L’Olive

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L’Olive
1550

L’Olive[modifier]

A Monsigneur le prévost de Paris, ou son lieutenant.[modifier]

Supplie humblement, Gilles Corrozet et Arnoul L’angelier libraires de ceste ville, qu’il vous plaise leur donner permission d’imprimer et vendre un petit traicté intitulé L’olive, avec aultres opuscules poetiques, et ordonner que deffences soient faictes a tous Imprimeurs et Libraires d’imprimer et vendre ledict livre, sans l’aveu desdictz suplians, sur peine de confiscation des livres autrement Imprimez, et d’amende arbitraire. Et ce jusques a quatre ans finis et acomplis, afin qu’ilz puissent rembourser de leurs frais et mises. Et vous sefez bien.

Soit fait ainsi qu’il est requis faict le tiers jour d’octobre, L’an mil cinq cens cinquante.

 Signé  P.  SEGUIER. 

A TRES ILLUSTRE Princesse Madame Marguerite Seur Unique du Roy, Luy presentant ce livre.[modifier]

SONNET.

PAR un sentier inconneu à mes yeux
  Vostre grandeur sur ses ailes me porte
  Où de Phebus la main sçavante et forte
  Guide le frein du chariot des cieulx.
Là elevé au cercle radieux
  Par un Demon heureux, qui me conforte,
  Celle fureur tant doulce j’en rapporte,
  Dont vostre nom j’egalle aux plus haulx dieux.
O Vierge donc, Sous qui la Vierge Astrée
  A faict encor’en nostre siecle entrée !
  Prenez en gré ces poëtiques fleurs.
Ce sont mes vers, que les chastes Carites
  Ont emaillez de plus de cent couleurs
  Pour aler voir la fleur des MARGUERITES.

CŒLO MUSA BEAT.

Au lecteur[modifier]

Combien que j’aye passé l’aage de mon enfance et la meilleure part de mon adolescence assez inutilement, lecteur, si est-ce que par je ne sçay quelle naturelle inclination j’ay tousjours aimé les bonnes lettres : singulierement nostre poësie françoise, pour m’estre plus familiere, qui vivoy’entre ignorans des langues estrangeres. Depuis, la raison m’a confirmé en cete opinion : considerant que si je vouloy’gaingner quelque nom entre les Grecz, et Latins, il y fauldroit employer le reste de ma vie, et (peult estre) en vain, etant jà coulé de mon aage le temps le plus apte à l’etude : et me trouvant chargé d’affaires domestiques, dont le soing est assez suffisant pour dégouter un homme beaucoup plus studieux que moy. Au moyen de quoy, n’ayant où passer le temps, et ne voulant du tout le perdre, je me suis volontiers appliqué à nostre poësie : excité et de mon propre naturel, et par l’exemple de plusieurs gentiz espritz françois, mesmes de ma profession, qui ne dedaignent point manier et l’epée et la plume, contre la faulse persuasion de ceux qui pensent tel exercice de lettres deroger à l’estat de noblesse. Certainement, lecteur, je ne pouroy’et ne voudroy’nier, que si j’eusse ecrit en grec ou en latin, ce ne m’eust esté un moyen plus expedié pour aquerir quelque degré entre les doctes hommes de ce royaume : mais il fault que je confesse ce que dict Ciceron en l’oraison pour Murene, Qui cùm cytharoedi esse non possent, et ce qui s’ensuit. Considerant encores nostre langue estre bien loing de sa perfection, qui me donnoit espoir de pouvoir avecques mediocre labeur y gaingner quelque ranc, si non entre les premiers, pour le moins entre les seconds, je voulu bien y faire quelque essay de ce peu d’esprit que la Nature m’a donné. Voulant donques enrichir nostre vulgaire d’une nouvelle, ou plustost ancienne renouvelée poësie, je m’adonnay à l’immitation des anciens Latins, et des poëtes Italiens, dont j’ay entendu ce que m’en a peu apprendre la communication familiere de mes amis. Ce fut pourquoy, à la persuasion de Jaques Peletier, je choisi le Sonnet et l’Ode, deux poëmes de ce temps là (c’est depuis quatre ans) encores peu usitez entre les nostres : étant le Sonnet d’italien devenu françois, comme je croy, par Mellin de Sainct Gelais, et l’Ode, quand à son vray et naturel stile, representée en nostre langue par Pierre de Ronsard. Ce que je vien de dire, je l’ay dict encores en quelque autre lieu, s’il m’en souvient : et te l’ay bien voulu ramentevoir, lecteur, afin que tu ne penses que je me vueille attribuer les inventions d’autruy. Or, afin que je retourne à mon premier propos, voulant satisfaire à l’instante requeste de mes plus familiers amis, je m’osay bien avanturer de mettre en lumiere mes petites poësies : après toutesfois les avoir communiquées à ceux que je pensoy’bien estre clervoyans en telles choses, singulierement à Pierre de Ronsard, qui m’y donna plus grande hardiesse que tous les autres, pour la bonne opinion que j’ay tousjours eue de son vif esprit, exact sçavoir, et solide jugement en nostre poësie françoise. Je n’ay pas icy entrepris de respondre à ceux qui me voudroient blasmer d’avoir precipité l’edition de mes œuvres, et, comme on dict, avoir trop tost mis la plume au vent. Car si mes ecriz sont bons, ma jeunesse ne leur doibt oster leur louange meritée. S’ilz ne sont tels, elle doibt pour le moins leur servir d’excuse : d’aultant que si j’ay faict en cet endroit quelque acte de jeunesse, je n’ay faict si non ce que je devoy’. Pour le moins, ce m’est une faulte commune avecques beaucoup d’autres meilleurs espriz que le mien. Je ne suis tel, que je vueille blâmer le conseil d’Horace, quand à l’edition des poëmes : mais aussi ne suis-je de l’opinion de ceux qui gardent religieusement leurs ecriz, comme sainctes reliques, pour estre publiez apres leur mort : sçachant bien que tout ainsi que les mors ne mordent point, aussi se sentent-ilz les morsures. Cete conscientieuse difficulté, lecteur, n’estoit ce qui me retardoit le plus en la premiere edition de mes ecriz. Je craignoy’un autre inconvenient, qui me sembloit avoir beaucoup plus apparente raison de future reprehension. C’est que telle nouveauté de poësie pour le commencement seroit trouvée fort etrange, et rude. Au moyen de quoy, voulant prevenir cete mauvaise opinion, et quasi comme applanir le chemin à ceux qui, excitez par mon petit labeur, voudroient enrichir nostre vulgaire de figures et locutions estrangeres, je mis en lumiere ma Deffence et illustration de la langue françoise : ne pensant toutefois au commencement faire plus grand œuvre qu’une epistre et petit advertissement au lecteur. Or ay-je depuis experimenté ce qu’au paravant j’avoy assez preveu, c’est que d’un tel œuvre je ne rapporteroy jamais favorable jugement de noz rethoriqueurs françoys, tant pour les raisons assez nouvelles, et paradoxes introduites par moy en nostre vulgaire, que pour avoir (ce semble) hurté un peu trop rudement à la porte de noz ineptes rimasseurs. Ce que j’ay faict, lecteur, non pour aultre raison que pour eveiller le trop long sillence des cignes et endormir l’importun croassement des corbeaux. Ne t’esbahis donques si je ne respons à ceulx qui m’ont apellé hardy repreneur : car mon intention ne feut onques d’auctorizer mes petiz œuvres par la reprehension de telz gallans. Si j’ ay particularizé quelques ecriz, sans toutefois toucher aux noms de leurs aucteurs, la juste douleur m’y a contrainct, voyant nostre langue, quand à sa nayfve proprieté si copieuse, et belle, estre souillée de tant de barbares poësies, qui par je ne scay quel nostre malheur plaisent communement plus aux oreilles françoises que les ecritz d’antique, et solide erudition. Les gentilz espris, mesmes ceulx qui suyvent la court, seule escolle ou voluntiers on apprent à bien proprement parler, devroient vouloir pour l’enrichissement de nostre langue, et pour l’honneur des espriz françois, que telz poëtes barbares, ou feussent fouettez à la cuysine, juste punition de ceulx qui abusent de la pacience des Princes, et grands Seigneurs par la lecture de leurs ineptes œuvres : ou (si on les vouloit plus doucement traicter) qu’on leur donnast argent pour se taire ; suyvant l’exemple du grand Alexandre, qui usa de semblable liberalité en l’endroict de Cherille, poëte ignorant. Certes j’ay grand’honte, quand je voy’le peu d’estime que font les Italiens de nostre poësie en comparaison de la leur : et ne le treuve beaucoup etrange, quand je considere que voluntiers ceulx qui ecrivent en la langue Toscane sont tous personnaiges de grand’erudition : voire jusques aux Cardinaux mesmes et aultres seigneurs de renom, qui daignent bien prendre la peine d’enrichir leur vulgaire par infinité de beaux ecriz : usant en cela de la diligence et discretion familiere à ceulx qui legerement n’exposent leurs conceptions au publique jugement des hommes. Pense donques, je te prie, Lecteur, quel prix doivent avoir, en l’endroict de celle tant docte et ingenieuse nation Italienne, les ecriz d’ung petit Magister, d’un Conard, d’un Badault, et aultres mignons de telle farine, dont les oreilles de nostre peuple sont si abbreuvées, qu’elles ne veulent aujourd’huy recevoir aultre chose. Je suis certain que tous lecteurs de bon jugement prendront ce que je dy en bonne part, veu que je ne parle du tout sans raison. Au fort, si nos petiz Rimeurs s’en trouvoint un peu fachez, je leur conseilleroy’de prendre pacience : considerant que je ne suis ung Aristarque ou Aristophane, dont la grave censure doive oster leurs ecriz du rôle de noz poësies, ou retarder leurs aucteurs de mieux faire à l’advenir. Aussi leur mescontentement ne me doit rompre ma deliberation, qui par veu solennel me suis obligé aux Muses de ne mentir jamais (que je le puisse entendre) ni en vin ni en poësie. Toutefois je ne veux pas du tout estre juge si severe, et incorruptible en matiere de poësie, que je suyve l’heresie de celuy qui disoit Mitte me in lapicidinas. Quelques uns se plaignent de quoy je blâme les traductions poëtiques en nostre langue, dont ilz ne sont (disent-ilz) illustrateurs ny gaigez ny renommez. Aussi ne suis-je. Mais s’ilz n’alleguent aultre raison, je n’y feray point de response. Encores moins à ce qu’ilz disent, que j’ay reservé la lecture de mes ecriz à une affectée demy-douzaine des plus renommez poëtes de nostre langue. Car je n’avoy’entrepris de faire un catalogue de tous les autres, mesmes de ceulx qui ne m’etoient conneuz ny à leurs noms ny à leurs œuvres. Ceux dont je ne cherche point les applaudissements ont occasion de gronder. Aussi me plaisent leurs aboys : car je n’en crain’gueres les morsures. Je fonde encor’(disent-ilz) l’immortalité de mon nom sur moindre chose que leurs escritz, dont toutefois ilz ne pretendent aucune louange. Ce n’est à eulx ny à moy à juger de nostre cause : qui (Dieu mercy) n’est de telle importance, que la court y doibve estre longuement embesongnée. Aussi n’ay-je pas fondé mon advancement sur telles magnifiques comparaisons. Si en mes poësies je me loüe quelques fois, ce n’est sans l’imitation des anciens : et en cela je ne pense avoir encor’esté si excessif, que j’aye, pour illustrer le mien, offensé l’honneur de personne. Et puis je me vante d’avoir inventé ce que j’ay mot à mot traduit les aultres. A peu que je ne leur fay la responce que fist Virgile à un quiddam Zoile, qui le reprenoit d’emprunter les vers d’Homere. J’ay (ce me semble) ailleurs assez deffendu l’immitation. C’est pourquoy je ne feray longue response à cet article. Qui vouldroit à ceste ballance examiner les escritz des anciens Romains et des modernes Italiens, leurs arrachant toutes ces belles plumes empruntées dont ilz volent si haultement, ilz seroint en hazard d’estre accoutrez en corneille Horacienne. Si, par la lecture des bons livres, je me suis imprimé quelques traictz en la fantaisie, qui après, venant à exposer mes petites conceptions selon les occasions qui m’en sont données, me coulent beaucoup plus facilement en la plume qu’ilz ne me reviennent en la memoire, doibt-on pour ceste raison les appeller pieces rapportées ? Encor’diray-je bien que ceulx qui ont leu les œuvres de Virgile, d’Ovide, d’Horace, de Petrarque, et beaucoup d’aultres, que j’ay leuz quelquefois assez negligemment, trouverront qu’en mes escriptz y a beaucoup plus de naturelle invention que d’artificelle ou supersticieuse immitation. Quelques ungs voyans que je finissoy’ou m’efforçoy’de finir mes sonnetz par ceste grace qu’entre les aultres langues s’est faict propre l’epigramme françois, diligence qu’on peult facilement recongnoistre aux œuvres de Cassola Italien, disent pour ceste raison que je l’ay immité, bien que de ce temps là il ne me feust congneu seulement de nom, ou Apollon jamais ne me soit en ayde. Je ne me suis beaucoup travaillé en mes ecriz de ressembler aultre que moymesmes : et si en quelque endroict j’ay usurpé quelques figures et façons de parler à l’imitation des estrangers, aussi n’avoit aucun loy ou privilege de le me deffendre. Je dy encores cecy, Lecteur, affin que tu ne penses que j’aye rien emprunté des nostres, si d’avanture tu venois à rencontrer quelques epithetes, quelques phrases et figures prises des anciens, et appropriées à l’usaige de nostre vulgaire. Si deux peintres s’efforcent de representer au naturel quelque vyf protraict, il est impossible qu’ilz ne se rencontrent en mesmes traictz et lineamens, ayans mesme exemplaire devant eulx. Combien voit-on entre les Latins immitateurs des Grecz, entre les modernes Italiens immitateurs des Latins, de commencemens et de fins de vers, de couleurs, et figures poëtiques quasi semblables ? Je ne parle poinct des orateurs. Ceulx qui voudront considerer le stile des Ciceroniens, ou aultres, ne trouverront estrange la ressemblance qu’ont ou pourront avoir les poëmes françois, si chacun s’efforce d’escrire par immitation des estrangers. Tous arts et sciences ont leurs termes naturelz. Tous mestiers ont leurs propres outilz. Toutes langues ont leurs motz et loqutions usitées : et qui n’en voudroit user, il se faudroit forger à part nouveaux artz, nouveaulx mestiers et nouvelles langues. Ce que j’ay dict, cetuy ci l’a dict encor’, et cetuy là : aussi les Muses n’ont restrainct, et enfermé en l’esprit de deux ou trois tout ce qui se peut dire de bonne grace en nostre poësie. S’il y a quelques faultes en mes escritz, aussi ne sont tous les aultres parfaictz. Ceulx qui avecques raison me voudront faire ce bien de me reprendre, je mettray peine d’en faire mon profit. Car je ne suis du nombre de ceulx qui ayment myeux deffendre leurs faultes que les corriger. Mais si quelques ungs directement ou indirectement (comme on dict) me vouloient taxer, non point avecques la raison et modestie accoutumée en toutes honnestes controversies de lettres, mais seulement avecques une petite maniere d’irrision et contournement de nez, je les adverty’qu’ilz n’attendent aulcune response de moy : car je ne veux pas faire tant d’honneur à telles bestes masquées, que je les estime seulement dignes de ma cholere. Si quelques uns vouloient renouveler la farce de Marot et de Sagon, je ne suis pour les en empescher : mais il fault qu’ilz cherchent aultre badin pour jouer ce rôle avecques eux. Voylà ung petit desseing lecteur, de ce que je pouroy’bien respondre à mes calomniateurs, si je vouloy’prendre la peine de leur tenir plus long propoz. Quand à ceux qui blasment en moy cet etude poëtique, comme totalement inutile, s’ilz veulent combatre contre la poësie, elle a des armes pour se deffendre : s’ilz plaignent l’empeschement de ma promotion, je les remercie de leur bonne volunté. Ceux qui ayment le jeu, les banquetz et aultres menuz plaisirs, qu’ilz y passent et le jour ; et la nuict si bon leur semble. Quand à moy, n’ayant aultre passetems de plus grand plaisir, je donneray vouluntiers quelques heures à la poësie. Et combien ce m’est un labeur peu laborieux, et coutumier, si ce n’est ou faisant quelque voiage ou en lieu qui n’ait aultre plus joyeuse occupation, bien l’entendent ceux qui me hantent de familiarité. J’ayme la poësie, me tire bien souvent la Muse (comme dict quelqu’un) furtivement en son œuvre : mais je n’y suis tant affecté, que facilement je ne m’en retire, si la fortune me veult presenter quelque chose, ou avecques plus grand fruict je puisse occuper mon esprit. Je te prie donques, amy Lecteur, me faire ce bien de penser que ma petite muse, telle qu’elle est, n’est toutefois esclave ou mercenaire, comme d’ung tas de rymeurs à gaiges : elle est serve tant seulement de mon plaisir. Je te prie encores ne trouver mauvais cet advertissement, ou t’ennuyer de sa longueur, comme oultrepassant les bornes d’une epistre. En recompence de quoy, je te fay’present de mon Olive augmentée de plus de la moitié, et d’une Musagnoeomachie, c’est à dire la Guerre des Muses et de l’Ignorance. Ceux qui ne treuvent rien bon, si non ce qui sort de leur main, y trouverront à mordre en beaucoup de lieux : mesme en cet endroict ou je fay mention de quelques sçavans hommes de nostre France. Les uns diront que j’en ay laissé que je ne devoy’pas oublier : les aultres, que je n’ay pas gardé l’ordre, nommant quelques ungs les derniers, qui meritoient bien estre au premier ranc. Je n’ay qu’une petite response à toutes ces objections frivoles : c’est que mon intention n’estoit alors d’ecrire une hystoire, mais une poësie. Et combien ce genre d’escrire est peu consciencieux en telles choses, je m’en rapporte seulement à ceux qui l’entendent. Mais pourquoy pren-je tant de peine, lecteur, à preoccuper l’excuse de ce qui sera trouvé (peult estre) la moindre faulte de mes œuvres ? J’ay tousjours estimé la poësie comme ung somptueux banquet, ou chacun est le bien venu, et n’y force lon personne de manger d’une viande ou boire d’un vin, s’il n’est à son goust, qui le sera (possible) à celuy d’un aultre. C’est encor’la raison pourquoy j’ay si peu curieusement regardé à l’orthographie, la voyant au jourdhuy aussi diverse qu’il y a de sortes d’ecrivains. J’appreuve et loue grandement les raisons de ceux qui l’ont voulu reformer, mais voyant que telle nouveaulté desplaist autant aux doctes comme aux indoctes, j’ayme beaucoup mieulx louer leur invention que de la suyvre : pource que je ne fay pas imprimer mes œuvres en intention qu’ilz servent de cornetz aux apothequaires, ou qu’on les employe à quelque aultre plus vil mestier. Si tu treuves quelques faultes en l’impression, tu ne t’en dois prendre à moy, qui m’en suis rapporté à la foy d’autruy. Puis le labeur de la correction est tel, singulierement en un œuvre nouveau, que tous les yeux d’Argus ne fourniroient à voir les faultes qui s’i treuvent.

