L’Odyssée/Traduction Séguier/14

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Traduction par Ulysse de Séguier.
Didot (p. 263-280).




CHANT XIV



ULYSSE CHEZ EUMÉE

Le preux, quittant Phorcys, prend le rude sentier
Indiqué par Minerve, à travers bois et roches,
Afin de consulter le pasteur sans reproches
Qui de tous ses valets sait le mieux son métier.

Il trouve ce bon pâtre assis au vestibule
D’une cour élevée, à la ronde paroi,
Enclos vaste, superbe, où la brise circule,
Qu’il bâtit pour ses porcs en l’absence du roi,
Tout seul, sans sa maîtresse et le père Laërte,
Avec d’épais moellons d’épine embroussaillés.
Au dehors strictement l’enceinte était couverte
D’une ligne de pieux dans le rouvre taillés.
Au dedans s’alignaient en belles symétries
Douze tects contigus ; chacun d’eux renfermait,
À la chute du jour, cinquante belles truies
Ayant mis bas ; l’ost mâle emmi les champs dormait,
Ost beaucoup moins nombreux : la horde prétendante
Le réduisait toujours en faisant embrocher
Les pourceaux les plus gras qu’envoyait le porcher.

Pourtant on en comptait encor trois cent soixante.
Autour des animaux veillaient, fauves ardents,
Quatre mâtins dressés par le chef des étables.
Celui-ci s’ajustait en souliers confortables
La peau rousse d’un bœuf ; trois de ses adjudants
Promenaient les troupeaux dans l’herbeux périmètre ;
Le quatrième en ville aux Prétendants hautains
Conduisait le verrat qu’il fallait leur remettre
Pour l’offrande sacrée et leurs pompeux festins.

Soudain les aboyeurs, apercevant Ulysse,
Sur lui fondent hurlant ; mais le héros s’assoit,
Et lâche son bâton, salutaire artifice,
Périlleux cependant pouvait être l’endroit,
Quand le pasteur, courant vers la meute champêtre,
Apparaît hors du seuil et laisse choir son cuir.
Il gourmande ses chiens, les oblige à s’enfuir,
Sous un vol de cailloux, puis il dit à son maître :
« Vieillard, subitement mes dogues ont failli
T’étrangler, et ma honte eût été grandissime.
Hélas ! d’assez de maux les dieux m’ont assailli.
Je me tue à pleurer un patron magnanime,
Et je nourris ses porcs que d’autres vont manger,
Durant que lui, peut-être, en proie à la famine,
Erre aux champs, dans les murs de tel peuple étranger,
Si, toutefois vivant, le soleil l’illumine.
Mais approche, vieillard, suis-moi dans mon réduit.
Une fois saturé de vin, de nourriture,
Tu diras d’où tu viens, quel malheur te poursuit. »

À ces mots, le porcher le guide à sa masure,
Le fait entrer, s’asseoir, répand des rameaux frais

Et sur eux d’une biche étend la peau velue,
Sa couche habituelle. Enchanté des apprêts,
En ces termes courtois Ulysse le salue :
« Mon hôte, puissent Zeus et l’Olympe serein,
Vu ton charmant accueil, exaucer tes suppliques ! »

Pasteur de porcs Eumée, alors tu lui répliques :
« Étranger, je ne puis mépriser un forain,
Fût-il plus gueux que toi ; les vagants, les égènes
Viennent de Jupiter ; le moindre don leur plaît,
Car donner faiblement est le lot du valet
Qui sous de jeunes chefs éprouve mille gênes.
Ah ! le sort constamment entrava le retour
De celui qui m’eût plaint, m’eût accordé par suite
Maison, lopin de terre, épouse faite au tour,
Présents d’un maître aimable au serf dont la conduite
Fit prospérer ses champs, avec l’appui des cieux,
Tout comme a prospéré ce coin où j’ai ma place.
Mon maître eût ainsi fait, vieillissant dans ces lieux ;
Mais il est mort. Que n’a péri plutôt la race
D’Hélène, qui brisa tant de genoux guerriers !
C’est qu’il courut aussi, pour la cause d’Atride,
Attaquer Ilion féconde en beaux coursiers. »

