L’Oiseau blanc, conte bleu/7

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L’Oiseau blanc, conte bleu
Œuvres complètes de Diderot, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierIV (p. 435-441).


SEPTIÈME SOIRÉE.



le premier émir.

Un jour on avertit le sultan Génistan qu’une troupe de jeunes gens des deux sexes, qui portaient des ailes blanches sur le dos, demandaient à lui être présentés. Ils étaient au nombre de cinquante-deux, et ils avaient à leur tête une espèce de député. On introduisit cet homme dans la salle du trône, avec son escorte ailée. Ils firent tous à l’empereur une profonde révérence, le député en portant la main à son turban, les enfants en s’inclinant et trémoussant des ailes, et le député prenant la parole, dit :

« Très invincible sultan, vous souvient-il des jours où, persécuté par un mauvais génie, vous traversâtes d’un vol rapide des contrées immenses, arrivâtes dans la Chine sous la forme d’un pigeon et daignâtes vous abattre sur le temple de la guenon couleur de feu, où vous trouvâtes des volières dignes d’un oiseau de votre importance ? Vous voyez, très prolifique seigneur, dans cette brillante jeunesse, les fruits de vos amours et les merveilleux effets de votre ramage. Les ailes blanches dont leurs épaules sont décorées ne peuvent vous laisser de doute sur leur sublime origine, et ils viennent réclamer à votre cour le rang qui leur est dû. »

Génistan écouta la harangue du député avec attention. Ses entrailles s’émurent, et il reconnut ses enfants. Pour leur donner quelque ressemblance avec ceux de Polychresta, il leur fit aussitôt couper les ailes. « Qu’on me montre, dit-il ensuite, celui dont la princesse Lively fut mère.

— Prince, lui répondit le député, c’est le seul qui manque ; et votre famille serait complète, si la fée Coribella, ou dans la langue du pays, Turbulente, marraine de celui que vous demandez, ne l’avait enlevé dans un tourbillon de lumière, comme vous en fûtes vous-même le témoin oculaire, lorsque le grand Kinkinka le secouant par une aile, était sur le point de lui ôter la vie. »

Le prince fut mécontent de ce qu’on avait laissé un de ses enfants en si mauvaises mains. « Ah ! prince, ajouta le député, la fée l’a rendu tout joli ; il a des mutineries tout à fait amusantes. Il veut tout ce qu’il voit ; il crie à désespérer ses gouvernantes, jusqu’à ce qu’il soit satisfait ; il casse, il brise, il mord, il égratigne ; la fée a défendu qu’on le contredît sur quoi que ce soit. »

Ici le député se mit à sourire.

« De quoi souriez-vous ? lui dit le prince.

— D’une de ses espiègleries.

— Quelle est-elle ?

— Un soir, qu’on était sur le point de servir, il lui prit en fantaisie de pisser dans les plats ; et on le laissa faire. Le moment suivant, il voulut que sa marraine lui montrât son derrière, et il fallut le contenter. Il ne s’en tint pas là… »


la sultane.

Le moment suivant, il voulut qu’elle le montrât à tout le monde.


le premier émir.

C’est ce que le député ajouta. « Allez, vieux fou, lui repartit le prince ; vous ne savez ce que vous dites. Cet enfant est menacé de n’être qu’un écervelé, et d’en avoir l’obligation à sa marraine. Il vaudrait encore mieux qu’il fût chez sa grand-mère. Je vous ordonne sur votre longue barbe, que je vous ferai couper jusqu’au vif, de le retenir la première fois que Coribella l’enverra chez nos vierges, qui achèveraient de le gâter. »

Cela dit, l’audience finit ; le député fut congédié et les enfants distribués en différents appartements du palais. Mais à peine Lively fut-elle instruite de leur arrivée et de l’absence de son fils, qu’elle en poussa des cris à tourner la tête à tous ceux qui l’approchaient. Il fallut du temps pour l’apaiser ; et l’on n’y réussit que par l’espérance qu’on lui donna qu’il reviendrait. Dès ce jour, le prince ajouta aux soins de l’empire et aux devoirs d’époux ceux de père.

