L’Uscoque (1854)

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L’Uscoque (1854)
Œuvres illustrées de George SandJ. Hetzel7 (p. 153-216).
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L’USCOQUE

NOTICE

L’Uscoque est une fantaisie que j’ai écrite à Nohant dans l’hiver de 1837 à 1838. J’avais très-froid dans ma chambre, et, en m’endormant, je voyais des paysages fantastiques, des mers agitées, des rochers battus des vents. La bise qui sifflait au dehors, et le feu qui pétillait dans ma cheminée, produisaient des cris étranges, des frôlements mystérieux, et je crois que j’étais plus obsédée que charmée par mon sujet.

GEORGE SAND.
Nohant, 17 janvier 1853.

« Je crois, Lélio, dit Beppa, que nous avons endormi le digne Asseim Zuzuf.

— Toutes nos histoires l’ennuient, dit l’abbé. C’est un homme trop grave pour s’intéresser à des sujets aussi frivoles.

— Pardonnez-moi, répondit le sage Zuzuf. Dans mon pays, on aime les contes avec passion ; dans nos cafés, nous avons nos conteurs comme ici vous avez vos improvisateurs. Leurs récits sont tour à tour en prose et en vers. J’ai vu le poëte anglais les écouter des soirées entières.

— Quel poëte anglais ? demandai-je.

— Celui qui a fait la guerre avec les Grecs, et qui a fait passer dans les langues d’Europe l’histoire de Phrosine et plusieurs autres traditions orientales, dit Zuzuf.

— Je parie qu’il ne sait pas le nom de lord Byron ! s’écria Beppa.

— Je le sais fort bien, répondit Zuzuf. Si j’hésite à le prononcer, c’est que je n’ai jamais pu le dire devant lui sans le faire sourire. Il paraît que je le prononce très-mal.

— Devant lui ! m’écriai-je ; vous l’avez donc connu ?

— Beaucoup, à Athènes principalement. C’est là que je lui ai raconté l’histoire de l’Uscoque, qu’il a écrite en anglais sous le titre du Corsaire et de Lara.

— Comment, mon cher Zuzuf, dit Lélio, c’est vous qui êtes l’auteur des poëmes de lord Byron ?

— Non, répondit le Corcyriote sans se dérider le moins du monde à cette plaisanterie, car il a tout à fait changé cette histoire, dont au reste je ne suis pas l’auteur, puisque c’est une histoire véritable.

— Eh bien ! vous allez la raconter, dit Beppa.

— Mais vous devez la savoir, répondit-il, car c’est plutôt une histoire vénitienne qu’un conte oriental.

— J’ai ouï dire, reprit Beppa, qu’il avait pris le sujet de Lara dans l’assassinat du comte Ezzelino, qui fut tué de nuit, au traguet de San-Miniato, par une espèce de renégat, du temps des guerres de Morée.

— Ce n’est donc pas le même, dit Lélio, que ce célèbre et farouche Ezzelin…

— Qui peut savoir, dit l’abbé, quel est cet Ezzelin, et surtout ce Conrad ? Pourquoi chercher une réalité historique au fond de ces belles fictions de la poésie ? Ne serait-ce pas les déflorer ? Si quelque chose pouvait affaiblir mon culte pour lord Byron, ce seraient les notes historico-philosophiques dont il a cru devoir appuyer la vraisemblance de ses poëmes. Heureusement personne ne lui demande plus compte de ses sublimes fantaisies, et nous savons que le personnage le plus historique de ses épopées lyriques, c’est lui-même. Grâce à Dieu et à son génie, il s’est peint dans ces grandes figures. Et quel autre modèle eût pu poser pour un tel peintre ?

— Cependant, repris-je, j’aimerais à retrouver, dans quelque coin obscur et oublié, les matériaux dont il s’est servi pour bâtir ses grands édifices. Plus ils seraient simples et grossiers, plus j’admirerais le parti qu’il en a su tirer. De même que j’aimerais à rencontrer les femmes qui servirent de modèle aux vierges de Raphaël.

— Si vous êtes curieux de savoir quel est le premier corsaire que Byron ait songé à célébrer sous le nom de Conrad et de Lara, je pense, dit l’abbé, qu’il nous sera facile de le retrouver ; car je sais une histoire qui a des rapports frappants avec les aventures de ces deux poëmes. C’est probablement la même, cher Asseim, que vous racontâtes au poëte anglais, lorsque vous fîtes amitié avec lui à Athènes ?

— Ce doit être la même, répondit Zuzuf. Or, si vous la savez, racontez-la vous-même ; vous vous en tirerez mieux que moi.

— Je ne le pense pas, dit l’abbé. J’en ai oublié la meilleure partie, ou, pour mieux dire, je ne l’ai jamais bien sue.

— Nous la raconterons donc à nous deux, dit Zuzuf. Vous m’aiderez pour la partie qui s’est passée à Venise, et moi, de mon côté, pour celle qui s’est passée en Grèce. »

La proposition fut acceptée, et les deux amis, prenant alternativement la parole, se disputant parfois sur des noms propres, sur des dates et sur des détails que l’abbé, historien scrupuleux, traitait d’apocryphes, tandis que le Levantin, épris du romanesque avant tout, faisait bon marché des anachronismes et des fautes de topographie, l’Histoire de l’Uscoque nous arriva enfin par lambeaux. Je vais essayer de les recoudre, sauf à être trahi en beaucoup d’endroits par ma mémoire, et à n’être pas aussi authentique que l’abbé Panorio pourrait le désirer s’il relisait ces pages. Mais, heureusement pour nous, nos pauvres contes ont paru dignes de l’index de Sa Sainteté (ce dont, à coup sûr, personne n’eût jamais été s’aviser), et Sa Majesté l’empereur d’Autriche, qu’on ne s’attendait guère non plus à voir en cette affaire, faisant exécuter à Venise tous les index du pape, il n’y a pas de danger que mon conte y arrive et y reçoive le plus petit démenti.

« D’abord qu’est-ce qu’un Uscoque ? demandai-je au moment où l’honnête Zuzuf essuyait sa barbe et ouvrait la bouche pour commencer son récit.

— Ignorant ! dit l’abbé. Le mot uscocco vient de scoco, lequel, en langue dalmate, signifie transfuge. L’origine et les diverses fortunes des Uscoques occupent une place importante dans l’histoire de Venise. Je vous y renvoie. Il vous suffira de savoir maintenant que les empereurs et les princes d’Autriche se servirent souvent de ces brigands pour défendre les villes maritimes contre les entreprises des Turcs. Pour se dispenser de payer cette terrible garnison, qui ne se fût pas contentée de peu, l’Autriche fermait les yeux sur leurs pirateries ; et les Uscoques faisaient main basse sur tout ce qu’ils rencontraient dans l’Adriatique, ruinaient le commerce de la république, et désolaient les provinces d’Istrie et de Dalmatie. Ils furent longtemps établis à Segna, au fond du golfe de Carnie, et, retranchés là derrière de hautes montagnes et d’épaisses forêts, ils bravèrent les efforts réitérés qu’on fit pour les détruire. Vers 1615, un traité conclu avec l’Autriche les livra enfin sans appui à la vengeance des Vénitiens, et le littoral de l’Italie en fut purgé. Les Uscoques cessèrent donc de faire un corps, et, forcés de se disperser, ils se répandirent dans toutes les mers, et grossirent le nombre des flibustiers qui, de tout temps et en tous lieux, ont fait la guerre au commerce des nations. Longtemps encore après l’expulsion de cette race féroce et brutale entre toutes celles qui vivent de meurtre et de rapine, le nom d’Uscoque demeura en horreur dans notre marine militaire et marchande. Et c’est ici l’occasion de vous faire remarquer la distance qui existe entre le titre de corsaire donné par lord Byron à son héros, et celui d’uscoque que portait le nôtre. C’est à peu près celle qui sépare les bandits de drame et d’opéra moderne des voleurs de grands chemins, les aventuriers de roman des chevaliers d’industrie ; en un mot, la fantaisie de la réalité. Ce n’est pas que notre Uscoque ne fût, comme le corsaire Conrad, de bonne maison et de bonne compagnie. Mais il a plu au poëte d’en faire un grand homme au dénoûment ; et il n’en pouvait être autrement, puisque, n’en déplaise à notre ami Zuzuf, il avait oublié peu à peu le personnage de son conte athénien pour ne plus voir dans Conrad que lord Byron lui-même. Quant à nous, qui voulons nous soumettre à la vérité de la chronique et rester dans le positif de la vie, nous allons vous montrer un pirate beaucoup moins noble.

— Un corsaire en prose, dit Zuzuf.

— Il a beaucoup d’esprit et de gaieté pour un Turc, » me dit Beppa en baissant la voix.

L’histoire commença enfin.

Au commencement où éclata, vers la fin du quinzième siècle, la fameuse guerre de Morée, étant doge Marc-Antonio Giustiniani, Pier Orio Soranzo, dernier descendant de la race ducale de ce nom, achevait de manger à Venise une immense fortune. C’était un homme encore jeune, d’une grande beauté, d’une rare vigueur, de passions fougueuses, d’un orgueil effréné, d’une énergie indomptable. Il était célèbre dans toute la république par ses duels, ses prodigalités et ses débauches. On eût dit qu’il cherchait à plaisir tous les moyens d’user sa vie, sans en venir à bout. Son corps semblait être à l’épreuve du fer, et sa santé à celle de tous les excès. Pour ses richesses, ce fut différent ; elles ne tardèrent pas à succomber aux larges saignées qu’il y faisait tous les jours. Ses amis, voyant sa ruine approcher, voulurent lui faire des remontrances et l’engager à s’arrêter sur la pente fatale qui l’entraînait ; mais il ne voulut faire attention à rien, et aux plus sages discours il ne répondait que par des plaisanteries ou des rebuffades, appelant l’un pédant, traitant l’autre de Jérémie bâtard, priant ceux qui ne trouveraient pas son vin bon d’aller boire ailleurs, et promettant des coups d’épée à ceux qui reviendraient lui parler d’affaires. Ce fut ainsi qu’il fit jusqu’au bout. Lorsque enfin, toutes ses ressources épuisées, il se vit dans l’impossibilité absolue de continuer son train de vie, il se mit pour la première fois à réfléchir sérieusement à sa position. Après s’être bien consulté, il ne vit pour lui que trois partis à prendre : le premier était de se casser la tête et de laisser ses créanciers se débrouiller comme ils pourraient au milieu des débris épars de sa fortune ; le second, de se faire moine ; le troisième, de mettre ordre à ses affaires, et d’aller ensuite guerroyer contre les Turcs. Ce fut ce dernier parti qu’il prit, se disant qu’il valait mieux casser la tête aux autres qu’à soi-même, et que d’ailleurs il était toujours temps d’en venir là. Il vendit donc tous ses biens, paya ses dettes, et, avec ses derniers deniers, qui ne l’auraient pas fait vivre deux mois, il équipa et arma une galère, et partit à la rencontre des infidèles. Il leur fit payer cher les folies de sa jeunesse. Tous ceux qui se trouvèrent sur sa route furent attaqués, pillés, massacrés. En peu de temps sa petite galère devint la terreur de l’Archipel. À la fin de la campagne, il revint à Venise avec une brillante réputation de capitaine. Le doge, voulant lui témoigner la satisfaction de la république pour tous les services qu’il avait rendus, lui confia, pour l’année suivante, un poste important dans la flotte commandée par le célèbre Francesco Morosini. Celui-ci, qui l’avait vu en maintes occasions accomplir les plus étranges prouesses, enchanté de ses talents et de son audace, l’avait pris en grande amitié. Orio sentit d’abord tout le parti qu’il pouvait tirer de cette liaison pour son avancement personnel. Il ne négligea donc aucun moyen de la resserrer davantage, et, grâce à son esprit, il réussit à devenir d’abord le favori du général, et bientôt après son parent.

Morosini avait une nièce âgée d’environ dix-huit ans, belle et bonne comme un ange, sur laquelle il avait porté toutes ses affections, et qu’il traitait comme sa fille. Après la gloire de la république, rien au monde ne lui était plus cher que le bonheur de cette enfant adorée. Aussi lui laissait-il en tout et toujours faire sa volonté. Et lorsque, traitant son extrême complaisance de faiblesse dangereuse, on lui reprochait de gâter sa nièce, il répondait qu’il avait été mis sur la terre pour batailler contre les Turcs, et non contre sa bien-aimée Giovanna ; que les vieillards avaient bien assez de leur âge à se faire pardonner, sans y ajouter l’ennui des longs sermons et des tristes remontrances ; que d’ailleurs les diamants ne se gâtaient jamais, quoi qu’on fît, et que Giovanna était le plus précieux diamant de toute la terre. Il laissa donc à la jeune fille, dans le choix d’un mari comme dans toutes les autres choses, la plus complète liberté, ses grandes richesses lui permettant de ne pas regarder à la fortune de l’homme qu’elle voudrait épouser.

Parmi les nombreux prétendants qui s’étaient présentés, Giovanna avait distingué le jeune comte Ezzelino, de la famille des princes de Padoue, dont le noble caractère et la bonne renommée soutenaient dignement l’illustre nom. Toute jeune et tout inexpérimentée qu’elle fût, elle avait bien vite reconnu qu’il n’était pas poussé vers elle, comme tous les autres, par des raisons d’orgueil ou d’intérêt, mais bien par une tendre sympathie et un amour sincère. Aussi l’en avait-elle déjà récompensé par le don de son estime et de son amitié. Elle donnait même déjà le nom d’amour à ce qu’elle éprouvait pour lui, et le comte Ezzelino se flattait d’avoir allumé une passion semblable à celle qu’il nourrissait. Déjà Morosini avait donné son consentement à ce noble hyménée ; déjà les joailliers et les fabricants d’étoffes préparaient leurs plus précieuses et leurs plus rares marchandises pour la toilette de la mariée ; déjà tout le quartier aristocratique del Castello s’apprêtait à passer plusieurs semaines dans les fêtes. De toutes parts on ornait les gondoles, on renouvelait les toilettes, et c’était à qui se chercherait un degré de parenté avec l’heureux fiancé qui allait posséder la plus belle femme et ouvrir la maison la plus brillante de Venise. Le jour était fixé, les invitations étaient faites ; il n’était bruit que de l’illustre mariage. Tout d’un coup une nouvelle étrange circula. Le comte Ezzelin avait suspendu tous les préparatifs ; il avait quitté Venise. Les uns le disaient assassiné ; d’autres prétendaient que, sur un ordre du conseil des Dix, il venait d’être envoyé en exil. Pourquoi donnait-on à son absence des motifs sinistres ? Le bruit et l’agitation régnaient toujours au palais Morosini ; on continuait les apprêts de la noce, et aucune invitation n’était retirée. La belle Giovanna était partie pour la campagne avec son oncle ; mais au jour fixé pour la célébration de son mariage, elle devait revenir. Le général écrivait ainsi à ses amis, et les engageait à se réjouir du bonheur de sa famille.

D’un autre côté, des gens dignes de foi avaient récemment rencontré le comte Ezzelin aux environs de Padoue, se livrant au plaisir de la chasse avec une ardeur singulière, et ne paraissant nullement pressé de retourner à Venise. Une dernière version donnait à croire qu’il s’était retiré dans sa villa, et qu’enfermé seul et désolé il passait les nuits dans les larmes.

Que se passait-il donc ? Le peuple vénitien est le plus curieux qui soit au monde. Il y avait là un beau thème pour les ingénieux commentaires des dames et les railleuses observations des jeunes gens. Il paraissait certain que Morosini mariait toujours sa nièce ; mais ce dont on ne pouvait plus douter, c’est qu’il ne la mariait point avec Ezzelin. Pour quelle cause mystérieuse cet hymen était-il rompu à la veille d’être contracté ? Et quel autre fiancé s’était donc trouvé là, comme par enchantement, pour remplacer tout à coup le seul parti qui eût semblé jusque-là convenable ? On se perdait en conjectures.

Un beau soir, on vit une gondole fort simple glisser sur le canal de Fusine ; mais, à la rapidité de sa marche et au bon air des gondoliers, on eut bientôt reconnu que ce devait être quelque personnage de haut rang revenant incognito de la campagne. Quelques désœuvrés qui se promenaient sur une barque dans les mêmes eaux suivirent cette gondole de près et virent le noble Morosini assis à côté de sa nièce. Orio Soranzo était à demi couché aux pieds de Giovanna, et dans la douce préoccupation avec laquelle Giovanna caressait le beau lévrier blanc d’Orio, il y avait tout un monde de délices, d’espérance et d’amour.

« En vérité ! s’écrièrent toutes les dames qui prenaient le frais sur la terrasse du palais Mocenigo, lorsque la nouvelle arriva au bout d’une heure dans le beau monde : Orio Soranzo ! ce mauvais sujet ! » Puis il se fit un grand silence, et personne ne se demanda comment la chose avait pu arriver. Celles qui affectaient le plus de mépriser Orio Soranzo et de plaindre Giovanna Morosini, savaient trop bien qu’Orio était un homme irrésistible.

Un soir, Ezzelin, après avoir passé le jour à poursuivre le sanglier au fond des bois, rentrait triste et fatigué. La chasse avait été magnifique, et les piqueurs du comte s’étonnaient qu’une si belle partie n’eût pas éclairci le front de leur maître. Son air morne et son regard sombre contrastaient avec les fanfares et les aboiements des chiens, auxquels l’écho répondait joyeusement du haut des tourelles du vieux manoir. Au moment où le comte franchissait le pont-levis, un courrier, qui venait d’arriver quelques minutes avant lui, vint à sa rencontre, et, tenant d’une main la bride de son cheval poudreux et haletant, lui présenta de l’autre, en s’inclinant presque à terre, une lettre dont il était porteur. Le comte, qui d’abord avait jeté sur lui un regard distrait et froid, tressaillit au nom que prononçait l’envoyé. Il saisit la lettre d’une main convulsive, et, arrêtant son ardent coursier avec une impatience qui le fit cabrer, il resta un instant incertain et farouche, comme s’il eût voulu répondre à ce message par l’insulte et le mépris ; mais, se calmant presque aussitôt, il donna un sequin d’or à l’envoyé et descendit de cheval sur le pont même, se croyant à la porte de ses appartements, et laissant traîner dans la poussière les rênes de sa noble monture.

Il était enfermé depuis une heure environ dans un cabinet, lorsque son écuyer vint lui dire que le courrier, conformément aux ordres de ses maîtres, allait repartir pour Venise, et qu’auparavant il désirait prendre les ordres du noble comte. Celui-ci parut s’éveiller comme d’un rêve. À un signe qu’il fit, l’écuyer lui apporta de quoi écrire, et le lendemain matin Giovanna Morosini reçut des mains du courrier la réponse suivante :

« Vous me dites, madame, que des bruits de diverses natures circulent dans le public à propos de votre mariage et de mon départ. Selon les uns, j’aurais encouru la disgrâce de votre famille par quelque action basse ou quelque liaison honteuse ; selon les autres, j’aurais eu d’assez graves sujets de plainte contre vous pour vous faire l’affront de me retirer à la veille de l’hyménée. Quant au premier de ces bruits, vous avez trop de bonté, et vous prenez trop de soin, Madame. Je suis fort peu sensible, à l’heure qu’il est, à l’effet que peut produire mon malheur dans l’opinion publique ; il est assez grand par lui-même pour que je ne l’aggrave pas par des préoccupations d’un ordre inférieur. Quant à la seconde supposition dont vous me parlez, je conçois combien votre orgueil en doit souffrir ; et votre orgueil est fondé, Madame, sur de trop légitimes prétentions pour que j’entre en révolte contre ce qu’il peut vous dicter en cet instant. L’arrêt est cruel ; cependant je bornerai toute ma plainte à vous le dire aujourd’hui, et demain j’obéirai. Oui, je reparaîtrai à Venise, et, prenant votre invitation pour un ordre, j’assisterai à votre mariage. Vous voulez que j’étale en public le spectacle de ma douleur, vous voulez que tout Venise lise sur mon front l’arrêt de votre dédain. Je le conçois, il faut que l’opinion immole un de nous à la gloire de l’autre. Pour que Votre Seigneurie ne soit point accusée de trahison ou de déloyauté, il faut que je sois raillé et montré au doigt comme un sot qui s’est laissé supplanter du jour au lendemain ; j’y consens de grand cœur. Le soin de votre honneur m’est plus cher que celui de ma propre dignité. Que ceux qui me trouveront trop complaisant s’apprêtent nonobstant à le payer cher ! Rien ne manquera au triomphe d’Orio Soranzo ! pas même le vaincu marchant derrière son char, les mains liées et le front chargé de honte ! Mais qu’Orio Soranzo ne cesse jamais de vous sembler digne de tant de gloire ! car ce jour-là le vaincu pourrait bien se sentir les mains libres, et lui prouver que le soin de votre honneur, Madame, est le premier et l’unique de votre esclave fidèle, » etc.

Tel était l’esprit de cette lettre dictée par un sentiment sublime, mais écrite en beaucoup d’endroits dans un style à la mode du temps, si emphatique, et chargé de tant d’antithèses et de concetti, que j’ai été forcé de vous la traduire en langue moderne pour la rendre intelligible.

Le lendemain, le comte Ezzelin quitta son manoir au coucher du soleil, et descendit la Brenta sur sa gondole. Tout le monde dormait encore au palais Memmo lorsqu’il y arriva. La noble dame Antonia Memmo était veuve de Lotario Ezzelino, oncle du jeune comte ; c’était chez elle qu’il résidait à Venise, lui ayant confié l’éducation de sa sœur Argiria, enfant de quinze ans, d’une beauté merveilleuse et d’un aussi noble cœur que lui-même. Ezzelin aimait sa sœur comme Morosini aimait sa nièce ; c’était la seule proche parente qui lui restât, et c’était aussi l’unique objet de ses affections avant qu’il eût connu Giovanna Morosini. Abandonné par celle-ci, il revenait vers sa jeune sœur avec plus de tendresse. Seule dans tout ce palais, elle était déjà levée lorsqu’il arriva ; elle courut à sa rencontre, et lui fit le plus affectueux accueil ; mais Ezzelin crut voir un peu de trouble et une sorte de crainte dans la sympathie qu’elle lui témoignait. Il la questionna sans pouvoir lui arracher son innocent secret ; mais il comprit sa sollicitude, lorsqu’elle le supplia de prendre du sommeil, au lieu de sortir comme il en témoignait l’intention. Elle semblait vouloir lui cacher un malheur imminent, et, lorsqu’elle tressaillit en entendant la grosse cloche de la tour Saint-Marc sonner le premier coup de la messe, Ezzelin fut certain de ce qu’il avait pressenti. « Ma douce Argiria, lui dit-il, tu crois que j’ignore ce qui se passe ; tu t’effrayes de ma présence à Venise le jour du mariage de Giovanna Morosini. Sois sans crainte ; je suis calme, tu le vois, et je viens exprès pour assister à ce mariage, selon l’invitation que j’en ai reçue. — A-t-on bien osé vous inviter ? s’écria la jeune fille en joignant les mains. A-t-on bien poussé l’insulte et l’impudeur jusqu’à vous faire part de ce mariage ? Oh ! j’étais l’amie de Giovanna ! Dieu m’est témoin que tant qu’elle vous a aimé je l’ai aimée comme ma sœur ; mais aujourd’hui je la méprise et la déteste. Moi aussi, je suis invitée à son mariage, mais je n’irai point. Je lui arracherais son bouquet de la tête et je lui déchirerais son voile si je la voyais revêtue de ces ornements pour donner la main à votre rival. Oh ! Dieu ! préférer à mon frère un Orio Soranzo, un débauché, un joueur, un homme qui méprise toutes les femmes et qui a fait mourir sa mère de chagrin ! Eh quoi ! mon frère, vous le regarderez en face ? Oh ! n’allez pas là ! Vous ne pouvez y aller sans avoir quelques desseins terribles. N’y allez pas ! méprisez ce couple indigne de votre colère. Abandonnez Giovanna à son triste bonheur. C’est là qu’elle trouvera son châtiment. — Mon enfant, répondit Ezzelin, je suis profondément ému de votre sollicitude, et je suis heureux, puisque votre amitié pour moi est si vive. Mais ne craignez rien de ma colère ni de ma douleur, et sachez que vous ne comprenez rien à ce qui m’arrive. Sachez, mon enfant chérie, que Giovanna Morosini n’a eu aucun tort envers moi. Elle m’a aimé, elle me l’a avoué naïvement ; elle m’a accordé sa main. Puis un autre est venu ; un homme plus habile, plus audacieux, plus entreprenant, un homme qui avait besoin de sa fortune, et qui, pour la fasciner, a été grand orateur et grand comédien. Il l’a emporté ; elle l’a préféré ; elle me l’a dit, et je me suis retiré ; mais elle me l’a dit avec franchise, avec douceur, avec bonté même. Ne haïssez donc point Giovanna, et restez son amie comme je reste son serviteur. Allez éveiller votre tante ; priez-la de vous mettre vos plus beaux habits, et de venir avec vous et avec moi à la noce de Giovanna Morosini. »

Grande fut la surprise de la tante lorsque la jeune fille consternée vint lui déclarer les intentions du comte. Mais elle l’aimait tendrement ; elle croyait en lui et vainquit sa répugnance. Ces deux femmes, richement parées, la vieille avec tout le luxe majestueux et lourd de l’antique noblesse, la jeune avec tout le goût et toute la grâce de son âge, accompagnèrent Ezzelin à l’église Saint-Marc.

Leurs préparatifs avaient duré assez longtemps pour que la messe et la cérémonie du mariage fussent déjà terminées lorsque Ezzelin parut avec elles sur le seuil de la basilique. Il se trouva donc face à face en entrant avec Giovanna Morosini et Orio Soranzo, qui sortaient en grande pompe, se tenant par la main. Giovanna était véritablement une perle de beauté, une perle d’Orient, comme on disait en ce temps-là, et les roses blanches de sa couronne étaient moins pures et moins fraîches que le front qu’elles ceignaient de leur diadème virginal. Le plus beau de tous les pages portait les longs plis de sa robe de drap d’argent, et son corsage était serré dans un réseau de diamants. Mais ni sa beauté ni sa parure n’éblouirent la jeune Argiria. Non moins belle et non moins parée, elle serra fortement le bras de son frère et marcha d’un pas assuré à la rencontre de Giovanna. Son attitude fière, son regard plein de reproche et son sourire un peu amer troublèrent Giovanna Soranzo. Elle devint pâle comme la mort en voyant le frère et la sœur, l’un muet et calme comme un désespoir sans ressource, l’autre qui semblait être l’expression vivante de l’indignation concentrée d’Ezzelin. Orio sentit défaillir sa jeune épouse, et ne sembla pas voir Ezzelin ; mais son attention se porta tout entière sur la jeune Argiria, et il fixa sur elle un regard étrange, mêlé d’ardeur, d’admiration et d’insolence. Argiria fut aussi troublée de ce regard que Giovanna l’avait été du sien. Elle s’appuya tremblante sur le bras d’Ezzelin, et prit ce qu’elle éprouvait pour de la haine et de la colère.

