L’Orient (Gautier)/Le Danube et les populations danubiennes, d’après les aquarelles ethnographiques de M. Th. Valerio

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Fasquelle (1p. 21-68).

LE DANUBE
ET LES POPULATIONS DANUBIENNES

D’APRÈS LES AQUARELLES ETHNOGRAPHIQUES DE M. TH. VALERIO.


I

Les touristes ont leurs habitudes. Ils affectionnent de certains pays et ne poussent pas leurs excursions au delà. Les artistes eux-mêmes, que la curiosité pittoresque et le désir de trouver de nouveaux types sembleraient devoir entraîner vers les contrées moins connues, s’en tiennent presque toujours à l’Italie ou tout au plus à l’Espagne et à l’Afrique française. M. Th. Valerio n’est pas de ceux-là, et il s’est bravement avancé en explorateur à travers des régions pour ainsi dire aussi vierges que les forêts de l’Amérique, bien qu’elles occupent une grande surface de l’Europe et fassent partie d’un empire civilisé. Un bien petit nombre de voyageurs y ont pénétré, et parmi ceux-là presque tous étaient étrangers à l’art et aux lettres et n’ont point fixé leurs souvenirs. M. Valerio a comblé cette lacune, et, après un séjour de deux ans, il rapporte toute la Hongrie dans son portefeuille en aquarelles d’une fidélité rare et d’une exécution supérieure.

Pendant que nous examinions ce riche album, l’artiste nous racontait son voyage à mesure que se présentaient les types des pays qu’il avait parcourus, et, de ces nettes et vives remarques, nous allons composer une sorte de texte nécessaire à l’intelligence des figures. La série de dessins terminée par M. Valerio, qui ne s’en tiendra pas là et peindra tous les types de la monarchie autrichienne, comprend la Hongrie, mais surtout cette Hongrie pittoresque et sauvage qui ne commence guère qu’au delà du pont de Szolnok.

Quand on a franchi la Theiss sur le pont chancelant, un horizon indéfini se déploie devant les yeux comme un océan immobile. La plaine s’étend brune et bleuâtre, miroitée de flaques d’eau et de marécages au-dessus desquels tournent des vols d’oiseaux aquatiques ; seule, la silhouette d’un puits, dressant sa poutrelle comme l’antenne d’un mât, se dessine sur le ciel et rompt la monotonie de la ligne droite. Quelques charrettes traînées par des bœufs, des voitures de paysans attelées d’un quadrige de petits chevaux échevelés et farouches sillonnent les chemins défoncés, profondes ornières creusées dans un sol meuble. — Là, commence la Hongrie caractéristique où les vieilles mœurs se sont le mieux conservées, où le sang a subi le moins de mélange. — Le steppe, comme la pampa d’Amérique, comme le despoblado d’Espagne, comme le désert d’Afrique ou d’Asie, sert d’asile à des populations pastorales qui vivent, libres et vagabondes, loin des villes, des villages et de toute agglomération humaine. Dans l’été les mirages du Sahara se reproduisent sur ces vagues espaces, et le voyageur s’imagine côtoyer des lacs, des oasis, qui se reculent et s’envolent lorsqu’on avance. — Parfois un sourd ouragan gronde au loin ; un tonnerre rhythmé bat le court gazon, c’est une horde de chevaux sauvages qui parcourent l’immensité les crins au vent, emportés par quelque caprice ou quelque terreur, — ou bien derrière une touffe de bruyères rit et pleure, accompagnant une chanson bizarre, le violon d’un bohémien.

Ce pays, étrange comme un rêve, est resserré entre la Theiss, la Koros, la Maros et le Danube ; M. Th. Valerio l’a visité et parcouru dans tous les sens, étudiant chaque race, au point de vue ethnographique, et tâchant de joindre à la couleur du peintre l’exactitude du naturaliste, d’après le conseil judicieux de M. de Humboldt, qui l’a engagé à faire ce travail anthropologique et pittoresque pour toute la monarchie autrichienne.

Le portefeuille que nous avons sous les yeux contient les dessins exécutés pendant un voyage fait en 1851 et 1852 en Hongrie, Croatie, le long des frontières militaires et des frontières de Bosnie ; il est divisé en plusieurs parties : 1º les populations hongroises de la plaine ; 2º les races slaves et hongroises des Carpathes ; 3º les tribus tsiganes ; 4º les populations slaves des frontières militaires et de Bosnie ; 5º les populations valaques des frontières de Transylvanie.

Nous allons en détacher quelques feuilles et les faire passer sous les yeux de nos lecteurs, autant que des mots peuvent remplacer de vives et chaudes aquarelles.

En ouvrant le carton, nous tombons sur des pêcheurs des bords de la Theiss. Un soleil noyé chauffe un horizon de brumes rousses et de nuages pluvieux ; l’eau, presque fondue avec le ciel et sillonnée de rives plates que bordent des aunes, s’étend en larges nappes. Sur ce fond de transparence se dessine en vigueur une barque amarrée à des piquets, entre des roseaux, qui forme premier plan, et où se tiennent deux pêcheurs, l’un fumant sa pipe et l’autre ramenant un filet. Tous deux sont coiffés d’une espèce de bonnet à bords relevés en turban, assez semblable au sombrero calañes espagnol. Celui qui est debout se drape dans une houppelande à plis épais, d’une majesté singulière ; l’autre, pour être plus libre dans son travail, n’a que des grègues, une chemise de toile et une sorte de gilet bleu ; leurs cheveux noirs à longues mèches, leurs nez minces et aquilins, leur teint couleur de cuivre, donnent bien l’idée d’une race à part et dont le type ne s’est pas abâtardi.

Le berger hongrois sur la Pusta vaut la peine d’être décrit particulièrement, car il est national au plus haut degré. On appelle Pusta, en Hongrie, un vaste espace inculte, éloigné de tout bourg et de tout hameau, ou habité par un propriétaire isolé ; c’est un mot slave que les Hongrois ont pris dans leur langue, et qui n’a pas de juste équivalent en français.