Lorsqu’il sortait du conseil, la tête remplie des affaires d’état, il allait chercher de la dissipation chez Lively. Il paraissait à peine, qu’elle était dans ses bras. Sa conversation légère et badine l’amusait beaucoup. Son enjouement et ses caresses lui dérobaient des journées entières, et lui faisaient oublier l’univers. Il ne s’en séparait jamais qu’à regret. Il prenait auprès d’elle des dispositions à la bienfaisance ; et l’on peut dire qu’elle avait fait accorder un grand nombre de grâces, sans en avoir peut-être sollicité aucune. Pour Polychresta, c’était à ses yeux une femme très respectable, qui l’ennuyait souvent, et qu’il voyait, plus volontiers dans son conseil que dans ses petits appartements. Avait-il quelque affaire importante à terminer, il allait puiser chez elle les lumières, la sagesse, la force, qui lui manquaient. Elle prévoyait tout. Elle envisageait tous les sens d’une action ; et l’on convient qu’elle faisait autant au moins pour la gloire du prince, que Lively pour ses plaisirs. Elle ne cessa jamais d’aimer son époux, et de lui marquer sa tendresse par des attentions délicates.

Lively fut un peu soupçonnée d’infidélité ; elle exigeait de Génistan des complaisances excessives ; elle se livrait au plaisir avec emportement ; elle avait les passions violentes ; elle imaginait et prétendait que tout se prêtât à ses imaginations ; il fallait presque toujours la deviner. Elle disait un jour que les dieux auraient pu se dispenser de donner aux hommes les organes de la parole, s’ils avaient eu un peu de pénétration et beaucoup d’amour ; qu’on se serait compris à merveille sans mot dire, au lieu qu’on parle quelquefois des heures entières sans s’entendre ; qu’il n’y eût eu que le langage des actions, qui est rarement équivoque ; qu’on eût jugé du caractère par les procédés, et des procédés par le caractère ; de manière que personne n’eût raisonné mal à propos. Quand ses idées étaient justes, elles étaient admirables, parce qu’elles réunissaient au mérite de la justesse celui de la singularité. Sa pétulance ne l’empêchait pas d’apercevoir : elle n’était pas incapable de réflexion. Elle avait de la promptitude et du sens. L’opposition la plus légère la révoltait. Elle se conduisait précisément comme si tout eût été fait pour elle. Elle chicanait quelquefois le prince sur les moments qu’il accordait aux affaires, et ne pouvait lui passer ceux qu’il donnait à Polychresta. Elle lui demandait à quoi il s’occupait avec son insipide ; combien il avait bâillé de fois à ses côtés ; si elle lui répétait les mathématiques.

« Cette femme est de très bon conseil, lui répondait le prince ! et il serait à souhaiter, pour le bien de mes sujets, que je la visse plus souvent.

— Vous verrez, ajoutait Lively, que c’est par vénération pour ses qualités que vous lui faites des enfants régulièrement tous les neuf mois.

— Non, lui répliquait Génistan ; mais c’est pour la tranquillité de l’État. Vous ne conduisez rien à terme ; il faut bien que Polychresta répare vos fautes ou les miennes. »

À ces propos, Lively éclatait de rire, et se mettait à contrefaire Polychresta. Elle demandait à Génistan quel air elle avait quand on la caressait. « Ah ! prince, ajoutait-elle, ou je n’y entends rien, ou votre grave statue doit être une fort sotte jouissance.

— Encore un coup, lui répliquait le prince, je vous dis que je ne songe avec elle qu’au bien de l’État.

— Et avec moi, reprenait Lively, à quoi songez-vous ?…

— À vous-même et à mes plaisirs. »

À ces questions elle en ajoutait de plus embarrassantes. Le prince y satisfaisait de son mieux ; mais un moyen de s’en tirer, qui lui réussissait toujours, c’était de lui proposer de nouveaux plaisirs. On le prenait au mot ; et les querelles finissaient. Elle avait des talents qu’elle avait acquis presque sans étude. Elle apprenait avec une grande facilité ; mais elle ne retenait presque rien. Il faut avouer que si les femmes aimables sont rares, elles sont aussi bien difficiles à captiver. La légèreté était la seule chose qu’on pût reprocher à Lively. Le prince en devint jaloux, et la pria de fermer son appartement.


la sultane.

La gêner, c’était travailler sûrement à lui déplaire.


le premier émir.

Aussi ai-je lu, dans des mémoires secrets, qu’un frère très-aimable de Génistan négligeait les défenses de l’empereur, trompait la vigilance des eunuques, se glissait chez Lively, et se chargeait d’égayer sa retraite. Il fallait qu’il en fût éperdument amoureux ; car il ne risquait rien moins que la vie dans ce commerce, qu’heureusement pour lui le prince ignora.


la sultane.

Tant qu’il fut aimé.


le premier émir.

Il est vrai que, quand elle ne s’en soucia plus…


la sultane.

C’est-à-dire, au bout d’un mois.


le premier émir.

Elle révéla tout au sultan.


la sultane.