Cela dit, son chiton sanglé d’un doigt rapide,
Il marche vers le toit des minimes pourceaux,
En prend deux, les rapporte, à l’instant les immole,
Les flambe, les découpe, embroche leurs morceaux.
Avec les dards rougis, quand leur peau se rissole,
Prés d’Ulysse il les pose, enfarinant le tout.
Puis au fond d’un cissybe il mêle un vin suave,
S’assied face au héros, et, pour le mettre en goût :

« Passant, mange ces chairs dont vit la troupe esclave.
L’élite des cochons sustente les Rivaux,
Lesquels, sourds au remords, bravent toute vengeance.
Or, les dieux souverains n’aiment pas l’arrogance,
Mais bien la piété, les généreux travaux.
Tous les envahisseurs d’une rive étrangère,
À qui Zeus laissa prendre un sensible butin,
Leurs navires chargés, retournent à leur terre,
En craignant néanmoins quelques coups du Destin.
Mais ceux-ci sont fixés, un dieu vint les instruire
Du trépas de mon roi, puisqu’au lieu d’opérer
Une recherche honnête et de se retirer,
Il s’implantent chez nous, s’acharnant à détruire.
Chaque jour, chaque nuit que ramène Jupin,
Ils n’égorgent pas moins de deux ou trois victimes,
Et, buvant sans vergogne, ils épuisent le vin.
Mon prince jouissait de richesses opimes.
Aucun seigneur d’Ithaque ou du noir continent,
Que dis-je ? vingt héros, joignant leurs métairies,
N’égaleraient ces biens. Connais-les maintenant :
Douze troupeaux de bœufs, autant de bergeries,
Autant de toits à porcs, autant d’abris caprins,
Dont en Épire ont soin ses gens ou d’autres gardes.
Pour notre île, onze parcs de chèvres égrillardes
Au loin, sous des yeux sûrs, peuplent de verts terrains.
Chacun des chevriers aux amants de la reine
Conduit journellement son plus bel animal.
Quant à moi, protecteur des porcs de ce domaine,
L’envoi du plus obèse est mon tribut normal. »

Il s’est tu ; l’autre boit et mastique en vorace,
Sans causer : des intrus il médite la fin.

Lorsqu’il a soulagé complètement sa faim,
L’excellent serviteur lui tend sa propre tasse,
Pleine de vin ; le roi l’accepte épanoui
Et le flèche à l’instant de ces paroles promptes :
« Ami, quel est ce brave au bien-être inouï
Qui jadis t’acheta, comme tu le racontes,
Et pour l’honneur d’Atride a plus tard expiré ?
Réponds, je l’ai connu peut-être en mes voyages.
Jupiter et sa cour savent si je pourrai
T’en parler sciemment : j’accostai bien des plages. »

Le prince des porchers alors l’apostrophant :
« Ancien, nul chemineux, porteur de ses nouvelles,
Ne persuadera sa femme et son enfant.
Les vagabonds pressés d’emplir leurs escarcelles
Au vrai ne songent guère et mentent d’un beau front.
Sitôt qu’un pérégrin arrive dans Ithaque,
Il va chez ma maîtresse, il débite une craque.
Joyeuse, elle l’accueille et l’interroge à fond ;
Ensuite de gémir, d’humecter ses paupières,
En femme qui lamente un époux au tombeau.
Toi, vieux, tu redirais les fables coutumières,
Si quelqu’un te donnait et tunique et manteau.
Là les chiens, les vautours de sa peau misérable
Ont dépouillé ses os ; son âme l’a quitté ;
Ou les poissons marins l’auront déchiqueté,
Et son squelette gît sous un amas de sable.
C’est ainsi qu’il est mort, plongeant dans le chagrin
Ses amis, moi surtout : en quelque lieu que j’erre,
Je ne retrouverai de meilleur souverain,
Dusse-je revenir chez mon père et ma mère,
Au toit qui m’a vu naître, où leurs soins m’ont nourri.