IO. AURATUS IN OLIVAM[modifier]

Sola virûm nuper volitabat docta per ora
  Laura, tibi Thuscis dicta, Petrarcha, sonis :
Tantaque vulgaris fuerat facundia linguas,
  Ut premeret fastu scripta vetusta suo.
At nunc Thuscanam Lauram comitatur Oliva
  Gallica, Bellaii cura laborque sui.
Phoebus amat Laurum, glaucam sua Pallas Olivam :
  Ille suum vatem, nec minus ista suum.

Salmonii Macrini Iuliodunensis Ode in Olivam Ioachimi Bellaii Andensis[modifier]

Supreme vatum hîc postera quos feret,
 Exacta et astas quos tulit hactenus,
 Facunde Bellaï, coruscum
 Andegavis Ligerique lumen :
Me bellicoso condita Julio,
 Illustre cujus nomen habet, tulit
 Urbs anserem rauce strepentem
 Inter Apollineos olores.
Dulci tuo effers carmine me tamen,
 Inter poestas atque aliquem facis,
 De musca avens barrhum videri :
 Metior at modulo meo me,
Dixere multi Pictona quem prius :
 Malim sed Andes sint mihi patria,
 Urbs urbium quòd nostra prorsus
 In medio sita sit duarum.
De judicatum sic et Horatio :
 Lucanus, anceps, esset an Appulus,
 Utrumque sub finem colonus
 Cum Venusinus agros araret.
Te propter atqui hinc Andegavus ferar,
 Excîtus auras flatibus ut tuas
 Sublime cantem, prosperoque
 Sydera celsa petam volatu.

Felix Olivas carminibus, tuas,
 An vate felix illa suo magis,
 Lauram secutura hinc Petrarchas,
 Quintiliam, Nemesin, Corinnam ?
Conjungeretur his utinam mea
 Olim Gelonis ! mortua sit licet,
 Tristemque decedens Macrinum
 Liquerit heu ! saturumque vitas.
Sic illa vixit cum unanimi viro,
 Laude ut perenni digna sit evehi :
 At solus argutis valeres
 Tu facere id, Joachime, rythmis.

I[modifier]

Je ne quiers pas la fameuse couronne,
 Sainct ornement du Dieu au chef doré,
 Ou que du Dieu aux Indes adoré
 Le gay chapeau la teste m’environne.
Encores moins veulx-je que l’on me donne
 Le mol rameau en Cypre decoré,
 Celuy, qui est d’Athenes honoré
 Seul je le veulx, et le Ciel me l’ordonne.
O tige heureux, que la sage Déesse
 En sa tutelle, et garde a voulu prendre,
 Pour faire honneur à son sacré autel !
Orne mon chef, donne moy hardiesse
 De te chanter, qui espere te rendre
 Egal un jour au laurier immortel.

II[modifier]

D’amour, de grace, et de haulte valeur
 Les feux divins estoient ceinctz, et les cieulx
 S’estoient vestuz d’un manteau precieux
 A raiz ardens, de diverse couleur.
Tout estoit plein de beauté, de bonheur
 La mer tranquille, et le vent gracieulx,
 Quand celle là naquit en ces bas lieux
 Qui a pillé du monde tout l’honneur.
Ell’prist son teint des beaux lyz blanchissans,
 Son chef de l’or, ses deux levres des rozes,
 Et du soleil ses yeux resplandissans.
Le ciel usant de liberalité
 Mist en l’esprit ses semences encloses,
 Son nom des Dieux prist l’immortalité.

III[modifier]

Loyre fameux, qui ta petite source
 Enfles de maintz gros fleuves, et ruysseaux,
 Et qui de loing coules tes cleres eaux
 En l’Ocean d’une assez vive course.
Ton chef royal hardiment bien hault pousse
 Et apparoy entre tous les plus beaux
 Comme un thaureau sur les menuz troupeaux
 Quoy que le Pau envieux s’en courrousse.
Commande doncq’aux gentiles Naiades
 Sortir dehors leurs beaux palais humides
 Avecques toy, leur fleuve paternel.
Pour saluer de joyeuses aubades
 Celle qui t’a, et tes filles liquides
 Deifié de ce bruyt eternel.

IV[modifier]

L’heureuse branche à Pallas consacrée,
 Branche

de paix, porte le nom de celle
 Qui le sens m’oste, et soubz grand’beauté cele
 La cruaulté, qui à Mars tant agrée.
Delaisse donq’ô cruelle obstinée !
 Ce tant doulx nom, ou bien te monstre telle,
 Qu’ainsi qu’en tout sembles estre immortelle,
 Sembles le nom avoir par destinée.
Que du hault ciel il t’ait eté donné,
 Je ne suis point de le croire etonné,
 Veu qu’en esprit tu es la souveraine :
Et que tes yeux, à ceulx qui te contemplent,
 Cœur, corps, esprit, sens, ame, et vouloir emblent
 Par leur doulceur angelique, et seraine.

V[modifier]

C’etoit la nuyt que la divinité
 Du plus hault ciel en terre se rendit
 Quand dessus moy Amour son arc tendit
 Et me fist serf de sa grand’deité.
Ny le sainct lieu de telle cruaulté,
 Ny le tens mesme assez me deffendit :
 Le coup au cœur par les yeux descendit
 Trop ententifz à ceste grand’beauté.
Je pensoy’bien que l’archer eust visé
 A tous les deux, et qu’un mesme lien
 Nous deust ensemble egalement conjoindre.
Mais comme aveugle, enfant, mal avisé,
 Vous a laissée (helas) qui eties bien
 La plus grand’proye, et a choisi la moindre.

VI[modifier]

Comme on ne peult d’œil constant soustenir
 Du beau Soleil

la clarté violente,
 Aussi qui void vostre face excellente,
 Ne peult les yeulx assez fermes tenir.
Et si de près il cuyde parvenir
 A contempler vostre beauté luysante,
 Telle clarté à voir luy est nuysante
 Et si le faict aveugle devenir.
Regardez doncq’si suffisant je suys
 A vous louer, qui seulement ne puys
 Voz grands beautez contempler à mon gré.
Que si mes yeulx avoient un tel pouvoir,
 J’estimeroy’plus fermes les avoir,
 Que n’a l’oyseau à Jupiter sacré.

