L’Océanie moderne/03

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L’Océanie moderne
C. de Varigny

Revue des Deux Mondes tome 82, 1887


III. ILES FOMOTOU, ILES MARQUISES, NOUVELLE-CALÉDONIE, AUSTRALIE ET NOUVELLE-ZÉLANDE. [1]


Les infiniment petits envahissent l’infiniment grand. Dans cette immense nappe d’eau de l’Océan-Pacifique, des milliards de zoophytes invisibles ont fait surgir, depuis des siècles, bien des îles nouvelles. Chaque année, le nombre s’en accroît. A côté des cimes de continens engloutis, cimes qui surplombent encore les flots et atteignent des altitudes supérieures à celles du Mont-Blanc, comme aux Sandwich, à côté d’îles énormes, comme l’Australie, presque aussi grande que l’Europe, et située à 13,000 kilomètres en ligne droite sous nos pieds, s’élèvent lentement les Attols, ces masses madréporiques, aux assises puissantes, qu’entassent dans les vastes solitudes sous-marines ces microscopiques infusoires qui décomposent la mer elle-même, la figent et ne s’arrêtent qu’après l’avoir pétrifiée à fleur d’eau. A quelles lois obéissent-ils ? Ils ne sauraient vivre hors de leur élément, et dans cet élément même ils ne sauraient exister au-delà d’une certaine profondeur. Dans ces abîmes, qui dépassent 10,000 mètres, ainsi que l’a constaté le lieutenant américain Walsh, dans ce royaume de l’asphyxie et de la mort où règne, avec une température toujours égale et voisine de zéro, une immobilité sépulcrale, se déroulent en reliefs puissans des montagnes et des vallées, des collines et des plaines. Tout un monde innombrable d’êtres organisés, depuis l’infusoire imperceptible jusqu’à la baleine gigantesque, vit, s’agite, aime et meurt dans un fouillis de plantes merveilleuses, au sein d’une végétation incomparable qui tapisse ces ruines de continens submergés.

Sur une montagne engloutie dont nul indice ne révèle l’existence à l’homme, sur une de ces cimes sous-marines, les infusoires fourmillent, se multiplient, et sans relâche, dans l’ombre nacrée, ils poursuivent leur incessant labeur. Cette eau de mer dont ils se nourrissent contient en dissolution du chlorure de soude, de magnésie et de potasse, des sulfates, du carbonate de chaux, du fer et jusqu’à de l’argent évalué à 2 billions de kilogrammes, c’est-à-dire à mille fois plus que le produit annuel de toutes les mines connues. De ces substances diverses ils sécrètent une parcelle invisible de matière solide, la millième partie d’un grain de sable, et l’incrustent dans le roc ; Poussière d’atomes qui, avec le temps, va former un écueil redoutable, affleurant à la surface, affectant partout et toujours la même forme concentrique.

L’écueil grandit, ses contours s’accentuent. C’est au début une ceinture de corail encerclant plusieurs kilomètres de mer, ainsi convertie en un lac Autour de cette ceinture, une seconde s’élève. Sur elles, les vagues déferlent sans les entamer, rejetant, dans l’espace qui les sépare, des sables, des débris de coquillages, des varechs, des algues marines déracinées par les tempêtes, entraînées par les courans. Ces matières s’accumulent, masse boueuse et flottante, puis se tassent et se solidifient. Bientôt, à quelques pieds au-dessus de la mer, on discerne une côte basse, arrondie ; au centre, une lagune qui peu à peu se comble. L’écueil est devenu un embryon d’île.

L’insecte invisible a terminé son œuvre ; sur ce sol ainsi préparé, la végétation va paraître, le consolider et l’exhausser. Dans ce sable, le pandanus dresse le premier sa tige noueuse et résistante, ses feuilles lancéolées qui bruissent au vent. De ses branches rabougries sortent des pousses vigoureuses qui, de haut en bas, vont plonger dans le sol de nouvelles racines et lui donner la force de résister aux tempêtes. Il vit et prospère au milieu de ces débris de corail, de cette poussière humide sur laquelle il étend son épaisse ramure odorante. Sous son ombre poussent le papyrus et l’hibiscus. La lagune se comble ; par le chenal qui la met en communication avec la mer, chaque vague lui apporte son tribut de sable impalpable, de végétaux, de coquilles vides, d’animalcules. Dans cette oasis naissante, les hirondelles de mer, lasses de leurs longs parcours, s’arrêtent et déposent, avec un guano fécondant, des germes de plantes et d’herbes. Les grands crabes, les crustacés, les mollusques, les tortues viennent y chercher un abri dans les anfractuosités des bancs de corail ou une plage unie pour y enfouir leurs œufs dans le sable.

Autour de cette île, l’infatigable zoophyte élève, à plusieurs kilomètres parfois de distance, une seconde, puis une troisième enceinte. Aux îles Fijis, aux îles des Amis, de banc en banc, de récif en récif, il a poussé jusqu’à 100 milles au large du noyau principal ses murs de coraux dont les vides lentement se comblent. Ailleurs, dans l’Archipel Dangereux, il a relié les uns aux autres, par des récifs-barrières mesurant jusqu’à 400 lieues de longueur sur des centaines de mètres d’épaisseur, des îlots créés par lui, comblant les détroits qui les séparaient, édifiant ainsi peu à peu sur les débris d’un continent disparu les puissantes assises d’un continent nouveau.

Il faut un an à ces industrieux travailleurs pour exhausser leur massif de 0m,003, et M. Dana a calculé que celui des Fijis, qui dépasse 600 mètres d’épaisseur, leur a pris vingt mille siècles à construire. Mais aussi leur œuvre est indestructible, et ces infusoires visqueux, sans consistance, presque diaphanes, à peine visibles à l’œil, ont aggloméré des masses capables de résister à l’effroyable pression de vagues qui atteignent parfois 50 mètres de hauteur et traversent le Pacifique avec une rapidité qui décuple leur force. Le 23 décembre 1854, nous avons été témoin d’un phénomène de cette nature, rapporté depuis par M. Frédol [2]. Une vague de plus de 400 kilomètres de largeur, partie des côtes du Japon, traversa l’Océan-Pacifique avec une vitesse vertigineuse de 150 lieues à l’heure. Après s’être heurtée aux îles Sandwich, où elle causa d’incalculables ravages, elle vint, cinq heures plus tard, se briser avec un épouvantable fracas sur les côtes de la Californie, submergeant les rives, sapant les falaises, faisant voler en éclats des quartiers de roches.

Parmi les merveilleux phénomènes dus à l’incessant travail de ces animalcules invisibles, l’un des plus surprenans est le déplacement des eaux, résultat de leurs créations, qui, modifiant profondément le relief sous-marin, forcent la mer à se transporter ailleurs pour rétablir l’équilibre. Sollicité par cette force nouvelle, l’océan se déplace et laisse émerger d’autant les terres ainsi créées, hâtant l’heure où elles se rejoindront. Aux îles de la Société et dans le groupe Loyalty, on peut suivre facilement ce travail de retrait. La mer, peu sensible aux marées, a gravé sur les roches des lignes de niveau, des marches horizontales parfaitement visibles. On y constate quatre baisses successives de l’océan, dont la dernière ne mesure pas moins de 15 mètres.

C’est à cette période que remonte l’apparition de l’archipel des Pomotou, immense réseau madréporique alors enfoui à quelques mètres au-dessous de l’eau. Il ne fait encore qu’affleurer à la surface, mais déjà la végétation l’a envahi et lui donne l’aspect d’une vaste corbeille de verdure. Dans le groupe des Gambier, le même retrait a mis à nu les immenses bancs élevés par les polypiers sur les flancs de ces îles.

Est-ce à leur origine soudaine, incompréhensible pour les Canaques, que les îles Pomotou sont redevables du nom poétique qu’ils leur ont donné d’Iles de la Nuit ou d’Iles Mystérieuses ? Nous les désignons sous le nom d’Iles Basses, les Anglais sous celui d’Archipel Dangereux et de Tuamotou (Iles Lointaines). Ces diverses appellations sont exactes. A l’est des îles de la Société, les Pomotou décrivent une courbe de plus de 200 lieues. Sur ce vaste espace, ce n’est qu’un fourmillement d’îles et d’îlots séparés par des détroits sans profondeur, sillonnés par de rapides courans. Partout les zoophytes à l’œuvre rétrécissent ces étroits canaux, exhaussent le massif sous-marin, diminuant ainsi la distance qui sépare ces terres basses. Longtemps ces îles ont été l’effroi des navigateurs. Pour les apercevoir de la haute mer, il fallait le coup d’œil exercé des indigènes. Sur la plage verdoyante, les cocotiers profilent leurs troncs élancés ; mais entre cette plage et le navire se déroule une enceinte de brisans à fleur d’eau, de récifs qui s’avancent au large. Les passes sont rares ; elles n’étaient pas connues, et les bâtimens engagés dans cet inextricable dédale s’en dégageaient difficilement. Des courans les drossaient sur les écueils, et, dans les nuits noires, ils ne savaient où se diriger entre ces bancs de coraux aux arêtes invisibles et aiguës.