Je pleure moins sur eux, quoique, en mon amertume,
J’aspire à les revoir dans leur séjour chéri ;
Mais d’Ulysse manquant le regret me consume.
Bien qu’il soit loin, forain, je n’ose presque pas
Le nommer, car toujours il fut mon appui tendre.
Mais quoi c’est mon doux frère, en dépit du trépas. »

Le patient monarque en ces mots de reprendre :
« Mon cher, puisqu’il te plaît de nier carrément,
Et qu’à le voir rentrer ton zèle ainsi renonce,
Je dirai, non en l’air, mais solennellement,
Qu’Ulysse apparaîtra ; pour loyer de l’annonce,
Dès que tu le sauras revenu d’outre-mer,
D’un chiton, d’un manteau pare mon indigence.
Je n’en veux pas avant ce jour, malgré l’urgence ;
Car je hais à l’égal des portes de l’enfer
Celui que pauvreté pousse au mentir inique.
J’atteste le Très-Haut, ce régal xénien,
Et le foyer d’Ulysse, à cette heure le mien,
Que tout s’accomplira comme ici je l’indique.
Ulysse va toucher cette année à Phorcys,
Vers la fin de ce mois ou le début de l’autre ;
De là, gagnant la ville, il châtiera tout peautre,
Insulteur de sa femme et de son noble fils. »

Le serviteur Eumée incontinent s’exclame :
« Vieillard, je n’aurai pas d’annonce à te payer,
Car Ulysse chez lui ne peut plus relayer.
Bois tranquille, parlons d’autre chose, et n’enflamme
Mes souvenirs ; mon sein d’angoisse est palpitant,
Lorsqu’il est question de mon glorieux maître.
Trêve aux serments ; pourtant puisse-t-il reparaître,

Comme je le désire et vont le souhaitant
Pénélope, Laërte, et le beau Télémaque !
Maintenant, sans cesser, je plains ce jouvenceau,
Fruit d’Ulysse ; c’était un divin arbrisseau.
J’avais cru qu’il serait semblable au roi d’Ithaque
Autant pour la beauté que pour les vrais talents ;
Et voilà qu’un des dieux ou quelque triste hère
Trouble son esprit droit : il s’enquiert de son père
Dans la sainte Pylos, et les mauvais Galants
Cherchent à l’empiéger, pour que du grand Arcèse
Le sang ithacéen s’achève sans éclat.
Mais laissons cet enfant, qu’il tombe, ou vive à l’aise,
Sauvé par Kronion d’un funèbre attentat.
Raconte-moi plutôt tes misères, bonhomme,
Et très sincèrement déroule leurs tableaux.
Qui donc es-tu ? Quels sont tes parents, ton royaume ?
Quelle nef t’a porté ? Comment les matelots
T’ont-ils mis dans Ithaque, et qui sont-ils eux-mêmes ?
Car je ne pense pas qu’à pied tu sois venu. »

Aussitôt le guerrier fertile en stratagèmes :
 « Je vais sur tous les points te répondre à cœur nu.
Si nous avions ensemble et des mets sans relâche
Et du vin doucereux en ce calme buron,
Pour nous bien régaler, d’autres faisant ta tâche,
Il faudrait à ma langue une année environ
Afin de te donner la liste un peu complète
Des maux que j’endurai par le vouloir des Dieux.
J’ai l’orgueil d’être issu, dans la superbe Crète,
D’un mortel opulent ; mais son toit spacieux
Nourrissait d’autres fils, provenance vivace
D’un hymen régulier. Moi, je sortais d’un flanc

Esclave ; toutefois chez Castor, né d’Hylace,
Mon parfait engendreur, j’obtins leur même rang.
Les Crétois comme un dieu révéraient Hylacide
Pour son bonheur, son or, ses enfants valeureux.
Mais au manoir d’Hadès le Destin homicide
Bientôt le dépêcha ; sa race en lots nombreux,
D’après les lois du sort, divisa l’héritage.
Moi, je fus mal loti, je n’eus qu’un sol étroit.
Cependant j’épousai, grâces à mon courage,
Fille de qualité, n’étant ni maladroit
Ni couard. Aujourd’hui le dénuement me glace ;
Mais au chaume tu peux juger de la moisson,
Et certes j’ai souffert de plus d’une façon.
De Minerve et de Mars je tenais donc l’audace
Et l’intrépidité : pour perdre un ennemi,
Lorsque j’allais placer mes preux en embuscade,
Nulle mort n’effrayait mon thorax affermi ;
Mais, toujours en avant, d’une bonne estocade
Je frappais le guerrier moins agile que moi.
Tel j’étais en campagne, hostile à la culture,
Aux ménages comblés d’enfants autour de soi.
J’adorais les vaisseaux d’imposante structure,
Les guerres, les carquois, les javelots brillants,
Et tous les trépignis, effroi des autres hommes.
Un dieu m’avait tourné vers ces plaisirs vaillants,
Car nos goûts sont divers, à nous tant que nous sommes.
Bien avant que la Grèce assiégeât Ilion,
Par neuf fois je lançai des troupes, des galères
Sur maints bords étrangers ; j’avais part de lion.
Je choisissais d’abord, puis de nouveaux salaires
Le sort m’enrichissait. Ma maison s’agrandit,
Et, puissant, je fus cher à la foule crétoise.

