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L’Ombre des jours/Le Premier Chagrin

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Comtesse Mathieu de Noailles ()
Calmann-Lévy, éditeurs (p. 145-148).


LE PREMIER CHAGRIN


Nous marchions en été dans la haute poussière
Des chemins blancs, bordés d’herbe et de saponaire.

Le descendant soleil se dénouait sur nous,
Je voyais tes cheveux, tes bras et tes genoux.

Un immense parfum de rêve et de tendresse
Était comme un rosier qui fleurit et qui blesse.


Je soupirais souvent à cause de cela
Pour qu’un peu de mon âme en souffle s’en allât.

Le soir tombait, un soir si penchant et si triste,
C’était comme la fin de tout ce qui existe.

Je voyais bien que rien de moi ne t’occupait,
Chez moi cette détresse et chez toi cette paix !

Je sentais, comprenant que ma peine était vaine,
Quelque chose finir et mourir dans mes veines,

Et comme les enfants gardent leur gravité,
Je te parlais, avec cette plaie au côté…

— J’écartais les rameaux épineux au passage,
Pour qu’ils ne vinssent pas déchirer ton visage,

Nous allions, je souffrais du froid de tes doigts nus,
Et quand finalement le soir était venu,


J’entendais, sans rien voir sur la route suivie,
Tes pas trembler en moi et marcher sur ma vie.

Nous revenions ainsi au jardin bruissant,
L’humidité coulait, j’écoutais en passant

— Ah ! comme ce bruit-là persiste en ma mémoire —
Dans l’air mouvant et chaud, grincer la balançoire.

Et je rentrais alors, ivre du temps d’été,
Lasse de tout cela, morte d’avoir été

Moi, le garçon hardi et vif, et toi, la femme,
Et de t’avoir porté tout le jour sur mon âme…