Une race forte et vigoureuse habitait cet archipel. L’Océanie n’avait pas de plus intrépides marins. La mer était leur élément ; ils en vivaient et se jouaient sur ses flots. Le sol ne leur offrait que de maigres ressources : des noix de coco, dont le lait constituait leur boisson, l’eau douce faisant défaut ; le fruit insipide du pandanus, et, sur quelques points seulement, à l’île de la Chaîne, à Anoa, du taro, des patates et des bananiers. Ils se nourrissaient surtout de poissons. Guerriers redoutables, pillards effrontés, ils ont été longtemps la terreur des trafiquans. Aujourd’hui, soumis au protectorat de la France, la civilisation les envahit, tempère leurs instincts belliqueux, modifie leurs mœurs et leurs usages. Les négocians de Tahiti y ont établi des comptoirs ; ils achètent aux indigènes la nacre et les perles, que ces derniers, plongeurs habiles, vont pêcher dans les récifs, le copra, objet d’un commerce important aux Pomotou et aux Gambier, et le tripang, ou biche de mer, dont il se fait en Chine une consommation considérable ; la tonne s’y paie jusqu’à 8,000 francs. Ce produit, assez insipide, comme les nids d’hirondelles, dont Java expédie pour plus de 1 million chaque année à Shanghaï, est très recherché des sensuels habitans du Céleste-Empire à cause de ses propriétés excitantes.

A 150 lieues au nord des Pomotou, et plus rapprochées de la ligne, les îles Marquises dressent au-dessus de la mer leurs cônes volcaniques, qui atteignent plus de 1,000 mètres d’altitude. Elles sont au nombre de onze, et affectent toutes la même forme. Autour d’un pic central se groupent d’autres sommets séparés par des vallées étroites et difficilement accessibles par terre ; généralement arrosées par des cours d’eau, ces vallées, riches et fertiles, produisent en abondance le taro, la banane, la patate douce, le coton, tous les fruits des tropiques. Sur les hauteurs formant plateaux, errent, au milieu de pâturages abondans, de nombreux troupeaux de gros bétail.

Entre les habitans des Pomotou et ceux de Tahiti, nulle ressemblance, aucune analogie de race. Comme les Néo-Zélandaîs, ils appartiennent à la descendance maorie, dont ils possèdent les qualités et les défauts, dont ils ont conservé les usages et les traits caractéristiques. Tatoués sur toutes les parties de leur corps, ils portent sur eux, en hiéroglyphes incompréhensibles, leur généalogie et la chronique de leur famille. Plus le tatouage est compliqué, plus haut remonte la noblesse de leurs aïeux. Ainsi passés à l’état de documens historiques, les vieux chefs exhibent sur les parties les plus imprévues de leur individu les annales de toute une race. Ils en sont fiers et les étalent. A court de parchemin, tatoué jusque sous les aisselles et jusqu’à la nuque, un chef de la baie de Chikakoff avait fait graver sur sa langue quelque exploit qui n’avait pu trouver place ailleurs.

Un de leurs griefs sérieux contre la civilisation est incontestablement la nécessité à laquelle elle les astreint de voiler une partie de leur arbre généalogique. Aussi réduisent-ils leur vêtement aux plus modestes proportions compatibles avec la décence. Ce vêtement consiste en une ceinture étroite nouée à la taille ; les deux bouts, réunis entre les jambes, viennent se rejoindre à la ceinture au bas des reins, et, roulés en corde se terminant par deux ou trois nœuds, pendent jusqu’à terre, formant un appendice caudal d’un effet aussi original que grotesque.

Soit humilité, soit coquetterie, les jeunes filles sont rarement tatouées, sauf autour des poignets. Le reste de leur personne n’a rien d’historique, et comme elles possèdent, avec des traits réguliers et des formes attrayantes, des extrémités fines et gracieuses, une chevelure abondante, de belles dents et des yeux vifs, elles n’en brillent que d’un plus vif éclat au milieu des palimpsestes vivons qui les entourent.

Quant à leurs mœurs, elles n’en ont pas. Elles ne sont ni esclaves ni opprimées, mais libres jusqu’à l’extrême licence. On retrouve aux îles Marquises, ainsi qu’autrefois aux îles Sandwich, le signe irréfutable de l’affranchissement complet de la femme chez certaines peuplades primitives : la polyandrie. Aux Marquises, comme aux Sandwich, les femmes de rang élevé avaient autant de maris que bon leur semblait ; elles imposaient la loi de leur fantaisie au lieu de subir celle de l’homme. La civilisation est en voie de modifier cet état de choses ; mais, ainsi que nous l’avons déjà dit, il faut créer toute une langue nouvelle pour inculquer à ces races des sentimens qu’elles ignorent. Il faut leur apprendre et la chose et le mot, tâche ingrate devant laquelle n’ont pas reculé les missionnaires catholiques et protestons. On arrive ainsi peu à peu, sinon à convaincre leur esprit réfractaire, tout au moins à le façonner dans une certaine mesure, et à enseigner aux jeunes générations des idées que leurs ancêtres n’ont pas même soupçonnées.

Paresseux avec délices, comme la plupart des Polynésiens, les habitans des Marquises travaillent le moins possible et uniquement en vue de gagner la somme nécessaire pour satisfaire quelque caprice ou quelque fantaisie du moment. Le climat leur impose si peu de besoins, le sol pourvoit si abondamment à leur nourriture, qu’exempts d’inquiétudes pour le présent, sans soucis pour l’avenir, ils se laissent aller au charme de leur incomparable climat. L’industrie de l’archipel se borne à l’élevage du bétail et à quelques plantations de coton.

Dans une étude précédente [3], nous avons en l’occasion de parler de Tahiti, nous n’y reviendrons donc pas. Faisant route vers l’ouest, vers le continent australien, nous relevons entre le 20e et le 22e degré de latitude sud, la Nouvelle-Calédonie, l’une des îles les plus importantes de la Mélanésie. Sept cent milles seulement la séparent de l’Australie. Terre élevée, sol tourmenté, se hérissant de hautes montagnes, ramifications de la chaîne centrale qui forme son arête principale, la Nouvelle-Calédonie fut découverte en 1774 par le capitaine Cook. Visitée successivement par La Pérouse, qui périt à Vanikora, puis par d’Entrecasteaux, évitée pendant quarante ans par les navigateurs qu’effrayaient les dispositions belliqueuses des habitans et leur réputation de cannibalisme, cette île devint possession française en 1853. En 1870, on y déporta les condamnés de la commune.

L’Angleterre ne vit pas sans dépit la France s’établir aussi près du continent australien. Ce voisinage l’inquiétait. L’Angleterre est ombrageuse et méfiante ; ce qu’elle avait fait de l’Australie, elle n’entendait pas que la France le fît de la Nouvelle-Calédonie et créât dans l’Océanie du sud un établissement pénal. Certes, ni les temps ni les procédés n’étaient les mêmes, mais un établissement pénal comporte un établissement militaire, une garnison, des troupes, un port de ravitaillement, et elle affectait d’y voir une menace pour le présent, un danger pour l’avenir. Cet afflux soudain de population augmentait l’importance de Nouméa, assurait la soumission des indigènes, contrariait la propagande politique et religieuse des missions anglicanes. Puis les mesures de colonisation adoptées par la France vis-à-vis des Canaques, aussi bien à Tahiti, aux Marquises, qu’en Calédonie, contrastaient étrangement avec celles au moyen desquelles l’Angleterre avait assuré sa domination sur l’Australie, où l’indigène, constamment refoulé par l’immigration, dépossédé du sol qui lui appartenait, décimé par l’eau-de-vie et les balles anglaises, traînait dans les solitudes inexplorées de l’intérieur une existence misérable et précaire.

L’extension, par la France, à ses possessions océaniennes, de la méthode de colonisation déjà appliquée à l’Algérie, démentait l’assertion qu’en respectant la nationalité et les coutumes des peuples protégés ou conquis, la France obéissait moins à des sentimens d’humanité qu’à des considérations politiques et à la crainte de provoquer des insurrections redoutables. On la voyait à Tahiti, comme à la Nouvelle-Calédonie, soucieuse du bien-être de ses nouveaux sujets, de leurs droits et de leurs traditions politiques, et, loin de demander à la suppression de la race autochtone la paix et raffermissement de sa conquête, admettre cette même race à l’égalité des droits civils et adopter les mesures propres à combattre une dépopulation rapide. Un pareil contraste était une perpétuelle critique. L’Angleterre s’en irritait d’autant plus qu’elle y voyait pour la France un puissant moyen de propagande qui devait, dans un temps donné, accroître son influence dans l’Océanie.

Comme toutes les races belliqueuses, la race canaque est fière, sensible aux bons procédés, irritable et violente par accès. Elle reconnaît la supériorité du blanc, elle n’éprouve à son égard aucun des sentimens de haine et de dédain que la race chinoise dissimule sous sa stricte observance des rites et sa servilité asiatique. Ses qualités, comme ses défauts, la rendent facilement accessible à l’influence de l’exemple et la prédisposent à l’imitation. Indolens là où le climat les y convie et le leur permet, les Canaques sont industrieux et travailleurs là où la nature l’exige, et l’on ne saurait porter sur eux un jugement définitif, si on ne les a vus qu’à Tahiti ou dans quelques îles privilégiées où, la terre produisant sans culture, l’homme récolte sans labeur. Dans certaines parties de l’Océanie du nord, ils ont dû suppléer par un travail opiniâtre à la stérilité d’un sol volcanique, détourner à grand’peine les cours d’eau pour fertiliser des plaines arides, convertir leurs récifs en bassins artificiels pour y conserver le poisson. Leurs travaux d’irrigation sont remarquables et dénotent une rare intelligence de l’art de l’ingénieur.