VII[modifier]

De grand’beauté ma Déesse est si pleine,
 Que je ne voy’chose au monde plus belle.
 Soit que le front je voye, ou les yeulx d’elle,
 Dont la clarté saincte me guyde, et meine.
Soit ceste bouche, ou souspire une halaine,
 Qui les odeurs des Arabes excelle,
 Soit ce chef d’or, qui rendroit l’estincelle
 Du beau Soleil honteuse, obscure et vaine.
Soient ces cousteaux d’albastre, et main polie,
 Qui mon cœur serre, enferme, estreinct, et lie,
 Bref, ce que d’elle on peult ou voir, ou croyre,
Tout est divin, celeste, incomparable :
 Mais j’ose bien me donner ceste gloyre,
 Que ma constance est trop plus admirable.

VIII[modifier]

Auray’-je

bien de louer le pouvoir
 Ceste beauté, qui decore le monde ?
 Quand pour orner sa chevelure blonde
 Je sens ma langue ineptement mouvoir ?
Ny le romain, ny l’atique sçavoir,
 Quoy que là fust l’ecolle de faconde,
 Aux cheveulx mesme, où le fin or abonde,
 Eussent bien faict à demy leur devoir.
Quand je les voy’si reluysans, et blons,
 Entrenouez, crespes, egaulx et longs,
 Je m’esmerveille, et fay’telle complaincte.
Puis que pour vous (cheveulx) j’ay tel martyre,
 Que n’ay-je beu à la fontaine saincte ?
 Je mourroy’cygne, ou je meurs sans mot dire.

IX[modifier]

Garde toy bien ô gracieux Zephire !
 D’empestrer l’esle en ces beaulx nœuds epars,
 Que çà, et là, doulcement tu depars,
 Sur ce beau col de marbre, et de porphire.
Si tu t’y prens, plus ne vouldras nous ryre
 Le verd printemps : ainçoys de toutes pars
 Flore voyant que d’autre amour tu ards,
 Fera ses fleurs dessecher par grand’ire.
Que dy-je las ! Zephire n’est-ce point,
 C’est toy Amour, qui voles en ce point,
 Tout à l’entour, et par dedans ces retz.
Que tu as faictz d’art plus laborieux
 Que ceulx, ausquelz jadis feurent serrez
 Ta doulce mere, et le Dieu furieux.

== X ==

Ces cheveux d’or sont les liens Madame,
 Dont fut premier ma liberté surprise,
 Amour la flamme autour du cœur eprise,
 Ces yeux le traict, qui me transperse l’ame.
Fors sont les neudz, apre, et vive la flamme
 Le coup, de main à tyrer bien apprise,
 Et toutesfois j’ayme, j’adore, et prise
 Ce qui m’etraint, qui me brusle, et entame.
Pour briser donq’, pour eteindre, et guerir
 Ce dur lien, ceste ardeur, ceste playe,
 Je ne quier fer, liqueur’ny medecine,
L’heur, et plaisir, que ce m’est de perir
 De telle main, ne permect que j’essaye
 Glayve trenchant, ny froydeur, ny racine.

XI[modifier]

Des ventz emeuz la raige impetueuse
 Un voyle noir etendoit par les cieux,
 Qui l’orizon jusqu’aux extremes lieux
 Rendoit obscur, et la mer fluctueuse.
De mon soleil la clarté radieuse
 Ne daignoit plus aparoitre à mes yeulx
 Ains m’annonçoient les flotz audacieux
 De tous costez une mort odieuse.
Une peur froide avoit saisi mon ame
 Voyant ma nef en ce mortel danger,
 Quand de la mer la fille je reclame,
Lors tout soudain je voy’le ciel changer,
 Et sortir hors de leurs nubileux voyles
 Ces feux jumeaux, mes fatales etoiles.

XII[modifier]

O de ma vie à peu

pres expirée
 Le seul filet ! yeux, dont l’aveugle archer
 A bien sceu mil’, et mil’fleches lascher
 Sans qu’il en ait oncq’une en vain tirée.
Toute ma force est en vous retirée,
 Vers vous je vien’ma guerison chercher,
 Qui pouvez seulz la playe dessecher,
 Que j’ay par vous (ô beaux yeux !) endurée.
Vous estes seulz mon etoile amyable,
 Vous pouvez seulz tout l’ennuy terminer,
 Ennuy mortel de mon ame offensée.
Vostre clarté me soit doncq’pitoyable,
 Et d’un beau jour vous plaise illuminer
 L’obscure nuyt de ma triste pensée.

XIII[modifier]

La belle main, dont la forte foiblesse
 D’un joug captif domte les plus puissans
 La main, qui rend les plus sains languissans,
 Debendant l’arc meurtrier, qui les cœurs blesse,
La belle main, qui gouverne, et radresse
 Les freinz dorez des oiseaux blanchissans,
 Quand sur les champs de pourpre rougissans
 Guydent en l’air le char de leur maistresse,
Si bien en moy a gravé le protraict
 De voz beautez au plus beau du ciel nées,
 Que ny la fleur, qui le sommeil attraict,
Ny toute l’eau d’oubly, qui en est ceinte,
 Effaceroient en mil’, et mil’années
 Vostre figure en un jour en moy peinte.

XIV[modifier]

Le fort sommeil, que celeste

on doibt croyre,
 Plus doulx que miel, couloit aux yeulx lassez
 Lors que d’amour les plaisirs amassez
 Entrent en moy par la porte d’ivoyre.
J’avoy’lié ce col de marbre : voyre
 Ce sein d’albastre en mes bras enlassez
 Non moins qu’on void les ormes embrassez
 Du sep lascif, au fecond bord de Loyre.
Amour avoit en mes lasses mouëlles
 Dardé le traict de ses flammes cruelles,
 Et l’ame erroit par ces levres de roses.
Preste d’aller au fleuve oblivieux
 Quand le reveil de mon ayse envieux
 Du doulx sommeil a les portes decloses.

XV[modifier]

Pié, que Thétis pour sien eust avoué,
 Pié, qui au bout monstres cinq pierres telles,
 Que l’orient seroit enrichi d’elles,
 Cil orient en perles tant loué.
Pié albastrin, sur qui est appuyé
 Le beau sejour des graces immortelles,
 Qui feut baty sur deux coulonnes belles
 De marbre blanc, poly, et essuyé.
Si l’œil n’a plus de me nourir esmoy,
 Si ses thesors la bouche ne m’octroye,
 Si les mains sont en mes playes si fortes,
Au moins (ô pié) n’esloingne point de moy
 Mon triste cœur, dont Amour a faict proye,
 L’emprisonnant en ce corps, que tu portes.

XVI[modifier]

Qui a peu voir celle, que Déle adore,
 Se devaler de son cercle congneu,
 Vers le pasteur d’un long sommeil tenu
 Dessus le mont, qui la Carie honore.
Et qui a veu sortir la belle Aurore
 Du jaulne lict de son espoux chenu

Lors que le ciel encor’tout pur et nu
 De mainte rose indique se colore.
Celuy a veu encores (ce me semble)
 Non point les lyz, et les roses ensemble,
 Non ce, que peult le printemps concevoir.
Mais il a veu la beauté nompareille
 De ma Déesse, ou reluyre on peult voir
 La clere Lune, et l’Aurore vermeille.

XVII[modifier]

J’ay veu Amour, (et tes beaulx traictz dorez
 M’en soient tesmoings, ) suyvant ma souvereine,
 Naistre les fleurs de l’infertile arene
 Après ses pas dignes d’estre adorez.
Phebus honteux ses cheveulx honorez
 Cacher alors, que les vents par la plaine
 Eparpilloient de leur souëfve halaine
 Ceulx là, qui sont de fin or colorez.
Puis s’en voler de chascun œil d’icelle
 Jusques au ciel une vive etincelle
 Dont furent faictz deux astres clers, et beaux.
Favorisans d’influences heureuses
 (O feux divins ! ô bienheureux flambeaulx !)
 Tous cœurs bruslans aux flammes amoureuses.

== XVIII ==

Le chef doré cestuy blasonnera,
 Cestuy le corps, l’autre le blanc ivoire
 De l’estommac, l’autre eternelle gloire
 Aux yeux archers par ses vers donnera.
Comme une fleur tout cela perira,
 Mais en esprit, en faconde, et memoire,
 Quand l’aage aura sur la beauté victoire,
 Mieux que devant Madame florira.
Que si en moy le souverain donneur
 Pour tel subject heureusement poursuyvre
 Eust mis tant d’art, tant de grace, et bonheur,
Mieux qu’en tableau, en bronze, en marbre, en cuyvre
 Je luy feroy’, et à moy un honneur,
 Qui elle, et moy feroit vivre, et revivre.

XIX[modifier]

Face le ciel (quand il vouldra) revivre
 Lisippe, Apelle, Homere, qui le pris
 Ont emporté sur tous humains espris
 En la statue, au tableau, et au livre.
Pour engraver, tirer, decrire, en cuyvre,
 Peinture, et vers, ce qu’en vous est compris,
 Si ne pouroient leur ouvraige entrepris
 Cyzeau, pinceau, ou la plume bien suyvre.
Voilà pourquoy ne fault, que je souhete
 De l’engraveur, du peintre, ou du poëte
 Marteau, couleur, ny encre, ô ma Déesse !
L’art peult errer, la main fault, l’œil s’ecarte.
 De voz beautez mon cœur soit doncq’sans cesse
 Le marbre seul, et la table, et la charte.

XX[modifier]

Puis que

les cieux m’avoient predestiné
 A vous aymer, digne object de celuy,
 Par qui Achille est encor’aujourdhuy
 Contre les Grecz pour s’amye obstiné,
Pourquoy aussi n’avoient-ilz ordonné
 Renaitre en moy l’ame, et l’esprit de luy ?
 Par maintz beaux vers tesmoings de mon ennuy
 Je leur rendroy’, ce qu’ilz vous ont donné.
Helas Nature, au moins puis que les cieux
 M’ont denié leurs liberalitez,
 Tu me devois cent langues, et cent yeux,
Pour admirer, et louer cete la,
 Dont le renom (pour cent graces, qu’elle a)
 Merite bien cent immortalitez.

XXI[modifier]

Les bois fueilleuz, et les herbeuses rives
 N’admirent tant parmy sa troupe saincte
 Dyane, alors que le chault l’a contrainte
 De pardonner aux bestes fugitives,
Que tes beautez, dont les autres tu prives
 De leurs honneurs, non sans envie mainte
 Veu que tu rends toute lumiere etainte
 Par la clarté de deux etoiles vives.
Les demydieux, et les nymphes des bois
 Par l’epesseur des forestz chevelues
 Te regardant, s’etonnent maintesfois,
Et pour à Loire eternité donner
 Contre leurs bords ses filles impolues
 Font ton hault bruit sans cesse resonner.

XXII[modifier]

O doulce ardeur, que des yeulx

de ma dame
 Amour avecq’sa torche acoustumée
 Dedans mon cœur a si bien allumée,
 Que je la sen au plus profond de l’ame !
Combien le ciel favorable je clame,
 Combien Amour, combien ma destinée,
 Qui en ce point ma vie ont terminée
 Par le torment d’une si doulce flamme !
Qu’en moy (Amour) ne durent tes doulx feux,
 Je ne le puys et pouvoir ne le veulx
 Bien que la chair soit caducque, et mortelle.
Car ceste ardeur, dont mon ame est ravie,
 Prendra aussi immortalité d’elle
 Vivant par mort d’une eternelle vie.

XXIII[modifier]

Si des beaux yeux, où la beaulté se mire,
 Voire le ciel, et la nature, et l’art,
 Depent le frein, qui en plus d’une part
 A son plaisir et m’arreste, et me vire,
Pourquoy sont-ilz armez d’orgueil, et d’ire ?
 Pourquoy s’esteint ce doulx feu, qui en part ?
 Pourquoy la main, qui le cœur me depart,
 Cache ces retz, liens de mon martire ?
O belle main ! ô beaux cheveux dorez !
 O clers flambeaux dignes d’estre adorez !
 Par qui je crain’, j’espere, je lamente.
Mon fier destin, et vostre force extreme,
 En vous aimant, me commandent, que j’aime
 L’heureux object du bien, qui me tormente.

