L’Orient (Gautier)/Tunis

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Fasquelle (2p. 323-332).

TUNIS

Bien des voyageurs ont parcouru l’Orient et fixé leurs impressions dans des livres remarquables ; mais il est un Orient situé plus près de nous et dont on ne parle presque jamais. C’est celui que M. Léon Michel désigne avec tant de justesse sous le nom d’Orient africain. Il n’est pas moins étrange et caractéristique que l’autre, et l’on peut dire qu’il est moins connu, quoiqu’il touche à l’Afrique française et commence un peu au delà de Bone, où finissent nos possessions algériennes. C’est la régence de Tunis, qui s’étend sur l’ancien territoire de Carthage, dont la poussière dort à côté de la ville nouvelle, étincelante de lumière, riche de vie, dorée de soleil, et justifiant la magnificence orientale des épithètes dont on accompagne son nom : Tunis la blanche, la glorieuse, le séjour de félicité, l’industrieuse, la bien gardée, la florissante !

M. Léon Michel, qu’il n’est pas besoin de présenter a ceux qui lisent le Moniteur, a au plus haut degré l’instinct du voyage, instinct très-rare en littérature, et qui ne consiste pas seulement dans l’humeur vagabonde, mais bien dans le don de voir. Cela semble aisé, ouvrir les yeux, regarder devant soi, et raconter ce qu’on a vu. Mais la plupart des yeux sont comme les miroirs et ne conservent pas les images réfléchies. Le monde des formes et des couleurs est fermé pour bien des gens, d’ailleurs pleins de savoir, de talent et d’esprit. Il faut aussi saisir au vol le détail caractéristique, être frappé des différences, et surtout se soumettre à la nature des pays que l’on visite. Selon nous, le voyageur ne doit critiquer que lorsqu’il est de retour. Tant qu’il est en route, son affaire principale consiste à contempler la terre, le ciel, les monuments, la végétation, les habitants, les costumes et les mœurs de la région qu’il explore. Il faut qu’il se laisse imprégner par l’atmosphère ambiante, qu’il oublie en quelque sorte sa nationalité, et tâche, pendant quelques semaines ou quelques mois, de vivre autant que possible avec les indigènes, acceptant leur cuisine, leurs boissons, leur manière de fumer, de se divertir, de se transporter d’un endroit à un autre ; partageant même, en apparence du moins, leurs préjugés et leurs superstitions, car rien n’est plus ennuyeux que ces esprits forts qui rient du mauvais œil et des mains préservatrices appliquées sur la chaux des murailles, tandis que peut-être ils n’osent pas s’asseoir à une table de treize couverts. Les infatués de civilisation sont aussi bien intolérables dans leurs dédains pour ce qu’ils appellent la Barbarie. À les voir près d’un Arabe drapé dans ses burnous et ses haïcks, on ne se douterait pas que ce sont eux qui représentent le progrès.

L’auteur du Voyage à Tunis[1] n’est pas de ceux-là. Quoiqu’il soit aussi au courant que personne des choses modernes et qu’il professe pour elles l’estime qu’elles méritent, il possède le sentiment de l’exotique et n’est point choqué de trouver, sur l’autre bord de la Méditerranée, une ville qui ne ressemble pas à Paris, et c’est précisément cette dissemblance qui le charme. Il ne souhaite pas, bien que ce soit une belle rue, voir les arcades de la rue de Rivoli se prolonger jusqu’aux confins de l’univers.

Lorsque le livre s’ouvre, après une dédicace arabe dont le sens nous échappe, mais qui fait rêver par son mystère comme les inscriptions de l’Alhambra et donne de la couleur locale au volume, le bateau à vapeur sur la houle longue et molle se balance en vue de Stora. Le bateau de la santé vogue à toutes rames vers le pyroscaphe à l’ancre. Nous avons retrouvé là une de nos plus vives impressions d’Alger. Quand nous vîmes ce canot, manœuvré par des nègres en chéchias rouges et en chemises blanches, il nous sembla que du fond d’un rêve l’Orient venait à notre rencontre.

Dès les premiers mots on sent la vérité du dessin et de la couleur. M. Léon Michel n’est pas un de ces voyageurs vagues qui traversent des sites enchanteurs, contemplent des palais magnifiques, s’assoient sous des colonnades orgueilleuses et se désaltèrent à des ruisseaux agréables. — Il suffit, pour juger de sa manière qui transporte dans le style les procédés de Decamps, de Marilhat et d’Eugène Delacroix, de lire le passage sur le marché de Philippeville. Le trait est net ; la couleur éclatante et chaude, et le premier éblouissement de la lumière africaine y est rendu avec cette ardeur naïve qui est comme la jeunesse du voyage. Les Arabes sous la nonchalance majestueuse du burnous, les Maltais aux cheveux frisés et aux longs bonnets de laine, les nègres badigeonneurs, drapés et constellés de blanc, les Moresques voilées par le yachmack et le feredgé, ce domino de la rue qui garde mieux son secret que le domino de l’Opéra, le cavalier du Maghzen poussant à travers la foule son cheval ardent et maigre, et surtout le chameau balançant son long col comme ces oiseaux de bois dont s’amusent les enfants, sont esquissés d’une main fidèle et hardie.