Ainsi que presque tous les peuples primitifs, les Canaques sont surtout imaginatifs. Ils ont le culte et le don de la parole. Leurs discours, éloquens et concis, rendent nettement leur pensée, et le plus habile dans l’art de bien dire est le plus influent parmi eux. Aussi, les chefs ont-ils su de tout temps s’attacher les orateurs de leur tribu et leur faire, soit comme conseillers, soit comme prêtres, une part dans le gouvernement. Quand, par suite des progrès de la civilisation, le pouvoir despotique des chefs et des prêtres s’est écroulé, les Canaques ont accepté sans résistance les divers essais de gouvernement parlementaire tentés sur plusieurs points et qui ont abouti, aux îles Sandwich, à l’organisation d’un gouvernement constitutionnel représenté par un souverain indigène, un cabinet responsable, une chambre des nobles héréditaire et une chambre élue par le peuple.

Les indigènes de la Nouvelle-Calédonie ont passé longtemps pour être plus réfractaires à la civilisation que leurs congénères de l’Océan-Pacifique. Aujourd’hui que l’Océanie est mieux connue, on peut constater que cette assertion est erronée. Chez ces races primitives, les instincts belliqueux sont en raison directe de la pauvreté du sol et de la difficulté de pourvoir à leur subsistance. Les Néo-Calédoniens sont, sous ce rapport, moins bien partagés que les naturels de Tahiti, des Marquises et des îles Sandwich, mais ils le sont mieux que ceux des Pomotou et des Fijis. Leur pays est surtout propre à l’élevage. On estime que la colonie possède de 70,000 à 80,000 têtes de gros bétail [4] ; cependant, le prix de la viande s’y maintient de 1 fr. 27 à 1 fr. 30 le kilogramme, alors qu’il n’est en Australie que de 0 fr. 75 à 0 fr. 90 et de 0 fr. 60 à 0 fr. 75 aux îles Sandwich.

Le chiffre de la population indigène a considérablement décru, s’il était primitivement, comme on l’affirme, de 60,000. Mais on ne saurait trop se défier de ces appréciations approximatives des navigateurs. Cook et Vancouver ont donné à maintes reprises des renseignemens erronés sur la population des îles qu’ils ont découvertes ou visitées. La curiosité des indigènes, surexcitée par l’apparition de ces gigantesques pirogues de guerre qu’ils n’avaient pas encore vues, faisait affluer sur la plage une foule nombreuse accourue des villages les plus éloignés. Après avoir lentement contourné l’île, les Européens retrouvaient sur tous les points où ils mouillaient la même affluence et attribuaient à chacun des districts qu’ils visitaient un nombre d’habitans bien supérieur au nombre réel. Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux que les mêmes causes qui accélèrent la dépopulation des îles de l’Océanie n’aient produit les mêmes résultats à la Nouvelle-Calédonie, où le chiffre de la population indigène n’était plus, en 1883, que de 23,000. On y comptait en outre b, 165 colons européens, dont 3,525 Français, près de 8,000 hommes de troupes et 11,358 déportés et libérés.

Que la présence de cette dernière catégorie de résidens soit un obstacle aux progrès de l’émigration, ce n’est pas douteux. En cinq années, 1879-1883, l’émigration libre n’a fourni qu’un contingent de 751 colons, dont 330 Français, 382 Anglais et 39 de nationalités diverses. L’abbé Raynal, dans son Histoire philosophique et politique des Européens aux Indes, représentait les malfaiteurs déportés contractant dans leur exil « le goût du travail et des habitudes qui les remettaient sur la voie de la fortune. » Imbu de la phraséologie humanitaire et sentimentale de la fin du XVIIIe siècle, il essaie en vain de montrer combien « cette modération dans les lois pénales, conforme à la nature humaine qui est faible et sensible, capable du bien même après le mal, s’accorde avec l’intérêt des états civilisés. » Les résultats obtenus alors en Amérique et en Australie n’ont pas confirmé les assertions de l’abbé Raynal, auxquelles d’ailleurs les colonies américaines ne voulaient rien entendre, protestant énergiquement contre un système qui convertissait le Maryland en un vaste établissement pénitentiaire. Franklin, à bout de patience, répondait vigoureusement aux hommes d’état anglais qui résistaient à ses appels pressans : « Que diriez-vous si, en échange de vos criminels, nous vous envoyions, nous, nos serpens à sonnettes ? »

L’insurrection des États-Unis affranchit l’Amérique de cette humiliante servitude, de même que les énergiques protestations de l’Australie contraignirent l’Angleterre à renoncer à un système de transportation pénale qu’aucune de ses colonies n’a, depuis, consenti à subir. La France sera-t-elle plus heureuse dans ses tentatives, et l’application de la loi de 1885 donnera-t-elle les résultats qu’en attend le législateur ? Il est encore trop tôt pour se prononcer sur cette grave question, et sans accepter d’ores et déjà les conclusions négatives que M. de Lanessan développe dans son travail sur l’expansion coloniale de la France, nous ne saurions nous dissimuler que ses critiques sont fondées et ses pronostics probables.

Trois ou quatre jours d’une navigation généralement monotone suffisent aux navires à voile pour franchir les 250 lieues qui séparent la Nouvelle-Calédonie de l’Australie.

La superficie totale du continent australien, y compris la Nouvelle-Zélande et l’île de Diémen, est égale aux deux tiers de celle de l’Europe. Bien que, sur cette surface immense, on ne compte encore que 3 millions d’habitans, le commerce d’importation dépasse 1,100 millions de francs à l’année, et l’exportation 1,220 millions. En moins d’un siècle, Melbourne avec ses 284,000 habitans, Sydney avec ses 220,000, Adélaïde, Brisbane, Sandhurst, Ballarat sont devenus des centres importans de production et de consommation. Ces 3 millions de colons possèdent 8 millions de gros bétail, 78 millions de moutons, 7 millions d’acres de terre en culture. En quarante années, ils ont extrait de leurs mines d’or plus de 7 milliards de francs, et, bon an mal an, ils exportent pour plus de 300 millions de laines. Ainsi que le fait remarquer M. Bourdil dans sa spirituelle brochure sur la colonisation de l’Australie [5], leur commerce d’importation atteint 475 francs par tête, alors qu’il ne dépasse pas 275 chez les nations les plus favorisées de l’Europe. Un pareil pays, conclut-il avec raison, n’est pas une quantité négligeable.

Pour l’économiste, pour l’observateur désireux de remonter aux sources, soucieux de se rendre compte des causes de la prospérité des nations, l’Australie offre un champ d’étude intéressant. Longtemps on a cru, sur la foi de récits apocryphes ou de cas exceptionnels, qu’elle était redevable aux convicts déportés d’Angleterre de la prodigieuse impulsion qui l’a si rapidement portée à son point actuel de richesse et de prospérité. Cette impulsion date au contraire du jour où les colons libres se sont sentis assez nombreux et assez forts pour exiger de l’Angleterre qu’elle cessât de déverser sur la colonie nouvelle le trop-plein de ses prisons et l’écume de ses criminels. Ce n’est pas à dire non plus que les 120,000 convicts qu’elle a successivement déportés sur ce continent lointain depuis 1788 n’aient été d’aucune utilité. Ils ont servi d’assises à cette construction puissante. Ils ont joué le rôle de ces blocs sacrifiés, enfouis dans les fondations, sur lesquels l’édifice s’élève et dresse sa façade de pierres équarries, taillées et sculptées. Ils ont fouillé et défriché le sol, tracé les routes, rejeté les Tasmaniens dans l’intérieur, déblayé le terrain sur lequel 1,300,000 émigrans libres sont ensuite venus planter leurs tentes. Qu’un grand pays comme l’Angleterre ait trouvé chez lui, en près d’un demi-siècle, 120,000 chenapans à expédier à l’autre bout du monde, cela n’est pas pour surprendre ; mais qu’il ait trouvé plus de 1 million d’émigrans libres désireux de s’établir dans une colonie à laquelle sa population primitive donnait un aussi mauvais renom, cela serait plus extraordinaire, si l’on ne tenait compte de l’accroissement du nombre de ses habitans, de leurs instincts migrateurs, de la fertilité du sol de l’Australie et enfin de la découverte des mines d’or.

C’est à 1837, à l’avènement au trône de la reine Victoria, que remontent les tentatives sérieuses de colonisation du continent australien. Le facteur principal fut l’élevage du mouton. Les premiers essais faits par les colons libres donnèrent d’excellens résultats. Londres était le grand marché de laines ; elle absorbait à des prix rémunérateurs les produits de la toute australienne. Ce genre d’élevage exigeait peu de capitaux ; le sol était favorable et sans limites, les concessions de terre peu onéreuses.

Puis et surtout ce genre d’occupation n’exigeait ni éducation préalable, ni long apprentissage ; en quelques mois, on acquérait l’expérience nécessaire ; cette vie nomade, toujours en plein air, souriait à une population d’émigrans jeunes, actifs, passionnés pour les exercices du corps, pour l’équitation, et que n’effrayait nullement la solitude des stations. Peu sociable par nature, avide d’indépendance et d’espace, le colon anglais, le, cadet de famille surtout, retrouvait là, sous un ciel plus doux, dans un pays plus fertile, les rudes exercices, les longues chevauchées dont il avait, tout enfant, contracté le goût et l’habitude dans le comté paternel.

