L’Offensive de l’Asie

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L’offensive de l’Asie
René Pinon

Revue des Deux Mondes tome 56, 1920


L’Offensive de l’Asie

I


En l’an 1240, les armées de Batou, Khan des Mongols, petit-fils du Tchinguiz-Khan, firent la conquête de la Russie. Durant trois siècles, à l’époque où les grandes nations de l’Europe occidentale prenaient conscience de leur personnalité et organisaient leur gouvernement, les peuples russes demeurèrent courbés sous une domination asiatique ; ils ne furent qu’une petite province de l’immense empire qui s’étendait depuis l’océan Pacifique jusqu’à la Baltique et à la Mer Noire. Sous les bannières à queue de cheval des « hordes » disciplinées et manœuvrières qui subjuguèrent la Russie, tous les représentants de la grande famille turco-mongole, tous les enfants des steppes de l’Asie centrale et septentrionale répondaient à l’appel et marchaient en bataille. Dans les plaines de la Caspienne, du Volga et du Don, ils retrouvèrent d’autres tribus turques, établies là depuis longtemps, et des peuplades finnoises dont les ancêtres semblent avoir formé le fond de la population avant l’arrivée des Slaves. La domination mongole ne parut pas tout à fait étrangère à ces petits États semi-asiatiques. Elle fut plus dure aux principautés russes. Elle eut surtout des conséquences sociales, dépossédant, les princes et les seigneurs, détruisant la classe supérieure. On voyait, écrit un chroniqueur, « des femmes de boïars qui jamais n’avaient connu le travail, qui naguère étaient couvertes de riches vêtements, parées de colliers d’or et de bijoux, entourées d’esclaves, réduites maintenant à être les esclaves des barbares et de leurs femmes, tournant la meule du moulin et apprêtant leur grossière nourriture. » La brillante civilisation slavo-byzantine, dont le centre de rayonnement était à Kiew, fut anéantie ; les villes se dépeuplèrent, car les Tatars vivaient sous des tentes de poil ou dans des villages de bois. Ainsi l’effort heureux des premiers siècles de l’histoire russe fut détruit par une nouvelle poussée barbare, par une offensive de l’Asie.

Avec le temps, l’Empire fondé en Russie par les épigones du Tchinguiz-Khan, restauré par les lieutenants de Timour, alla s’affaiblissant et se disloquant, moins sous les coups des princes chrétiens slaves que par l’incapacité des peuples turco-mongols à dépasser un certain stade de civilisation. Les petits despotes russes, qui baisaient l’étrier d’or du Khan des Tatars, étaient en fait à peu près indépendants dans leur fief et finirent par s’émanciper complètement. « Les princes de Moscou, écrit l’historien Karamzine, prirent l’humble titre de serviteurs des Khans, et c’est par-là qu’ils devinrent de puissants monarques. » « Les premiers tsars de Moscovie furent les descendants politiques non des princes russes, mais des Khans tatars ; » Alfred Rambaud, qui cite ce jugement de Wallace, ajoute : « Les principautés russes auraient sans doute fini par se fondre dans une même domination, mais l’unité russe se serait faite, comme l’unité française, sans détruire entièrement les autonomies locales, les privilèges des villes et les droits des sujets : c’est l’écrasement sous la domination mongole qui a étouffé tout germe de liberté politique. » Il suffit de comparer les conceptions russes de la monarchie et du gouvernement avec celles des autres peuples slaves plus occidentaux, plus européens, pour mesurer toute l’épaisseur de limon asiatique que les débordements périodiques du lointain Orient ont déposé sur le sol russe.

Depuis l’élimination progressive des dominations mongoles jusqu’à Pierre le Grand, la Russie garde son caractère et son décor asiatiques. Despotisme sans frein, tragédies de famille, atroces cruautés, réclusion des femmes dans le terem, longues robes de soie et de fourrure, barbes et bonnets, tout cela c’est l’Asie et c’est aussi Byzance ; mais Byzance elle-même était plus asiatique qu’hellénique, si bien que la Russie est en quelque sorte au confluent d’un doublé courant de corruption et de barbarie asiatique dont l’un vient du Bosphore et l’autre de la Mongolie et du Turkestan. Toute la vie de Pierre le Grand est une lutte contre l’asiatisme, mais avec des armes et une conception du gouvernement elles-mêmes empruntées à l’Asie. Le plus autocrate des princes contraint ses sujets d’adopter les outils et les modes de la civilisation occidentale, mais l’européanisation de la Russie est tout extérieure ; elle ne touche qu’aux apparences du gouvernement ; elle ne change que le décor de la vie sociale. Pierre le Grand a pu faire sauter les bonnets à la tartare, couper les barbes et souvent les têtes, donner à sa cour, à sa capitale nouvelle, à son aristocratie, à ses fonctionnaires même, un aspect européen, il n’en a pas modifié le caractère original et foncier. Dans sa chasse à l’asiatisme, il a rencontré des résistances obstinées et comme son fils, le tsarévitch Alexis, incarnait un retour offensif de l’ennemi, il ordonna son supplice ; mais malgré toute sa géniale intelligence et son énergie sauvage, il n’a pu faire pénétrer ni dans l’âme de son peuple, ni même dans son propre cerveau, ce qui donnait à l’Europe, de Louis XIV et de Louis XV tant de siècles d’avance sur la barbarie moscovite, c’est-à-dire l’idée latine, catholique et française de la valeur de l’individu, du devoir des princes à l’égard de leurs peuples, de la sujétion de tous à la règle morale et divine : Europe signifie loi, Asie veut dire arbitraire.