XXIV[modifier]

Piteuse voix, qui

ecoutes mes pleurs,
 Et qui errant entre rochiers et bois
 Avecques moy : m’as semblé maintesfoys
 Avoir pitié de mes tristes douleurs.
Voix qui tes plainz mesles à mes clameurs,
 Mon dueil au tien, si appeller tu m’oys
 Olive Olive : et Olive est ta voix,
 Et m’est avis, qu’avecques moy tu meurs.
Seule je t’ay pitoyable trouvée.
 O noble Nymphe ! en qui (peult estre) encores
 L’antique feu de nouveau s’evertue.
Pareille amour nous avons eprouvée,
 Pareille peine aussi nous souffrons ores.
 Mais plus grande est la beaulté, qui me tue.

XXV[modifier]

Je ne croy point, veu le dueil que je meine
 Pour l’apre ardeur d’une flamme subtile,
 Que mon œil feust en larmes si fertile,
 Si n’eusse au chef d’eau vive une fonteine.
Larmes ne sont, qu’avecq’si large vene
 Hors de mes yeux maintenant je distile,
 Tout pleur seroit à finir inutile
 Mon dueil, qui n’est qu’au meillieu de sa peine.
L’humeur vitale en soy toute reduite
 Devant mon feu craintive prent la fuyte
 Par le sentier, qui meine droict aux yeux.
C’est cete ardeur, dont mon ame ravie
 Fuyra bien tost la lumiere des cieux,
 Tirant à soy et ma peine et ma vie.

XXVI[modifier]

La nuit m’est courte, et le jour trop me dure,
 Je fuy l’amour, et le suy’à la trace,
 Cruel me suis, et requier’vostre grace,
 Je pren’plaisir au torment, que j’endure.

Je voy’mon bien, et mon mal je procure,
 Desir m’enflamme, et crainte me rend glace,
 Je veux courir, et jamais ne deplace
 L’obscur m’est cler, et la lumiere obscure.

Votre je suis et ne puis estre mien,
 Mon corps est libre, et d’un etroit lien
 Je sen’mon cœur en prison retenu.

Obtenir veux, et ne puis requerir,
 Ainsi me blesse, et ne me veult guerir
 Ce vieil enfant, aveugle archer, et nu.

XXVII[modifier]

Quand le Soleil lave sa teste blonde
 En l’Ocean, l’humide, et noire nuit
 Un coy sommeil, un doulx repos sans bruit
 Epant en l’air, sur la terre, et soubz l’onde.
Mais ce repos, qui soulaige le monde
 De ses travaux, est ce, qui plus me nuist,
 Et d’astres lors si grand nombre ne luist,
 Que j’ay d’ennuiz, et d’angoisse profonde.
Puis quand le ciel de rougeur se colore,
 Ce que je puis de plaisir concevoir,
 Semble renaitre avec la belle Aurore.
Mais qui me fait tant de bien recevoir ?
 Le doulx espoir, que j’ay de bien tost voir
 L’autre soleil, qui la terre decore.

== XXVIII ==

Ce que je sen’, la langue ne refuse
 Vous decouvrir, quand suis de vous absent,
 Mais tout soudain que pres de moy vous sent,
 Elle devient et muette, et confuse.
Ainsi, l’espoir me promect, et m’abuse,
 Moins pres je suis quand plus je suis present.
 Ce qui me nuist, c’est ce, qui m’est plaisent,
 Je quier’cela, que trouver je recuse.
Joyeux la nuit, le jour triste je suis.
 J’ay en dormant ce, qu’en veillant poursuis
 Mon bien est faulx, mon mal est veritable.
D’une me plain’, et deffault n’est en elle,
 Fay doncq’Amour, pour m’estre charitable,
 Breve ma vie, ou ma nuit eternelle.

XXIX[modifier]

Les cieux, l’amour, la mort, et la nature,
 Honneur, credit, faveur, envie, ou crainte
 De ceste forme en moy si bien emprainte
 N’effaceront la vive protraiture.
Ivoire, gemme, et toute pierre dure
 Se peut briser, si du fer est attainte,
 Mais bien qu’ell’soit de se rompre contrainte,
 De se changer jamais elle n’endure.
Mon cœur est tel : et me le fist prouver
 Amour, alors que pour vous y graver,
 A coups de trait me livra la bataille.
Je sçay combien son arc y travailla,
 Plus de cent coups, non un seul, me bailla
 Premier qu’il peust en lever une ecaille.

== XXX ==

Bien que le mal, que pour vous je supporte,
 Soit violent, toutesfois je ne l’ose
 Appeller mal, pour ce qu’aucune chose
 Ne vient de vous, qui plaisir ne m’apporte.
Mais ce m’est bien une douleur plus forte
 Que je ne puys de ma tristesse enclose
 Tourner la clef, lors que je me dispose
 A vous ouvrir de mes pensers la porte.
Si donc mes pleurs, et mes soupirs cuysans
 Si mes ennuiz ne vous sont suffisans
 Temoings d’amour, quele plus seure preuve.
Quele autre foy, si non mourir, me reste :
 Mais le remede (helas) trop tard se treuve
 A la douleur, que la Mort manifeste.

XXXI[modifier]

Le grand flambeau gouverneur de l’année,
 Par la vertu de l’enflammée corne
 Du blanc thaureau, prez, montz, rivaiges orne
 De mainte fleur du sang des princes née.
Puis de son char la roüe estant tournée
 Vers le cartier prochain du Capricorne,
 Froid est le vent la saison nue et morne,
 Et toute fleur devient seiche, et fenée.
Ainsi, alors que sur moy tu etens
 O mon Soleil ! tes clers rayons epars,
 Sentir me fais un gracieux printens.
Mais tout soudain que de moy tu depars,
 Je sens en moy venir de toutes pars
 Plus d’un hyver, tout en un mesme tens.

XXXII[modifier]

Tout ce, qu’icy la Nature environne,

Plus tost il naist, moins longuement il dure.
 Le gay printemps s’enrichist de verdure,
 Mais peu fleurist l’honneur de sa couronne.
L’ire du ciel facilement etonne
 Les fruicts d’esté, qui craignent la froidure
 Contre l’hiver ont l’ecorce plus dure
 Les fruicts tardifs, ornement de l’automne.
De ton printemps les fleurettes seichées
 Seront un jour de leur tige arrachées,
 Non la vertu, l’esprit, et la raison.
A ces doulx fruicts en toy meurs devant l’aage
 Ne faict l’esté, ny l’autonne dommage,
 Ny la rigueur de la froide saison.

XXXIII[modifier]

O prison doulce, où captif je demeure
 Non par dedaing, force, ou inimitié,
 Mais par les yeulx de ma doulce moitié
 Qui m’y tiendra jusq’à tant que je meure.
O l’an heureux, le mois, le jour, et l’heure,
 Que mon cœur fut avecq’elle allié !
 O l’heureux nœu, par qui j’y fu’lié,
 Bien que souvent je plain’, souspire, et pleure !
Tous prisonniers, vous etes en soucy,
 Craignant la loy, et le juge severe
 Moy plus heureux, je ne suis pas ainsi.
Mile doulx motz, doulcement exprimez,
 Mil’doulx baisers, doulcement imprimez,
 Sont les tormens où ma foy persevere.

XXXIV[modifier]

Apres avoir d’un

bras victorieux
 Domté l’effort des superbes courages,
 Aucuns jadis bastirent haulx ouvrages,
 Pour se venger du temps injurieux.
Autres craignans leurs actes glorieux
 Assujetir à flammes, et orages,
 Firent ecriz, qui malgré telz outrages
 Ont faict leurs noms voler jusques aux cieulx.
Maintz au jourdhuy en signe de victoire
 Pendent au temple armes bien etophées,
 Mais je ne veulx acquerir telle gloire.
Avoir esté par vous vaincu, et pris,
 C’est mon laurier, mon triomphe, et mon prix,
 Qui ma depouille egale à leurs trophées.

XXXV[modifier]

Me soit amour ou rude, ou favorable,
 Ou hault, ou bas me pousse la fortune,
 Tout ce, qu’au cœur je sen’pour l’amour d’une,
 Jusq’à la mort, et plus, sera durable.
Je suis le roc de foy non variable,
 Que vent, que mer, que le ciel importune,
 Et toutesfois adverse, ou oportune
 Soit la saison, il demeure imployable.
Plus tost voudra le diamant apprendre
 A s’amolir de son bon gré, ou prendre
 Soubz un burin de plom, diverse forme,
Que par nouveau ou bonheur, ou malheur
 Mon cœur, où est de vostre grand’valeur
 Le vray protraict, en autre se transforme.

XXXVI[modifier]

L’unic oiseau (miracle emerveillable)

Par feu se tue, ennuyé de sa vie,
 Puis quand son ame est par flammes ravie,
 Des cendres naist un autre à luy semblable.
Et moy qui suis l’unique miserable,
 Faché de vivre une flamme ay suyvie,
 Dont conviendra bien tost, que je devie,
 Si par pitié ne m’etes secourable.
O grand’doulceur ! ô bonté souveraine !
 Si tu ne veulx dure, et inhumaine estre
 Soubz ceste face angelique, et seraine,
Puis qu’ay pour toy du Phenix le semblant,
 Fay qu’en tous poinctz je luy soy’resemblant,
 Tu me feras de moymesme renaistre.

XXXVII[modifier]

Celle, qui tient par sa fiere beauté
 Les Dieux en feu, en glace’aise, et martire,
 L’œil impiteux soudain de moy retire,
 Quand je me plain’à sa grand’cruauté.
Si je la suy’ell’fuit d’autre couté
 Si je me deulx, mes larmes la font rire,
 Et si je veulx ou parler, ou ecrire,
 D’elle jamais ne puis estre ecouté.
Mais (ô moy sot !) de quoy me doy-je plaindre,
 Fors du desir, qui par trop hault ataindre,
 Me porte au lieu, où il brusle ses aesles ?
Puis moy tumbé, Amour, qui ne permet
 Finir mon dueil, soudain les luy remet,
 Renouvelant mes cheutes eternelles.

XXXVIII[modifier]

Sacrée, saincte, et celeste

figure,
 Pour qui du ciel l’admirable, et hault temple
 Semble courbé, afin qu’en toy contemple
 Tout ce, que peult son industrie et cure.
Si de tes yeulx les beaux raiz d’avanture
 Daignent mon cœur echaufer, il me semble
 Qu’en moy soudain un feu divin s’assemble,
 Qui mue, altere, et ravist ma nature.
Et si mon œil ose se hazarder
 A contempler une beauté si grande,
 Un Ange adonq’me semble regarder.
Lors te faisant d’ame et de corps offrande
 Ne puis le cœur idolatre garder,
 Qu’il ne t’adore, et ses veux ne te rande.

XXXIX[modifier]

Plus ferme foy ne fut onques jurée
 A nouveau prince, ô ma seule princesse !
 Que mon amour, qui vous sera sans cesse
 Contre le temps et la mort asseurée.
De fosse creuse, ou de tour bien murée
 N’a point besoing de ma foy la fortresse,
 Dont je vous fy’dame, roine, et maistresse,
 Pour ce qu’ell’est d’eternelle durée.
Thesor ne peult sur elle estre vainqueur,
 Un si vil prix n’aquiert un gentil cœur :
 Non point faveur, ou grandeur de lignage,
Qui eblouist les yeulx du populaire,
 Non la beauté, qui un leger courage
 Peult emouvoir, tant que vous, me peult plaire.

==XL==

Si des saincts yeulx que je vois adorant,
 Vient mon ardeur, si les miens d’heure en heure
 Par le degout des larmes, que je pleure,
 Donnent vigueur à mon feu devorant,
Si mon esprit vif dehors, et mourant
 Dedans le cloz de sa propre demeure,
 Vous contemplant, permet bien que je meure
 Pour estre en vous, plus qu’en moy, demeurant,
Bien est le mal et violent, et fort,
 Dont la doulceur coulpable de ma mort
 Me faict aveugle à mon prochain dommage.
Cruel tyran de la serve pensée,
 De ce loyer est donq’recompensée
 L’ame qui faict à son seigneur hommage.

XLI[modifier]

Je suis semblable au marinier timide ;
 Qui voyant l’air çà et là se troubler,
 La mer ses flotz ecumeux redoubler,
 Sa nef gemir soubz ceste force humide,
D’art, d’industrie, et d’esperance vide,
 Pense le ciel, et la mer s’assembler,
 Se met à plaindre, à crier, à trembler,
 Et de ses vœux les Dieux enrichir cuyde.
Le nocher suis, mes pensers sont la mer,
 Soupirs, et pleurs sont les ventz et l’orage,
 Vous ma Déesse etes ma clere etoile,
Que seule doy’, veux, et puis reclamer,
 Pour asseurer la nef de mon courage,
 Et eclersir tout ce tenebreux voile.

