L’Organisation du travail et de l’impôt/02

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L’Organisation du travail et de l’impôt
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 230-250).
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L'ORGANISATION DU TRAVAIL


ET L'IMPÔT.




Le jour où la monarchie s’abîmait, frappée de terreur et comme paralysée dans ses moyens de résistance, sans provoquer un effort de la part de cette classe bourgeoise dont elle avait fait son point d’appui, et sous la rude main d’une multitude qui n’avait qu’à se présenter pour vaincre ; dans l’émotion qui suivit le combat, au milieu de cette population soulevée qui cherchait à organiser sa victoire, les chefs que la voix publique improvisait semblent avoir éprouvé, dans leur dévouement, moins d’enthousiasme encore que de crainte. Ils n’ont pas senti en eux cette sublime confiance qui fait passer l’ame de la nation dans l’ame de ceux qui la conduisent. Ils ont cru apparemment qu’aucune puissance humaine n’était capable de diriger la force immense qu’ils voyaient déchaînée, car ils se sont abandonnés à tous les mouvemens du flot populaire. Sans l’héroïque, mais accidentelle fermeté, avec laquelle M. de Lamartine, à travers les balles et sous la pointe des baïonnettes, protesta contre le drapeau rouge, ce flot, qui débordait d’heure en heure, allait les emporter, et avec eux les derniers débris de l’ordre.

A l’exemple des tribus sauvages qui, dans leur naïve ignorance, adorent les élémens qu’elles voudraient conjurer, certains membres du gouvernement provisoire ont traité le peuple comme une idole à laquelle il fallait sacrifier, entre autres holocaustes, les bases fondamentales de la société. Au lieu de faire appel à la noblesse, à la générosité de ses sentimens, on n’a songé qu’à exalter son orgueil et qu’à désarmer sa colère. On a mis le gouvernement à ses pieds ; on lui a tenu, comme pour le tenter, ce langage que l’esprit du mal tient au Christ dans l’Évangile : « Le pouvoir t’appartient. Regarde ces villes, ces châteaux, ces richesses ; tout cela est à toi ; » et si le peuple, malgré les flatteries dont on l’enivrait, n’a pas oublié qu’il avait des devoirs aussi bien que des droits, il faut l’attribuer à sa nature, qui est d’une bonne trempe, et aux lumières de notre époque, qui condamnent trop hautement les excès pour que les excès deviennent possibles.

La monarchie a été le gouvernement des classes moyennes, gouvernement égoïste et exclusif ; veut-on nous donner une république tout aussi exclusive ? Avons-nous fait une dernière révolution pour substituer la domination d’une classe à celle d’une autre classe, ou plutôt pour remplacer le privilège par le droit, pour confondre la bourgeoisie et le peuple dans l’unité fraternelle de la nation ? Pourquoi perpétuer une distinction qui n’a plus de sens, en opposant les ouvriers aux maîtres ? Pourquoi dire aux uns qu’ils sont les vainqueurs, et aux autres qu’ils sont les vaincus, comme si la monarchie avait dû entraîner la moitié de la société dans sa chute ? Pourquoi scinder la France en deux camps ennemis, comme si nous pouvions nous dévorer les uns les autres, sans que l’Europe vînt prendre part à la curée ? On abolit les titres, on proclame la déchéance des lumières, on méconnaît les services rendus, et l’on créerait un nouveau droit de naissance ! L’aristocratie de la blouse, pour emprunter une expression déjà consacrée, supplanterait toutes les aristocraties ! Ce serait donner gain de cause à ceux qui ont comparé, avec une funeste joie, l’avènement du peuple à l’invasion des barbares.

La monarchie a corrompu les classes moyennes en leur livrant le pays à exploiter. Est-il à propos de répandre la même corruption dans les rangs des classes laborieuses ? Le pouvoir pense avoir gardé sa dignité, parce qu’il ne les a pas ouvertement conviées au partage des honneurs et des places ; mais n’a-t-il pas à se reprocher d’avoir excité en bas cette ambition de la richesse qui avait exercé en haut une influence démoralisante ? La révolution, qui se montre si grande et si pure partout où notre exemple l’a propagée, en Italie, en Allemagne, ne va-t-elle point pâlir et descendre en se concentrant chez nous dans des questions de pot-au-feu ? Je suis transporté d’admiration, lorsque j’entends les véritables ouvriers s’écrier : « Nous avons trois mois de misère au service de la république ; » mais j’éprouve un tout autre sentiment, lorsque je lis dans le premier décret de la république, décret qui porte la signature de M. Louis Blanc : « Le gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile. » Si l’on entend faire de ce million une aumône aux combattans des barricades, on les insulte ; on déshonore leur triomphe, si c’est là une part du butin. Dans tous les cas, l’argent versé par les contribuables n’appartient en propriété à aucune classe d’hommes ; en perdant sa destination légale, il doit faire retour à l’état.

Le gouvernement, qui représente les droits de tous les citoyens, est le tuteur obligé de ceux qui se trouvent les plus maltraités par la nature ou par la fortune. Il personnifie à leur égard la prévoyance et la fraternité sociales. De même que dans la famille la sollicitude des parens s’attache de préférence aux enfans les moins robustes ou les plus jeunes, ainsi, dans la famille politique, l’état, au nom et comme mandataire des aînés de l’intelligence et de la richesse, doit tendre la main à tous ceux qui ont besoin de conseil et d’appui. Le sort des classes laborieuses et les conditions du travail ont droit à sa première pensée. Il faut que les gouvernemens se montrent jaloux du bien-être du plus grand nombre avec la même ardeur que le pouvoir en avait mis jusqu’ici à rechercher des avantages commerciaux ou des accroissemens de territoire. Cette préoccupation devient surtout légitime au lendemain d’une révolution qui a déplacé beaucoup d’existences, et qui a rendu plus précaires les ressources de chacun ; car la sympathie des uns se mesure naturellement à la faiblesse des autres.

Il convenait à un gouvernement républicain d’arborer bien haut ce principe. Cependant, si nous approuvons la tendance, nous n’accorderons pas le même éloge aux moyens d’exécution. Que le gouvernement provisoire s’occupe du sort des travailleurs, c’est son devoir encore plus que son droit ; mais il n’y avait ni nécessité ni opportunité à mettre les travailleurs en demeure de s’en occuper eux-mêmes. Je comprends l’agitation quand on veut renverser un obstacle ; je ne la conçois plus le jour où il est question de fonder, de constituer, d’organiser. Rien de ce que l’on improvise n’est durable. Les réformes sérieuses et solides demandent de la réflexion et de la maturité. On reproche à la chambre de 1830 d’avoir bâclé en quelques jours une charte politique, et l’on voudrait aujourd’hui faire bâcler la charte du travail au hasard par je ne sais quelle assemblée populaire ! On appellerait les passions du moment à trancher des problèmes sur lesquels l’expérience avait projeté long-temps les clartés les plus vives, sans en dégager l’inconnue !

Dans les derniers jours de février, un combattant, un ouvrier, qui avait pris au pied de la lettre ces belles promesses, pénétra dans la salle où siégeait le gouvernement provisoire, réclamant impérativement et sur l’heure l’organisation du travail. On lui représenta d’abord qu’il fallait du temps pour préparer un système ; puis, comme il insistait « Asseyez-vous là, lui dit M. Louis Blanc lui-même, prenez une plume et donnez-nous vos idées. — Je ne sais pas écrire. — Qu’à cela ne tienne, je vous servirai de secrétaire ; dictez. » L’ouvrier dicta ces mots sacramentels qui forment la tête du chapitre socialiste : « organisation du travail ; » mais il ne trouva rien au-delà. « Vous voyez bien, reprit son interlocuteur, que l’organisation du travail n’est pas une chose si facile. » L’ouvrier, cependant, aurait pu mettre les rieurs de son côté et renvoyer la leçon au gouvernement provisoire. Il ne réclamait en effet que ce qui lui avait été promis ; il se montrait pressé, parce que l’on avait excité son impatience ; il supposait le problème résolu, parce qu’on l’avait convié, avec tant d’autres, à mettre la main à l’œuvre. L’humble maçon arrivait avec sa truelle, demandant à grands cris à voir le plan et à connaître l’architecte ; pourquoi l’arracher à son labeur quotidien, si l’on n’avait à bâtir qu’une ville dans les nues ?

