L’Olympiade romaine

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Le Figaro5 août 1904 (p. 1).

L’Olympiade romaine




Au moment où s’inaugurait à Saint-Louis la troisième olympiade, le Comité international olympique s’est réuni à Londres pour fixer le lieu de la quatrième. Quatre olympiades — douze ans, — c’est de quoi faire sourire les anciens qui comptaient par siècles, et de quoi nous intéresser, nous autres, dont chaque minute vaut de l’argent. La réunion de Londres n’a point été orageuse ; après en avoir discrètement disputé, elle a choisi Rome pour y tenir les Jeux de 1908, en même temps qu’elle décidait d’organiser en Belgique, l’an prochain, un congrès préliminaire concernant les sports et l’éducation physique. Le roi Léopold sera le président d’honneur de ce congrès ; d’autre part, le Comité a tenu ses séances à Londres dans le propre palais du lord-mayor et sous le patronage du roi Édouard. Enfin, le roi d’Italie et le syndic de Rome, prévenus par dépêche du résultat du vote, n’ont point tardé à en exprimer leur satisfaction. Si l’on considère, en outre, que beaucoup de nationalités diverses ont participé à ce scrutin auquel présidait un Français, on y verra une victoire certaine de l’internationalisme sportif et comme la consécration définitive de son principe.

La chose a plus d’importance que ne pourrait le croire M. Prudhomme, lequel n’est point encore accoutumé de faire une place, dans ses réflexions profondes, aux questions sportives. Certes, au seul point de vue des intérêts du sport, les rencontres internationales sont une nécessité, car elles entretiennent l’émulation qui lui sert de levier ; mais leur action s’exerce bien au delà. De toutes les formes de l’internationalisme moderne celle-là est la plus féconde parce qu’elle repose sur une des meilleures parmi les imperfections humaines, l’esprit combatif, — et qu’elle assure en même temps à cette passion de bataille qui nous tourmente un exutoire inoffensif.

Également éloigné des haines sanglantes qu’engendre la guerre et de l’amour amollissant qu’inspirent les rêveries humanitaires, le sport donne lieu à d’âpres rivalités dont la virile énergie se fond, l’épreuve terminée, en une amicale estime. Par là il constitue un élément indispensable dans la vie des nations. Il entretient à la fois leurs forces respectives et prépare entre elles de précieuses ententes. Cela se répète couramment mais à la légère, sans qu’on y réfléchisse. Suivez pourtant une de ces équipes qu’appellent au loin tel concours de tir ou de gymnastique, tel match de football ou d’aviron. Étudiez la psychologie de ces jeunes gens ; soupesez au départ et au retour leur conception de la patrie et leurs notions de l’étranger : vous serez surpris de constater à quel point l’une s’est fortifiée et les autres se sont éclairées au cours de ces rapides voyages. Il advient souvent que les potaches ou les ouvriers que l’on promène par groupes à grands renforts de visites utiles et de renseignements techniques reviennent l’esprit confus sinon le cerveau vide ; bien rares sont les athlètes qui de leur rencontre avec une autre race pour l’honneur du drapeau ne rapportent point une affection plus active à l’égard de leur propre pays et une compréhension plus juste des mérites d’autrui. C’est qu’au lieu de rôder parmi des tombeaux, d’observer l’ombre pesante des monuments célèbres, ou la complication déroutante des institutions héréditaires, ils se sont trouvés en contact avec l’âme même de la nation adverse incarnée dans la génération qui va en synthétiser les aspirations secrètes et les passions complexes. Ils l’ont sentie vibrer, cette âme, tout contre la leur, dans l’émotion d’une belle et bonne lutte, ardente et loyale. Le monde n’a point encore inventé pour les jeunes hommes une meilleure manière de se connaître et de s’apprécier.

Voilà pourquoi il était bon que les jeux Olympiques fussent rétablis et pourquoi ils l’ont été. Nous ne regretterons jamais, mes amis et moi, d’y avoir consacré quinze persévérantes années, quand même l’effort à faire a été trop souvent accru par de mesquines oppositions et d’inavouables jalousies.

L’heure est venue de franchir une étape nouvelle et de restaurer l’olympiade dans sa beauté première. Au temps de la splendeur d’Olympie — et plus tard même, quand Néron, vainqueur de la Grèce, ambitionnait de cueillir sur les rives de l’Alphée des lauriers toujours enviés, — les lettres et les arts harmonieusement combinés avec le sport assuraient la grandeur des jeux Olympiques. Il doit en être de même dans l’avenir. Loin de nous, aujourd’hui comme hier, la pensée de poursuivre la restitution à la fois enfantine et sacrilège d’un passé magnifique. Mais si le siècle exige que, pour être vivantes et durables, les olympiades modernes revêtent les formes qu’inspirent ses lois, rien ne nous interdit de dégager du passé ce qu’il contenait d’humain, c’est-à-dire d’immuable. L’importance nationale du sport, sa fonction internationale, le danger de le laisser corrompre par l’appât du gain, la nécessité de l’associer étroitement aux autres formes de l’activité, ce sont là des certitudes qui ont survécu à la destruction d’Olympie et à l’éclipse momentanée du radieux idéal en vue duquel l’étonnante cité s’était édifiée. Nous avons voulu, dès le début, la restauration complète de cet idéal sous un aspect et dans des conditions appropriés aux nécessités du moment. Mais il fallait d’abord qu’un athlétisme rajeuni et viable nous en fournît les éléments, que des rendez-vous réguliers fussent pris entre les peuples, qu’une série nouvelle d’olympiades jalonnât la route à suivre.

Cela fait, il devenait possible et désirable d’unir dans les fêtes futures, comme ils l’avaient été dans les fêtes d’antan, les muscles et la pensée. Pour cette œuvre, Rome s’est offerte. Un Comité puissant, dont le comte Brunetta d’Usseaux a su être, à Londres, l’éloquent avocat, a demandé que les jeux Olympiques de 1908 eussent lieu à l’ombre du prestigieux Capitole. Aux Romains de nous donner maintenant l’olympiade-type et de rouvrir le temple du sport aux anciennes compagnes de sa gloire.

Certains feront observer sans doute qu’elles n’ont plus rien à y faire et que si, jadis à Olympie, les poètes venaient lire leurs œuvres inédites et les peintres exposer leurs tableaux récents, cette publicité est désormais sans intérêt pour les uns comme pour les autres. Aussi n’est-ce point de publicité qu’il s’agit, mais simplement d’atténuer le caractère exceptionnel et technique que revêt l’athlétisme actuel, pour lui rendre sa place dans la vie générale ; et peut-être, d’ailleurs, que les artisans de la plume et du pinceau que nous aurons conviés à nous y aider nous sauront gré quelque jour d’avoir rouvert à leurs talents anxieux de renouveau des sources oubliées de noblesse et de beauté.


Pierre de Coubertin.