Des archipels de nuages, laissant déjà tomber la pluie en hachures de leurs flancs grisâtres, roulent pesamment dans un ciel humide et blafard et se mêlent par des lignes violettes à la terre embrumée ; quelques touffes de bruyère, quelques plaques de gazon varient seules ce paysage d’une solitude mélancolique, au milieu duquel s’élève, comme une statue dans un désert, un berger monumental au lourd manteau à manches, à la veste rouge soutachée, aux immenses braies de toile à voile, tenant d’une main un fouet et s’appuyant de l’autre sur un bâton. À quoi rêve-t-il immobile et grave entre ses deux chiens, pareils à des loups apprivoisés, pendant que ses moutons paissent et ruminent ?

La troisième aquarelle représente des Bohémiens faisant de la musique, et nous a rappelé le Cabaret dans la bruyère de Lenau, ce poëte en qui palpite une fibre si nationalement hongroise et qui a si bien compris les charmes de la vie libre et sauvage des Tsiganes. Tandis que le plus vieux joue d’une espèce de contrebasse, le plus jeune, accoté contre le mur, attaque les cordes de son violon d’un air fier et dédaigneux, ses narines se gonflent, sa bouche frémit, ses cheveux s’agitent comme de noirs serpents ; sans doute il exécute la marche de Rakoczky le rebelle, et les buveurs attentifs laissent leurs chopes pleines sur la table. Ce ne serait peut-être pas calomnier les pratiques de ce pittoresque cabaret que de dire, comme dans la ballade, « les filles étaient fraîches et jeunes, elles avaient des corps sveltes, prompts à se tourner, légers dans leurs sauts ; les garçons… les garçons étaient des voleurs. »

Ces trois beaux dessins vigoureusement coloriés, et qui valent des tableaux, appartiennent au prince Esterhazy. Nous en avons parlé avec détail parce qu’ils sont composés et que leurs fonds donnent une idée du paysage hongrois.

La femme mariée d’Arokszallas allant à la messe est un superbe échantillon humain. Jamais plus noble costume n’a revêtu plus belles formes. La tête, vue de profil, est d’une régularité parfaite et semble frappée par un coin de médaille : la marmotte de taffetas noir qui l’enveloppe a la majesté d’un diadème. Une veste de velours vert, fourrée, pareille à un dolman de hussard, ourlée d’un galon d’or et frappée d’une plaque de broderie à la poitrine, est jetée opulemment sur un corsage rouge et sur une jupe de soie changeante que recouvre un tablier noir garni de dentelles ; la main, perdue dans les fourrures, tient un mouchoir et un livre de messe en velours nacarat à coins d’argent. Puis viennent des bergers pareils à ceux que nous avons décrits, des paysans aux yeux bleus avec des variétés de types que le dessin seul peut rendre. — Arrêtons-nous à cet heiduque d’Arokszallas, si fièrement campé et si pittoresque avec sa cravate et ses manches bouffantes, sa veste à brandebourgs blancs posée en dolman sur l’épaule, son pantalon bleu enjolivé de soutaches et englouti dans ses bottes, son mouchoir sortant de sa poche, son chapeau retroussé, sa physionomie robuste et martiale : regardons aussi cette jeune figure militaire si fine, si douce et si résolue à la fois, dont les yeux d’azur ressortent au milieu d’un teint hâlé, et qui porte un bout d’épaulette cousu à un manteau blanc, liséré de couleurs comme une capa de muestra espagnole. Quelle charmante créature que cette jeune paysanne allant chercher de l’eau au puits, chargée d’amphores comme Rebecca ou Nausicaa ! Sa tête, pure et douce, est encadrée dans les plis violets d’une étoffe nouée sous le menton ; un jupon rose dépasse sa robe bleu foncé, une écharpe blanche, striée à son extrémité de raies rouges et bleues, pend gracieusement de son épaule. — Quant aux pieds, ils sont nus, ressemblance de plus avec la Bible et l’Odyssée.

Des Hongrois de la plaine, nous passons aux races slaves et hongroises des Karpathes. Le premier qui se présente est un serrechaner du régiment frontière d’Ottochaz ; le type et le costume sont tout à fait différents : c’est un mélange hybride de chrétien et de musulman ; une veste turque cramoisie, un burnous rouge, une ceinture à raies hérissée d’un arsenal d’yatagans et de coutelas, des pantalons à la mameluk, des babouches de sparterie, une carabine à crosse ouvragée portée en bandoulière, forment son équipement ; la tête, coiffée d’un bonnet rouge, est basanée, hardie et fière. Si celui-là paraît demi-Turc, celui-ci est Turc tout à fait ; un turban amarante roulé en spirale encadre son masque fauve et ridé, aux yeux d’un gris pâle, aux moustaches rousses, à l’expression de férocité tranquille et de courage fataliste ; son corps maigre s’affaisse sous les vestes, les gilets, les dolmans et les ceintures aux mille plis. Tel on se figure un des Arnautes d’Ali-Pacha.

Voici maintenant Stana Popovic, du village de Skrad, une robuste et solide beauté qui vous regarde en face de ses yeux vert de mer aux longs cils noirs recourbés, et laisse pendre sur son ample poitrine ses cheveux en tresse échappés de sa coiffe blanche ; une ceinture orientale ornée de boutons maintient sa taille, et sa main s’insère dans le pli d’un tablier épais comme un tapis et garni d’une longue frange d’effilé. Une jupe blanche, une sorte de tunique de drap olive bordée d’un galon rouge, quelques rangs de verroteries et d’amulettes, complètent ce costume sévère, qui n’est pas sans rapports avec celui des femmes de la campagne de Rome.

La beauté de Sava Birtinka, femme grecque de Bosnie, diffère du type un peu tartare de Stana Popovic ; sa figure ovale, ses traits allongés, son nez en ligne droite rappellent le type classique des statues, adouci par une expression de souffrance rêveuse ; une large ceinture bariolée, enrichie d’un rang de pièces de monnaie percées, serre son gilet rouge et son tablier étoffé comme un tapis turc ; sa chemise est agrémentée d’une petite broderie rose ; son cafetan bleu a des broderies vertes, jaunes et rouges, et des rangs de monnaies jouent sur sa veste avec les tresses de ses cheveux.