Par un décret en date du 25 février, le gouvernement provisoire a déclaré que « la république s’engageait à garantir du travail à tous les citoyens, et l’existence de l’ouvrier par le travail. » En d’autres termes, il a proclamé ce que l’on est convenu d’appeler, dans l’école sociétaire, « le droit au travail. » Mais le gouvernement ne pouvait pas s’en tenir au principe abstrait, à une formule philosophique. Reconnaître à tous les citoyens le droit d’exiger que la société les fasse travailler, c’est admettre par cela seul que la société doit les nourrir. Nous voyons donc sans la moindre surprise qu’en garantissant le travail à l’ouvrier, le gouvernement provisoire lui ait aussi garanti l’existence ; mais il faut voir où cela conduit. En proclamant le droit au travail, MM. Garnier-Pagès et Louis Blanc ont érigé l’état en assureur de toutes les fortunes et en entrepreneur de toutes les industries ; ils ont décrété implicitement un maximum pour le prix des denrées, et un minimum pour le taux des salaires. Voilà le baptême par lequel ils ont consacré le pouvoir nouveau.

Le droit au travail est une question mal posée. Je rends hommage aux intentions de ceux qui ont prétendu l’ériger en principe ; en appelant la société au soulagement des misères individuelles, ils ne veulent pas avoir l’air de provoquer ni d’encourager l’oisiveté. Ils demandent du travail comme au moyen-âge on demandait l’aumône ; aux largesses des couvens, ils substituent celles des ateliers nationaux. La taxe des pauvres était déjà un progrès sur la subvention allouée à la mendicité par les ordres religieux ; fera-t-on un pas de plus, et sera-ce un pas en avant que d’imposer à la société une sorte de taxe des salaires ?

Le droit au travail suppose l’existence permanente, la puissance indéfinie de la production, quelles que soient les circonstances, et quelle que puisse être l’organisation de la société. Quelle valeur aurait en effet un principe que l’on placerait en dehors des réglons du possible ? Or, il n’existe pas d’état social qui assure la permanence, ni la régularité même de la production. Qu’une crise commerciale survienne, ou qu’un ralentissement quelconque dans la consommation rende l’offre supérieure à la demande, et vous verrez un certain nombre d’ateliers diminuer ou suspendre leur activité. L’industrie, comme l’année solaire a ses saisons, et la moisson du travail, comme celle des fruits de la terre, a ses années de stérilité ainsi que ses années d’abondance.

La prévoyance de l’homme tient en réserve pour ces momens difficiles les capitaux accumulés par l’épargne ; mais elle ne rend pas à volonté l’impulsion à la puissance qui produit, et elle ne crée pas le travail d’un coup de sa baguette. L’homme peut toujours employer son intelligence et ses bras ; mais le mouvement est autre chose que le travail. L’écureuil ne travaille pas en faisant tourner la roue de sa Vie ; les mouvemens du prisonnier dans le tread-mill sont de la force dépensée en pure perte ; l’antiquité mystique, dans cette image qu’elle nous présente de Sisyphe roulant jusqu’au sommet d’une montagne un rocher qui retombe sans cesse, n’a pas entendu nous peindre un travailleur ; elle n’a montré aux regards qu’un condamné et des tortures.

Le travail, c’est l’emploi utile des forces ; on le reconnaît à ses produits. Le laboureur travaille quand il déchire le sol en y enfonçant la charrue pour le préparer à recevoir la semence, quand il arrache les herbes parasites qui étoufferaient le bon grain, et quand il creuse des fossés pour l’écoulement des eaux qui détruiraient, en séjournant dans les champs cultivés, la fécondité de la terre. L’ouvrier travaille en tissant la toile ou en foulant le drap, le terrassier ou navigateur travaille quand il nivelle les routes, creuse les canaux ou construit les chemins de fer, qui, en facilitant la circulation des produits, en augmentent aussi la valeur ; mais les quarante mille travailleurs que l’on occupe, depuis les,journées de février, à remuer des terres au Champ-de-Mars et aux Champs-Élysées, ne travaillent pas, car il ne peut résulter pour le pays aucun avantage de cet immense déploiement de pioches, de brouettes et de bras.

Pour créer à volonté la production, il faudrait être en mesure de développer la consommation et d’en reculer devant soi les limites, car les produits les plus nécessaires n’ont de valeur que par l’usage que l’on en fait. Que servirait, par exemple, d’entasser des montagnes de blé ou des troupeaux de bœufs dans une ville déserte, et à quoi bon les richesses du Mexique dans des circonstances où un kilogramme d’argent ne procurerait pas une once de pain ? Si les difficultés devaient cesser quand on a dit que l’ouvrier a droit au travail, la recette serait bien simple : l’état n’aurait qu’à fournir des fonds aux ateliers qui seraient au moment de s’arrêter et qu’à ordonner aux fabricans de produire ; mais ce n’est pas tout de fabriquer : il faut vendre, il faut trouver des acheteurs pour les marchandises que l’on crée, et non ajouter à l’encombrement stérile des dépôts ; il ne faut pas que la production augmente précisément lorsque le marché se ferme ou se restreint. Ajouter en pareil cas, à la masse des produits, c’est les avilir. Pour soulager les souffrances du présent, on lègue ainsi de nouveaux embarras à un avenir très prochain. L’on retarde enfin l’heure où, après avoir liquidé leurs désastres passés, le commerce et l’industrie vont se remettre en marche.

Je sais que la misère et le crime ont leur budget qui envahit, dans les crises industrielles, si la société n’y met ordre, le terrain que perd le travail. À mesure que les uns chôment et que les ateliers se ferment, on voit augmenter d’heure en heure la population des dépôts de mendicité, des hospices et des prisons. Il y a là comme un tribut que nous devons payer, sous une forme ou sous une autre, à la gravité des circonstances. La subvention que l’on refuse ou que l’on ne peut pas donner aux ateliers est réclamée par les bureaux de bienfaisance et par la justice répressive. Il y a perte certaine pour la moralité, sans compensation aucune pour la richesse du pays. La politique et l’humanité conseillent donc au gouvernement, lorsque l’industrie souffre, de ne pas laisser les forces qu’elle employait inactives. En pareil cas, les ouvriers qui sont forcés de quitter les manufactures se réfugient dans les chantiers ouverts sur les voies de communication ; mais cet expédient est précaire, et, à quelques égards, contre nature. Les ouvriers fileurs ou tisseurs, les bijoutiers et même les forgerons font de la triste besogne quand on les appelle à remuer de la terre, pour trancher les collines ou pour former des remblais. En outre, on ne peut pas organiser ces travaux sur une grande échelle. Le gouvernement britannique l’a tenté en Irlande, où près de deux millions d’ouvriers, pendant l’hiver de 1847, étaient employés à réparer ou à construire des routes. Ces grands rassemblemens d’hommes, pour lesquels il fallait tout improviser, n’ont produit que gaspillage et désordre. Plutôt que de continuer des travaux qui n’avaient aucun résultat utile, le gouvernement anglais a préféré nourrir l’Irlande dans une complète oisiveté.