Morosini, s’avançant alors à la rencontre d’Ezzelin, le serra dans ses bras, et les témoignages d’affection qu’il lui donna semblèrent une protestation contre la préférence que Giovanna avait donnée à Soranzo. Le cortége s’arrêta, et les curieux se pressèrent pour voir cette scène dans laquelle ils espéraient trouver l’explication du dénoûment inattendu des amours d’Ezzelin et de Giovanna. Mais les amateurs de scandale se retirèrent mal contents. Où l’on s’attendait à un échange de provocations et à des dagues hors du fourreau, on ne vit qu’embrassades et protestations. Morosini baisa la main de la signora Memmo et le front d’Argiria, qu’il avait coutume de traiter comme sa fille ; puis il l’attira doucement, et cette aimable fille, ne pouvant résister à la prière tacite du vénérable général, s’approcha tout à fait de Giovanna. Celle-ci s’élança vers son ancienne amie et l’embrassa avec une irrésistible effusion. En même temps elle tendit la main à Ezzelin, qui la baisa d’un air respectueux et calme en lui disant tout bas : « Madame, êtes-vous contente de moi ? — Vous êtes à jamais mon ami et mon frère, » lui dit Giovanna. Elle entraîna Argiria avec elle, et Morosini, offrant sa main à la signora Memmo, entraîna aussi Ezzelin en s’appuyant sur son bras. C’est ainsi que le cortége se remit en marche, et gagna les gondoles au son des fanfares et aux acclamations du peuple qui jetait des fleurs sur le passage de la mariée en échange des grandes largesses distribuées par elle à la porte de la basilique. Il n’y eut donc pas lieu cette fois à gloser sur les infortunes d’un amant rebuté, non plus que sur le triomphe d’un amant préféré. On remarqua seulement que les deux rivaux étaient fort pâles, et que, placés à deux pas l’un de l’autre, s’effleurant à chaque instant et entre-croisant leurs paroles avec les mêmes interlocuteurs, ils mettaient une admirable persévérance à ne pas voir le visage et à ne pas entendre la voix l’un de l’autre.

Lorsqu’on fut rendu au palais Morosini, le premier soin du général fut d’emmener à part le comte et sa famille, et de leur exprimer chaleureusement sa reconnaissance pour leur magnanime témoignage de réconciliation. « Nous avons dû agir ainsi, répondit Ezzelin avec une dignité respectueuse, et il n’a pas tenu à moi que, dès les premiers jours de notre rupture, ma noble tante ne fît les premiers pas vers la signora Giovanna. Au reste, j’ai été lâche peut-être en me retirant à la campagne comme je l’ai fait. Ma douleur me faisait un besoin impérieux de la solitude. Voilà mon excuse. Aujourd’hui je suis soumis à l’arrêt du destin, et je ne pense pas que, si mon visage trahit quelque regret mal étouffé, personne ici ait l’audace d’en triompher trop ouvertement.

— Si mon neveu avait ce malheur, répondit Morosini, il se rendrait à jamais indigne de mon estime. Mais il n’en sera pas ainsi. Orio Soranzo n’est pas, il est vrai, l’époux que j’aurais choisi pour ma Giovanna. Les prodigalités et les désordres de sa première jeunesse m’ont fait hésiter à donner un consentement que ma nièce a su enfin m’arracher. Mais je dois rendre à la vérité cet hommage, qu’en tout ce qui touche à l’honneur, à l’exquise loyauté, je n’ai rien vu en lui qui ne justifie la haute opinion qu’il a su donner de son caractère à Giovanna.

— Je le crois, mon général, répondit Ezzelin. Malgré le blâme que tout Venise déverse sur la folle conduite de messer Orio Soranzo, malgré l’espèce d’aversion qu’il inspire généralement, comme je ne sache pas que jamais aucune action basse ou méchante ait mérité cette antipathie, j’ai dû me taire lorsque j’ai vu qu’il l’emportait sur moi dans le cœur de votre nièce. Chercher à me réhabiliter dans l’esprit de Giovanna aux dépens d’un autre, ne convenait point à ma manière de sentir. Quoi qu’il m’en eût coûté cependant, je l’eusse fait, si j’eusse cru messer Soranzo tout à fait indigne de votre alliance ; j’eusse dû cet acte de franchise à l’amitié et au respect que je vous porte ; mais les beaux faits d’armes de messer Orio, à la dernière campagne, prouvent que, s’il a été capable de ruiner sa fortune, il est capable aussi de la relever glorieusement. Ne me demandez pas pour lui ma sympathie, et ne me commandez pas de lui tendre la main ; je serais forcé de vous désobéir. Mais ne craignez pas que je le décrie ni que je le provoque ; j’estime sa vaillance, et il est votre neveu.

— Il suffit, dit le général en embrassant de nouveau le noble Ezzelin ; vous êtes le plus digne gentilhomme de l’Italie, et mon cœur saignera éternellement de ne pouvoir vous appeler mon fils. Que n’en ai-je un ! et qu’il fût doué de vos grandes qualités ! je vous demanderais pour lui la main de cette belle et noble enfant, que j’aime presque autant que ma Giovanna. » En parlant ainsi, Francesco Morosini prit le bras d’Argiria, et la ramena dans la grande salle, où l’illustre et nombreuse compagnie commençait les jeux et les divertissements d’usage.

Ezzelin y resta quelques instants ; mais, malgré tout l’effort de sa vertu, il était dévoré de douleur et de jalousie ; ses lèvres serrées, son regard fixe et terne, la roideur convulsive de sa démarche, sa gaieté forcée, tout en lui trahissait la souffrance profonde dont il était rongé. N’y pouvant plus tenir, et voyant sa sœur oublier ses ressentiments et cesser de le suivre d’un œil inquiet pour s’abandonner aux affectueuses prévenances de Giovanna, il sortit par la première porte qui se trouva devant lui, et descendit un escalier tournant assez étroit, qui conduisait à une galerie inférieure. Il allait sans but, ne sentant qu’un besoin instinctif de fuir le bruit et d’être seul. Tout à coup il vit venir à lui un cavalier qui montait légèrement l’escalier et qui ne le voyait pas encore. Au moment où ce cavalier releva la tête, Ezzelin reconnut Orio, et toute sa haine se réveilla comme par une explosion électrique ; la couleur revint à ses joues flétries, ses lèvres frémirent, ses yeux lancèrent des flammes ; sa main, obéissant à un mouvement involontaire, tira sa dague hors du fourreau.

Orio était brave, brave jusqu’à la témérité ; il l’avait prouvé en mainte occasion : il prouva par la suite qu’il l’était jusqu’à la folie. Cependant en cet instant il eut peur ; il n’est de véritable et d’infaillible bravoure que celle des cœurs véritablement grands et infailliblement généreux. Tant qu’un homme aime la vie avec l’âpreté du matérialisme, tant qu’il est attaché aux faux biens, il pourra s’exposer à la mort pour augmenter ses jouissances ou pour acquérir du renom ; car les satisfactions de la vanité sont au premier rang dans le bonheur des égoïstes : mais qu’on vienne surprendre un tel homme au faîte de sa félicité, et que, sans lui offrir un appât de richesse ou de gloire, on l’appelle à la réparation d’un tort, on pourra bien le trouver lâche, et tout son respect humain ne le cachera pas assez pour qu’on ne s’en aperçoive.

Orio était sans armes, et son adversaire avait sur lui l’avantage de la position ; il pensa d’ailleurs qu’Ezzelin était là de dessein prémédité, que peut-être, derrière lui, dans quelque embrasure, il avait des complices. Il hésita un instant, et tout à coup, vaincu par l’horreur de la mort, il tourna rapidement sur lui-même, et redescendit l’escalier avec l’agilité d’un daim. Ezzelin stupéfait s’arrêta un instant. « Orio lâche ! s’écriait-il en lui-même ; Orio le duelliste, l’arrogant, le batailleur ! Orio, le héros de la dernière guerre ! Orio fuyant ma rencontre ! »

Il descendit lentement l’escalier jusqu’à la dernière marche, curieux de voir si Orio allait revenir à lui muni de sa dague, et désirant au fond qu’il ne le fît pas ; car, la raison ayant repris le dessus, il sentait la folie et la déloyauté de son premier mouvement. Il se trouva dans la galerie inférieure ; il y vit Orio au milieu de plusieurs valets, affectant de leur donner des ordres, comme s’il eût été averti, par un souvenir subit, de quelque oubli, et comme s’il fût revenu sur ses pas pour le réparer. Il avait repris si vite tout son empire sur lui-même, il paraissait si calme, si dégagé, qu’Ezzelin douta un instant si sa préoccupation ne l’avait pas empêché de le voir dans l’escalier : mais cela était fort peu probable. Néanmoins il se promena quelques instants au bout de la galerie, ayant toujours l’œil sur lui, et il le vit sortir avec ses valets par une issue opposée.

Ne songeant plus à sa vengeance et se reprochant même d’en avoir eu la pensée, mais voulant à toute force éclaircir ses soupçons, Ezzelin retourna à la fête, et bientôt il vit son rival rentrer avec un groupe de conviés. Il avait sa dague à la ceinture, et cette circonstance révéla à Ezzelin l’attention qu’Orio avait faite à son geste dans l’escalier. « Eh quoi ! pensa-t-il, il a cru que j’avais le dessein de l’assassiner ? Il n’a eu ni assez d’estime pour moi ni assez de calme et de présence d’esprit pour me montrer que la partie n’était pas égale ; et sa frayeur a été si subite, si aveugle, qu’il n’a pas pris le temps d’apercevoir le mouvement que j’ai fait pour rentrer ma dague dans le fourreau en voyant qu’il n’avait pas la sienne ! Cet homme n’a pas le cœur d’un noble, et je serais bien étonné si quelque lâcheté secrète ou quelque crime inconnu n’avait pas déjà flétri en lui le principe de l’honneur et le sentiment du courage. »

Dès ce moment la fête devint encore plus insupportable à Ezzelin. Il remarqua d’ailleurs que, tout en causant avec Giovanna, sa sœur avait laissé Orio s’approcher d’elle, et qu’elle répondait à ses questions oiseuses et frivoles avec une timidité de moins en moins hautaine. Orio pensait réellement que son rival avait des projets de vengeance ; il voulait voir si Argiria était dans la confidence, et, comptant surprendre ce secret dans le maintien candide de la jeune fille, il la surveillait de près et l’obsédait de ses impertinentes cajoleries, fixant sur elle ce regard de faucon qui, disait-on, avait sur toutes les femmes un pouvoir magique. Argiria, élevée dans la retraite, enfant plein de noblesse et de pureté, ne comprenait rien à l’émotion inconnue que ce regard lui causait. Elle se sentait prise d’une sorte de vertige, et lorsque Soranzo reportait ensuite ses yeux enflammés d’amour sur Giovanna et lui adressait des épithètes passionnées, elle sentait son cœur battre et ses joues brûler, comme si ces regards et ces paroles eussent été adressés à elle-même. Ezzelin n’aperçut pas son trouble intérieur ; mais le bal allait commencer, il craignit qu’Orio n’invitât sa sœur à danser, et il ne pouvait souffrir qu’elle se familiarisât avec la conversation et les manières d’un homme pour qui sa haine se changeait en mépris. Il alla prendre Argiria par la main, et, la reconduisant auprès de sa tante, il les supplia l’une et l’autre de se retirer. Argiria était venue à regret à la fête ; et quand son frère l’en arracha, elle sentit quelque chose se briser en elle, comme si un vif regret l’eût atteinte au fond de l’âme. Elle se laissa emmener sans pouvoir dire un mot, et la bonne tante, qui avait une confiance sans bornes dans la sagesse et la dignité d’Ezzelin, le suivit sans lui faire une seule question.

La fête des noces fut magnifique, et dura plusieurs jours ; mais le comte Ezzelin n’y reparut pas : il était reparti le soir même pour Padoue, emmenant sa tante et sa sœur avec lui.

C’était certainement beaucoup pour un homme presque ruiné la veille d’être devenu l’époux d’une des plus riches héritières de la république et le neveu du généralissime ; c’était de quoi satisfaire une ambition ordinaire. Mais rien ne suffisait à Orio, parce qu’il abusait de tout. Il ne lui aurait rien fallu de moins qu’une fortune de roi pour subvenir à ses dépenses de fou. C’était un homme à la fois insatiable et cupide, à qui tous les moyens étaient bons pour acquérir de l’argent, et tous les plaisirs bons pour le dépenser. Il avait surtout la passion du jeu. Accoutumé qu’il était à tous les dangers et à toutes les voluptés, ce n’était plus que dans le jeu qu’il trouvait des émotions. Il jouait donc d’une manière qui, même dans ce pays et ce siècle de joueurs, semblait effrayante, exposant souvent, sur un coup de dés, sa fortune tout entière, gagnant et perdant vingt fois par nuit le revenu de cinquante familles. Il ne tarda pas à faire de larges trouées dans la dot de sa femme, et sentit bientôt qu’il fallait ou changer de vie ou réparer ses pertes, s’il ne voulait se trouver dans la même position qu’avant son mariage. Le printemps était revenu, et l’on s’apprêtait à reprendre les hostilités. Il déclara à Morosini qu’il désirait garder l’emploi que la république lui avait confié sous ses ordres, et regagna ainsi, par son ardeur militaire, les bonnes grâces de l’amiral, qu’il avait commencé à perdre par sa mauvaise conduite. Quand le moment fut venu de mettre à la voile, il se rendit à son poste avec sa galère, et appareilla avec le reste de la flotte au commencement de 1686.

Il prit une part brillante à tous les principaux combats qui signalèrent cette mémorable campagne, et se distingua particulièrement au siège de Coron et à la bataille que gagnèrent les Vénitiens sur le capitan-pacha Mustapha dans les plaines de la Laconie. Quand l’hiver arriva, Morosini, après avoir mis en état de défense ses nombreuses conquêtes, mena la flotte hiverner à Corfou, où elle était à même de surveiller à la fois l’Adriatique et la mer Ionienne. En effet, les Turcs ne firent pendant toute la mauvaise saison aucune tentative sérieuse ; mais les habitants des écueils du golfe de Lépante, soumis l’année précédente par le général Strasold, profitant du moment où la violence des vents et la perpétuelle agitation de la mer empêchaient les gros navires de guerre vénitiens de sortir, protégés d’ailleurs contre ceux qu’ils pouvaient rencontrer par la petitesse et la légèreté de leurs barques qui allaient se cacher, comme des oiseaux de mer, derrière le moindre rocher, se livraient presque ouvertement à la piraterie. Ils attaquaient tous les bâtiments de commerce que les affaires forçaient à tenter ce passage difficile, souvent même des galères armées, s’en emparaient la plupart du temps, pillaient les chargements et massacraient les équipages. Les Missolonghis surtout s’étaient réfugiés dans les îles Curzolari, situées entre la Morée, l’Étolie et Céphalonie, et causaient d’horribles ravages. Le généralissime, pour y mettre un terme, envoya, dans les îles les plus infestées, des garnisons de marins choisis avec de fortes galères, et en confia le commandement aux officiers les plus habiles et les plus résolus de l’armée. Il n’oublia pas Soranzo, qui, ennuyé de l’inaction où se tenait l’armée, avait l’un des premiers demandé du service contre les pirates, et il lui confia un poste digne de ses talents et de son courage. Il fut envoyé avec trois cents hommes à la plus grande des îles Curzolari, et chargé de surveiller l’important passage qu’elles commandent. Son arrivée jeta la terreur parmi les Missolonghis, qui connaissaient sa bravoure indomptable et son impitoyable sévérité ; et dans les premiers temps, il ne se commit pas un seul acte de piraterie vers les parages qu’il commandait, tandis que les autres gouvernements, malgré l’activité des garnisons, continuaient à être le théâtre de fréquents et terribles brigandages. Son oncle, enchanté de sa réussite complète, lui fit envoyer par la république des lettres de félicitation.

Cependant Orio, trompé dans l’espoir qu’il avait formé de trouver des ennemis à combattre et à dépouiller, voulut tenter un grand coup qui réparât à son égard ce qu’il appelait l’injustice du sort. Il avait appris que le pacha de Patras gardait dans son palais des trésors immenses, et que, se fiant sur la force de la ville et sur le nombre des habitants, il laissait faire à ses soldats une assez mauvaise garde. Prenant là-dessus ses dispositions, il choisit les cent plus braves soldats de sa troupe, les fit monter sur une galère, gouverna sur Patras de manière à n’y arriver que de nuit, cacha son navire et ses gens dans une anse abritée, descendit le premier à terre, et se dirigea seul et déguisé vers la ville. Vous connaissez le reste de cette aventure, qui a été si poétiquement racontée par Byron. À minuit, Orio donna le signal convenu à sa troupe, qui se mit en marche pour venir le joindre à la porte de la ville. Alors il égorgea les sentinelles, traversa silencieusement la ville, surprit le palais, et commença à le piller. Mais, attaqué par une troupe vingt fois plus nombreuse que la sienne, il fut refoulé dans une cour et cerné de toutes parts. Il se défendit comme un lion, et ne rendit son épée que longtemps après avoir vu tomber le dernier de ses compagnons. Le pacha, épouvanté, malgré sa victoire, de l’audace de son ennemi, le fit enfermer et enchaîner dans le plus profond cachot de son palais, pour avoir le plaisir de voir souffrir et trembler peut-être celui qui l’avait fait trembler. Mais l’esclave favorite du pacha, nommée Naam, qui avait vu de ses fenêtres le combat de la nuit, séduite par la beauté et le courage du prisonnier, vint le trouver en secret et lui offrit la liberté, s’il consentait à partager l’amour qu’elle ressentait pour lui. L’esclave était belle, Orio facile en amour et très-désireux en outre de la vie et de la liberté. Le marché fut conclu, bientôt aussi exécuté. La troisième nuit, Naam assassina son maître, et, à la faveur du désordre qui suivit ce meurtre, s’enfuit avec son amant. Tous deux montèrent dans une barque que l’esclave avait fait préparer, et se rendirent aux îles Curzolari.

Pendant deux jours, le comte resta plongé dans une tristesse profonde. La perte de sa galère était un notable échec à sa fortune particulière, et le sacrifice inutile qu’il avait fait de cent bons soldats pouvait porter une rude atteinte à sa réputation militaire, et par conséquent nuire à l’avancement qu’il espérait obtenir de la république ; car pour lui toutes choses se réalisaient en intérêts positifs, et il n’aspirait aux grands emplois qu’à cause de la facilité qu’on a de s’y enrichir. Il ne pensa bientôt plus qu’aux mauvais résultats de sa folle expédition et aux moyens d’y remédier.

Alors on le vit changer complètement son genre de vie, et son caractère sembla être aussi changé que sa conduite. D’aventureux et de téméraire, il devint circonspect et méfiant ; la perte de sa principale galère lui en faisait, disait-il, un devoir. Celle qui lui restait ne pouvait plus se risquer dans des parages éloignés. Elle demeura donc en observation non loin de la crique de rochers qui lui servait de port, et se borna à courir des bordées autour de l’île, sans la perdre de vue. Encore n’était-ce plus Orio qui la commandait. Il avait confié ce soin à son lieutenant, et n’y mettait plus le pied que de loin en loin pour y passer des revues. Toujours enfermé dans l’intérieur du château, il semblait plongé dans le désespoir. Les soldats murmuraient hautement contre lui sans qu’il parût s’en soucier ; mais tout d’un coup il sortait de son apathie pour infliger les châtiments les plus sévères, et ses retours à l’autorité de la discipline étaient marqués par des cruautés qui rétablissaient la soumission et faisaient régner la crainte pendant plusieurs jours.

Cette manière d’agir porta ses fruits. Les pirates, encouragés d’une part par le désastre de Soranzo à Patras, de l’autre par la timidité de ses mouvements autour des îles Curzolari, reparurent dans le golfe de Lépante et s’avancèrent jusque dans le détroit ; et bientôt ces parages devinrent plus périlleux qu’ils ne l’avaient jamais été. Presque tous les navires marchands qui s’y engageaient disparaissaient aussitôt, sans qu’on en reçût jamais aucune nouvelle, et ceux qui arrivaient à leur destination disaient n’avoir dû leur salut qu’à la rapidité de leur marche et à l’opportunité du vent.

Cependant le comte Ezzelino avait quitté l’Italie de son côté, sans revoir ni Giovanna ni le palais Morosini. Peu de jours après le mariage de Soranzo, il avait fait ses adieux à sa famille, et avait obtenu de la république un ordre de départ. Il s’était embarqué pour la Morée, où il espérait oublier, dans les agitations de la guerre et les fumées de la gloire, les douleurs de l’amour et les blessures faites à son orgueil. Il s’était distingué non moins que Soranzo dans cette campagne, mais sans y trouver la distraction et l’enivrement qu’il y cherchait. Toujours triste et fuyant la société des gens plus heureux que lui, se sentant mal à l’aise d’ailleurs auprès de Morosini, il avait obtenu de celui-ci le commandement de Coron durant l’hiver. Cependant il arriva que Morosini, apprenant les nouveaux ravages de la piraterie, résolut de donner à Ezzelino un commandement plus rapproché du théâtre de ces brigandages, et le rappela auprès de lui vers la fin de février. Ezzelino quitta donc la Messénie et se dirigea vers Corfou avec un équipage plus vaillant que nombreux. Sa traversée fut heureuse jusqu’à la hauteur de Zante. Mais là les vents d’ouest le forcèrent de quitter la pleine mer et de s’engager dans le détroit qui sépare Céphalonie de la pointe nord-ouest de la Morée. Il y lutta pendant toute une nuit contre la tempête, et le lendemain, quelque heures avant le coucher du soleil, il se trouva à la hauteur des îles Curzolari. Il allait doubler la dernière des trois principales, et, poussé par un vent favorable, il veillait avec quelques matelots à la manœuvre ; le reste, fatigué par la navigation de la nuit précédente, se reposait sous le pont. Tout à coup, des rochers qui forment le promontoire nord-ouest de cette île, s’élança à sa rencontre une embarcation chargée d’hommes. Ezzelino vit du premier coup d’œil qu’il avait affaire à des pirates missolonghis. Il feignit pourtant de ne pas les reconnaître, ordonna tranquillement à son équipage de s’apprêter au combat, mais sans se montrer davantage, et continua sa route, comme s’il ne se fût point aperçu du danger. Cependant les pirates s’approchèrent à grand renfort de voiles et de rames, et finirent par aborder la galère. Quand Ezzelino vit les deux navires bien engagés et les Missolonghis poser leurs ponts volants pour commencer l’attaque, il donna le signal à son équipage, qui se leva tout entier comme un seul homme. À cette vue, les pirates hésitèrent ; mais un mot de leur chef ranima leur première audace, et ils se jetèrent en masse sur le pont ennemi. Le combat fut terrible et longtemps égal. Ezzelino, qui ne cessait d’encourager et de diriger ses matelots, remarqua que le chef ennemi, au contraire, nonchalamment assis à la poupe de son navire, ne prenait aucune part à l’action, et semblait considérer ce qui se passait comme un spectacle qui lui aurait été tout à fait étranger. Étonné d’une pareille tranquillité, Ezzelino se mit à regarder plus attentivement cet homme étrange. Il était vêtu comme les autres Missolonghis, et coiffé d’un large turban rouge ; une épaisse barbe noire lui cachait la moitié du visage, et ajoutait encore à l’énergie de ses traits. Ezzelino, tout en admirant sa beauté et son calme, crut se rappeler qu’il l’avait déjà rencontré quelque part, dans un combat sans doute. Mais où ? c’était ce qu’il lui était impossible de trouver. Cette idée ne fit que lui traverser la tête, et le combat s’empara de nouveau de toute son attention. La chance menaçait de lui devenir défavorable ; ses gens, après s’être très-bravement battus, commençaient à faiblir, et cédaient peu à peu le terrain à leurs opiniâtres adversaires. Ce que voyant le jeune comte, il jugea qu’il était temps de payer de sa personne, afin de ranimer par son exemple sa troupe découragée. Il redevint donc de capitaine soldat, et se précipita, le sabre au poing, dans le plus fort de la mêlée, au cri de Saint-Marc, Saint-Marc et en avant ! Il tua de sa main les plus avancés des assaillants, et, suivi de tous les siens qui revinrent à la charge avec une nouvelle ardeur, il les fit reculer à leur tour. Le chef ennemi fit alors ce qu’avait fait Ezzelino. Voyant ses pirates en retraite, il se leva brusquement de son banc, empoigna une hache d’abordage, et s’élança contre les Vénitiens en poussant un cri terrible. Ceux-ci à son aspect s’arrêtèrent incertains : Ezzelino seul osa marcher à lui. Ce fut sur un des ponts volants qui unissaient les deux navires que les deux chefs se rencontrèrent. Ezzelino allongea de toute sa force un coup d’épée au Missolonghi qui s’avançait découvert ; mais celui-ci para le coup avec le manche de sa hache, et menaçait déjà du tranchant la tête du comte, lorsque Ezzelino, qui de l’autre main tenait un pistolet, lui fracassa la main droite. Le pirate s’arrêta un instant, jeta un regard de rage sur son arme qui lui échappait, éleva en l’air sa main sanglante en signe de défi, et se retira au milieu des siens. Ceux-ci, voyant leur chef blessé et l’ennemi encore prêt à les bien recevoir, enlevèrent rapidement les ponts d’abordage, coupèrent les amarres, et s’éloignèrent presque aussi vite qu’ils étaient venus. En moins d’un quart d’heure ils eurent disparu derrière les rochers d’où ils étaient sortis.

Ezzelino, dont l’équipage avait été très-maltraité, croyant avoir satisfait à l’honneur par sa belle défense, ne jugea pas à propos de s’exposer de nuit à un nouveau combat, et alla mettre sa galère sous la protection du château situé dans la grande île. La nuit tombait quand il jeta l’ancre. Il donna ses ordres à son équipage, et, se jetant dans une barque, il s’approcha du château.

Ce château était situé au bord de la mer, sur d’énormes rochers taillés à pic, au milieu desquels les vagues allaient s’engouffrer avec fracas, et dominait à la fois toute l’île, et tout l’horizon jusqu’aux deux autres îles ; il était entouré, du côté de la terre, d’un fossé de quarante pieds, et fermé partout par une énorme muraille. Aux quatres coins, des donjons aigus se dressaient comme des flèches. Une porte de fer bouchait la seule issue apparente qu’eût le château. Tout cela était massif, noir, morne et sinistre : on eût dit de loin le nid d’un oiseau de proie gigantesque.


Il saisit la lettre… (Page 3.)

Ezzelin ignorait que Soranzo eût échappé au désastre de Patras ; il avait appris sa folle entreprise, sa défaite et la perte de sa galère. Le bruit de sa mort avait couru, puis aussi celui de son évasion ; mais on ne savait point à l’extrémité de la Morée ce qu’il y avait de faux ou de vrai dans ces récits divers. Les brigandages des pirates missolonghis donnaient beaucoup plus de probabilité à la nouvelle de la mort de Soranzo qu’à celle de son salut.

Le comte avait donc quitté Coron avec un vague sentiment de joie et d’espoir ; mais durant le voyage ses pensées avaient repris leur tristesse et leur abattement ordinaires. Il s’était dit que, dans le cas où Giovanna serait libre, l’aspect de son premier fiancé serait une insulte à ses regrets, et que peut-être elle passerait pour lui de l’estime à la haine ; et puis, en examinant son propre cœur, Ezzelin s’imagina ne plus trouver au fond de cet abîme de douleur qu’une sorte de compassion tendre pour Giovanna, soit qu’elle fût l’épouse, soit qu’elle fût la veuve d’Orio Soranzo.

Ce fut seulement en mettant le pied sur le rivage de l’île Curzolari qu’Ezzelino, reprenant sa mélancolie habituelle, dont la chaleur du combat l’avait distrait un instant, se souvint du problème qui tenait sa vie comme en suspens depuis deux mois ; et, malgré toute l’indifférence dont il se croyait armé, son cœur tressaillit d’une émotion plus vive qu’il n’avait fait à l’aspect des pirates. Un mot du premier matelot qu’il trouva sur la rive eût pu faire cesser cette angoisse ; mais, plus il la sentait augmenter, moins il avait le courage de s’informer.