XLII[modifier]

Les chaulx soupirs de ma flamme incongnue
 Ne sont soupirs, et

telz ne les veulx dire,
 Mais bien un vent : car tant plus je soupire,
 Moins de mon feu la chaleur diminue.
Ma vie en est toutesfois soutenue,
 Lors que par eulx de l’ardeur je respire,
 Ma peine aussi par eulx mesmes empire,
 Veu que ma flamme en est entretenue.
Tout cela vient de l’Amour, qui enflamme
 Mon estommac d’une eternelle flamme,
 Et puis l’evente au tour de luy volant.
O petit Dieu, qui terre, et ciel allumes !
 Par quel miracle en feu si violant
 Tiens-tu mon cœur, et point ne le consumes ?

XLIII[modifier]

Penser volage, et leger comme vent,
 Qui or’au ciel, or’en mer, or’en terre
 En un moment cours, et recours grand erre,
 Voire au sejour des ombres bien souvent.
Et quelque part que voises t’eslevant,
 Ou rabaissant, celle qui me faict guerre,
 Celle beauté tousjours devant toy erre,
 Et tu la vas d’un leger pié suyvant.
Pourquoy suis-tu (ô penser trop peu sage !)
 Ce qui te nuist ? pourquoy vas-tu sans guide,
 Par ce chemin plein d’erreur variable ?
Si de parler au moins eusses l’usage,
 Tu me rendrois de tant de peines vide,
 Toy en repos, et elle pitoyable.

XLIV[modifier]

Au goust de l’eau la fievre se rappaise,
 Puis s’evertue

au cours, qui sembloit lent :
 Amour aussi m’est humble, et violent,
 Quand le coral de voz levres je baise.
L’eau goute à goute anime la fournaize
 D’un feu couvert le plus etincelant :
 L’ardent desir, que mon cœur va celant,
 Par voz baisers se faict plus chault que braize.
D’un grand traict d’eau, qui freschement distile,
 Souvent la fievre est etainte, Madame.
 L’onde à grand flot rent la flamme inutile.
Mais, ô baisers, delices de mon ame !
 Vous ne pouriez, et fussiez vous cent mile,
 Guerir ma fievre, ou eteindre ma flamme.

XLV[modifier]

Ores qu’en l’air le grand Dieu du tonnerre
 Se rue au seing de son epouse amée,
 Et que de fleurs la nature semée
 A faict le ciel amoureux de la terre.
Or’que des ventz le gouverneur desserre
 Le doux Zephire, et la forest armée
 Voit par l’épaiz de sa neuve ramée
 Maint libre oiseau, qui de tous coutez erre :
Je vois faisant un cry non entendu
 Entre les fleurs du sang amoureux nées,
 Pasle, dessoubz l’arbre pasle etendu :
Et de son fruict amer me repaissant,
 Aux plus beaux jours de mes verdes années
 Un triste hiver sen’en moy renaissant.

==XLVI==

Lequel des Dieux fera que je ne sente
 L’heureux malheur de l’espoir qui m’attire,
 Si le plaisir, suject de mon martire,
 Fuyant mes yeulx à mon cœur se presente ?
Quel est le fruict de l’incertaine attente,
 Ou sans profit si longuement j’aspire ?
 Quel est le bien, pour qui tant je soupire ?
 Quel est le gaing du mal qui me contente ?
Qui guerira la playe de mon cœur ?
 Qui tarira de mes larmes la source ?
 Qui abatra le vent de mes soupirs ?
Montre le moy, ô celeste vainqueur !
 Qui a finy le terme de ma course
 Au ciel, où est le but de mes desirs.

XLVII[modifier]

Le doulx sommeil paix, et plaisir m’ordonne,
 Et le reveil guerre, et douleur m’aporte :
 Le faulx me plaist, le vray me deconforte :
 Le jour tout mal, la nuit tout bien me donne.
S’il est ainsi, soit en toute personne
 La verité ensevelie, et morte.
 O animaulx de plus heureuse sorte,
 Dont l’œil six mois le dormir n’abandonne !
Que le sommeil à la mort soit semblant,
 Qu le veiller de vie ait le semblant,
 Je ne le dy, et le croy’moins encores.
Ou s’il est vray, puis que le jour me nuist
 Plus que la mort, ô mort, veilles donq’ores
 Clore mes yeulx d’une eternelle nuit.

XLVIII[modifier]

Pere Ocean,

commencement des choses,
 Des Dieux marins le sceptre vertueux,
 Qui maint ruisseau, et fleuve impetueux
 En ton seing large enfermes, et composes :
Tu ne sens point, quand moins tu te reposes,
 Plus s’irriter de flotz tempestueux
 Contre tes bords ; qu’en mon cœur fluctueux
 Je sen’de ventz, et tempestes encloses.
Helas reçoy mes chaudes larmes donques
 En ton liquide : eteins leur feu, si onques
 Tu as senty d’amour quelque scintile,
Et si tes eaux peuvent le feu eteindre,
 Qui rend la foudre, et trident inutile,
 Et qui se faict jusques aux enfers creindre.

XLIX[modifier]

Sacré rameau, de celeste presage,
 Rameau, par qui la colombe envoyée,
 Au demeurant de la terre noyée
 Porta jadis un si joyeux message.
Heureux rameau, soubz qui gist à l’ombrage
 La doulce paix icy tant desirée,
 Alors que Mars, et la Discorde irée
 Ont tout remply de feu, de sang, de rage :
S’il est ainsi que par les sainctz escriptz
 Sois tant loué, helas ! reçoy mes criz,
 O mon seul bien ! ô mon espoir en terre !
Qui seulement ne me temoignes ores
 Paix, et beautemps : mais toymesmes encores
 Me peulx sauver de naufrage et de guerre.

==L==

Si mes pensers vous estoient tous ouvers,
 Si de parler mon cœur avoit l’usaige,
 Si ma constance estoit peinte au visaige,
 Si mes ennuiz vous estoient decouvers,
Si les soupirs, si les pleurs, si les vers
 Montroient au vif une amoureuse raige,
 Lors je pourroy’flechir vostre couraige,
 Voire à pitié mouvoir tout l’univers.
Adoncq’Amour seul tesmoing de ma peine
 Vous pouroit estre une preuve certaine
 De ma fidele, et serve loyaulté,
Qui d’aussi loing devant les autres passe,
 Que le parfaict de vostre belle face
 Hausse le chef sur toute aultre beaulté.


  
LI
O toy, à qui a été ottroyé
Voir cete flamme ardent, qui s’entretient
En l’estommac du Geant, qui soutient
Un mont de feu sur son doz foudroyé.
Et cetuy là, qui l’oyzeau dedié
Au Dieu vangeur, qui la foudre en main tient,
Paist d’un poumon, qui tousjours luy revient,
Au froid sommet de Caucase lié :
Je te supply’ imaginer encore
Ce qui mon cœur brusle, englace, et devore,
Sans me donner loysir de respirer.
Lors me diras, voyant ma peine telle,
Tu sera d’exemple, à qui ose aspirer
Trop hardiment à chose non mortelle.
  
LII
Mere d’Amour, et f

ille de la mer,
Du cercle tiers lumiere souverene,
Qui ciel, et terre, et champs semez d’arene
Peuz jusq’au fond des ondes enflammer.
Toy, qui le doulx mesles avec l’amer,
Quand ce beau riz, qui le ciel rasserene,
De tous les Dieux le plus cruel refrene,
Et le contrainct ton aide reclamer,
Dont luy tout plein de ce tant doulx venin
Entre tes bras paist son œil jà benin
En ta divine, et celeste beauté :
Te plaise (helas) Déesse, à ma priere,
Flechir un peu ceste mienne guerriere,
Qui a trop plus, que Mars, de cruauté.
  
LIII
Voyant au ciel tant de flambeaux ardens,
Je dy souvent, ô beauté non pareille !
Si le dehors est si plain de merveille,
Combien parfaict doit estre le dedens ?
Si tes beaux yeulx traictz, et flammes dardans
Luysent sur moy, mon ame se reveille
Au paradis, que ta bouche vermeille
Ouvre aux espritz, qui te sont regardans.
Mais quand je sen’ soubz ta doulce beauté
L’horrible enfer de ta grand’ cruauté,
Ce qui est beau me semble estre cruel.
Mesme le ciel, qui tant me souloit rire,
Me faict douter si plaisant je doy’ dire
Son beau sejour, qui est perpetuel.
  

LIV
Or’ que la nuit son char etoilé guide
Qui le silence et le sommeil rameine,
Me plaist lascher, pour desaigrir ma peine,
Aux pleurs, aux criz et aux soupirs la bride.
O ciel ! ô terre ! ô element liquide !
O ventz ! ô bois ! rochiers, monteigne et plaine,
Tout lieu desert, tout rivage et fonteine,
Tout lieu remply et tout espace vide !
O demyz Dieux ! ô vous, nymphes des bois !
Nymphes des eaux, tous animaux divers,
Si onq’ avez senty quelque amitié,
Veillez piteux ouyr ma triste voix,
Puis que ma foy, mon amour, et mes vers
N’ont sceu trouver en Madame pitié.
  
LV
O foible esprit, chargé de tant de peines,
Que ne veulx-tu soubz la terre descendre ?
O cœur ardent ; que n’es-tu mis en cendre ?
O tristes yeulx, que n’estes-vous fonteines ?
O bien douteux ! ô peines trop certaines !
O doulx sçavoir, trop amer à comprendre
O Dieu qui fais que tant j’ose entreprendre,
Pourquoy rends-tu mes entreprises vaines ?
O jeune archer, archer qui n’as point d’yeulx,
Pourquoy si droict as-tu pris ta visée ?
O vif flambeau ; qui embrases les Dieux,
Pourquoy as-tu ma froideur attisée ?
O face d’ange ! ô cœur de pierre dure !
Regarde au moins le torment,

que j’endure.
  
LVI
Amour voulant hausser le chef vainqueur
Dessus la crainte à la noire sequelle,
Mist l’esperance, et sa bande avec’ elle,
Sa bande blanche au plus fort de mon cœur.
Amour est fort, mais foible est la vigueur
De l’esperance, et la tourbe cruelle
A ceinct le lieu d’horreur perpetuelle,
Le foudroyant du canon de rigueur.
Mais repoussez l’effort de la gent noire,
Vous, qui tenez le sort de la victoire,
N’avez-vous point de voz subjects emoy ?
Si vous souffrez que cete prise advienne,
Vous y aurez plus grand’ perte, que moy,
Veu que la place est plus vostre, que mienne.
  
LVII
Qui a nombré, quand l’astre, qui plus luit,
Jà le milieu du bas cercle environne,
Tous ces beaux feux, qui font une couronne
Aux noirs cheveux de la plus clere nuit,
Et qui a sceu combien de fleurs produit
Le verd printemps, combien de fruictz l’autonne,
Et les thesors, que l’Inde riche donne
Au marinier, qu’avarice conduit.
Qui a conté les etincelles vives
D’Aetne, ou Vesuve, et les flotz qui en mer
Hurtent le front des ecumeuses rives :
Celuy encor’ d’une, qui tout excelle,
Peult les vertuz, et beautez estimer,
Et les tormens que j’ay pour l’amour d’elle.
  
LVIII
Cet’ humeur

vient de mon œil, qui adore
Ton sainct protraict, seul Dieu de mon soucy,
De mon cueur part maint soupir adoucy,
De tes yeulx sort le feu qui me devore.
Donques le prix de celuy qui t’honnore,
Est-ce la mort, et le marbre endurcy ?
O pleurs ingratz ! ingratz soupirs aussi,
Mon feu, ma mort, et ta rigueur encore.
De mon esprit les aesles sont guidées
Jusques au seing des plus haultes Idées
Idolatrant ta celeste beaulté.
O doulx pleurer ! ô doulx soupirs cuisans !
O doulce ardeur de deux soleilz luisans !
O doulce mort ! ô doulce cruaulté !
  
LIX
Moy, que l’amour a faict plus d’un Lëandre,
De cest oyseau prendray le blanc pennaige,
Qui en chantant plaingt la fin de son aage
Aux bordz herbuz du recourbé Mëandre.
Dessoubz mes chantz voudront (possible) apprendre
Maint bois sacré, et maint antre sauvage,
Non gueres loin de ce fameux rivage,
Où Meine va dedans Loyre se rendre.
Puis descendant en la saincte forest,
Où maint amant à l’umbrage encor’ est,
Iray chanter au bord oblivieux,
D’où arrachant vostre bruit non pareil,
De revoler icy hault envieux,
Luy feray voir l’un et l’autre soleil.
  