Après Pierre le Grand, les Allemands se jettent sur la Russie pour l’exploiter ; la cour d’Anna Ivanowna est un mélange de barbarie orientale et de mauvais goût germanique. Les tsars ou tsarines du XVIIIe et du XIXe siècle continuent, avec plus d’énergie brutale que de méthode, l’effort d’européanisation commencé par Pierre le Grand ; l’écorce du grand arbre russe prend des teintes exotiques, mais le cœur du bois n’est pas pénétré et garde sa rigidité ; la même sève orientale y circule parce que les racines plongent dans le même sol. Les institutions occidentales que les tsars tentent d’acclimater s’étiolent ou se faussent. Pour faire cesser le contraste pernicieux d’une classe supérieure qui s’est adaptée à la civilisation européenne et d’un peuple resté à demi asiatique, certains tsars ont trouvé commode d’implanter chez eux la bureaucratie et le caporalisme à la prussienne ; cette combinaison, favorisée par les barons baltes, les aventuriers et les commerçants allemands, mit au service de l’autocratie des instruments plus perfectionnés et plia les peuples sous une discipline policière et militaire plus tracassière et plus insupportable. Cette conception asiatique et prussienne s’épanouit notamment sous Nicolas Ier. Les influences françaises ou anglaises, trop lointaines et toujours suspectes d’esprit libéral et de tendances révolutionnaires, ne parvinrent que rarement à balancer les affinités de la Russie officielle avec le germanisme. Jusqu’à la fin les rois de Prusse furent, contre la nation russe, les soutiens d’un despotisme qui servait leurs desseins. Il suffit pour s’en convaincre de lire la correspondance secrète de Guillaume II et de Nicolas II.

Ainsi survécut jusqu’à nous, sous un vernis européen, l’asiatisme russe. Jamais le régime autocratique ne fut plus asiatique que sous le dernier tsar : monarchie tombée en quenouille, à la fois faible et brutale, livrée à des camarillas de courtisans obtus, d’intrigants, de traîtres et de sorciers. « Grattez le Russe, vous trouverez le moujik, » a-t-on dit ; mais grattez le moujik et vous trouverez le Tatar, le Turc, l’Asiatique. Si l’on étudie ce phénomène politique et social extraordinaire que l’on appelle le bolchévisme, on y découvre d’abord des éléments spécifiquement russes qui ont dû paraître aux paysans moscovites moins étranges et insolites que nous ne l’imaginons ; les théories socialistes importées d’Europe sont un trompe-l’œil, les réalités sont russes et asiatiques : le communisme agraire, le despotisme sans frein ni limite, l’espionnage policier, le mépris de la vie humaine, l’atrocité des supplices, tout cela vient du fond lointain de l’histoire de la Russie.

Le bolchévisme, dans ses procédés de gouvernement, continue le tsarisme en l’aggravant. La violente secousse de la guerre, les révolutions, la dictature, ont effrité la façade occidentale dont l’effort patient des tsars avait masqué la physionomie vraie de la Russie ; les classes cultivées anéanties ou ruinées, le vieux fond tartare reparaît : ainsi, sur les plages de l’Océan, les grandes tempêtes brisent les digues, remuent le fond des eaux et ramènent au jour des épaves oubliées. Le bolchévisme s’est épanoui surtout en Moscovie, où le sang tartare et finnois domine ; chez les peuples qui ont dépassé depuis longtemps le stade du communisme agraire, il ne saurait plus s’acclimater. Le bolchévisme russe ne dure qu’en devenant de plus en plus asiatique ; c’est en Asie qu’il va chercher des recrues pour ses armées et sa police. Depuis longtemps déjà les plus solides bataillons de l’armée « rouge » sont composés de Chinois, de musulmans de Russie et du Caucase, de Tatars et de Turcs du Turkestan. Les chefs du bolchévisme savent qu’ils n’ont rien à attendre des peuples européens qui entourent la Russie moscovite ; Finlande, Esthonie, Lettonie, Lithuanie, Pologne, Ukraine même, résistent et résisteront de plus en plus à leur domination. Mais entre le communisme soviétique et l’Asie centrale, on constate des harmonies préétablies. On a pu dire ici-même avec exactitude que la première des républiques bolchévistes a été créée au milieu du XIXe siècle par les Khoungouses de la Mandchourie [1]. Nulle part plus qu’en Chine l’individu n’est sacrifié à la collectivité : despotisme et communisme, c’est l’histoire de la Chine. Pour sauver le pouvoir des « commissaires du peuple » d’une faillite ignominieuse, c’est en Asie qu’il faut aller chercher des forces et des ressources nouvelles ; on y prêchera un bolchévisme spécial, nationaliste et militaire, qui promet à ses adeptes la fin des suprématies européennes et qui, aux volontaires qui viendront s’enrôler sous ses drapeaux rouges, montre de loin l’Europe « capitaliste » à ravager. Ainsi les bolcheviks ramènent la Russie moscovite vers l’une de ses origines, l’Asie ; ils espèrent, comme l’Antée de la fable, rajeunir leurs forces au contact de la terre-mère. Lénine, dans un discours aux communistes musulmans (fin décembre 1919), annonce qu’il accommodera le communisme au caractère oriental, car l’Occident ne reconnaîtra la suprématie du bolchévisme que quand celui-ci aura vaincu à l’Orient. Pour masquer l’échec de leurs désastreuses expériences sociales, les Lénine et les Trotski, rompant d’un pas du côté de l’Europe, prennent du champ et proposent la paix générale. C’est pour être plus libres de porter tout d’abord leur effort sur l’Asie. Puis, quand l’Europe, rassurée, occupée à panser les blessures de la guerre, sera adonnée aux travaux de la paix, on l’inondera d’une armée d’espions, d’agents propagandistes, qui, embusqués au coin d’un journal révolutionnaire, aplaniront les voies aux prophètes du communisme et aux armées d’un nouveau Tchinguiz-Khan ou d’un nouveau Timour. Ainsi se prépare l’offensive de l’Asie.
II