Le commandant du château, ayant reconnu son pavillon et répondu au salut de sa galère par autant de coups de canon qu’elle lui en avait adressé, vint à sa rencontre, et lui annonça qu’en l’absence du gouverneur il était chargé de donner asile et protection aux navires de la république. Ezzelin essaya de lui demander si l’absence du gouverneur était momentanée, ou s’il fallait entendre par ce mot la mort d’Orio Soranzo ; mais, comme si sa propre vie eût dépendu de la réponse du commandant, il ne put se résoudre à lui adresser cette question. Le commandant, qui était plein de courtoisie, fut un peu surpris du trouble avec lequel le jeune comte accueillait ses civilités, et prit cet embarras pour de la froideur et du dédain. Il le conduisit dans une vaste salle d’architecture sarrasine, dont il lui fit les honneurs ; et peu à peu il reprit ses manières accoutumées, qui étaient les plus obséquieuses du monde. Ce commandant, nommé Léontio, était un Esclavon, officier de fortune, blanchi au service de la république. Habitué à s’ennuyer dans les emplois secondaires, il était d’un caractère inquiet, curieux et expansif. Ezzelin fut forcé d’entendre les lamentations ordinaires de tout commandant de place condamné à un hivernage triste et périlleux. Il l’écoutait à peine ; cependant un nom qu’il prononça le tira tout à coup de sa rêverie.



C’est ainsi que le cortége se remit en marche. (Page 5.)

« Soranzo ? s’écria-t-il, ne pouvant plus se maîtriser, qui donc est ce Soranzo, et où est-il maintenant ?

— Messer Orio Soranzo, le gouverneur de cette île, est celui dont j’ai l’honneur de parler à Votre Seigneurie, répondit Léontio ; il est impossible qu’elle n’ait pas entendu parler de ce vaillant capitaine. »

Ezzelin se rassit en silence ; puis, au bout d’un instant, il demanda pourquoi le gouverneur d’une place si importante n’était pas à son poste, surtout dans un temps où les pirates couvraient la mer et venaient attaquer les galères de l’État presque sous le canon de son fort. Cette fois il écouta la réponse du commandant.

« Votre Seigneurie, dit celui-ci, m’adresse une question fort naturelle, et que nous nous adressons tous ici, depuis moi, qui commande la place, jusqu’au dernier soldat de la garnison. Ah ! seigneur comte ! comme les plus braves militaires peuvent se laisser abattre par un revers ! Depuis l’affaire de Patras, le noble Orio a perdu toute sa vigueur et toute son audace. Nous nous dévorons dans l’inaction, nous dont il gourmandait naguère la paresse et la lenteur ; et Dieu sait si nous méritions de tels reproches ! Mais, quelque injustes qu’ils pussent être, nous aimions mieux le voir ainsi que dans le découragement où il est tombé. Votre Seigneurie peut m’en croire, ajouta Léontio en baissant la voix, c’est un homme qui a perdu la tête. Si les choses qui se passent maintenant sous ses yeux eussent été seulement racontées il y a deux mois, il serait parti comme un aigle de mer pour donner la chasse à ces mouettes fuyardes ; il n’eût pas eu de repos, il n’eût pu ni manger ni dormir qu’il n’eût exterminé ces pirates et tué leur chef de sa propre main. Mais, hélas ! ils viennent nous braver jusque sous nos remparts, et le turban rouge de l’Uscoque se promène insolemment à la portée de nos regards. Sans aucun doute, c’est ce pirate infâme qui a attaqué aujourd’hui Votre Excellence.

— C’est possible, répondit Ezzelin avec indifférence ; ce qu’il y a de certain, c’est que, malgré leur incroyable audace, ces pirates ne peuvent triompher d’une galère bien armée. Je n’ai que soixante hommes de guerre à mon bord, et, sans la nuit, nous serions venus à bout, je pense, de toutes les forces réunies des Missolonghis. Certainement vous avez ici plus d’hommes et de munitions qu’il ne vous en faudrait, avec la forte galère que je vois à l’ancre, pour exterminer en quelques jours cette misérable engeance. Que pensera Morosini de la conduite de son neveu lorsqu’il saura ce qui se passe ?

— Et qui osera lui en rendre compte ? dit Léontio avec un sourire mêlé de fiel et de terreur. Messer Orio est un homme implacable dans ses vengeances ; et si la moindre plainte contre lui partait de cet endroit maudit pour aller frapper l’oreille de l’amiral, il n’est pas jusqu’au dernier mousse parmi ceux qui l’habitent qui ne ressentît jusqu’à la mort les effets de la colère de Soranzo. Hélas ! la mort n’est rien, c’est une chance de la guerre ; mais vieillir sous le harnois sans gloire, sans profit, sans avancement, c’est ce qu’il y a de pis dans la vie d’un soldat ! Qui sait comment l’illustre Morosini accueillerait une plainte contre son neveu ? Ce n’est pas moi qui me mettrai dans le plateau d’une balance avec un homme comme Orio Soranzo dans l’autre !

— Et grâce à ces craintes, reprit Ezzelino avec indignation, le commerce de votre patrie est entravé, de braves négociants sont ruinés, des familles entières, jusqu’aux femmes et aux enfants, trouvent dans leur traversée une mort cruelle et impunie ; de vils forbans, rebut des nations, insultent le pavillon vénitien, et messer Orio Soranzo souffre ces choses ! Et parmi tant de braves soldats qui se rongent les poings d’impatience autour de lui, il n’en est pas un seul qui ose se dévouer pour le salut de ses concitoyens et l’honneur de sa patrie !

— Il faut tout dire, seigneur comte, » répliqua Léontio, effrayé de l’emportement d’Ezzelin. Puis il s’arrêta troublé, et promena un regard autour de lui, comme s’il eût craint que les murs n’eussent des yeux et des oreilles.

« Eh bien ! dit le comte avec chaleur, qu’avez-vous à dire pour justifier une telle timidité ? Parlez, ou je vous rends responsable de tout ceci.

— Monseigneur, répondit Léontio en continuant à regarder avec anxiété de côté et d’autre, le noble Orio Soranzo est peut-être plus infortuné que coupable. Il se passe, dit-on, des choses étranges dans le secret de ses appartements. On l’entend parler seul avec véhémence ; on l’a rencontré la nuit, pâle et défait, errant comme un possédé dans les ténèbres, affublé d’un costume bizarre. Il passe des semaines entières enfermé dans sa chambre, ne laissant parvenir jusqu’à lui qu’un esclave musulman qu’il a ramené de sa malheureuse expédition de Patras. D’autres fois, par un temps d’orage, il se hasarde, avec ce jeune homme et deux ou trois marins seulement, sur une barque fragile, et, dépliant la voile avec une intrépidité qui touche à la démence, il disparaît à l’horizon parmi les écueils qui nous avoisinent de toutes parts. Il reste absent des jours entiers, sans qu’on puisse supposer d’autre motif à ces courses inutiles et aventureuses qu’une fantaisie maladive. Ces choses ne sont pas d’un homme dépourvu d’énergie, Votre Seigneurie en conviendra.

— Alors elles sont le fait de la plus insigne folie, reprit Ezzelin. Si messer Orio a perdu l’esprit, qu’on l’enferme et qu’on le soigne ; mais que le commandement d’un poste d’où dépend la sûreté de la navigation ne soit plus confié aux mains d’un frénétique. Ceci est important, et le hasard m’impose aujourd’hui un devoir que je saurai remplir, bien que Dieu sache à quel point il me répugne… Voyons, le gouverneur est-il absent en effet, ou dans son lit, à cette heure ? Je veux l’interroger ; je veux voir, par mes propres yeux, s’il est malade, traître ou insensé.

— Seigneur comte, dit Léontio en paraissant vouloir cacher son inquiétude personnelle, je reconnais à cette résolution le noble enfant de la république ; mais il m’est impossible de vous dire si le gouverneur est enfermé dans sa chambre, ou s’il est à la promenade.

— Comment ! s’écria Ezzelin en haussant les épaules, on ne sait pas même où le prendre quand on a affaire à lui ?

— C’est la vérité, dit Léontio, et Votre Seigneurie doit comprendre qu’ici chacun désire avoir affaire au gouverneur le moins possible. Ce qui peut arriver de moins fâcheux dans la situation d’esprit où il est, c’est qu’il ne donne aucune espèce d’ordres. Lorsque son abattement cesse, c’est pour faire place à une activité désordonnée, qui pourrait nous devenir funeste si le lieutenant qui commande la galère ne savait éluder ses ordres avec autant de prudence que d’adresse. Mais toute son habileté ne peut aboutir qu’à nous préserver des folles manœuvres que, du haut de son donjon, messer Orio lui commande. Votre Seigneurie sourirait de compassion si elle voyait notre gouverneur, armé de pavillons de diverses couleurs, essayer de faire connaître à cette distance ses bizarres intentions à son navire. Heureusement, quand on feint de ne pas le comprendre, et qu’il est entré dans d’effroyables colères, il perd la mémoire de ce qui s’est passé. D’ailleurs le lieutenant Marc Mazzani est un homme de courage, qui ne craindrait pas d’affronter sa furie, plutôt que d’aventurer la galère dans les écueils vers lesquels messer Orio lui prescrit souvent de la diriger. Je suis certain qu’il brûle du désir de donner la chasse aux pirates, et que quelque jour il la leur donnera tout de bon, sans s’inquiéter de ce que messer Orio pourra penser de sa désobéissance.

Quelque jour !… pourra penser !… s’écria Ezzelin, de plus en plus outré de ce qu’il entendait. Voilà, en effet, un bien grand courage et un empressement bien utile jusqu’à présent ! Fi ! monsieur le commandant, je ne conçois pas que des hommes subissent le joug d’un aliéné, et qu’ils n’aient pas encore eu l’idée, au lieu d’éluder ses ordres imbéciles, de lui lier les pieds et les mains, de le jeter dans une barque sur un matelas, et de le conduire à Corfou, pour que l’amiral, son oncle, le fasse soigner comme il l’entendra. Allons, trêve à ces détails inutiles ; faites-moi la grâce, messer Léontio, d’aller demander pour moi une audience à Soranzo, et, s’il me la refuse, de me montrer le chemin de ses appartements ; car je ne sortirai d’ici, je vous le jure, qu’après avoir tâté le pouls à son honneur ou à son délire. »

Léontio hésitait encore.

« Allez donc, monsieur, lui dit Ezzelino avec force. Que craignez-vous ? N’ai-je pas ici une galère, si la vôtre est désemparée ? Et si vos trois cents hommes ont peur d’un seul qui est malade, n’en ai-je pas soixante qui n’ont peur de personne ? Je prends sur moi toute la responsabilité de ma détermination, et je vous promets de vous défendre, s’il le faut, contre votre chef. Je n’aurais pas cru qu’un vieux militaire comme vous eût besoin, pour faire son devoir, de la protection d’un jeune homme comme moi. »

Ezzelino, resté seul, se promena avec agitation dans la salle. Le soleil était couché et le jour baissait. Le ciel éteignait peu à peu sa pourpre brûlante dans les flots de la mer d’Ionie. Les rivages dentelés de la Carnie encadraient la scène immense qui se déployait autour de l’île. Le comte s’arrêta devant l’étroite croisée à double ogive fleurie qui dominait, à une élévation de plus de cent pieds, ce tableau splendide. Ce château, dont les murailles lisses tombaient sur un rocher à pic toujours battu des vagues, semblait prendre ses racines profondes dans l’abîme et vouloir s’élancer jusqu’aux nues. Son isolement sur cet écueil lui donnait un aspect audacieux et misérable à la fois. Ezzelino, tout en admirant cette situation pittoresque, sentit comme une sorte de vertige, et se demanda si une telle résidence n’était pas bien propre à exalter jusqu’au délire un esprit impressionnable comme devait l’être celui de Soranzo. L’inaction, la maladie et le chagrin lui parurent, dans un pareil séjour, des tortures pires que la mort, et une sorte de pitié vint adoucir l’indignation qui jusque-là avait rempli son âme.

Mais il résista à cet instinct d’une âme trop généreuse, et, comprenant l’importance du devoir qu’il s’était imposé, il s’arracha à sa contemplation, et reprit sa marche rapide le long de la grande salle.

Un affreux silence, indice de terreur et de désespoir, régnait dans cette demeure guerrière, où le bruit des armes et le cri des sentinelles eussent dû, à toute heure, se mêler à la voix des vents et des ondes. On n’y entendait que le cri des oiseaux de mer qui s’abattaient, à l’entrée de la nuit, par troupes nombreuses, sur les récifs et les flots qui se brisaient solennellement en élevant une grande plainte monotone dans l’espace.

Ce lieu avait été témoin jadis d’une grande scène de gloire et de carnage. Autour de ces écueils Curzolari (les antiques Échinades), l’héroïque bâtard de Charles-Quint, don Juan d’Autriche, avait donné le premier signal de la grande bataille de Lépante, et anéanti les forces navales de la Turquie, de l’Égypte et de l’Algérie. La construction du château remontait à cette époque ; il portait le nom de San-Silvio, peut-être parce qu’il avait été bâti ou occupé par le comte Silvio de Porcia, l’un des vainqueurs de la campagne. Sur les parois de la salle, Ezzelin vit, à la dernière lueur du jour, trembloter les grandes silhouettes des héros de Lépante, peints à fresque assez grossièrement, dans des proportions colossales, et revêtus de leurs puissantes armures de guerre. On y voyait le généralissime Veniers, qui, à l’âge de soixante-seize ans, fit des prodiges de valeur ; le provéditeur Barbarigo, le marquis de Santa Cruz, les vaillants capitaines Loredano et Malipiero, qui tous deux perdirent la vie dans cette sanglante journée ; enfin le célèbre Bragadino, qui avait été écorché vif quelques mois avant la bataille par ordre de Mustapha, et qui était représenté dans toute l’horreur de son supplice, la tête ceinte d’une auréole de martyr et le corps à demi dépouillé de sa peau. Ces fresques étaient peut-être l’œuvre de quelque soldat artiste blessé au combat de Lépante. L’air de la mer en avait fait tomber une partie ; mais ce qui en restait avait encore un aspect formidable, et ces spectres héroïques, mutilés et comme flottants dans le crépuscule, firent passer dans l’âme d’Ezzelino des émotions de terreur religieuse et d’enthousiasme patriotique.

Quelle fut sa surprise lorsqu’il fut tiré de son austère rêverie par les sons d’un luth ! Une voix de femme, suave et pleine d’harmonie, quoique un peu voilée par le chagrin ou la souffrance, vint s’y mêler, et lui fit entendre distinctement ces vers d’une romance vénitienne bien connue de lui :

Vénus est la belle déesse,
Venise est la belle cité.
Doux astre, ville enchanteresse,
Perles d’amour et de beauté,
Vous vous couchez dans l’onde amère,
Le soir, comme dans vos berceaux ;
Car vous êtes sœurs, et pour mère
Vous eûtes l’écume des flots.

Ezzelino n’eut pas un instant de doute sur cette romance et sur cette voix.

« Giovanna ! » s’écria-t-il en s’élançant à l’autre bout de la salle, et en soulevant d’une main tremblante l’épais rideau de tapisserie qui obstruait la croisée du fond.

Cette croisée donnait sur l’intérieur du château, sur une de ces parties ceintes de bâtiments que dans nos édifices français du moyen âge on appelait le préau. Ezzelino vit une petite cour dont l’aspect contrastait avec tout le reste de l’île et du château. C’était un lieu de plaisance bâti récemment à la manière orientale, et dans lequel on avait semblé vouloir chercher un refuge contre l’aspect fatigant des flots et l’âpreté des brises marines. Sur une assez large plate-forme quadrangulaire, on avait rapporté des terres végétales, et les plus belles fleurs de la Grèce y croissaient à l’abri des orages. Ce jardin artificiel était rempli d’une indicible poésie. Les plantes qu’on y avait acclimatées de force avaient une langueur et des parfums étranges, comme si elles eussent compris les voluptés et la souffrance d’une captivité volontaire. Un soin délicat et assidu semblait présider à leur entretien. Un jet d’eau de roche murmurait au milieu dans un bassin de marbre de Paros. Autour de ce parterre régnait une galerie de bois de cèdre découpée dans le goût moresque avec une légèreté et une simplicité élégantes. Cette galerie laissait entrevoir, au-dessous et au-dessus de ses arcades, les portes cintrées et les fenêtres en rosaces des appartements particuliers du gouverneur ; des portières de tapisseries d’Orient et des tendines de soie écarlate en dérobaient la vue intérieure aux regards du comte. Mais à peine eut-il, d’une voix émue et pénétrante, répété le nom de Giovanna, qu’un de ces rideaux se souleva rapidement. Une ombre blanche et délicate se dessina sur le balcon, agita son voile comme pour donner un signe de reconnaissance, et, laissant retomber le rideau, disparut au même instant. Le comte fut forcé d’abandonner la fenêtre, Léontio venait lui rendre compte de son message ; mais Ezzelino avait reconnu Giovanna, et il écoutait à peine la réponse du vieux commandant.

Léontio vint annoncer que le gouverneur était réellement en course aux environs de l’île ; mais, soit qu’il eût mis pied à terre quelque part dans les rochers de la plage de Carnie, soit qu’il se fût engagé dans les nombreux îlots qui entourent l’île principale de Curzolari, on ne découvrait nulle part son esquif à l’aide de la lunette.

« Il est fort étrange, dit Ezzelin, que dans ces courses aventureuses il ne rencontre point les pirates.

— Cela est étrange, en effet, repartit le commandant. On dit qu’il y a un Dieu pour les hommes ivres et pour les fous. Je gage que si messer Orio était dans son bon sens et connaissait le danger auquel il s’expose en allant ainsi presque seul, sur une barque, côtoyer des écueils infestés de brigands, il aurait déjà trouvé dans ces courses la mort qu’il semble chercher, et qui de son côté semble le fuir.

— Vous ne m’aviez pas dit, messer Léontio, interrompit Ezzelin qui ne l’écoutait pas, que la signora Soranzo fût ici.

— Votre Seigneurie ne me l’avait pas demandé, répondit Léontio. Elle est ici depuis deux mois environ, et je pense qu’elle y est venue sans le consentement de son époux ; car, à son retour de l’expédition de Patras, soit qu’il ne l’attendît pas, soit que, dans sa folie, il eût oublié qu’elle dût venir le rejoindre, messer Orio lui a fait un accueil très-froid. Cependant il l’a traitée avec les plus grands égards, et puisque Votre Seigneurie a jeté les yeux sur la partie du château que l’on découvre de cette fenêtre, elle a pu voir qu’on y a construit, avec une célérité presque magique, un logement de bois à la manière orientale, très-simple à la vérité, mais beaucoup plus agréable que ces grandes salles froides et sombres dans le goût de nos pères. Le jeune esclave turc que messer Soranzo a ramené de Patras a donné le plan et présidé à tous les détails de ce harem improvisé, où il n’y a qu’une sultane, il est vrai, mais plus belle à elle seule que les cinq cents femmes réunies du sultan. On a fait ici tout ce qui était possible, et même un peu plus, comme l’on dit, pour rendre supportable à la nièce de l’illustre amiral le séjour de cette lugubre demeure. »

Ezzelin laissait parler le vieux commandant sans l’interrompre. Il ne savait à quoi se résoudre. Il désirait et craignait tout à la fois de voir Giovanna. Il ne savait comment interpréter le signe qu’elle lui avait fait de sa fenêtre. Peut-être avait-elle besoin, dans sa triste situation, d’une protection respectueuse et désintéressée. Il allait se décider à lui faire demander une entrevue par Léontio, lorsqu’une femme grecque, qui était au service de Giovanna, vint de sa part le prier de se rendre auprès d’elle. Ezzelin prit avec empressement son chapeau qu’il avait jeté sur une table, et se disposait à suivre l’envoyée, lorsque Léontio, s’approchant de lui et lui parlant à voix basse, le conjura de ne point répondre à cet appel de la signora, sous peine d’attirer sur lui et sur elle-même la colère de Soranzo.

« Il a défendu sous les peines les plus sévères, ajouta Léontio, de laisser aucun Vénitien, quels que soient son rang et son âge, pénétrer dans ses appartements intérieurs ; et comme il est également défendu à la signora de franchir l’enceinte des galeries de bois, je déclare que cette entrevue peut être également funeste à Votre Seigneurie, à la signora Soranzo et à moi.

— Quant à vos craintes personnelles, répondit Ezzelin d’un ton ferme, je vous ai déjà dit, monsieur, que vous pouviez passer à bord de ma galère et que vous y seriez en sûreté ; et quant à la signora Soranzo, puisqu’elle est exposée à de tels dangers, il est temps qu’elle trouve un homme capable de l’y soustraire, et résolu à le tenter. »

En parlant ainsi, il fit un geste expressif qui écarta promptement Léontio de la porte vers laquelle il s’était précipité pour lui barrer le passage.

« Je sais, dit celui-ci en se retirant, le respect que je dois au rang que Votre Seigneurie occupe dans la république et dans l’armée ; je la supplie donc de constater au besoin que j’ai obéi à ma consigne, et qu’elle a pris sur elle de l’outre-passer. »

La servante grecque ayant pris, dans une niche de l’escalier, une lampe d’argent qu’elle y avait déposée, conduisit Ezzelin, à travers un dédale de couloirs, d’escaliers et de terrasses, jusqu’à la plate-forme qui servait de jardin. L’air tiède du printemps hâtif et généreux de ces climats soufflait mollement dans ce site abrité de toutes parts. De beaux oiseaux chantaient dans une volière, et des parfums exquis s’exhalaient des buissons de fleurs pressées et suspendues en festons à toutes les colonnes. On eût pu se croire dans un de ces beaux cortile des palais vénitiens, où les roses et les jasmins, acclimatés avec art, semblent croître et vivre dans le marbre et la pierre.

L’esclave grecque souleva le rideau de pourpre de la porte principale, et le comte pénétra dans un frais boudoir de style byzantin, décoré dans le goût de l’Italie.

Giovanna était couchée sur des coussins de drap d’or brodés en soie de diverses couleurs. Sa guitare était encore dans ses mains, et le grand lévrier blanc d’Orio, couché à ses pieds, semblait partager son attente mélancolique. Elle était toujours belle, quoique bien différente de ce qu’elle avait été naguère. Le brillant coloris de la santé n’animait plus ses traits, et l’embonpoint de sa jeunesse avait été dévoré par le souci. Sa robe de soie blanche était presque du même ton que son visage, et ses grands bracelets d’or flottaient sur ses bras amaigris. Il semblait qu’elle eût déjà perdu cette coquetterie et ce soin de sa parure qui, chez les femmes, est la marque d’un amour partagé. Les bandeaux de perles de sa coiffure s’étaient détachés et tombaient avec ses cheveux dénoués sous ses épaules d’albâtre, sans qu’elle permît à ses esclaves de les rajuster. Elle n’avait plus l’orgueil de la beauté. Un mélange de faiblesse languissante et de vivacité inquiète se trahissait dans son attitude et dans ses gestes. Lorsque Ezzelin entra, elle semblait brisée de fatigue, et ses paupières veinées d’azur ne sentaient pas l’éventail de plumes qu’une esclave moresque agitait sur son front ; mais, au bruit que fit le comte en s’approchant, elle se souleva brusquement sur ses coussins, et fixa sur lui un regard où brillait la fièvre. Elle lui tendit les deux mains à la fois pour serrer la sienne avec force ; puis elle lui parla avec enjouement, avec esprit, comme si elle l’eût retrouvé à Venise au milieu d’un bal. Un instant après, elle étendit le bras pour prendre, des mains de l’esclave, un flacon d’or incrusté de pierres précieuses, qu’elle respira en pâlissant, comme si elle eût été près de défaillir ; puis elle passa ses doigts nonchalants sur les cordes de son luth, fit à Ezzelin quelques questions frivoles dont elle n’écouta pas les réponses ; enfin, se soulevant et s’accoudant sur le rebord d’une étroite fenêtre placée derrière elle, elle attacha ses regards sur les flots noirs où commençait à trembler le reflet de l’étoile occidentale, et tomba dans une muette rêverie. Ezzelin comprit que le désespoir était en elle.

Au bout de quelques instants, elle fit signe à ses femmes de se retirer, et lorsqu’elle fut seule avec Ezzelin, elle ramena sur lui ses grands yeux bleus cernés d’un bleu encore plus sombre, et le regarda avec une singulière expression de confiance et de tristesse. Ezzelin, jusque-là mortellement troublé de sa présence et de ses manières, sentit se réveiller en lui cette tendre pitié qu’elle semblait implorer. Il fit quelques pas vers elle ; elle lui tendit de nouveau la main, et l’attirant à ses pieds sur un coussin :

« Ô mon frère ! lui dit-elle, mon noble Ezzelin ! vous ne vous attendiez pas sans doute à me retrouver ainsi ! Vous voyez sur mes traits les ravages de la souffrance ; ah ! votre compassion serait plus grande si vous pouviez sonder l’abîme de douleur qui s’est creusé dans mon âme !

— Je le devine, Madame, répondit Ezzelin ; et puisque vous m’accordez le doux et saint nom de frère, comptez que j’en remplirai tous les devoirs avec joie. Donnez-moi vos ordres, je suis prêt à les exécuter fidèlement.

— Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami, reprit Giovanna ; je n’ai point d’ordres à vous donner, si ce n’est d’embrasser pour moi votre sœur Argiria, le bel ange, de me recommander à ses prières et de garder mon souvenir, afin de vous entretenir de moi quand je ne serai plus. Tenez, ajouta-t-elle en détachant de sa chevelure d’ébène une fleur de laurier-rose à demi flétrie, donnez-lui ceci en mémoire de moi, et dites-lui de se préserver des passions ; car il y a des passions qui donnent la mort, et cette fleur en est l’emblème : c’est une fleur-reine, on en couronne les triomphateurs ; mais elle est, comme l’orgueil, un poison subtil.

— Et cependant, Giovanna, ce n’est pas l’orgueil qui vous tue, dit Ezzelin en recevant ce triste don ; l’orgueil ne tue que les hommes ; c’est l’amour qui tue les femmes.

