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L’Odalisque (Mayeur)/05

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(À Constantinople) (p. 15-75).
L’Odalisque





L’ODALISQUE.


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Je m’embarquai à Constantinople sur un vaisseau français chargé pour Alexandrie. J’y trouvai plus de deux cents Turcs qui voulaient profiter du pavillon de France. Ils avaient pris cette précaution, parce que la Porte Ottomane était alors en guerre avec les Vénitiens, dont elle craignait les corsaires.

Le plus considérable des Turcs que je trouvai sur ce vaisseau, était un eunuque noir disgracié du sérail, qui retournait à Babylone sa patrie. C’était un homme de beaucoup d’esprit ; ce qui, joint à la difformité de son horrible figure, l’aurait certainement conduit à la plus haute fortune, puisque la laideur dans un eunuque est la route la plus sûre pour parvenir aux premières charges du haram. Dans les esclaves, c’est tout le contraire. Des exemples d’un amour pareil à celui que je vais rapporter, pourront engager les peintres à représenter Cupidon comme une coquette qui ne méprise point les conquêtes les plus viles, et qui fait cas des hommages les plus grossiers.

Cet eunuque avait de l’esprit, comme je l’ai dit plus haut : le chagrin dont il était dévoré, et la tristesse profonde dans laquelle il était enseveli, ne l’empêchaient point de répondre aux questions que je lui faisais. Les usages du sérail, le genre de vie des femmes, en étaient l’objet. Il répondait à tout ; mais ses réponses, bien loin de satisfaire mes desirs, allumaient ma curiosité : je craignais de l’ennuyer par la multiplicité de mes questions réitérées. Il est vrai que je réparais mes importunités par le don de quelques bagatelles de France, qui toutes bagatelles qu’elles étaient, ne laissaient pas de faire une vive impression sur son esprit. On aime les présens dans tous les pays. Mais comme les Turcs sont de tous les hommes les plus avares, ils sont par conséquent ceux de tous les hommes que les présens séduisent le plus aisément : j’en connais beaucoup qui leur ressemblent, soit dit entre nous.

J’avais une tabatière ; elle était d’or : son métal le frappa, et je vis avec plaisir qu’il la regardait sans cesse avec les yeux de la cupidité la plus vive. Il arrêtait avec complaisance ses regards sur cet objet desiré. En vain tâchait-il d’en détourner sa vue, c’était un aimant dont la puissance irrésistible l’attirait malgré lui : je lui aurais donné ma tabatière pour le seul plaisir de l’obliger, mais je voulus tirer avantage de son desir ; et je lui fis dire par celui qui me servait d’interprête, que s’il voulait m’écrire quelque chose des usages et des plaisirs du sérail, ma tabatière serait à lui. Il eut quelque peine à consentir à ma proposition ; mais enfin le métal opéra. Ce ne fut cependant qu’après avoir exigé de moi un serment que je n’ai jamais violé : ce fut que je retournerais dans mon pays, et que je ne montrerais jamais son écriture dans les états du Grand Seigneur. Je lui accordai sans peine sa demande ; et voici la fidelle traduction du détail que Zulphicara (c’est le nom de l’eunuque) me laissa entre les mains.

Je te vais conter ma propre histoire et confier mon sort à ta sincérité. Je te marque ici la plus grande confiance, et par plusieurs raisons il pourrait m’en coûter la vie si jamais elle devenait publique ; mais ta franchise, ta candeur, ton serment, tout me rassure.

Je ne puis t’apprendre ce qui m’est arrivé, sans te parler en même temps de beaucoup d’usages du sérail. Les malheurs dont je suis accablé sont tellement gravés au fond de mon ame, que j’aurai moins de peine à les écrire ; et mon cœur, au défaut de ma mémoire, n’omettra point la moindre circonstance. J’éprouverai du moins la faible consolation de confier à quelqu’un le comble de mes disgraces et de mon infortune.

J’ai passé dix ans dans le sérail, et rien ne m’empêchait de faire une fortune considérable ; j’y étais traité avec distinction, et je me trouvai, il y a six ans, chargé de l’inspection de quatre appartemens occupés par de jeunes Odalisques.

Ces appartemens ne ferment point à clef ; ce sont, à proprement parler, des chambres simples, où logent les jeunes beautés destinées aux plaisirs du Sultan. Elles ont au moins chacune une Kadun, ou gouvernante qui les élève avec soin. Elle forme les graces de leur corps, celles de leur esprit, et leur inspire les talens, soit de la voix, soit de la danse, soit enfin ceux des instrumens ou de la comédie. Si par hazard leur beauté ne répond point à ce que promettait leur enfance, ou qu’elles ne soient pas assez heureuses pour plaire à l’Empereur, ces talens leur demeurent, et cette ressource rend leur vie plus agréable. Elles obtiennent, par ce secours, une espèce de liberté, et bien d’autres agrémens encore ; ce qui peut du moins les consoler en quelque sorte de n’avoir pas été choisies pour les plaisirs du plus grand Empereur de la terre.

Ces chambres ne peuvent être fermées à quelque heure et sous quelque prétexte que ce puisse être. Le parquet des vastes corridors qui y conduisent et celui des chambres elles mêmes sont entièrement couverts de tapis : on entre donc à tous momens et sans pouvoir être entendu dans ces appartemens, et c’est ce qu’un bon eunuque doit faire mille fois par jour. Le moindre attouchement, les caresses les plus innocentes, les plus légers baisers que deux Odalisques se donneraient, ou bien une kadun à une odalisque, on est obligé d’avertir le chef des eunuques : il ordonne aussitôt la punition ; elle est proportionnée à la gravité du crime dont on lui a fait le rapport : le châtiment sévère suit de près la faute ; un eunuque n’est pas exempt lui-même des punitions lorsqu’il contrevient aux réglemens établis avec la plus grande sévérité. Non seulement le chef des eunuques (quand ses grandes affaires le lui permettent) et l’eunuque particulier, mais encore des eunuques visiteurs peuvent entrer et entrent à toutes les heures du jour et de la nuit dans les appartemens.