Certes, les propagandistes du bolchévisme ne réussiront pas à ébranler les États asiatiques fortement constitués, les civilisations antiques et brillantes, telles que la Chine et le Japon. Mais, contre le Japon, ils travailleront à dresser le nationalisme de vingt millions de Coréens, et déjà leurs agents s’y appliquent. En Chine, ils tenteront d’utiliser à leurs fins les sociétés secrètes, cette plaie endémique du grand Empire ; ils enrégimenteront les révolutionnaires mécontents, les ambitieux déracinés qui flottent toujours à la surface de la société chinoise. Le 24 août 1919 se réunit à Moscou un meeting d’ouvriers coréens ; le « chef du département oriental du commissariat du peuple aux Affaires étrangères » y donna lecture d’une adresse des Soviets russes au peuple chinois, qui fut ensuite tirée à dix mille exemplaires et expédiée en Extrême-Orient ; l’adresse se termine par ces mots qui en résument l’esprit : « Nous venons au secours du peuple chinois. »

Dans les Marches qui entourent l’Empire du Milieu, particulièrement au Nord et à l’Est, vivent des peuples tributaires du gouvernement chinois, mais pratiquement indépendants ; ce sont les descendants dégénérés de ces Mongols et de ces Turcs que le Tchinguiz-Khan, au XIIIe siècle, groupa sous sa bannière et lança à la conquête de la Chine, de l’Asie occidentale et de la Russie. Ils sont incapables aujourd’hui de jouer un rôle politique ou militaire de quelque importance ; mais, parmi les outlaws de la steppe, il ne manque pas d’aventuriers dont l’appât d’une forte solde et l’attrait du pillage feraient aisément des soldats « rouges : » tels sont les Khoungouses des bords de l’Amour. Six années de guerre ont laissé en Sibérie nombre de soldats en rupture de ban, de déserteurs, de prisonniers de tous pays qui forment des bandes irrégulières prêtes à se battre pour qui les paye, à piller impartialement les deux partis, à ruiner villes et campagnes ; les agents recruteurs des bolcheviks trouveront là un réservoir de forbans et de crève-la-faim.- Le centre principal des opérations bolchévistes c’est le Turkestan russe. Depuis les approches de Moscou jusqu’au-delà des Pamirs et de l’Altaï, depuis le haut plateau de l’Iran jusqu’aux déserts glacés du Nord, vivent des tribus toiiraniénnes pour la plupart musulmanes. Par le Turkestan chinois elles sont en liaison avec la Mongolie et la Chine ; au Sud, elles confinent à la Perse ; par-delà la Caspienne, elles sont d’intelligence avec les Musulmans du Caucase, de l’Azerbaïdjan et de l’Anatolie. Nous avons expliqué ici le rôle des Musulmans de Russie dans la révolution [2] ; nous avons montré aussi la place des peuples touraniens dans l’histoire de l’Asie et de l’Europe [3]. Nous n’y reviendrons pas. L’ensemble des peuples turco-mongols, y compris les Turcs de l’Empire ottoman, peut compter environ vingt-huit millions d’hommes, dont dix-sept appartenaient à l’ancien Empire russe. Incapables de fonder de grands États de liberté et de progrès, de créer une civilisation, ils représentent une redoutable force de destruction. Nullement attachés au sol, toujours prêts à plier leurs tentes de nomades et à courir l’aventure, ils ont gardé le goût ancestral de la guerre et du pillage. Les bolcheviks ont reconnu en eux un instrument de ruine et de mort qu’ils travaillent à façonner à leur service. Plusieurs fois déjà dans l’histoire on a vu ces tribus en général isolées, s’agglomérer, se soulever, se mobiliser et passer sur l’Asie et l’Europe comme un torrent qui dévaste et nivelle, puis disparaître sans laisser d’autres traces que des ruines. Serions-nous à la veille d’une pareille ruée ? Les bolcheviks de Russie parviendront-ils à galvaniser une fois encore la grande famille tartare, mongole et turque, à la grouper et à la jeter sur l’Egypte, sur l’Inde, sur l’Europe ? Et M. Asquith était-il bon prophète quand il disait récemment : « Un danger pire que l’invasion mongole menace l’Europe ? »

