords et assaillie de terreurs, elle avait envoyé chercher un confesseur dans l’espoir de soulager sa conscience. La première condition que le prêtre attacha au pardon qu’elle implorait fut qu’elle réparât de tout son pouvoir le mal qu’elle avait fait aux autres et qu’elle rendît le bonheur à ceux qu’elle avait persécutés. Déjà sa conscience lui avait dicté cette résolution. Aussi, au moment d’entrer au tombeau, témoigna-t-elle autant d’empressement à favoriser le mariage de Vivaldi et d’Elena qu’elle avait montré d’ardeur à y mettre obstacle. Elle fit donc venir le marquis près de son lit de mort, lui avoua le complot qu’elle avait tramé contre l’honneur et la liberté d’Elena et le conjura de consentir au bonheur de leur fils. Mais le marquis, malgré l’horreur que lui causa la révélation des artifices et des cruautés de sa femme, résista à ses instances jusqu’à ce que le violent désespoir où il la vit en proie, au moment de rendre le dernier soupir, l’emportât sur ses répugnances. Il promit donc solennellement, en présence du confesseur, qu’il ne s’opposerait plus au mariage si son fils persistait dans son attachement pour la jeune fille. Cette promesse calma la marquise qui mourut en le remerciant.

Au surplus, il ne paraissait guère probable que le marquis fût de longtemps mis en demeure de remplir l’engagement pris par lui à contrecœur ; car toutes les recherches qu’on avait faites jusqu’alors sur le sort de Vivaldi avaient été infructueuses. Le malheureux père pleurait déjà son fils comme mort. Toute sa maison désolée était prête à en prendre le deuil, lorsqu’une nuit on fut réveillé par de violents coups de marteau frappés à la grande porte. Un moment après, on entendit dans l’antichambre une voix qui criait :

— Où est M. le marquis ? Il faut que je le voie, tout de suite ; il me pardonnera de le déranger quand il saura pourquoi !

Et avant que le marquis, prévenu, pût donner aucun ordre, Paolo était devant lui, effaré, hors d’haleine et ses habits en lambeaux. À cette vue, le marquis, se préparant à recevoir de mauvaises nouvelles, n’avait pas la force de lui en demander ; mais les questions n’étaient pas nécessaires, et Paolo, sans préambule ni détours, lui apprit que son fils était à Rome dans les prisons de l’Inquisition.

Une nouvelle si terrible et si inattendue paralysa un instant toutes les facultés du marquis. Quelle résolution devait-il prendre ? Lorsqu’il fut un peu remis de son trouble, il comprit la nécessité de partir pour Rome le plus tôt possible ; il était sage cependant de consulter quelques amis dont les relations avec Rome lui procureraient certains moyens de succès. En attendant, il donna des ordres pour son pro chain départ et il envoya Paolo se reposer. Mais le fidèle serviteur était trop agité pour chercher et trouver le sommeil, quoique à présent il n’eût plus rien à craindre. Un des gardiens de la geôle de l’Inquisition, trop humain pour son emploi, avait projeté de s’en affranchir par la fuite. Il avait fait part de ce dessein à Paolo, dont le bon naturel avait gagné sa confiance et son affection, et tous deux avaient si bien combiné leur plan qu’ils le menèrent à bonne fin, malgré l’imprudence de Paolo qui faillit le faire échouer en voulant tenter de délivrer son maître.

Le marquis partit le lendemain matin avec Paolo, que le danger qu’il courait en reparaissant à Rome n’empêcha pas de suivre le vieillard. Le rang et le crédit de ce seigneur à la cour de Naples secondaient auprès du Saint-Office le succès de ses démarches pour la liberté de son fils. En outre, il pouvait compter sur l’appui d’un ancien ami, le comte de Maro, tout-puissant à Rome. Cependant les sollicitations du marquis ne produisirent pas sur-le-champ l’effet qu’il en attendait et il s’écoula une quinzaine avant qu’il pût voir son fils. Lors de cette entrevue, la tendresse paternelle écarta tout fâcheux retour sur le passé ; la situation de Vivaldi, encore souffrant de la blessure qu’il avait reçue à Celano et languissant en prison, réveilla toute la sensibilité du marquis. Il pardonna à son fils et parut disposé à lui rendre le bonheur, s’il pouvait lui faire rendre la liberté. Le jeune homme, en apprenant la mort de sa mère, versa des larmes sincères. La noirceur des projets de la marquise n’était pas venue à sa connaissance ; et, quand il sut qu’à son lit de mort elle avait souhaité et voulu son bonheur, le remords des chagrins qu’il lui avait causés excita dans son cœur des angoisses telles qu’il ne fallut rien moins pour les apaiser que le souvenir des traitements dont Elena avait été menacée à San Stefano.