On peut inférer de là que les eunuques sont haïs, abhorrés dans le sérail. Ils ne peuvent faire leur cour, et par conséquent leur fortune, que par la crainte qu’ils inspirent et par les rapports qu’ils font du caractère, de l’esprit et de la beauté de celles qui sont soumises à leur inspection.

Il est aisé de concevoir que celui qui est chargé de l’éducation des jeunes enfans qui peuvent parvenir à la chambre des plaisirs, possède un emploi préférable à celui de veiller sur des femmes déchues de toute espérance, ou par une jouissance passée, ou par le défaut de leur esprit, ou bien enfin par les malheurs qui surviennent à leur beauté. Ce dernier soin ne conduit donc qu’à une peine réelle, et l’autre peut conduire à la plus grande fortune l’eunuque et la kadun principale, dont l’odalisque est préférée. On eut assez de confiance en moi pour abandonner à mes soins quatre jeunes odalisques (c’était le tribut de la Géorgie et de la Mingrélie) ; elles étaient toutes les quatre de la plus grande espérance. Mais Zeni, géorgienne de nation, se faisait distinguer au-dessus des autres. Sa taille et sa figure promettaient les traits les plus délicats et la beauté la plus parfaite : je lui fis donner Zesbet pour kadun ; c’était une fille d’esprit, grecque de nation, c’est-à-dire vindicative, fausse, dissimulée ; mais les défauts de son caractère ne m’empêchèrent point d’en faire le choix. Je croyais que l’obligation qu’elle m’aurait d’un tel emploi, et le desir commun de faire une fortune brillante, la soumettrait à mes volontés. La suite de cette histoire fera voir à quel point je m’abusais, et comme elle me combla d’ingratitude tandis que je l’avais comblée de bienfaits.

La jeune Zeni avait une douceur qui m’enchantait ; son esprit répondait à sa beauté, quoiqu’elle ne fût au plus âgée que de huit ans, lorsqu’elle nous fut remise : c’était une jeune rose que je devais cultiver de mes mains, et dont un autre que moi devait cueillir le plus beau bouton.

Je te passe sous silence tout ce qui regarde les autres odalisques, pour ne te parler que de Zeni, la plus belle et la plus aimable créature qui sera jamais. Elle apprit le turc avec une facilité prodigieuse : chaque jour on découvrait en elle l’esprit dont la nature l’avait douée ; et chaque jour, avec une nouvelle surprise, on voyait sa taille se développer, sa gorge se former, et ses beaux yeux se remplir de cette eau que le grand Prophète a si bien su dispenser aux femmes pour le plaisir des Musulmans. La facilité qu’elle avait pour apprendre ne se borna pas à la seule langue turque ; elle apprit à danser, à chanter et à jouer du senehellé[1] ; enfin elle s’acquittait avec tant de grace de tout ce qu’elle entreprenait, qu’elle était sans contredit l’ornement du sérail. Les leçons d’amour que Zesbet lui donna, suivant son ministère, ne lui coûtèrent rien à apprendre. La justesse de son esprit, la vivacité de son imagination et le desir violent de plaire avec lequel elle était née, lui firent, sur toutes choses, apprendre en très-peu de temps toutes les finesses d’un art dans lequel il est si difficile de se distinguer auprès de notre souverain Monarque.

Voici quelques chapitres des questions et des leçons que les kaduns donnent aux odalisques : il te sera facile d’imaginer par cet échantillon de tous ceux que je te passerai sous silence.

Chaque kadun les traite suivant les lumières de son esprit et les talens qu’elle peut avoir pour l’éducation.

D. Pourquoi les femmes ont-elles été mises au monde par le grand Alla ?

R. Pour procurer du plaisir aux Musulmans, et leur donner une idée du paradis.

D. Quel est le plus grand des Musulmans ?

R. Le grand Sultan, le Soleil de l’Empire, l’effroi des infidèles, enfin le grand Empereur Achmet III.

D. Quel est le plus beau des Musulmans ?

R. l’Empereur des Empereurs.

D. Quelle est la plus heureuse femme de l’univers ?

R. Celle qu’il choisit pour ses plaisirs.

D. Que faut-il faire pour s’en rendre digne ?

R. Il faut conserver sa beauté, entretenir son embonpoint, être d’une propreté légale, et s’instruire avec soin de ce qui peut procurer du plaisir à notre souverain Maître.

D. En quoi consiste-t-il ce plaisir ?

R. Ce n’est pas seulement en baisers, en attouchemens.

D. Le *** ne suffit donc pas ?

R. Il est bien ce qu’il y a de plus essentiel, mais il faut encore le savoir exciter par les mots choisis, par la délicatesse et le genre des attouchemens.

D. Comment une odalisque peut-elle parvenir au genre de perfection qui la rend digne d’arriver à la chambre des plaisirs ?

R. En y pensant sans cesse pour mériter un honneur et un plaisir aussi grand, etc.

Zeni non seulement répondait avec une mémoire admirable aux leçons qu’on lui avait données, mais elle en était si fort occupée, qu’à tout moment elle faisait des questions nouvelles sur la politesse des mots que l’on doit employer en ***, sur le degré de liberté que l’on pouvait prendre avec sa Hautesse, sur la retenue qu’il fallait avoir dans le plaisir ; enfin, sur cette importante matière, Zeni ne tarissait jamais : c’était un sujet si excellent, que Zesbet se récriait cent fois par jour : « Que le saint Prophète conserve une si rare beauté ! il n’est pas possible que notre souverain maître laisse fanner une si belle rose ! »

Les dispositions de l’Odalisque étaient si heureuses, qu’elles redoublaient l’attachement de sa kadun. Elle ne négligeait pas l’avis le plus léger, le plus faible ; et elle dévorait du cœur la moindre des instructions. Voici une de ses conversations que je te vais rapporter : je me souviens de celle-ci entre mille autres ; c’était même une des dernières.