En août 1919, les Izvestia, organe des Soviets, écrivaient : « L’armée rouge ira jusque sur les bords du Rhin, s’il le faut, pour lutter contre le capitalisme et soutenir le prolétariat allemand. » De ce côté, simple bravade dont les chefs du bolchévisme ne sont pas dupes ; mais, contre les Polonais, menace déjà plus sérieuse : en montrant le poing à la Pologne, les maximalistes espèrent rallier certains nationalistes russes et flattent les rancunes germaniques. La situation de la Pologne entre les disciples de Tirpitz et de Ludendorff, s’ils revenaient au pouvoir, et les fervents de Lénine et de Trotski, serait singulièrement précaire ; c’est pourquoi, on ne saurait trop le redire, la Pologne sera forte ou elle ne sera pas, et il n’y aura d’équilibre et de paix pour l’Europe, de sécurité pour la France, que si elle est. Mais, sur tout le front de l’Ouest, les bolcheviks doutent de leur victoire ; ils savent que le patriotisme est le rocher de bronze sur lequel se brisent les vagues de la révolution universelle. Provisoirement, ils détournent les yeux de cette Europe où les « bourgeois capitalistes » sont décidément trop solides et les révolutionnaires trop sages, ils la convient à la paix et aux échanges, et c’est vers l’Asie qu’ils dirigent leurs regards et leurs espérances.

À l’automne 1919, le général Denikine, dont il conviendrait d’ailleurs de contrôler le témoignage, évaluait les éléments non russes dans l’armée « rouge » à 100 000 Allemands, 70 000 Turcs et Chinois (qui paraissent être surtout des Khougouses), 50 000 Hongrois. Depuis lors, la proportion des Asiatiques, des Touraniens surtout, a augmenté. Le Turkestan offre un champ de recrutement important dont les bolcheviks sont aujourd’hui les maîtres ; ils tiennent les deux chemins de fer, l’Orenbourg-Tachkent et le Transcaspien. Le Khan de Boukhara, isolé, a renoncé à toute résistance. Installés aux portes de la Perse, les bolcheviks y envoient leurs agents, amplement munis de leurs munitions spéciales, le papier-monnaie. Leurs services de propagande font d’énormes dépenses ; on rite, pour la Sibérie, des chiffres extraordinaires, quatre milliards et demi de roubles, qu’il est d’ailleurs impossible de vérifier, mais dont les effets sont faciles à constater. Le 17 août 1919, les Baschkirs trahissent pour la seconde fois l’amiral Koltchak et permettent aux « rouges » de crever son front. Le 25, à Sara, la 11e division sibérienne, toute équipée à neuf par les Anglais, passe à l’ennemi, tourne ses fusils contre la division cosaque chargée de l’appuyer et provoque une panique irrémédiable. Koltchak est définitivement battu. Les bolcheviks ont bien placé leur argent. Et nous ne citons que ces deux exemples parmi beaucoup d’autres.

La presse des Soviets indique l’objectif : les Indes et les routes qui y conduisent, la Perse, l’Afghanistan. Avec une habileté perverse, les bolcheviks cherchent à réveiller chez certains patriotes russes le vieux sentiment d’hostilité à l’égard de l’Angleterre et reprennent à leur compte la politique qui provoqua jadis tant d’alarmes au Foreign Office et au gouvernement de l’Inde. Les commissaires du peuple ont choisi, pour diriger les affaires asiatiques, deux anciens fonctionnaires du Tsar au ministère du Pont des Chantres : M. Vosniesensky, nommé « commissaire des Soviets au département d’Asie, » et son adjoint M. Bravine, spécialiste des langues et des pays musulmans, qui a rempli sous l’ancien régime des fonctions diplomatiques importantes en Perse et aux Indes et dont Trotski a utilisé les services à Téhéran et à Caboul ; c’est dans cette ville qu’il travaille actuellement à créer un nationalisme afghan et qu’il centralise les fils des intrigues turco-bolchéviks. Le Tsar avait renoncé, par l’accord de 1907 avec l’Angleterre, à toute action en Afghanistan, mais, déclare M. Vosniesensky, la Russie des Soviets y reprend maintenant son influence ancienne ; par-là s’ouvre la route des Indes que suivit, au XVIe siècle, le conquérant mongol Bâber et que connaissent déjà les agents bolcheviks. Ainsi la politique nouvelle des Soviets se fait plus nationaliste et plus russe que celle de Nicolas II ; qu’elle soit sincère ou qu’elle mette un faux nez, elle agit comme si ses intentions étaient bien de menacer et de détruire la puissance britannique aux Indes. Après Napoléon et Ludendorff, c’est vers l’Inde que la Russie révolutionnaire, pour frapper l’Angleterre au défaut de sa cuirasse, dirige ses efforts et bientôt peut-être ses coups.