M. Th. Valerio, qui n’a pas fait dans un but purement pittoresque le grand travail auquel nous avons consacré cette étude, s’est attaché à rendre avec une fidélité scrupuleuse les individus des différentes races dont il rapporte les modèles choisis. — Chaque dessin est à la fois un type et un portrait ; on y devine le caractère, les mœurs et en quelque sorte l’histoire du personnage représenté, tant l’étude est individuelle ; le visage, le port, l’allure, tous les signes ethnographiques occupent autant l’artiste que les particularités, pourtant si originales et si bien rendues, du costume. Quelle belle tête, par exemple, que celle de Sava Momcillovic, arambasi du village de Duynak ! un type blond, aristocratique, presque anglais, et qui ferait croire à un lord déguisé, se passant la fantaisie excentrique de quelques mois de vie indépendante et sauvage : les grands yeux bleus fermes et tristes, le nez fin, d’une courbure légèrement aquiline ; la lèvre dédaigneuse que gonfle un spleen byronien, sous une longue moustache effilée, le teint blanc et rose encore, à travers une couche de hâle du même ton que les cheveux, composent une physionomie d’une élégance rare et d’une distinction suprême. Ôtez à ce gentleman de la montagne ses cafetans rouges, ses gilets à mille boutons, ses cnémides grecques, sa ceinture orientale, sa cartouchière de cuir, sa panoplie d’armes féroces ; mettez-lui un frac noir, gantez de blanc sa main nerveuse et brunie, et vous aurez un élégant irréprochable, un dandy dont la réception au Jockey-Club ne serait attristée d’aucune boule noire.

Bozo Raatic, oberbascha du régiment de Sluin, est d’un caractère tout opposé. — La nature semble avoir pris à tâche de réaliser en lui l’idéal qu’on se fait d’un brigand romantique. Son masque maigre, osseux, orné d’un nez en bec d’oiseau de proie dont la courbure commence au front, charbonné de noirs sourcils, accentué de moustaches et de favoris terribles, bizarrement bruni du soleil et bleui des teintes d’une barbe fraîchement faite, frappé d’une fossette qui sépare presque le menton en deux, paraît créé tout exprès pour épouvanter les voyageurs, les femmes et les petits enfants ; il est beau cependant, mais d’une beauté de mélodrame, visant à l’effet et à la terreur.

Un bonnet rouge, pareil au bonnet catalan, retombe sur son épaule, alourdi par trois rangs de houppes violettes ; sa soubreveste forme devant sa poitrine comme une cuirasse de boutons ; son dolman soutaché, garni de fourrures, aux larges manches fendues que rattache une ganse, laisse voir la chemise retombant sur les poignets brodés ; sa ceinture lâche, rayée de blanc, de rouge et de jaune, contient toute une boutique d’armurier ; des manches d’yatagans et de coutelas, des crosses de pistolets montrent le nez hors de ses plis. Trois gibernes, dont une de velours cramoisi agrémentée d’argent à la turque, contiennent les munitions de cet arsenal formidable ; un petit godet de cuivre pour mesurer les charges de poudre se rattache à ce système de défense complété par une carabine reposant entre les jambes du matamore ; des grègues bleues à l’orientale, des jambarts à dessins variés, d’épaisses sandales et un grand manteau écarlate achèvent cet équipement compliqué, et qu’on croirait, dans son élégance barbare, dessiné par un costumier de théâtre.

Pour faire opposition à ce gaillard farouche, esquissons, d’après M. Valerio, les portraits de trois femmes de Bosnie (population catholique). — La première de ces beautés, si l’inscription tracée au bas de la feuille n’indiquait le contraire, a plutôt l’air d’une odalisque échappée au harem d’un pacha que la femme d’un chrétien : une calotte blanche bordée d’un galon noir et constellée de plusieurs rangs de pièces d’argent trouées se détachant sur une strie rouge, emboîte exactement le haut de sa tête, laissant libre le lobe des oreilles, derrière lesquelles pendent deux, longues tresses de cheveux ; cette coiffure, presque semblable à un casque, sied admirablement à cette physionomie noble, triste et douce, qu’éclairent deux yeux gris rêveurs, surmontés de sourcils d’un arc si pur, qu’ils semblent avoir été régularisés par le surmeth ; l’Orient et l’Occident se donnent un baiser sur les lèvres d’un tendre incarnat, et la placidité fataliste se mêle à la résignation catholique dans ce charmant visage si tranquillement beau ; le col disparaît presque sous un fouillis de grains de corail et de rassades, et des chaînettes, semblables à des jugulaires lâches, encadrent l’ovale de la figure et se rattachent aux boucles d’oreilles. — Nous avons vu de pareilles mentonnières aux juives de Constantine, et, comme ici, l’effet en était charmant. Une veste blanche historiée de galons et d’agréments noirs, une grande tunique de toile enjolivée de broderies de couleur au collet et serrée à la taille d’une ceinture rouge, composent ce costume d’une simplicité et d’une noblesse rares. La main gauche, cerclée au poignet d’un bracelet de verre ou d’émail bleu, joue avec le cordon en sautoir d’une bourse ou d’une amulette pailletée de sequins. La main droite pose fermement sur la saillie de la hanche. Les pieds, que n’a jamais déformés la chaussure, ont la sveltesse des extrémités des statues antiques.

Si cette beauté a quelque chose d’oriental, celle qui la suit dans la collection nous reporte en plein moyen âge. — Vous ne vous seriez peut-être pas imaginé que les modèles de Hemling, de Lucas de Leyde et de Quentin Metzu vivaient encore, et vous pensiez que ces types d’une grâce gothique n’existaient plus que sur les volets des triptyques et les rétables des autels ; M. Th. Valerio les a retrouvés intacts au fond de la Bosnie, et si nous n’étions pas sûr de la rigoureuse fidélité de ses dessins, nous croirions volontiers qu’il a copié à l’aquarelle les peintures naïves de ces maîtres primitifs. Sur une calotte rouge, dont on n’aperçoit que le bord, s’étale en bandeau un large mouchoir blanc qui laisse pendre jusqu’à l’épaule sa pointe brodée ; par-dessus est jeté un gazillon rose moucheté de fanfreluches bleues, dont les bouts retombent de chaque côté ; une large étoile de saphirs, placée en féronnière, brille au milieu du front, des bandeaux nattés encadrent les tempes et les pommettes ; un flot de soie, crinière azurée du fez, ondoie derrière l’oreille, sous la transparence laqueuse du crépon ; la tête, d’une ingénuité et d’une douceur charmantes, avec ses grands yeux orangés, sa petite bouche d’un rose fin et sa blancheur délicate, a la grâce enfantine et mignonne des jeunes saintes et des nobles damoiselles représentées dans les missels et les romans de chevalerie par les enlumineurs du quinzième siècle ; un collier d’aigues-marines joue sur sa poitrine serrée au-dessous du sein par une sorte de brassière de velours violet, cousue de galons d’or formant des zigzags et bordée d’une tresse cramoisie ; la robe blanche, à manches larges, ornée de quelques arabesques d’or, et nouée à la taille d’un foulard cerise, descend jusqu’aux pieds, chaussés de petites babouches turques à houppes de soie.