Sous ce climat propice, les moutons se multipliaient avec une prodigieuse rapidité. Pour trouver des terres vacantes, les nouveau-venus devaient pousser toujours plus avant dans l’intérieur, refoulant les Tasmaniens autochtones, irrités d’être dépossédés, se vengeant par le vol, parfois l’assassinat, et traqués sans pitié par les envahisseurs qui les traitaient comme les chiens sauvages à l’affût de leurs animaux. L’absence de toute clôture rendait les déprédations faciles à moins d’une surveillance incessante. Il fallait s’assurer de vastes espaces défendus par des barrières naturelles, cours d’eau ou plaines sablonneuses pour retenir les troupeaux. On ignorait aussi les procédés employés depuis pour convertir la viande en conserves, la graisse en suif, procédés qui ont permis aux éleveurs de ne rien perdre de leurs produits et de se contenter d’espaces plus restreints pour un moindre nombre d’animaux. La laine était leur unique revenu, et leur richesse se mesurait au nombre de têtes qu’ils possédaient. L’organisation actuelle de ces grandes fermes pastorales est curieuse ; nous empruntons à M. Bourdil la description suivante, qui donne une idée exacte du genre de vie des éleveurs et des hommes à leur solde. Il nous cite comme exemple la station de Bell-Trees :

« Deux cent quatre-vingt mille arpens de terre divisés, par 6,000 kilomètres de barrières, en prairies d’environ 3,000 à 4,000 arpens chaque. Sur cette surface, une population de 80,000 moutons, 8,000 têtes de gros bétail et 25 ou 30 hommes. L’état-major est composé d’un gérant et d’un garde-magasin. Les hommes se divisent en pâtres (shepherds), bouviers (stockmen) et cavaliers de ronde (boundary riders) ; ces derniers tendent à prédominer quand les propriétés sont closes. Montés sur de bons chevaux, munis de quelques outils et de meules de fils de fer, ils surveillent et réparent les barrières. Les pâtres et bouviers, tous à cheval, font mouvoir d’une prairie à l’autre les animaux quand l’herbe est broutée. Les moutons reviennent à la ferme (station) une fois l’an, au moment de la tonte. On les classe alors et on les renvoie aux champs faire pousser de nouveau une toison dont on les a dépouillés et dont on les dépouillera à pareille époque. La balle de tonte de Bell-Trees contient 2,500 moutons, la provision d’un jour. Vingt-cinq tondeurs agiles expédient ces toisons dans une journée, et un classeur de laines, (spécialiste important, classe ces mêmes toisons destinées au marché de Londres et aux fabriques françaises. Les Irlandais s’acquittent bien de leurs fonctions pastorales ; ils sont logés, nourris, bien payés (1,000 francs par an), et ils ont un travail monotone et uniforme qui convient à leur insouciance et à leur imprévoyance. A la fin de l’année, ils touchent en une fois leur salaire sous la forme d’un chèque. Ils font alors quelquefois, malheureusement pour eux, ce qu’on appelle knock down un chèque, démolir un chèque ; ils vont chez l’aubergiste le plus voisin, lui remettent leur chèque, et ne dégrisent plus jusqu’à extinction du montant. »

Ces grandes exploitations ont presque toutes débuté modestement. Quelques milliers de francs suffisent à l’émigrant pour se procurer les animaux qui, en peu d’années, lui donneront un troupeau considérable, et pour louer à l’état, au prix modique de 25 à 30 francs le kilomètre carré, le terrain nécessaire pour le pâturage. Le plus souvent, le colon débute par s’engager à prix modique sur une station déjà en pleine exploitation. Une année lui suffit pour se mettre au courant, et, fort de l’expérience acquise, il achète à son tour un certain nombre d’animaux, les amène sur son terrain et commence, avec un ou deux aides, à se livrer pour son compte à l’élevage. Les exemples de fortunes rapidement acquises sont nombreux en Australie ; ils expliquent les chiffres énormes de grosses et menues têtes de bétail que possède la colonie, chiffres qui sont hors de toute proportion avec celui de la population.

Les États-Unis, avec 50 millions d’habitans, ne possèdent, si riches qu’ils soient, que 35 millions de moutons, un peu moins de la moitié de ce qu’en nourrit l’Australie. Ils ont 36 millions de têtes de gros bétail ; proportion gardée, ils devraient en avoir 133 millions pour égaler la production australienne. A mesure que les procédés de conservation de la viande s’amélioreront et se perfectionneront, l’importance de l’Australie grandira avec les débouchés assurés à ses produits. De même que les États-Unis tendent à devenir les grands pourvoyeurs de blé de l’Europe, l’Australie l’approvisionnera de viande comme elle le fait déjà de laines.

Étant données les conditions particulières que nous venons d’indiquer, on comprendra que, contrairement à ce qui se passe dans les pays nouveaux, le prix de la vie matérielle est très réduit en Australie ; cette considération importante détermine beaucoup d’émigrans à venir s’y établir. Moyennant 0 fr. 60 à 0 fr. 75, l’ouvrier se procure, même dans les grandes villes, un repas copieux de soupe, viande, légumes, beurre et thé, le tout de bonne qualité. Les objets importés coûtent, il est vrai, plus cher qu’en Europe, mais pour le colon des stations, pour l’ouvrier des villes, pour les gens de condition inférieure, la consommation de ces objets est restreinte, et la différence de prix, assez modique après tout, est compensée, et au-delà, par des salaires plus élevés.

La découverte des mines d’or en 1851 n’a pas produit en Australie et en Angleterre la même perturbation que celle des mines de la Californie aux États-Unis et en Europe. On s’y est vite remis de l’émotion produite, et après une forte hausse des prix de la main-d’œuvre et des objets de première nécessité, on en est assez promptement revenu à un niveau que la production agricole ne permettait pas de dépasser. Les hausses fantastiques dont on fut témoin à San-Francisco, de 1848 à 1855, n’étaient pas possibles dans un pays où le sol produisait bien au-delà de ce que la population pouvait consommer. La spéculation n’avait pas de raison d’être et forcément se limitait aux actions minières, sans pouvoir provoquer ces accaparemens de vivres qui, en Californie, enrichirent un certain nombre de spéculateurs au détriment des mineurs.

Cette découverte de l’or provoqua toutefois un afflux considérable d’émigrans européens, mais ils se recrutèrent principalement parmi la population de la Grande-Bretagne. La Californie avait déjà, peu d’années auparavant, détourné à son profit tout ce que l’Europe et le Nouveau-Monde comptaient d’esprits aventureux, impatiens de fortune. Cette terre nouvelle, alors inconnue, sans gouvernement et sans lois, offrait à toutes les ambitions un champ plus vaste et plus séduisant qu’une colonie anglaise au sein de l’Océanie. Néanmoins, Melbourne et Sydney virent tripler le nombre de leurs habitans, Ballarat et Sandhurst surgirent dans les districts miniers. De cette époque aussi date l’introduction en Australie d’un facteur nouveau, l’apparition de la race chinoise. Cet immense empire de 300 millions d’habitans, dont l’Europe forçait les portes à coups de canon, laissait échapper par ces brèches le surplus d’une population famélique. Elle étouffait derrière ces barrières que la politique asiatique avait élevées entre l’empire du Milieu et le reste du monde.

Elle se rua sur la Californie, comme elle devait le faire quelques années plus tard sur l’Australie, le Pérou, le Chili, poussant toujours plus avant ses flots d’émigrans humbles, patiens, travailleurs, économes, vivant de rien, commerçans dans l’âme, trouvant à récolter là où le blanc ne peut même plus glaner, race prolifique par excellence, envahissante comme la fourmi, industrieuse comme elle. Nous l’avons vue et montrée à l’œuvre en Californie, aux États-Unis ; nous la retrouvons ici, toujours la même, réfractaire à toutes les influences de climat et de milieu qui agissent si puissamment sur les autres races. Ici aussi elle s’est rendue indispensable, accaparant tous les petits métiers, même les plus rebutans, ceux dont l’Européen ne veut pas, sentant qu’il déchoit à les exercer. Les Chinois en vivent ; mieux encore, ils entassent piastre sur piastre, jusqu’au jour où, donnant l’essor à leur ambition longtemps comprimée, ils peuvent se livrer au commerce, acheter et revendre, grossir leur capital. N’était l’opium, ils conquerraient le monde par la puissance de l’épargne, de l’économie sordide, de l’absence complète de scrupules et d’amour-propre. Cette civilisation nouvelle qui lentement les étreint, au milieu de laquelle ils vivent, ne croyez pas qu’ils l’admirent. Ils sont trop intelligens pour n’en pas apprécier la force et les puissans moyens d’action. Ils les étudient, et, dans la mesure du possible, se les approprient ; mais, au fond de leur cœur, ce qui domine, c’est la haine et le mépris. L’Européen est et sera toujours un parvenu né d’hier, pour eux dont l’antiquité se perd dans la nuit des temps. A la mobilité constante de nos institutions politiques, ils opposent l’immobilité séculaire des leurs, les rites transmis de générations en générations, tout un ensemble de traditions philosophiques et religieuses qu’ils tiennent pour le dernier mot de la sagesse et de l’expérience humaines.