Depuis trois semaines déjà que le marquis était à Rome, il n’avait encore obtenu aucune réponse décisive du Saint-Office, lorsqu’il fut invité par le tribunal à se rendre à la prison de Schedoni. Il lui paraissait bien pénible de se retrouver avec un homme qui avait fait tant de mal à sa famille, mais il ne pouvait se refuser à cette entrevue. À l’heure indiquée, on le conduisit d’abord à la chambre de Vivaldi et, de là, tous deux se rendirent à celle de Schedoni, accompagnés par deux officiers de l’Inquisition. À leur entrée, le confesseur, qui était étendu sur un lit, souleva la tête pour adresser un léger salut au marquis. Son visage, éclairé par le peu de lumière qui tombait au travers de la double grille de sa prison, avait une expression effrayante ; ses yeux caves, son teint livide, et tous ses traits affaissés portaient l’empreinte d’une mort prochaine.

— Où est, dit-il, le père Zampari ? Je ne le vois plus ici. Tout à l’heure on m’a fait communier avec lui… pour nous réconcilier, disait-on… Ah ! ah !

Il voulut rire, mais ce rire affreux ressemblait à un râle.

— S’il s’en est allé, qu’on le fasse revenir.

Un officier parla à une sentinelle qui sortit.

— Quelles sont les personnes que je vois autour de moi ? demanda Schedoni. Qui est là, au pied de mon lit ?


Vivaldi, abattu et perdu dans ses réflexions, fut rappelé à lui par la question du moine.

— C’est moi, répondit-il, moi, Vivaldi, qui suis venu sur votre demande. Qu’avez-vous à me dire ?

Schedoni parut réfléchir ; il porta ses regards sur le jeune homme et les en détourna ensuite en gardant le silence, comme s’il attendait… Enfin ses yeux égarés et vagues s’animèrent tout à coup, et il dit :

— Qui est-ce qui se glisse derrière moi dans l’obscurité ?

— C’est moi, répondit le père Zampari qui venait d’entrer. Que voulez-vous de moi ?

— Je veux, dit Schedoni en se soulevant, je veux que vous rendiez témoignage de la vérité que je vais déclarer.

Zampari et un inquisiteur qui l’accompagnait se placèrent d’un côté du lit, le marquis de l’autre et Vivaldi au pied. Après un moment de recueillement, Schedoni commença :

— Ce que j’ai à révéler ici se rapporte d’abord aux complots tramés contre l’honneur et le repos d’une jeune et innocente personne que le père Nicolas de Zampari, à mon instigation, a cruellement persécutée.

Zampari voulut l’interrompre ; mais Vivaldi l’arrêta.

— Monsieur le marquis, poursuivit le confesseur, vous connaissez Elena Rosalba ?

— J’ai entendu parler d’elle, répondit froidement le marquis.

— Eh bien, reprit Schedoni, on l’a calomniée auprès de vous. Jetez les yeux sur cet homme. Vous rappelez-vous s es traits ?

Le marquis, ayant dévisagé le père Zampari, répondit :

— Oui, en effet, c’est une figure qu’on n’oublie pas aisément. Je me souviens de l’avoir vu plus d’une fois.

— Où l’avez-vous vu, monsieur le marquis ?

— Chez moi, au palais, amené par vous-même.

— Cela est vrai, dit Schedoni.

— Comment osez-vous donc l’accuser de calomnie, reprit le marquis, quand vous avouez que c’est vous qui l’avez introduit chez moi ?

— Ô ciel ! s’écria Vivaldi. Ce moine, ce père Zampari est donc, comme je le soupçonnais, le calomniateur d’Elena ?

