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L’Outaouais supérieur/Le cours de l’Outaouais

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C. Darveau (p. 195-207).


CHAPITRE VIII



LE COURS DE L’OUTAOUAIS




Devant Mattawa, la rivière Outaouais a une largeur de quinze cents pieds et une profondeur considérable.

Immédiatement au-dessous de l’embouchure de la Mattawan, se trouve un rapide offrant une pente légère de cinq pieds, que l’on appelle le rapide de Mattawan, puis l’Outaouais continue sa course, dans un lit profond que bordent de chaque côté des falaises hardies, d’un aspect imposant.

Dix-neuf milles plus bas que le rapide de Mattawan, on arrive à la tête d’une série de trois grands rapides qui couvrent un espace de trois milles. Ce sont les rapides de la Vallée, du Trou et des Deux-Rivières, dont l’ensemble forme une pente de trente-deux pieds.

À partir du rapide des Deux-Rivières s’étend une autre nappe d’eau profonde, de dix milles de longueur ; elle conduit au Rocher-Capitaine, le plus grandiose des rapides de l’Outaouais, et dont la chute ne mesure pas moins de quarante-cinq pieds.

Une fois ce rapide franchi, on se trouve de nouveau sur le large sein de l’Outaouais libre, et l’on a devant soi seize milles d’une navigation continue, jusqu’aux rapides des Deux-Joachims qui ont, sur une étendue de deux milles à peine, une chute de vingt-huit pieds.

Dès que l’on a atteint le pied des Joachims, on entre dans la rivière Creuse, nom donné à une portion de la rivière Outaouais, immobile en apparence, large et profonde, qui présente un cours uniforme de vingt-huit milles.

L’aspect général du terrain, sur la rive sud de cette magnifique pièce d’eau, est celle d’un plateau élevé et comparativement horizontal. Le sol y est la plupart du temps sec et sablonneux, la forêt presque entièrement composée de pins rouges et de bouleaux. La rive nord est montagneuse. D’énormes rochers, de formation syénitique, dressent leurs masses formidables perpendiculairement à l’eau profonde.

La rivière Creuse finit au fort William, poste de la Compagnie de la baie d’Hudson, où un groupe d’îles semées dans la rivière la partage en un certain nombre de chenaux et rend la navigation assez difficile. Nous entrons ici dans une partie de l’Outaouais, entre le fort William et Portage-du-Fort, à l’entrée du lac des Chats, qui est, sur une longueur de soixante milles, la section de beaucoup la plus embarrassée et la plus obstruée de toute la rivière.

À partir de Mattawa, l’Outaouais a descendu de cent trente-quatre pieds par les rapides qui se suivent sur son cours ; en sorte que, parvenu au fort William, il n’est plus qu’à une hauteur de trois cent cinquante et un pieds au-dessus du niveau de la mer.

Six milles en avant du fort William, l’île des Allumettes, longue de six milles et large de quatre, semble partager l’Outaouais en deux rivières distinctes, ou deux branches dont la principale passe au sud, par le chenal de Pembroke et le lac des Allumettes, et n’est guère qu’un chapelet de rapides.

Le chenal du nord, beaucoup plus étroit que le premier, quoique ayant rarement moins d’un quart de mille de largeur, débute par deux cascades, dont la longueur est de deux milles et la descente de dix-huit pieds ; ensuite il coule régulièrement, sans obstacles, jusqu’au bout inférieur de l’île.

Au pied de l’île des Allumettes, les deux bras de la rivière se rejoignent et forment le lac Coulonge, sur lequel nous avons encore onze milles de navigation libre.

Le lac Coulonge finit à la tête de l’île du Calumet, où l’Outaouais se divise encore une fois en deux, le chenal principal suivant la rive sud et passant à travers le long et redoutable rapide du Rocher-Fendu.

Depuis le lac Coulonge jusqu’en bas du Portage-du-Fort, distance de vingt-sept milles, la rivière a une descente de cent deux pieds.

Sur la rive nord de l’île du Calumet, depuis son extrémité supérieure jusqu’à la chute du Grand-Calumet, dix-sept milles plus bas, l’Outaouais ne descend que de quatre pieds. Cette partie de la rivière, connue sous le nom de chenal du Calumet, ressemble à un grand canal naturel large d’environ six cents pieds et n’ayant jamais moins de sept pieds de profondeur.