Dans leur marche en avant, les nations occidentales sont venues enfin se heurter à ce grand corps inerte et immuable ; elles ont remué cette fourmilière qui comprend un tiers de la population de notre globe. L’Angleterre par les Indes, la Russie par le Thibet et la Sibérie, la France par le Tonkin, le trouvent sur leur route. La Chine est redevenue ce qu’elle prétendait être : l’empire du Milieu. Par l’émigration, elle prend contact avec les États-Unis, l’Océanie, les républiques espagnoles, et répond aux agressions violentes dirigées contre elle par l’invasion pacifique et lente de sa population. Si l’Angleterre lui a arraché par la force, en 1842, le rocher d’Hong-Kong, elle prend pied dans l’Australie du nord et dans la Nouvelle-Zélande au nom même des traités qu’on l’a contrainte de signer, et le parlement australien cherche vainement les moyens de repousser cette invasion redoutable.

L’on n’y réussira pas, parce que ses émigrans sont devenus indispensables. Toute la partie nord de l’Australie se trouve sous le tropique du Capricorne, et depuis que l’abolition de l’esclavage a supprimé le travail forcé des nègres, les Chinois les remplacent. Originaires des provinces méridionales de l’empire, ils résistent parfaitement à ce climat chaud qui paralyse l’énergie des blancs. Dans les districts miniers, ils se chargent de tous les gros travaux ; l’ingénieur ne saurait se passer d’eux, et les Irlandais qui réclament leur renvoi sont hors d’état de les suppléer, au prix d’un salaire double et triple. Race exigeante et vorace, à tête froide et à conceptions hardies, la race anglo-saxonne se rend compte que ces travailleurs asiatiques lui sont nécessaires, qu’ils s’adaptent à tous les climats et qu’ils personnifient la main-d’œuvre à bas prix, sans laquelle certains travaux deviennent impossibles. On l’a bien vu quand il s’est agi de construire le chemin de fer du Pacifique à travers les pluies, les neiges et la rigoureuse température des Sierras ; on le voit aux îles Chinchas, où sous un ciel brûlant, sur des rochers dépourvus d’ombre et d’eau, ils peuvent seuls résister à la poussière aveuglante et malsaine des gisemens de guano.

De quel droit les chasserait-on ? Ils émigrent en vertu de traités qu’ils n’ont ni voulus ni désirés, qu’on leur a violemment imposés. Comment les remplacerait-on ? Aucune race ne voudrait et ne pourrait travailler à aussi bon compte, aucune ne saurait vivre d’aussi peu, se contenter d’une poignée de riz et de poisson séché ; aucune ne réunit au même degré ces qualités nécessaires de docilité et d’intelligence pratique qui font d’eux d’incomparables manœuvres. Certes, ce sont de rudes travailleurs, ces Anglais, ces Écossais, grands, robustes, blonds et froids, mais ce sont aussi de rudes consommateurs. Ils ont conscience de leur valeur intellectuelle ; ils sont nés pour commander et non pour obéir et accomplir œuvre servile. Ils sont la tête qui pense et dirige, le Chinois exécute. Un seul d’entre eux suffit pour mener une escouade de ces ouvriers asiatiques, sans le concours desquels l’or coûterait aussi cher à extraire des entrailles de la terre qu’il vaut rendu à Melbourne ou à Londres. Un Chinois se contente de 30 francs par mois, on paie 8 francs par jour un manœuvre européen.

Quel concours attendre des indigènes réduits à la plus extrême misère et aujourd’hui en nombre infime ? Ils ont perdu jusqu’au souvenir de leurs traditions et de leurs ancêtres. Et pourtant leur antiquité n’est pas douteuse. A l’entrée même du port de Sydney, dans l’île de Pâques, autour du cratère de Ronororaka [6], on retrouve des statues taillées dans la roche trachytique, des kangourous sculptés, des lances d’obsidienne qui attestent sur tous ces points l’existence d’une population nombreuse et civilisée dont les descendans dégénérés et abrutis n’ont pas gardé mémoire. Encore quelques années et les derniers d’entre eux auront disparu, n’ayant connu de la civilisation que l’eau-de-vie qui empoisonne et les armes à feu qui tuent.

Dans l’intérieur de ce continent presque aussi vaste que l’Europe et dont certaines parties sont encore inexplorées, dans ces immenses forêts solitaires et ombreuses, la nature revêt un étrange aspect. Tout est mystère et silence dans la faune et la flore australiennes. Ces oiseaux, parés des couleurs les plus brillantes, sont sans voix ; nul chant joyeux, nul pépiement, n’éveillent les échos de ces hautes voûtes de ramures ; le kangourou au cri rauque, l’opossum, l’ours à miel, le dingo ou chien sauvage, le serpent noir et le serpent sourd, qui se confond avec les branches d’arbre et dont la morsure est mortelle, peuplent seuls ces solitudes. Le regard de ces animaux est triste comme celui des rares indigènes. L’eau manque, les pluies sont rares et parfois des sécheresses terribles déciment les troupeaux. Dans le district de Wagga-Wagga, M. Crawford mentionne l’absence de pluie dans les plaines pendant quatorze années. Certaines stations perdirent jusqu’à cent mille animaux tués par la soif [7].

A ce fléau les colons en ont ajouté un autre contre lequel ils luttent en ce moment. Enrichis subitement par la guerre de sécession aux États-Unis, qui fit hausser le prix des laines en arrêtant la production américaine, ils se trouvèrent tout à coup disposer de revenus considérables. Des goûte de luxe et de dépense s’introduisirent parmi eux. Imitateurs zélés des coutumes anglaises, ils se prirent de passion pour la chasse et fondèrent, en Australie et à la Nouvelle-Zélande, des sociétés d’acclimatation pour importer d’Europe des lièvres et des lapins. Ce fut une véritable rage, un vent de folie qui souffla sur la colonie. Empruntant à la législation anglaise ses mesures les plus rigoureuses, le parlement vota des lois contre la destruction de ces animaux, qui, introduits en nombre considérable, se multiplièrent avec une prodigieuse rapidité. Tout grand propriétaire n’eut plus qu’une idée : se créer une chasse réservée. Le sol et le climat convenaient si merveilleusement aux lapins qui, en Angleterre, ont de quatre à six portées par an, de trois à quatre petits, qu’en Australie ils eurent jusqu’à dix portées par an de huit à dix petits chacune. L’animal lui-même subit une transformation ; de petite taille et d’un poids moyen de deux livres et demie, il devint énorme et atteignit jusqu’à 10 livres. Vainement on tenta d’enclore les terrains de treillis de fer, ils creusaient par-dessous et gagnaient le large au grand désespoir des propriétaires qui redoublaient d’efforts et de soins pour en accroître le nombre.

Ils ont si bien réussi, qu’aujourd’hui cette peste désole la Nouvelle-Zélande et l’Australie. Les jardins maraîchers sont dévastés ; des terrains qui produisaient, il y a quelques années, 150 boisseaux d’orge et de 75 à 80 de blé à l’hectare, durent être abandonnés, toute culture dans certain districts étant devenue impossible. M. Crawford cite l’exemple d’un grand propriétaire qui, après avoir dépensé 40,000 livres sterling, 1 million de francs, pour se débarrasser de ce fléau d’un nouveau genre, fut obligé d’y renoncer. Sur certaines fermes, on évalue leur nombre à des centaines de mille, et, chaque année, leur taille augmente avec leur nombre. D’une voracité extraordinaire, ils mangent l’herbe jusqu’à la racine et convertissent d’immenses pâturages, qui nourissaient 25 à 30 moutons à l’hectare, en terrains dénudés et poussiéreux. Les vignobles ont été ruinés et, jusqu’ici, les moyens employés pour détruire ces animaux n’ont abouti à aucun résultat appréciable. On les chasse, on les tue, on les empoisonne et ils fourmillent. M. B. Williamson dépose que, dans une excursion qu’il fit avec un délégué du gouvernement, ils reconnurent que dans tout le district l’herbe avait disparu. Des bandes d’énormes lapins parcouraient le pays, s’écartant à peine pour faire place à leur voiture. Le sol, raviné de terriers, ne permettait d’avancer qu’avec précaution. « Partout des lapins, dit-il, sur la route et dans la plaine ; ils gambadent en troupes, se poursuivent dans les sables ; on les voit assis par centaines à l’entrée de leurs trous. Plus prolifiques que la famille royale, ils sont aussi rusés que des Indiens quand une fois ils ont entendu un coup de fusil. A la Nouvelle-Zélande on réussira peut-être à les détruire, mais en Australie, j’en doute. Le continent est trop vaste. Traqués sur un point, ils se réfugient sur un autre, et ils se multiplient avec une rapidité telle qu’un cataclysme de la nature pourrait seul en avoir raison [8]. »

Les fermiers désespérés ont bien essayé de tirer quelque parti de leurs peaux, mais elles n’ont qu’une minime valeur, qui ne saurait en rien compenser celle de la laine et des céréales perdues. On a eu raison de plus redoutables adversaires que ceux-là et, en dépit des pronostics fâcheux, on finira bien par réparer la faute commise. En attendant elle inflige à certaines parties de l’Australie et à la Nouvelle-Zélande des pertes considérables.