Une mission hindoue a été accueillie avec de grandes fêtes en septembre 1919 à Samara ; à la fin d’octobre, Lénine a reçu une mission afghane à Moscou, en même temps que les délégués des Soviets de Tachkent. Trotski a créé dernièrement une nouvelle académie militaire à Kazan ; on y forme des officiers musulmans destinés à encadrer les contingents musulmans de Russie, du Turkestan, bientôt peut-être des Indes. Le régime bolchevik aboutit ainsi à une nouvelle conquête de « la Sainte Russie » par Mahomet.

Mais toutes ces intrigues, tous ces plans à longue portée, sont-ils autre chose qu’un trompe-l’œil, une vaine menace ? Le but des bolcheviks n’était-il pas tout simplement de mettre hors de cause Koltchak et Denikine, puis de conclure une paix avec les Puissances européennes et le Japon ? Leurs menées asiatiques sont-elles autre chose qu’un moyen de faire pression sur les Alliés et notamment sur l’Angleterre ? Peut-être pourrait-on le croire si n’intervenait ici un fait nouveau et capital : l’entente du nationalisme turc et du bolchévisme russe.
III

Nous avons naguère appelé l’attention des lecteurs de la Revue sur le pantouranisme, nous en avons montré les origines et les progrès et nous avons insisté sur le caractère germano-turc de sa propagande. Le pantouranisme a été essentiellement une arme de guerre qui visait à frapper l’Angleterre aux Indes, qui tendait à endoctriner tout l’Islam et à lui faire croire que toute atteinte à l’intégrité de l’Empire ottoman serait une injure à tous les musulmans. L’intrigue germanique, bien secondée par des agents musulmans, étendit ses réseaux sur tout l’Empire ottoman, la Perse, l’Afghanistan, le Turkestan, l’Inde et même la Chine. Le désastre de l’Empire allemand et de ses Alliés n’a pas détruit les fils de ce réseau germano-turc ; les Turcs nationalistes et les Russes bolcheviks les ont repris en main et ont embauché à leur service les agents allemands.

Le nationalisme turc n’est qu’un déguisement des organisations jeunes-turques ; le Comité Union et Progrès s’appelle aujourd’hui « Union des Islams ; » Mustapha Kemal est le continuateur et le complice des Enver, des Talaat et des Djemal. Nouri bey, beau-frère d’Enver, organise les musulmans du Caucase, tandis qu’Enver lui-même crée, avec les Tatars de Transcaucasie et les Turcs des bords de la Caspienne, cet état d’Azerbaïdjan dont les Alliés viennent de reconnaître l’existence de fait, en même temps que celle des républiques de Géorgie et d’Arménie. Nous avons expliqué déjà l’importance de l’Azerbaïdjan et le rôle des États musulmans du Caucase dans les projets germano-turcs ; nous avons montré pourquoi ces plans impliquaient l’extermination définitive de la nation arménienne. Grâce à la faiblesse des Alliés, l’exécution de ces vastes desseins n’a pas cessé de se poursuivre. Des officiers allemands, épaves de l’armée de von Kress, sont restés en Anatolie, ils conseillent les nationalistes turcs, organisent leurs forces militaires ; on en signale plusieurs à Angora, à Sivas, à Erzeroum dans l’entourage de Mustapha Kémal. Trois officiers d’artillerie allemands envoyés par les bolcheviks sont arrivés en janvier au siège du gouvernement turc nationaliste. D’autres instruisent à Orenbourg les soldats musulmans russes. A tout hasard ces enfants perdus du pangermanisme cherchent à brouiller les cartes, car de grosses difficultés surgissant en Asie pourraient amener les Alliés à se montrer plus accommodants en Europe. Mais, depuis quelques mois, le nationalisme turc a trouvé un autre Allié, aussi inattendu que redoutable : la Russie des Soviets. La propagande panislamique et pantouranienne est aujourd’hui en étroite liaison avec la politique des bolcheviks.

Déjà, lors des négociations de Brest-Litovsk, Talaat avait été frappé du parti que, en cas de nécessité, les Jeunes-Turcs pourraient tirer du bolchévisme. C’est en juillet 1919 que commence à s’opérer l’étrange conjonction. Un congrès réunit à Moscou les représentants des bolcheviks et des principales organisations politiques musulmanes, et décide de propager les doctrines communistes parmi les peuples de l’Islam. Le 7 août se tient à Erzeroum un congrès des nationalistes turcs auquel prennent part des délégués du Caucase, de la Perse et : du Turkestan ; on décide de collaborer avec les bolcheviks et de participer avec eux à la fondation d’une « ligue pour la libération de l’Islam. » Sous les auspices de « la section musulmane du département oriental du Commissariat du peuple aux Affaires étrangères, » cette ligue est, en effet, créée à la fin d’août ; son Comité central directeur siège à Moscou ; elle englobe des nationalistes turcs, persans, afghans, indous, égyptiens, caucasiens, ainsi que des musulmans russes. Deux sous-comités travaillent sous la haute direction du Comité central de Moscou. Le premier est le Comité central de l’Orient, qui, s’occupant de l’Asie, a son siège en Anatolie, dans les provinces occupées par Mustapha Kemal, et est dirigé par les nationalistes turcs. Un représentant des Soviets, M. Aghapar Mahmudoff, Tartare de Kazan, communiste, séjourne dans l’entourage de Mustapha Kemal. Le second est le Comité européen, qui a son siège à Berlin et s’occupe de l’Europe et de l’Afrique [4]. Moscou, Sivas, Berlin : le rapprochement de ces trois noms ne prend-il pas, dans les circonstances actuelles, une frappante signification ? A la trinité sinistre des trois « pan : » pangermanisme, panislamisme, pantouranisme, il faut maintenant en ajouter un quatrième, qui complète la détestable collection : panbolchévisme. En septembre se réunit à Sivas un nouveau Congrès nationnaliste turc, avec des délégués des Soviets russes et de l’Azéri baïdjan ; on y décide une action commune contre l’Arménie ; on y préconise une fédération de la Turquie avec l’Azerbaïdjan et les Arabes de l’émir Feyçal. On cherche à gagner les Géorgiens. On prend la résolution d’intensifier, grâce à l’argent bolchevik, la propagande dans le Turkestan, en Perse, dans le Caucase, aux Indes.