Le père Zampari, loin de nier le fait, attachait impudemment un regard triomphant sur Schedoni, comme pour le défier de produire contre lui un chef d’accusation dont il ne fût pas complice lui-même.

— Eh quoi ! poursuivit le jeune homme en s’adressant à Schedoni dans un élan de généreuse indignation, eh quoi, vous avouez que vous êtes vous-même le premier auteur de ces infâmes calomnies, vous qui naguère vous êtes déclaré le père d’Elena !…

À peine eut-il laissé échapper ces derniers mots qu’il eût voulu les retenir. En effet, il vit le marquis pâlir. Jusque-là il avait évité de lui apprendre qu’Elena avait été reconnue pour la fille de Schedoni. Il comprit qu’une découverte si brusque en un tel moment pouvait renverser ses espérances et dégager le marquis de la promesse qu’il avait faite à sa femme mourante. L’étonnement du marquis peut aisément s’imaginer : il jetait les yeux tantôt sur son fils, comme pour lui demander une explication, tantôt sur Schedoni avec un surcroît d’horreur.

— Écoutez-moi, cria Schedoni, surmontant son abattement par la force de sa volonté.

Il s’arrêta un moment, comme épuisé par cet effort, puis il reprit :

— J’ai déclaré et je déclare ici de nouveau, et solennellement, qu’Elena Rosalba, ainsi nommée je le suppose pour la dérober à mes recherches, est ma fille.

Vivaldi, plein d’anxiété, garda le silence, mais le marquis prit la parole :

— Ainsi, dit-il, c’est pour me faire entendre la justification de votre fille que vous m’avez fait venir ici ? Mais que la signora Rosalba soit innocente ou coupable que m’importe à moi ?

— Elle appartient à une noble maison, repartit fièrement Schedoni en se redressant sur son lit. Vous voyez en moi le dernier des comtes de Bruno.

Le marquis sourit d’un air de mépris.

— Terminons, dit-il, les difficultés. Je vois qu’on m’a fait appeler ici pour une affaire qui ne me regarde pas.

Avant que Schedoni pût répliquer, il se disposait à quitter la chambre lorsqu’il fut arrêté par le trouble et le désespoir de son fils. Il consentit donc à écouter le confesseur qui ajouta que la justification d’Elena n’était pas le seul objet de cette entrevue. Puis, en présence de deux officiers du tribunal venus là comme témoins et du greffier de l’Inquisition, il se prépara à faire sa nouvelle déposition. On apporta une torche qui éclaira tous les acteurs de cette lugubre scène et qui découvrit aux yeux des assistants la figure hâve et décharnée du sinistre dominicain, dont la mort semblait déjà s’être emparée. Il demeura quelques instants le coude appuyé sur son oreiller, les yeux fermés, et paraissant en proie à une lutte intérieure. Enfin, comme s’il eût fait un violent effort sur lui-même, il énuméra en détail tous les artifices qu’il avait employés contre Vivaldi. Il s’avoua lui-même comme l’accusateur anonyme qui avait dénoncé le jeune homme au Saint-Office et déclara que le procès d’hérésie qu’il lui avait fait susciter reposait sur des bases fausses et des rapports calomnieux.

Au moment où se confirmaient les soupçons de Vivaldi sur le véritable auteur des poursuites dont il s’était vu l’objet, il remarqua que cette accusation n’était pas celle qu’on avait élevée contre lui, à la chapelle de Saint-Sébastien, et dans laquelle Elena était impliquée. Il demanda l’explication de cette différence. Schedoni la donna en répondant que les personnes qui l’avaient arrêté dans la chapelle de Saint-Sébastien n’étaient pas de véritables officiers de l’Inquisition et que l’ordre d’arrestation, motivé par l’enlèvement d’une religieuse, avait été forgé par lui-même afin que les gens qu’il avait apostés pussent s’emparer d’Elena sans redouter l’opposition des respectables religieux qui l’entouraient.