La troisième a une coiffure presque pareille, sauf un rang de sequins percés qui frange le tarbouch ; une pièce d’or d’un plus grand module, rattachée à la calotte par un fil de soie, pend sur le front jusqu’à l’entre-sourcil et produit un joli effet de luxe barbare ; les yeux sont bleus et les cheveux blonds, et la physionomie, quoique charmante, respire une certaine résolution ; la bouche a de la smorfia et le nez du caprice ; ce n’est plus la résignation passive et la sérénité presque animale des autres types. Des colliers de pâte du sérail, des pièces de monnaie enfilées et des verroteries bruissent et scintillent sur la gorge. La brassière est devenue une veste de velours nacarat, résolument turque, ramagée d’arabesques d’or ; la robe s’est divisée en larges pantalons rouges. Quand les artistes du moyen âge voulaient peindre une Hérodiade, ils inventaient, dans leur ignorante fantaisie, un costume oriental, mi-partie de gothique et de sarrasin, qui rappelle beaucoup celui de la femme bosniaque dessinée et coloriée par M. Valerio.

Passons de ces infantes au paysan slovaque d’Arva ; c’est un jeune garçon à physionomie ouverte et franche, mais dont le nez n’offre plus ces courbures héroïques des races d’Orient. Le type devient carré et camard et plus honnêtement rustique. Un chapeau à larges bords, une chemise de grosse toile, un pantalon demi-collant autour duquel tournent des ficelles d’alpargatas, un caban d’une épaisse étoffe brune, un ceinturon de cuir, remplacent le clinquant oriental et le papillotement pittoresque de la coquetterie barbare ; ce débonnaire Slovaque porte sur l’épaule, au lieu d’une carabine incrustée, un paquet de fil d’archal, et à son côté pendent, en place de gibernes, trois ou quatre souricières, comme il sied à un lointain descendant du preneur de rats de Hammel. — Nous voici en pleine civilisation. — Regardez ce grenadier à la courte tunique blanche, au long pantalon bleu, à l’énorme bonnet à poil, dont une branche de feuillage forme le plumet ; il y a loin de là aux pittoresques bandits du banat et des frontières.

Sans négliger les races sédentaires, M. Valerio a étudié avec amour les populations tsiganes des Carpathes et de la plaine. En effet, rien ne peut séduire davantage un peintre que cette race bizarre et mystérieuse apparue en Europe vers le commencement du quinzième siècle et ne se rattachant à aucune souche connue. Faut-il y voir la condescendance de quelque tribu paria de l’Inde, poussée loin de sa patrie par cet irrésistible instinct de migration qui saisit les peuples comme les oiseaux à certaines époques climatériques, ou peut-être fuyant le mépris et l’oppression des castes supérieures ? Viendrait-elle d’Égypte, comme on le croyait vulgairement au moyen âge ? C’est ce que la science n’a pu encore décider, quoique les hypothèses plus ou moins ingénieuses aient été soutenues en divers sens. — Aucune civilisation n’a pu résorber ces hordes nomades qui flottent sur l’Europe comme une écume. — Comme les Bédouins, les Tsiganes de tout pays ont horreur des villes et semblent étouffer dans les maisons de pierre : ils campent sous les toiles de leurs chariots ou se terrent dans des trous, sous quelque touffe de broussaille, toujours à l’extrémité du village, au bout de quelque faubourg désert. Le bien-être et le confort n’ont aucune séduction pour leur sauvage indépendance, et partout, en Espagne, en Angleterre, en France, comme en Bohême, vous les retrouvez accroupis autour du chaudron où se prépare leur cuisine primitive : ces Tsiganes des Carpathes et de la Hongrie, nous les avons vus au barrio de Triana de Séville, à l’Albaycin de Cordoue, au potro de Cordoue, à la playa de San Lucar, avec le même teint de cuir tanné, les mêmes cheveux bleus, les mêmes yeux d’aigle, les mêmes haillons pittoresques.

M. Valerio a reproduit à merveille ces visages de bistre, au nez busqué, que trouent, comme des jets de flamme, des regards d’une clarté et d’une fixité inquiétantes, et autour desquels se tordent en fines annelures d’étroites mèches d’un noir de jais, rebelles au peigne et au fer ; ces cols et ces poitrines d’un brun violâtre, qui semblent avoir été brûlés par le soleil caustique de l’Inde et en garder l’empreinte indélébile. Quels tons fauves, rances, déteints et rompus il a su trouver pour ces sordides défroques, où pointe cependant à travers la misère une velléité de coquetterie sauvage ! Parmi les têtes de femmes, une surtout nous a frappé : — c’est une jeune fille tsigane, coiffée d’un bout de foulard jaune, et brune de ton comme une Indienne du Malabar ou de Ceylan : l’ovale du masque est très-allongé ; le nez mince et fin d’arête a une noblesse singulière ; un demi-sourire erre avec mélancolie sur les lèvres presque violettes comme celles d’une négresse, et les yeux vous traversent l’âme par leur éclat stellaire et leur pénétration fatidique : ce sont bien là des prunelles qui doivent lire couramment dans les astres et dans l’avenir. — Les maquignons, les forgerons, les musiciens abondent ; car tout Tsigane se mêle d’un de ces métiers et souvent les professe tous trois. Avec quelle indolente rêverie ce Bohême au teint couleur de revers de botte penche les longues boucles de ses cheveux sur son violoncelle ! comme il s’endort et se berce dans sa musique ! En le dessinant, M. Valerio a dû se souvenir du Lied de Lenau :

« En passant au milieu des bruyères, j’ai trouvé trois Bohémiens couchés sous un saule.