» Quelque fort et vigoureux que puisse être notre grand Monarque, lui disait Zesbet, souviens-toi, ma chère Zeni, qu’il ne peut te le mettre sans cesse. Il faut donc que ta conversation puisse faire un de ses amusemens quand il te permettra d’ouvrir la bouche devant lui. Il faut lui paraître agréable par ton geste et par ton maintien. Sur toutes choses il est absolument essentiel de ne point négliger ces attitudes heureuses qui n’ont point l’air affecté, et qui savent si bien faire bander l’imagination. La première fois que tu seras appelée au souverain bonheur, ne se peut passer sans te faire éprouver une douleur vive ; mais il faut la contraindre et la cacher le plus qu’il te sera possible. Le seul moyen de la diminuer, c’est d’aller au devant, et de pousser contre elle. Il faut ouvrir les jambes, et n’avoir pour objet que celui de coller ton estomach contre le ventre sacré de l’ami de Dieu, enfin pousser le cul de toutes tes forces contre le *** de sa Hautesse. Tous ces moyens sont les seuls non seulement pour abréger le temps de la douleur ; mais ce qui est encore mille fois plus recommandable, ils sont les seuls qui puissent ménager la peine et le travail de ton Sultan, et l’empêcher de se fatiguer. C’est-là le point le plus nécessaire pour conserver les jours les plus précieux à l’univers, et pour l’engager à te procurer dans la suite le plaisir pour lequel Dieu t’a créée.

» Je t’ai souvent expliqué ce que c’est que de décharger, et tu m’as paru suffisamment instruite sur cet article. Quand donc tu verras que le roi des rois, que le plus beau de tous les hommes sera prêt de décharger (ce dont tu t’appercevras aisément par toutes les connaissances que je t’en ai données,) pour lors, quelque douleur que tu puisses sentir, c’est dans ce moment qu’il faut remuer en avant et de côté, tout autant qu’il te sera possible, afin de lui faire éprouver tous les plaisirs qui peuvent dépendre de toi et tous les délices dont on peut enivrer les sens.

» N’oublie pas dans cet heureux moment de l’embrasser de tes deux jambes, et de le lier de tes beaux bras que tu feras couler sans cesse de ses épaules jusques aux fesses.

» Quand sa Hautesse aura déchargé, c’est-à-dire qu’il n’aura plus aucun mouvement, et que ses yeux auront changé, pour lors il faudra demeurer immobile, tout au plus donner au soleil de ton ame de tendres et de doux baisers, mais légers, et le laisser sortir tout comme il lui plaira de ton *** délicieux.

» Lorsqu’il sera retiré, tu prendras un des mouchoirs brodés par les bords, tels que je t’en ai fait voir, tu le trouveras sur le sopha à tes côtés, et tu t’en serviras pour essuyer son beau *** ; ce que tu ne saurais faire avec trop de légéreté, de soin et de délicatesse ; car rien n’est aussi sensible que le *** quand il a déchargé. Il le faut toucher avec moins de force encore, qu’une feuille de rose à laquelle il se trouverait un pli que tu voudrais effacer. Si pendant ce temps, il te regarde d’un œil tendre et satisfait ; si tu vois, dis-je, briller dans ses yeux une douce langueur, pour lors jette-toi à son col, embrasse-le tendrement, avec reconnoissance, mais sans aucun emportement.

» Si pendant ce temps, au contraire, il te paraît occupé de quelque autre chose, garde-toi bien de le caresser ; c’est tout ce que les hommes aiment le

moins, que les caresses quand

ils ne les desirent point.

» Après l’une ou l’autre de ces deux situations : tu remettras quelques-uns de tes habits, si tu as été obligée d’en ôter ; tu dois te souvenir qu’il faut quitter sans peine (mais toutefois sans prévenir) tout ce qui te couvrira, à mesure et tout autant que quelque chose contraindra le regard ou le toucher de ton divin Monarque. Enfin une Odalisque favorisée doit lire dans le cœur et dans les yeux, la plus faible des volontés. C’est à quoi doivent te servir les grandes leçons que je t’ai données sur la façon modifiée d’exprimer tes sentimens à proportion de ceux que tu remarqueras dans le Sultan. Je crois t’avoir suffisamment instruite sur cet article intéressant.

Si par hasard, comme il arrive souvent, il voulait te voir toute nue, il faut obéir promptement, déchirer même tes habits, s’il était nécessaire. Quand on est faite aussi parfaitement que toi, ma Zeni, l’on doit desirer d’être vue ; bien loin d’avoir le sentiment d’une sotte pudeur, et d’une modestie aussi déplacée. Mais il ne faut pas négliger, sur-tout, après ta nudité, de remettre des vêtemens. C’est le moyen d’irriter des desirs qui s’éteindraient insensiblement, en accoutumant trop les regards au détail de tes beautés. Dès que tu seras habillée, ton premier soin sera celui de te laver dans un coin de la chambre où tu trouveras tout ce qui te sera nécessaire, tu te frotteras avec soin le *** et les mains de ces parfums que le prophète a béni pour son protégé. Tu viendras ensuite en offrir à l’objet de ton amour, et tu le laveras toi-même par tout où tu croiras qu’il trouvera bon que tu le laves ; après avoir satisfait à ces devoirs essentiels, tu reviendras avec douceur et modestie t’asseoir sur l’extrémité du sopha, regardant d’un œil tendre et reconnaissant celui qui t’a mis à même de perpétuer la race du grand ami de Dieu. Sur toutes choses, il ne faut jamais lui parler la première, mais avec une vivacité qui marque ton amour et ton attachement. Il faut répondre au moindre mot, louer la beauté du Sultan, te récrier sur les plaisirs qu’il t’a procuré, et sur ceux que tu n’attends que de sa bonté. S’il te témoigne du contentement de ta jouissance, il faut remercier Dieu, citer ton peu d’expérience, et l’envie que tu ressens de profiter dignement de ses hautes leçons ».