LX
Divin Ronsard, qui de l’arc à s

ept cordes
Tiras premier au but de la memoire
Les traictz aelez de la Françoise gloire,
Que sur ton luc haultement tu accordes.
Fameux harpeur, et prince de noz odes,
Laisse ton Loir haultain de ta victoire,
Et vien sonner au rivage de Loire
De tes chansons les plus nouvelles modes.
Enfonce l’arc du vieil Thebain archer,
Où nul que toy ne sceut onq’ encocher
Des doctes Soeurs les sajettes divines.
Porte pour moy parmy le ciel des Gaulles
Le sainct honneur des nymphes Angevines,
Trop pesant faix pour mes foibles epaules.
  
LXI
Allez, mes vers, portez dessus vos aeles
Les sainctz rameaux de ma plante divine,
Seul ornement de la terre Angevine,
Et de mon cœur les vives etincelles.
De vostre vol les bornes seront telles,
Que dès l’aurore, où le Soleil decline,
Je voy desjà le monde, qui s’incline
A la beauté des beautez immortelles.
Si quelqu’un né soubs amoureuse etoile
Daigne eclersir l’obscur de vostre voile,
Priez, qu’Amour luy soit moins rigoreux :
Mais s’il ne veult ou ne peult concevoir
Ce que je sen’, souhaitez luy de voir
L’heureux object, qui m’a faict malheureux.
  
LXII
Qui voudra voir le plus pre

cieux arbre,
Que l’orient ou le midy avoüe,
Vienne, où mon fleuve en ses ondes se joüe :
Il y verra l’or, l’ivoire, et le marbre.
Il y verra les perles, le cinabre
Et le cristal : et dira que je loüe
Un digne object de Florence, et Mantoue,
De Smyrne encor’, de Thebes, et Calabre.
Encor’ dira que la Touvre, et la Seine,
Avec’ la Saone arriveroient à peine
A la moitié d’un si divin ouvrage :
Ne cetuy là qui naguere a faict lire
En lettres d’or gravé sur son rivage
Le vieil honneur de l’une et l’autre lire.
  
LXIII
Ma plus grand’ force estoit retraicte au cœur,
Et contre Amour faisoit plus de deffence,
Quand ce cruel, pour venger telle offence,
Feut par mes yeulx de ma vertu vainqueur.
Lors de ses traictz ne sentoy’ la rigueur,
Lors je n’avoy’ de son feu congnoissance,
Lors ne cuidoy’ que sa haulte puissance
Sur ma foiblesse eust aucune vigueur.
Mais, ô le fruict de ma belle entreprise !
Il a choisi pour gaing de ma victoire
Au plus hault ciel la beauté, qui me tue :
Là, fault chercher le bien que tant je prise,
Faisant à tous par mon malheur notoire
Que l’homme en vain contre Dieu s’evertue.
  
LXIV
Comme jadis l’ame de l’univers
Enamourée en sa beaulté profonde,
Pour faç

onner cete grand’ forme ronde,
Et l’enrichir de ses thesors divers,
Courbant sur nous son temple aux yeulx ouvers,
Separa l’air, le feu, la terre, et l’onde,
Et pour tirer les semences du monde
Sonda le creux des abismes couvers :
Non autrement ô l’ame de ma vie !
Tu feus à toy par toymesme ravie,
Te voyant peinte en mon affection.
Lors ton regard d’un accord plus humain
Lia mes sens, où Amour de sa main
Forma le rond de ta perfection.
  
LXV
Ces cheveux d’or, ce front de marbre, et celle
Bouche d’œillez, et de liz toute pleine,
Ces doulx soupirs, cet’ odorante haleine,
Et de ces yeulx l’une et l’autre etincelle,
Ce chant divin, qui les ames rapelle,
Ce chaste ris, enchanteur de ma peine,
Ce corps, ce tout, bref, cete plus qu’humeine
Doulce beauté si cruellement belle,
Ce port humain, cete grace gentile,
Ce vif esprit, et ce doulx grave stile,
Ce hault penser, cet’ honneste silence,
Ce sont les haims, les appaz, et l’amorse,
Les traictz, les rez, qui ma debile force
Ont captivé d’une humble violence.
  

LXVI
Pour mettre en vous sa plus grande beauté,
Le ciel ouvrit ses plus riches thesors :
Amour choisit de ses traictz les plus fors,
Pour me tirer sa plus grand’ cruauté.
Les Astres n’ont de luire liberté,
Quand le Soleil ses rayons met dehors :
Où apparoist votre celeste corps,
La beauté mesme y perdroit sa clerté.
Si le torment de mes affections
Croist à l’égal de voz perfections,
Et si en vous plus qu’en moy je demeure,
Pourquoy n’as-tu, ô fiere destinée !
Rompu le fil de ma vie obstinée ?
Je ne croy point que de douleur on meure.
  
LXVII
Sus, chaulx soupirs, allez à ce froid cœur,
Rompez ce glaz, qui ma poitrine enflamme :
Et vous, mes yeulx, deux tesmoings de ma flamme,
Faictes pluvoir une triste liqueur.
Allez pensers, flechir cete rigueur,
Engravez moy au marbre de cete ame :
Et vous, mes vers, criez devant Madame,
Mort, ou mercy soit fin de ma langueur.
Dictes comment ces tenailles d’yvoire
Pour animer l’immortel de sa gloire
Ont arraché mon esprit de sa place,
Et que mon cœur rien qu’elle ne respire.
O bien heureux qui void sa belle face !
O plus heureux qui pour elle soupire !
  
LXVIII

Que n’es-tu las (mon desir) de tant suyvre
Celle qui est tant gaillarde à la fuite ?
Ne la vois-tu devant ma lente suite
Des laqs d’amour voler franche, et delivre ?
Ce faulx espoir, dont la doulceur m’enyvre,
Tout en un poinct m’arreste, et puis m’incite,
Me pousse en hault, et puis me precipite,
Me faict mourir, et puis me faict revivre.
Ainsi courant de sommez en sommez
Avec’ Amour, je ne pense jamais,
Fol desir mien, à te haulser la bride.
Bien m’as-tu donq’ mis en proye au danger,
Si je ne puis à mon gré te ranger,
Et si j’ay pris un aveugle pour guide.
  
LXIX
L’enfant cruel de sa main la plus forte
M’ouvrit le flanc, qui est le plus debile,
Plantant au roc de mon cœur immobile
Le sainct rameau, qu’en mon ame je porte.
Toute vertu, tout honneur, toute sorte
De bonne grace, et de façon gentile
Sont pour racine à la plante fertile
Dont la haulteur jusq’au ciel me transporte.
L’eau de mes yeulx, et la vive chaleur
De mes soupirs en vigueur la maintiennent :
Son pasle teinct ressemble à ma couleur.
La, mes ecriz fueille seiche deviennent :
Mon vain espoir y est tousjours en fleur,
Et mes ennuiz sont les fruictz, qui en viennent.
  
LXX
Cent mile fois

, et en cent mile lieux
Vous rencontrant, ô ma doulce guerriere !
Le pié tremblant me retire en arriere
Pour avoir paix avecques voz beaulx yeulx.
Mais je ne puis, et ne pouroient les Dieux
Frener le cours de ma volonté fiere.
Si je le puis, la superbe riviere
Fera le sien monter jusques aux cieulx.
Que te sert donq’ eloingner le vainqueur,
O toy mon œil ! si au milieu du cœur
Je sen’ le fer, dont il fault que je meure ?
Ainsi le cerf par la plaine elancé
Evite l’arce meurtrier, qui l’a blessé,
Mais non le traict, qui tousjours luy demeure.

LXXI
Le crespe honneur de cet or blondissant
Sur cet argent uny de tous coutez,
Sur deux soleilz deux petiz arcz voutez,
Deux petiz brins de coral rougissant,
Ce cler vermeil, ce vermeil unissant
Oeillez et lyz freschement enfantez,
Ces deux beaux rancz de perles, bien plantez,
Et tout ce rond en deux pars finissant,
Ce val d’albastre, et ces coutaux d’ivoire,
Qui vont ainsi comme les flotz de Loire
Au lent soupir d’un Zephire adoulci,
C’est le moins beau des beautez de Madame,
Mieulx engravée au marbre de mon ame,
Que sur mon front n’en est peinct le soucy.
  

LXXII
Ce voile blanc, que vous m’avez donné,
Je le compare à ma foy nette, et franche :
L’antique foy portoit la robe blanche,
Mon cœur tout blanc est pour vous ordonné.
Son beau caré d’ouvrage environné,
Seul ornement et thesor de ma manche,
Pour vostre nom, porte l’heureuse branche
De l’arbre sainct dont je suis couronné.
Mile couleurs par l’aiguille y sont jointes,
Amour a faict en mon cœur mile pointes.
Là, sont encor’ sans fruict bien mile fleurs.
O voile heureux, combien tu es utile
Pour essuyer l’œil, qui en vain distile
Du fond du cœur mile ruisseaux de pleurs !
  
LXXIII
Le beau cristal des sainctz yeulx de Madame
Entre les lyz et roses degoutoit,
Et ce pendant Amour, qui le goutoit,
En arrousa le jardin de mon ame.
Au soupirer, qui les marbres entame,
Le ciel pleurant, et triste se voûtoit,
Et le Soleil, qui pleindre l’ecoutoit,
S’osta du chef les rayons de sa flâme.
Les ventz brusloient d’une chaste amitié,
L’air, qui au tour s’enflammoit de pitié,
En fist pluvoir une triste rousée,
Mes yeulx estoient deux fonteines de pleurs,
La terre adonq’ qui en fut arrousée,
En fist sortir mile amoureuses fleurs.
  

LXXIV
Si le pinceau pouvoit montrer aux yeulx
Ce que le ciel, les Dieux, et la Nature
Ont peint en vous, plus vivante peinture
Ne virent onq’ de Grece les ayeulx.
Toy donq’ amant, dont l’œil trop curieux
Prent seulement des beautez nouriture,
Fiche ta veue en cete protraiture,
Dont la beauté plairoit aux plus beaux Dieux.
Mais si la vive, et immortelle image
Ne te deplaist, seule qui le dommage
De maladie ou du temps ne doit craindre :
Voy ses ecriz, oy son divin sçavoir,
Qui mieulx au vif l’esprit te fera voir,
Que le visage Appelle n’eust sçeu peindre.
  
LXXV
Nimphes, meslez vos plus vermeilles roses
Parmy les lyz qui sont plus blanchissans,
Et les œillez qui sont plus rougissans,
Parmy les fleurs plus freschement decloses.
De tout cela, et des plus belles choses
Que vous ayez en voz prez verdissans,
Faictes bouquez, et chappeaux florissans,
Or’ que des champs les beautez sont encloses.
Et toy, qui fais du monde le grand tour,
Bien que tu n’ay’s au taureau faict retour,
En mile fleurs et mil’, et mil’ encore
Peins mes ennuiz, et qu’on y puisse lire
Le nom qu’Anjou doit sur tout autre elire,
Pour decorer celle qui le decore.
  

LXXVI
Quand la fureur, qui bat les grandz coupeaux,
Hors de mon cœur l’Olive arachera,
Avec le chien le loup se couchera,
Fidele garde aux timides troupeaux.
Le ciel, qui void avec tant de flambeaux,
Le violent de son cours cessera,
Le feu sans chault et sans clerté sera,
Obscur le ront des deux astres plus beaux.
Tous animaulx changeront de sejour
L’un avec’ l’autre, et au plus cler du jour
Ressemblera la nuit humide et sombre,
Des prez seront semblables les couleurs,
La mer sans eau, et les forestz sans ombre,
Et sans odeur les roses, et les fleurs.
  
LXXVII
O fleuve heureux, qui as sur ton rivage
De mon amer la tant doulce racine,
De ma douleur la seule medicine,
Et de ma soif le desiré bruvage !
O roc feutré d’un verd tapy sauvage !
O de mes vers la source cabaline !
O belles fleurs ! ô liqueur cristaline !
Plaisirs de l’œil, qui me tient en servage.
Je ne suis pas sur vostre aise envieux,
Mais si j’avoy’ pitoyables les Dieux,
Puis que le ciel de mon bien vous honnore,
Vous sentiriez aussi ma flamme vive,
Ou comme vous, je seroy’ fleuve et rive,
Roc, source, fleur, et ruisselet encore.
  

LXXVIII
La Canicule, au plus chault de sa rage
Ne faict trouver la fresche onde si belle,
Ny l’arbrisseau si doulcement appelle
Le voyageur au fraiz de son ombrage :
La santé n’est de si joyeulx presage
Au lent retour de sa clerté nouvelle,
Que le plaisir en moy se renouvelle,
Quand j’apperçoy l’angelique visage.
Soit qu’en riant ses levres coralines
Montrent deux rancz de perles cristalines,
Soit qu’elle parle, ou danse, ou bâle, ou chante,
Soit que sa voix divinement accorde
Avec’ le son de la parlante chorde,
Tous mes ennuiz doulcement elle enchante.
  