Plus la civilisation avance, et plus la puissance du gouvernement s’accroît dans la société ; plus il est puissant, et plus il doit être humain. Néanmoins, en le mettant en demeure d’embrasser dans sa prévoyance toutes les infortunes et tous les accidens de la vie, on lui décernerait une sorte d’omnipotence. La république élargit, il est vrai, la base du pouvoir, mais le pouvoir de tous est encore borné et faillible comme tout ce qui tient à l’humanité.

Quand on pose une question de droit sans indiquer la limite, sans mettre le devoir à côté, l’on pose une question de violence. Si vous dites que les ouvriers ont droit au travail et par le travail à l’existence, vous reconnaissez alors que tous ceux qui sont mécontens de leur sort peuvent prendre la société à partie ; vous les encouragez à proclamer cette devise qui a fait couler tant de sang à Lyon : « Vivre en travaillant ou mourir en combattant ; » vous relevez, suivant une parole bien imprudente de M. Louis Blanc, l’étendard de Spartacus ; vous appelez à l’insurrection, pour continuer la métaphore, les esclaves de la faim, et sachez-le bien, dût votre cœur en frémir, vous donnez le signal de la guerre sociale.

Le christianisme, tel que le comprenaient les premiers apôtres, prêchait le renoncement absolu aux biens de ce monde : c’était immoler l’individu à la société. Les apôtres du socialisme nouveau, en recommandant à l’homme la recherche exclusive du bonheur, en mettant en première ligne, dans leur code, les droits de la personne, immolent la société à l’individu. L’une et l’autre doctrine dans l’application seraient également dangereuses : quand on enseigne à l’homme qu’il doit tout souffrir, l’on condamne la liberté, la richesse et l’industrie ; quand on lui apprend, à cet être dont la vie est semée de douleurs, qu’il doit écarter à tout prix la misère et la souffrance, on lui interdit la vertu.

C’était peu de proclamer le droit au travail. Le gouvernement provisoire a prétendu changer les conditions du travail dans la société. Ce qui eût semblé déjà téméraire par un temps prospère et pour un nid à expériences comme la principauté de Monaco ou la république de Saint-Marin, on va le tenter au milieu d’un état social battu par la tempête et pour une république de trente-six millions d’habitans ! Pourquoi pas ? Nos modernes Archimèdes n’ont-ils pas trouvé le levier avec lequel on peut soulever le monde ? Voici les considérans du décret qui institue la commission des travailleurs :


« Considérant que la révolution faite par le peuple doit être faite pour lui ; qu’il est temps de mettre un terme aux longues et iniques souffrances des travailleurs ; que la question du travail est d’une importance suprême, qu’il n’en est pas de plus haute, de plus digne des préoccupations d’un gouvernement républicain ; qu’il appartient surtout à la France d’étudier ardemment et de résoudre un problème posé aujourd’hui chez toutes les nations industrielles de l’Europe ; qu’il faut aviser, sans le moindre retard, à garantir au peuple le fruit de son travail ;

«  Le gouvernement provisoire de la république arrête :

« Une commission permanente, qui sera intitulée : Commission du gouvernement pour les travailleurs, va être nommée avec mission expresse de s’occuper de leur sort.

« Pour montrer quelle importance le gouvernement de la république attache à ce grand problème, il nomme président de la commission du gouvernement pour les travailleurs un de ses membres. M. Louis Blanc, et pour vice-président un autre de ses membres, M. Albert, ouvrier.

« Des ouvriers seront appelés à faire partie de la commission. Le siége de la commission sera au palais du Luxembourg. »

LOUIS BLANC, ARMAND MARRAST, GARNIER-PAGÈS.


Voilà quels ont été les humbles débuts du pouvoir qui exerce déjà un si fatal ascendant sur nos destinées. Inventée pour servir de centre aux études du gouvernement et des ouvriers eux-mêmes, cette commission consultative est bientôt devenue un instrument d’action, un véritable comité de salut public. Ses délibérations ne portaient d’abord que sur des questions générales, mais elle n’a pas tardé à intervenir dans les différends des ouvriers avec les patrons et à s’ériger en arbitre ; enfin, elle a rendu des décrets qui prescrivent des règles et qui prononcent des peines. Aujourd’hui, son président a une armée derrière lui, et il absorbe en lui le gouvernement, dont ses collègues ne sont plus que les ministres.

En exposant ces faits, je ne blâme pas, je raconte. A la rigueur, il suffirait à la commission, pour expliquer cette usurpation rapide et complète, d’invoquer les lois de la nécessité. Le gouvernement est chargé non d’étudier, mais d’agir. Dès que l’on donnait à M. Louis Blanc une question à examiner, il devait se sentir entraîné à la résoudre. Dès que cette question embrassait le domaine actif de la société, on lui décernait la dictature. Il ne reste donc plus qu’à rechercher s’il en a fait usage dans l’intérêt de la vérité, du pouvoir et du pays.

La commission du travail, ou, pour emprunter le style barbare du décret, la commission pour les travailleurs, est, sans contredit, animée d’un amour sincère du bien ; mais ses premiers actes ne respirent pas une grande sagesse. Les discours de M. Louis Blanc sont exagérés et violens ; ses résolutions, sans mesure. Il recommence périodiquement le même exposé d’une théorie, au bout de laquelle ne se présente jamais une conclusion tant soit peu pratique. A chaque pas qu’il fait, on sent l’hésitation, le décousu, l’absence de plan. L’industrie est abandonnée ainsi à une direction qui accuse les défauts les plus opposés : les tâtonnemens dans l’arbitraire.

Mais de quels élémens se compose cet aréopage industriel ? M. Louis Blanc, cédant à des préoccupations exclusives, n’y avait d’abord appelé que les délégués des ouvriers ; on se ravisa cependant, et « considérant, dit naïvement l’arrêté, qu’il est juste qu’à leur tour les délégués des patrons ou chefs d’industrie soient convoqués, » on indiqua pour ceux-ci une réunion qui n’eut lieu que le 17 mars, dix-sept jours après la première réunion des ouvriers eux-mêmes. Dans l’intervalle, la commission crut devoir s’entourer des hommes compétens (car c’est ainsi que le Moniteur les désigne), et ces hommes compétens furent pris, non pas parmi les chefs d’industrie que recommandait une longue expérience, non pas parmi les économistes sérieux, les historiens ou les philosophes, mais parmi les socialistes, dont le bon sens national avait constamment repoussé les utopies. Maintenant, la commission a ses grands jours, dans lesquels son président tient une espèce de lit de justice pour faire comparaître la société à sa barre ; les délégués y siègent, mais en personnages à peu près muets, et sans autre fonction apparente que celle d’acclamer. En dehors de ces solennités du travail figurent les comités auxquels assistent, avec voix délibérative, les délégués des délégués, que l’on choisit, pour plus d’égalité, par la voie du sort. Là se débattent les problèmes dont la solution a été renvoyée à la commission. Quant ait compte-rendu de ces débats à huis-clos, il n’est publié dans le Moniteur, encore avec force corrections et mutilations [1], que lorsqu’il convient au président et au vice-président de le produire [2].