Zeni parvint enfin à l’âge de treize ans, son teint était animé des couleurs les plus vives ; un tendre incarnat colorait ses lèvres enfantines ; les bouts de son sein prenaient une légère teinte de rose ; ses tétons s’arrondissaient, tout en elle annonçait le plaisir ; son regard l’inspirait, le son de sa voix portait au fond des cœurs les plus insensibles, une douce émotion ; ses paroles pleines de miel ne respiraient que la douceur. Déjà elle ressemblait à ces Houris fortunées que le prophète a promis aux musulmans. Un seul de ses crachats eût suffi pour ôter aux eaux de la mer toute leur amertume.

Pour être eunuque, je n’en suis pas moins homme ; ce qui pouvait me manquer du côté de la nature, n’ôtait rien au sentiment, et l’impossibilité où je me trouvais de satisfaire les desirs dont j’étais dévoré, les augmentait encore. C’était un soufflet qui excitait le feu ardent dont j’étais consumé. Voir Zeni, et l’aimer fut l’ouvrage d’un moment : j’abandonnai les autres Odalisques pour me livrer à l’éducation de la seule Zeni. J’étais toujours auprès d’elle ; je fis parler mes yeux, ou elle n’entendit point leur langage, ou elle fit semblant de ne point l’entendre. Je me lassai de garder le silence, il fallut parler, et je résolus de me servir de ma bouche, puisque mes yeux n’avaient pu lui rien apprendre. Ce secret pesait à mon cœur, et je voulais me décharger d’un fardeau qui de jour en jour me devenait plus amer que la mort même. La réflexion m’ouvrait les yeux sur ma témérité ; je flottais incertain entre la crainte et l’espérance. Vingt fois je fus sur le point de lui déclarer ma passion ; vingt fois la parole expira sur mes lèvres craintives.

J’avais remarqué que Zeni, contre l’usage des Odalisques, voyait mon visage noir sans déplaisir. L’espoir se glissait dans mon ame : le silence augmentait l’horreur de mon supplice, ma hardiesse l’emporta.

J’épiai les momens où Zesbet laissait Zeni en liberté. C’était ordinairement lorsqu’elle allait promener dans les jardins du Haram. Là, elle s’étendait nonchalamment sur une pelouse verte, goûtait la fraîcheur de l’ombre des palmiers, et s’amusait au murmure bruyant des jets-d’eau dont ces beaux lieux sont remplis.

Un jour je l’apperçus dans cet endroit-là, couchée et sa tête appuyée sur un de ses bras. Jamais Ahiséa[2] ne fut plus belle ; je m’approchai d’elle en tremblant. Mes jambes fléchissaient, elles se dérobaient sous moi, un tremblement soudain s’empara de mes membres. J’allais ouvrir la bouche ; j’allais lui parler, je touchais à mon bonheur… La timidité m’empêcha de m’expliquer ; triste, accablé, je me retirais lorsque Zeni, qui s’était apperçue de mon embarras, m’appela ; sa voix m’attendrit, je vins vers elle tout déconcerté ; elle me demanda la cause de ma tristesse : je ne sus que lui répondre ; elle m’interrogea et me pressa si vivement, que je fus forcé de lui avouer que c’était elle seule qui la causait.

» Serait-il possible, s’écria-t-elle, que Zeni pût causer quelque chagrin à Zulphicara, à l’homme qu’elle estime le plus au monde. C’est pourtant vrai, continuai-je, en me jetant à ses genoux ; les rayons éclatans de tes yeux ont porté le feu brûlant sur l’horison de mon ame ; le malheureux Zulphicara, ton indigne esclave, l’opprobre de la nature même, eh bien ! ce Zulphicara, il t’aime, que dis-je, il t’adore ! Je n’ignore point que l’aveu de ma passion est l’arrêt de ma mort, mais pardonne au trouble où mes sens s’abandonnent : l’amour doit me servir d’excuse, lorsque c’est l’amour qui me fait tout oser ».

Je me tus, mes yeux étaient baissés, un feu dévorant circulait dans mes veines, la confusion était gravée sur mon visage, le front irrité du grand empereur de la terre m’aurait moins intimidé.

J’osai cependant lever la tête : qu’on peigne à l’imagination le plaisir que je ressentis dans ce moment, je vis Zeni, non point enflammée de colère, non point menaçante, mais tendre, mais émue et pleine d’un trouble qui ne présageait rien que d’heureux. Son sein agité repoussait sa veste, ses beaux yeux rougis par la bonté étaient baignés de larmes. J’allais me jeter dans ses bras, lorsqu’elle se releva avec l’agilité d’une biche et disparut.

Je restai interdit, abattu ; je voulus la suivre, je ne pus point, les Odalisques vinrent se promener auprès des palmiers, et m’obligèrent à cacher le trouble qui s’était emparé de mon cœur, mon bonheur ne dura qu’un moment.

Je revins chez moi, triste mais soulagé, et content d’avoir décelé un secret dont le poids m’était devenu insupportable. Je cherchai dès lors toutes les occasions de trouver Zeni seule. Mais par une fatalité singulière, Zesbet et les Odalisques semblaient conspirer contre moi ; à peine allais-je ouvrir la bouche qu’on venait m’interrompre ; et Zeni, comme si elle eût voulu me désespérer, s’échappait à l’instant.

Je devins sombre, rêveur et mélancolique. Enfin je dépérissais dans la langueur la plus affreuse, lorsque Zeni eut pitié de moi ; elle me procura les moyens de la voir, je saisis l’occasion avec une ardeur inexprimable, je me rendis au lieu qu’elle m’avait indiqué, j’y courus, j’y volai sur les ailes légères de l’amour. « Zulphicara, me dit-elle, vos chagrins m’ont touchée, Zeni ne veut point votre mort, son cœur n’est point insensible : mais quand je répondrais à votre passion, comment serait-il possible de cacher long-temps notre intelligence aux yeux pénétrans qui nous environnent ». Je rassurai Zeni, je bannis sa crainte, j’osai lui baiser la main, elle ne la retira point. Enhardi par cette faveur, sa bouche, son sein ne furent point à l’abri de mes téméraires entreprises. Je relevai son Caftan, je glissai furtivement une main brûlante sur sa ***** touffue. Je vis alors ses beaux yeux se fermer à la lumière, et son gosier se sécher par une respiration précipitée.