Bien autrement énergiques et résolus que les Australiens autochtones, les indigènes de la Nouvelle-Zélande ont, comme l’a dit pittoresquement M. Bourdil, a gravé à grands coups de haches de jade, dans le crâne des Anglais, la somme exacte de respect qui leur était due, et obtenu ainsi des sièges au parlement de Wellington, où ils légifèrent côte à côte avec les sujets blancs de Sa Majesté britannique. » Plus connus sous le nom de Maoris, les Néo-Zélandais ont, au nombre de trois mille réfugiés dans leurs forêts et leurs montagnes, tenu, pendant quatre années, dix régimens anglais en échecs, et la guerre ne s’est terminée que par un compromis qui laissait aux Maoris le cercle du roi, c’est-à-dire des terres considérables dans l’intérieur de l’Ile, où ils se réfugièrent avec leur chef Tawhia. Leur nombre total peut être évalué à quarante mille. Découverte en 1642, par Abel Tasman, la Nouvelle-Zélande, bien que située à 400 lieues de distance seulement de l’Australie, n’offre avec ce continent aucune analogie. Découpées en ports profonds, en anses nombreuses, ses côtes offrent un grand nombre d’excellens mouillages. De formation essentiellement volcanique, le sol se relève en hauts plateaux accidentés, qui viennent aboutir à une chaîne de montagnes abruptes, sorte d’épine dorsale et centrale qui se renfle et s’abaisse en lignes onduleuses pour atteindre, à son point culminant, la montagne Cook, une altitude de 13,200 pieds. Le pays, très boisé, est en outre bien arrosé et offre sous ce rapport un contraste marqué avec l’Australie, où l’eau fait défaut.

Située sous la zone tempérée, la Nouvelle-Zélande est merveilleusement adaptée aux cultures de cette zone, notamment le blé, l’avoine et l’orge, ainsi qu’à quelques-unes des productions semi-tropicales. Occupée par la Grande-Bretagne en 1839, déclarée colonie indépendante en 1841, elle donna de suite des résultats remarquables au point de vue de l’agriculture et de l’élevage du gros bétail. Ses hauts plateaux, couverts d’épais pâturages, étaient, quoique moins étendus que les vastes plaines de l’Australie, préférables pour ce genre d’exploitation.

Entre les deux races indigènes de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie, le contraste était aussi heurté qu’entre le sol et le climat. Doux, craintif, timide, l’Australien ne songeait nullement à entrer en lutte avec cette race nouvelle qui envahissait son continent, le dépossédait et le refoulait dans l’intérieur, ne lui laissant pour subsister que les districts les plus arides et les plus désolés. Le courage, la force et les armes lui manquaient pour résister. Race grêle et chétive, aux membres frêles, au ventre énorme, au visage aplati, au front bas et étroit, disgraciée de la nature, condamnée d’avance, elle se soumit humblement, avec une résignation fataliste. Il n’en fut pas de même pour le Maori.

Grand, vigoureux, bien découplé, expert dans l’art de fabriquer des armes, habile à s’en servir, courageux et dur à la fatigue, il offre une analogie frappante, par ses traits physiques, ses qualités et ses défauts, avec les Canaques des îles Sandwich. Sa langue est la même, l’origine est commune. D’après ses traditions, il est originaire d’Havaiki. Est-ce de la grande île d’Hawaî, ou de Sawaï, dans l’archipel Samoa, qu’il est venu coloniser la Nouvelle-Zélande ? En tout cas, son histoire, sur ce sol, ne remonte pas au-delà de vingt-cinq générations, soit cinq cents ans. Sa religion se rapproche de celle des Havaïens. Comme eux, il avait érigé le tabou en institution ; un être tabou était sacré, une rivière, une demeure déclarées tabou ne pouvaient être franchies ni envahies. Étant donnés les instincts belliqueux de ces deux races, les causes si fréquentes et si futiles de conflit entre les tribus, le tabou avait pour elles toute la valeur d’une sorte de droit d’asile. Il permettait de mettre à l’abri des combattans les femmes et enfans renfermés dans les enceintes sacrées ; il prévenait d’effroyables massacres et des destructions irréparables.

Envahi, le Maori résista ; attaqué, il se défendit, et avec succès. Il y a gagné de prolonger son existence, mais le terme même en est marqué d’avance. L’Angleterre n’a que faire de se hâter. La dépopulation est fatale, constante, régulière. Dans peu d’années, le dernier des Maoris aura disparu, sans lutte. Chaque année, l’excédent des morts sur les naissances est d’un millier ; la civilisation tue aussi sûrement par le contact de ses vices et des besoins qu’elle crée que par ses puissans moyens de destruction.

Leurs envahisseurs rendent hommage aux qualités qui distinguent ces indigènes. Assurés de les voir disparaître, ils se donnent le luxe d’être équitables dans leurs appréciations. « Le Maori, déclare M. J. Crawford, dans son intéressant ouvrage sur la Nouvelle-Zélande et l’Australie, le Maori est à beaucoup d’égards plus intelligent que la moyenne des Européens. Il ignore forcément ce qu’enseignent les livres, il n’a pas de notions philosophiques, mais il n’existe pas un arbre, un arbuste, une plante dans son pays dont il ne sache et ne vous dise le nom, les propriétés et l’usage, pas une rivière, pas un cours d’eau, pas un lac qu’il ne connaisse et ne désigne. Industrieux, ingénieux, fertile en ressources, il excelle dans l’art de la chasse et de la pêche et pourvoit largement à son alimentation là où le blanc mourrait de faim. Nul mieux que lui ne s’entend à construire rapidement un abri, à improviser un canot ou un radeau pour franchir une rivière ou un lac… Le Maori est remarquable par la dignité naturelle de ses manières et son excellent caractère ; il est à la fois courtois et fin observateur, doué de beaucoup de bon sens et fort capable de donner des conseils judicieux et pratiques. Il est intelligent et bon cultivateur, très courageux et tenace de ses droits, respectueux de ceux de son voisin. Il ne maltraite jamais sa femme ; pour ses enfans, il est d’une indulgence excessive ; on ne saurait lui reprocher que de les trop gâter. »

L’auteur, on le voit, se montre bienveillant, mais il a longtemps vécu à la Nouvelle-Zélande ; il y a perdu ce fonds de mépris que professe la race anglaise pour les races de couleur et qu’elle dissimule mal sous des apparences philanthropiques, cette antipathie sourde de colons exclusivement commerçans contre des populations essentiellement agricoles. Ce que les premiers émigrans anglais ont été demander aux terres lointaines, ce furent l’or du Nouveau-Monde, les pierres précieuses de Ceylan et de l’Afrique australe, les épices de la Jamaïque, l’écaille des Bahamas, les bois de teinture du Brésil, l’acajou du Honduras, les phosphates du Canada et du Pérou, en un mot, tous ces produits que l’on récolte sans culture. Si glus tard ils ont exploité la canne à sucre dans la Guyane et aux Indes-Occidentales, à Maurice, Natal et aux îles Fijis, s’ils ont demandé le coton aux Indes, la laine à l’Australie et à la Nouvelle-Zélande, le blé au Canada, ce n’a été ni comme agriculteurs ni comme laboureurs, mais comme commerçans, en compte courant avec la mère patrie, acheminant sur ses ports les matières premières, en important les matières fabriquées, employant au labeur manuel les indigènes des pays conquis, les remplaçant par d’autres plus souples et plus dociles, nègres, puis Chinois, là où ils les supprimaient en tant que réfractaires à la domination britannique ou incapables d’un travail régulier.

Pour l’Angleterre, la valeur d’une colonie se mesure au chiffre de son commerce d’échange avec la métropole, et surtout à la consommation de produits d’origine anglaise. Dans le siècle dernier, dès 1776, elle exportait déjà dans ses colonies américaines pour 150 millions d’objets fabriqués, un peu plus du tiers de son exportation totale. En 1876, un siècle plus tard, son exportation totale atteint le chiffre de 5 milliards, dont 1 milliard 625 millions, près du tiers, s’écoule dans ses colonies. La proportion est donc restée à peu de chose près la même, et si, dans cet intervalle, elle a perdu les États-Unis, elle a, en revanche, colonisé une partie de l’Océanie, étendu sa domination aux Indes.

Mais certains symptômes qui ne sauraient échapper à ses yeux clairvoyans la font redoubler d’efforts. Elle sent que sa situation commerciale n’est plus la même, que son incontestable suprématie est aujourd’hui menacée, d’abord par ses anciens colons américains devenus ses rivaux, puis par l’Allemagne, qui, sur tous les points, et en Océanie surtout, lui fait une sourde et redoutable concurrence. Pendant un long séjour de quatorze années dans cette partie du monde, nous avons pu suivre de près le développement et les progrès de l’immigration allemande. C’était avant la guerre de 1870. L’Allemagne n’avait pas encore conquis cette suprématie militaire et politique qui double ses forces en doublant son prestige, et cependant, déjà, l’impulsion était donnée. Sur toutes les côtes, dans les ports les moins connus comme dans les plus considérables, on voyait surgir des comptoirs allemands alimentés d’abord de produits germaniques, pacotilles modestes, empruntant le pavillon anglais ; puis, peu à peu, ces comptoirs prenaient plus d’importance, étendaient le cercle de leurs opérations. Aux navires de commerce anglais succédaient les baleiniers d’Oldenbourg, à la fois commerçais et pêcheurs ; derrière eux apparaissaient les navires de Brème et de Hambourg. Ces comptoirs prospéraient, gérés par des hommes jeunes, négocians dans l’âme, préparés à ces opérations multiples par une éducation spéciale et une expérience préalablement acquise dons les grandes villes hanséatiques. L’Allemand a sur l’Anglais d’incontestables avantages en tant que commerçant dans ces pays lointains. Tout d’abord il acquiert facilement et promptement la connaissance des langues étrangères, il se plie sans efforts aux conditions de climat et de milieu, il ne s’impose pas ; mais surtout, à la raideur et à l’exclusivisme britannique, qui froissent et aliènent les races que l’Anglais considérera toujours comme inférieures et traite comme telles, l’Allemand substitue une bonhomie calculée, une faculté d’assimilation et d’adaptation qui fait de lui, en peu de temps, un résident connu, accepté, au courant de la langue, des usages, des intérêts de la population au milieu de laquelle il vit et dont il adopte le mode de vie.