Quelles étaient, sous l’influence des premiers décrets du gouvernement provisoire et au moment où la commission du travail a pris possession du Luxembourg, les principales demandes des ouvriers, la rançon de la société, les conditions que faisaient les combattans pour poser les armes ? Ces demandes peuvent se réduire à quatre principales, savoir : la diminution de la durée du travail, l’abolition du marchandage, l’élection par les ouvriers des contre-maîtres et même des chefs de service, enfin la participation des ouvriers et des employés aux bénéfices des entrepreneurs et des capitalistes. Supposez un temps plus calme et un gouvernement de sang-froid : l’on eût cherché à faire comprendre aux ouvriers à quel point de pareilles prétentions allaient contre leurs intérêts véritables. La commission qui siège au Luxembourg n’en a repoussé aucune ; elle accorde sa tolérance à celles qui n’obtiennent pas sa sanction. Voici le premier décret et le plus grave, il porte la date du 1er mars :


« Sur le rapport de la commission du gouvernement pour les travailleurs, considérant

« 1 ° Qu’un travail manuel trop prolongé non-seulement ruine la santé du travailleur, mais encore, en l’empêchant de cultiver son intelligence, porte atteinte à la dignité de l’homme ;

« 2° Que l’exploitation des ouvriers par les sous-entrepreneurs ouvriers, dits marchandeurs ou tâcherons, est essentiellement injuste, vexatoire et contraire au principe de la fraternité ;

« Le gouvernement provisoire de la république décrète :

« 1° La journée de travail est diminuée d’une heure. En conséquence, à Paris, où elle était de onze heures, elle est réduite à dix, et en province, où elle avait été jusqu’ici de douze heures, elle est réduite à onze ;

« 2° L’exploitation des ouvriers par les sous-entrepreneurs, ou marchandage, est abolie.

« Il est bien entendu que les associations d’ouvriers qui n’ont point pour objet l’exploitation des ouvriers les uns par les autres ne sont pas considérées comme marchandage. »

Le décret du gouvernement provisoire n’admet pas, pour la durée du travail dans la capitale, la même limite qui est posée, dans les départemens, aux labeurs de chaque jour. L’ouvrier de province doit rester assujetti à une corvée quotidienne de onze heures, tandis que la tâche de l’ouvrier parisien n’excédera pas dix heures. Pourquoi faire deux catégories de travailleurs pour la France, et sur quelle raison de droit ou de fait se fonde ici l’inégalité de traitement ? Ce n’est pas le gouvernement républicain qui peut distinguer entre les provinces ni entre les habitans des villes et des campagnes. Aux yeux du pouvoir comme devant la loi, tous les citoyens ont les mêmes droits, et la faveur que l’on accorderait aux uns deviendrait une injustice à l’égard des autres.

Comme tous les grands centres de richesse et de consommation, Paris attire les ouvriers les plus habiles, à la condition de les rémunérer par des salaires plus élevés ; nais ce n’est pas là un privilège gratuit. Si l’ouvrier de Paris est mieux rétribué, il travaille aussi davantage. En fait, la durée du travail est communément de douze heures dans les ateliers de la capitale, et ces douze heures, par l’activité que l’ouvrier déploie, en valent treize ou quatorze. Le travailleur parisien est peut-être la seule espèce d’hommes qui rivalise d’ardeur et de persévérance avec le travailleur anglais. En réduisant à dix heures la durée du travail quotidien dans la métropole de notre industrie, on a donc diminué la journée non d’une heure, mais de deux heures ; dans tous les ateliers auxquels le décret peut être applicable, l’on retranche un sixième ou tout au moins un septième de la production.

Je sais que les ouvriers, vers la fin d’une journée qui se prolonge, ne font que des efforts languissans, et qu’ils ne produisent pas tout ce qu’ils pourraient produire. Le sentiment de la fatigue l’emporte, dans ces momens, sur celui du devoir et même sur celui de l’intérêt personnel. En retranchant deux heures de la journée, l’on ne retranche donc pas une quantité proportionnelle de travail ; ce résultat est démontré par de nombreuses et concluantes expériences ; néanmoins, au total, il doit exister une différence très sensible dans les résultats. Deux heures de travail supprimées équivaudront toujours, pour l’effet utile de la production et pour la richesse du pays, à une diminution quelconque. On aura peut-être soulagé l’ouvrier, mais on aura laissé une force très réelle sans emploi.

Le courant auquel on oppose une digue artificielle finit toujours par s’ouvrir une autre issue. La production ne diminuera pas assurément parce qu’il aura plu au gouvernement de réduire la durée du travail dans les manufactures ; car les besoins de la société restent les mêmes, et les producteurs doivent toujours y pourvoir. Cependant, si l’on gêne les manufacturiers dans l’emploi des ouvriers, ils remplaceront les ouvriers par des machines. C’est ainsi que les coalitions et les exigences incessantes des ouvriers fileurs en Angleterre ont amené les filateurs à doubler la longueur des mule-jennys et à les porter de trois cents broches à sept cents, ou à se servir de ces machines à filer qui semblent se mouvoir d’elles-mêmes et que les ouvriers anglais désignent par le sobriquet de fileurs en fer. Si le décret qui réduit la journée de travail à dix heures survit aux circonstances exceptionnelles qui l’ont inspiré, il est probable que les fabricans feront face à la difficulté par un accroissement de leurs moyens mécaniques. Dans ce cas, la production restera la même ; mais le rapport du capital fixe au capital roulant devra se modifier, le manufacturier dépensera en matériel ce qu’il ne voudra pas dépenser en salaires.

En réduisant, par un acte du législateur, la durée du travail, on veut ménager les forces de l’ouvrier et lui donner le temps de cultiver son intelligence. C’est là une pensée qui ne rencontrera que des sympathies ; mais les moyens que l’on prend répondent-ils au but que l’on se propose, et suffit-il, pour que le travail s’arrête, de dire au travailleur : « Tu n’iras pas plus loin ? » Le décret du 1er mars n’a pas de sanction. En supposant que l’on oblige la grande industrie, celle qui agglomère les ouvriers par centaines dans une manufacture, dans une usine ou dans un atelier, et qui fait dépendre l’action des bras de celle des machines, à ne travailler que dix ou onze heures, comment imposera-t-on la même loi aux ouvriers infiniment plus nombreux qui exercent leur activité dans l’étroite enceinte d’une échoppe ou d’une mansarde, aux ouvriers des champs à qui les saisons mesurent le travail, à ces femmes qui vivent de leur aiguille, à ces tisserands qui promènent la navette sur le métier quinze ou seize heures par jour ? Le décret va rendre la prépondérance dans l’industrie au travail parcellaire. L’ouvrier domestique pouvant, loin du contrôle que le gouvernement exerce, travailler plus long-temps que l’ouvrier des manufactures, lui fera une concurrence terrible de souffrances et de privations. On verra s’étendre à la France entière l’état social de la Saxe et de l’Irlande. Réduire par ordre la durée du travail, ce ne sera pas seulement contrarier et diminuer la production ; ce sera, de plus, diminuer le salaire, enlever à la population ses moyens naturels d’existence, augmenter la misère et provoquer le désordre. Encore faudrait-il avoir sur le pays un droit de conquête pour sonner ainsi partout le couvre-feu.

Le parlement britannique, en abrégeant la durée du travail dans les grands ateliers, pour les enfans, pour les jeunes gens et pour les femmes, n’avait pas entendu exercer la plus légère influence sur le taux des salaires. L’acte du 8 juin 1847, le plus rigoureux dans cette longue série de lois, laisse pourtant aux transactions entre le maître et l’ouvrier la liberté la plus entière. La réforme que la clameur publique imposait, mais dont les ouvriers avaient pris l’initiative, s’accomplit, de l’autre côté de la Manche, à leurs risques et périls. Ici, nous allons bien au-delà de ce qui s’est fait en Angleterre. Le décret du 1er mars ne se borne pas, comme les lois anglaises, à protéger contre les abus du travail les êtres faibles qui ne peuvent pas se protéger eux-mêmes ; il stipule pour les adultes, pour ceux qui ont acquis avec l’âge la plénitude de leurs forces, de leur réflexion et de leur liberté. C’était peu de régler la durée du travail ; on aggrave la difficulté en réglementant les salaires. A la vérité, le décret ne s’explique pas sur ce point délicat ; mais les conférences qui en ont précédé la promulgation, et le commentaire que les exigences, victorieuses des ouvriers en ont donné, ont fait cesser toute équivoque.