Dans ce moment je sentis mon *** grossir, bander, se roidir et devenir semblable au bâton dont se servait le prophète, lorsqu’il montait la jument Borac ; à peine eut-elle apperçu mon ***, qu’elle ne put s’empêcher de témoigner sa surprise : elle trouvait que la peinture que lui en avait fait Zesbet était bien au-dessous de la vérité ; elle ne pouvait se lasser d’en examiner la grosseur et le contour. Je me jetai sur elle, je guidai mon *** avec ma main, et je tâchais, par des efforts réitérés, de me frayer le chemin des plaisirs. Zeni se récriait et paraissait souffrir une douleur mortelle. » Arrête, me disait-elle, tu me déchires cher Zulphicara, le moyen de faire entrer quelque chose d’aussi gros dans un trou hélas si petit. Rassures-toi, soleil de mon ame, m’écriai-je, je passerai aussi aisément par ce petit trou, que la lune est passée par la manche du puissant Mahomet ».

Mayeur - L’Odalisque, 1796, 53

A ces mots, je fis de nouveaux efforts, j’implorai le secours du grand Alla, et malgré les douleurs que souffrait Zeni, par un dernier han, j’arrivai au comble des délices…… L’amour faisait passer dans mes veines un torrent de flamme, Zeni partageait mes plaisirs, tout concourait à mon bonheur. La volupté entraînait mes sens vers le même point avec rapidité, je puisais un sorbet délicieux sur les lèvres incarnates de Zeni, ses beaux bras me liaient autour d’elle, ses cuisses potelées, blanches comme le lait le plus pur, serraient les miennes avec une espèce de fureur amoureuse ; ses jambes se croisaient au-dessus de mon corps ; ses cheveux d’un noir d’ébène, tressés sans art, relevaient la blancheur de sa peau, et se trouvaient dans le désordre agréable où la résistance de Zeni les avait mis.

Cependant je m’apperçus qu’elle était évanouie, je craignis à l’instant quelque accident funeste, sa respiration entrecoupée dissipa ma crainte. Une douce atonie s’était emparée d’elle, je desirai, mais en vain, de partager un trépas aussi agréable ; je sentis alors qu’il manquait quelque chose aux délices de cette jouissance. » Sublime Mahomet, m’écriai-je, envoie du haut des cieux à ton fidèle serviteur ta colombe sacrée, fais qu’elle le jette dans une extase divine ; écoute la voix qui t’implore : sa faiblesse a besoin du secours de ta haute puissance ».

Vaines prières, exclamations inutiles. Mahomet fut sourd à ma demande, et je restai dans un abbatement, dans une affliction plus aisée à sentir qu’à décrire. Les plus beaux lauriers échappèrent à mes mains dans le moment même où j’allais les cueillir.

Honteux, désespéré, confus, je m’éloignai de Zeni, et j’abandonnai une victoire qui m’aurait comblé de bonheur : elle reprit ses sens, et me fit des reproches tendres qui, loin de me réfroidir, animaient de plus en plus le feu dévorant de mes desirs. Je ne sus que lui répondre, et je la quittai couvert de honte. En proie au désespoir, j’allai loin d’elle cacher les chagrins de mon cœur.

Parmi les Odalisques, il y en avait une nommée Fatime, dont la perspicacité m’avait alarmé plus d’une fois ; elle était fine, rusée, et s’était apperçue de la prédilection que je marquais pour Zeni : le flambeau de l’affreuse jalousie éclaira ses soupçons, et ses yeux achevèrent sans doute de la convaincre ; son amour propre était vivement blessé, puisque une autre dont elle croyait les charmes inférieurs aux siens lui était préférée : elle me guettait, m’épiait de près ; je ne pouvais faire un pas sans la rencontrer.

Si j’allais me promener dans les jardins pour la fuir, vain espoir, elle me suivait, et, semblable à mon ombre, ne me quittait plus : si je parlais à Zeni, l’inséparable Fatime était aux écoutes : enfin j’étais obligé de cacher mes sentimens et de déguiser le secret de mon cœur.

Un jour que livré à la confusion de mes tristes idées, je me promenais au bord des bassins et des cascades du Haram, je vis Fatime venir à moi. Je fis semblant de ne l’avoir pas apperçue, et je m’amusai à considérer les jets d’eau. Je croyais voir ceux que le St. Prophète fit jaillir du bout de ses doigts.

Elle s’approcha de moi sans affectation, et feignant de se promener, elle se trouva insensiblement à portée de me parler. Elle me demanda où était Zeni ; je lui répondis que je l’ignorais. » Il est étonnant, me dit-elle, que tu ne saches point où se trouve une personne à laquelle tu prends tant d’intérêt : tu te trompes, Fatime, lui répartis-je, toutes les Odalisque du Haram me sont aussi chères que Zeni. Je n’en crois rien, continua-t-elle ; il en est qui ne le cèdent à Zeni, ni en graces, ni en beauté, pour lesquelles cependant tu n’as point autant d’égards ; il est malheureux que le mérite de Zeni te ferme les yeux sur celui des autres ; tu fais tout pour Zeni, la seule Zeni t’occupe sans cesse, et dans tout le sérail tu ne vois que Zeni. Ne semble-t-il point en effet que le prophète ait voulu nous montrer en elle un rare assemblage de toutes les perfections. Crois-moi, Zulphicara, il en est qui la valent, il en est, te dis-je, dont la beauté est aussi parfaite, et le cœur… plus sensible. Je n’entends rien, lui répondis-je, à ton langage, et je… Non, non, dit-elle en m’interrompant, tu m’entends bien, et ne m’as que trop bien entendue (mais prends garde à ce que tu feras : crains un amour furieux, crains une amante jalouse, et redoute ma vengeance ».