« L’un d’eux, tenant son violon, jouait à la lueur des derniers rayons du soleil un air plein de feu.

« L’autre fumait sa pipe et, aussi tranquille que s’il ne lui eût rien manqué sur la terre, regardait sa fumée se disperser mollement dans les airs.

« Le troisième dormait nonchalamment ; sa cymbale était suspendue à un arbre au-dessus de sa tête. Le vent jouait à travers son instrument, et un rêve ineffable charmait son âme.

« Cependant leurs vêtements n’étaient que des haillons mal assortis ; mais, dans l’ivresse de leur indépendance, ils narguaient la misère ainsi que l’injustice du sort.

« Ils m’ont enseigné trois fois comment, si le sort nous trahit, on peut le mépriser trois fois en fumant, en jouant et en donnant.

« J’ai longtemps penché la tête hors de la voiture pour contempler ces Bohémiens, dont les visages bruns, les longues boucles de cheveux noirs sont encore présents à ma pensée ! »

— Les aquarelles de M. Valerio, d’après les Tsiganes, traduisent admirablement ces vers.

Il serait à désirer qu’un pareil travail ethnographique fût entrepris sur les peuples qui offrent encore des physionomies caractéristiques et des types que le mélange des races, amené par la civilisation, ne tardera pas à faire disparaître. Le genre humain retrouverait là ses archives.

II

Nous venons de rendre compte du travail si important, au point de vue de l’art et de l’anthropologie, accompli par M. Th. Valerio dans les provinces semi-orientales de la monarchie autrichienne, la Hongrie, la Croatie, les frontières militaires, celles de Bosnie et de Transylvanie. M. Valerio a réuni et fixé des types caractéristiques et curieux, des costumes sauvagement pittoresques, qui ne tarderont pas à disparaître sous le niveau de la civilisation, et dont ses aquarelles seront bientôt le seul témoignage ; aucun peintre ne s’était jusqu’à lui hasardé à travers ces plaines immenses où galopent des bandes de chevaux en liberté ; ces landes de bruyère où le Tsigane joue du violon sur le seuil du cabaret hanté par les bandits ; ces pustas que domine le berger rêveur, immobile comme une statue sous son épais manteau imperméable à la pluie, dont les fils grisâtres hachent le ciel brumeux ; ces marécages drapés d’herbes aquatiques ; ces routes, ornières de boue, qui cahotent si durement le chariot de poste attelé de petits chevaux échevelés et maigres. Outre le talent de l’artiste, il faut une véritable vocation de voyageur pour affronter et supporter les fatigues, les privations, les ennuis et même les dangers d’explorations pareilles : ces qualités, M. Valerio les possède au plus haut point. À peine revenu d’un voyage périlleux pendant lequel sa patience à souffrir eut plus d’une occasion de s’exercer et qui eût dégoûté tout autre, M. Valerio ne put résister à cette idée que l’armée irrégulière turque devait avoir rassemblé dans les provinces danubiennes le ban et l’arrière-ban de l’islam, et qu’il trouverait là une ample moisson à faire des types rares ou inconnus, dont chacun, en dehors de cette circonstance, exigerait, pour être recueilli, un long pèlerinage en des régions d’abord difficiles, sinon impossibles. C’était une belle occasion de continuer le portefeuille ethnographique et anthropologique déjà si riche et d’ajouter à ces races presque inédites de nouvelles variétés de l’espèce humaine.

Chargé d’une mission d’art et de sciences par le ministre de l’instruction publique, M. Valerio partit et exécuta son travail pendant la guerre et au milieu de l’épidémie qui dévastait les bords du Danube, exposé aux balles des Russes et aux miasmes du typhus et du choléra, avec ce sang-froid que l’amour de l’art donne aussi bien que l’héroïsme guerrier.

L’attente de M. Valerio ne fut pas trompée. La guerre, soutenue si énergiquement et si courageusement contre la Russie par la Turquie, avait amené sur les bords du Danube une partie des populations mahométanes de l’Asie et de l’Afrique ; si les armées composées de la sorte laissent à désirer sous le rapport de la discipline, elles sont faites pour charmer l’artiste par leur étrangeté pittoresque. Dans ces bandes irrégulières on trouvait pêle-mêle des Arnautes, des Zebecks, des Anatoliens, des Kurdes, des Arabes de Damas, des Égyptiens, des Nègres de la haute Égypte, du Sennar et du Darfour, des hommes de l’Yémen, et même des Indiens ; toutes les nuances possibles de l’épiderme humain, à partir du blanc olivâtre jusqu’au noir le plus sombre, en passant par le brun, le hâlé, le jaune, le cuivré et leurs décompositions ; toutes les armes sauvages et barbares, depuis le long fusil incrusté de nacre et de corail jusqu’à la zagaie et au bouclier de cuir d’hippopotame : yatagans, kandjiars, kriss, masses d’arme, pistolets à pommeau d’argent, panoplies bizarres dont les amateurs ornent à prix d’or leur cabinet, et qui sont encore en usage parmi ces hordes entièrement étrangères à la carabine Minié ; toutes les variétés imaginables du vestiaire oriental avant la réforme, turbans, keffiés, chachias, burnous, cafetans, dolmans, gandouras, vestes brodées et soutachées, ceintures de soie et de cachemire, fustanelles, cartouchières de maroquin, casques à pointe sarrasine, gorgerins de mailles et autres ajustements à faire délirer un peintre de joie.

Souvent M. Valerio rencontrait dans la campagne des bandes de bachi-bouzoucks. — Le timbalier marchait en tête, tenant entre les dents la bride du cheval et frappant à coups redoublés sur deux petites timbales attachées de chaque côté de la selle et ayant au plus la dimension d’une assiette ; puis venaient à la file des cavaliers à figure basanée, vêtus de manteaux rouges bordés de fourrures, armés de longues lances de bambou enjolivées, près de la pointe, d’une houppe de plumes d’autruche. Leurs petits chevaux à la crinière pendante, à la mine farouche, étaient caparaçonnés de vieilles tapisseries dont les lambeaux effilés et effrangés traînaient presque jusqu’à terre, en sorte qu’on voyait à peine les jambes de l’animal. Sur le flanc de la file gambadait et grimaçait le bouffon, chargé d’égayer par ses lazzi les ennuis de la route. Decamps se croisant avec la patrouille turque dans les étroites rues de Smyrne ne devait pas être plus heureux que M. Valerio.