Cette déposition ayant été recueillie par le greffier et signée par l’inquisiteur et les deux officiers du tribunal, Vivaldi vit son innocence proclamée par l’homme même qui l’avait précipité dans de si grands dangers. Et le marquis, impatien t de quitter ce lieu, pria l’inquisiteur de faire déposer la déclaration de Schedoni sur le bureau du Saint-Office afin que l’innocence de son fils fût constatée et qu’il pût recouvrer sa liberté sur-le-champ. Il demanda en outre une copie de cet acte, signé des mêmes témoins. Pendant que le marquis l’attendait, Vivaldi pressa Schedoni de lui donner de nouveaux éclaircissements sur la naissance d’Elena ; mais celui-ci ne put que répéter ce qu’il avait déjà dit au sujet du portrait qui avait amené cette découverte. Pendant cette explication, les regards du jeune homme tombèrent sur le visage du père Zampari qui se tenait un peu en arrière des assistants en fixant sur le moribond des yeux pleins d’une méchanceté infernale. Il frémit en retrouvant en lui la figure effrayante du moine des ruines de Paluzzi, bien capable sans doute d’avoir trempé dans tous les crimes commis par Schedoni. Il se rappela alors la prédiction que cet homme lui avait faite de la mort de la signora Bianchi. Les soupçons de Vivaldi sur la cause de cette mort lui revenant tout à coup à l’esprit, il somma le confesseur, qui n’avait plus qu’un moment à vivre, de déclarer ce qu’il savait sur ce sujet. Le moribond protesta solennellement qu’il était innocent de cette mort et, tout en parlant, il lança un regard terrible au père Zampari qui se détourna dans l’ombre en se cachant le visage.

Vivaldi se sentit pénétré d’horreur ; mais Zampari reprit bientôt son assurance :

— Jeune homme, dit-il, l’avis que vous avez reçu dans les ruines de Paluzzi vous a été donné pour vous détourner de vous rendre à la villa Altieri.

— C’est vous aussi que j’ai poursuivi à travers les détours souterrains, dit Vivaldi. Mais alors dites-moi donc, si vous l’osez, ce que c’était que les vêtements sanglants que j’y ai trouvés à terre… et ce qu’est devenue la personne à qui ils appartenaient ?

Le père Zampari sourit.

— Ces vêtements, dit-il, étaient les miens.

— Les vôtres ?

— Oubliez-vous le coup de pistolet qui m’a blessé ?

Vivaldi se rappela en effet le coup de feu tiré par Paolo sous les arcades des ruines de Paluzzi.

— J’ai eu le courage, reprit le moine, de surmonter la douleur. Je me retirai dans la chambre souterraine, j’y jetai mon habit teint de sang avec lequel je n’aurais pu rentrer dans mon couvent, et je m’échappai par une route qu’il vous était impossible de découvrir. Les gens qui étaient dans le fort, pour m’aider à vous y retenir pendant la nuit où la signora Rosalba devait être enlevée de la villa Altieri, pansèrent ma blessure et me procurèrent d’autres vêtements. Mais, si vous ne m’avez pas revu cette nuit-là, vous avez plus d’une fois entendu mes gémissements dans une chambre voisine.

Vivaldi s’expliquait maintenant toutes ces circonstances qui lui avaient paru presque surnaturelles.

Il jeta les yeux sur Schedoni pour savoir s’il confirmerait le témoignage de son complice. Mais le visage du confesseur s’altérait de plus en plus. On y remarquait toutefois un certain sourire de triomphe qui éclatait au milieu de ses souffrances, jusqu’à ce que des convulsions et une respiration haletante vinssent annoncer que sa fin était proche.

À ce moment suprême, tous les assistants témoignèrent malgré eux quelque compassion, excepté Zampari qui se tenait debout devant Schedoni, contemplant ses angoisses d’un œil satisfait, tant la vengeance avait pris possession de cette âme infernale ! Mais, comme Vivaldi regardait cet homme avec indignation, il vit tout à coup ses traits se contracter et donner tous les signes d’une violente douleur. Cependant qu’il saisissait le bras de la première personne qui se trouvait près de lui et s’y cramponnait en penchant la tête.

On crut d’abord qu’il n’avait pu soutenir plus longtemps le spectacle de l’agonie de son ennemi : mais au bout d’un instant, Zampari, en proie à des convulsions terribles, se tordit, saisi d’un frisson mortel, en poussant des gémissements aigus ; enfin, ne pouvant plus se soutenir, il tomba dans les bras de ceux qui l’entouraient.