C’est entre la chute du Grand-Calumet et Portage-du-Fort, intervalle d’une dizaine de milles seulement, que se fait la descente la plus considérable de toute la rivière Outaouais, puisqu’elle atteint quatre-vingt-dix-huit pieds, ce qui donne une chute totale de cent-vingt-trois pieds, pendant cinquante-quatre milles, entre la tête de l’île des Allumettes et l’endroit où nous sommes parvenus en ce moment.

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portage du fort

Portage-du-Fort s’élève au fond d’une baie, à l’entrée du lac des Chats. Ce lac, qui offre dix-huit milles de navigation libre, se termine brusquement au rapide des Chats, le long duquel a été construit un canal de trois milles pour éviter le rapide, qui n’a pas moins de cinquante pieds de chute. À cet endroit la rivière Outaouais n’est plus qu’à cent soixante-seize pieds au-dessus du niveau de la mer.[1]

Le canal des Chats conduit au lac des Chênes, large et profonde nappe d’eau, longue de vingt-sept milles, aboutissant à la tête du rapide des Chaudières. Ce dernier rapide, sur les flancs duquel on a creusé un canal de quatre milles de longueur, précipite les eaux de l’Outaouais, par une chute de soixante-sept pieds, dans l’admirable bassin où se mirent les édifices publics, le palais législatif, les parcs et les jardins de la capitale des provinces confédérées de l’Amérique britannique.

Depuis l’embouchure de la Mattawan jusqu’à la capitale fédérale, le voyageur a parcouru une distance de cent quatre-vingt-quinze milles, marquée par de nombreux et pittoresques rapides, qui ont fait descendre l’Outaouais de quatre cent huit pieds et l’ont amené graduellement à une altitude de soixante-dix-sept pieds à peine au-dessus du niveau de la mer.



Il ne nous reste maintenant qu’à examiner la partie de l’Outaouais qui s’étend sur une longueur de cent milles entre Ottawa et Montréal, et qui n’est interrompue que par trois rapides, à Carillon, à Sainte-Anne et à Lachine.

Le rapide Carillon, qui commence à cinquante-six milles d’Ottawa, opère une descente de quarante-huit pieds en dix milles. Vingt milles plus bas, on atteint le rapide de Sainte-Anne, lequel, sur un demi-mille de longueur, fait une chute de trois pieds ; et enfin après une navigation de quinze milles sur le lac Saint Louis, on entre dans le canal Lachine, long de huit milles et demi, qui aboutit au pied même de la grande métropole commerciale du Canada, après avoir effectué une descente de quarante-cinq pieds.

Il faut se rappeler qu’à quelques milles au-dessous de Sainte-Anne, dans le lac Saint-Louis, les eaux de l’Outaouais rencontrent celles du Saint-Laurent, sans toutefois se mêler avec elles. C’est au point que, par un beau jour d’été, lorsque la surface du lac est parfaitement calme, on peut voir nettement établie la ligne de démarcation entre les eaux sombres de l’Outaouais et celles relativement pâles que les vastes lacs de l’Ouest versent dans le sein du grand fleuve.

Au-dessus du rapide de Sainte-Anne, l’Outaouais s’est divisé ; un de ses bras longe le côté sud de l’île de Montréal jusqu’à sa rencontre avec le Saint-Laurent, et l’autre a formé, du côté nord, la rivière des Prairies, qui passe au Sault-au-Récollet et vient se perdre enfin dans le Saint-Laurent, à l’extrémité inférieure de l’île.




Le lecteur a dû être frappé, en suivant le cours de l’Outaouais, d’un trait caractéristique, particulier à cette rivière et à son affluent la Mattawan ; c’est la concentration, en quelque sorte, de sa descente dans des rapides courts et abruptes ou des chutes presque perpendiculaires, qui interviennent à des intervalles de quinze à cinquante milles, et forment chaque fois des pouvoirs hydrauliques d’une capacité presque illimitée, dont l’industrie pourrait tirer avantage le plus aisément du monde. Pour ne citer que la chute des Chaudières, à Ottawa, le pouvoir hydraulique utilisable y dépasse tous les calculs possibles. Le volume tout entier de l’énorme rivière s’y précipite du haut d’un barrage naturel de quarante pieds, en même temps que le bassin qui s’épanche au bas de la cataracte reçoit les eaux de deux grands affluents : au sud la rivière Rideau, qui tombe d’une hauteur de cinquante-quatre pieds, et, au nord, la Gatineau qui, dès son embouchure, n’est que rapides et que cascades.