Mais quand l’altier Jupin décréta cette noise
Qui de tant de héros les jarrets détendit,
Je dus mener à Troie, avec Idoménée,
Les nefs de mon pays : des refus décevants
Auraient dans le public terni ma renommée.
Là-bas, nous fils des Grecs, nous luttâmes neuf ans ;
Le dixième, au crouler du rempart Priamide,
On s’embarqua ; mais vite un dieu nous désunit.
La Providence enfin pour moi devint rigide,
Car un mois seulement j’occupai mon doux nid,
Prés de ma chaste épouse et de mes fils ; ensuite
Je voulus vers l’Égypte aller, dans mes humeurs,
Avec de beaux voiliers, une marine instruite.
J’artillai neuf transports, bientôt pleins de rameurs.

« Mes gentils compagnons furent six jours en fête.
Moi, je leur fournissais des victimes en tas
Pour le saint sacrifice et leurs propres repas.
Au septième matin, loin de la vaste Crète
Nous filâmes, poussés comme dans un courant
Par le souffle moelleux du propice Borée.
Nulle avarie aux nefs, point d’estomac souffrant ;
Brise et nautes guidaient notre marche assurée.
Cinq jours après, brilla le Fleuve égyptien ;
Dans son lit radieux j’établis mes ancrages.
Puis, ayant invité chacun des équipages
À rester à son bord en sévère gardien,
Au loin je déployai quelques gens de nos prames.
Ceux-là, cœurs forcenés, cédant à leurs penchants,
Ravagèrent soudain les magnifiques champs,
Et, leurs colons tués, emmenèrent les femmes,
Plus les enfants. Un cri parvint à la cité.

Les urbains prévenus surgirent dès l’aurore ;
La plaine en un clin d’œil s’emplit d’airain sonore,
De piétons, de chevaux. Zeus au foudre indompté
Jeta parmi les miens la Fuite avilissante ;
Nul n’osa résister, la mort pleuvait partout.
Un grand nombre tomba sous l’épée incessante,
Et le cachot retint ce qui resta debout.
Mais Zeus lui-même en moi glissa cette pensée
(Oh ! que n’ai-je plutôt en Égypte péri,
Puisque ma vie encor devait être oppressée ! ) :
Je dépouillai mon front de mon casque aguerri,
Mon dos du bouclier, ma main d’un dard fallace,
Et, me précipitant vers les coursiers du roi,
J’embrassai ses genoux ; il s’émut, me fit grâce,
Au palais sur son char m’emporta plein d’émoi.
Ses gardes à l’envi m’effleuraient de leurs lances,
Désireux de m’occire en leur déchaînement ;
Mais il les écartait, par peur d’un châtiment
De Zeus le xénien, contraire aux violences.
Je restai près de lui sept ans, et glorieux
De mes trésors, car tous m’en donnaient à poignée.
Déjà c’était le tour de la huitième année,
Quand survint un Phénice, un être astucieux,
Auteur de mille maux parmi la race humaine.
Fourbe, il sut m’entraîner aux bords Phéniciens
Où se trouvait sa case, ainsi que son domaine.
Je passai tout un an au centre de ses biens.
Lorsque des jours, des mois s’épuisa la série,
Et que, l’an révolu, revinrent les saisons,
En traître il m’enrôla pour mener en Lybie,
Sous son autorité, de vaines cargaisons ;
Mais il voulait m’y vendre à prix considérable.

Malgré mes forts soupçons, je le suivis en mer.
Notre vaisseau, régi par un nord favorable,
Longeait la Crète : or Jove allait nous être amer.