— Mais ne savez-vous pas, Ezzelin, que, chez les femmes, l’orgueil est souvent le mobile de l’amour ? Ah ! nous sommes des êtres sans force et sans vertu, ou plutôt notre faiblesse et notre énergie sont également inexplicables ! Quand je songe à la puérilité des moyens qu’on emploie pour nous séduire, à la légèreté avec laquelle nous laissons la domination de l’homme s’établir sur nous, je ne comprends pas l’opiniâtreté de ces attachements si prompts à naître, si impossibles à détruire. Tout à l’heure je redisais une romance que vous devez vous rappeler, puisque c’est vous qui l’avez composée pour moi. Eh bien ! en la chantant, je songeais à ceci, que la naissance de Vénus est une fiction d’un sens bien profond. À son début, la passion est comme une écume légère que le vent ballotte sur les flots. Laissez-la grandir, elle devient immortelle. Si vous en aviez le temps, je vous prierais d’ajouter à ma romance un couplet où vous exprimeriez cette pensée ; car je la chante souvent, et bien souvent je pense à vous, Ezzelin. Croiriez-vous que tout à l’heure, lorsque vous avez prononcé mon nom de la fenêtre de la galerie, votre voix ne m’a pas laissé le moindre doute ? Et quand je vous ai aperçu dans le crépuscule, mes yeux n’ont pas hésité un instant à vous reconnaître. C’est que nous ne voyons pas seulement avec les yeux du corps. L’âme a des sens mystérieux, qui deviennent plus nets et plus perçants à mesure que nous déclinons rapidement vers une fin prématurée. Je l’avais souvent ouï dire à mon oncle. Vous savez ce qu’on raconte de la bataille de Lépante. La veille du jour où la flotte ottomane succomba sous les armes glorieuses de nos ancêtres autour de ces écueils, les pêcheurs des lagunes entendirent autour de Venise de grands cris de guerre, des plaintes déchirantes, et les coups redoublés d’une canonnade furieuse. Tous ces bruits flottaient dans les ondes et planaient dans les cieux. On entendait le choc des armes, le craquement des navires, le sifflement des boulets, les blasphèmes des vaincus, la plainte des mourants ; et cependant aucun combat naval ne fut livré cette nuit-là, ni sur l’Adriatique, ni sur aucune autre mer. Mais ces âmes simples eurent comme une révélation et une perception anticipée de ce qui arriva le lendemain à la clarté du soleil, à deux cents lieues de leur patrie. C’est le même instinct qui m’a fait savoir la nuit dernière que je vous verrais aujourd’hui ; et ce qui vous paraîtra fort étrange, Ezzelin, c’est que je vous ai vu exactement dans le costume que vous avez maintenant, et pâle comme vous l’êtes. Le reste de mon rêve est sans doute fantastique, et pourtant je veux vous le dire. Vous étiez sur votre galère aux prises avec les pirates, et vous déchargiez votre pistolet à bout portant sur un homme dont il m’a été impossible de voir la figure, mais qui était coiffé d’un turban rouge. En ce moment la vision a disparu.

— Cela est étrange, en effet, » dit Ezzelin en regardant fixement Giovanna, dont l’œil était clair et brillant, la parole animée, et qui semblait sous l’inspiration d’une sorte de puissance divinatoire.

Giovanna remarqua son étonnement, et lui dit :

« Vous allez croire que mon esprit est égaré. Il n’en est rien cependant. Je n’attache point à ce rêve une grande importance, et je n’ai point la puissance des sibylles. Combien ne m’eût-elle pas été précieuse en ces heures d’inquiétude dévorante qui se renouvellent sans cesse pour moi, et qui me tuent lentement ! Hélas ! dans ces périls auxquels Soranzo s’expose chaque jour, c’est en vain que j’ai interrogé de toute la puissance de mes sens et de toute celle de mon âme l’horreur des ténèbres ou les brumes de l’horizon ; ni dans mes veilles désolées, ni dans mes songes funestes, je n’ai trouvé le moindre éclaircissement au mystère de sa destinée. Mais avant d’en finir avec ces visions qui sans doute vous font sourire, laissez-moi vous dire que l’homme au turban rouge de mon rêve vous a fait, en s’effaçant dans les airs, un signe de menace. Laissez-moi vous dire aussi, et pardonnez-moi cette faiblesse, que j’ai senti, au moment où la vision a disparu, une terreur que je n’avais pas éprouvée tant que le tableau de ce combat avait été devant mes yeux ; ne méprisez pas tout à fait les appréhensions d’un esprit plus chagrin que malade. Il me semble qu’un grand péril vous menace de la part des pirates, et je vous supplie de ne pas vous remettre en mer sans avoir engagé mon époux à vous donner une escorte jusqu’à la sortie de nos écueils. Promettez-moi de le faire.

— Hélas ! Madame, répondit Ezzelin avec un triste sourire, quel intérêt pouvez-vous prendre à mon sort ? Que suis-je pour vous ? Votre affection ne m’a point élu époux ; votre confiance ne veut pas m’accepter pour frère ; car vous refusez mes secours, et pourtant j’ai la certitude que vous en avez besoin.

— Ma confiance et mon affection sont à vous comme à un frère ; mais je ne comprends pas ce que vous me dites quand vous me parlez de secours. Je souffre, il est vrai ; je me consume dans une agonie affreuse, mais vous n’y pouvez rien, mon cher Ezzelin ; et puisque nous parlons de confiance et d’affection, Dieu seul peut me rendre celles de Soranzo !

— Vous avouez que vous avez perdu son amour, Madame ; n’avouerez-vous point que vous avez à sa place hérité de sa haine ? »

Giovanna tressaillit, et, retirant sa main avec épouvante :

« Sa haine ! s’écria-t-elle, qui donc vous a dit qu’il me haïssait ? Oh ! quelle parole avez-vous dite, et qui vous a chargé de me porter le coup mortel ? Hélas ! vous venez de m’apprendre que je n’avais pas encore souffert, et que son indifférence était encore pour moi du bonheur. »

Ezzelin comprit combien Giovanna aimait encore ce rival que, malgré lui, il venait d’accuser. Il sentit, d’une part, la douleur qu’il causait à cette femme infortunée, et de l’autre, la honte d’un rôle tout à fait opposé à son caractère ; il se hâta de rassurer Giovanna, et de lui dire qu’il ignorait absolument les sentiments d’Orio à son égard, Mais elle eut bien de la peine à croire qu’il eût parlé ainsi par sollicitude et sous forme d’interrogation.

« Quelqu’un ici vous aurait-il parlé de lui et de moi ? lui répéta-t-elle plusieurs fois en cherchant à lire sa pensée dans ses yeux. Serait-ce mon arrêt que vous avez prononcé sans le savoir, et suis-je donc la seule ici à ignorer qu’il me hait ? Oh ! je ne le croyais pas ! »

En parlant ainsi, elle fondit en larmes ; et le comte, qui, malgré lui, avait senti l’espérance se réveiller dans son cœur, sentit aussi que son cœur se brisait pour toujours. Il fit un effort magnanime sur lui-même pour consoler Giovanna, et pour prouver qu’il avait parlé au hasard. Il l’interrogea affectueusement sur sa situation. Affaiblie par ses pleurs et vaincue par la noblesse des sentiments d’Ezzelin, elle s’abandonna à plus d’expansion qu’elle n’avait résolu peut-être d’en avoir.

« Ô mon ami ! lui dit-elle, plaignez-moi, car j’ai été insensée en choisissant pour appui cet être superbe qui ne sait point aimer ! Orio n’est point comme vous un homme de tendresse et de dévouement ; c’est un homme d’action et de volonté. La faiblesse d’une femme ne l’intéresse pas, elle l’embarrasse. Sa bonté se borne à la tolérance ; elle ne s’étend pas jusqu’à la protection. Aucun homme ne devrait moins inspirer l’amour, car aucun homme ne le comprend et ne l’éprouve moins. Et cependant cet homme inspire des passions immenses, des dévouements infatigables. On ne l’aime ni ne le hait à demi, vous le savez ; et vous savez aussi sans doute que, pour les hommes de cette nature, il en est toujours ainsi. Plaignez-moi donc ; car je l’aime jusqu’au délire, et son empire sur moi est sans bornes. Vous voyez, noble Ezzelin, que mon malheur est sans ressources. Je ne me fais point illusion, et vous pouvez me rendre cette justice, que j’ai toujours été sincère avec vous comme avec moi-même. Orio mérite l’admiration et l’estime des hommes, car il a une haute intelligence, un noble courage et le goût des grandes choses ; mais il ne mérite ni l’amitié ni l’amour, car il ne ressent ni l’une ni l’autre ; il n’en a pas besoin, et tout ce qu’il peut pour les êtres qui l’aiment, c’est de se laisser aimer. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit à Venise, le jour où j’ai eu le courage égoïste de vous ouvrir mon cœur, et de vous avouer qu’il m’inspirait un amour passionné, tandis que vous ne m’inspiriez qu’un amour fraternel.

— Ne rappelons pas ce jour de triste mémoire, dit Ezzelin ; quand la victime survit au supplice, chaque fois que son souvenir l’y reporte, elle croit le subir encore.

— Ayez le courage de vous rappeler ces choses avec moi, reprit Giovanna ; nous ne nous reverrons peut-être plus, et je veux que vous emportiez la certitude de mon estime pour vous, et du repentir que j’ai gardé de ma conduite à votre égard.

— Ne me parlez pas de repentir, s’écria Ezzelin attendri ; de quel crime, ou seulement de quelle faute légère êtes-vous coupable ? N’avez-vous pas été franche et loyale avec moi ? N’avez-vous pas été douce et pleine de pitié, en me disant vous-même ce que toute autre à votre place m’eût fait signifier par ses parents et sous le voile de quelque prétexte spécieux ! Je me souviens de vos paroles : elles sont restées gravées dans mon cœur pour mon éternelle consolation et en même temps pour mon éternel regret. « Pardonnez-moi, avez-vous dit, le mal que je vous fais, et priez Dieu que je n’en sois pas punie ; car je n’ai plus ma volonté, et je cède à une destinée plus forte que moi. »

— Hélas ! hélas ! dit Giovanna, oui c’était une destinée ! Je le sentais déjà, car mon amour est né de la peur, et, avant que je connusse à quel point cette peur était fondée, elle régnait déjà sur moi. Tenez, Ezzelin, il y a toujours eu en moi un instinct de sacrifice et d’abnégation, comme si j’eusse été marquée, en naissant, pour tomber en holocauste sur l’autel de je ne sais quelle puissance avide de mon sang et de mes larmes. Je me souviens de ce qui se passait en moi lorsque vous me pressiez de vous épouser, avant le jour fatal où j’ai vu Soranzo pour la première fois. « Hâtons-nous, me disiez-vous ; quand on s’aime, pourquoi tarder à être heureux ? Parce que nous sommes jeunes tous deux, ce n’est pas une raison pour attendre. Attendre, c’est braver Dieu, car l’avenir est son trésor ; et ne pas profiter du présent, c’est vouloir d’avance s’emparer de l’avenir. Les malheureux doivent dire : Demain ! et les heureux : Aujourd’hui ! Qui sait ce que nous serons demain ? Qui sait si la balle d’un Turc ou une vague de la mer ne viendra pas nous séparer à jamais ? Et vous-même, pouvez-vous assurer que demain vous m’aimerez comme aujourd’hui ? » Un vague pressentiment vous faisait ainsi parler sans doute, et vous disait de vous hâter. Un pressentiment plus vague encore m’empêchait de céder, et me disait d’attendre. Attendre quoi ? Je ne le savais pas ; mais je croyais que l’avenir me réservait quelque chose, puisque le présent me laissait désirer.

— Vous aviez raison, dit le comte, l’avenir vous réservait l’amour.

— Sans doute, reprit Giovanna avec amertume, il me réservait un amour bien différent de ce que j’éprouvais pour vous. J’aurais tort de me plaindre, car j’ai trouvé ce que je cherchais. J’ai dédaigné le calme, et j’ai trouvé l’orage. Vous rappelez-vous ce jour où j’étais assise entre mon oncle et vous ? Je brodais, et vous me lisiez des vers. On annonça Orio Soranzo. Ce nom me fit tressaillir, et en un instant tout ce que j’avais entendu dire de cet homme singulier me revint à la mémoire. Je ne l’avais jamais vu, et je tremblai de tous mes membres quand j’entendis le bruit de ses pas. Je n’aperçus ni son magnifique costume, ni sa haute taille, ni ses traits empreints d’une beauté divine, mais seulement deux grands yeux noirs pleins à la fois de menace et de douceur, qui s’avançaient vers moi fixes et étincelants. Fascinée par ce regard magique, je laissai tomber mon ouvrage, et restai clouée sur mon fauteuil, sans pouvoir ni me lever ni détourner la tête. Au moment où Soranzo, arrivé près de moi, se courba pour me baiser la main, ne voyant plus ces deux yeux qui m’avaient jusque-là pétrifiée, je m’évanouis. On m’emporta, et mon oncle, s’excusant sur mon indisposition, le pria de remettre sa visite à un autre jour. Vous vous retirâtes aussi sans comprendre la cause de mon évanouissement.

« Orio, qui connaissait mieux les femmes et le pouvoir qu’il avait sur elles, pensa qu’il pouvait bien être pour quelque chose dans mon mal subit : il résolut de s’en assurer. Il passa une heure à se promener sur le Canalazzo, puis se fit de nouveau débarquer au palais Morosini. Il fit appeler le majordome, et lui dit qu’il venait savoir de mes nouvelles. Quand on lui eut répondu que j’étais complètement remise, il monta, présumant, disait-il, qu’il ne pouvait plus y avoir d’indiscrétion à se présenter, et il se fit annoncer une seconde fois. Il me trouva bien pâlie, bien embellie, disait-il, par ma pâleur même. Mon oncle était un peu sérieux ; pourtant il le remercia cordialement de l’intérêt qu’il me portait, et de la peine qu’il avait prise de revenir si tôt s’informer de ma santé. Et comme, après ces compliments, il voulait se retirer, on le pria de rester. Il ne se le fit pas dire deux fois, et continua la conversation. Résolu déjà à profiter du premier effet qu’il avait produit, il s’étudia à déployer d’un coup devant moi tous les dons qu’il avait reçus de la nature, et à soutenir les charmes de sa personne par ceux de son esprit. Il réussit complètement ; et lorsque, au bout de deux heures, il prit le parti de se retirer, j’étais déjà subjuguée. Il me demanda la permission de revenir le lendemain, l’obtint, et partit avec la certitude d’achever bientôt ce qu’il avait si heureusement commencé. Sa victoire ne fut ni longue ni difficile. Son premier regard m’avait intimé l’ordre d’être à lui, et j’étais déjà sa conquête. Puis-je vraiment dire que je l’aimais ? Je ne le connaissais pas, et je n’avais presque entendu dire de lui que du mal. Comment pouvais-je préférer un homme qui ne m’inspirait encore que de la crainte à celui qui m’inspirait la confiance et l’estime ? Ah ! devrais-je chercher mon excuse dans la fatalité ? Ne ferais-je pas mieux d’avouer qu’il y a dans le cœur de la femme un mélange de vanité qui s’enorgueillit de régner en apparence sur un homme fort, et de lâcheté qui va au-devant de sa domination ? Oui ! oui ! j’étais vaine de la beauté d’Orio ; j’étais fière de toutes les passions qu’il avait inspirées, et de tous les duels dont il était sorti vainqueur. Il n’y avait pas jusqu’à sa réputation de débauché qui ne semblât un titre à l’attention et un appât pour la curiosité des autres femmes. Et j’étais flattée de leur enlever ce cœur volage et fier qui les avait toutes trahies, et qui, à toutes, avait laissé de longs regrets. Sous ce rapport du moins, mon fatal amour-propre a été satisfait. Orio m’est resté fidèle, et, du jour de son mariage, il semble que les femmes n’aient plus rien été pour lui. Il a semblé m’aimer pendant quelque temps : puis bientôt il n’a plus aimé ni moi ni personne, et l’amour de la gloire l’a absorbé tout entier ; et je n’ai pas compris pourquoi, ayant un si grand besoin d’indépendance et d’activité, il avait contracté des liens qui ordinairement sont destinés à restreindre l’une et l’autre. »

Ezzelin regarda attentivement Giovanna. Il avait peine à croire qu’elle parlât ainsi sans arrière-pensée, et que son aveuglement allât jusqu’à ne pas soupçonner les vues ambitieuses qui avaient porté Orio à rechercher sa main. Voyant la candeur de cette âme généreuse, il n’osa pas chercher à l’éclairer, et il se borna à lui demander comment elle avait perdu si vite l’amour de son époux. Elle le lui raconta en ces termes :

« Avant notre hyménée, il semblait qu’il m’aimât éperdument. Je le croyais du moins ; car il me le disait, et ses paroles ont une éloquence et une conviction à laquelle rien ne résiste. Il prétendait que la gloire n’était qu’une vaine fumée, bonne pour enivrer les jeunes gens ou pour étourdir les malheureux. Il avait fait la dernière campagne pour faire taire les sots et les envieux qui l’accusaient de s’énerver dans les plaisirs. Il s’était exposé à tous les dangers avec l’indifférence d’un homme qui se conforme à un usage de son temps et de son pays. Il riait de ces jeunes gens qui se précipitent dans les combats avec enthousiasme, et qui se croient bien grands parce qu’ils ont payé de leur personne et bravé des périls que le moindre soldat affronte tranquillement. Il disait qu’un homme avait à choisir dans la vie entre la gloire et le bonheur ; que, le bonheur étant presque impossible à trouver, le plus grand nombre était forcé de chercher la gloire ; mais que l’homme qui avait réussi à s’emparer du bonheur, et surtout du bonheur dans l’amour, qui est le plus complet, le plus réel et le plus noble de tous, était un pauvre cœur et un pauvre esprit quand il se lassait de ce bonheur et retournait aux misérables triomphes de l’amour-propre. Orio parlait ainsi devant moi, parce qu’il avait entendu dire que vous aviez perdu mon affection pour n’avoir pas voulu me promettre de ne point retourner à la guerre.

« Il voyait que j’avais une âme tendre, un caractère timide, et que l’idée de le voir s’éloigner de moi aussitôt après notre mariage me faisait hésiter. Il voulait m’épouser, et rien ne lui eût coûté, m’a-t-il dit depuis, pour y parvenir ; il n’eût reculé devant aucun sacrifice, devant aucune promesse imprudente ou menteuse. Oh ! qu’il m’aimait alors ! Mais la passion des hommes n’est que du désir, et ils se lassent aussitôt qu’ils possèdent. Très-peu de temps après notre hyménée, je le vis préoccupé et dévoré d’agitations secrètes. Il se jeta de nouveau dans le bruit du monde, et attira chez moi toute la ville. Il me sembla voir que cet amour du jeu qu’on lui avait tant reproché, et ce besoin d’un luxe effréné qui le faisait regarder comme un homme vain et frivole, reprenaient rapidement leur empire sur lui. Je m’en effrayai ; non que je fusse accessible à des craintes vulgaires pour ma fortune, je ne la considérais plus comme mienne depuis que j’avais cédé avec bonheur à Orio l’héritage de mes ancêtres. Mais ces passions le détournaient de moi. Il me les avait peintes comme les amusements misérables qu’une âme ardente et active est forcée de se créer, faute d’un aliment plus digne d’elle. Cet aliment seul digne de l’âme, c’était l’amour d’une femme comme moi. Toutes les autres l’avaient trompé ou lui avaient semblé indignes d’occuper toute son énergie. Il aurait été forcé de la dépenser en vains plaisirs. Mais combien ces plaisirs lui semblaient méprisables depuis qu’il possédait en moi la source de toutes les joies ! Voilà comment il me parlait ; et moi, insensée, je le croyais aveuglément. Quelle fut donc mon épouvante quand je vis que je ne lui suffisais pas plus que ne l’avaient fait les autres femmes, et que, privé de fêtes, il ne trouvait près de moi qu’ennui et impatience ! Un jour qu’il avait perdu des sommes considérables, et qu’il était en proie à une sorte de désespoir, j’essayai vainement de le consoler en lui disant que j’étais indifférente aux conséquences fâcheuses de ses pertes, et qu’une vie de médiocrité ou de privations me semblerait aussi douce que l’opulence, pourvu qu’elle ne me séparât point de lui. Je lui promis que mon oncle ignorerait ses imprudences, et que je vendrais plutôt mes diamants en secret que de lui attirer un reproche. Voyant qu’il ne m’écoutait pas, je m’affligeai profondément et lui reprochai doucement d’être plus sensible à une perte d’argent qu’à la douleur qu’il me causait. Soit qu’il cherchât un prétexte pour me quitter, soit que j’eusse involontairement froissé son orgueil par ce reproche, il se prétendit outragé par mes paroles, entra en fureur et me déclara qu’il voulait reprendre du service. Dès le lendemain, malgré mes supplications et mes larmes, il demanda de l’emploi à l’amiral, et fit ses apprêts de départ. À tous autres égards, j’eusse trouvé dans la tendresse de mon oncle recours et protection. Il eût dissuadé Orio de m’abandonner, il l’eût ramené vers moi ; mais il s’agissait de guerre, et la gloire de la république l’emporta encore sur moi dans le cœur de mon oncle. Il blâma paternellement ma faiblesse, me dit qu’il mépriserait Soranzo s’il passait son temps aux pieds d’une femme, au lieu de défendre l’honneur et les intérêts de sa patrie ; qu’en montrant, durant la dernière campagne, une bravoure et des talents de premier ordre, Orio avait contracté l’engagement et le devoir de servir son pays tant que son pays aurait besoin de lui. Enfin, il fallut céder ; Orio partit, et je restai seule avec ma douleur.

« Je fus longtemps, bien longtemps sous le coup de cette brusque catastrophe. Cependant les lettres d’Orio, pleines de douceur et d’affection, me rendirent l’espérance ; et, sans les angoisses de l’inquiétude lorsque je le savais exposé à tant de périls, j’aurais encore goûté une sorte de bonheur. Je m’imaginai que je n’avais rien perdu de sa tendresse, que l’honneur imposait aux hommes des lois plus sacrées que l’amour ; qu’il s’était abusé lui-même lorsque, dans l’enthousiasme de ses premiers transports, il m’avait dit le contraire ; qu’enfin il reviendrait tel qu’il avait été pour moi dans nos plus beaux jours. Quelles furent ma douleur et ma surprise lorsqu’à l’entrée de l’hiver, au lieu de demander à mon oncle l’autorisation de venir passer près de moi cette saison de repos (autorisation qui certes ne lui eût pas été refusée), il m’écrivit qu’il était forcé d’accepter le gouvernement de cette île pour la répression des pirates ! Comme il me marquait beaucoup de regrets de ne pouvoir venir me rejoindre, je lui écrivis à mon tour que j’allais me rendre à Corfou, afin de me jeter aux pieds de mon oncle et d’obtenir son rappel. Si je ne l’obtenais pas, disais-je, j’irais partager son exil à Curzolari. Cependant je n’osai point exécuter ce projet avant d’avoir reçu la réponse d’Orio ; car plus on aime, plus on craint d’offenser l’être qu’on aime. Il me répondit, dans les termes les plus tendres, qu’il me suppliait de ne pas venir le rejoindre, et que, quant à demander pour lui un congé à mon oncle, il serait fort blessé que je le fisse. Il avait des ennemis dans l’armée, disait-il ; le bonheur d’avoir obtenu ma main lui avait suscité des envieux qui tâchaient de le desservir auprès de l’amiral, et qui ne manqueraient pas de dire qu’il m’avait lui-même suggéré cette démarche, afin de recommencer une vie de plaisir et d’oisiveté. Je me soumis à cette dernière défense ; mais quant à la première, comme il ne me donnait pas d’autres motifs de refus que la tristesse de cette demeure et les privations de tout genre que j’aurais à y souffrir, comme sa lettre me semblait plus passionnée qu’aucune de celles qu’il m’eût écrites, je crus lui donner une preuve de dévouement en venant partager sa solitude ; et sans lui répondre, sans lui annoncer mon arrivée, je partis aussitôt. Ma traversée fut longue et pénible ; le temps était mauvais. Je courus mille dangers. Enfin j’arrivai ici, et je fus consternée en n’y trouvant point Orio. Il était parti pour cette malheureuse expédition de Patras, et la garnison était dans de grandes inquiétudes sur son compte. Plusieurs jours se passèrent sans que je reçusse aucune nouvelle de lui ; je commençais à perdre l’espérance de le revoir jamais. M’étant fait montrer l’endroit où il avait appareillé et où il devait aussi débarquer, j’allais chaque jour, de ce côté, m’asseoir sur un rocher, et j’y restais des heures entières à regarder la mer. Bien des jours se passèrent ainsi sans amener aucun changement dans ma situation. Enfin, un matin, en arrivant sur mon rocher, je vis sortir d’une barque un soldat turc accompagné d’un jeune garçon vêtu comme lui. Au premier mouvement que fit le soldat je reconnus Orio, et je descendis en courant pour me jeter dans ses bras ; mais le regard qu’il attacha sur moi fit refluer tout mon sang vers mon cœur, et le froid de la mort s’étendit sur tous mes membres. Je fus plus bouleversée et plus épouvantée que le jour où je l’avais vu pour la première fois, et, comme ce jour-là, je tombai évanouie : il me semblait avoir vu sur son visage la menace, l’ironie et le mépris à leur plus haute puissance. Quand je revins à moi, je me trouvai dans ma chambre sur mon lit. Orio me soignait avec empressement, et ses traits n’avaient plus cette expression terrifiante devant laquelle mon être tout entier venait de se briser encore une fois. Il me parla avec tendresse et me présenta le jeune homme qui l’accompagnait, comme lui ayant sauvé la vie et rendu la liberté en lui ouvrant les portes de sa prison durant la nuit. Il me pria de le prendre à mon service, mais de le traiter en ami bien plus qu’en serviteur. J’essayai de parler à Naama, c’est ainsi qu’il appelle ce garçon ; mais il ne sait point un mot de notre langue. Orio lui dit quelques mots en turc, et ce jeune homme prit ma main et la posa sur sa tête en signe d’attachement et de soumission.

» Pendant toute cette journée, je fus heureuse ; mais dès le lendemain Orio s’enferma dans son appartement, et je ne le vis que le soir, si sombre et si farouche, que je n’eus pas le courage de lui parler. Il me quitta après avoir soupé avec moi. Depuis ce temps, c’est-à-dire depuis deux mois, son front ne s’est point éclairci. Une douleur ou une résolution mystérieuse l’absorbe tout entier. Il ne m’a témoigné ni humeur ni colère ; il s’est donné mille soins, au contraire, pour me rendre agréable le séjour de ce donjon, comme si, hors de son amour et de son indifférence, quelque chose pouvait m’être bon ou mauvais ! Il a fait venir des ouvriers et des matériaux de Céphalonie pour me construire à la hâte cette demeure ; il a fait venir aussi des femmes pour me servir, et, au milieu de ses préoccupations les plus sombres, jamais il n’a cessé de veiller à tous mes besoins et de prévenir tous mes désirs. Hélas ! il semble ignorer que je n’en ai qu’un seul réel sur la terre, c’est de retrouver son amour. Quelquefois… bien rarement ! il est revenu vers moi, plein d’amour et d’effusion en apparence. Il m’a confié qu’il nourrissait un projet important ; que, dévoré de vengeance contre les infidèles qui ont massacré son escorte, pris sa galère, et qui maintenant viennent exercer leurs pirateries presque sous ses yeux, il n’aurait pas de repos qu’il ne les eût anéantis. Mais à peine s’était-il abandonné à ces aveux, que, craignant mes inquiétudes et s’ennuyant de mes larmes, il s’arrachait de mes bras pour aller rêver seul à ses belliqueux desseins. Enfin nous en sommes venus à ce point que nous ne nous voyons plus que quelques heures par semaine, et le reste du temps j’ignore où il est et de quoi il s’occupe. Quelquefois il me fait dire qu’il profite du temps calme pour faire une longue promenade sur mer, et j’apprends ensuite qu’il n’est point sorti du château. D’autres fois il prétend qu’il s’enferme le soir pour travailler, et je le vois, au lever du jour, dans sa barque, cingler rapidement sur les flots grisâtres, comme s’il voulait me cacher qu’il a passé la nuit dehors. Je n’ose plus l’interroger ; car alors sa figure prend une expression effrayante, et tout tremble devant lui. Je lui cache mon désespoir, et les instants qu’il passe près de moi, au lieu de m’apporter quelque soulagement, sont pour moi un véritable supplice ; car je suis forcée de veiller à mes paroles et à mes regards même, pour ne point laisser échapper une seule de mes sinistres pensées. Quand il voit une larme rouler dans mes yeux malgré moi, il me presse la main en silence, se lève et me quitte sans me dire un mot. Une fois j’ai été sur le point de me jeter à ses genoux et de m’y attacher, de m’y traîner pour obtenir qu’il partageât au moins ses soucis avec moi, et pour lui promettre de souscrire à tous ses desseins sans faiblesse et sans terreur. Mais, au moindre mouvement que je fais, son regard me cloue à ma place, et la parole expire sur mes lèvres. Il semble que, si ma douleur éclatait devant lui, le reste de compassion et d’égards qu’il me témoigne se changerait en fureur et en aversion. Je suis restée muette ! Voilà pourquoi, quand vous me parlez de sa haine, je dis qu’elle est impossible, car je ne l’ai point méritée : je meurs en silence. »



Au premier mouvement que fit le soldat, je reconnus Orio. (Page 15.)