Quiconque a vécu quelque temps en Océanie a pu, comme nous, observer cette substitution lente des comptoirs allemands aux comptoirs anglais, cette invasion qui, peu à peu, refoule le commerce de la Grande-Bretagne et ne lui laisse plus guère, sur les points qu’elle n’occupe pas en maîtresse, qu’une existence précaire. Là où ses capitaux accumulés ne permettent pas aux maisons allemandes de lutter contre elle, elle se heurte aux comptoirs américains, soutenus par les banques de San-Francisco. Ce sont ces dernières qui, lui ont disputé d’abord, puis enlevé la prépondérance commerciale aux îles Sandwich, qui ont créé une ligne de bateaux à vapeur américains de San-Francisco à Sydney, par Honolulu, une autre de San-Francisco au Japon et en Chine qui détourne au profit de la Californie et des États-Unis une partie notable du trafic de l’Orient. Aux îles Sandwich, le point le plus important et la clé de l’Océan-Pacifique du nord, le haut commerce est aux mains des Américains, celui du demi-gros aux mains des Allemands, et l’Angleterre, autrefois prépondérante, n’occupe plus, au point de vue commercial, que le troisième rang. Dans nombre d’îles de l’Océanie, il en est de même, et ce mouvement ne fait que s’accélérer depuis que l’Allemagne a officiellement pris pied dans le Pacifique par l’occupation d’une partie de la Nouvelle-Guinée et des archipels adjacens de la Nouvelle-Irlande et des îles Salomon.

Séparée de l’Australie par le détroit de Torrès, la Nouvelle-Guinée ou terre des Papous en a été disjointe par la grande convulsion qui, submergeant un continent, n’en a laissé surplomber que les cimes. La côte sud fait face à la péninsule de York, pointe extrême de l’Australie, et, en cette partie, le détroit peut être franchi en quelques heures de navigation. Un voisinage aussi rapproché rendait dangereuse pour la colonie l’occupation par une puissance étrangère de la Nouvelle-Guinée ; aussi les Anglais crurent-ils devoir annexer la rive sud par mesure de précaution. Mais l’étendue de la Nouvelle-Guinée, la nature du sol et du climat ne leur ont pas permis de pousser bien avant leurs exploitations. La Nouvelle-Guinée est encore une contrée mystérieuse dont les côtes seules sont connues. C’est à peine si l’on s’est avancé à quelques journées de marche dans l’intérieur. On y a constaté l’existence de hautes montagnes, entre autres du mont Yule, qui s’élève à 10,000 pieds de hauteur, de nombreux cours d’eau, de hauts plateaux couverts de pâturages abondons. Seul, un Italien, M. d’Albertis, s’est aventuré assez loin. Homme intrépide et résolu, il a vingt fois risqué sa vie dans cette expédition de huit mois. Partout il dit avoir rencontré des vallées fertiles habitées par une population nombreuse. Il se loue fort des Papouens, qu’il représente comme comparativement plus civilisés que la plupart de leurs congénères de l’Océan-Pacifique, industrieux, habiles cultivateurs et vivant dans un bien-être relatif. Il n’en eut pas moins maille à partir avec eux et, pendant plusieurs semaines, ne dut qu’à la crainte superstitieuse qu’il leur inspirait de n’être pas massacré par eux. Plus heureux que le révérend William Baker aux îles Fijis, il échappa au sort qui le menaçait et que ce dernier provoqua en déclarant dans un sermon au chef et à la population qu’aucun mal ne pouvait l’atteindre, son Dieu le protégeant. Le chef se le tint pour dit, et le lendemain, en manière de plaisanterie et uniquement pour vérifier un fait qui l’intriguait, lui asséna un coup de son casse-tête qui, à son grand étonnement et a son regret sincère, brisa le crâne du révérend.

Les naturels de la Nouvelle-Guinée n’ont pas d’ailleurs les instincts sanguinaires des indigènes des Fijis et des Nouvelles-Hébrides. Sur les côtes, la civilisation les a effleurés, rien de plus. Boé, roi de Moresby, lui est redevable d’une vieille jaquette d’alpaga noir qu’il s’empresse d’endosser, sans rien autre, quand un navire fait son apparition dans le port. Ila, chef du district voisin, rival du roi, a possédé, dit une légende locale, une chemise dans le temps de sa jeunesse ; il s’en vante encore, mais la jaquette de Boé a beaucoup diminué le prestige d’Ila, nonobstant sa chemise absente et le collier d’huîtres perlières et de plumes d’oiseaux de paradis dont il se pare dans les grandes occasions.

L’oiseau de paradis est la parure la plus appréciée et la plus recherchée des Papouens. Ils s’en servent pour acheter leurs femmes, dont le prix est d’ordinaire de dix oiseaux payés au père de la jeune fille ; si les attraits de cette dernière justifient un accès de générosité, ils joignent à ce cadeau celui d’un collier de dents de chien ou de crocodile ; les premières sont les plus estimées. Ils ont, en outre, une passion singulière pour se peindre tout le corps ; les élégans deviennent, sans transition, rouges, bleus, verts ou jaunes, sans autre règle que leur caprice et leur désir de plaire aux belles. Ils peignent également leurs femmes, qui passent successivement, elles aussi, par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, offrant ainsi, dans l’unité individuelle, une inépuisable variété de tons. S’ils perdent l’un des leurs, ils se teignent en noir, eux, toute leur famille et jusqu’aux murs intérieurs de leurs maisons.

Robustes et vigoureux, nonobstant leurs jambes grêles et leur ventre proéminent, les Papouens sont laids de visages. M. d’Albertis affirme que les femmes seraient moins déplaisantes si elles laissaient plus à deviner, mais elles se tiennent pour vêtues avec une couche de peinture. Quant à leurs mœurs, il les passe sous silence, alléguant qu’il n’y a rien à dire de ce qui n’existe pas.

A peine l’Angleterre était-elle en possession de la côte sud de la Nouvelle-Guinée que l’Allemagne s’emparait officiellement de la côte nord, qu’elle baptisait Kaiser Wilhelm’s Land, de la Nouvelle-Irlande et de la Nouvelle-Bretagne, auxquelles elle donnait le nom d’archipel de Bismarck, et du groupe des îles Salomon. L’émotion fut vive en Australie de se voir ainsi gagner de vitesse. La presse coloniale prit feu et réclama vivement auprès de la métropole pour qu’elle obtint de l’Allemagne l’abandon de ces points importans. Elle représentait, et non sans raison, qu’en 1883 le pavillon anglais avait été hissé sur ces îles, par l’ordre de sir Thomas Mac Ilwraith, président du conseil australien, en vue de prévenir une occupation allemande dont on se croyait menacé ; que cette mesure avait reçu l’approbation de sir Arthur Kennedy, gouverneur de la colonie, et qu’en la désavouant sous prétexte qu’aucune puissance européenne ne songeait à occuper ces archipels, lord Derby avait laissé le champ libre à l’Allemagne et compromis la sécurité de la grande colonie anglaise. Lord Derby, interpellé peu avant dans le parlement, affirmait, en effet, avoir reçu du gouvernement allemand les assurances les plus positives qu’il ne songeait nullement à occuper ces côtes, ajoutant même qu’il considérerait comme un acte discourtois vis-à-vis de l’Angleterre tout établissement de ce genre. Et, cependant, quelques mois après le retrait du pavillon anglais, l’Allemagne hissait le sien sur ces territoires abandonnés.

Les Australiens ne s’en tenaient pas là. Ils insistaient avec force sur la situation que leur créait l’indifférence coupable de la métropole. L’occupation de ces archipels par l’Allemagne complétait l’investissement de leur continent commencé, disaient-ils, par l’établissement de la France à la Nouvelle-Calédonie, puis aux Nouvelles-Hébrides. Au nord et à l’est, sur une étendue de 800 lieues, un demi-cercle de colonies étrangères enserrait l’Australie, lui barrant la route vers le nord-est, vers le canal de Panama et Vancouver, tête de ligne du chemin de fer du Pacifique par le Canada, construit tout entier sur un sol anglais, et, en cas de guerre, unique voie de communication entre l’Atlantique et le Pacifique. L’Australie se sentait isolée et menacée. Vainement, avec une désinvolture imitée de M. de Calonne, les ministres anglais répondaient aux réclamations de la colonie que, pour la satisfaire, ils ne se brouilleraient pas avec M. de Bismarck, et que l’Allemagne était une alliée dont on ne pouvait suspecter les intentions, M. Julian Thomas répliquait par les vers de Tennyson :

It is true that we have a faithful ally,
But only the devil knows what he means.
(Oui, je veux croire notre alliée sincère,
Mais Satan seul pénètre ses projets.)