C’est une préoccupation constante pour les ouvriers de tous les pays que l’ambition de déterminer à leur gré et de rendre en quelque sorte permanent le taux des salaires. L’ignorance et les préjugés entrent pour beaucoup dans cette direction que suivent leurs idées ; mais il faut voir aussi sous l’empire de quelle nécessité ils tentent d’escalader l’impossible. La classe moyenne, plus éclairée cependant et plus riche que les classes laborieuses, recherche avec avidité les emplois dont le gouvernement dispose. Depuis qu’elle occupe le pouvoir, elle a multiplié les places jusqu’à faire des employés une nation dans la nation. D’où vient cette faveur dont les fonctions publiques jouissent ? Pourquoi les préfère-t-on à des industries plus lucratives, si ce n’est parce qu’elles sont plus solides et qu’elles participent plus ou moins du caractère de l’inamovibilité ? La fixité du salaire exerce sur l’ouvrier la même fascination et à plus juste titre. L’ouvrier n’a pas un capital en réserve qui le soutienne dans les mauvais jours et contre les mauvaises chances de l’industrie. Il ne fait pas volontiers des épargnes dans les temps prospères. S’il consent à prélever une faible dîme sur le salaire, c’est pour contribuer au fonds de secours auquel il puise en cas de maladie. Comme ressource contre de précoces infirmités ou contre la vieillesse, n’a-t-il pas les hôpitaux, dans lesquels se réfugie une si grande partie de la population urbaine et où vient mourir la moitié de Paris ?

La devise de la civilisation parvenue à son âge viril : « Aide-toi, le ciel t’aidera, » n’est pas encore entrée dans nos mœurs [3]. Les classes moyennes, pour lutter contre les nécessités matérielles de l’existence, éprouvent toujours le besoin de s’appuyer sur le gouvernement ; les classes laborieuses, comme des enfans qui s’abritent derrière leur mère, chargent la société de prévoir à leur place, et se reposent sur elle dans toutes les crises du travail. L’âge de la force et de l’habileté pratique pour l’ouvrier ne dure pas, selon les professions, plus de vingt à trente ans. C’est pour cette période de la vie qu’il demande un salaire fixe et proportionné aux besoins de sa famille, qu’il aspire, en un mot, à la condition de pensionnaire de l’industrie.

Les classes laborieuses ont poursuivi cet idéal sous diverses formes. Pendant long-temps, et lorsque le souvenir des corporations n’était pas encore effacé, elles demandaient que l’état promulguât des tarifs obligatoires et uniformes, soit pour le travail à la tâche, soit pour le travail à la journée. Ce fut ainsi que les tisserands de Londres provoquèrent l’acte éphémère de Spitalfields. De la même manière, les ouvriers de Lyon, un moment maîtres de la ville en 1832, imposèrent à la municipalité vaincue un tarif des façons qui ne serait pas resté en vigueur pendant trois mois, quand même l’autorité supérieure aurait revêtu de sa sanction cette violence faite à la liberté industrielle. Aujourd’hui les ouvriers ne demandent plus directement la permanence des salaires ; c’est sous une forme indirecte, c’est par la réduction des heures de travail combinée avec le maintien des prix actuels, qu’ils s’efforcent de convertir les salaires en traitemens réguliers.

Les variations du salaire, dans l’état de l’industrie et de la société, sont à peu près mortelles pour les classes laborieuses. Il faut donc rendre ces classes prévoyantes et au besoin prévoir pour elles. L’état, qui doit se borner à une attitude d’observation dans les temps prospères, a certainement, dans les époques de crise, un rôle actif à remplir ; mais il est insensé de l’appeler, comme on le fait aujourd’hui, en garantie du salaire, car la justice distributive exigerait qu’après avoir garanti le prix du travail, il assurât la rémunération de l’intelligence et le loyer du capital. Quelle valeur pourrait avoir la garantie de l’état, si elle s’étendait à tous les rouages de la production, si l’assureur et l’assuré étaient la même personne, c’est-à-dire tout le monde ?

Le décret du 2 mars n’a pas même ce caractère d’opportunité qui fait quelquefois violence aux principes. On l’a rendu dans un moment où toutes les industries étaient en souffrance, où les chefs d’industrie faisaient déjà les plus grands sacrifices pour entretenir le mouvement de leurs ateliers, où la durée du travail allait se réduire, mais avec le salaire, et où cette réduction forcée devenait le seul moyen d’en conjurer la suspension prochaine. On a précipité ainsi la crise ; pour améliorer le sort des travailleurs, on n’a pas craint d’attaquer les sources mêmes du travail.

J’ajoute que le décret du 2 mars a été principalement réclamé par des ouvriers privilégiés dans leur intérêt exclusif et au détriment de tous les autres. Ce sont des mécaniciens et des ouvriers constructeurs qui ont porté ces plaintes, ceux qui obtenaient les salaires les plus élevés pour la journée la plus courte. Ce sont les hommes, en petit nombre, qui ne peuvent travailler qu’à l’aide des machines, qui ont fait la loi pour ceux et à ceux qui travaillent avec la seule assistance de leurs bras [4].

Mais cette loi qu’ils ont arrachée au gouvernement, l’observent-ils eux-mêmes ? Assurément non. L’on sait que les ouvriers constructeurs ne consentent pas généralement, depuis que le décret a été rendu, à travailler plus de neuf heures, qu’ils ne rentrent dans les ateliers qu’à cette condition, et qu’ils exigent, pour neuf heures de travail, le même salaire qu’ils obtenaient auparavant pour douze. Ainsi, le décret qui rançonne le manufacturier ne le met pas à l’abri d’une rançon plus dure, et au-dessus de l’ordre légal se place encore la loi du plus fort.

Jusque dans la sanction pénale attachée au décret, on reconnaît la partialité du législateur. La peine de l’amende, et, en cas de récidive, celle de la prison sont prononcées contre le chef d’atelier qui admettrait ses ouvriers à prolonger la journée de travail au-delà de dix heures, quoique cela ne puisse arriver que de leur consentement, et, pour ainsi dire, avec leur complicité. En revanche, l’impunité la plus complète est réservée aux ouvriers qui travaillent moins de dix heures, et cela malgré le scandale des violences qui ont troublé un grand nombre d’ateliers. M. Louis Blanc dit quelque part dans une de ses proclamations « Ne pas limiter le travail, c’eût été méconnaître ce qu’avait de légitime l’universelle réclamation des travailleurs ; le trop limiter, c’eût été courir le risque de ruiner des établissemens qui emploient beaucoup de bras ; c’eût été, dans les circonstances actuelles, s’exposer à rendre plus redoutable la concurrence étrangère. » Eh bien ! la limite posée par M. Louis Blanc, limite déjà fort onéreuse, n’est pas respectée par les ouvriers. Les établissemens les mieux organisés sont livrés à l’anarchie et tombent dans une dissolution complète. La concurrence de l’étranger peut se donner carrière, car on désorganise notre industrie et on la met pour long-temps hors d’état de soutenir la lutte. On s’est plaint que la monarchie avait détruit le prestige de notre influence morale ; si l’on paralyse aujourd’hui le principe de la richesse, que restera-t-il désormais au pays ?