Tout, émir, tout ! Vos mémoires sont infidèles. Soyez sûr que la confidence de Lively n’alla que jusqu’où les femmes la poussent ordinairement, et que Génistan devina le reste.


le premier émir.

Il entra dans une colère terrible contre son frère ; donna des ordres pour qu’il fût arrêté : mais son frère, prévenu, échappa au ressentiment de l’empereur par une prompte retraite.


la sultane.

Second émir, continuez.


le second émir.

Ce fut alors que le député ramena à la cour l’enfant que le prince avait eu de Lively, et qui avait passé ses premières années chez la fée sa marraine Coribella. C’était bien le plus méchant enfant qui eût jamais désespéré ses parents. Génistan son père ne s’était point trompé sur l’éducation qu’il avait reçue. On n’épargna rien pour le corriger ; mais le pli était pris, et l’on n’en vint point à bout. Il avait à peine dix-huit ans, qu’il s’échappa de la cour de l’empereur, et se mit à parcourir les royaumes, laissant partout des traces de son extravagance. Il finit malheureusement. C’était la bravoure même. Au sortir d’un souper, où la débauche avait été poussée à l’excès, deux jeunes seigneurs se prirent de querelle. Il se mêla de leur différend, plus que ces écervelés ne le désiraient, se trouva dans la nécessité de se battre contre ceux entre lesquels il s’était constitué médiateur et reçut deux coups d’épée dont il mourut.


la sultane.

À vous, madame première.


la premère femme.

De deux sœurs qu’il avait, l’une fut mariée au génie Rolcan, ce qui signifie dans la langue du pays, Fanfaron. Quant aux autres enfants issus du temple de la guenon couleur de feu, on eut beau leur couper les ailes, les plumes leur revinrent toujours. On n’a jamais rien vu, et on ne verra jamais rien de si joli. Les mâles se tournèrent tous du côté des arts, et remplirent le Japon d’hommes excellents en tout genre. Leurs neveux furent poëtes, peintres, musiciens, sculpteurs, architectes. Les filles étaient si aimables que leurs époux les prirent sans dot.


la sultane.

Alors on croyait apparemment qu’il fallait d’un côté une grande fortune pour compenser un grand mérite. Le temps en est bien loin. À vous, madame seconde.


la seconde femme.

Ce fut un des fils de Polychresta qui succéda à l’empire. Ses frères devinrent de grands orateurs, de profonds politiques, de savants géomètres, d’habiles astronomes, et suivirent, du consentement de leurs parents, leur goût naturel ; car les talents alors ne dégradaient point au Japon.


la sultane.

Continuez, madame seconde.


la seconde femme.

Divine fut l’autre fille de Lively. Génistan l’avait eue de cette aimable et singulière princesse, dans l’âge de maturité. Elle rassemblait tant de qualités, que les fées en devinrent jalouses. Elles ne purent souffrir qu’une mortelle les égalât. Elles lui envoyèrent les pâles couleurs, dont elle mourut avant qu’on eût trouvé quelqu’un digne d’être son médecin.


la sultane.

Continuez, premier émir.


le premier émir.

Il y eut aussi, dans la famille, des héros. L’histoire du Japon parle d’un dont la mémoire est encore en vénération, et dont on voit le portrait sur les tabatières, les écrans, les paravents, toutes les fois que la nation est mécontente du prince régnant : c’est ainsi qu’elle se permet de s’en plaindre. Il reconquit le trône usurpé sur ses ancêtres. La race ne tarda pas à s’éteindre ; tout dégénéra, et l’on sait à peine aujourd’hui eu quel temps Génistan et Polychresta ont régné. Il ne reste d’eux qu’une tradition contestée. On parle de leur âge, comme nous parlons de l’âge d’or. Il passe pour le temps des fables.


la sultane.

Je ne suis pas mécontente de votre conte ; je ne crois pas avoir eu depuis longtemps un sommeil aussi facile, aussi doux, aussi long. Je vous en suis infiniment obligée.

Elle ajouta un petit mot agréable pour sa chatouilleuse, et les renvoya.

En entrant chez elle, la première de ses femmes trouva une superbe cassolette du Japon.

La seconde, deux bracelets, sur l’un desquels étaient les portraits du sultan et de la sultane.

La chatouilleuse, plusieurs pièces d’étoffe d’un goût excellent.

Le lendemain matin, elle envoya au premier émir un cimeterre magnifique, avec un turban qu’elle avait travaillé de ses mains.

La récompense du second fut une esclave d’une rare beauté, sur laquelle la sultane avait remarqué que cet émir attachait souvent ses regards.