Ezzelin remarqua que ce récit laissait dans l’ombre la circonstance la plus importante de celui de Léontio. Giovanna ne semblait nullement considérer Soranzo comme aliéné, et les questions détournées qu’il lui adressa prudemment à cet égard n’amenèrent aucun éclaircissement. Giovanna manquait-elle d’une confiance absolue en lui, ou bien Léontio avait-il fait de faux rapports ! Voyant que ses investigations étaient infructueuses, Ezzelin conclut du moins qu’elle mourrait de langueur et de tristesse si elle restait dans ce triste château, et il la supplia de se rendre à Corfou auprès de son oncle. Il s’offrit à l’y conduire sur-le-champ ; mais elle rejeta bien loin cette proposition, disant que pour rien au monde elle ne voudrait laisser soupçonner à son oncle qu’elle n’était point heureuse avec Orio ; car la moindre plainte de sa part le ferait infailliblement tomber dans la disgrâce de l’amiral. Elle soutint d’ailleurs qu’Orio n’avait envers elle aucun mauvais procédé, et que, sil’amour qu’elle lui portait était devenu son propre supplice, Orio nepouvait être accusé du mal qu’elle se faisait à elle-même.



C’en est fait, maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu. (Page 23.)

Ezzelin se hasarda à lui demander si elle ne vivait pas dans une sorte de captivité, et s’il n’y avait pas une consigne sévère qui lui interdisait la vue de tout compatriote. Elle répondit que cela n’était point, et que pour rien au monde elle n’eût reçu Ezzelino lui-même, s’il eût fallu désobéir à Orio pour goûter cette joie innocente. Orio ne lui avait jamais témoigné de jalousie, et plusieurs fois il l’avait autorisée à recevoir quiconque elle jugerait à propos, sans même l’en prévenir.

Ezzelin ne savait que penser de cette contradiction manifeste entre les paroles de Giovanna et celles de Léontio. Tout à coup le grand lévrier blanc, qui semblait dormir, tressaillit, se releva, et, posant ses pattes de devant sur le rebord de la fenêtre, resta immobile, les oreilles dressées.

« Est-ce ton maître, Sirius ? » lui dit Giovanna.

Le chien se retourna vers elle d’un air intelligent ; puis, élevant la tête et dilatant ses narines, il frissonna et fit entendre un long gémissement de douleur et de tendresse.

« Voici Orio ! dit Giovanna en passant son bras blanc et maigre autour du cou du fidèle animal ; il revient ! Ce noble lévrier reconnaît toujours, au bruit des rames, le bateau de son maître ; et quand je vais avec lui attendre Orio sur le rocher, au moindre point noir qu’il aperçoit sur les flots, il garde le silence ou fait entendre ce hurlement, selon que ce point noir est l’esquif d’Orio ou celui d’un autre. Depuis qu’Orio ne lui permet plus de l’accompagner, il a reporté sur moi son attachement, et ne me quitte pas plus que mon ombre. Comme moi, il est malade et triste ; comme moi, il sait qu’il n’est plus cher à son maître ; comme moi, il se souvient d’avoir été aimé ! »

Alors Giovanna, se penchant sur la fenêtre, essaya de discerner la barque dans les ténèbres ; mais la mer était noire comme le ciel, et l’on ne pouvait distinguer le bruit des rames du clapotement uniforme des flots qui battaient le rocher.

« Êtes-vous bien sûre, dit le comte, que ma présence dans votre appartement n’indisposera point votre mari contre vous ?

— Hélas ! il ne me fait pas l’honneur d’être jaloux de moi, répondit-elle.

— Mais je ferais peut-être mieux, dit Ezzelin, d’aller au-devant de lui ?

— Ne le faites pas, répondit-elle ; il penserait que je vous ai chargé d’épier ses démarches : restez. Peut-être même ne le verrai-je pas ce soir. Il rentre souvent de ses longues promenades sans m’en donner avis ; et sans l’admirable instinct de ce lévrier, qui me signale toujours son retour dans le château ou dans l’île, j’ignorerais presque toujours s’il est absent ou présent. Maintenant, à tout événement, aidez-moi à replacer ce panneau de boiserie sur la fenêtre ; car, s’il savait que je l’ai rendu mobile pour interroger des yeux ce côté du château qui donne sur les flots, il ne me le pardonnerait pas. Il a fait fermer cette ouverture à l’intérieur de ma chambre, prétendant que j’alimentais à plaisir mon inquiétude par cette inutile et continuelle contemplation de la mer. »

Ezzelin replaça le panneau, soupirant de compassion pour cette femme infortunée.

Il s’écoula encore assez de temps avant l’arrivée d’Orio. Elle fut annoncée par l’esclave turc qui ne quittait jamais Orio. Lorsque le jeune homme entra, Ezzelin fut frappé de la perfection de ses traits à la fois délicats et sévères. Quoiqu’il eût été élevé en Turquie, il était facile de voir qu’il appartenait à une race plus fièrement trempée. Le type arabe se révélait dans la forme de ses longs yeux noirs, dans son profil droit et inflexible, dans la petitesse de sa taille, dans la beauté de ses mains effilées, dans la couleur bronzée de sa peau lisse, sans aucune nuance. Le son de sa voix le fit reconnaître aussi d’Ezzelin pour un Arabe qui parlait le turc avec facilité, mais non sans cet accent guttural dont l’harmonie, étrange d’abord, s’insinue peu à peu dans l’âme, et finit par la remplir d’une suavité inconnue. Lorsque le lévrier le vit, il s’élança sur lui comme s’il eût voulu le dévorer. Alors le jeune homme, souriant avec une expression de malignité féroce, et montrant deux rangées de dents blanches, minces et serrées, changea tellement de visage qu’il ressembla à une panthère. En même temps il tira de sa ceinture un poignard recourbé, dont la lame étincelante alluma encore plus la fureur de son adversaire. Giovanna fit un cri, et aussitôt le chien s’arrêta et revint vers elle avec soumission, tandis que l’esclave, remettant son yatagan dans un fourreau d’or chargé de pierreries, fléchit le genou devant sa maîtresse.

« Voyez ! dit Giovanna à Ezzelin, depuis que cet esclave a pris auprès d’Orio la place de son chien fidèle, Sirius le hait tellement que je tremble pour lui ; car ce jeune homme est toujours armé, et je n’ai point d’ordres à lui donner. Il me témoigne du respect et même de l’affection, mais il n’obéit qu’à Orio.

— Ne peut-il s’exprimer dans notre langue ? dit Ezzelin, qui voyait l’Arabe expliquer par signes l’arrivée d’Orio.

— Non, répondit Giovanna, et la femme qui sert d’interprète entre nous deux n’est point ici. Voulez-vous l’appeler ?

— Il n’est pas besoin d’elle, » dit Ezzelin. Et adressant la parole en arabe au jeune homme, il l’engagea à rendre compte de son message ; puis il le transmit à Giovanna. Orio, de retour de sa promenade, ayant appris l’arrivée du noble comte Ezzelino dans son île, s’apprêtait à lui offrir à souper dans les appartements de la signora Soranzo, et le priait de l’excuser s’il prenait quelques instants pour donner ses ordres de nuit avant de se présenter devant lui.

« Dites à cet enfant, répondit Giovanna à Ezzelino, que je réponds ainsi à son maître : L’arrivée du noble Ezzelin est un double bonheur pour moi, puisqu’elle me procure celui de souper avec mon époux. Mais, non, ajouta-t-elle, ne lui dites pas cela ; il y verrait peut-être un reproche indirect. Dites que j’obéis, dites que nous l’attendons. »

Ezzelin ayant transmis cette réponse au jeune Arabe, celui-ci s’inclina respectueusement ; mais, avant de sortir, il s’arrêta debout devant Giovanna, et, la regardant quelques instants avec attention, il lui exprima par gestes qu’il la trouvait encore plus malade que de coutume, et qu’il en était affligé. Ensuite, s’approchant d’elle avec une familiarité naïve, il toucha ses cheveux et lui fit entendre qu’elle eût à les relever.

« Dites-lui que je comprends ses bienveillants conseils, dit Giovanna au comte, et que je les suivrai. Il m’engage à prendre soin de ma parure, à orner mes cheveux de diamants et de fleurs. Enfant bon et rude, qui s’imagine qu’on ressaisit l’amour d’un homme par ces moyens puérils ! car, selon lui, l’amour est l’instant de volupté qu’on donne ! »

Giovanna suivit néanmoins le conseil muet du jeune Arabe. Elle passa dans un cabinet voisin avec ses femmes, et lorsqu’elle en sortit, elle était éblouissante de parure. Cette riche toilette faisait un douloureux contraste avec la désolation qui régnait au fond de l’âme de Giovanna. La situation de cette demeure bâtie sur les flots et, pour ainsi dire, dans les vents, le bruit lugubre de la mer et les sifflements du sirocco qui commençait à s’élever, l’espèce de malaise qui régnait sur le visage des serviteurs depuis que le maître était dans le château, tout contribuait à rendre cette scène étrange et pénible pour Ezzelin. Il lui semblait faire un rêve ; et cette femme qu’il avait tant aimée, et que le matin même il s’attendait si peu à revoir, lui apparaissant tout d’un coup livide et défaillante, dans tout l’éclat d’un habit de fête, lui fit l’effet d’un spectre.

Mais le visage de Giovanna se colora, ses yeux brillèrent, et son front se releva avec orgueil lorsque Orio entra dans la salle d’un air franc et ouvert, paré, lui aussi, comme aux plus beaux jours de ses galants triomphes à Venise. Sa belle chevelure noire flottait sur ses épaules en boucles brillantes et parfumées, et l’ombre fine de ses légères moustaches retroussées à la vénitienne, se dessinait gracieusement sur la pâleur de ses joues. Toute sa personne avait un air d’élégance qui allait jusqu’à la recherche. Il y avait si longtemps que Giovanna le voyait les vêtements en désordre, le visage assombri ou décomposé par la colère, qu’elle s’imagina ressaisir son bonheur en revoyant l’image fidèle du Soranzo qui l’avait aimée. Il semblait en effet vouloir, en ce jour, réparer tous ses torts ; car, avant même de saluer Ezzelin, il vint à elle avec un empressement chevaleresque, et baisa ses mains à plusieurs reprises avec une déférence conjugale mêlée d’ardeur amoureuse. Il se confondit ensuite en excuses et en civilités auprès du comte Ezzelin, et l’engagea à passer tout de suite dans la salle où le souper était servi. Lorsqu’ils furent tous assis autour de la table, qui était somptueusement servie, il l’accabla de questions sur l’événement qui lui procurait l’honorable joie de lui donner l’hospitalité. Ezzelin en fit le récit, et Soranzo l’écouta avec une sollicitude pleine de courtoisie, mais sans montrer ni surprise ni indignation contre les pirates, et avec la résignation obligeante d’un homme qui s’afflige des maux d’autrui, sans se croire responsable le moins du monde. Au moment où Ezzelin parla du chef des pirates qu’il avait blessé et mis en fuite, ses yeux rencontrèrent ceux de Giovanna. Elle était pâle comme la mort, et répéta involontairement les mêmes paroles qu’il venait de prononcer :

« Un homme coiffé d’un turban écarlate, et dont une énorme barbe noire couvrait presque entièrement le visage !… C’est lui ! ajouta-t-elle, agitée d’une secrète angoisse, je crois le voir encore ! »

Et ses yeux effrayés, qui avaient l’habitude de consulter toujours le front d’Orio, rencontrèrent les yeux de son maître tellement impitoyables, qu’elle se renversa sur sa chaise ; ses lèvres devinrent bleuâtres, et sa gorge se serra. Mais aussitôt, faisant un effort surhumain pour ne point offenser Orio, elle se calma, et dit avec un sourire forcé :

« J’ai fait cette nuit un rêve semblable. »

Ezzelin regardait aussi Orio. Celui-ci était d’une pâleur extraordinaire, et son sourcil contracté annonçait je ne sais quel orage intérieur. Tout d’un coup il éclata de rire, et ce rire âpre et mordant éveilla des échos lugubres dans les profondeurs de la salle.

« C’est sans doute l’Uscoque, dit-il en se tournant vers le commandant Léontio, que madame a vu en rêve, et que le noble comte a tué aujourd’hui en réalité.

— Sans aucun doute, répondit Léontio d’un ton grave.

— Quel est donc cet Uscoque, s’il vous plaît ? demanda le comte. Existe-t-il encore de ces brigands dans vos mers ? Ces choses ne sont plus de notre temps, et il faut les renvoyer aux guerres de la république sous Marc-Antonio Memmo et Giovanni Bembo. Il n’y a pas plus d’uscoques que de revenants, bon seigneur Léontio.

— Votre Seigneurie peut croire qu’il n’y en a plus, repartit Léontio un peu piqué ; Votre Seigneurie est dans la fleur de la jeunesse, heureusement pour elle, et n’a pas vu beaucoup de choses qui se sont passées avant sa naissance. Quant à moi, pauvre vieux serviteur de la très-sainte et très-illustre république, j’ai vu souvent de près les uscoques ; j’ai même été fait prisonnier par eux, et il s’en est fallu de quelques minutes seulement que ma tête fût plantée en guise de ferale à la proue de leur galiote. Aussi je puis dire que je reconnaîtrais un uscoque entre mille et dix mille pirates, forbans, corsaires, flibustiers ; en un mot, au milieu de toute cette racaille de gens qu’on appelle écumeurs de mer.

— Le grand respect que je porte à votre expérience me défend de vous contredire, mon brave commandant, dit le comte, acceptant avec un peu d’ironie la leçon que lui donnait Léontio. Je ferais beaucoup mieux de m’instruire en vous écoutant. Je vous demanderai donc de m’expliquer à quoi l’on peut reconnaître un uscoque entre mille et dix mille pirates, forbans ou flibustiers, afin que je sache bien à laquelle de ces races appartient le brigand qui m’a assailli aujourd’hui, et auquel, sans l’heure avancée, j’aurais voulu donner la chasse.

— L’uscoque, répondit Léontio, se reconnaît entre tous ces brigands, comme le requin entre tous les monstres marins, par sa férocité insatiable. Vous savez que ces infâmes pirates buvaient le sang de leurs victimes dans des crânes humains, afin de s’aguerrir contre toute pitié. Quand ils recevaient un transfuge et l’enrôlaient à leur bord, ils le soumettaient à cette atroce cérémonie, afin d’éprouver s’il lui restait quelque instinct d’humanité ; et, s’il hésitait devant cette abomination, on le jetait à la mer. On sait qu’en un mot la manière de faire la flibuste est, pour les uscoques, de couler bas leurs prises, et de ne faire grâce ni merci à qui que ce soit. Jusqu’ici les Missolonghis s’étaient bornés, dans leurs pirateries, à piller les navires ; et, quand les prisonniers se rendaient, ils les emmenaient en captivité et spéculaient sur leur rançon. Aujourd’hui les choses se passent autrement : quand un navire tombe dans leurs mains, tous les passagers, jusqu’aux enfants et aux femmes, sont massacrés sur place, et il ne reste même pas une planche flottant sur l’eau pour aller porter la nouvelle du désastre à nos rivages. Nous voyons bien les navires partis de la côte d’Italie passer dans nos eaux ; mais on ne les voit point débarquer sur celles du Levant, et ceux que la Grèce envoie vers l’Occident n’arrivent jamais à la hauteur de nos îles. Soyez-en certain, seigneur comte, le terrible pirate au turban rouge, que l’on voit rôder d’écueil en écueil, et que les pêcheurs du promontoire d’Azio ont nommé l’Uscoque, est bien un véritable uscoque, de la pure race des égorgeurs et des buveurs de sang.

— Que le chef de bandits que j’ai vu aujourd’hui soit uscoque ou de tout autre sang, dit le jeune comte, je lui ai arrangé la main droite à la vénitienne, comme on dit. Au premier abord, il m’avait paru déterminé à prendre ma vie ou à me laisser la sienne ; cependant cette blessure l’a fait reculer, et cet homme invincible a pris la fuite.

— A-t-il pris vraiment la fuite ? dit Soranzo avec une incroyable indifférence. Ne pensez-vous pas plutôt qu’il allait chercher du renfort ? Quant à moi, je crois que Votre Seigneurie a très-bien fait de venir mettre sa galère à l’abri de la nôtre ; car les pirates sont à cette heure un fléau terrible, inévitable.

— Je m’étonne, dit Ezzelin, que messer Francesco Morosini, connaissant la gravité de ce mal, n’ait point songé encore à y porter remède. Je ne comprends pas que l’amiral, sachant les pertes considérables que Votre Seigneurie a éprouvées, n’ait point envoyé une galère pour remplacer celle qu’elle a perdue, et pour la mettre à même de faire cesser d’un coup ces affreux brigandages. »

Orio haussa les épaules à demi, et d’un air aussi dédaigneux que pouvait le permettre l’exquise politesse dont il se piquait :

« Quand même l’amiral nous enverrait douze galères, dit-il, ses douze galères ne pourraient rien contre des adversaires insaisissables. Nous aurions encore ici tout ce qu’il nous faudrait pour les réduire, si nous étions dans une situation qui nous permît de faire usage de nos forces. Mais quand mon digne oncle m’a envoyé ici, il n’a pas prévu que j’y serais captif au milieu des écueils, et que je ne pourrais exécuter aucun mouvement sur des bas-fonds parmi lesquels de minces embarcations peuvent seules se diriger. Nous n’avons ici qu’une manœuvre possible : c’est de gagner le large et d’aller promener nos navires sur des eaux où jamais les pirates ne se hasardent à nous attendre. Quand ils ont fait leur coup, ils disparaissent comme des mouettes ; et pour les poursuivre parmi les récifs, il faudrait non-seulement connaître cette navigation difficile comme eux seuls peuvent la connaître, mais encore être équipés comme eux, c’est à-dire avoir une flottille de chaloupes et de caïques légères, et leur faire une guerre de partisans, semblable à celle qu’ils nous font. Croyez-vous que ce soit une chose bien aisée, et que du jour au lendemain on puisse s’emparer d’un essaim d’ennemis qui ne se poste nulle part ?

— Peut-être Votre Seigneurie le pourrait-elle si elle le voulait bien, dit Ezzelino avec un entraînement douloureux ; n’est-elle pas habituée à réussir du jour au lendemain dans toutes ses entreprises ?

— Giovanna, dit Orio avec un sourire un peu amer, ceci est un trait dirigé contre vous au travers de ma poitrine. Soyez moins pâle et moins triste, je vous en supplie ; car le noble comte, notre ami, croira que c’est moi qui vous empêche de lui témoigner l’affection que vous lui devez et que vous lui portez. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, ajouta-t-il d’un ton plein d’aménité, croyez, mon cher comte, que je ne m’endors pas dans le danger, et que je ne m’oublie point ici aux pieds de la beauté. Les pirates verront bientôt que je n’ai point perdu mon temps, et que j’ai étudié à fond leur tactique et exploré leurs repaires. Oui, grâce au ciel et à ma bonne petite barque, à l’heure qu’il est, je suis le meilleur pilote de l’archipel d’Ionie, et… Mais, ajouta Soranzo en affectant de regarder autour de lui, comme s’il eût craint la présence de quelque serviteur indiscret, vous comprenez, seigneur comte, que le secret est absolument nécessaire à mes desseins. On ne sait pas quelles accointances les pirates peuvent avoir dans cette île avec les pêcheurs et avec les petits trafiquants qui nous apportent leurs denrées des côtes de Morée et d’Étolie. Il ne faut que l’imprudence d’un domestique fidèle, mais inintelligent, pour que nos bandits, avertis à temps, déguerpissent ; et j’ai grand intérêt à les conserver pour voisins, car nulle part ailleurs j’ose jurer qu’ils ne seront si bien traqués et si infailliblement pris dans leur propre nasse. »

En écoutant ces aveux, les convives furent agités d’émotions diverses. Le front de Giovanna s’éclaircit, comme si elle eût attribué aux absences et aux préoccupations de son mari quelque cause funeste, et comme si un poids eût été ôté de sa poitrine. Léontio leva les yeux au ciel assez niaisement, et commença d’exprimer son admiration par des exclamations qu’un regard froid et sévère de Soranzo réprima brusquement. Quant à Ezzelin, ses regards se portaient alternativement sur ces trois personnages, et cherchaient à saisir ce qu’il restait pour lui d’inexpliqué dans leurs relations. Rien dans Soranzo ne pouvait justifier l’interprétation gratuite de folie dont il avait plu au commandant de se servir pour expliquer sa conduite ; mais aussi rien dans les traits, dans les discours ni dans les manières de Soranzo ne réussissait à captiver la confiance ou la sympathie du jeune comte. Il ne pouvait détacher ses yeux de ceux de cet homme, dont le regard passait pour fascinateur ; et il trouvait dans ces yeux, d’une beauté remarquable quant à la forme et à la transparence, une expression indéfinissable qui lui déplaisait de plus en plus. Il y régnait un mélange d’effronterie et de couardise ; parfois ils frappaient Ezzelin droit au visage, comme s’ils eussent voulu le faire trembler ; mais dès qu’ils avaient manqué leur effet, ils devenaient timides comme ceux d’une jeune fille, ou flottants comme ceux d’un homme pris en faute. Tout en le regardant ainsi, Ezzelin remarqua que sa main droite n’était pas sortie de sa poitrine une seule fois. Appuyé sur le coude gauche avec une nonchalance élégante et superbe, il cachait son autre bras, presque jusqu’au coude, dans les larges plis que formait sur sa poitrine une magnifique robe de soie brochée d’or, dans le goût oriental. Je ne sais quelle pensée traversa l’esprit d’Ezzelin.

« Votre Seigneurie ne mange pas ? » dit-il d’un ton un peu brusque.

Il lui sembla qu’Orio se troublait. Néanmoins il répondit avec assurance :

« Votre Seigneurie prend trop d’intérêt à ma personne. Je ne mange point à cette heure-ci.

— Vous paraissez souffrant, » reprit Ezzelin en le regardant très-fixement et sans aucun détour. »

Cette insistance déconcerta visiblement Orio.

« Vous avez trop de bonté, répondit-il avec une sorte d’amertume ; l’air de la mer m’excite beaucoup le sang.

— Mais Votre Seigneurie est blessée à cette main, si je ne me trompe ? dit Ezzelin, qui avait vu les yeux d’Orio se porter involontairement sur son propre bras droit.

— Blessé ! s’écria Giovanna en se levant à demi, avec anxiété.

— Eh ! mon Dieu, madame, vous le savez bien, répondit Orio en lui lançant un de ces coups d’oeil qu’elle craignait si fort. Voilà deux mois que vous me voyez souffrir de cette main. »

Giovanna retomba sur sa chaise, pâle comme la mort, et Ezzelin vit dans sa physionomie qu’elle n’avait jamais entendu parler de cette blessure.

« Cet accident date de loin ? dit-il d’un ton indifférent, mais ferme.

— De mon expédition de Patras, seigneur comte. »

Ezzelin examina Léontio. Il avait la tête penchée sur son verre et paraissait savourer un vin de Chypre d’exquise qualité. Le comte lui trouva une attitude sournoise, et un air de duplicité qu’il avait pris jusque-là pour de la pauvreté d’esprit.

Il persista à embarrasser Orio.

« Je n’avais pas ouï dire, reprit-il, que vous eussiez été blessé à cette affaire ; et je me réjouissais de ce qu’au milieu de tant de malheurs celui-là, du moins, vous eût été épargné. »

Le feu de la colère s’alluma enfin sur le front d’Orio.

« Je vous demande pardon, seigneur comte, dit-il d’un air ironique, si j’ai oublié de vous envoyer un courrier pour vous faire part d’une catastrophe qui paraît vous toucher plus que moi-même. En vérité, je suis marié dans toute la force du terme, car mon rival est devenu mon meilleur ami.

— Je ne comprends pas cette plaisanterie, messer, répondit Giovanna d’un ton plus digne et plus ferme que son état d’abattement physique et moral ne semblait le permettre.

— Vous êtes susceptible aujourd’hui, mon âme, » lui dit Orio d’un air moqueur ; et, étendant sa main gauche sur la table, il attira celle de Giovanna vers lui et la baisa.

Ce baiser ironique fut pour elle comme un coup de poignard. Une larme roula sur sa joue.

« Misérable ! pensa Ezzelin en voyant l’insolence d’Orio avec elle. Lâche, qui recule devant un homme, et qui se plaît à briser une femme ! »

Il était tellement pénétré d’indignation qu’il ne put s’empêcher de le faire paraître. Les convenances lui prescrivaient de ne point intervenir dans ces discussions conjugales ; mais sa figure exprima si vivement ce qui se passait en lui que Soranzo fut forcé d’y faire attention.

« Seigneur comte, lui dit-il, s’efforçant de montrer du sang-froid et de la hauteur, vous seriez-vous adonné à la peinture depuis quelque temps ? Vous me contemplez comme si vous aviez envie de faire mon portrait.

— Si Votre Seigneurie m’autorise à lui dire pourquoi je la regarde ainsi, répondit vivement le comte, je le ferai.

— Ma Seigneurie, dit Orio d’un ton railleur, supplie humblement la vôtre de le faire.

— Eh bien ! Messer, reprit Ezzelin, je vous avouerai qu’en effet je me suis adonné quelque peu à la peinture, et qu’en ce moment je suis frappé d’une ressemblance prodigieuse entre Votre Seigneurie…

— Et quelqu’une des fresques de cette salle ? interrompit Orio.

— Non, messer : avec le chef des pirates à qui j’ai eu affaire ce matin, avec l’Uscoque, puisqu’il faut l’appeler par son nom.

— Par saint Théodose ! s’écria Soranzo d’une voix tremblante, comme si la terreur ou la colère l’eussent pris à la gorge, est-ce dans le dessein de répondre à mon hospitalité par une insulte et un défi que vous me tenez de pareils discours, monsieur le comte ? Parlez librement. »

En même temps il essaya de dégager sa main de sa poitrine, comme pour la mettre sur le fourreau de son épée, par un mouvement instinctif ; mais il n’était point armé, et sa main était de plomb. D’ailleurs Giovanna épouvantée, et craignant une de ces scènes de violence auxquelles elle avait trop souvent assisté lorsque Orio était irrité contre ses inférieurs, s’élança sur lui et lui saisit le bras. Dans ce mouvement, elle toucha sans doute à sa blessure ; car il la repoussa avec une fureur brutale et avec un blasphème épouvantable. Elle tomba presque sur le sein d’Ezzelin, qui, de son côté, allait s’élancer furieux sur Orio. Mais celui-ci, vaincu par la douleur, venait de tomber en défaillance, et son page arabe le soutenait dans ses bras.

Ce fut l’affaire d’un instant. Orio lui dit un mot dans sa langue ; et ce jeune garçon, ayant rempli une coupe de vin, la lui présenta et lui en fit avaler une partie. Il reprit aussitôt ses forces, et fit à Giovanna les plus hypocrites excuses sur son emportement. Il en fit aussi à Ezzelin, prétendant que les souffrances qu’il ressentait pouvaient seules lui expliquer à lui-même ses fréquents accès de colère.