Les ouvriers seront les premières victimes du système. Les ateliers de l’industrie privée se fermant l’un après l’autre, il ne leur restera bientôt plus d’autre ressource que les ateliers nationaux. Ceux qui gagnaient depuis 3 francs jusqu’à 5 francs par jour devront se contenter de 1 fr. 50 cent. ou de 2 francs au maximum ; ils tomberont à la charge du gouvernement, qui, pour entretenir 45,000 ouvriers à Paris sans compter les femmes, devra ouvrir un emprunt ou établir de nouveaux impôts, c’est-à-dire enlever aux capitalistes et aux chefs de l’industrie les ressources à l’aide desquelles ils auraient pu, un peu plus tôt, un peu plus tard, rendre l’impulsion au travail. Cette transformation ne peut désormais avoir qu’un seul genre d’utilité : c’est de montrer, par le plus irrésistible des argumens, par l’expérience, à quel point toute organisation artificielle du travail dans la société est stérile et éphémère.

En décrétant l’abolition du marchandage, M. Louis Blanc n’en voulait qu’aux tâcherons, qui sont à l’ouvrier, dans l’état de liberté, ce que le commandeur, dans nos colonies, est à l’esclave. Il n’entendait proscrire ni le travail à la tâche, ni le marchandage par association, ces deux progrès que la liberté de l’industrie amène avec elle ; mais la pensée des ouvriers allait plus loin, et ils se sont chargés de compléter le décret. En vertu de la théorie qui prétend faire régner l’égalité des salaires, ils ont interdit le travail à la tâche comme tendant à mettre des différences entre les travailleurs. Le marchandage par association n’a pas trouvé grace devant leur politique radicale, et cependant il y avait là un germe fécond d’entreprises. Cette espèce de marchandage était, dans les grands ateliers, la véritable et la meilleure organisation du travail. L’ouvrier devenait entrepreneur, et l’entrepreneur pouvait s’élever à l’état de capitaliste. Plusieurs ouvriers s’associant pour entreprendre, à un prix débattu, la façon de tel ou tel ouvrage, se distribuaient les tâches dans la mesure des facultés de chacun ; le salaire était proportionné à l’habileté, et le bénéfice au salaire. Chaque atelier dans l’usine se transformait ainsi en une république industrielle, que surmontait l’impulsion unitaire du manufacturier. Voilà le progrès naturel et précieux que l’on a détruit pour y substituer des combinaisons chimériques. Nous remontons, à la voix qui part du Luxembourg, le courant de l’histoire. En matière d’industrie, les échelons du progrès étaient d’abord le travail servile, puis la corvée, le travail à la tâche et le travail à l’entreprise. On a déjà supprimé les deux derniers ; espérons que l’on rétrogradera, par le chemin de la corvée, jusqu’au sanctuaire de l’esclavage.

Une fois que l’état s’est immiscé dans les transactions industrielles, il se voit forcé d’intervenir dans tout et partout. On nous dit que cette intervention de la part de l’autorité qui siège au Luxembourg a été purement officieuse, que ce sont les ouvriers et les patrons eux-mêmes qui prennent la commission pour arbitre, et enfin qu’elle n’impose pas ses décisions, qui sont librement acceptées. Cette explication, vingt fois répétée, n’en est pas pour cela plus sérieuse. La commission se pose en oracle ; c’est apparemment pour qu’on la consulte. Son arbitrage, dont elle fait valoir le désintéressement, nous paraît dériver nécessairement de l’attitude qu’elle a prise. Les ouvriers y ont recours dans l’espoir de donner ainsi à leurs exigences la sanction du gouvernement, et quand les patrons l’invoquent, c’est afin de diminuer leurs sacrifices, en s’abandonnant à celui de leurs deux adversaires qui leur semble le plus éclairé. Au reste, la commission n’y va pas de main morte. Après avoir réglé les heures de travail, elle est en train de régler les salaires. Les cochers d’omnibus, les paveurs, les boulangers, les débardeurs, ont déjà leurs tarifs. Il ne reste plus qu’à imposer un maximum à la production et qu’à renfermer la consommation dans certaines limites. Nous pourrons alors nous croire à Salente, et il sera prouvé que M. Louis Blanc, comme le voulait le philosophe de Louvain, a été élevé dans la lecture exclusive de Télémaque.

Nous venons de passer en revue ce que la commission a fait ; voyons maintenant ce qu’elle a laissé faire.

Les ouvriers veulent élire leurs chefs. Dès les premiers jours de la république, une proclamation affichée à tous les coins de rue exprimait ce vœu de la manière la plus absolue et la plus énergique : « Plus de privilèges entre nous et les citoyens qui doivent nous servir de guides dans l’exécution de nos travaux. Il est de toute nécessité que, dans chaque atelier, dans chaque administration, les ouvriers emploient la voie de l’élection pour nommer leurs contre-maîtres ; croyons que cette mesure maintiendra l’union pour le bien de tous, n’étant plus obligés d’obéir à un chef imposé. » De la doctrine on n’a pas tardé à passer aux actes. Les ouvriers, non contens de nommer les contre-maîtres, ont poussé leur ambition jusqu’à désigner les ingénieurs et les administrateurs. Quand ils ne pouvaient pas procéder par voie d’élection, ils agissaient par voie d’exclusion. Ceux qui étaient employés au chemin du Nord ont exclu de leurs rangs, malgré l’administration, plusieurs contre-maîtres ; ceux de Versailles (rive gauche) ont destitué l’ingénieur et deux administrateurs. La même tentative a été renouvelée sur la ligne d’Orléans, où il a fallu, pendant quelques jours, remettre l’autorité aux mains de deux commissaires. On aurait de la peine maintenant à trouver un seul atelier dans la capitale où le chef ose commander et où l’ouvrier veuille obéir.

Les ouvriers, avec le bon sens qui leurs est naturel, comprendront bien vite les nécessités de la vie politique ; mais il y a trop peu de temps qu’ils ont reconquis leurs titres pour qu’ils puissent distinguer entre les fonctions diverses de la société. Voyant que le pouvoir dans l’état relève de l’élection, ils ont cru que l’élection devait être le principe générateur de toute force active. Des hommes qui ont entendu dire qu’il convenait d’élire leurs juges ne se livrent pas assurément à un paradoxe beaucoup plus étrange, en supposant qu’il leur appartient d’élire leurs chefs d’atelier.

Le pouvoir doit venir d’en bas, lorsqu’il implique un mandat ; il doit émaner d’en haut, quand il suppose la capacité et la responsabilité. Le peuple choisit ses représentans, et la garde nationale élit ses chefs, parce que les représentans du peuple et les chefs de la garde nationale sont, avant tout, les dépositaires de sa confiance et les garans de sa liberté ; mais l’armée n’élit pas ses généraux, ni les bataillons industriels leurs officiers, parce que la multitude n’est jamais assez éclairée pour désigner les plus capables de la conduire. Il faut être supérieur à celui que l’on choisit pour faire un bon choix. J’ajoute que le travail des ateliers exige une forte discipline : un chef que ses subordonnés pourraient faire et défaire ne prendrait qu’avec peine l’autorité nécessaire au commandement. Si les ouvriers nommaient les contre-maîtres, les contre-maîtres les ingénieurs, et les employés les administrateurs, le pouvoir changerait de mains toutes les semaines. Dans un atelier, on ne pourrait pas répondre de la direction à donner aux travaux. Sur un chemin de fer, on n’obtiendrait ni la régularité, ni la célérité, ni la sûreté du service ; la vie des voyageurs serait à chaque instant en péril. Dans la hiérarchie industrielle, l’élection c’est le désordre.