D’autres fois, c’était un araba transportant sous escorte le sérail d’un pacha, — quel heureux motif pour un peintre que ce char à bœufs chargé de femmes voilées et suivi de cavaliers aux costumes étranges ! — ou bien un bivac installé avec toute l’insouciance orientale : le pilaf ou le café se faisant sur un feu de broussailles où les pieds pâles des cadavres mal ensevelis semblent vouloir se réchauffer ; ou encore une sentinelle égyptienne au teint de bistre, la tête coiffée du fez et enveloppée d’une bande d’étoffe roulée en capuche, veillant, dans sa capote militaire, près d’une guérite formée de roseaux et de bottes de paille, au milieu de plaines marécageuses où les brumes malsaines s’étalent sur les eaux plombées.

Le camp turc présentait un aspect des plus pittoresques. Cette série de tentes coniques d’un vert pâle usé par le soleil, ces huttes de paille entre lesquelles circulaient ces physionomies bronzées, ces hommes à l’air calme, grave, résolu, mêlant l’accomplissement de leurs devoirs religieux à leurs obligations militaires, donnaient au campement quelque chose de tout particulier. Au milieu de soldats qui manœuvraient, faisaient la cuisine, allaient chercher de l’eau, fendaient du bois, ou préparaient des fours dans le sable pour y faire cuire le pain, on en voyait d’autres se détacher d’un groupe, étendre leur tapis, s’agenouiller, incliner le front jusqu’à terre, invoquer Dieu en chantant lentement d’abord et en accompagnant leur prière d’une oscillation de corps, à la manière des derviches hurleurs, puis s’animer, se balancer et tirer du fond de leur poitrine ces pieux rugissements que nous avons entendus au tekké des derviches de Scutari, sans faire naître un sourire de raillerie ou d’incrédulité sur les lèvres de leurs camarades, dont plusieurs cependant ne suivaient pas le même rite. Le sérieux musulman ne sourcillait pas à ces pratiques étranges, à ces exercices divers, faits au milieu d’un camp.

Le long du Danube, des spirales de fumée sortant du sol indiquaient les fours creusés dans le sable et chauffés avec des roseaux, où les Égyptiens faisaient cuire leur pain, à moins qu’ils ne se contentassent de galettes torréfiées sur des plaques de tôle.

Tout en nous montrant les aquarelles et les croquis de son portefeuille, M. Valerio nous racontait les péripéties de son voyage, entre autres son arrivée à Silistrie. Quand il se présenta devant la ville si héroïquement défendue par Moussa-Pacha, les portes étaient déjà fermées, la nuit tombait, le temps était froid, sombre ; le vent s’engouffrait par rafales dans les fossés et prenait en écharpe le pont-levis conduisant à la porte devant laquelle grelotait le voyageur arrêté. La porte avait été percée de neuf boulets pendant le siége, et les deux trous du bas servaient de guichets pour examiner les gens du dehors ou parlementer avec les gens de l’intérieur. M. Valerio fit expliquer par son compagnon qu’il avait des lettres de recommandation pour, le pacha et qu’il désirait qu’on les lui remît pour hâter son entrée dans la ville.

Après vérification des lettres, on fit passer à l’artiste et à son interprète, par les ouvertures des boulets, des pipes et du café, en les priant de prendre patience, qu’on était allé prévenir le muchir (officier supérieur). Pendant qu’ils se morfondaient sur ce malheureux pont-levis, arriva un aide de camp d’Omer-Pacha, se rendant en courrier de Bucharest à Sébastopol, crotté jusqu’à l’échine (il venait de traverser, à franc étrier et par une pluie battante, les plaines de la Valachie), et affublé de la façon la plus bizarre : un keffié arabe jaune et rouge, à longues franges de soie, lui couvrait la tête, retenu autour des tempes par une corde en poil de chameau, tandis que le bas encadrait sa figure, ne laissant passer que le nez et une paire d’énormes moustaches ; une grande redingote boutonnée jusqu’au menton, un sabre turc, des pistolets à la ceinture et de longues bottes montant à mi-cuisse complétaient l’accoutrement du courrier, mais le tout tellement couvert de boue, qu’il était impossible d’en discerner la couleur.

L’aide de camp déclina son nom et dut attendre aussi l’ouverture de la porte. On passa de nouveau du café et des pipes par les trous de boulets, et il fallut se contenter de l’éternel refrain des Turcs : Peki, peki ! (Patience, patience !), qui va si bien à leur quiétude fataliste, en attendant l’effet des négociations. Cependant le vent soufflait plus âpre et plus aigre que jamais, et les voyageurs, à demi gelés, s’étaient adossés contre la porte pour s’abriter un peu. Enfin, au bout d’une heure, les clefs arrivèrent ; mais, soit maladresse, soit erreur, elles embrouillèrent la serrure, qui se brisa après une demi-heure de résistance, laissant enfin libre l’entrée de Silistrie. Ces manœuvres avaient pris du temps, et il était déjà dix heures et demie.

Précédé d’un pandour nègre armé jusqu’aux dents, et suivi de son interprète, M. Valerio se rendit chez le commandant militaire de Silistrie, qu’il trouva, après avoir monté un escalier vermoulu, au premier étage d’une méchante maison, dans une petite chambre éclairée par une chandelle vacillante. Le pacha était un homme d’une physionomie noble, grave et religieuse ; assis les jambes croisées sur son divan, il égrenait un chapelet d’ambre ; il fit apporter des pipes et du café, cérémonie à laquelle l’hospitalité turque ne manque jamais.