Rien de plus charmant comme ragoût et pétillement de couleur que ces tas de fruits et de légumes indigènes : figues de Barbarie, tomates, piments, citrouilles d’Alger et pastèques « à la chair rose tigrée de noir », raisins aux grains recourbés comme des doigts de fiancée, couscoussou dans des sébiles de bois ; mais c’est trop nous attarder à ces détails qui semblent frivoles aux hommes graves, et qui pourtant donnent la sensation d’être en Afrique sur le marché de Philippeville, et non à Paris sur le marché Saint-Honoré. Arrivons tout de suite à Tunis sur les pas de M. Léon Michel. Les collines qui bordent le rivage, à mesure que le steamer s’avance vers l’Orient, perdent leur verdure, se dénudent et s’effritent au soleil. Le cap punique apparaît, et sur la plage au loin, avec l’aide de la lorgnette, on distingue ce qui reste de Carthage, « quelques tronçons de colonnes marmoréennes que le flot a noircis, quelques débris de chapiteaux, un pan de muraille inclinée, cinq ou six cavernes peu profondes : Voilà tout Carthage. » Hélas ! le vœu de Caton, Delenda est Carthago, a été trop exactement rempli. La Carthage punique, celle qu’a si brillamment ressuscitée Gustave Flaubert dans Salammbô, a disparu, et la Carthage romaine superposée à l’autre n’a guère laissé de traces. Toutes les barbaries pendant des siècles ont puisé des matériaux dans cette carrière à ciel ouvert. La perspective est dominée par la chapelle élevée sur l’emplacement où mourut saint Louis, très-vénéré des musulmans, qui croient que peu de temps avant sa mort le pieux roi des Francs se convertit à l’islamisme.

Mais voici le fort de la Goulette, redoutable et farouche défense due, il est vrai, aux Espagnols, mais dont l’aspect est assez oriental pour ne pas contrarier l’effet pittoresque. Ce n’est pas sans raison que Tunis est nommée El Chattrah (la bien gardée). Le navire s’arrête au large dans la rade, et au fond du golfe la ville apparaît au bord de la mer bleue comme une dentelure d’argent. Il s’agit d’y arriver. Sur le pont du navire se trémoussait un personnage bizarre, de physionomie grotesque et avenante, moitié drogman, moitié cicérone, un peu domestique, parlant à peu près toutes les langues, assommant et fort utile et même indispensable, du nom de Karoubi. Ce fut lui qui se chargea de piloter le nouveau venu, et, malgré son horreur des guides, M. Léon Michel fut obligé de l’accepter. À voir le livre de Tunis si bien rempli et si bien renseigné, on doit croire qu’El-Karoubi ne s’était pas trop vanté.

Une fois engagé dans ce blanc dédale, où les maisons semblent tourner le dos à la rue, ne montrant que d’étroites ouvertures grillées ou des portes basses étoilées symétriquement de clous, M. Léon Michel ouvre son album de croquis, et ne laisse pas passer une figure originale sans la noter. Il s’assoit sur la natte des cafés, pénétrant dans les souks où se tiennent les marchands accroupis et rêveurs, que la pratique semble toujours déranger ; il visite les échoppes et les palais, rencontre au tournant d’un carrefour une procession d’aïssaouas, assiste à une noce juive, qu’il a peinte d’une aussi belle couleur que la Noce juive de Delacroix, voit danser les aimées, écoute les joueurs de rebeb et de tarbouka, visite les hauts fonctionnaires européens et musulmans dans leurs fraîches retraites et leurs kiosques aux colonnettes de marbre, aux revêtements d’azulejos, aux coupoles ouvragées comme des gâteaux d’abeille, raconte sur la vie de la femme en Orient ce que peut en dire un voyageur qui s’interdit scrupuleusement toute hâblerie romanesque, décrit les costumes, n’oublie aucune singularité pittoresque ; mais en même temps il étudie l’infiltration des idées modernes dans ce vieil Orient qu’on réputait immobile, il dit les améliorations qu’on voit se succéder chaque jour, le progrès évident des mœurs, l’absence du fanatisme, la tolérance poussée jusqu’où elle peut s’étendre, et ce livre tout éclatant, tout coloré, tout brodé d’or et de paillettes, où l’on trouverait les meilleurs renseignements pour la mise en scène d’une féerie tirée des Mille et une Nuits, se termine pratiquement et philosophiquement par une traduction de la charte tunisienne, charte libérale, à laquelle on doit rapporter les améliorations qu’on remarque dans le pays.


Moniteur, 2 septembre 1807.

  1. Un volume in-18, chez Garnier frères.