Parmi les articles de ce programme que les ouvriers imposent à la société, nous rencontrons en dernier lieu le partage des bénéfices. Voici la formule qui traduit ces prétentions avec le plus d’exactitude et de simplicité. Je l’emprunte à une affiche qui est signée par M. Olinde Rodrigues.


« Désormais, dans toute entreprise industrielle, tous les travailleurs, ouvriers, contre-maîtres, employés ; ingénieurs, directeurs et gérans, seront associés avec les actionnaires en raison du travail des uns et du capital des autres.

« Les bénéfices restant disponibles après le paiement des salaires des travailleurs et après celui des dividendes du capital pour intérêt et amortissement seront répartis entre tous, selon le chiffre du salaire et du dividende de chacun. »

Je ne repousse pas absolument cette combinaison. En 1831, pour mettre quelque chose de pratique à côté des visions des saint-simoniens, je la proposai moi-même [5]. Je l’ai reproduite depuis dans les Etudes sur l’Angleterre, dont on me permettra de rappeler ici quelques lignes.

« Prenons le système industriel tel qu’il existe, ne cherchons pas à lui enlever l’individualité des intérêts qui fait sa force ; bornons-nous à souhaiter qu’il emploie les hommes autrement que les machines, et que l’ouvrier soit intéressé au succès du maître, dont il demeure aujourd’hui séparé par sa position non moins que par ses préjugés.

« C’est dans la pratique des nations qu’il faut chercher les bases du nouveau contrat. En l’interrogeant avec soin, l’on y trouvera des indications précieuses. Dans la pèche au filet, sur les côtes méridionales de l’Angleterre, la moitié du produit appartient au propriétaire du bateau et du filet, l’autre moitié appartient aux pécheurs qui montent le bâtiment. Une répartition semblable des profits s’opère entre les armateurs et les équipages des vaisseaux envoyés à Terre-Neuve, ainsi que des navires baleiniers. Toute maison de commerce ou de banque qui veut exciter le zèle de ses employés leur attribue un intérêt dans ses affaires. Les fabricans qui cherchent à diminuer le déchet des matières premières allouent à leurs ouvriers la moitié de l’économie obtenue par leurs soins. A Paris, un peintre en bâtiment, M. Leclaire, a eu la bonne pensée d’associer ses ouvriers à la répartition des bénéfices faits dans son établissement, et l’établissement prospère.

« Le même principe peut s’appliquer aux grandes manufactures ; je dirai comment. Il n’en est pas en Angleterre du manufacturier comme du propriétaire foncier. Celui-ci n’est qu’un capitaliste, qui, ayant placé son capital en fonds de terre, en reçoit I’intérêt des mains du fermier. Le manufacturier, au contraire, réunit en lui la double qualité de propriétaire et de fermier. Le capital d’exploitation ou fonds de roulement lui appartient aussi bien que le capital représenté par l’usine, par les machines qu’elle renferme et par le sol sur lequel s’élèvent les bâtimens ; tout cela n’a de valeur que par son industrie. Les filateurs du Lancashire, pour se rendre compte des résultats de leurs opérations, mettent d’abord en ligne de compte l’intérêt et l’amortissement de leur capital, ainsi que les sommes dépensées pour l’achat des matières premières, pour le salaire des ouvriers, pour l’entretien et pour la réparation des machines ; ce qui reste, après ces diverses attributions, des sommes réalisées par la vente des produits constitue leurs bénéfices.

Dans une association qui mettrait en présence, d’un côté le manufacturier, et de l’autre le corps des employés attachés à son établissement, la répartition devrait naturellement se modifier. On poserait d’abord en principe que toute fonction doit être rétribuée, et le manufacturier s’allouerait un traitement, de même qu’il paie aux ouvriers un salaire. Le salaire, étant une marchandise, se réglerait selon les cours admis sur le marché. Viendraient ensuite les dépenses d’entretien, de réparation et d’amélioration. L’intérêt du capital ne serait prélevé que pendant la durée de l’amortissement. Quant aux bénéfices, après avoir mis à part un cinquième pour le fonds de réserve, on les partagerait, par égales moitiés, entre le maître et le corps des ouvriers. Il va sans dire que j’entends ce partage comme une concession volontaire, à laquelle chaque manufacturier apporterait ses conditions. On comprend encore que tous les ouvriers ne devraient pas y être indistinctement admis. Une certaine résidence ferait titre, si d’ailleurs la bonne conduite du co-partageant ne s’était pas démentie. Le fabricant n’aurait point à produire ses livres, il serait cru sur parole. Il conserverait aussi le droit d’indiquer l’emploi de cette libéralité, et d’exiger, par exemple, que chaque ouvrier versât une certaine somme à la caisse d’épargne, afin de s’assurer une pension viagère pour ses vieux jours.

« J’ai la ferme conviction que le premier fabricant qui aura le courage d’appeler ceux qu’il emploie au partage de son gain annuel ne fera pas, en résultat, un sacrifice. Il est clair que cette concession attirera auprès de lui les meilleurs ouvriers, que le travail s’accomplira avec plus de soin et de zèle, et que les produits gagneront en quantité ainsi qu’en qualité. Il s’établira, de cette manière, entre les ouvriers et les maîtres une solidarité intime à l’épreuve du temps et des circonstances. Ceux qui auront partagé la bonne fortune de la maison s’associeront plus volontiers à ses revers, et le poids des mauvais jours s’allégera, lorsque chacun en voudra prendre sa part. Les coalitions cesseront du côté des ouvriers, car elles n’auront plus d’objet. La cheminée de la manufacture deviendra comme le clocher de la nouvelle communauté, et les bohémiens de la civilisation industrielle auront enfin une patrie, un foyer. »


L’association des ouvriers avec les chefs du travail, association qui est l’avenir même de l’industrie, perd ce caractère réparateur dès que le contrat cesse d’être volontaire. Je ne la comprends que dans la plus entière liberté ; elle devient impraticable et contraire à l’équité dès qu’elle s’impose. La compagnie d’Orléans admettait déjà les employés de son administration à participer aux bénéfices de l’entreprise. Les ouvriers de ses ateliers en réclament aujourd’hui leur part. Les ouvriers du chemin du Nord, qui faisaient valoir les mêmes prétentions dans une attitude menaçante, ont forcé la main à la compagnie. A quel titre et en vertu de quel droit ? C’est ce que l’on peut examiner.

Dans le colonage partiaire, le métayer a droit à la moitié des fruits que produit le sol cultivé par ses soins. Pourquoi cela ? Parce que, dans cette association, le travail et le capital courent les mêmes chances. Le métayer ou colon ne reçoit pas de salaire ; il n’est rémunéré de sa peine que par le prélèvement qu’il fait sur les produits. Le propriétaire, de son côté, ne touche pas l’intérêt du capital que représentent la terre, les bâtimens d’exploitation, les instrumens aratoires et les bestiaux. Ainsi, le travail et le capital s’associent sur le pied d’une égalité parfaite. Comme ils s’exposent aux mêmes pertes, ils ont un droit égal au partage des bénéfices ou plutôt des produits bruts.

Mais, dans l’industrie manufacturière, le travail est à l’abri de tous les risques auxquels le capital se trouve exposé. Que le chef d’atelier fasse des pertes ou des profits, l’ouvrier n’en perçoit pas moins tous les jours la rétribution de sa main-d’œuvre. Le salaire est privilégié, et il doit l’être. Le salaire, représentant l’existence de chaque famille, ne peut pas dépendre de la bonne ou de la mauvaise issue d’une spéculation qui n’a pas pour base, comme l’agriculture, le retour périodique et certain des moissons. Précisément aussi parce que le salaire est prélevé, par privilège, sur les produits, le travail ne saurait être rangé sur la même ligne que le capital pour les éventualités ultérieures. Comme il ne supporte pas les pertes, il n’a pas droit aux bénéfices. Aucun des élémens de la production, ni la main-d’œuvre, ni le capital, ni l’intelligence, ne doit s’attribuer aux dépens des autres la part du lion.