A la fin de janvier dernier, se tient à Berlin une session extraordinaire du Comité d’Europe. Sont présents, entre autres : le fameux Talaat pacha ; Hussein bey Reshidoff, musulman russe, délégué du Comité de Moscou ; Kuchuk-Talaat, représentant le Comité Union et Progrès ; Nouri Bedri bey, représentant les Kurdes d’Anatolie ; Bedjet Riyat, représentant des Afghans au Comité de Moscou ; Hussein et Nossinghi, délégué des nationalistes égyptiens ; Taghi Zadeh, Persan nationaliste ; agha Nur Hamadani, représentant des Persans nationalistes au Comité de Berlin. Des rapports sont présentés sur les résultats satisfaisants obtenus par la propagande ; ils constatent que les peuples voient enfin quels sont leurs vrais amis et leurs ennemis et comprennent que le gouvernement des Soviets travaille à les libérer tous de l’oppression européenne. On apprend que Halil pacha, échappé de sa prison de Constantinople avec la connivence des ministres ottomans, est à Caboul où il agite le pays, d’accord avec M. Bravine, que Nouri bey, beau-frère d’Enver, a formé dans la région de Tauris un détachement de volontaires, sous les ordres d’un musulman de l’Azerbaïdjan russe, Teshevani Aziz Oglou, et qu’après avoir séjourné à Batoum, il est envoyé par Mustapha Kemal en Perse.

Une conférence de la « troisième internationale » a été tenue à Tachkent, en février, sous la présidence d’un communiste turc.

La Société « le Foyer turc, » fondée en 1910 par le Comité Union et Progrès pour nouer des relations avec les Turcs de Russie et d’Asie centrale, organise un meeting, le 29 janvier, à l’Université de Constantinople. On y entend Mme Halidé Edib, Ottomane d’origine juive, prôner l’entente de tous les Turcs et réclamer la prépondérance du sultan de Constantinople dans le Caucase et le Turkestan. Ensuite c’est un Turc d’origine tartare de Russie, Yusuf Akchura, qui exalte les « martyrs » turcs des Dardanelles ; ils sont morts pour la délivrance des Turcs opprimés ; leur courage et leur sacrifice ont obtenu un grand résultat, l’indépendance de l’Azerbaïdjan ; il faut supprimer l’Arménie que les Alliés voudraient dresser comme une barrière entre deux peuples frères, les Turcs d’Anatolie et les Turcs du Caucase. Grâce au pantouranisme, déclare Akchura, la Turquie, défaite militairement, est victorieuse politiquement. Parle ensuite dans le même esprit un socialiste turc, Hamdullah Subhi bey. Tous les orateurs prophétisent pour un proche avenir la grande lutte décisive entre l’Asie et l’Europe pour l’émancipation complète de l’humanité. Les forces de l’Asie, insurgées contre l’oppression étrangère, seront conduites à la bataille par les Turcs, et l’on verra se renouveler l’histoire qui jeta jadis sur l’Europe terrifiée les masses guerrières des sultans ottomans. Dans la suprême bataille qui se prépare, le cimeterre turc sera une fois de plus le glaive du Prophète.