« La Crète dépassée, alors qu’aucune côte
N’apparut, qu’on ne vit que l’abîme et les cieux,
Kronide enveloppa le navire anxieux
D’une lourde nuée, et le jour nous fit faute.
Mais Zeus tonne et sur nous lance un brûlant carreau…
La nef tournoie, au choc de sa foudre fumante,
Et de soufre s’empreint ; nos gens roulent dans l’eau.
Ainsi que des pétrels, leur essaim se lamente
Autour du bateau noir ; l’onde les engloutit.
Le même Zeus, plaignant mon âme torturée,
Colloque de la barque à la proue azurée
Le long mât dans mes mains, en guise de répit.
Je m’y tiens cramponné, jouet des vents despotes.
Neuf jours ainsi je vogue, et, le dixième soir,
Une vague me porte au pays des Thesprotes.
L’alme Phidon, leur roi, daigna me recevoir
Noblement ; car d’abord son héritier splendide,
Me rencontrant perclus de fatigue et de froid,
Par le bras m’avait pris et guidé sous son toit,
Où j’eus, pour me vêtir, et chiton et chlamyde.
Là j’entendis parler de ton maître, et Phidon
Me dit qu’il l’hébergeait pour sa rentrée en Grèce.
Il me montra d’un bloc l’étonnante richesse
Qu’Ulysse accumulait, en or, bronze et fanton.
Dix générations feraient leur maison bonne
Avec ce fier dépôt à ton roi dévolu.
Il ajouta qu’Ulysse espérait dans Dodone
L’oracle jovien du Rouvre chevelu,

Pour voir s’il rentrerait dans l’ubéreuse Ithaque,
Ouvertement ou non, après tant de chemin.
Ensuite il me jura, la sainte coupe en main,
Qu’il tenait disposés et rameurs et caraque,
Afin de le conduire à son pays natal.
Mais vite il m’embarqua sur une nef Thesprote
Cinglant vers Dulichie au terroir fromental.
Par son ordre on devait me remettre comme hôte
Au prince Acaste : hélas ! l’équipage pervers
Complota tout à coup d’augmenter ma détresse,
À peine eut-on quitté la terre enchanteresse,
Éclata son dessein de me vouer aux fers.
On m’enlève à l’instant mou manteau, ma tunique ;
En échange on me baille une chiffe, un haillon :
Tu vois de tes regards ce vêtement cynique.
Dans Ithaque, à la nuit, nous mit notre sillon.
Alors on me lia d’une corde sauvage
Aux madriers du bord ; puis tous ces venimeux
Descendirent souper en un coin du rivage.
Les Célestes pourtant détachèrent mes nœuds
Sans peine ; d’un lambeau composant ma coiffure,
Je coulai du timon, étendis sur les eaux
Ma poitrine, nageai des deux mains en mesure,
Et bientôt je fus loin de mes lâches bourreaux.
J’abordai près d’un bois dont verdoyaient les branches ;
J’y demeurai tapi. Les Thesprotes fiévreux
Fouillaient partout ; mais las de faire buisson creux,
De m’appeler en vain, ils gagnèrent leurs planches,
Pour ne plus revenir. Puisque les dieux constants
À leurs yeux m’ont soustrait, qu’ils m’ouvrent la cabane
D’un mortel sérieux, je dois vivre longtemps. »


Bon serviteur Eumée, alors ton noble organe :
« Ah ! pauvre pérégrin, tu m’as bouleversé
En narrant bout à bout tes courses, tes souffrances.
Pourtant je ne crois rien de ce que tu m’avances
Au sujet de mon roi. Comment, ainsi cassé,
Mens-tu si fortement ? Va, du retour d’Ulysse
Je sais bien que penser : le ciel ne l’aimait pas ;
Sinon il l’eût frappé dans la troyenne lice,
Ou dans des bras amis, au sortir des combats.
Les Grecs auraient d’accord taillé son marbre pie,
Et toujours sur son fils sa gloire eût rayonné.
Mais sans lustre à présent le détient la Harpye.
Moi, je garde mes porcs, fuyant en obstiné
La ville, où seulement l’illustre Pénélope
Peut me faire accourir, quand passe un messager.
Tous s’asseyent, scrutant le fait qu’il développe,
Autant ceux que l’absent a le don d’affliger
Que ceux qui, goguenards, le ruinent sans trêve.
Ores je ne demande et n’écoute plus rien,
Depuis les faux récits d’un homme Étolien
Qui, banni pour un meurtre, errant de grève en grève,
S’échoua sur mon seuil : dûment je l’abritai.
Il contait l’avoir vu chez Idomène, en Crète,
Radoubant ses vaisseaux brisés par la tempête,
Et même l’annonçait pour l’automne ou l’été,
Porteur de biens nombreux, suivi de maint fidèle.
Toi donc, triste vieillard que m’amène le Sort,
Ne crois pas me complaire en touchant ce ressort.
Ce n’est pas ce qui fait mon amitié, mon zèle ;
C’est Zeus hospitalier, et ma compassion. »