À ce moment, Schedoni jeta un cri de joie si atroce, si strident, si peu semblable à celui d’une voix humaine, que tous les assistants, frappés de terreur, se précipitèrent pour sortir de ce lieu maudit ; mais les portes étaient fermées et ne s’ouvrirent qu’un instant après, à l’arrivée d’un médecin qu’on avait envoyé chercher.

À la vue de Schedoni retombé dans ses convulsions, le praticien déclara qu’il était empoisonné et il se prononça de même au sujet de Zampari. Tandis qu’il donnait des ordres pour leur faire administrer des secours, la violence des douleurs de Schedoni se relâcha un peu ; mais Zampari ne recouvra pas sa connaissance et mourut avant d’avoir pu prendre les remèdes indiqués.

L’antidote produisit quelque effet sur Schedoni qui reprit faiblement ses sens. Le premier mot qu’il murmura fut le nom de Zampari.

— Vit-il encore ? demanda-t-il.

Au silence des assistants, il devina la vérité et parut se ranimer un peu.

L’inquisiteur, le voyant en état de répondre, lui posa quelques questions sur son état et sur la mort de Zampari.

— C’est le poison, répondit Schedoni sans hésiter.

— Le poison !… Qui vous l’a fait prendre ?

— Moi-même.

— Et qui le lui a donné, à lui ? reprit l’inquisiteur. Songez que vous êtes sur votre lit de mort. Répondez.

— Je n’ai nul dessein de cacher la vérité, dit Schedoni.

Là, sa faiblesse le contraignit de s’arrêter.

— Je l’ai fait périr, parce qu’il a voulu me faire périr moi-même… d’une mort ignominieuse… et c’est pour y échapper…

Il s’arrêta encore. Ses efforts l’avaient épuisé. On ordonna au greffier de recueillir ses paroles entrecoupées.

— Vous avouez donc, continua l’inquisiteur, que c’est vous qui avez empoisonné Nicolas de Zampari et vous-même avec lui ?

Schedoni fit signe qu’il l’avouait.

On lui demanda par quel moyen il s’était procuré du poison et comment il avait pu l’administrer à Zampar i. Il fit comprendre qu’il avait ce poison sur lui. Quant à la seconde question, il cessa d’être en état de répondre ; et les juges, épouvantés, en furent réduits à des conjectures qui impliquaient un effroyable sacrilège. Ils se turent en voyant la vie abandonner peu à peu le corps immobile qu’ils avaient devant eux. Le feu qui avait reparu un moment dans les yeux du moribond s’éteignit, et un cadavre insensible fut bientôt tout ce qui resta du terrible Schedoni.

À la fin, les témoins ayant signé les écritures du greffier, on permit à tout le monde de se retirer. Vivaldi fut reconduit par son père dans sa prison où il devait demeurer jusqu’à ce que son innocence, attestée par la déposition de Schedoni, fût proclamée par le tribunal.

Cette sentence fut rendue quelques jours après ; et Vivaldi, rendu à la liberté, alla rejoindre son père chez le comte de Maro. Tandis que le marquis et son fils recevaient les félicitations de ce seigneur et de quelques autres nobles, on entendit, dans l’antichambre, une voix éclatante qui s’écriait :

— Laissez-moi passer ! Laissez-moi passer !

Au même instant, Paolo se précipita dans le salon et tomba aux pieds de son maître en fondant en larmes. Ce fut un moment bien doux pour Vivaldi. Il était trop touché des marques d’affection de ce brave garçon pour songer à excuser auprès de la noble compagnie le sans façon de ses manières. Il le releva en l’embrassant ; puis le marquis, serrant la main loyale du fidèle serviteur de son fils, y glissa une bourse de mille sequins que Paolo voulait d’abord refuser, mais que Vivaldi le contraignit d’acce pter comme premier acompte sur les émoluments de majordome de sa maison.