« Je suis bien certain, dit-il, que Votre Seigneurie ne peut pas avoir eu l’intention de m’offenser en me trouvant une ressemblance avec le pirate uscoque.

— Au point de vue de l’art, répondit Ezzelin d’un ton acerbe, cette ressemblance ne peut qu’être flatteuse ; j’ai bien regardé cet uscoque, c’est un fort bel homme.

— Et un hardi compère ! repartit Soranzo en achevant de vider sa coupe, un effronté coquin qui vient jusque sous mes yeux me narguer, mais avec qui je me mesurerai bientôt, comme avec un adversaire digne de moi.

— Non pas, messer, reprit Ezzelin. Permettez-moi de n’être pas de votre avis. Votre Seigneurie a fait ses preuves de valeur à la guerre, et l’Uscoque a fait aujourd’hui devant moi ses preuves de lâcheté. »

Orio eut comme un frisson ; puis il tendit sa coupe de nouveau à Léontio, qui la remplit jusqu’aux bords d’un air respectueux, en disant :

« C’est la première fois de ma vie que j’entends faire un pareil reproche à l’Uscoque.

— Vous êtes tout à fait plaisant, vous, dit Orio d’un air de raillerie méprisante. Vous admirez les hauts faits de l’Uscoque ? Vous en feriez volontiers votre ami et votre frère d’armes, je gage ? Noble sympathie d’une âme belliqueuse ! »

Léontio parut très-confus ; mais Ezzelin, qui ne voulait pas lâcher prise, intervint.

« Je déclare que cette sympathie serait mal placée, dit-il. J’ai eu l’an dernier, dans le golfe de Lépante, affaire à des pirates missolonghis qui se firent couper en morceaux plutôt que de se rendre. Aujourd’hui, j’ai vu ce terrible Uscoque reculer pour une blessure et se sauver comme un lâche quand il a vu couler son sang. »

La main d’Orio serra convulsivement sa coupe. L’Arabe la lui retira au moment où il la portait à sa bouche.

« Qu’est-ce ! » s’écria Orio d’une voix terrible. Mais, s’étant retourné et ayant reconnu Naam, il se radoucit et dit en riant :

« Voici l’enfant du Prophète qui veut m’arracher à la damnation ! Aussi bien, ajouta-t-il en se levant, il me rend service. Le vin me fait mal et aggrave l’irritation de cette maudite plaie qui, depuis deux mois, ne vient pas à bout de se fermer.

— J’ai quelques connaissances en chirurgie, dit Ezzelin ; j’ai guéri beaucoup de plaies à mes amis et leur ai rendu service à la guerre en les retirant des mains des empiriques. Si Votre Seigneurie veut me montrer sa blessure, je me fais fort de lui donner un bon avis.

— Votre Seigneurie a des connaissances universelles et un dévouement infatigable, répondit Orio sèchement. Mais cette main est fort bien pansée, et sera bientôt en état de défendre celui qui la porte contre toute méchante interprétation et contre toute accusation calomnieuse. »

En parlant ainsi, Orio se leva, et, renouvelant ses offres de service à Ezzelin d’un ton qui cette fois semblait l’avertir qu’il les accepterait en pure perte, il lui demanda quelles étaient ses intentions pour le lendemain.

« Mon intention, répondit le comte, est de partir dès le point du jour pour Corfou, et je rends grâce à Votre Seigneurie de ses offres. Je n’ai besoin d’aucune escorte, et ne crains pas une nouvelle attaque des pirates. J’ai vu aujourd’hui ce que je devais attendre d’eux, et, tels que je les connais, je les brave.

— Vous me ferez du moins l’honneur, dit Soranzo, d’accepter pour cette nuit l’hospitalité dans ce château ; mon propre appartement vous a été préparé…

— Je ne l’accepterai pas, Messer, répondit le comte. Je ne me dispense jamais de coucher à mon bord quand je voyage sur les galères de la république. »

Orio insista vainement. Ezzelin crut devoir ne point céder. Il prit congé de Giovanna, qui lui dit à voix basse, tandis qu’il lui baisait la main :

« Prenez garde à mon rêve ! soyez prudent ! »

Puis elle ajouta tout haut :

« Faites mon message fidèlement auprès d’Argiria. »

Ce fut la dernière parole qu’Ezzelin entendit sortir de sa bouche. Orio voulut l’accompagner jusqu’à la poterne du donjon, et il lui donna un officier et plusieurs hommes pour le conduire à son bord. Toutes ces formalités accomplies, tandis que le comte remontait sur sa galère, Orio Soranzo se traîna dans son appartement, et tomba épuisé de fatigue et de souffrance sur son lit.

Naam ferma les portes avec soin, et se mit à panser sa main brisée.


L’abbé s’arrêta, fatigué d’avoir parlé si longtemps. Zuzuf prit la parole à son tour, et, dans un style plus rapide, il continua à peu près en ces termes l’histoire de l’Uscoque :

« Laisse-moi, Naam, laisse-moi ! Tu épuiserais en vain sur cette blessure maudite le suc de toutes les plantes précieuses de l’Arabie, et tu dirais en vain toutes les paroles cabalistiques dont une science inconnue t’a révélé les secrets : la fièvre est dans mon sang, la fièvre du désespoir et de la fureur ! Eh quoi ! ce misérable, après m’avoir ainsi mutilé, ose encore me braver en face et me jeter l’insulte de son ironie ! et je ne puis aller moi-même châtier son insolence, lui arracher la vie et baigner mes deux bras jusqu’au coude dans son sang ! Voilà le topique qui guérirait ma blessure et qui calmerait ma fièvre !

— Ami ! tiens-toi tranquille, prends du repos, si tu ne veux mourir. Voici que mes conjurations opèrent. Le sang que j’ai tiré de mes veines et que j’ai versé dans cette coupe commence à obéir à la formule sacrée ; il bout, il fume ! Maintenant je vais l’appliquer sur ta plaie… »

Soranzo se laisse panser avec la soumission d’un enfant ; car il craint la mort comme étant le terme de ses entreprises et la perte de ses richesses. Si parfois il la brave avec un courage de lion, c’est quand il combat pour sa fortune. À ses yeux, la vie n’est rien sans l’opulence, et si, dans ses jours de ruine et de détresse, la voix du destin lui annonçait qu’il est condamné pour toujours à la misère, il précipiterait, du haut de son donjon, dans la mer noire et profonde, ce corps tant choyé pour lequel aucun aromate d’Asie n’est assez exquis, aucune étoffe de Smyrne assez riche ou assez moelleuse.

Quand l’Arabe a fini ses maléfices, Soranzo le presse de partir.

« Va, lui dit-il, sois aussi prompt que mon désir, aussi ferme que ma volonté. Remets à Hussein cette bague qui t’investit de ma propre puissance. Voici mes ordres : Je veux qu’avant le jour il soit à la pointe de Natolica, à l’endroit que je lui ai désigné ce matin, et qu’il se tienne là avec ses quatre caïques pour engager l’attaque ; que le renégat Fremio se poste aux grottes de la Cigogne avec sa chaloupe pour prendre l’ennemi en flanc, et que la tartane albanaise, bien munie de ses pierriers, se tienne là où je l’ai laissée, afin de barrer la sortie des écueils. Le Vénitien quittera notre crique avec le jour ; une heure après le lever du soleil, il sera en vue des pirates. Deux heures après le lever du soleil, il doit être aux prises avec Hussein ; trois heures après le lever du soleil, il faut que les pirates aient vaincu. Et dis-leur ceci encore : Si cette proie leur échappe, dans huit jours Morosini sera ici avec une flotte ; car le Vénitien me soupçonne et va m’accuser. S’il arrive à Corfou, dans quinze jours il n’y aura plus un rocher où les pirates puissent cacher leurs barques, pas une grève où ils osent tracer l’empreinte de leurs pieds, pas un toit de pêcheur où ils puissent abriter leurs têtes. Et dis-leur ceci surtout : Si on épargnait la vie d’un seul Vénitien de cette galère, et si Hussein, se laissant séduire par l’espoir d’une forte rançon, consentait à emmener leur chef en captivité, dis-lui que mon alliance avec lui serait rompue sur-le-champ, et que je me mettrais moi-même à la tête des forces de la république pour l’exterminer, lui et toute sa race. Il sait que je connais les ruses de son métier mieux que lui-même ; il sait que sans moi il ne peut rien. Qu’il songe donc à ce qu’il pourrait contre moi, et qu’il se souvienne de ce qu’il doit craindre ! Va ; dis-lui que je compterai les heures, les minutes ; lorsqu’il sera maître de la galère, il tirera trois coups de canon pour m’avertir ; puis il la coulera bas, après l’avoir dépouillée entièrement… Demain soir il sera ici pour me rendre ses comptes. S’il ne me présente un gage certain de la mort du chef vénitien, sa tête ! je le ferai pendre aux créneaux de ma grande tour. Va, telle est ma volonté. N’en omets pas une syllabe… Maudit trois fois soit l’infâme qui m’a mis hors de combat ! Eh quoi ! n’aurais-je pas la force de me traîner jusqu’à cette barque ? Aide-moi, Naam ? si je puis seulement me sentir ballotter par la vague, mes forces reviendront ! Rien ne réussit à ces maudits pirates quand je ne suis pas avec eux… »

Orio essaie de se traîner jusqu’au milieu de sa chambre ; mais le frisson de la fièvre fait claquer ses dents ; les objets se transforment devant ses yeux égarés, et à chaque instant il lui semble que les angles de son appartement vont se jeter sur lui et serrer ses tempes comme dans un étau.

Il s’obstine néanmoins, il cherche d’une main tremblante à ébranler le verrou de l’issue secrète. Ses genoux fléchissent. Naam le prend dans ses bras, et, soutenue par la force du dévouement, le ramène à son lit et l’y replace ; puis elle garnit sa ceinture de deux pistolets, examine la lame de son poignard et prépare sa lampe. Elle est calme ; elle sait qu’elle s’acquittera de sa mission ou qu’elle y laissera sa vie. Enfant de Mahomet, elle sait que les destinées sont écrites dans les cieux, et que rien n’arrive au gré des hommes si la fatalité s’est jouée d’avance de leurs desseins.

Orio se tord sur sa couche. Naam soulève le tapis de damas qui cache à tous les yeux une trappe mobile, aux gonds silencieux. Elle commence à descendre un escalier rapide et tortueux d’abord, construit avec la pierre et le ciment, et bientôt taillé inégalement dans le granit à mesure qu’il s’enfonce dans les entrailles du rocher. Soranzo la rappelle au moment où elle va pénétrer dans ces galeries étroites où deux hommes ne peuvent passer de front, et où la rareté de l’air porterait l’effroi dans une âme moins aguerrie que la sienne. La voix de Soranzo est si faible qu’elle ne peut être entendue, si ce n’est par Naam, dont le cœur et l’esprit vigilant ont le sens de l’ouïe. Naam remonte rapidement les degrés et passe le corps à demi par l’ouverture pour prendre les nouveaux ordres de son maître.

« Avant de rentrer dans l’île, lui dit-il, tu iras dans la baie trouver mon lieutenant. Tu lui diras de faire marcher la galère, au point du jour, vers la pointe opposée de l’île, de gagner le large vers le sud. Il y restera jusqu’au soir sans se rapprocher des écueils, quelque bruit qu’il entende au loin. Je lui donnerai, avec le canon du fort, l’ordre de sa rentrée. Va ; hâte-toi, et qu’Allah t’accompagne ! »

Naam disparaît de nouveau dans la spirale souterraine. Elle traverse les passages secrets ; de cave en cave, d’escalier en escalier, elle parvient enfin à une ouverture étroite, portique effrayant suspendu entre le ciel et l’onde, où le vent s’engouffre avec des sifflements aigus, et que de loin les pêcheurs prennent pour une crevasse inabordable, où les oiseaux de mer peuvent seuls chercher un refuge contre la tempête. Naam prend dans un coin une échelle de corde qu’elle attache aux anneaux de fer scellés dans le roc. Puis elle éteint sa lampe tourmentée par le vent, ôte sa robe de soie de Perse et son fin turban d’un blanc de neige. Elle endosse la casaque grossière d’un matelot, et cache sa chevelure sous le bonnet écarlate d’un Maniote. Enfin, avec la souplesse et la force d’une jeune panthère, elle se suspend aux flancs nus et lisses du roc perpendiculaire, et gagne une plate-forme plus voisine des flots, qui se projette en avant, et forme une caverne que la mer vient remplir dans les gros temps, mais qu’elle laisse à sec dans les jours calmes. Naam descend dans la grotte par une large fissure de la voûte, et s’avance sur la grève écumante. La nuit est sombre, et le vent d’ouest souffle généreusement. Elle tire de son sein un sifflet d’argent et fait entendre un son aigu auquel répond bientôt un son pareil. Quelques instants se sont à peine écoulés, et déjà une barque, cachée dans une autre cave de rocher, glisse sur les flots, et s’approche d’elle.

« Seul ? lui dit en langue turque un des deux matelots qui la dirigent.

— Seul, répond Naam ; mais voici la bague du maître. Obéissez, et conduisez-moi auprès d’Hussein. »

Les deux matelots hissent leur voile latine, Naam s’élance dans la barque et quitte rapidement le rivage. La signora Soranzo est à sa fenêtre ; elle a cru entendre le bruit des rames et le son incertain d’une voix humaine. Le lévrier fait entendre un grognement sourd, témoignage de haine.

« C’est Naama [1] tout seul, dit la belle Vénitienne ; Soranzo, du moins, repose cette nuit sous le même toit que sa triste compagne. »

L’inquiétude la dévore.

« Il est blessé ! il souffre ! il est seul peut-être ! Son inséparable serviteur l’a quitté cette nuit. Si j’allais écouter doucement à sa porte, j’entendrais le bruit de sa respiration ! Je saurais s’il dort. Et s’il est en proie à la douleur, à l’ennui des ténèbres et de la solitude, peut-être ne méprisera-t-il pas mes soins. »

Elle s’enveloppe d’un long voile blanc, et comme une ombre inquiète, comme un rayon flottant de la lune, elle se glisse dans les détours du château. Elle trompe la vigilance des sentinelles qui gardent la porte de la tour habitée par Orio. Elle sait que Naama est absent : Naama, le seul gardien qui ne s’endorme jamais à son poste, le seul qui ne se laisse pas séduire par les promesses, ni gagner par les prières, ni intimider par les menaces.

Elle est arrivée à la porte d’Orio, sans éveiller le moindre écho sur les pavés sonores, sans effleurer de son voile les murailles indiscrètes. Elle prête l’oreille, son cœur palpitant brise sa poitrine ; mais elle retient son souffle. La porte d’Orio est mieux gardée par la peur qu’il inspire que par une légion de soldats. Giovanna écoute, prête à s’enfuir au moindre bruit. La voix de Soranzo s’élève, sinistre dans le silence et dans les ténèbres. La crainte de se trahir par la fuite enchaîne la Vénitienne tremblante au seuil de l’appartement conjugal. Soranzo est en proie aux fantômes du sommeil. Il parle avec agitation, avec fureur, dans le délire des songes. Ses paroles entrecoupées ont-elles révélé quelque affreux mystère ? Giovanna s’enfuit épouvantée ; elle retourne à sa chambre et tombe consternée, demi-morte, sur son divan. Elle y reste jusqu’au jour, perdue dans des rêves sinistres.

Cependant une ligne incertaine encore traverse le linceul immense de la nuit et commence à séparer au loin le ciel et la mer. Orio, plus calme, s’est soulevé sur son chevet. Il se débat encore contre les visions de la fièvre ; mais sa volonté les surmonte, et l’aube va les chasser. Il ressaisit peu à peu ses souvenirs, il embrasse enfin la réalité.

Il appelle Naam ; la mandore de la jeune Arabe, suspendue à la muraille, répond seule par une vibration mélancolique à la voix du maître.

Orio repousse ses pesantes courtines, pose ses pieds sur le tapis, promène ses regards inquiets autour de l’appartement où tremble à peine la lueur du matin. La trappe est toujours baissée, Naam n’est pas de retour.

Il ne peut résister à l’inquiétude, il essaie ses forces, il soulève la trappe, il descend quelques marches ; il sent que son énergie revient avec l’activité. Il arrive à l’issue des galeries intérieures du rocher, là où Naam a laissé une partie de ses vêtements et l’échelle de cordes attachée encore aux crampons de fer. Il interroge les flots avec anxiété. Les angles du roc lui cachent le côté qu’il voudrait voir. Il voudrait descendre l’échelle, mais sa main blessée ne pourrait le soutenir dans cette périlleuse traversée. D’ailleurs, le jour augmente, et les sentinelles pourraient le remarquer, et découvrir cette communication avec la mer, connue de lui seulement et du petit nombre des affidés. Orio subit toutes les souffrances de l’attente. Si Naam est tombée dans quelque embûche, si elle n’a pu transmettre son message à Hussein, Ezzelin est sauvé, Soranzo est perdu ! Et si Hussein, en apprenant la blessure qui met Orio hors de combat, allait le trahir, vendre son secret, son honneur et sa vie à la république ! Mais tout à coup Orio voit sa galéace sortir sous toutes voiles de la baie, et se diriger vers le sud. Naam a rempli sa mission ! Il ne songe plus à elle. Il retire l’échelle et retourne dans sa chambre ; c’est Naam qui l’y reçoit. La joie du succès donne à Orio les apparences de la passion ; il la presse contre son sein ; il l’interroge avec sollicitude.

« Tout sera fait comme lu l’as commandé, dit-elle ; mais le vent ne cesse pas de souffler de l’ouest, et Hussein ne répond de rien si le vent ne change ; car, si la galère le gagne de vitesse, ses caïques ne pourront lui donner la chasse sans s’exposer, en pleine mer, à des rencontres funestes.

— Hussein est insensé, répondit Orio avec impatience, il ne connaît pas l’orgueil vénitien. Ezzelin ne fuira pas ; il ira à sa rencontre, il se jettera dans le danger. N’a-t-il pas en tête la sotte chimère de l’honneur ? D’ailleurs, le vent tournera au lever du soleil et soufflera jusqu’à midi.

— Maître, il n’y a pas d’apparence, répond Naam.

— Hussein est un poltron, » s’écrie Orio avec colère.

Ils montent ensemble sur la terrasse du donjon. La galère du comte Ezzelin est déjà sortie de la baie. Elle vogue légère et rapide vers le nord. Mais le soleil sort de la mer et le vent tourne. Il souffle en plein de Venise et va refouler les vagues et les navires sur les écueils de l’archipel ionien. La course d’Ezzelin se ralentit.

« Ezzelin ! tu es perdu ! » s’écrie Orio dans le transport de sa joie.

Naam regarde le front orgueilleux de son maître. Elle se demande si cet homme audacieux ne commande pas aux éléments, et son aveugle dévouement ne connaît plus de bornes.

Oh ! que les heures de cette journée se traînèrent lentement pour Soranzo et pour son esclave fidèle ! Orio avait prévu si exactement le temps nécessaire à la marche de la galère et aux manœuvres des Missolonghis, qu’à l’heure précise indiquée par lui le combat s’engagea. D’abord il ne l’entendit pas, parce qu’Ezzelin n’employa pas le canon contre les caïques. Mais quand les tartanes vinrent l’assaillir, quand il vit qu’il avait à lutter contre deux cents pirates avec une soixantaine d’hommes blessés ou fatigués par le combat de la veille, il fit usage de toutes ses ressources.

Le combat fut acharné, mais court. Que pouvait le courage désespéré contre le nombre et surtout contre le destin ? Orio entendit la canonnade. Il bondit comme un tigre dans sa cage, et se cramponna aux créneaux de la tour, pour résister au vertige qui l’emportait à travers l’espace. Dans sa main gauche, il tenait la main de Naam et la brisait d’une étreinte convulsive à chaque coup de canon dont le bruit sourd venait expirer à son oreille. Tout à coup il se fit un grand silence, un silence affreux, impossible à expliquer, et durant lequel Naam commença à craindre que tous les plans de son maître n’eussent avorté.

Le soleil montait calme et radieux, la mer était nue comme le ciel. Le combat se passait entre les deux dernières îles situées au nord-est de San-Silvio. La garnison du château s’étonnait et s’effrayait de ce bruit sinistre ; quelques sous-officiers et quelques braves marins avaient demandé à se jeter dans des barques pour aller à la découverte. Orio leur avait fait défendre par Léontio de bouger, sous peine de la vie. Le bruit avait cessé. Sans doute la galère d’Ezzelin, masquée par l’île nord-ouest, cinglait victorieuse vers Corfou. En si peu d’instants, une fine voilière, si bien armée et si bravement défendue, ne pouvait être tombée au pouvoir des pirates. Personne ne s’inquiétait plus de son sort, personne, excepté le gouverneur et son acolyte silencieux. Ils étaient toujours penchés sur les créneaux de la tour. Le soleil montait toujours, et le silence ne cessait point.

Enfin les trois coups se firent entendre à la cinquième heure du jour.

« C’en est fait ! maître, dit Naam, le bel Ezzelin a vécu.

— Deux heures pour piller un navire, dit Orio en haussant les épaules. Les brutes ! que pourraient-ils sans moi ? Rien. Mais à présent, que la foudre du ciel les écrase, que le canon vénitien les balaie, et que les abîmes de la mer les engloutissent. J’en ai fini avec eux. Ils m’ont délivré d’Ezzelin, et la moisson est rentrée !

— Maître, tu vas maintenant te rendre auprès de ta femme. Elle est fort malade et presque mourante, dit-on. Il y a deux heures qu’elle te fait demander. Je te l’ai répété plusieurs fois, tu ne m’as pas entendue.

— Dis que je n’ai pas écouté ! Vraiment, j’avais bien autre chose dans l’esprit que les visions d’une femme jalouse ! Que me veut-elle ?

— Maître, tu vas céder à sa demande. Allah maudit l’homme qui méprise sa femme légitime, encore plus que celui qui maltraite son esclave fidèle. Tu as été pour moi un bon maître ; sois un bon époux pour ta Vénitienne. Allons, viens. »

Orio céda ; Naam était le seul être qui pût faire céder Orio quelquefois.

Giovanna était étendue raide et sans mouvement sur son divan. Ses joues sont livides, ses lèvres froides, sa respiration est brûlante. Elle se ranime cependant à la voix de Naam qui la presse de tendres questions, et qui couvre ses mains de baisers fraternels.

« Ma sœur Zoana, lui dit la jeune Arabe dans cette langue que Giovanna n’entend pas, prends courage, ne t’abandonne pas ainsi à la douleur. Ton époux revient vers toi, et jamais ta sœur Naam ne cherchera à te ravir sa tendresse. Le prophète l’ordonne ainsi ; et jamais, parmi les cent femmes dont je fus la plus aimée, il n’y en eut une seule qui pût se plaindre avec quelque raison de la préférence du maître pour moi. Naam a toujours eu l’âme généreuse ; et de même qu’on a respecté ses droits sur la terre des croyants, de même elle respecte ceux d’autrui sur la terre des chrétiens. Allons, relève encore tes cheveux, et revêts tes plus beaux ornements : l’amour de l’homme n’est qu’orgueil, et son ardeur se rallume quand la femme prend soin de lui paraître belle. Essuie tes larmes, les larmes nuisent à l’éclat des yeux. Si tu me confiais le soin de peindre tes sourcils à la turque et de draper ton voile sur tes épaules à la manière perse, sans nul doute le désir d’Orio retournerait vers toi. Voici Orio, prend ton luth, je vais brûler des parfums dans ta chambre. »

Giovanna ne comprend pas ces discours naïfs. Mais la douce harmonie de la voix arabe et l’air tendre et compatissant de l’esclave lui rendent un peu de courage. Elle ne comprend pas non plus la grandeur d’âme de sa rivale, car elle persiste à la prendre pour un jeune homme ; mais elle n’en est pas moins touchée de son affection et s’efforce de l’en récompenser en secouant son abattement. Orio entre, Naam veut se retirer ; mais Orio lui commande de rester. Il craint, en se livrant à un reste d’amour pour Giovanna, d’encourager ses reproches ou de réveiller ses espérances. Néanmoins il la ménage encore. Elle est toute-puissante auprès de Morosini. Orio la craint, et à cause de cela, bien qu’il admire sa douceur et sa bonté, il ne peut se défendre de la haïr.

Mais cette fois Giovanna n’est ni craintive ni suppliante. Elle n’est que plus triste et plus malade que les autres jours.

« Orio, lui dit-elle, je pense que vous auriez dû, malgré le refus du comte Ezzelin, le faire escorter jusqu’à la haute mer. Je crains qu’il ne lui arrive malheur. De funestes présages m’ont assiégée depuis deux jours. Ne riez pas des avertissements mystérieux de la Providence. Faites voguer votre galère sur les traces du comte, s’il en est temps encore. Songez que c’est dans votre intérêt autant que dans le sien que je vous conseille d’agir ainsi. La république vous rendrait responsable de sa perte.

— Peut-on vous demander, Madame, répondit Orio d’un air froid et en la regardant en face, quels sont ces présages dont vous me parlez, et sur quel fondement reposent ces craintes ?

— Vous voulez que je vous les dise, et vous allez les mépriser comme les visions d’une femme superstitieuse. Mon devoir est de vous révéler ces avertissements terribles que j’ai reçus d’en haut ; si vous n’en profitez pas…

— Parlez, madame, dit Orio d’un air grave, je vous écoute avec déférence, vous le voyez.

— Eh bien ! sachez que, peu d’instants après que l’horloge eut sonné la troisième heure du jour, j’ai vu le comte Ezzelin entrer dans ma chambre, tout ensanglanté, et les vêtements en désordre ; je l’ai vu distinctement, Messer, et il m’a dit des paroles que je ne je ne répéterai point, mais dont le son vibre encore dans mon oreille. Puis il s’est effacé comme s’effacent les spectres. Mais je gagerais qu’à l’heure où il m’a apparu il a cessé de vivre, ou qu’il est tombé en proie à quelque destin funeste ; car hier, à l’heure où il fut attaqué par les pirates, j’ai vu en songe l’Uscoque lever sur lui son cimeterre, et s’enfuir, la main brisée, en blasphémant.



Ceci, un gage… (Page 26.)

— Que signifient ces prétendues visions, Madame, et quel soupçon cachez-vous sous ces allégories ? »

Ainsi parle Orio d’une voix tonnante et en se levant d’un air farouche. Naam s’élance vers lui, et s’attache à son vêtement. Elle ne comprend pas ses paroles, mais elle lit dans ses yeux étincelants la haine et la menace. Orio se calme, son emportement pourrait le trahir et confirmer les soupçons de Giovanna. D’ailleurs Giovanna est calme, et, pour la première fois de sa vie, elle affronte d’un air impassible la colère d’Orio.

« J’exige que vous me répétiez ces paroles terribles qui doivent me causer tant d’effroi, reprend Orio d’un air ironique. Si vous me les cachez, Giovanna, je croirai que tout ceci est une ruse de femme pour me persifler.

— Je vous les dirai donc, Orio : car ceci n’est point un jeu, et les puissances invisibles qui interviennent dans nos destinées planent au-dessus des vaines fureurs qu’elles excitent en nous. Le spectre du comte Ezzelin m’a montré une large et horrible blessure par laquelle s’écoulait tout son sang, et il m’a dit : « Madame, votre époux est un assassin et un traître. »

— Rien de plus ? dit Orio, pâle et tremblant de colère. Votre esprit a trop d’indulgence pour mon mérite, Madame, et je m’étonne que les fantômes de vos rêves trouvent de si douces choses à vous dire de moi. À votre prochaine entrevue, veuillez leur dire que je leur conseille de s’expliquer mieux ou de garder le silence ; car il est imprudent de parler à la légère, et les visions pourraient bien être de mauvais protecteurs pour les créatures humaines qu’il leur plaît de hanter. »

En parlant ainsi Orio se retira, et l’arrêt de Giovanna fut prononcé dans son cœur.