Immédiatement l’ingénieux Ulysse :

« Certe, indéracinable est ta suspicion,
Puisque même un serment sur ton écorce glisse.
Eh bien ! faisons un pacte, et prenons pour témoins
Du monde ambroisien les déités majeures :
Si ton maître tantôt rentre dans ses demeures,
Je serai, bien vêtu, ramené par tes soins
Jusqu’à Dulichium dont la rive me tente.
Mais s’il ne revient pas, ainsi que je le dis,
Tu me feras jeter du haut de cette pente,
Pour rendre circonspects les vagabonds hardis. »

En retour le porcher à l’âme olympienne :
« Forain, je m’acquerrais, maintenant et toujours,
Un beau renom de sage aux terrestres séjours,
Si, t’offrant mon réduit, ma table xénienne,
Je répandais ton sang, consommais ton trépas.
J’oserais bien ensuite implorer Zeus Kronide !
Mais nous allons souper : mon personnel valide
Va rentrer au buron, dresser un fin repas. »

Ainsi s’entretenaient ces causeurs respectables.
Cependant les pasteurs, les porcs sont revenus ;
On mène leurs troupeaux se coucher aux étables,
Et chaque tect bruit des grognements connus.

Alors le saint porcher, dans ses manières franches :
« Prenez le meilleur porc ; qu’à ce bon pérégrin
Je l’immole, et qu’il chasse aussi notre chagrin,
À nous si tourmentés pour ce peuple aux dents blanches,
Tandis que nos sueurs engraissent des croquants. »

Il dit, et fend du bois de sa hache animée ;

Les pâtres, s’emparant d’un sujet de cinq ans,
Entraînent l’animal auprès de l’âtre. Eumée
Au ciel pense avant tout, son cœur étant pieux.
Donc il jette au brasier la dépouille frontale
Du porc aux blanches dents, en suppliant les Dieux
De ramener Ulysse à sa terre natale.
Puis d’une bûche expresse il frappe le pourcel,
Que la vie abandonne ; on l’éventre, on le grille,
On va le dépeçant. Le porcher sur l’autel
Place les quartiers crus, de graisse les habille,
Et brûle les boyaux, tous de farine enduits.
Ses gens tranchent le reste, en chargent mainte broche,
Font rôtir ces morceaux, les retirent bien cuits.
Et de les apporter. Eumée enfin s’approche
Pour faire, en patron juste, un partage opportun.
Il divise en sept parts la commune pâture,
Et, priant, en donne une aux Nymphes, à Mercure,
Fils de Maïa, puis sert les autres à chacun.
Ulysse, pour son compte, a l’échine estimée
De la bête aux blancs crocs ; cela flatte son cœur.
Aussi dit-il, joyeux, à son brave pasteur :
« Puisse Zeus te chérir comme je t’aime, Eumée,
Puisque, tel que je suis, tu me traites si bien ! »

Le vénérable Eumée aussitôt de répondre :
« Mange, ami souffreteux, réjouis-toi du bien
Qui t’échoit. Jupiter nous hausse ou nous effondre,
Selon sa volonté, car il est tout-puissant. »

Il dit, aux Immortels consacre les prémices,
Leur offre le vin pur et passe un des calices
Au belliqueux monarque à table se plaçant.

Le pain est réparti par Mésaule, homme alerte
Qu’en l’absence du prince, avec ses seuls moyens,
Sans l’aide de la reine et du vieillard Laërte,
Eumée avait acquis de marchands Taphiens.
Vers les mets préparés toutes les mains s’étendent ;
Quand on a satisfait la soif et l’appétit,
Mésaule ôte le pain, et les pâtres se rendent,
Entièrement repus, chacun vers son châlit.