La chambre habitée par le pacha avait à peu près sept pieds de long sur six de large. Les fenêtres garnies de papier livraient en quelques endroits passage au vent, qui faisait trembloter la flamme de la chandelle ; les murailles crevassées n’avaient pour tout ornement qu’une giberne, une paire de pistolets et un sabre turc avec son ceinturon. Tout le mobilier consistait en une mauvaise table de bois chargée de quelques livres frugalement mêlés de pommes, une estrade de planches négligemment recouverte de quelques bouts de tapis et une valise de cuir jetée dans un coin. Par la nudité de ce logis, M. Valerio comprit quel gîte pouvait lui échoir, même avec la recommandation du pacha.

Le lendemain, au jour, l’artiste put juger des désastres que la ville avait eu à supporter et se faire une idée du courage et du dévouement qui avaient dû animer les défenseurs de Silistrie pour soutenir victorieusement une lutte si inégale ; les maisons en ruine, criblées par les boulets, les toits effondrés, les minarets des mosquées abattus ou échancrés, tenant à peine au corps de l’édifice par quelques assises et que le vent menaçait à chaque instant de jeter bas, témoignaient de l’opiniâtreté de l’attaque et des ravages du siége. Le sol était jonché de boulets, d’éclats de bombes, d’obus, de grenades et de projectiles de toutes sortes. Les Russes avaient fait à l’imprenable Silistrie un pavé de fer. — Le typhus sévissait avec violence. De tous côtés, on rencontrait, portés sur des civières, de pauvres diables, enveloppes d’un linceul attaché au col et aux pieds par une corde, que l’on conduisait au cimetière. — Près de l’Arab-Tabia (fort dominant Silistrie), le cœur de l’artiste se serra en voyant ce terrain jonché de débris, labouré par la mitraille, parsemé de fragments de bombes, bossué de petits monticules desquels sortaient quelques planches indiquant la sépulture des héroïques défenseurs de la redoute, heureux du moins d’être tombés glorieusement sur le champ de bataille, au lieu d’avoir été décimés par la maladie.

La mortalité était grande dans le camp des irréguliers exposés à toutes les intempéries de l’air et installés avec une négligence fataliste. Les malheureux malades qu’on menait à l’hôpital sur des chevaux, souvent par une pluie torrentielle, y arrivaient à l’état de cadavres ou tombaient sur le bord du chemin. Ces scènes navrantes étaient contemplées par leurs camarades avec cette profonde indifférence pour la vie qui distingue les musulmans et qui finit par vous gagner.

Leur courage moral, leur exaltation religieuse, n’en recevaient aucune atteinte. — S’ils regardent mourir les autres froidement, ils savent aussi quitter la vie avec le calme le plus stoïque. Un jour, M. Valerio, se trouvant au camp des bachi-bouzoucks, où il avait cherché un abri contre la pluie à l’entrée d’une de ces huttes souterraines que nos zouaves ont imitées devant Sébastopol, aperçut un jeune Arabe, maigre, pâle, soutenu par deux de ses camarades, et tellement marqué du cachet de la mort, que l’artiste s’approcha de lui et fit demander ce qu’il avait, par son interprète. On lui dit qu’il était attaqué du typhus, et à l’offre des soins d’un médecin français faite par M. Valerio, l’Arabe répondit : « Le meilleur médecin, c’est Dieu ! » Le pauvre diable avait raison, car une heure après il était guéri de tous ses maux, et une légère éminence de terre fraîchement remuée désignait sa fosse à l’entrée de la cabane, car les bachi-bouzoucks ne prenaient pas toujours la peine de porter leurs morts au cimetière, et les enfouissaient négligemment au seuil de leurs cahutes, sans souci des miasmes qui s’en exhalaient et redoublaient la violence de l’épidémie.

C’est dans des circonstances pareilles que M. Valerio a fait, d’après nature, trente-cinq grandes aquarelles dont vingt-trois terminées et les autres plus ou moins avancées, sans compter trente-sept dessins ou croquis représentant non-seulement les types principaux, mais encore toutes les variétés imaginables de races. Bien que ses aquarelles aient une grande tournure et soient lavées avec une vigueur de ton que Decamps seul pourrait surpasser, M. Valerio n’a pas cherché exclusivement le côté pittoresque. Sans sacrifier l’effet, il a mis dans ses têtes une exactitude de ressemblance qui leur donne une valeur anthropologique. Le savant, occupé de ces sortes de recherches, y trouvera les détails anatomiques et les particularités de conformation qui séparent les races les unes des autres et permettent d’en suivre la filiation. Le daguerréotype ne serait pas plus juste et ne reproduirait pas la couleur, si nécessaire et si caractéristique dans de semblables études.

Les bachi-bouzoucks peuvent se ranger dans trois catégories principales : le bachi-bouzouck albanais, le bachi-bouzouck nègre de la haute Égypte, le bachi-bouzouck kurde, sans préjudice des variétés syriennes ou arabes.

Comme conformation typique, le bachi-bouzouck albanais a la face allongée, le nez en bec d’aigle, l’arc des sourcils très-prononcé, les paupières épaisses et voilant l’œil, les cheveux pendant en mèches plates, l’expression décidée et volontiers féroce. Le costume se compose du fez, de la fustanelle, d’une longue veste blanche, d’un caban de couleur foncé et d’un musée d’artillerie passé dans la ceinture ; la plupart du temps les pieds sont nus. — Le bachi-bouzouck nègre, selon la région d’où il arrive, varie du chocolat au noir bleuâtre, se rapproche ou s’éloigne du type caucasique, abaissant ou redressant son angle facial : tel a le museau d’un singe, tel le profil d’un oiseau ; d’autres ont des traits purs sous leur masque sombre : nous en avons remarqué un dont la laine frisée en petites boucles ne commence qu’à deux pouces au-dessus des oreilles, et couvre le sommet de la tête comme une petite calotte ; rien n’est plus singulier : les vastes grègues turques, la veste soutachée, la ceinture bariolée et hérissée d’armes, forment, avec des caprices individuels, le fond de leur costume. Le bachi-bouzouck kurde a la figure maigre, presque triangulaire ; le nez, long, mince à sa racine, s’arrondit et devient charnu par le bout ; l’œil est triste, le regard noir, la physionomie cruelle sous une apparence endormie et apathique. Le vêtement consiste en caleçons de toile, en manteaux de laine effilochée ; c’est assurément le plus sauvage et le plus indisciplinable des trois. — Chez lui, le brigand se mêle en de fortes proportions au soldat.