Reconnaître aux ouvriers le droit de partager avec les chefs d’atelier les bénéfices de l’industrie, ce serait établir un impôt sur le capital au profit de la main-d’œuvre. Or, on ne taxe pas le capital à volonté. Il est incompressible de sa nature, et il échappe à la violence par sa mobilité même. Dans toute contrée où les manufacturiers se voient contraints de partager leurs bénéfices avec les ouvriers qu’ils emploient, il arrive nécessairement, ou qu’ils cherchent un autre placement pour leurs capitaux, ou qu’ils rattrapent, par un retranchement sur les salaires, l’équivalent des parts de bénéfice qu’on leur a arrachées.

On veut donner au travail une juridiction, une main mise sur la propriété du capital. On imagine une espèce de droit de l’ouvrier [6], de même que les Irlandais, dans leur haine pour les conquérans saxons, ont inventé un droit du tenancier à la possession de la terre qu’il occupe. Le résultat tournerait contre les ouvriers eux-mêmes. Si vous admettez le droit des ouvriers aux bénéfices d’une entreprise, les ouvriers évalueront en capital le profit annuel qu’ils en retirent, pour vendre ce droit en se retirant, comme on vend une clientelle, à ceux qui se présenteront pour leur succéder. Vous aurez transformé, il est vrai, en capitalistes les premiers ouvriers qui recevront ce don de joyeux avènement des mains de la république ; mais vous aurez mis leurs successeurs dans la nécessité d’acheter le droit de travailler ou de demander l’aumône : vous aurez transporté, dans le domaine du travail, le principe qui a présidé, en 1815, à la création des offices ; vous aurez créé une multitude infinie de privilèges pour remplacer la liberté de l’industrie.

La participation des ouvriers aux bénéfices est, dites-vous, le principe de rapprochement entre l’ouvrier et le manufacturier, entre le travail et le capital, entre celui qui ne possède pas et celui qui possède ! Mais il n’y a pas d’association en dehors de la liberté. En rendant la participation forcée, vous la rendez impossible. La servitude du capital n’est pas plus féconde que celle du travail, et l’on n’enrichit personne en faisant passer la propriété sous les fourches caudines.

Ne voyez-vous pas ce qui arrive partout où la religion de la propriété s’affaiblit ? Le travail cesse et le désordre commence ; mais qui sait où le désordre s’arrêtera ? Déjà la dévastation a été portée dans les forêts de l’état. On a brisé des presses, des métiers, des machines ; on a brûlé des filatures et saccagé des maisons. Dans certains faubourgs de Paris, les locataires insurgés contre les propriétaires qui refusaient de faire l’abandon de leurs revenus ont pendu ceux-ci en effigie, en plantant des drapeaux noirs sur les maisons comme en temps de guerre. Y a-t-il bien loin de cet état de choses au pillage, et ne semble-t-il pas que la société ait été prise d’assaut, comme une place forte abandonnée par ceux qui devaient la défendre ?

Je considère ce qui se passe aujourd’hui comme le juste châtiment des fautes que la bourgeoisie a commises. Je reconnais que les classes laborieuses, jusque dans leurs colères, sont les instrumens de la Providence, qui veut transférer le pouvoir dans d’autres mains : j’admets que la révolution de février, comme celle de 1789, amène dans la société une répartition nouvelle de la richesse ; mais ce mouvement ne tournera au profit de personne, si l’on en fait un bouleversement radical. Il n’y a pas d’édifice qui prenne son assiette sur des décombres.

Ce n’est ni au gouvernement ni à la loi d’opérer la distribution des fortunes. L’état n’a que des moyens d’action indirects. Il lui appartient de lever les obstacles que la production rencontre en améliorant les voies de communication, et les moyens de transport pour les marchandises ainsi que pour les personnes, en provoquant le reboisement des terrains en pente, l’irrigation du sol cultivé, le défrichement des terres incultes, la colonisation à l’intérieur et à l’extérieur. L’état a qualité pour mettre les instrumens de travail à la portée du plus grand nombre en développant les institutions du crédit par un bon système de banques et par la réforme hypothécaire. Il peut favoriser l’élévation des classes laborieuses par l’éducation et par les institutions d’épargne ; il peut limiter l’expansion des classes supérieures en les appelant à supporter une plus grande part des charges publiques. L’impôt est le véritable levier au moyen duquel on agit sur la répartition de la richesse. La réforme urgente aujourd’hui, la réforme populaire, est celle qui portera sur l’assiette de l’impôt.

Les taxes, en Angleterre, se conforment au principe aristocratique du gouvernement ; elles pèsent principalement sur les objets de grande consommation, et retombent par conséquent sur le peuple. En France, l’impôt direct, l’impôt qui grève la propriété, est la base principale du revenu public ; mais notre système comporte quelques exceptions fâcheuses, comme les taxes sur les boissons, l’impôt sur le sel, les octrois et les droits de douane établis sur les denrées alimentaires. Il présente aussi certaines lacunes que rempliraient un droit plus élevé sur les successions collatérales, des taxes de luxe, et dans une limite raisonnable, par exemple celle de la contribution mobilière, l’impôt progressif.

Voilà ce que pourrait être un programme pratique d’améliorations. En dehors, il n’y a que déceptions et chimères.


LÉON FAUCHER.

  1. C’est ainsi que le Moniteur, dans le compte-rendu de la séance du 20 mars, tronque et défigure l’opinion défendue par M. Wolowski. L’impartialité et l’exactitude semblaient cependant de rigueur, en parlant d’un homme qui avait eu le courage de lutter seul durant près de quatre heures contre tous les socialistes réunis autour de M. Louis Blanc.
  2. C’est ainsi que le Moniteur a passé sous silence une séance postérieure, dans laquelle NMM. Pereire, Lechâtelier et Wolovski avaient combattu, avec l’autorité du talent et de l’expérience, les idées de M. Louis Blanc sur les chemins de fer.
  3. La formule anglaise est plus positive, mais elle a une couleur moins religieuse Help yourself. l’Anglais ne compte que sur lui-même et supprime l’assistance du ciel.
  4. Voici l’adresse présentée par les ouvriers du chemin d’Orléans au gouvernement provisoire. Les ouvriers du chemin du Nord et presque tous ceux des autres grands ateliers de construction ont mis en avant les mêmes demandes :
    « Braves citoyens,
    « Vos sympathies pour nos souffrances nous sont connues et nous garantissent sûrement votre approbation à ce que nous désirons faire relativement à l’organisation du travail ; voici ce que nous croyons être en droit de réclamer.
    « 1° Nous désirons faire moins d’heures de travail pour avoir le temps de nous livrer à l’instruction qui moralise et qui donne connaissance des devoirs.
    « 2° Nous désirons que notre salaire soit plus élevé, car il ne peut pas suffire à la satisfaction de nos besoins de première nécessité.
    « 3° Nous désirons l’abolition radicalement comprise de toute espèce de marchandage. « Citoyens, nous comptons sur votre fraternelle amitié et sur votre sagesse pour rédiger le programme des conditions avec lesquelles nous reprendrons nos travaux. »
  5. Dans le journal le Temps. Cette combinaison fut alors l’objet d’une polémique assez vive entre le Temps et le Commerce.
  6. Dans l’anglais, l’antithèse des deux termes est plus énergique : workman-right, tenant-right.