LXXIX
Du ciel descend tout celeste pouvoir,
Pour decorer cet’ame bien heureuse,
Qui dessus toy ma terre plantureuse,
Comme un Phenix faict ses aesles mouvoir.
Le Dieu de Loire enflammé de la voir
Ard jusq’au fond de son oncle plus creuse.
O grand’ beauté, ô puissance amoureuse,
Qui faict aux eaux nouveau feu concevoir !
S’elle est à rive, il semble que les fleuves
Tardent leurs cours : s’elle erre par les bois,
Les chesnes vieulx en prennent robes neufves.
Le ciel courbé se mire dans ses yeulx :
Echo respond à sa divine voix,
Qui faict mourir les hommes, et les Dieux.
  

LXXX
Toy, qui courant à voile haulte, et pleine,
Sage, ruzé, et bienheureux nocher,
Loing du destroict, du pyrate, et rocher,
Voles hardy où le desir te meine,
Ne crain pourtant, oyant ma souveréne,
Caler la voile, ou les ancres lâcher.
Sa doulce voix ne te poura fâcher,
Voix angelique, et non d’une Seréne.
Si tu la vois, tu verras le soleil
Du beau visage, à cetuy là pareil,
Que l’Ocëan de ses longs braz enserre.
O mile fois le bien aimé des Dieux !
Qui sans mourir, et sans voler aux cieulx,
Peult contempler le paradis en terre !
  
LXXXI
Celle qui tient l’aele de mon desir,
Par un seul ris achemine ma trace
Au paradis de sa divine grace,
Divin sejour du Dieu de mon plaisir.
Là les amours volent tout à loisir,
Là est l’honneur, engravé sus sa face,
Là les vertus, ornement de sa race,
Là les beautez, qu’au ciel on peult choisir.
Mais si d’un œil foudroyant elle tire
Dessus mon chef quelque traict de son ire,
J’abisme au fond de l’eternelle nuit.
Là n’est ma soif aux ondes perissante,
Là mon espoir et se fuit et se suit,
Là meurt sans fin ma peine renaissante.
  
LXXXII

Vous, qui aux bois, aux fleuves, aux campaignes,
A cri, à cor, et à course hative
Suyvez des cerfz la trace fugitive,
Avec’ Diane, et les Nymphes compaignes,
Et toy ô Dieu ! qui mon rivage baignes,
As-tu point veu une Nymphe craintive,
Qui va menant ma liberté captive
Par les sommez des plus haultes montaignes ?
Helas enfans ! si le sort malheureux
Vous monstre à nu sa cruelle beauté,
Que telle ardeur longuement ne vous tienne.
Trop fut celuy chasseur avantureux,
Qui de ses chiens sentit la cruauté,
Pour avoir veu la chaste Cyntienne.
  
LXXXIII
Déjà la nuit en son parc amassoit
Un grand troupeau d’etoiles vagabondes,
Et pour entrer aux cavernes profondes
Fuyant le jour, ses noirs chevaulx chassoit.
Dejà le ciel aux Indes rougissoit,
Et l’Aulbe encor’ de ses tresses tant blondes
Faisant gresler mile perlettes rondes,
De ses thesors les prez enrichissoit.
Quand d’occident, comme une etoile vive,
Je vy sortir dessus ta verde rive
O fleuve mien ! une Nymphe en rient.
Alors voyant cete nouvelle Aurore,
Le jour honteux d’un double teint colore
Et l’Angevin, et l’Indique orient.
  

LXXXIV
Seul, et pensif par la deserte plaine
Resvant au bien qui me faict doloreux,
Les longs baisers des collombs amoureux
Par leur plaisir firent croitre ma peine.
Heureux oiseaux, que vostre vie est pleine
De grand’ doulceur ! ô baisers savoureux !
O moy deux fois, et trois fois malheureux,
Qui n’ay plaisir que d’esperance vaine !
Voyant encor’ sur les bords de mon fleuve
Du sep lascif les longs embrassements,
De mes vieulx maulx je fy’ nouvelle epreuve.
Suis-je donq’ veuf de mes sacrez rameaux ?
O vigne heureuse ! heureux enlacements !
O bord heureux ! ô bien heureux ormeaux !
  
LXXXV
Parmy les fleurs ce faulx Amour tendit
Une ré d’or legerement coulante,
Soubs les rameaux d’une divine Plante,
Où de pié coy ce cruel m’atendit.
Bien me sembla, que quelque voix me dît,
Haste les paz de ta course trop lente :
Quand une main doulcement violente
Serrant la corde à terre m’etendit.
Lors je fu’ pris : et ne me prenoy’ garde
Qu’en mile nœuds lié je me regarde
En la prison d’une beauté celeste.
Là est ma foy, gëolier nuit et jour.
O doulce chartre ! ô bienheureux sejour !
Qui m’a rendu la liberté moleste.
  
LXXXVI
Pres d’un b

occage, au milieu d’un beau pré,
Où d’un ruisseau la frescheur tousjours dure,
Je te feray un autel de verdure
De miles fleurs tout au tour diapré.
Là je pendray en un tableau sacré
A ton sainct nom, une riche peincture,
Où je feray de vers une ceinture,
De mile vers, s’ilz te viennent à gré.
Soupire donq’ de ta plus doulce haleine,
Me decouvrant sur ce col de porphire
Ces laqs dorez coupables de ma peine.
Ainsi, des vens te soit donné l’empire,
Ainsi ta Flore, ô bienheureux Zephire !
Te soit tousjours, et tousjours plus humaine.
  
LXXXVII
Vent doulx souflant, vent des vens souverain,
Qui voletant d’aeles bien empanées
Fais respirer de souëves halenées
Ta doulce Flore au visage serain,
Pren de mes mains ce vase, qui est plein
De mile fleurs avec’ l’Aurore nées,
Et mil’ encor’ à toy seul destinées,
Pour t’en couvrir et le front, et le seing.
Encependant, au thesor de ces rives
Je pilleray ces emeraudes vives,
Ces beaux rubiz, ces perles, et saphirs,
Pour mettre en l’or des tresses vagabondes,
Qui çà et là folastrent en leurs ondes,
Grosses du vent de tes plus doulx soupirs.
  

LXXXVIII
Si longue foy peult meriter merci,
J’auray le gaing de ma perte passée,
Si mon destin toute ardeur n’a chassée
Du beau Soleil, dont je suis eclerci.
Amour, qui fut longuement endurci,
Ores piteux à mon ame offensée,
A mis les yeulx au creux de ma pensée,
Cler à luy seul, à tout autre obscurci.
La forest prent sa verde robe neufve,
La terre aussi, qui naguere etoit veufve,
Promet de fruictz une accroissance pleine.
Or cesse donq’ l’hiver de mes douleurs,
Et vous plaisirs, naissez avec’ les fleurs
Au beau Soleil, qui mon printemps rameine.
  
LXXXIX
Zephire soufle, et sa Dame raméne
Les belles fleurs, dont la terre est couverte.
La forest neufve oit sur sa teste verte
Progne gemir, et pleindre Philomene.
Le ciel trompeur, qui le front rasserene,
De ses thesors nous tient la porte ouverte,
Et pour tirer un gaing de nostre perte,
De nouveaux fruictz la Nature a faict pleine.
Tous animaulx, qui cheminent et noüent,
Qui vont glissant, et qui par l’air se joüent,
Sentent le feu, et je suis le feu mesme.
Vous seulement osez faire la guerre
Contre celuy dont la puissance extreme
Domte le ciel, l’air, la mer, et la terre.
  
XC
Toy, qui fis voir la lumiere incongnue
Au chaste f

ilz du jaloux inhumain,
Quand tu pillas d’une trop docte main
La proye en vain de Pluton retenue :
L’horrible Dieu, qui tonne sur la nue,
Meu justement pour son frere germain,
Darda les traictz vangeurs du sort humain,
Te foudroyant, de sa flamme congneue.
La moy chetif ! qui l’oblivieux bord,
Malgré l’Enfer, Acheron, et son port,
Ay depouillé de sa plus riche proye !
Celle que j’ay faict compaigne des Dieux,
Me bat, me poingt, me brusle, me foudroye
Par les doulx traictz qui sortent de ses yeulx.
  
XCI
Rendez à l’or cete couleur, qui dore
Ces blonds cheveux, rendez mil’ autres choses :
A l’orient tant de perles encloses,
Et au Soleil ces beaux yeulx, que j’adore.
Rendez ces mains au blanc yvoire encore,
Ce seing au marbre, et ces levres aux roses,
Ces doulx soupirs aux fleurettes decloses,
Et ce beau teint à la vermeille Aurore.
Rendez aussi à l’Amour tous ses traictz,
Et à Venus ses graces, et attraictz :
Rendez aux cieulx leur celeste harmonie.
Rendez encor’ ce doulx nom à son arbre,
Ou aux rochers rendez ce cœur de marbre,
Et aux lions cet’ humble felonnie.
  

XCII
Ce bref espoir, qui ma tristesse alonge,
Traitre à moy seul, et fidele à Madame,
Bien mile fois a promis à mon ame
L’heureuse fin du soucy qui la ronge.
Mais quand je voy’ sa promesse estre un songe,
Je le maudy’, je le hay’, je le blâme :
Puis tout soudain je l’invoque et reclame,
Me repaissant de sa doulce mensonge.
Plus d’une fois de moy je l’ay chassé :
Mais ce cruel, qui n’est jamais lassé
De mon malheur, à voz yeulx se va rendre.
Là faict sa plainte : et vous, qui jours et nuitz
Avecques luy riez de mes ennuiz,
D’un seul regard le me faictes reprendre.
  
XCIII
Ores je chante, et ores je lamente,
Si l’un me plaist, l’autre me plaist aussi,
Qui ne m’areste à l’effect du souci,
Mais à l’object de ce qui me tormente.
Soit bien, ou mal, desespoir ou attente,
Soit que je brusle ou que je soy’ transi,
Ce m’est plaisir de demeurer ainsi :
Egalement de tout je me contente.
Madame donc, Amour, ma destinée,
Ne changent point de rigueur obstinée,
Ou hault, ou bas la Fortune me pousse.
Soit que je vive, ou bien soit que je meure,
Le plus heureux des hommes je demeure,
Tant mon amer a la racine doulce.
  
XCIV
Quand vos beaux

yeulx Amour en terre incline,
Et voz espriz en un soupir assemble
Avec ses mains, et puis les desassemble
D’une voix clere, angelique, et divine,
Alors de moy une doulce rapine
Se faict en moy : je me pers, il me semble
Que le penser, et le vouloir on m’emble
Avec le cœur, du fond de la poitrine.
Mais ce doulx bruit, dont les divins accens
Ont occupé la porte de mes sens,
Retient le cours de mon ame ravie.
Voila comment sur le mestier humain
Non les trois Soeurs, mais Amour de sa main
Tist, et retist la toile de ma vie.

XCV[modifier]

Dieu qui reçois en ton giron humide
Les deux ruisseaux de mes yeulx larmoyans,
Qui en tes eaux sans cesse tournoyans
Enflent le cours de ta course liquide,
Quand fut-ce, ô Dieu ! qu’en la carriere vide
De ton beau ciel, ces cheveux ondoyans,
Comme tes flotz au vent s’ebanoyans,
Deçà delà voguoient à pleine bride ?
Ce fut alors, que cent Nymphes captives
Entre tes braz, sortirent sur leurs rives,
Laissant le creux de ta blonde maison.
Ce fut alors que les Dieux et l’année
Firent sur toy, ma terre fortunée,
Renaistre l’or de l’antique saison.

XCVI[modifier]

Ny par les bois les Driades courantes,
Ny par les champs les fiers scadrons armez,
Ny par les flotz les grands vaisseaux ramez,
Ny sur les fleurs les abeilles errantes,
Ny des forestz les tresses verdoyantes,
Ny des oiseaux les corps bien emplumez,
Ny de la nuit les flambeaux allumez,
Ny des rochers les traces ondoyantes,
Ny les piliers des sainctz temples dorez,
Ny les palais de marbre elabourez,
Ny l’or encor’, ny la perle tant clere,
Ny tout le beau que possedent les cieulx,
Ny le plaisir pouroit plaire à mes yeulx,
Ne voyant point le Soleil, qui m’eclere.