L’Arabe se distingue par la noblesse de ses traits, la hauteur de son front, la limpidité de son œil et son expression d’enthousiasme religieux. Le keffié rouge et jaune avec ses franges pendantes, la chachia cerclée par la corde de poil de chameau, encadrent bien ces belles têtes ardentes et pensives, empreintes des mélancolies du désert et de la foi robuste des premiers temps de l’islam. Le Turc de Morée, avec sa face maigre, osseuse, plaquée de tons rougeâtres, ses oreilles évasées et son nez de travers, présente un caractère de résolution goguenarde tout différent. Le Turc des côtes de la mer Noire, par ses pommettes larges et saillantes, ses oreilles détachées de la tête, sa mine sombre et renfrognée, fait pressentir déjà le type tatar. Le Turc bulgare est presque un Russe. — En revanche, l’Arabe de Bagdad a la fière élégance d’un calife des Mille et une nuits, et, sous son costume à demi européen, le fellah d’Égypte a l’attitude de figures hiéroglyphiques, le teint de granit brûlé, les yeux obliques et la moue indéfinissable des sphinx.

Si l’on veut tenir compte de la répugnance qu’ont les musulmans pour poser, par suite de leurs idées religieuses et de leurs préjugés superstitieux, le mérite de M. Valerio s’en accroîtra considérablement. Ceux-là seuls qui ont voyagé en pays mahométan savent la patience, la séduction, l’opiniâtreté et même le courage dont a besoin de s’armer tout dessinateur pour le moindre croquis ; le Koran proscrit comme acte d’idolâtrie toute reproduction de la figure humaine, et les Orientaux ne manquent pas de dire aux peintres qu’ils voient travailler : — Que feras-tu au jour du jugement, lorsque tous ces corps te demanderont une âme ? — Ils croient aussi que toute personne tirée en portrait meurt dans l’année. Il est bien entendu que ces préjugés ne règnent que parmi le peuple ; mais c’est là que se rencontrent les types les plus caractéristiques, les physionomies les plus originales et les costumes conservés dans leur pureté primitive.

Sami-Pacha, le gouverneur de Widdin, a posé complaisamment pour M. Valerio : c’est une belle tête, intelligente et fine, encadrée par une légère barbe blanche et marquée d’un cachet de suprême distinction ; on voit que la civilisation a passé par là. Sami-Pacha parle très-bien français, et sa cordiale hospitalité envers les étrangers est connue ; il porte le costume du Nizam et un surtout bordé de fourrures.

Le derviche tourneur, avec son bonnet de feutre semblable à un pot de fleurs renversé, sa barbe argentée encadrant sa face d’un ton de brique, sa robe blanche et son manteau brun, a bien ce caractère de kief extatique que donne aux moines de cette secte l’habitude de ces valses sans fin qui éblouissent et fascinent lorsqu’on les visite dans leurs tekkés aux jours de leurs pieuses chorégraphies.

Il est impossible de voir un costume plus riche et plus splendide que celui du cawas du prince de Servie ; l’étoffe disparaît sous les galons et les broderies, et nous n’y trouvons à reprendre que la cravate blanche, dont l’effet est médiocre parmi ce luxe oriental ; mais M. Valerio a dû la conserver comme trait de mœurs. — Cette cravate, c’est un commencement de civilisation. Le drôle a du reste la mine effrontée, cyniquement spirituelle, jovialement rouge, et l’impudence d’un laquais de bonne maison ; s’il est musulman, il ne doit pas s’inquiéter beaucoup de la défense de boire des liqueurs fermentées faite aux fidèles par le Koran.

Le Serrechaner autrichien des frontières valaques nous montre une race toute différente ; la face est large, pleine, sans moustaches, entourée d’un épais collier de barbe ; le nez n’a plus cette finesse osseuse et cette belle courbe des types orientaux ; le costume est encore d’une gracieuse étrangeté. Le pantalon soutaché, la veste agrémentée de passementeries, les dolmans aux multiples rangées de boutons saillants, le bonnet à poil bossue de plaques en cuivre, le sabre courbe, à fourreau de chagrin ne manquent pas de caractère. — Le dorobant valaque et le pandoure serbe ont aussi leur cachet et retiennent quelque chose de l’originalité barbare.

Pour nous reposer un peu de toutes ces physionomies farouches, bronzées et moustachues, décrivons le costume d’une jeune femme mariée de Belgrade : elle porte les cheveux enroulés sur un morceau d’étoffe d’un bleu verdâtre faisant le tour de la tête et constellé de bijoux ; un fichu d’un bleu pâle se croise sur sa poitrine. Sa veste de velours violet ornée de dessins d’or, à manches larges doublées de satin cerise, tranche sur sa robe blanche à bandes orange et à dessins distancés orange et laque ; une écharpe à ramages lilas lui entoure la taille et tombe jusqu’à terre. Sous cette toilette à la fois riche et simple, elle a une tournure mélancolique et fière, digne d’une reine du moyen âge, et sa tête aux traits purs et délicats rappelle le type que les peintres gothiques du quinzième siècle attribuaient à Hérodiade.

Nous avons déjà dit que M. Valerio aimait les Tsiganes. Son nouveau portefeuille contient plusieurs de ces brunes jeunes filles dont le regard, habitué à plonger dans l’avenir, effraye presque par sa flamme intense et sa limpide profondeur.

Les croquis ne sont pas moins intéressants que les types — qu’ils nous montrent groupés ou en action — sous la tente, dans la redoute, au foyer du bivac, dans les attitudes si variées de la vie militaire. Une des plus remarquables de ces esquisses représente Ali-Kuta, le brave chef albanais, dont la conduite fut si brillante au siége de Silistrie. Il est assis sur l’affût d’un canon et a le bras en écharpe ; son mâle et fier visage, son costume riche et pittoresque, son attitude nonchalante et noble donnent bien l’idée d’un héros. — Sur le premier plan, des hommes préparent le café près d’un cadavre qu’on devine sous le manteau qui le recouvre ; au fond, des Arnautes chargent leurs armes et regardent par les embrasures.