Ces manifestations ne sont pas restées sans effet ; les vœux du Congrès de Sivas sont déjà en partie réalisés. L’alliance entre le nouvel État d’Azerbaïdjan [5] et le gouvernement de Constantinople est un fait accompli ; le traité a été signé en octobre 1919 à Constantinople, sous les apparences d’une convention militaire, par le chef d’Etat-major, Djevad pacha, agissant dans l’intérêt et d’après les instructions de Mustapha Kemal, et le général Kérimoff, délégué tartare ; le Times du 20 mars en a publié la substance. Les deux parties se promettent assistance mutuelle au cas où leur intégrité territoriale ou leur pleine indépendance, telles que le futur traité de paix les déterminera, seraient menacées ; elles ne signeront d’ailleurs qu’un traité où l’indépendance de l’Azerbaïdjan sera reconnue et où celle de l’Empire ottoman restera complète. La Turquie fournira à l’Azerbaïdjan les officiers pour encadrer son armée, les armes pour l’équiper. L’Azerbaïdjan ne devra conclure aucune convention militaire sans l’assentiment de la Porte. Sous couleur d’alliance c’est un protectorat qui s’organise : la Turquie vaincue se fait conquérante et la voilà installée sur la Caspienne. Un autre vœu du congrès de Sivas est en voie de s’accomplir. Les Arabes du Hedjaz, pendant la grande guerre, se sont affranchis de la suzeraineté ottomane et, à l’instigation de l’Angleterre, ont combattu les armées turques. Mais, après l’armistice, les Anglais crurent habile d’utiliser le mouvement d’indépendance arabe contre l’influence française en Syrie ; ils récoltent aujourd’hui ce qu’ils ont semé ; un courant d’hostilité contre tous les étrangers et les chrétiens se dessine, colporté par les Bédouins et les gens du Hedjaz ; on commence à parler ouvertement d’expulsion et de massacre ; des sociétés secrètes, telles que « la Société du sacrifice » à Alep, se donnent pour mission, comme les « assassins » du Vieux de la Montagne, de tuer les étrangers ou de périr. Entre ces éléments exaltés du panarabisme, et les nationalistes turcs à tendances pantouraniennes, la liaison est établie ; l’ancienne hostilité est abolie : la théocratie féodale du Hedjaz cherche maintenant à imposer son autorité à toute la Syrie en s’appuyant sur les Turcs et en excitant contre les Européens le fanatisme panislamique.

La défaite du général Denikine, la mort de l’amiral Koltchak, la reconnaissance, par la conférence des Alliés, de l’indépendance de fait de l’Azerbaïdjan, ont encouragé les nationalistes turcs dans leur résistance aux volontés des vainqueurs et dans leurs espérances pantouraniennes, en même temps que le mouvement bolchevik, dont l’évolution interne tend vers Une sorte de nationalisme révolutionnaire et émancipateur. Turcs nationalistes et Russes bolcheviks espèrent d’ailleurs trouver des appuis en Europe dans les partis révolutionnaires communistes, particulièrement ceux d’Italie qui déjà prêtent leur concours aux nationalistes d’Egypte. La Suisse est un centre d’agitation panislamique : Turcs, Egyptiens, Persans s’y rencontrent ; c’est un va-et-vient continuel de délégués entre la Suisse, Constantinople, le Caucase, l’Egypte, Moscou, Berlin.

Beaucoup de fils de la vaste intrigue aboutissent entre les mains du célèbre agent international Helphand, dit Parvus, que le gouvernement helvétique a récemment invité à sortir de la confédération. Qui connaîtrait les intrigues de ce juif de Bessarabie pendant toute la guerre, posséderait la clef d’événements considérables. Agent révolutionnaire au service de l’Etat-major allemand, il est mêlé à toutes les trames qui amènent la dislocation de l’armée et de l’Empire russe par le bolchévisme. Son officine principale est à Copenhague d’où il alimente de nouvelles tendancieuses et d’informations truquées la presse germanophile du monde entier. Il touche aussi aux affaires de Turquie ; il travaille à la réunion du Caucase à l’empire ottoman ; il fait un instrument de guerre de ce pantouranisme inventé par son coreligionnaire de Salonique, Cohen dit Tekin-Alp ; il est pantouranien pour le roi de Prusse.

L’activité d’un tel personnage est caractéristique ; elle est l’un des signes qui révèlent une étroite connexion entre la politique allemande, la révolution bolchéviste, le nationalisme turc et pantouranien, la révolution universelle. Il est possible que le gouvernement du Reich allemand ne soit pas mêlé directement à cette louche politique qui tend à replonger l’Europe, et l’Asie avec elle, dans les horreurs d’une guerre qui serait à la fois nationale et sociale ; mais de nombreux Allemands sont restés en Orient, et il est certain d’ailleurs que les partis et les hommes qui ont dirigé et perdu la guerre travaillent à rallumer l’incendie en Asie, dans un sentiment de vengeance contre l’Angleterre et dans l’espoir de tirer pied ou aile, à l’avantage de l’Allemagne, de toute complication grave qui se produirait en Orient. Qui sait d’ailleurs, pensent-ils, si l’offensive de l’Asie ne créerait pas en Europe un trouble tel que l’Angleterre et la France se trouveraient amenées à négocier avec l’Allemagne une révision du traité afin de s’assurer l’appui des forces allemandes pour faire front contre le nationalisme bolchevik uni au nationalisme turc ?

Ainsi se dessine contre les Allié ; victorieux, pour remettre en question les résultats de leur victoire, un vaste complot ; il a trois centres : Moscou, Constantinople, Berlin. Nous disons Constantinople, et non pas Koniah ou Sivas, résidence de Mustapha Kemal, parce que le parti nationaliste ottoman n’est qu’une émanation du Comité Union et Progrès, une nouvelle incarnation de la Jeune-Turquie ; sous le masque d’un insurgé, Mustapha Kemal est le véritable chef du gouvernement ou, plus exactement, le gouvernement, les Jeunes-Turcs, les Turcs nationalistes c’est, sous trois formes différentes, une seule et même volonté.