L’Italien ou le confessional des pénitents noirs
Traduction par Narcisse Fournier.
Michel Lévy frères (p. 297-298).
◄  Conclusion

Le marquis et son fils prirent, le même jour, congé de leurs amis et repartirent pour Naples où ils arrivèrent le lendemain. Mais ce voyage fut triste pour Vivaldi, car le bonheur de se retrouver en liberté céda à la douleur que lui causa la déclaration de son père qui, d’après les nouvelles circonstances où ils se trouvaient, ne se croyait plus lié par la parole donnée à la marquise. L’héritier de son nom, disait-il, devait abandonner Elena s’il demeurait prouvé qu’elle fût la fille d’un scélérat tel que Schedoni. Cependant, dès son arrivée à Naples, Vivaldi, dévoré d’une impatience que rien ne pouvait modérer, courut au couvent de la Pietà.

Elena entendit sa voix à la grille, comme il la demandait à une religieuse qui était au parloir ; et l’instant d’après les deux amants étaient réunis. En se retrouvant ainsi après tant d’incertitudes, de tourments et de dangers, leur joie toucha presque au délire. Après les premiers moments d’effusion, Vivaldi raconta à sa bien-aimée ses aventures, depuis l’instant où il avait été séparé d’elle dans la chapelle de Saint-Sébastien ; mais, quand il en vint à cette partie de son récit où Schedoni figurait, il s’arrêta tout embarrassé. Il n’osait révéler à Elena les crimes de Schedoni ; il ne pouvait non plus supporter l’idée de l’affliger en lui apprenant la mort de cet homme qu’elle croyait être son père. Cependant, comme il fallait arriver à un éclaircissement sur un sujet qui touchait à ses plus chers intérêts, il se hasarda à lui demander s’il était vrai, comme il l’avait entendu dire, qu’elle eût découvert le secret de sa naissance. À la joie qu’il vit éclater sur le visage d’Elena, il sentit son embarras s’accroître et, saisi d’une crainte mortelle, il hésitait à poursuivre l’entretien, lorsque sœur Olivia entra au parloir. La jeune fille la présenta à Vivaldi comme sa mère.

Quelques mots suffirent pour mettre le jeune homme au courant de tout ce qui concernait la famille d’Elena. Il fut transporté de joie en apprenant qu’elle n’était pas la fille de Schedoni. Sœur Olivia, de son côté, fut heureuse de savoir qu’elle n’avait plus rien à craindre de son plus cruel ennemi. Mais Vivaldi eut la délicatesse de lui cacher les circonstances horribles de la mort de ce grand criminel et tous les faits sinistres que le procès avait révélés.

Resté seul avec sœur Olivia, Vivaldi l’entretint de son tendre et constant attachement pour sa fille et la supplia de consentir à leur mariage. Elle lui répondit que, bien qu’elle fût instruite de leur amour mutuel, éprouvé par tant de traverses et de sacrifices, elle ne permettrait pas que sa fille entrât dans une famille qui ne saurait l’apprécier. Les vues de Vivaldi sur Elena devaient enfin être exprimées par une démarche du marquis lui-même. Cette condition n’effrayait plus Vivaldi depuis qu’il avait la preuve qu’Elena était la fille non pas du meurtrier Marinella, du sombre et farouche Schedoni, mais bien du premier comte de Bruno, seigneur aussi respectable par ses vertus que par sa naissance. Il ne doutait plus que son père, instruit de la vérité, ne fût prêt à remplir l’engagement qu’il avait contracté au lit de mort de sa femme. Cet espoir ne fut pas trompé. Le marquis, éclairé sur la naissance de la jeune fille, cessa de s’opposer aux désirs de son fils. Il voulut cependant faire constater d’abord que sœur Olivia était bien la comtesse de Bruno qui avait passé pour morte et, quoique cette vérification ne fût pas sans difficultés, il sut retrouver le médecin qui avait favorisé l’artifice employé par la comtesse pour échapper à la cruauté de son second mari, et dont le témoignage, joint à celui de Béatrice, suffit à dissiper tous les doutes. Le marquis se rendit ensuite au couvent de la Pietà pour solliciter dans les formes le consentement de sœur Olivia qui l’accorda avec la plus grande joie. Au cours de cette entrevue, le marquis fut charmé du ton et des manières de la comtesse et des grâces enjouées de sa future belle-fille.

Le 20 mai, jour où Elena atteignait sa dix-huitième année, son mariage avec Vivaldi fut célébré dans l’église de la Pietà.