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L’Onanisme (Tissot 1769)/Article 1/Section 5

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SECTION V.


Suites de la masturbation chez les femmes.


Les observations précédentes paroissent toutes, si l’on en excepte celle de M. Stehelin, regarder principalement les hommes ; ce seroit traiter incomplettement cette matière, que de ne pas avertir le sexe, qu’en courant la même carrière de mauvaises œuvres, il s’expose aux mêmes dangers ; que plus d’une fois il s’est attiré tous les maux que je viens de décrire, & que tous les jours les femmes livrées à cette luxure périssent misérablement ses victimes. L’Onania Anglois est rempli d’aveux, qu’on ne lit point sans être saisi d’horreur & de compassion ; le mal paroît même avoir plus d’activité dans le sexe que chez les hommes. Outre tous les symptômes que j’ai déjà rapportés, les femmes sont plus particulièrement exposées à des accès d’hystérie ou de vapeurs, affreux ; à des jaunisses incurables ; à des crampes cruelles de l’estomac & du dos ; de vives douleurs de nez, à des pertes blanches, dont l’âcreté est une source continuelle de douleurs les plus cuisantes ; à des chûtes, à des ulcérations de matrice, & à toutes les infirmités que ces deux maux entraînent ; à des prolongements & à des dartres du clitoris ; à des fureurs utérines qui, leur enlevant à la fois la pudeur & la raison, les mettent au niveau des brutes les plus lascives, jusqu’à ce qu’une mort désespérée les arrache aux douleurs & à l’infamie.

Le visage, ce miroir fidèle de l’état de l’âme & du corps, est le premier à nous faire appercevoir des dérangements intérieurs. L’embonpoint & le coloris, dont la réunion forme cet air de jeunesse, qui seul peut tenir lieu de beauté, sans lequel la beauté ne produit plus d’autre impression, que celle d’une admiration froide ; l’embonpoint, dis-je, & le coloris disparoissent les premiers ; la maigreur, le plombé du teint, la rudesse de la peau leur succedent immédiatement ; les yeux perdent leur éclat, se ternissent, & peignent par leur langueur celle de toute la machine ; les lèvres perdent leur vermillon, les dents leur blancheur, & enfin il n’est pas rare que la figure reçoive un échec considérable par la déformation totale de la taille. Le rhachitis, ce qu’on appelle communément la noueure, n’est pas une maladie qui, comme l’a écrit le grand Boerhaave, n’attaque jamais depuis l’âge de trois ans. L’on voit communément des jeunes gens de l’un & de l’autre sexe, mais sur-tout parmi les femmes, qui, après avoir été bien faits jusqu’à 8, 10, 12, 14, même 16 ans, tombent peu à peu dans un dérangement de la taille par la courbure de l’épine, & le désordre devient quelquefois très-considérable. Ce n’est pas ici la place des détails de cette maladie, ni de l’énumération des causes qui la produisent. Hippocrate en a déjà indiqué deux[1]. J’aurai peut-être occasion de communiquer dans un autre ouvrage ce que plusieurs observations m’ont appris là dessus ; mais ce que je dois dire ici, c’est que parmi ces causes la masturbation occupe un des premiers rangs[2].

M. Hoffman avoit déjà dit que les jeunes gens qui se livrent aux plaisirs de l’amour avant que d’avoir fait leur crue, maigrissoient & décroissoient au lieu de croître[3] ; & l’on sent qu’une cause, qui peut empêcher l’accroissement, doit à plus forte raison en troubler l’ordre, & produire ces inégalités dans sa marche, qui contribuent à la maladie dont je parle.

Un symptôme commun aux deux sexes, & que je place dans cet article, parce qu’il est plus fréquent chez les femmes, c’est l’indifférence que cette infamie laisse pour les plaisirs légitimes de l’hymen, lors même que les désirs & les forces ne sont pas éteints : indifférence qui non-seulement fait bien des célibataires, mais qui souvent poursuit jusques dans le lit nuptial. Une femme avoue, dans la collection du Docteur Bekkers, que cette manœuvre a pris tant d’empire sur ses sens, qu’elle déteste les moyens légitimes d’amortir l’aiguillon de la chair. Je connois un homme qui, instruit à ces abominations par son précepteur, éprouva le même dégoût dans les commencements de son mariage, & l’angoisse de cette situation jointe à l’épuisement dû à ses manœuvres, le jetta dans une profonde mélancholie, qui céda cependant à l’usage des remèdes nervins & fortifiants.

Avant que d’aller plus loin, qu’on me permette d’inviter les pères & les mères à réfléchir sur l’occasion du malheur de ce dernier malade, & il en est plus d’un dans le même cas. Si l’on peut être trompé à ce point dans le choix de ceux à qui l’on confie le soin important de former l’esprit & le cœur des jeunes gens, que ne doit-on pas craindre, & de ceux qui n’étant destinés qu’à développer leurs talents corporels sont examinés moins rigoureusement sur les mœurs, & des domestiques qu’on engage souvent sans s’informer s’ils en ont ? Le jeune enfant dont j’ai parlé d’après M. Rast, fut instruit au mal, comme on l’a vu, par une servante ; la collection angloise est pleine d’exemples pareils ; & je ne pourrois produire qu’un trop grand nombre de jeunes plantes perdues par le jardinier auquel on avoit confié le soin de leur tournure. Il est dans cette espece de culture, des jardiniers de deux sexes ? Quels remèdes, me dira-t-on, à ces maux ? La réponse sort de ma sphere, je la ferai courte. Apporter la plus grande attention au choix d’un précepteur, & veiller sur lui & sur son élève avec cette vigilance qui, dans un père de famille attentif & éclairé, découvre ce qui se fait dans les endroits les plus obscurs de sa maison, de cette vigilance qui découvre le bois du cerf échappé à tous les autres yeux, & qui est toujours possible quand on veut fortement l’avoir.