Survient une nuit froide et sombre : à flots s’échappe
L’eau du ciel ; le zéphyr souffle tempétueux.
Le roi dit, pour sonder son hôte affectueux
Et voir s’il daignera l’abriter de sa cape,
Ou priera l’un des siens de se montrer galant :
« Écoutez donc, Eumée, et vous, ses camarades !
Je me glorifierai, car le vin affolant
M’y pousse, lui qui fait chanter les plus maussades,
Et les incite à rire, à prestement danser,
À tenir des propos qu’il eût mieux valu taire.
Mais ma bouche est ouverte, il me faut commencer.
Ah ! que ne suis-je encor le jeune militaire
Allant en embuscade au siège d’Ilion !
Ulysse et Ménélas marchaient à notre tête ;
J’étais le chef troisième, à leur noble requête.
Arrivés prés la ville et son haut bastion,
Nous restâmes d’aguet blottis sous nos armures,
Au milieu des taillis, des joncs marécageux.
L’ombre vint, noire, affreuse, avec d’âpres murmures ;
En givre se changeaient mille flocons neigeux.
Autour des boucliers s’amoncelait la glace.
Tous les autres, portant chlamydes et chitons,
Paisiblement dormaient, leurs rondaches en place.

Moi, j’avais sottement laissé dans nos cantons
Mon manteau, sans prévoir ce nocturne supplice.
Écu, riche plastron me couvraient simplement.
Mais au tiers de la nuit, les astres s’abîmant,
J’adressai la parole à mon voisin Ulysse,
En le piquant du coude ; il m’ouït empressé :
« Industrieux Ulysse, ardent fils de Laërte,
Tantôt je vais mourir, le froid cause ma perte.
Je n’ai pas de chlamyde ; un dieu faux m’a lancé
Avec mon chiton seul. C’en est fait, je trépasse ! »
Je me tus, et voici la ruse du héros
Aussi leste au conseil qu’à l’attaque dispos.
Vite il me répondit ces deux mots à voix basse :
« Tais-toi, de peur qu’un Grec n’entende clairement. »
Ensuite, se penchant, il forgea ce mensonge :
« Amis, je viens d’avoir un très céleste songe.
Nous sommes loin des nefs ; qu’un de nous promptement
Aille dire au suprême Agamemnon Atride
D’envoyer des vaisseaux un renfort déluré. »
Il dit, et tout d’un coup Thoas Andrémonide,
Se levant, déposa son manteau purpuré
Pour courir à la flotte ; en sa relique auguste,
Ravi, je m’enfonçai… puis parut l’Aube en feu.
Si j’étais maintenant ainsi jeune et robuste,
De sa mante un pasteur me couvrirait sous peu,
Par tendresse et respect pour un citoyen brave ;
Mais, hélas ! un drilleux suscite le dégoût. »

Pasteur de porcs Eumée, alors ta bouche grave :
« Ô vieillard, ton récit est convenable en tout ;
Tu n’as pas prononcé de parole inutile.
Donc tu ne manqueras ni d’un accoutrement

Ni des soins que mérite un suppliant débile.
Au jour tu reprendras ton vieil habillement,
Car nous ne possédons tunique ni pelisse
De rechange ; l’on n’a qu’un habit par valet.
Mais lorsque reviendra le fils chéri d’Ulysse,
Il saura te pourvoir d’un vêtement complet
Et te rendre au pays que nommeront tes lèvres. »

Cela dit, il se dresse, il met près du foyer
Un lit couvert de peaux de brebis et de chèvres.
Le roi s’y couche ; Eumée a soin de déployer
Sur lui l’épais manteau qu’il revêt d’habitude,
Chaque fois qu’au dehors règne un temps rigoureux.
Le prince dort ainsi ; la jeune servitude
À ses côtés s’allonge. Or, son chef vigoureux
Ne veut pas rester là, dormir loin de ses bêtes ;
Il sort, et va s’armer. Ulysse voit content
La spontanéité de ces mesures nettes.
Eumée à son flanc dur ceint un glaive éclatant,
S’affuble d’un surtout solide, impénétrable,
D’une chèvre de poids saisit l’immense peau,
Et prend sa pique, aux chiens, aux hommes redoutable.
Puis il court reposer près du soyeux troupeau
Qui dort, narguant Borée, à l’abri d’un coupeau.