La nuit est venue, l’épouse d’Orio n’a goûté ni sommeil durant la nuit ni calme durant le jour. Sa tranquillité n’est qu’extérieure, son âme est en proie à mille tortures. Elle a deviné l’horrible vérité : elle n’espère plus rien ; elle cherche, au contraire, à augmenter par l’évidence la certitude de sa honte et de son malheur.



Il tomba sur ses genoux. (Page 29.)

L’horloge a sonné minuit. Un profond silence règne dans l’île et dans le château. Le temps est calme et clair, la mer silencieuse. Giovanna est à sa fenêtre secrète. Elle entend l’approche de la barque au pied du rocher. Elle voit des ombres se dresser sur la rive, et comme des taches noires se mouvoir régulièrement sur le sable blanc. Ce n’est ni Orio ni Naam, car le lévrier écoute et ne donne aucun signe d’affection ni de haine. La barque s’éloigne ; mais les ombres qui en sont sorties ont disparu, comme si elles se fussent enfoncées dans la profondeur du rocher.

Cette fois, l’air est si sonore et la mer si paisible que les moindres bruits arrivent à l’oreille de Giovanna. Les anneaux de fer ont crié faiblement dans leurs crampons ; l’échelle a grincé sous le poids d’un homme : une voix a appelé d’en haut avec précaution ; plusieurs voix ont murmuré d’en bas ; un signal, le cri d’un oiseau de nuit mal imité, a été échangé. Tout rentre dans le silence. L’œil ne peut rien saisir ; la base du rocher rentre en cet endroit sous la corniche des roches supérieures. Mais tout à coup des mouvements sourds, des sons inarticulés ont retenti aux entrailles de la terre. Giovanna colle son oreille sur les tapis de sa chambre. Elle entend le bruit de plusieurs personnes qui se meuvent comme dans une cave située au-dessous de son appartement. Puis elle n’entend plus rien.

Mais elle veut éclaircir entièrement le mystère. Cette fois, ce n’est plus à l’instinct divinatoire et à la révélation angélique des songes qu’elle demandera la lumière, c’est au témoignage de ses sens. Elle ne songe plus à mettre son voile : peu lui importune d’être reconnue et maltraitée. Demi-nue et les cheveux flottants, elle court sans précaution dans les galeries et dans les escaliers, elle s’élance vers la tour de Soranzo. Elle ne connaît plus la pudeur de l’orgueil outragé, ni la timide soumission de la femme, ni la crainte de la mort. Elle veut savoir et mourir. Orio a donné cependant des ordres sévères pour que la porte de ses appartements soit gardée à vue. Mais les consciences coupables craignent l’horreur de la nuit. Le garde, qui voit venir à lui cette femme échevelée avec tant d’assurance et les yeux animés d’une résolution désespérée, la prend à son tour pour un spectre, et tombe la face contre terre. Cet homme avait égorgé, quelques jours auparavant, sur une galiote marchande, une belle jeune femme avec ses deux enfants dans ses bras. Il croit la voir apparaître, et s’imagine entendre sa voix plaintive lui crier :

« Rends-moi mes enfants !

— Je ne les ai pas, » répond-il d’une voix étouffée en se roulant sur le pavé. Giovanna ne fait pas attention à lui ; elle marche sur son corps, indifférente à tout danger, et pénètre dans l’appartement d’Orio. Il est désert, mais des flambeaux sont allumés sur une large table de marbre. La trappe est ouverte au milieu de la chambre. Giovanna referme avec soin la porte par laquelle elle est entrée et se cache derrière un rideau de la fenêtre : car déjà elle entend des voix et des pas qui se rapprochent, et l’on monte l’escalier souterrain. Orio paraît le premier ; trois musulmans d’un aspect hideux, couverts de vêtements souillés de sang et de vase, viennent après lui, portant un paquet qu’ils posent sur la table. Naama vient le dernier et ferme la trappe ; puis il va s’appuyer le dos contre la porte de l’appartement, et reste immobile.

Le vieux Hussein, le pirate missolonghi, avait une longue barbe blanche et des traits profondément creusés qui, au premier abord, lui donnaient un aspect vénérable. Mais plus on le regardait, plus on était frappé de la férocité brutale et de l’obstination stupide qu’exprimait son visage basané. Il a joué un rôle obscur, mais long et tenace, dans les annales de la piraterie. Hussein a servi autrefois chez les uscoques. C’est un homme de rapt et de meurtre ; mais nul n’observe mieux que lui la loi de justice et de sincérité dans le partage des dépouilles. Nulle parole de commerçant soumis aux lois des nations n’a la valeur et l’inviolabilité de la sienne ; et cet homme, qui renierait le Prophète pour un peu d’or, ferait rouler avec mépris la tête du premier de ses pirates qui aurait frauduleusement mesuré sa part de butin. Son intégrité et sa fermeté lui ont valu le commandement de quatre caïques et la haute main sur ses deux associés, hommes plus habiles à la manœuvre, mais moins braves au combat et moins sévères dans l’administration. Ses deux associés étaient le renégat Fremio, qui parlait un patois mêlé de turc et d’italien, presque inintelligible pour Giovanna, et dont la figure mince et flétrie accusait les passions viles et l’âme impitoyable ; puis un juif albanais, qui commandait une des tartanes, et qu’une affreuse cicatrice défigurait entièrement. Le renégat et lui posèrent le paquet sur la table et déroulèrent lentement le haillon hideux qui l’enveloppait. Giovanna sentit son cœur défaillir, et l’angoisse de la mort parcourut tout son corps, lorsque de ce premier lambeau elle en vit tirer un autre tout sanglant, haché à coups de sabre et criblé de balles, qu’elle reconnut pour le pourpoint qu’Ezzelin portait la veille.

À cette vue, Orio, indigné, parla avec véhémence à Hussein. Giovanna, n’entendant pas la langue dont il se servait, crut qu’il s’indignait du meurtre ; mais Orio, s’étant retourné vers le renégat et vers le juif, leur parla ainsi en italien :

« Ceci un gage ! Vous osez me présenter ce haillon comme un gage de mort ! Est-ce là ce que j’ai réclamé, et pensez-vous que je me paye de si grossiers artifices ? Chiens rapaces, traîtres maudits ! vous m’avez trompé ! Vous lui avez fait grâce afin de vendre sa liberté à sa famille ; mais vous ne réussirez pas à me dérober cette proie, la seule que j’aie exigée de vous. J’irai fouiller jusqu’aux derniers ballots et déclouer jusqu’à la dernière planche de vos barques pour trouver le Vénitien. Mort ou vivant, il me le faut ; et, s’il m’échappe, je vous fais mettre en pièces à coups de canon, vous et vos misérables radeaux. »

Orio écumait de rage. Il arracha le pourpoint ensanglanté des mains du renégat consterné et le foula aux pieds. Il était hideux en cet instant, et celle qui l’avait tant aimé eut horreur de lui.

Il y eut entre ces quatre assassins un long débat dont elle comprit une partie. Les pirates soutenaient qu’Ezzelin était mort percé de plusieurs balles et couvert de coups de sabre, ainsi que l’attestait ce vêtement. Le juif, sur la tartane duquel il était tombé expirant, n’avait pu arriver à lui assez tôt pour empêcher ses matelots de jeter son cadavre à la mer. Heureusement la richesse de son pourpoint avait tenté l’un d’eux, qui le lui avait arraché avant de le lancer par-dessus le bord, et le juif avait été forcé de le lui racheter afin de pouvoir montrer à Orio ce témoignage de la mort de son ennemi.

Après beaucoup d’emportements et d’imprécations échangés de part et d’autre, Orio, qui, malgré la brutalité et la méchanceté de ses associés, exerçait un ascendant extraordinaire sur eux, et savait d’un mot et d’un geste les réduire au silence au plus fort de leur colère, parut s’apaiser et se contenter du serment de Hussein. Hussein refusa, à la vérité, de jurer par Allah et le Prophète qu’il fût certain de la mort d’Ezzelin, car il ne l’avait pas vu jeter à la mer ; mais il jura que, si on lui avait conservé la vie, il n’était pas complice de cette trahison ; il jura aussi qu’il s’assurerait de la vérité et qu’il châtierait sévèrement quiconque aurait désobéi à l’Uscoque. Il prononça ce mot en italien, et en portant les deux mains sur sa tête il s’inclina jusqu’à terre devant Orio.

Lui ! l’Uscoque ! Ô Giovanna ! Giovanna ! comment ne tombes-tu pas morte en voyant que cet infâme égorgeur, traître à sa patrie, insatiable larron et meurtrier féroce, est ton époux, l’homme que tu as tant aimé !

Giovanna se parle ainsi à elle-même. Peut-être parle-t-elle tout haut, tant elle méprise à cette heure le danger de mourir, tant elle a perdu le sentiment de son être, absorbée qu’elle est tout entière dans cette scène d’épouvante et de dégoût. Les brigands étaient si animés par la dispute qu’ils n’auraient pu l’entendre. Ils parlèrent longtemps encore. Giovanna ne les entendit plus ; ses bras se tordirent, son cou se gonfla et ses yeux se renversèrent dans leur orbite. Elle tomba sur le carreau et perdit le sentiment de son infortune. Les pirates, ayant fait leurs dernières conventions avec Orio, étaient repartis. Orio se jeta sur son lit et s’endormit brisé de fatigue.

Naam, après avoir pansé sa blessure, veille auprès de lui, couchée à terre sur une natte. Il y a bien longtemps que Naam n’a goûté un paisible sommeil. Elle porte dans les événements les plus terribles et dans les plus rudes fatigues de la vie le calme et la santé d’un esprit et d’un corps fortement trempés. Lorsqu’elle s’assoupit, un songe transporte quelquefois son imagination au temps où, bercée dans un hamac de damas plus blanc que la neige par quatre jeunes esclaves nubiennes, à la peau noire comme la nuit, aux dents blanches, à l’air franc et joyeux, elle s’endormait aux sons de la mandore dans la fumée du benjoin, dans les langueurs d’une oisiveté voluptueuse, aux sourires de Phingari, la reine des nuits orientales, aux caresses de la brise, qui effeuillait mollement sur son sein les fleurs de sa chevelure. Ces temps ne sont plus. Les pieds délicats de Naam foulent maintenant le gravier amer des rivages et les pointes déchirantes des récifs. Ses mains effilées se sont endurcies au maniement du gouvernail et des cordages. Le souffle desséchant des vents et l’air âpre de la mer ont hâlé cette peau que l’on pouvait comparer naguère au tissu velouté des fruits, avant que la main leur ait enlevé la vapeur argentée dont le matin les a revêtus. Plante flexible et embaumée, mais forte et vivace, Naam est née au désert, parmi les tribus libres et errantes. Elle n’a point oublié le temps où, courant pieds nus sur le sable ardent, elle menait les chameaux à la citerne et chassait devant elle leur troupe docile, rapportant sur sa tête une amphore presque aussi haute qu’elle. Elle se souvient d’avoir passé d’une main hardie le frein dans la bouche rebelle des maigres cavales blanches de son père. Elle a dormi sous les tentes vagabondes, aujourd’hui au pied des montagnes, et demain au bout de la plaine. Couchée entre les jambes des coursiers généreux, elle écoutait avec insouciance les rugissements lointains du chacal et de la panthère. Enlevée par des bandits et vendue au pacha avant d’avoir connu les joies d’un amour libre et partagé, elle a fleuri, comme une plante exotique, à l’ombre du harem, privée d’air, de mouvement et de soleil, regrettant sa misère au sein de l’opulence et détestant le despote dont elle subissait les caresses. Maintenant Naam ne regrette plus sa patrie. Elle aime, elle se croit aimée. Orio la traite avec douceur et lui confie tous ses secrets. Sans aucun doute elle lui est chère, car elle lui est utile, et jamais il ne retrouvera tant de zèle uni à tant de discrétion, de présence d’esprit, de courage et d’attachement.

D’ailleurs Naam se sent libre. L’air circule largement autour d’elle, ses yeux embrassent l’immense anneau de l’horizon. Elle n’a de devoirs que ceux que son cœur lui dicte, et le seul châtiment qu’elle ait à redouter, c’est de n’être plus aimée. Naam ne regrette donc ni ses esclaves, ni son bain parfumé, ni ses tresses de perles de Ceylan, ni son lourd corset de pierreries, ni ses longues nuits de sommeil, ni ses longues journées de repos. Reine dans le harem, elle n’avait pas cessé de se sentir esclave ; esclave parmi les chrétiens, elle se sentit libre, et la liberté, selon elle, c’est plus que la royauté.

Un jour nouveau va poindre, lorsqu’un faible soupir réveille Naam de son premier sommeil. Elle se soulève sur ses genoux et interroge le front penché de Soranzo. Il dort paisiblement, son souffle est égal et pur. Un soupir plus profond que le premier et plein d’une inexprimable angoisse frappe encore l’oreille de Naam. Elle quitte le lit d’Orio et soulève sans bruit le rideau de la croisée. Elle trouve Giovanna gisante, s’étonne, s’émeut et garde un généreux silence ; puis, se rapprochant d’Orio, elle abaisse sur lui les courtines de son lit, retourne auprès de Giovanna, la prend dans ses bras, la relève, et, sans éveiller personne, la reporte dans sa chambre.

Orio ignora ce que Giovanna avait osé. Il la tint captive dans ses appartements et n’alla plus jamais s’informer d’elle. Naam essaya en vain de l’adoucir en sa faveur. Cette fois Naam fut sans persuasion, et Orio lui sembla manquer de confiance et rouler en lui-même quelque sinistre dessein.

Les soins de Naam ont guéri la blessure d’Orio en peu de jours. La mort d’Ezzelin paraît constatée ; nulle part on n’a retrouvé aucun indice qui ait pu faire croire à son salut. S’il était possible d’échapper à la férocité impétueuse des pirates, il ne le serait pas d’échapper à la haine réfléchie de Soranzo. Giovanna ne se plaint plus ; elle ne paraît plus souffrir ; elle ne se penche plus les soirs à sa fenêtre ; elle n’écoute plus les bruits vagues de la nuit. Quand Naam lui chante les airs de son pays en s’accompagnant du luth ou de la mandore, elle n’entend pas et sourit. Quelquefois elle tient un livre et semble lire ; mais ses yeux restent fixés des heures entières sur la même page, et son esprit n’est point là. Elle est plus distraite et moins abattue qu’avant la mort d’Ezzelin. Souvent on la surprend à genoux, les yeux levés vers le ciel et ravie dans une sorte d’extase. Giovanna a trouvé enfin le calme du désespoir ; elle a fait un vœu : elle n’aime plus rien sur la terre. Elle semble avoir recouvré la volonté de vivre. Déjà elle redevient belle, et le pourpre de la santé commence à refleurir sur son visage.

Morosini a appris le désastre d’Ezzelin, et son âme s’indigne de l’insolence des pirates. La perte de ce noble et fidèle serviteur de la république remplit de douleur l’amiral et toute l’armée. On célèbre pour lui un service funèbre sur les navires de la flotte vénitienne, et le port de Corfou retentit des lugubres saluts du canon qui annoncent à l’armée la triste fin d’un de ses plus vaillants officiers. On murmure contre l’inaction et la lâcheté de Soranzo. Morosini commence à concevoir des soupçons graves ; mais sa prudence scrupuleuse commande le silence. Il envoie à son neveu l’ordre de venir sur-le-champ le trouver pour lui rendre compte de sa conduite, et de laisser le commandement de son île et de sa garnison à un Mocenigo qu’il envoie à sa place. Morosini ordonne aussi à Soranzo de ramener sa femme avec lui, et de laisser à Mocenigo la galéace qu’il commandait, et dont il a fait si peu d’usage.

Mais Soranzo, qui entretient des espions à Corfou et dont les messagers rapides devancent l’escadre de Mocenigo, a été averti à temps. Il n’a pas attendu jusqu’à ce jour pour mettre en sûreté les riches captures qu’il a faites de concert avec Hussein et ses associés. Il a converti toutes ses prises en or monnayé. Une partie est déjà rendue à Venise. Orio a fait équiper la galère sur laquelle Giovanna est venue le trouver. Aidé de Naam et de ses affidés, il y a porté, durant la nuit, des caisses pesantes et des outres de peau de chameau remplies d’or : c’est le reste de ses trésors, et la galère est prête à mettre à la voile. Il annonce à ses officiers que la signora veut retourner à Venise, et ne leur laisse pas soupçonner la disgrâce qui le menace et dont il se rit désormais, car il a tout prévu. Les pirates sont avertis. Hussein cingle rapidement avec sa flottille vers le grand archipel, refuge assuré où il bravera les forces vénitiennes, et où l’on assure qu’il est mort longtemps après, à l’âge de quatre-vingt-six ans, exerçant toujours la piraterie et n’étant jamais tombé au pouvoir de ses adversaires.

Le juif albanais l’accompagne. Condamné à mort à Venise pour plusieurs meurtres, il n’est point à craindre pour Orio qu’il ose jamais y retourner. Mais le renégat Frémio, dont les crimes sont moins constatés et l’audace plus grande, lui inspire de la méfiance. Il l’interroge, il apprend de lui que son désir est de retourner en Italie, et il craint ses délations. Il l’invite à rester avec lui, et s’engage à le faire rentrer dans Venise, sur sa galère, sans qu’il soit exposé aux poursuites de la loi. Le renégat, tout méfiant qu’il est, s’abandonne à l’espoir de finir paisiblement ses jours dans sa patrie, au sein des richesses que le brigandage lui a procurées. Il dépose son butin sur la galère qui porte déjà celui d’Orio, et, changeant de costume et de manières, il se fait passer dans l’île pour un négociant génois échappé à l’esclavage des Ottomans et réfugié sous la protection de Soranzo.

Le commandant Léontio, le lieutenant de vaisseau Mezzani, et les deux matelots qui conduisent la barque mystérieuse de Soranzo parmi les écueils, sont, avec le renégat, les seuls complices qu’Orio ait désormais à redouter. Tous les préparatifs sont terminés. Le départ de Giovanna pour Venise est fixé au premier jour du mois de mai. C’est ce jour-là précisément que Mocenigo doit arriver à San-Silvio avec l’ordre de rappel. Orio seul le sait. Il a fait annoncer à Giovanna qu’elle eût à se tenir prête, et la veille au soir il se rend chez elle après avoir fait dire à Léontio, à Mezzani et au renégat qu’ils eussent à venir recevoir, à minuit dans son appartement, des communications importantes pour leurs intérêts.

Orio a endossé son plus riche pourpoint et bouclé sa chevelure ; des bagues étincellent à ses doigts, et sa main droite, à peu près guérie et couverte d’un gant parfumé, balance avec grâce une branche fleurie. Il entre chez sa femme sans se faire annoncer, renvoie ses femmes, et, resté seul avec elle, s’approche pour l’embrasser. Giovanna recule comme si le basilic l’eût touchée, et se dérobe à ses caresses.

« Laissez-moi, dit-elle à Soranzo, je ne suis plus votre femme, et nos mains, qui semblaient unies pour l’éternité, ne doivent plus se rencontrer ni dans ce monde ni dans l’autre.

— Vous avez raison, mon amour, dit Soranzo, d’être irritée contre moi. J’ai été pour vous sans tendresse et sans courtoisie pendant plusieurs jours ; mais vous vous apaiserez, aujourd’hui que je viens mettre le genou en terre devant vous et me justifier. »

Il lui raconte alors qu’absorbé par les soins de sa charge, il n’a voulu goûter de repos et de bonheur qu’après avoir accompli son œuvre. Maintenant, selon lui, tout est prêt pour que ses desseins éclatent, et que sa fidélité à la république soit constatée par l’extinction entière des pirates. Un renfort, qu’il a demandé à l’amiral, doit lui arriver, et toutes ses mesures sont prises pour un combat terrible, décisif. Mais il ne veut pas que son épouse respectée et chérie reste exposée aux chances d’une telle aventure. Il a tout fait préparer pour son départ. Il l’escortera lui-même avec la galéace jusqu’à la hauteur de Teakhi ; puis il reviendra laver la tache que le soupçon a faite à son honneur, ou s’ensevelir sous les décombres de la forteresse.

« Cette nuit est la dernière que nous passerons ensemble sous le toit de ce donjon, ajoute-t-il. C’est peut-être la dernière de notre vie que nous passerons sous les mêmes lambris. Ma Giovanna ne s’armera point de fierté à cette heure fatale. Elle ne repoussera pas mon amour et mon repentir. Elle m’ouvrira son cœur et ses bras ; pour la dernière fois peut-être, elle me rendra ce bonheur qu’elle seule m’a fait connaître sur la terre. »

En parlant ainsi, il l’enlace dans ses bras, et humilie devant elle ce front superbe qui tant de fois l’a fait trembler. En même temps il cherche à lire dans ses yeux le degré de confiance qu’il inspire, ou de soupçon qu’il lui reste à combattre. Il pense qu’il est temps encore de reprendre son empire sur cette femme qui l’a tant aimé, et auprès de qui, tant qu’il l’a voulu, sa puissance de persuasion n’a jamais échoué. Mais elle se dégage de ses étreintes et le repousse froidement.

« Laissez-moi, lui dit-elle. S’il reste un moyen humain de réhabiliter votre honneur, je vous en félicite ; mais il n’en est aucun pour vous de ressaisir sur moi vos droits d’époux. Si vous succombez dans votre entreprise, vos fautes seront peut-être expiées, et je prierai pour vous ; mais si vous survivez, je n’en serai pas moins séparée de vous pour jamais. »

Orio pâlit et fronce le sourcil ; mais Giovanna ne s’émeut plus de sa colère. Orio se contient et persiste à l’implorer. Il feint de prendre sa froideur pour du dépit ; il l’interroge, il veut savoir si elle persiste à l’accuser. Giovanna refuse de s’expliquer.

« Je ne dois compte de mes pensées qu’à Dieu, lui dit-elle ; Dieu seul est désormais mon époux et mon maître. J’ai tant souffert de l’amour terrestre que j’en ai reconnu le néant. J’ai fait un vœu : en rentrant à Venise, je ferai rompre mon mariage par le pape, et je prendrai le voile dans un couvent. »

Orio affecte de rire de cette résolution. Il feint de n’y point croire et d’espérer que, dans quelques heures, Giovanna se laissera fléchir par ses caresses. Il se retire d’un air présomptueux qui remplit de mépris cette âme tendre, mais fière, qui ne peut plus aimer l’être qu’elle méprise, et qui a reporté vers le ciel tout son espoir et toute sa foi.

Naam attendait Orio à la porte de la tour. Elle lui trouva l’air farouche, la parole brève et la voix tremblante.

« Quelle heure vient de sonner, Naam ?

— Deux heures avant minuit.

— Tu sais ce que nous avons à faire ?

— Tout est prêt.

— Les convives seront-ils à minuit dans ma chambre ?

— Ils y seront.

— As-tu ton poignard ?

— Oui, maître, et voici le tien.

— Es-tu sûre de toi-même, Naam ?

— Maître, es-tu sûr de leur trahison ?

— Je te l’ai dit. Doutes-tu de ma parole ?

— Non, maître.

— Marchons donc !

— Marchons ! »

Orio et Naam pénètrent dans les galeries souterraines, descendent l’échelle de cordes, gagnent le bord de la mer, et appellent la barque. Les deux infatigables rameurs, qui toujours à cette heure se tiennent cachés dans la grotte voisine, attentifs au signal qui doit les avertir, mettent à flot sur-le-champ et s’approchent. Orio et sa compagne s’élancent sur la barque et ordonnent aux matelots de s’éloigner de la côte. Bientôt ils sont assez loin du château pour le dessein de Soranzo. Assis à la poupe, il se soulève, et, approchant du rameur courbé devant lui, il lui enfonce son poignard dans la gorge.

« Trahison ! » s’écrie celui-ci ; et il tombe sur ses genoux en rugissant. Son compagnon abandonne la rame et s’élance vers lui ; Naam l’étend par terre d’un coup de hache sur la tête ; et tandis qu’elle s’empare de la rame et empêche le bateau de dériver, Orio achève les victimes. Puis il les lie ensemble avec un câble et les attache fortement au pied du mât. Il prend ensuite l’autre rame et vogue à la hâte vers le rocher de San-Silvio. Au moment d’y arriver, il prend la hache, et en quelques coups perce le plancher de la barque, où l’eau s’élance en bouillonnant. Alors il saisit le bras de Naam et se précipite avec elle sur la grève, tandis que la barque s’enfonce et disparaît sous les flots, avec ses deux cadavres. Un silence affreux a régné entre ces deux criminels depuis qu’ils ont quitté la grève pour monter sur la barque. Pendant et après l’assassinat ils n’ont point échangé une parole.

« Allons ! tout va bien, du courage ! » dit Soranzo à Naam, dont il entend les dents claquer.

Naam essaie en vain de répondre ; sa gorge est serrée.

Elle ne perd cependant ni sa résolution ni sa présence d’esprit. Elle remonte l’échelle et rentre avec Orio dans la tour. Alors elle allume un flambeau, et leurs regards se rencontrent. Leurs figures livides, leurs habits teints de sang leur causent tant d’horreur qu’ils s’éloignent l’un de l’autre et craignent de se toucher. Mais Orio s’efforce de raffermir par son audace le courage ébranlé de Naam.

« Ceci n’est rien, lui dit-il. La main qui a frappé le tigre tremblera-t-elle devant l’agonie des animaux plus vils ? »

Naam, toujours muette, lui fait signe de ne pas rappeler cette image. Elle n’a eu ni regret ni remords du meurtre du pacha, mais elle ne peut supporter qu’on lui retrace ce souvenir. Elle se hâte de changer de vêtement, et tandis qu’Orio imite son exemple, elle prépare la table pour le souper. Bientôt les convives frappent doucement à la porte. Elle les introduit. Ils s’étonnent de ne voir aucun serviteur occupé au service du repas.

« J’ai des communications importantes à vous faire, leur dit Orio, et le secret de notre entretien ne souffre pas de témoins inutiles. Ces fruits et ce vin suffiront pour une collation qui n’est ici qu’un prétexte. Le temps n’est pas venu de se livrer au plaisir. C’est dans la belle Venise, au sein des richesses et à l’abri des dangers, que nous pourrons passer les nuits en de folles orgies. Ici il s’agit de régler nos comptes et de parler d’affaires. Naam, donne-nous des plumes et du papier. Mezzani, vous serez le secrétaire, et Frémio fera les calculs. Léontio, versez-nous du vin à tous pendant ce temps. »

Dès le commencement, Frémio éleva des prétentions injustes, et soutint que Léontio ne lui avait pas donné une reconnaissance exacte des valeurs déposées par lui sur la galère. Orio feignit d’écouter leur débat avec l’attention d’un juge intègre. Au moment où ils étaient le plus échauffés, le renégat, qui s’exprimait avec difficulté, et dont le langage grossier faisait sourire de mépris les autres convives, se troubla de dépit et de honte, et but à plusieurs reprises pour se donner de l’audace ; mais ses paroles devinrent de plus en plus confuses, et, frappant du pied avec rage, il quitta la dispute et passa sur le balcon. Naam le suivit des yeux. Au bout d’un instant, et comme la dispute continuait entre Léontio et Mezzani, un regard échangé avec son esclave apprit à Soranzo que Frémio ne parlerait plus. Il était assis sur la terrasse, les jambes pendantes, les bras enlacés aux barreaux de la balustrade, la tête penchée, les yeux fixes.