Docuit enim fabula dominum videre plurimum in rebus suis. Phed.

Ne laisser jamais les jeunes gens seuls avec les maîtres suspects ; empêcher tout commerce avec les domestiques.

Il n’y a pas long-temps qu’une fille âgée de dix-huit ans, qui avoit joui d’une très-bonne santé, tomba dans une foiblesse étonnante ; ses forces diminuoient journellement, elle étoit tout le jour accablée par l’assoupissement, & la nuit par l’insomnie ; elle n’avoit plus d’appétit, & une enflure œdémateuse s’étoit répandue par tout le corps : elle consulta un habile Chirurgien, qui, après s’être assuré qu’il n’y avoit point de dérangements dans les règles, soupçonna la masturbation. L’effet, que produisit sa première question, lui confirma la justesse de son soupçon, & l’aveu de la malade le changea en certitude ; il lui fit sentir le danger de cette manœuvre, dont la cessation & quelques remèdes ont arrêté en très-peu de jours les progrès du mal, & produit même quelque amandement.

Outre la masturbation ou la souillure manuelle, il est un autre souillure qu’on pourroit appeller clitoridienne, dont l’origine connue remonte jusqu’à la seconde Sapho,

Lesbides, infamem quæ me fecistis, amatæ ;


& qui trop commune parmi les femmes de Rome, à l’époque où toutes les mœurs s’y perdirent, fut plus d’une fois l’objet des Epigrammes & des Satyres de ce siécle.

Lenonum ancillas posîta Laufella corona
Provocat, & tollit pendentis præmia coxæ.
Ipsa Medullina frictum crissantis adorat
Palmam inter dominas virtus notalibus æquat[4].

La nature, dans ses jeux, donne à quelques femmes une demi-ressemblance aux hommes, qui, mal examinée, a fait croire pendant bien des siecles à la chimère des hermaphrodites. La taille surnaturelle d’une partie très-petite à l’ordinaire, & sur laquelle M. Tronchin a donné une sçavante Dissertation, opère tout le miracle, & l’abus odieux de cette partie, tout le mal. Giorieuses peut-être de cette espece de ressemblance, il s’est trouvé de ces femmes imparfaites qui se sont emparées des fonctions viriles.[5] Le danger n’est cependant pas moindre que dans les autres moyens de souillure ; les suites en sont également affreuses. Toutes ces routes mènent à l’épuisement, aux langueurs, aux douleurs, à la mort. Ce dernier genre mérite d’autant plus d’attention qu’il est fréquent de nos jours, & qu’il seroit aisé de trouver plus d’une Lauffella & d’une Medullina, qui, comme ces Romaines, estiment assez les dons de la Nature, pour croire qu’ils doivent faire disparoître les différences arbitraires de la naissance.

L’on a vu, souvent des femmes aimer des filles avec autant d’empressemént que les hommes les plus passionnés, concevoir même la jalousie la plus vive, contre ceux qui paroissoient avoir de l’affection pour elles.

Il est temps de finir de si tristes détails, je me lasse de peindre les turpitudes & les miseres de l’humanité. Je n’accumulerai pas ici un plus grand nombre de faits ; ceux qui me restent trouveront naturellement leur place ailleurs, & je passe à l’examen des causes, après cette observation générale ; c’est que les jeunes gens nés avec une constitution foible, ont, à parité de crimes, bien plus de maux à redouter, que ceux qui sont nés vigoureux. Aucun n’évite le châtiment, tous ne l’éprouvent pas également sévere. Ceux sur tout qui ont à craindre l’hérédité de quelques maladies paternelles ou maternelles, qui sont menacés de la goutte, du calcul, de l’hectisie, des écrouelles, qui ont eu quelques atteintes de toux, d’asthme, de crachements de sang, de migraines, d’épilepsie, qui ont du penchant à cette espece de noueure dont j’ai parlé plus haut ; tous ces infortunés, dis-je, doivent être intimement persuadés, que chaque acte de ces débauches porte une forte atteinte à leur constitution, hâte à coup sûr l’apparition des maux qu’ils craignent, en rendra les accès infiniment plus fâcheux, & les jettera, à la fleur de leur âge, dans toutes les infirmités d’une vieillesse la plus languissante.

Tartareas vivum constat inire vias.
  1. Aphor. sect. 6, 46.
  2. L’on trouve dans les collecteurs d’observations chirurgicales. quelques exemples de maladies affreuses de la vessie chez de jeunes filles qui se les étoient attirées par leurs odieuses manœuvres, les instruments, qu’elles employoient leur ayant échappé, passerent dans la vessie, & leur occasionnèrent des douleurs atroces, & la mort. Morgagni de sedib. & caus. morbor. epist. 42, §. 19 & 20.
  3. De ætate conjugio opportunâ, §. 10, supplem. secund. p. 340. Toute cette dissertation mérite d’être lue, quoiqu’elle pût être mieux faite.
  4. Juven. Sat. VI, v. 321.
  5. Illas dixit Græcia Tribades, Gallis dicuntur Ribaudes : monstrum quotidie nascens, & cui eo confidentiùs sesee tradunt puellæ, quod abest fœcunditas, & ut dixit Juvenalis,
    quod abortivo non est opus.