Faisons remarquer, en passant, que si l’Outaouais et la rivière des Français, tributaire du lac Huron, étaient rendues navigables sur tout leur parcours, la capitale de l’Amérique britannique se trouverait à cent milles plus près de Chicago que ne l’est la ville américaine de Buffalo elle-même, située sur le lac Érié.

Quelque éloignée et inaccessible qu’ait pu paraître avant la construction du Pacifique canadien, la région de la Mattawan, du lac Nipissingue et de la rivière des Français, elle est en réalité bien plus accessible aujourd’hui que ne l’était la région sauvage s’étendant entre Ottawa et Kingston, quand, il y a soixante ans, le colonel By entreprit de l’ouvrir de part en part au moyen du canal Rideau ; et, toute proportion gardée, la canalisation de l’Outaouais et de la rivière des Français est peu de chose aujourd’hui, en regard de la grandeur de l’entreprise conçue et si vaillamment exécutée par cet homme remarquable.

La contrée qui borde la Mattawan, le lac Nipissingue et la rivière des Français présente à peu près uniformément le même caractère que le pays riverain de l’Outaouais supérieur. Les bords, aussi loin que le regard peut atteindre, semblent stériles et impropres à toute culture ; mais, dans l’intérieur, il y a de vastes espaces de terre arable. Tout le pays est admirablement arrosé et d’une rare salubrité. Les fièvres intermittentes, cette plaie des établissements nouveaux dans la fertile région alluviale qui descend vers les grands lacs, y sont entièrement inconnues. Le climat n’y est pas sensiblement différent de celui de la vallée du Saint-Laurent, et l’on y a vu la saison de navigation durer sept mois entiers, comme en 1848, année où la navigation sur l’Outaouais s’ouvrit le 18 avril, et en 1854, année où les bateaux à vapeur ne cessèrent leurs voyages que le 1er décembre.

En termes généraux, on peut dire que la navigation sur l’Outaouais dure depuis le 27 avril jusqu’au 27 novembre.

La glace, sur la rivière des Français, n’est jamais bien forte. Cette rivière est ordinairement libre avant le 1er mai, et prend rarement avant le 10 ou le 15 décembre. Le lac Nipissingue est toujours libre durant le mois de novembre, et la glace n’y est assez forte pour porter des voitures ou des fardeaux que vers la fin de décembre ; mais ensuite elle se maintient ferme jusqu’au commencement de mai. Cette dernière date est celle qui correspond à l’ouverture de la navigation dans la rivière Mattawan.

Sans doute la vallée de l’Outaouais n’est pas l’égale, en valeur et en importance, du celle du Saint-Laurent, avec son fertile sol d’alluvion et ses vastes étendues propres à la culture de toutes les céréales ; mais celui qui a foi dans l’avenir de son pays ne peut manquer d’y découvrir les splendides destinées qui attendent la vallée arrosée par la belle rivière du Nord. Cette vallée, en effet, par sa position géographique, sa forme et son étendue, donne à la province de Québec l’équilibre qui lui faisait défaut. Sans le nord en effet, et surtout sans la vallée de l’Outaouais qui complète sa charpente, qui est une partie essentielle de sa membrure, la province ne serait qu’une longue lisière étroite, que ne protège aucune barrière naturelle, sur les bords du Saint-Laurent. Mais, grâce au nord illimité, sur lequel nous nous appuyons jusqu’aux confins de la terre habitable, nous pouvons dire que nous sommes les véritables « hommes du Nord » de l’Amérique, les « Northmen », ou comme on disait au moyen âge, les « northmans », pour désigner cette race hardie et aventureuse de Scandinaves, dont les barques se promenaient victorieuses sur presque toutes les mers de l’Europe.

Tout homme qui étudie les lois qui gouvernent le mouvement des populations et du commerce de l’Ouest-Amérique, ne tarde pas à voir grandir et se développer sans cesse devant lui un admirable spectacle, celui que devra offrir, dans un avenir prochain, la route fluviale pénétrant au cœur même du Dominion, et faite pour raccourcir de plusieurs centaines de milles la distance entre l’Atlantique et le vaste Nord-Ouest.

Avec le commerce de tout un continent débordant par le cours de nos deux grandes rivières, qui peut douter un instant que les villes de Montréal et de Québec ne deviennent bientôt deux des plus grands entrepôts des produits de ces États géants, et de ces provinces du Nord-Ouest qui débutent à peine dans la carrière et que l’on compte déjà parmi les greniers du monde ?