Faut-il croire que l’activité de la diplomatie des Soviets en Asie et en Turquie va s’atténuer et disparaître si toutes les Puissances de l’Entente concluent avec le gouvernement bolchevik une sorte de paix sans reconnaissance formelle dont la reprise des relations commerciales est le premier acte ? La politique turco-bolchévique n’aurait-elle été qu’une sorte de chantage destiné à obliger les Alliés à reconnaître le pouvoir de Lénine et de Trotski et à n’imposer à la Turquie que des conditions de paix très adoucies ? Nous ne le croyons pas. Le bolchévisme ne peut vivre qu’en conquérant ; il ne peut subsister en Russie qu’en masquant sa faillite intérieure par une sorte de surenchère nationaliste en Asie, dont le bénéfice lui permettra de reprendre, avec des forces renouvelées et accrues, la lutte, par la révolution et au besoin par les armes, contre’ ’Europe occidentale. Le repliement qu’il opère en ce moment vers l’Est, en Asie, n’a d’autre objet que d’accroître ses moyens d’action pour une nouvelle offensive contre l’Europe.

Voilà le péril. Il est heureusement au pouvoir des puissances alliées de le conjurer, mais ce ne saurait être par une politique faible et dilatoire. Les mouvements qui agitent la surface de l’Islam asiatique sont provoqués artificiellement par un petit nombre d’individus munis de puissants moyens de propagande. Les peuples, et particulièrement le peuple turc, n’aspirent qu’à la paix, après tant d’années de guerres et de troubles. Il convient d’abord de les rassurer et de garantir aux Turcs contre des représailles grecques ou arméniennes la même protection qu’aux Grecs et aux Arméniens contre les sévices turcs. La paix à signer avec les Turcs doit les laisser hors d’état d’entraver le développement des autres peuples naguère leurs sujets, et en même temps leur assurer à eux-mêmes la possibilité de mettre en œuvre leurs facultés propres dans les régions où la population est, depuis longtemps, sans fraude ni massacre, en majorité turque. Il existe parmi les Turcs des éléments sains et sages qui répugnent à toute compromission avec le communisme russe ; un appel du cheik-ul-islam a récemment mis en garde ses compatriotes contre les séductions trompeuses du bolchévisme, « le plus grand danger qui ait jamais menacé le monde, le droit et la justice. » Que le cheik-ul-islam se soit cru obligé de lancer cet avertissement solennel, c’est l’indice de l’étendue du péril. Le jour où les hommes d’ordre et de paix, qui ont détesté la guerre et les massacres, se sentiront soutenus par l’Entente, ils assumeront les responsabilités du pouvoir et l’exerceront, avec son appui et sous son contrôle, pour la pacification définitive de l’Europe et de l’Asie ottomanes.

Quant au bolchévisme, nous l’avons montré évoluant à l’extérieur vers une sorte d’impérialisme révolutionnaire et au-dedans vers le despotisme asiatique de quelques individus qui règnent par la terreur, avec l’aide de mercenaires étrangers, sur un immense peuple de paysans mécontents mais inorganisés et d’ouvriers réduits à un régime de travaux forcés. « La liberté du travail, a déclaré récemment Lénine, n’est possible que dans les sociétés bourgeoises. Le salut réside dans la militarisation du travail. » Au moment où les oligarques du bolchévisme cherchent à négocier la paix, nous les surprenons préparant la guerre par la concentration de l’autorité, l’intensification du travail, le recrutement de nouveaux soldats. Vis à vis d’eux, la plus grande défiance s’impose plus que jamais. Si l’état de paix s’établit, ce ne peut être une paix désarmée qui nous induirait à abandonner à leurs propres forces les États nouveaux dont la solidité encore précaire doit devenir notre meilleur rempart contre l’offensive de l’Asie.

Les dangers qui menacent l’Europe s’évanouiraient, — et même ils n’auraient jamais existé, — si une entente plus solide, plus alerte, plus soucieuse des intérêts généraux s’établissait entre les grands Alliés victorieux : Angleterre, Belgique, France, Italie, avec ou sans l’Amérique, pour mettre debout un système continental inébranlable et organiser l’Orient. Alors on verrait rapidement s’épuiser, se consumer sur place, la force de destruction et de mort du bolchévisme et se dessiner la physionomie d’une Russie nouvelle. Si au contraire les Alliés ne savent pas opposer la barrière infranchissable de leur union prévoyante et ordonnatrice à l’offensive de l’Asie pendant qu’elle n’est encore qu’une menace incertaine et inorganisée, alors peut-être verrons-nous, comme au temps des derniers empereurs romains, de Tchinguiz-Khan et de Timour, l’inépuisable réservoir d’hommes de l’Asie déborder à nouveau sur le vieux monde pour tout submerger.


RENE PINON


  1. Francis Mury. La première république bolchéviste, 1er septembre 1919.
  2. Voyez la Revue du 15 janvier 1919.
  3. Voyez la Revue du 1er septembre 1919.
  4. Le Times des 22 décembre et 3 février a donné des détails sur ces faits.
  5. Il s’agit ici de l’Azerbaïdjan russe, constitué dans la partie Est de l’ancienne Transcaucasie et non de l’Azerbaïdjan persan (région de Tauris). L’Azerbaïdjan s’est proclamé indépendant le 28 mai 1918 et a été reconnu comme gouvernement « de facto » par l’Angleterre le 15 janvier 1920 ; n’oublions pas qu’il renferme Bakou et ses pétroles.