XCVII[modifier]

Qui a peu voir la matinale rose
D’une liqueur celeste emmïellée,
Quand sa rougeur de blanc entremeslée
Sur le naïf de sa branche repose :
Il aura veu incliner toute chose
A sa faveur : le pié ne l’a foulée,
La main encor’ ne l’a point violée,
Et le troupeau aprocher d’elle n’ose.
Mais si elle est de sa tige arrachée,
De son beau teint la frescheur dessechée
Pert la faveur des hommes et des Dieux.
Helas ! on veult la mienne devorer :
Et je ne puis, que de loing, l’adorer
Par humbles vers (sans fruit) ingenieux.

XCVIII[modifier]

S’il

a dict vray, seiche pour moy l’ombrage
De l’arbre sainct, ornement de mes vers,
Mon nom sans bruit erre par l’univers,
Pleuve sur moy du ciel toute la rage.
S’il a dict vray, de mes soupirs l’orage,
De cruauté les durs rochers couvers,
De desespoir les abismes ouvers,
Et tout peril conspire en mon naufrage.
S’il a menti, la blanche main d’yvoire
Ceigne mon front des fueilles que j’honnore :
Les astres soient les bornes de ma gloire :
Le ciel bening me decouvre sa trace :
Voz deux beaux yeux, deux flambeaux que j’adore,
Guident ma nef au port de vostre grace.

XCIX[modifier]

O faulse vieille ! ô fille de l’Envie,
Et de l’Amour, fille qui à ton pere
As enfanté dommage, et vitupere,
En corrompant le miel de nostre vie !
O gehinne ! ô fleau de nostre fantasie,
Qui jusqu’en l’ame as ton cruel’ repere !
O le seul mal du bien, que l’on espere !
Faulse aveuglée, inique Jalousie !
Vent pestilent, air infect qui apportes
La mort au cœur par plus de mile portes,
Sale harpie, oiseau de triste augure !
Tu es le mal, qui ne craint, ô superbe !
Emplastre, unguent, just de racine ou d’herbe,
Vers enchanté, ou magique figure.

C[modifier]

Vieille, qui prens de crainte

nouriture,
De faulx rapport et de legere foy,
Pourquoy fais-tu, soudain que je te voy,
Geler mon feu d’une triste froidure ?
Si tu es donq’ à mes plaisirs si dure,
Pourquoy viens-tu loger avecques moy ?
Va te noyer en ce fleuve d’emoy,
Fleuve infernal, où le froid tousjours dure.
Au fond d’enfer va pleurer tes ennuiz,
Parmy l’obscur des eternelles nuitz :
Pourquoy te plaist d’Amour le beau sejour ?
Si la clerté les ombres épouante,
Ose-tu bien ô charongne puante !
Empoisonner le serain de mon jour !

CI[modifier]

O que l’enfer etroitement enserre
Cet ennemy du doulx repos humain,
De qui premier la sacrilege main
Arracha l’or du ventre de la Terre !
Cetuy vraiment mena premier la guerre
Contre le ciel, ce fier, cet inhumain
Tua son pere, et son frere germain,
Et fut puni justement du tonnerre.
O peste ! ô monstre ! ô Dieu des malefices !
Par toy premier la cohorte des vices
Sortit du creux de la nuit plus profonde.
Par toy encor’ s’en revola d’icy
L’antique foy, et la justice aussi
Avec’ l’Amour, l’autre Soleil du monde.

CII[modifier]

Des chiens veillants le long cry doloreux,
Le soing du guet, et la ferrée porte
La tour d’airein pouvoient rendre assez forte
Contre l’assault du nocturne amoureux.
Trop en etoit le sort avantureux
Mesm’ à celuy qui la vengence porte,
S’il ne se fust de sa divine sorte
Changé en or, ce metal malheureux.
C’est ce fier là, qui egale aux campaignes
Les durs sommez des plus haultes montaignes,
Plus foudroyant, que n’est le traict des cieulx.
Le fer, le feu, les grand’s citez fermées,
Les haultz ramparts, et les bandes armées
Donnent passage à l’or audacieux.

CIII[modifier]

Mais quel hiver seiche la verde souche
Des sainctz rameaux, ombrage de ma vie ?
Quel marbre encor’, marbre pasle d’envie,
Blesmist le teint de la vermeille bouche ?
Mais quele main, quele pillarde moûche
Ravist ses fleurs ? c’est toy, fievre hardie,
Qui fais languir par une maladie
Moy en mon ame, et Madame en sa couche.
O toy, que mere et maratre on appelle !
As-tu donc faict une chose si belle
Pour la deffaire ? ô Dieu qui n’as point d’yeulx !
Si contre moy la Nature conspire,
Voire le ciel, la fortune, et les Dieux,
Deffen au moins l’honneur de ton empire.

CIV[modifier]

O Citherée ! ô gloire paphienne !

Mere d’Amour, vien’ piteuse à la belle,
Qui le secours de tes Graces appelle,
Saincte, pudique, et chaste Cyprienne.
Soutien aussi, vierge Tritonienne,
De ton vieulx tige une branche nouvelle :
Toy, qui sortis de la saincte cervelle,
Sage Pallas, Minerve Athenienne.
Oyez encor’ vous les deux yeulx du monde,
L’honneur jumeau de l’isle vagabonde,
Le juste dueil de ce cœur gemissant.
Ainsi la nuit tes baisers favorise,
Chaste Diane : ainsi Parnaze prise,
Docte Phebus, ton laurier verdissant.

CV[modifier]

Esprit divin, que la troupe honnorée,
Du double mont admire, en t’écoutant,
Cigne nouveau, qui voles en chantant
Du chault rivage au froid hiperborée :
Si de ton bruit ma Lire enamourée
Ta gloire encor’ ne va point racontant,
J’aime, j’admire, et adore pourtant
Le hault voler de ta plume dorée.
L’Arne superbe adore sur sa rive
Du sainct Laurier la branche tousjours vive,
Et ta Delie enfle ta Saone lente.
Mon Loire aussi, demydieu par mes vers,
Bruslé d’amour etent les braz ouvers
Au tige heureux, qu’à ses rives je plante.

CVI[modifier]

O noble esprit,

des Graces allié,
Que ta vertu, la Muse, et la Nature
Ont par destin, et non par avanture,
Avec le mien etroitement lié !
O de mon cœur la seconde moitié !
Si de ton feu quelque scintile dure,
Soulage un peu le torment que j’endure,
Me consolant d’excuse, ou de pitié.
Inspire moy les tant doulces fureurs,
Dont tu chantas celle fiere beauté,
Qui t’aveugla à semblables erreurs.
Ainsi d’Amour le feu puisse descendre,
Pour amolir cet’ humble cruauté,
En l’estommac de ta froide Cassendre.

CVII[modifier]

Sus, sus mon ame, ouvre l’œil, et contemple
L’arc triomphal de l’amour supernel,
Qui pour laver ton peché paternel
Porta le faix de ta perte si ample.
Là, de pitié est le parfaict exemple :
Sus donc mes vers, d’un vol sempiternel
Portez mes vœux en son temple eternel,
Le cœur fidele est de Dieu le sainct temple.
S’il a servi pour rendre l’homme franc,
S’il a purgé mes pechez de son sang,
Et s’il est mort pour ma vie asseurer,
S’il a goûté l’amer de mes douleurs,
Prodigues yeulx, ne devez-vous pleurer
D’avoir sans fruit dependu tant de pleurs ?

CVIII[modifier]

O seigneur

Dieu, qui pour l’humaine race
As esté seul de ton pere envoyé !
Guide les pas de ce cœur devoyé ;
L’acheminant au sentier de ta grace.
Tu as premier du ciel ouvert la trace,
Par toy la mort a son dard etuyé :
Console donq’ cet esprit ennuyé,
Que la douleur de mes pechez embrasse.
Vien, et le braz de ton secours apporte
A ma raison, qui n’est pas assez forte,
Vien eveiller ce mien esprit dormant.
D’un nouveau feu brusle moy jusq’à l’ame,
Tant que l’ardeur de ta celeste flamme
Face oublier de l’autre le torment.

CIX[modifier]

Pere du ciel, si mil’ et mile fois
Au gré du corps, qui mon desir convie,
Or que je suis au printemps de ma vie,
J’ay asservi et la plume, et la voix,
Toy, qui du cœur les abismes congnois,
Ains que l’hiver ait ma force ravie,
Fay moy brusler d’une celeste envie,
Pour mieux goûter la douceur de tes loix.
Las ! si tu fais comparoitre ma faulte
Au jugement de ta majesté haulte,
Où mes fortaictz me viendront accuser,
Qui me pourra deffendre de ton ire ?
Mon grand peché me veult condamner, Sire,
Mais ta bonté me peult bien excuser.

CX[modifier]

Dieu, qui changeant avec’ obscure mort
Ta bienheureuse, et immortelle vie,
Fus aux pecheurs prodigue de ta vie,
Pour les tirer de l’eternelle mort :
Celle pitié coupable de ta mort
Guide les paz de ma facheuse vie,
Tant, que par toy à plus joyeuse vie
Je soy’ conduit du travail de la mort.
N’avise point, ô Seigneur ! que ma vie
Se soit noyée aux ondes de la mort,
Qui me distrait d’une si doulce vie.
Oste la palme à cet’ injuste mort,
Qui jà s’en va superbe de ma vie,
Et morte soit tousjours pour moy la mort.

CXI[modifier]

Voicy le jour, que l’eternel amant
Fist par sa mort vivre sa bien aimée :
Qui telle mort au cœur n’a imprimée,
O seigneur Dieu ! est plus que dyamant.
Mais qui poura sentir ce doulx torment,
Si l’ame n’est par l’amour enflammée ?
Soufle luy donc, pour la rendre allumée,
L’esprit divin de ton feu vehement.
Pleurez mes yeulx, de sa mort la memoire,
Chantez mes vers, l’honneur de sa victoire,
Et toy, mon cœur, fay luy son deu hommage.
O que mon Roy est invincible, et fort !
O qu’il a faict grand gaing de son dommage !
Qui en mourant triomphe de la mort.

CXII[modifier]

Dedans le clos des occultes Idées,
Au grand troupeau des ames immortelles
Le Prevoyant a choisi les plus belles,
Pour estre à luy par luymesme guidées.
Lors peu à peu devers le ciel guindées
Dessus l’engin de leurs divines aeles
Vollent au seing des beautez eternelles,
Où elle’ sont de tout vice emondées.
Le Juste seul ses eleuz justifie,
Les reanime en leur premiere vie,
Et à son filz les faict quasi egaulx.
Si donq’ le ciel est leur propre heritage,
Qui les poura frauder de leur partage
Au poinct, qui est l’extreme de tous maulx ?

CXIII[modifier]

Si nostre vie est moins qu’une journée
En l’eternel, si l’an qui faict le tour
Chasse noz jours sans espoir de retour,
Si perissable est toute chose née,
Que songes-tu mon ame emprisonnée ?
Pourquoy te plaist l’obscur de nostre jour,
Si pour voler en un plus cler sejour,
Tu as au dos l’aele bien empanée ?
Là, est le bien que tout esprit desire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.
Là, ô mon ame au plus hault ciel guidée !
Tu y pouras recongnoistre l’Idée
De la beauté, qu’en ce monde j’adore.

CXIV[modifier]

Arriere, arriere, ô

mechant Populaire !
O que je hay ce faulx peuple ignorant !
Doctes espris, favorisez les vers
Que veult chanter l’humble prestre des Muses.
Te plaise donc, ma Roine, ma Déesse,
De ton sainct nom les immortalizer,
Avec’ celuy qui au temple d’Amour
Baize les piez de ta divine image.
O toy, qui tiens le vol de mon esprit,
Aveugle oiseau, dessile un peu tes yeux,
Pour mieulx tracer l’obscur chemin des nues.
Et vous, mes vers, delivres et legers,
Pour mieulx atteindre aux celestes beautez,
Courez par l’air d’une aele inusitée.

CXV[modifier]

De quel soleil, de quel divin flambeau
Vint ton ardeur ? lequel des plus haulx Dieux,
Pour te combler du parfaict de son mieulx,
Du Vandomois te fist l’astre nouveau ?
Quel cigne encor’ des cignes le plus beau
Te prêta l’aele ? et quel vent jusq’aux cieulx
Te balança le vol audacieux,
Sans que la mer te fust large tombeau ?
De quel rocher vint l’eternelle source,
De quel torrent vint la superbe course,
De quele fleur vint le miel de tes vers ?
Montre le moy, qui te prise, et honnore,
Pour mieulx haulser la Plante que j’adore
Jusq’à l’egal des Lauriers tousjours verds.


Musagnoeomachie et aultres œuvres poëtiques[modifier]