  1. Jadis, sous le régime français, on donnait un soin tout spécial aux explorations et à l’exploitation minéralogiques. Entre autres découvertes, on en avait fait une d’une mine de plomb au lac des Chats, d’après ce qu’en témoignent les documents de l’époque. L’intendant Hocquart avait chargé d’y aller faire des recherches l’arpenteur Boisclerc, lequel a donné son nom, comme on l’a vu précédemment, à un canton qui a été récemment délimité, sur la rive orientale de l’Outaouais, en face de Mattawa.

    Nous croyons intéressant pour le lecteur de reproduire ici le mémoire adressé à Boisclerc par l’intendant Hocquart, parce que c’est une pièce curieuse et qui était menacée de l’oubli, si on ne l’avait inopinément exhumée, il y a quelques mois à peine.

    Mémoire pour M. de Boisclerc dans le voyage qu’il doit faire jusques au portage des Chats pour y faire la découverte d’une mine de plomb qui s’y trouve.

    Il partira le 12 ou 15 du mois prochain avec un canot d’écorce et le nombre d’hommes nécessaire pour le conduire jusqu’au lieu de la mine. Et lorsqu’il sera rendu, il examinera le cours de la veine qui a esté déjà découverte et que l’on prétend estre sous l’eau, et à l’embouchure d’une petite rivière qui se décharge dans la grande rivière des Outaouais.

    Il est à présumer que cette veine n’est pas seule et qu’il s’en trouvera d’autres aux environs ; c’est ce qu’il convient de chercher et faire chercher avec soin, car l’on ne peut tirer aucun avantage d’une mine qui est dans l’eau. Pour faire cette recherche avec succès, M. de Boisclerc emportera avec luy 4 barres à mine, quelques pioches et langues-de-bœuf et autres outils nécessaires, cent livres de poudre pour faire jouer des mines, s’il est besoin, et emmènera avec luy deux bons canoyeurs, qu’il emploiera et qui feront partie de l’équipage de son canot.

    Le Sr Guillet a quelques connaissances de la situation du lieu où est la mine ; il est à propos que le Sr Boisclerc s’entende avec luy, et ce tant pour le voyage qu’ils feront ensemble, que pour les autres mesures à prendre pour réussir dans la découverte en question. Le Sr Guillet doit partir pour Témiscamingue dans le temps cy-devant marqué ; la mine se trouve sur la route.

    Le Sr Boisclerc dressera un procès verbal exact de tout ce qu’il fera sur les lieux et de toutes les circonstances de ses découvertes, s’il en fait quelques-unes ; la situation de la mine, la longueur et la largeur de ses veines, la facilité ou la difficulté de l’extraction de la dite mine, son éloignement de la rivière, la qualité du terrain, s’il s’en trouve de propre pour la culture des terres, si on peut faire des chemins pratiquables, s’il se trouve des bois pour charpente, ou propres à faire du charbon, s’il se trouve des prairies, en un mot, tout ce qui peut tendre à faire connoistre l’avantage ou le désavantage pour l’exploitation.

    Il s’informera aussy et marquera dans son procès verbal la longueur des portages et leur nombre et leurs difficultés, depuis le lieu de la mine jusques à Montréal.

    Il demandera à M. Michel les vivres et ustensiles et équipages nécessaires pour ce voyage ; le Sr Foublanche peut luy estre aussy utile ; il a connoissance de cette mine, et d’une autre dans le même voisinage, qui peut estre du cuivre. Il emmènera ce particulier avec luy.

    Il tâchera de faire des épreuves sur le lieu de la mine de plomb et en fera fondre, examinera les déchets, à l’effet de quoy il se pourvoira d’une balance et de poids suffisants.

    Il nous apportera aussy 40 ou 50 liv. de mine au moins, et même si elle estoit abondante, il peut en apporter une bien plus grande quantité, qu’il remettra aux ordres de M. Michel pour me l’envoyer à Québec.

    Ce sont deux sauvages nepissingnes qui ont donné les premières connaissances de cette découverte ; il seroit bon que M. de Boisclerc les eust avec luy pour travailler plus seurement.

    L’importance de cette découverte se foit assez sentir, et nous sommes persuadez que le Sr Boisclerc ne négligera rien pour l’exécution de la présente instruction ; nous le luy recommandons. Fait à Montréal le vingt-deux juillet 1784.

    Hocquart