A ces mots elle me quitta et me laissa dans la plus grande consternation.

Je fis part à Zeni de mes chagrins, elle les partagea : « C’en est fait, me dit-elle, renonçons, puisqu’il le faut, à la douce consolation de nous voir, et faisons cesser les soupçons de notre cruelle ennemie ». Elle allait continuer, Zesbet survint et rompit notre entretien ; je me retirai dans ma chambre, en proie aux idées les plus affligeantes : je croyais déjà le chef des eunuques instruit par Fatime ; je me jetai cependant sur mon lit, je voulus dormir, le sommeil fuyait mes paupières : je ressemblais à un infidèle condamné par le grand Alla aux supplices éternels.

Je souffrais d’horribles tourmens : des spectres hideux, des fantômes effroyables s’offraient à mon imagination échauffée ; la noirceur de mes chagrins obscurcissait ma raison ; le moindre bruit portait au fond de mon cœur glacé une atteinte mortelle : j’étais dans l’état le plus affreux. Mais… qu’entends-je, un bruit frappe mes oreilles : je me lève en sursaut ; je frémis, je tremble, je frissonne… Je n’entends plus rien, je m’habille à la hâte, je mets ma robe, et je vais, selon ma coûtume, dans les appartemens des Odalisques : je parcours les chambres d’un pas léger ; tout était tranquille : j’entre dans celle de Zeni ; je sentis en y entrant une émotion soudaine. Je prévoyais les malheurs qui me menaçaient.

La lune brillait de son plus bel éclat, un horrible silence régnait par-tout, la seule haleine des vents se faisait entendre, le calme profond jetait la terreur au fond de mon ame : je m’approche du lit de Zeni. Dieux ! que de beautés s’offrirent à mes regards ; elle avait rejeté ses couvertures à cause de la chaleur : son sein d’albâtre, ses beaux bras, ses cuisses arrondies, ses fesses de lis, tout était découvert ; un voile jaloux ne me dérobait point la vue de ses charmes. Tout conspirait au plaisir des yeux ; une volupté enchanteresse régnait autour de son lit : j’approchai mon visage du sien ; je sentis sa respiration douce et tranquille, son haleine était comme un zéphir léger qui portait le feu dévorant des desirs. Sa vue m’inspira l’oubli de mes malheurs : un présent aussi agréable cachait à mon esprit les douleurs de l’avenir ; mon visage par une attraction puissante s’approchait de celui de Zeni, ma bouche vouloit dérober un baiser à ses lèvres enfantines, je m’opposai au transport de mes sens. Mais, hélas ! que la raison est faible contre le sentiment ! ma bouche se trouva collée sur la sienne en un instant. Zeni fit un cri et se réveilla ; je la rassurai en me nommant : » Zulphicara, me dit-elle, on nous guette, on éclaire nos démarches, je crains pour toi plus encore que pour moi-même : fuis la malheureuse Zeni, un moment peut nous perdre tous deux ».

Loin d’écouter Zeni, la passion m’emportait : je baisais sa gorge, sa bouche, son *** avec des transports inexprimables, j’étais à la source du baiser ; un feu séditieux s’allumait dans mon ame, enfin mes sens ne reconnaissaient plus d’empire… J’entends du bruit, je tourne ma tête, je vois Fatime un flambeau à la main. La foudre tombant à mes pieds m’aurait moins anéanti. Zeni jeta un cri et s’enveloppa dans ses draps, évanouie. Pour moi je me trouvai dans l’état le plus horrible. Les yeux de Fatime étincelaient ; ils brillaient comme deux escarboucles et lançaient sur moi des regards où la jalousie, l’indignation et la fureur étaient peintes : je ne savais que dire, et j’étais comme un criminel proscrit par l’empereur, à qui les muets vont serrer le col avec le cordon funeste. Fatime rompit le silence : « Lâche scélérat, dit-elle, assouvis tes infames desirs avec l’indigne objet de ton amour ; mais en commettant le crime, crains le châtiment qui te menace ».

Mayeur - L’Odalisque, 1796, 57

Je me jetai aux genoux de Fatime ; elle ne répondit à mes supplications que par un sourire amer, et me laissa sans force dans cette chambre fatale. J’en sortis à l’instant, et malgré la faiblesse de mes jambes, j’eus encore assez de vigueur pour quitter un lieu qui m’avait été aussi défavorable.

Nuit affreuse, horrible nuit, tu ne fus pour moi que le supplice le plus barbare ! Tes ombres loin de porter dans mon cœur le calme et le repos, n’y portèrent que la rage et le désespoir.

J’ai passé quelque temps dans la triste situation d’une crainte continuelle, et j’attendais la mort à tous momens.

Il y a quinze jours que le Sultan fut frappé de la beauté de Zeni. Il la vit qui se promenait avec Zesbet dans un des petits jardins du sérail. Il était à sa fenêtre grillée : c’est-là où il se tient ordinairement pour voir tout ce qui se passe sans être vu. Il dit donc au chef des eunuques qu’au retour de sa prière il voulait qu’on lui amenât Zeni. Je reçus mes ordres sur-le-champ, et je fus obligé d’aller apprendre une nouvelle si funeste pour moi, si charmante pour Zesbet, et sur-tout pour Zeni[3]. Dès le moment même que j’eus déclaré la volonté du Sultan, on ne fut occupé que du soin de laver l’Odalisque, de la frotter du baume de la Mecque, des parfums les plus exquis, et de celui de la coëffer avec un des plus beaux mouchoirs du sérail, auquel on joignit avec beaucoup d’art quelques fleurs naturelles. Pendant ce temps, Zesbet lui répéta le plus qu’il lui fut possible toutes les leçons qu’elle lui avait données en particulier ; elle en fit une récapitulation générale que Zeni n’était pas en état d’entendre la joie de son bonheur causait en elle ces douces ivresses que donne l’approche d’un plaisir si prodigieusement attendu. Cette tendre langueur répandait un aimable coloris sur son visage ; elle augmentait sa beauté au point que quelque accoutumé que je fusse à la voir, je t’avoue que j’en fus ébloui. J’enviai le bonheur du Sultan, et j’éprouvai vivement la cruauté de l’état où la barbarie des hommes m’a réduit. Car, à la beauté, à la jeunesse, aux graces, à l’agrément, se joignait le degré d’embonpoint qu’on peut desirer pour la perfection de la jouissance.