Et, de fait, le traité conclu entre l’Angleterre et l’Allemagne à Berlin, le 6 avril 1886, par l’entremise de sir Edward Baldwin Malet, ambassadeur anglais, et le comte Herbert Bismarck, sous-secrétaire aux affaires étrangères, n’est pas de nature à donner satisfaction aux réclamations de l’Australie ni à calmer ses inquiétudes. Il abandonne virtuellement à l’Allemagne, outre ce qu’elle a pris, ce qu’il lui plaira encore de prendre au nord d’une ligne de démarcation tracée sur la carte annexée audit traité, et il interdit à l’Angleterre toute extension territoriale au nord, à l’ouest et au nord-ouest de ladite ligne. Il stipule, il est vrai, que les deux parties contractantes s’engagent à ne pas occuper Samoa et Tonga, considérés comme territoires neutres ; mais l’influence de l’Allemagne prédomine dans ces deux archipels ; les Godefroy, surnommés les rois des mers du sud, y ont créé des établissemens qui en feront avant longtemps des iles allemandes, sinon de droit, du moins en réalité.

Ces faits expliquent la désaffection chaque jour croissante des colons australiens, leurs tendances séparatistes et l’idée d’une vaste fédération australienne, qui gagne constamment du terrain parmi eux. L’exemple du Canada les séduit ; comme lui, ils réclament le relâchement des liens qui les unissent à la mère patrie, la suppression des gouverneurs spéciaux nommés par la couronne et leur remplacement par un gouverneur-général, lequel désignerait en conseil colonial les lieutenans-gouverneurs. C’est le prélude de l’affranchissement complet par la substitution du pouvoir du conseil colonial à celui des gouverneurs, uniformément choisis parmi les membres éminens du parlement ou les hauts fonctionnaires de la diplomatie, de l’armée et de la marine.

Ainsi que le Canada et le Cap, l’Australie est, en grande partie, colonie parlementaire, comme on les désigne par opposition aux colonies de la couronne, telles que les Indes, la Guyane, les Bermudes, l’Australie occidentale, etc., qui relèvent directement du gouvernement et sont régies par des ordonnances émanant du pouvoir exécutif. Il n’en faut pas conclure toutefois que le même système prévaut dans toutes les colonies de la couronne et dans toutes les colonies parlementaires. Ainsi, parmi ces dernières, le Canada est fédéré, et non-seulement l’Australie ne l’est pas, mais une de ses provinces est colonie de la couronne, ainsi que les Fijis, alors que le reste de l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont colonies parlementaires. Parmi les colonies de la couronne, les unes, comme les Bahamas, les Barbades, les Bermudes, ont deux chambres, d’autres n’en ont qu’une, d’autres enfin ont un conseil colonial composé de membres élus par les colons et de membres désignés par le pouvoir exécutif ; c’est le cas de l’Australie occidentale.

Aux sujets de mécontentement que nous avons indiqués se joint donc encore pour l’Australie le désir de s’affranchir d’un régime incohérent, d’une machine gouvernementale compliquée, faite de pièces et de morceaux mal ajustés. M. H. Taine, dans ses Notes sur l’Angleterre a admirablement saisi ce côté de l’esprit anglais qui fait « qu’au lieu d’un code, l’Angleterre a un monceau de précédens ; au lieu d’une école de droit, une basoche de routine… La législation est si ténébreuse qu’avant d’acheter un domaine, on prend au préalable un ou deux hommes de loi, qui n’ont pas trop d’un mois pour examiner les titres du vendeur et vérifier si l’acquisition ne fournira pas matière à chicane. — C… dit que « l’état de plusieurs administrations, notamment de l’amirauté, est ridicule : désordre, sinécures, dépenses disproportionnées aux effets, lenteurs et conflits ; le mécanisme est incohérent parce qu’il n’est pas construit d’après un principe. — En toutes choses, ils n’avancent et ne corrigent que par tâtonnemens, ils n’apprennent les affaires qu’à force d’attention, de travail, de triture technique ; ils sont purement empiriques, à la chinoise [9]. »

Ce sont, en effet, les plus grands rapiéceurs de lois qui aient jamais existé. Ils ont à ce point modifié, révisé, amendé certains actes du parlement qu’il ne reste plus un mot du texte original. En matière d’administration, ils opèrent de même, superposant des conceptions modernes à des traditions féodales religieusement conservées. Comme certains fermiers, ils réparent, tant qu’un morceau du harnais, un essieu de la charrette, une jante des roues subsiste et tient bon ; ils ont le culte de leur vieux matériel, en cela bien différens de nous, toujours prêts à changer d’attelage, de voiture et de conducteur au moindre accident, quitte à le regretter le lendemain.

En revanche, quand ils sont las de rapiécer, quand leur patience est à bout, quand il leur est bien démontré que l’attelage est fourbu, le conducteur incapable et le véhicule hors d’usage, ils n’hésitent plus à tout planter là, et ces conservateurs à outrance étonnent le monde par leurs conversions subites et leurs réformes radicales. Au pouvoir absolu, ils substituent sans transition le gouvernement parlementaire ; lassés du joug de Rome, ils décrètent que leur roi est pape ; fatigués d’une féodalité turbulente, ils l’encadrent dans une chambre haute, bien disciplinée, dont ils font le rouage le plus souple et le plus flexible de leur machine gouvernementale.

Quand, plus tard, les treize colonies révoltées de l’Amérique réclament leur émancipation, ils la refusent, luttent avec énergie pour les réduire à l’obéissance ; puis, convaincus par leurs échecs qu’ils font fausse route, et que les colons insurgés doivent avoir pour eux le droit puisqu’ils ont la force, ils s’empressent de reconnaître leur indépendance et de signer la paix. Sectateurs fervens de l’expediency, ils font fléchir la rigueur des principes devant la force des choses, et justifient par la toute-puissance de l’opinion publique les volte-face les plus inattendues. Ils l’ont bien montré en accordant, en 1867, au Canada l’acte constitutif qui le régit aujourd’hui et n’a plus laissé subsister qu’un lien nominal entre l’Angleterre et sa colonie. Le droit accordé au parlement canadien d’administrer les revenus publics, de voter et de percevoir les droits de douane, d’assurer le service de la dette publique, a inauguré l’indépendance commerciale et cimenté l’union des provinces par la communauté des intérêts. Bien que le titre officiel du ministère soit encore celui de conseil privé de la reine, ses membres ne sont responsables que vis-à-vis du parlement canadien. Ils sont pris dans les rangs de la majorité, gouvernent avec elle et se retirent devant son vote hostile. En théorie, ils sont nommés par le gouverneur-général ; dans la pratique, le rôle de ce dernier se borne à confier au chef de la majorité la mission de constituer un ministère et de choisir lui-même ses collègues.

Les prétentions officielles des colons australiens ne vont pas au-delà pour le moment ; mais la polémique soulevée par la prise de possession des Nouvelles-Hébrides, des îles Salomon et d’une partie de la Nouvelle-Guinée, a révélé les vastes ambitions secrètement caressées par les hommes politiques de l’Australie, et qui ne visent à rien moins qu’à la création d’un empire embrassant la Mélanésie tout entière, de la Nouvelle-Zélande à la mer des Molluques, de l’île de Diémen à l’équateur ; au centre de cet immense espace, le continent australien rayonnant sur ces archipels nombreux, par les Célèbes, Bornéo et les Philippines se frayant une route vers la Chine, par Java et Sumatra, vers les Indes.

N’est-ce là qu’un rêve ? L’avenir le verra-t-il se réaliser, et par quelles mains ? Un conquérant sauvage, homme de génie perdu au fond de l’Océan-Pacifique, l’avait conçu, lui aussi. Des plages volcaniques et brûlantes d’Hawaï, il voyait comme dans un mirage, par-delà l’horizon lointain où disparaissaient, irisés d’or, les grands nuages floconneux des vents alisés, des archipels verdoyans peuplés d’hommes de sa race. Il rêvait leur conquête. Vainqueur de ses ennemis, maître absolu de l’archipel Hawaïen, il voulait, ignorant des distances, dédaigneux des obstacles, lancer sur l’océan ses pirogues de guerre, disparaître, lui aussi, comme Lono son fabuleux ancêtre, ne rentrer dans ses états qu’après avoir réuni sous son sceptre les descendans épars de sa race et fondé un empire qui s’étendrait sur 2,000 lieues de mer. Le temps et les moyens d’action lui firent défaut. Kaméhaméha ne put qu’appeler à la vie nationale des tribus toujours en guerre. Son œuvre subsiste, et nous verrons, aux îles Hawaï, ce que peuvent devenir, au contact de notre civilisation et de nos idées religieuses, ces cannibales qui peuplent encore les îles du Pacifique du sud.


C. DE VARIGNY.


  1. Voyez la Revue du 15 juin et du 1er août.
  2. Le Monde de la mer, par A. Frédol.
  3. Voyez la Revue du 15 mars 1881.
  4. L’Expansion coloniale de la France, par M. de Lanessan. Paris, Félix Alcan.
  5. Voir aussi la Revue du 15 mars 1885.
  6. La Pérouse, Voyage autour du monde, 1797. — Sir J. Lubbeck, l’Homme préhistorique, traduction Barbier.
  7. Travels in Australia ; J. Crawford.
  8. Déposition de M. Williamson (New-York Herald du 2 mars 1887).
  9. Notes sur l’Angleterre, page 335.