Quand le grand Seigneur fut revenu de la Mosquée, on couvrit Zeni du grand voile, et le chef des eunuques vint la chercher.

Ce fut alors que l’ange funèbre de la jalousie s’empara de tous mes sens ; un torrent de feu circulait dans mes veines : une agitation vive faisait bouillonner mon sang. Cette noire passion portait au fond de mon ame les accès les plus violens de la fureur. Zeni les accrut encore par le détail qu’elle fit le lendemain à Zesbet, et que j’entendis d’une chambre voisine. Le voici :

« Le chef des eunuques me conduisit en observant le plus profond silence. Il me précédait, je le suivais (c’est Zeni qui parle) ; le Souverain des rois était assis dans l’angle d’un sopha superbe : pour moi j’étais tremblante et cependant pleine de desirs, de satisfaction et d’inquiétude. Sa présence redoubla tous ces sentimens. Aussitôt que je fus entrée dans la chambre, le chef des eunuques se retira, et le souverain maître me dit de m’approcher. Alors je me prosternai le visage contre terre, suivant l’instruction que tu m’en avais donnée. Je demeurai dans cette attitude jusqu’à ce qu’il m’eut dit de me relever ; il m’ordonna d’ôter mon voile : je le fis avec soin et je m’apperçus avec joie qu’il fut ébloui de ma beauté. Approche-toi, me dit-il, bel Ange ; je m’approchai donc en montant l’estrade du sopha : je vins me mettre à genoux presque entre ses jambes qu’il avait écartées. Le Sultan fit alors un mouvement en avant pour m’embrasser ; je m’y livrai, mais avec retenue. Il me fit ensuite quelques questions sur mon nom, mon pays, et le temps qu’il y avait que j’étais dans le sérail. Je satisfis à ce qu’il me demanda, mais en peu de mots.

» Pendant qu’il m’entretenait, il avait une main sur ma gorge et me prenait le col avec l’autre. Je voyais que ses yeux s’enflammaient de plus en plus. Je sentis que ma ceinture et les boutons de ma veste embarrassaient sa main. Je défis promptement l’un et l’autre ; alors il m’embrassa de nouveau et me mit la langue dans la bouche ; ce genre de baiser qui m’était absolument nouveau[4] me causa un plaisir si vif, si ravissant, que je me trouvai hors de moi-même. Ensuite le souverain monarque me montra le *** dont tu m’avais si souvent parlé ; je t’avoue que pour tant que j’en eusse été occupée, je n’aurais jamais pu me former une idée pareille à ce que je vis alors ; je le dévorai des yeux, ce fut mon premier mouvement ; mais je ressentis à l’instant une secrette inquiétude ; il me paraissait si formidable que je ne croyais pas qu’il pût jamais entrer.

» Le Sultan s’apperçut que j’avais quelque chose dans l’esprit, il me demanda avec douceur de quoi j’étais occupée ; je lui répondis en ces termes :

» Très-haut monarque, favori de Dieu, l’excès de tes bontés me met toute hors de moi : ce que je vois me ravit, me frappe et m’étonne ; je crains de ne pouvoir assez contribuer à tes plaisirs ; je crains de trop fatiguer ta Hautesse, et qu’elle ne se dégoûte de la malheureuse Zeni qui t’adore.

» Le Sultan sourit, et me dit : voyons comme tu t’en tireras ; alors il me renversa sur le sopha, je défis la ceinture de mon caleçon, et me plaçai comme tu me l’avais enseigné : mon divin maître se mit sur moi, m’embrassa, et me fit mille tendres caresses ; il me dit de prendre son ***, et de le placer. Je le touchai, sa grosseur me parut terrible, et sa roideur me fit trembler. Ce fut dans ce moment qu’il poussa de toutes ses forces et que je crus que j’allais être effondrée. Je pleurais, et malgré la douleur vive que je souffrais, je faisais tous mes efforts, mon espérance fut trompée ; à peine sa tête rubiconde put-elle entrer[5], pour lors il déchargea, et la démangeaison agréable que je ressentis me fit oublier ma douleur et me donna malgré moi-même un mouvement qui parut le satisfaire. Il me le témoigna par ces baisers dont la volupté enivre si bien tous les sens. Ensuite il se releva de dessus moi, et s’étendit sur le sopha pour se reposer. Je fus étonnée de voir si petit une chose dont la grosseur apparente m’avait si fort alarmée ; je m’approchai et je l’essuyai avec la délicatesse que tu m’as conseillée.

Mayeur - L’Odalisque, 1796, 67

Pendant que je remplissais ce devoir, il me dit avec des yeux pleins d’amour et de langueur : viens m’embrasser ma petite Zeni, mets-toi sur moi. Je lui obéis avec ardeur, et je l’embrassai de tout mon cœur : ses bontés me donnèrent de la hardiesse, et je fis de mes mains tout ce qu’il me faisait des siennes. Lorsque je crus m’appercevoir que le badinage et les agaceries lui faisaient moins de plaisir, je me retirai et fus me laver suivant tes instructions : je rajustai aussi bien que je le pus mes habits et ma coëffure, et je vins m’asseoir sur l’extrémité du sopha ; à peine y fus-je assise, que le monarque de la terre me dit : viens donc soleil de mes pensées, viens délices de mon ame, que je contemple à mon aise les beautés dont toute ta personne est remplie. Je vins auprès de lui, je lui témoignai l’excès de mon bonheur ; la crainte où j’étais de l’avoir blessé, et l’envie que j’avais d’être assez fortunée pour mériter ses faveurs magnifiques ; il me rassura sur mes inquiétudes avec un amour infini. Il me dit les choses du monde les plus tendres, et poussa la bonté jusqu’à me dire : si ton cœur est toujours d’aimant[6], je porterai toujours du fer avec moi, afin qu’il m’attire, et que j’aille à lui.

» Il m’ordonna ensuite d’aller lui chercher du sorbet ; je courus auprès de la fenêtre et je lui en apportai ; il me conseilla d’en prendre : je le fis avec grand plaisir, car tu n’ignores pas que la chaleur était grande. Je vins ensuite me placer auprès de la lumière de mes yeux : je le vis qui s’animait en me regardant. Je m’approchai de lui et le regardai à mon tour de toute la tendresse de mon cœur : il se jeta à mon col et ses baisers m’enflammèrent. Il s’apperçut de l’effet qu’ils produisaient en moi, et me prenant la gorge et le cul, les reins et le ***, avec un transport extraordinaire, il me dit : montre-moi tout ma Zeni, ne me laisse rien ignorer.

» Je me déshabillai avec ardeur ; il n’y eut aucun endroit de mon corps qu’il ne regardât, qu’il ne baisât, et dont il ne fit un éloge particulier. Je lui demandai la permission de voir et de toucher son *** sacré : il me l’accorda ; je le baisai mille fois, je l’examinai avec attention : enfin j’étais effrénée de desirs, et le Sultan était tout en feu. Il me témoigna son desir, et je me couchai pour le satisfaire. Il eut au commencement quelque peine à entrer ; mais j’avais tant d’envie de contenter le roi des rois, je me prêtai si juste en étudiant ses mouvemens, et je poussai si à propos, (quoiqu’en souffrant) qu’enfin je le fis entrer, au grand plaisir du souverain de mon cœur. Quand il déchargea, je t’avoue que cette douce rosée du ciel me ravit, m’enleva à moi-même, et que je demeurai pamée sur le sopha : je sortis quelques momens après de cette extase enchanteresse, sans m’être apperçue de la retraite du Sultan. Je le vis assis devant moi qui se reposait et me considérait avec attention. Les plaisirs que tu me causes, souverain de mon cœur, me font manquer à ce que je te dois, lui dis-je, en me prosternant à ses pieds ; il eut la bonté de me rassurer par un sourire. Pour lors j’eus les mêmes attentions de propreté et de devoir que celles que je t’ai contées.

» Après quelques momens de repos, il frappa deux coups à une des fenêtres grillées, et la musique commença : elle chanta l’amour, le bonheur de plaire au Sultan, et mille choses qui étant analogues à ma situation, me jetèrent dans une langueur et dans une rêverie douce qui me représentait sans cesse le bonheur dont je jouissais.

» Pendant que la musique se fit entendre, le monarque de la terre eut la bonté de me regarder plusieurs fois avec la plus tendre complaisance. Quand il eut fait finir la symphonie avec le même signal qui l’avait fait commencer, le roi des rois appela le chef des eunuques et lui dit, après m’avoir embrassé pour me dire adieu, qu’il voulait coucher avec moi cette même nuit. La joie de mon bonheur ne se peut exprimer, ma chère Zesbet, quand j’entendis prononcer ces douces paroles. Non, tu ne la peux concevoir. Dans le moment on me donna des esclaves et je fus traitée en sultane Asseki[7]. Mais ce qui m’a le plus touchée des honneurs que l’on m’a rendus, c’est l’humilité et le profond respect avec lesquels le terrible Kesleraga[8] qui m’a si souvent fait trembler, a dès lors paru devant moi : après la dernière prière, mon ange, mon dieu, mon roi vint se coucher ; il m’avait fait dire de me mettre au lit, il m’y trouva ; et les lumières dont la chambre des plaisirs était éclairée, me permirent de jouir du bonheur de le voir, et ce fut-là qu’entre deux draps j’éprouvai tous les plaisirs qu’on peut avoir dans la seule fois qu’il me mit son beau ***. Plaise au grand Alla que ma félicité soit durable, et que ma vie ne soit pas de plus longue durée que mon bonheur !

Mayeur - L’Odalisque, 1796, 74

» Voilà ce que j’ai entendu, et que Zesbet a appris avec un contentement qui a redoublé mon désespoir ».

Les démarches les plus simples sont examinées dans le sérail ; il ne m’aura pas été possible de cacher le cruel état de mon ame ; Zesbet aura peut-être craint qu’ayant eu part à l’éducation de Zeni, je ne partage aussi les récompenses d’un prince amoureux. Les autres Odalisques confiées à mes soins, piquées de la préférence que j’ai eue pour Zeni auront confirmé ses soupçons. La cruelle Fami aura tout révélé peut-être. Enfin il n’importe quel est l’auteur de ma disgrace. Il suffit qu’on m’ait accusé d’être susceptible d’amour. Le chef des eunuques m’a fait sur-le-champ sortir du sérail avec ordre de m’éloigner de Constantinople, et de retourner à Babilone : il a cru me faire grace, et me donner des marques de bonté en me laissant la vie ; mais je me trouverais cent fois plus heureux s’il eût fait son devoir et s’il avait fait couper la tête au malheureux Zulphicara.


FIN
  1. Espèce de viole.
  2. Femme de Mahomet.
  3. Ami lecteur, suspendez ici votre jugement, les femmes en Turquie ne se piquent pas de fidélité : vous en trouverez qui leur ressemblent.
  4. Ah ! ah ! Zeni, vous mentez Zulphicara vous avait assurément montré ce tour.
  5. Le secret de refaire un pucelage à neuf n’est point inconnu à Constantinople.
  6. Phrase orientale extrêmement tendre.
  7. Favorite.
  8. Chef des eunuques.