« Est-il déjà ivre ? dit Léontio.

— Oui, et tant mieux, répondit le lieutenant. Terminons nos affaires sans lui. »

Il essaya de lire ce que Léontio écrivait ; sa vue se troubla.

« Ceci est étrange, dit-il en portant sa main à son front ; moi aussi, je suis ivre. Messer Soranzo, ceci est une infamie : vous nous servez du vin qu’on ne peut boire sans perdre aussitôt la force de savoir ce qu’on fait… Je ne signerai rien avant demain matin. »

Il retomba sur sa chaise, les yeux fixes, les lèvres violettes, les bras étendus sur la table.

« Qu’est-ce ? dit Léontio en se retournant et en le regardant avec effroi ; seigneur gouverneur, ou je n’ai jamais vu mourir personne, ou cet homme vient de rendre l’âme.

— Et vous allez en faire autant, seigneur commandant, lui dit Orio en se levant et en lui arrachant la plume et le papier. Dépêchez-vous d’en finir ; car il n’est plus d’espoir pour vous, et nos comptes sont réglés. »

Léontio avait avalé seulement quelques gouttes de vin ; mais la terreur aida à l’effet du poison, et lui porta le coup mortel. Il tomba sur ses genoux, les mains jointes, l’oeil égaré et déjà éteint. Il essaya de balbutier quelques paroles.

« C’est inutile, lui dit Orio en le poussant sous la table ; votre ruse ici ne servira plus de rien. Je sais bien que votre marché était déjà fait, et que, plus habile que ces deux-là, vous trahissiez d’un côté la république, pour avoir part à notre butin, et de l’autre vos complices, afin de vous réconcilier avec la république en nous envoyant aux Plombs. Mais pensez-vous qu’un homme comme moi veuille céder la partie à un homme comme vous ? Allons donc ! Le vautour qui combat est fait pour s’envoler, et la chenille qui rampe pour être écrasée. C’est le droit divin qui l’ordonne ainsi. Adieu, brave commandant, qui me faisiez passer pour fou. Lequel de nous l’est le plus à cette heure ? »

Léontio essaya de se relever ; il ne le put, et se traîna au milieu de la chambre, où il expira en murmurant le nom d’Ezzelin. Fut-ce l’effet du remords ? la vision sanglante lui apparut-elle à son dernier instant ?

Orio et Naam rassemblèrent les trois cadavres et les entassèrent sous la table, qu’ils renversèrent dessus avec les nappes et les meubles ; puis Orio prit un flambeau, et mit le feu à ce monceau après avoir fermé les fenêtres. Orio, s’éloignant alors, dit à Naam de rester à la porte jusqu’à ce qu’elle eût vu les cadavres, la table et tous les meubles qui étaient dans la salle entièrement consumés, et les flammes faire éruption au dehors ; qu’alors elle eût à descendre le grand escalier et à jeter l’épouvante dans le château en sonnant la cloche d’alarme.

Appuyée contre la porte, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur le hideux bûcher d’où s’élèvent des flammes bleuâtres, Naam reste seule livrée à ses sombres pensées. Bientôt des tourbillons de fumée se roulent en spirale et se dressent comme des serpents vers la voûte. La flamme s’étend ; les voix aiguës de l’incendie commencent à siffler, à se répondre, à se mêler et à former des accords déchirants. On prendrait le pavé de marbre étincelant pour une eau profonde où se reflète l’éclat du foyer. Les fresques de la muraille apparaissent derrière les tourbillons de flamme et de fumée comme les sombres esprits qui protègent le crime et se plaisent dans le désastre. Peu à peu elles se détachent de la muraille, et ces pâles géants tombent par morceaux sur le pavé avec un bruit sec et sinistre. Mais rien dans cette scène d’épouvante, à laquelle préside silencieusement Naam, n’est aussi effrayant que Naam elle-même. Si une des victimes, dont les ossements noircis gisent déjà dans la cendre, pouvait se ranimer un instant et voir Naam éclairée par ces reflets livides, la lèvre contractée d’horreur, mais le front armé d’une résolution inexorable, elle retomberait foudroyée comme à l’aspect de l’ange de la mort. Jamais Azraël n’apparut aux hommes plus terrible et plus beau que ne l’est à cette heure l’être mystérieux et bizarre qui préside froidement aux vengeances d’Orio.

Cependant les vitres tombent en éclats, et l’incendie va se répandre. Naam songe à exécuter les ordres de son maître et à donner l’alarme. Mais d’où vient qu’Orio l’a quittée sans lui dire de l’accompagner ? Dans l’horreur de l’oeuvre qu’ils ont accomplie ensemble, Naam a obéi machinalement, et maintenant un effroi subit, une sollicitude généreuse s’emparent de ce coeur de tigre. Elle oublie de sonner la cloche, et, franchissant d’un pied rapide les escaliers et les galeries qui séparent la grande tour du palais de bois, elle s’élance vers les appartements de Giovanna. Un profond silence y règne. Naam ne s’étonne pas de ne point rencontrer dans les chambres qu’elle traverse précipitamment les femmes qui servent Giovanna. La négresse fidèle, dont le hamac est ordinairement suspendu en travers de la porte de sa maîtresse, n’est pas là non plus. Naam ignore que, sous prétexte d’avoir un rendez-vous d’amour avec sa femme, Orio a éloigné d’avance toutes ses servantes. Elle pense qu’au contraire son premier soin a été de venir chercher Giovanna, afin de la soustraire à l’incendie. Cependant Naam n’est pas tranquille ; elle pénètre dans la chambre de Giovanna. Un profond silence règne là comme partout, et la lampe jette une si faible clarté que Naam ne distingue d’abord que confusément les objets. Elle voit pourtant Giovanna couchée sur son lit, et s’étonne du peu d’empressement qu’Orio a mis à l’avertir du danger qui la menace. En cet instant, Naam est saisie d’une terreur qu’elle n’a point encore éprouvée, ses genoux tremblent. Elle n’ose avancer. Le lévrier, au lieu de se jeter sur elle avec rage comme à l’ordinaire, s’est approché d’un air suppliant et craintif. Il est retourné s’asseoir devant le lit, et là, l’oreille dressée, le cou tendu, il semble épier avec inquiétude le réveil de sa maîtresse ; de temps en temps il retourne la tête vers Naam, avec une courte plainte, comme pour l’interroger, puis il lèche le plancher humide.

Naam prend la lampe, l’approche du visage de Giovanna, et la voit baignée dans son sang. Son sein est percé d’un seul coup de poignard ; mais cette blessure profonde, mortelle, Naam connaît la main qui l’a faite, et elle sait qu’il est inutile d’interroger ce qui peut rester de chaleur à ce cadavre, car là où Soranzo a frappé il n’est plus d’espoir. Naam reste immobile en face de cette belle femme, endormie à jamais ; mille pensées nouvelles s’éveillent dans son âme ; elle oublie tout ce qui a précédé ce meurtre. Elle oublie même l’incendie qu’elle a allumé et qui court après elle.

« Ô ma sœur ! s’écrie-t-elle, qu’as-tu donc fait qui ait mérité la mort ? Est-ce là le sort réservé aux femmes d’Orio ? À quoi t’a servi d’être belle ? À quoi t’a servi d’aimer ? Est-ce donc moi qui suis cause de la haine que tu inspirais ? Non, car j’ai tout fait pour l’adoucir, et j’aurais donné ma vie pour sauver la tienne. Serait-ce parce que tu as été trop soumise et trop fidèle, que l’on t’a payée de mépris ? Tu as été faible, ô femme ! Je me souviendrai de toi, et ce qui t’arrive me servira d’enseignement. »

Pendant que Naam, perdue dans des réflexions sinistres, interroge sa destinée sur le cadavre de Giovanna, l’incendie gagne toujours, et déjà la galerie de bois qui entoure le parterre est à demi consumée. Le sifflement et la clarté sinistre avertissent en vain Naam de l’approche du feu ; elle n’entend rien, et son âme est tellement consternée que la vie ne lui semble pas valoir en cet instant la peine d’être disputée.

Cependant Orio s’est retiré sur une plate-forme voisine, d’où il contemple l’incendie trop lent à son gré. Toute cette partie du château, dont il a eu soin d’éloigner les habitants, va être dans quelques minutes la proie des flammes ; mais Orio n’a pas pris le soin de porter lui-même l’incendie dans la chambre de Giovanna. Il entend les cris des sentinelles qui viennent d’apercevoir la clarté sinistre, et qui donnent l’alarme.

On peut arriver à temps encore pour pénétrer auprès de Giovanna, et pour voir qu’elle a péri par le fer. Orio prévient ce danger. Il se précipite, un tison enflammé à la main, dans l’appartement conjugal ; mais, en voyant Naam debout devant le lit sanglant, il recule épouvanté comme à l’aspect d’un spectre. Puis une pensée infernale traverse son âme maudite. Tous ses complices sont écartés, tous ses ennemis sont anéantis. Le seul confident qui lui reste, c’est Naam. Elle seule désormais pourra révéler par quels forfaits ses richesses furent acquises et conservées. Un dernier effort de volonté, un dernier coup de poignard rendrait Orio maître absolu, possesseur unique de ses secrets. Il hésite, mais Naam se retourne et le regarde. Soit qu’elle ait pressenti son dessein, soit que le meurtre de Giovanna ait empreint d’indignation et de reproche son front livide et son regard sombre, ce regard exerce sur Orio une fascination magique ; son âme conserve le désir du mal, mais elle n’en a plus la force. Orio a compris en cet instant que Naam est un être plus fort que lui, et que sa destinée ne lui appartient pas comme celle de ses autres victimes. Orio est saisi d’une peur superstitieuse. Il tremble comme un homme surpris par le mauvais œil. Il fait du moins un effort pour achever d’anéantir Giovanna, et, jetant son brandon sur le lit :

« Que faites-vous ici ? dit-il d’un air farouche à Naam. Ne vous avais-je pas ordonné de sonner la cloche ? Allez, obéissez ! Voyez ! le feu nous poursuit !

— Orio, dit Naam sans se déranger et sans quitter la main du cadavre qu’elle a prise dans les siennes, pourquoi as-tu tué ta femme ? C’est un grand crime que tu as commis ! Je te croyais plus qu’un homme, et je vois maintenant que tu es un homme comme les autres, capable de bien et de mal ! Comment te respecterai-je maintenant que je sais que l’on doit te craindre, Orio ? Ceci est une chose que je ne pourrai jamais oublier, et tout mon amour pour toi ne me suggère rien à cette heure qui puisse l’excuser. Plût à Dieu que tu ne l’eusses point fait, et que je ne l’eusse point vu ! Je ne sais si ton Dieu te pardonnera ; mais à coup sûr Allah maudit l’homme qui tue sa femme chaste et fidèle.

— Sortez d’ici, s’écrie Soranzo, qui craint d’être surpris en ce lieu et durant cette querelle. Faites ce que je vous commande et taisez-vous, ou craignez pour vous-même. »

Naam le regarde fixement, et lui montrant les flammes qui s’élancent en gerbe par la porte :

« Celui de nous deux qui traversera ceci avec le plus de calme, lui dit-elle, aura le droit de menacer l’autre et de l’effrayer. »

Et tandis qu’Orio, vaincu par le péril, s’élance rapidement hors de la chambre, elle s’approche lentement de la porte embrasée, sans paraître s’apercevoir du danger. Le chien la suit jusqu’au seuil ; mais, voyant qu’on laisse sa maîtresse, il revient auprès du lit en pleurant.

« Animal plus sensible et plus dévoué que l’homme, dit Naam en revenant sur ses pas, il faut que je te sauve. »

Mais elle s’efforce en vain de l’arracher au cadavre ; il se défend et s’acharne. À moins de perdre toute chance de salut, Naam ne peut s’obstiner à cette lutte. Elle franchit les flammes avec calme, et trouve Orio dans le parterre, qui l’attend avec impatience, et la regarde avec admiration.

« Ô Naam ! lui dit-il en lui prenant le bras et en l’entraînant, vous êtes grande, vous devez tout comprendre !

— Je comprends tout, hormis cela ! » répond Naam en lui montrant du doigt la chambre de Giovanna, dont le plafond s’écroule avec un bruit affreux.

En un instant tout le château fut en rumeur. Soldats et serviteurs, hommes et femmes, tous s’élancèrent vers les appartements du gouverneur et de sa femme. Mais, au moment où Orio et Naam en sortirent, le palais de bois, qui avait pris feu avec une rapidité effrayante, n’était déjà plus qu’un monceau de cendres entouré de flammes. Personne ne put y pénétrer ; un vieux serviteur de la maison de Morosini s’y obstina et y périt. Soranzo et son esclave disparurent dans le tumulte. Le vent, qui soufflait avec force, porta la flamme sur tous les points. Bientôt le donjon tout entier ne présenta plus qu’une immense gerbe rouge, et la mer se teignit, à une lieue à la ronde, d’un reflet sanglant. Les tours s’écroulèrent avec un bruit épouvantable, et les lourds créneaux, roulant du haut du rocher dans la mer, comblèrent les grottes et les secrètes issues qui avaient servi à la barque et aux sorties mystérieuses d’Orio. Les navires qui passèrent au loin et qui virent ce foyer terrible crurent qu’un phare gigantesque avait été dressé sur les écueils, et les habitants consternés des îles voisines dirent :

« Voilà les pirates qui égorgent la garnison vénitienne et qui mettent le feu au château de San-Silvio. »

Vers le matin, tous les habitants, successivement chassés du donjon par l’incendie, se pressaient sur les grèves de la baie, seul endroit où les pierres lancées et les décombres qui s’écroulaient ne pussent les atteindre. Beaucoup avaient péri. À la clarté livide de l’aube, on fit le dénombrement des victimes, et tous les regards se portèrent vers Orio, qui, assis sur une pierre, ayant Naam debout à ses côtés, gardait un silence farouche. Le donjon brûlait encore, et la teinte du jour naissant rendait toujours plus affreuse celle de l’incendie. Personne ne songeait plus à combattre le fléau. Des pleurs, des blasphèmes se faisaient entendre dans les divers groupes. Ceux-ci regrettaient un ami, ceux-là quelque effet précieux ; tous se demandaient à voix basse :

« Mais où donc est la signora Soranzo ? L’a-t-on enfin sauvée, que le gouverneur paraît si tranquille ? »

Tout à coup un fracas, plus épouvantable que tous les autres, fit tressaillir d’effroi les courages les mieux éprouvés. Un craquement général ébranla du haut en bas la masse de pierres noircies qui se défendait encore contre les flammes. Les flancs basaltiques du rocher en furent ébranlés, et des fentes profondes sillonnèrent ce bloc immense, comme lorsque la foudre fait éclater le tronc d’un vieil arbre. Toute la partie supérieure du donjon, les vastes terrasses de marbre, les plates-formes des tours et le couronnement dentelé s’écroulèrent spontanément. Les flammes furent étouffées après s’être divisées en mille langues ardentes qui semblaient ruisseler en cascades de feu sur les flancs de l’édifice. Cette forteresse ne présenta plus alors qu’un informe amas de pierres d’où s’exhalaient les tourbillons noirs d’une âcre fumée et quelques faibles jets de flamme pâlissante, dernières émanations peut-être des vies ensevelies sous ces décombres.

Alors il se fit un silence de mort, et les pâles habitants de l’île, épars sur la grève humide, se regardèrent comme des spectres qui se relèvent du tombeau en secouant leurs suaires poudreux. Mais du sein de ces ruines, où toute manifestation de la vie semblait à jamais étouffée, on entendit sortir une voix étrange, lamentable, un hurlement qu’il était impossible de définir et qui se prolongea d’une manière déchirante pendant plusieurs minutes, jusqu’à ce qu’il cessât par un aboiement rauque, étouffé, un dernier cri de mort ; après quoi on n’entendit plus que la voix de la mer, éternellement destinée à gémir sur cette rive dévastée.

« Où se sera réfugié ce chien ensorcelé pour n’être écrasé qu’à cette heure ? dit Orio à Naam.

— Vous êtes sûr, répondit Naam, que maintenant il ne reste plus rien de….

— Partons ! » dit Orio en levant ses deux bras vers les pâles étoiles qui s’éteignaient dans la blancheur du matin.

Ceux qui le virent de loin prirent ce geste pour l’élan d’un désespoir immense. Naam, qui le comprit mieux, y vit un cri de triomphe.

Soranzo et son esclave se jetèrent dans une barque et gagnèrent la galère qu’on avait équipée pour le départ de Giovanna. Soranzo fit déplier toutes les voiles et donna le signal du départ. Naam, quelques serviteurs et un très-petit équipage choisi parmi l’élite de ses matelots, montaient avec lui ce léger navire.

En vain les officiers de la garnison et de la galéace vinrent-ils lui demander ses ordres ; il les repoussa durement, et pressant ses hommes de lever l’ancre :

« Messieurs, dit-il à sa troupe consternée, pouvez-vous me rendre la femme que j’ai tant aimée et qui reste là ensevelie ? Non, n’est-ce pas ? Alors de quoi me parlez-vous, et de quoi voulez-vous que je vous parle ? »

Puis il tomba comme foudroyé sur le pont de sa galère, qui déjà fendait l’onde.

« Le désespoir a fini d’égarer sa raison, » dirent les officiers en se retirant dans leur barque et en regardant la fuite rapide du chef qui les abandonnait.

Quand la galère fut hors de leur vue, Naam se pencha vers Orio, qui restait étendu sans mouvement sur le tillac.

« On ne te regarde plus, lui dit-elle à l’oreille : menteur, lève-toi ! »

L’abbé reprenant la parole tandis que Beppa offrait à Zuzuf un sorbet :

« Je ne me chargerai pas de vous raconter exactement, dit-il, ce qui se passa aux îles Curzolari après le départ d’Orio Soranzo. Je pense que notre ami Zuzuf ne s’en est guère informé, et que d’ailleurs chacun de nous peut l’imaginer. Quand la garnison, les matelots et les gens de service se virent abandonnés par le gouverneur, sans autre asile que la galère et les huttes de pêcheurs éparses sur la rive, ils durent s’irriter et s’effrayer de leur position, et rester indécis entre le désir d’aller chercher un refuge à Céphalonie et la crainte d’agir sans ordres, contrairement aux intentions de l’amiral. Nous savons qu’heureusement pour eux Mocenigo arriva avec son escadre dans la soirée même. Mocenigo était muni de pouvoirs assez étendus pour couper court à cette situation pénible. Après avoir constaté et enregistré les événements qui venaient d’avoir lieu, il fit rembarquer tous les Vénitiens qui se trouvaient à Curzolari ; et, donnant le commandement du seul navire qui leur restât au plus ancien officier en grade, il porta ses forces moitié sur Téakhi, moitié sur les côtes de Lépante. Mais ce qui causa une grande surprise à Mocenigo, ce fut d’avoir vainement exploré les ruines de San-Silvio, vainement soumis à une sorte d’enquête tous ceux qui s’y trouvaient lorsque l’incendie éclata et tous ceux qui furent témoins de l’embarquement et de la fuite de Soranzo, sans pouvoir recueillir aucun renseignement certain sur le sort de Giovanna Morosini, de Léontio et de Mezzani. Selon toute vraisemblance, ces deux derniers avaient péri dans l’incendie ; car ils n’avaient point reparu depuis, et certes ils l’eussent fait s’ils eussent pu échapper au désastre. Mais le sort de la signora Soranzo restait enveloppé de mystère. Les uns étaient persuadés, d’après les dernières paroles que le gouverneur avait dites en partant, qu’elle avait été victime du feu ; les autres (et c’était le grand nombre) pensaient que ces paroles mêmes, dans la bouche d’un homme aussi dissimulé, prouvaient le contraire de ce qu’il avait voulu donner à croire. La signora, selon eux, avait été la première soustraite au danger et conduite à bord de sa galère. Le trouble qui régnait alors pouvait expliquer comment personne ne se souvenait de l’avoir vue sortir du donjon et de l’île. Sans doute Orio avait eu des raisons particulières pour la garder cachée à son bord à l’heure du départ. L’horreur qu’il avait depuis longtemps pour cette île et son irrésistible désir de la quitter avaient pu l’engager à feindre un grand désespoir par suite de la mort de sa femme, afin de fournir une excuse à son départ précipité, à l’abandon de sa charge, à la violation de tous ses devoirs militaires. Mocenigo, ayant épuisé tous les moyens d’éclaircir ces faits, procéda à l’embarquement et au départ ; mais il ne s’établit dans sa nouvelle position qu’après avoir envoyé à Morosini un avis pressant, afin qu’il eût à s’informer promptement de sa nièce dans Venise, où l’on présumait que le déserteur Soranzo l’avait ramenée.

Pour vous, qui savez quelle était la véritable position de Soranzo, vous seriez portés à croire, au premier aperçu, que, maître de trésors si chèrement acquis, ayant tout à craindre s’il retournait à Venise, il cingla vers d’autres parages, et alla chercher une terre neutre où la preuve de ses forfaits ne pût jamais venir le troubler dans la jouissance de ses richesses. Pourtant il n’en fut rien, et l’audace de Soranzo en cette circonstance couronna toutes ses autres impudences. Soit que les âmes lâches aient un genre de courage désespéré qui n’est propre qu’à elles, soit que la fatalité que notre ami Zuzuf invoque pour expliquer tous les événements humains condamne les grands criminels à courir d’eux-mêmes à leur perte, il est à remarquer que ces infâmes perdent toujours le fruit de leurs coupables travaux pour n’avoir pas su s’arrêter à temps.

Ce que Morosini ignorait encore, c’est que la dot de sa nièce avait été dévorée en grande partie dans les trois premiers mois de son mariage avec Soranzo. Soranzo, aux yeux de qui la bienveillance de l’amiral était la clef de tous les honneurs et de tous les pouvoirs de la république, avait tenu par-dessus tout à réparer la perte de cette fortune ; et, le moyen le plus prompt lui ayant paru le meilleur, au lieu de chasser les pirates, nous avons vu qu’il s’était entendu avec eux pour dépouiller les navires de commerce de toutes les nations. Une fois lancé dans cette voie, des profits rapides, certains, énormes, lui avaient causé tant de surprise et d’enivrement qu’il n’avait pu s’arrêter. Non content de protéger la piraterie par sa neutralité et de prélever en secret son droit sur les prises, il voulut bientôt mettre à profit ses talents, sa bravoure et l’espèce de fanatisme qu’il avait su inspirer à ces bandits pour augmenter ses bénéfices infâmes. Quand on veut jouer son honneur et sa vie, avait-il dit à Mezzani et à Léontio, ses complices (et, on doit le dire, ses provocateurs au crime), il faut frapper les grands coups et risquer le tout pour le tout. Son audace lui réussit. Il commanda les pirates, les guida, les enrichit ; et, jaloux de conserver sur eux un ascendant qui pouvait un jour lui redevenir utile, il les renvoya avec leur chef Hussein, tous contents de sa probité et de sa libéralité. Avec eux il se conduisit en grand seigneur vénitien, ayant déjà une assez belle part au butin pour se montrer généreux, et comptant d’ailleurs se dédommager sur les parts du renégat, du commandant et du lieutenant, dont il regardait la vie comme incompatible avec la sienne propre. Une étoile maudite dans le ciel sembla présider à son destin dans toute cette entreprise et protéger ses effrayants succès. Vous allez voir que cette puissance infernale le porta encore plus loin sur sa roue brûlante.

Quoique Soranzo eût quadruplé la somme qu’il avait désirée, tous les trésors de l’univers n’étaient rien pour lui sans une Venise pour les y verser. Dans ce temps-là l’amour de la patrie était si âpre, si vivace, qu’il se cramponnait à tous les cœurs, aux plus vils comme aux plus nobles ; et vraiment il n’y avait guère de mérite alors à aimer Venise. Elle était si belle, si puissante, si joyeuse ! c’était une mère si bonne à tous ses enfants, une amante si passionnée de toutes leurs gloires ! Venise avait de telles caresses pour ses guerriers triomphants, de telles fanfares éclatantes pour la bravoure, des louanges si fines et si délicates pour leur prudence, des délices si recherchées pour récompenser leurs moindres services ! Nulle part on ne pouvait retrouver d’aussi belles fêtes, goûter une aussi charmante paresse, se plonger à loisir aujourd’hui dans un tourbillon aussi brillant, demain dans un repos aussi voluptueux. C’était la plus belle ville de l’Europe, la plus corrompue et la plus vertueuse en même temps. Les justes y pouvaient tout le bien, et les pervers tout le mal. Il y avait du soleil pour les uns et de l’ombre pour les autres ; de même qu’il y avait de sages institutions et de touchantes cérémonies pour proclamer les nobles principes, il y avait aussi des souterrains, des inquisiteurs et des bourreaux pour maintenir le despotisme et assouvir les passions cachées. Il y avait des jours d’ovation pour la vertu et des nuits de débauche pour le vice, et nulle part sur la terre des ovations si enivrantes, des débauches si poétiques. Venise était donc la patrie naturelle de toutes les organisations fortes, soit dans le bien, soit dans le mal. Elle était la patrie nécessaire, irrépudiable, de quiconque l’avait connue !

Orio comptait donc jouir de ses richesses à Venise et non ailleurs. Il y a plus, il voulait en jouir avec tous les priviléges du sang, de la naissance et de la réputation militaire. Orio n’était pas seulement cupide, il était vain au delà de toute expression. Rien ne lui coûtait (vous avez vu quels actes de courage et de lâcheté !) pour cacher sa honte et garder le renom d’un brave. Chose étrange ! malgré son inaction apparente à San-Silvio, malgré les charges que les faits élevaient contre lui, malgré les accusations qu’un seul cheveu avait tenues suspendues sur sa tête, enfin malgré la haine qu’il inspirait, il n’avait pas un seul accusateur parmi tous les mécontents qu’il avait laissés dans l’île. Nul ne le soupçonnait d’avoir pris part ou donné protection volontaire à la piraterie, et à toutes les bizarreries de sa conduite depuis l’affaire de Patras on donnait pour explication et pour excuse le chagrin et la maladie. Il n’est si grand capitaine et si brave soldat, disait-on, qui, après un revers, ne puisse perdre la tête.



Bientôt des tourbillons de fumée… (Page 29.)

Soranzo pouvait donc se débarrasser des inconvénients de la maladie mentale à la première action d’éclat qui se présenterait ; et, comme cette maladie, inventée dans le principe par Léontio, moitié pour le sauver, moitié pour le perdre au besoin, était la meilleure de toutes les explications dans la nouvelle circonstance, Orio se promit d’en tirer parti. Il eut donc l’insolente idée d’aller sur-le-champ à Corfou trouver Morosini et de se montrer à lui et à toute l’armée sous le coup d’un désespoir profond et d’une consternation voisine de l’idiotisme. Cette comédie fut si promptement conçue et si merveilleusement exécutée que toute l’armée en fut dupe ; l’amiral pleura avec son gendre la mort de Giovanna, et finit par chercher à le consoler.

La douleur de Soranzo sembla bien légitime à tous ceux qui avaient connu Giovanna Morosini, et tous la tinrent pour sacrée, personne n’osant plus blâmer sa conduite, et chacun craignant de montrer un coeur sans générosité s’il refusait sa compassion à une si grande infortune. Il se fit garder comme fou pendant huit jours ; puis, quand il parut retrouver sa raison, il exprima un si profond dégoût de la vie, un si entier détachement des choses de ce monde, qu’il ne parla de rien moins que d’aller se faire moine. Au lieu de censurer son gouvernement et de lui ôter son rang dans l’armée, le généreux Morosini fut donc forcé de lui témoigner une tendre affection et de lui offrir un rang plus élevé encore, dans l’espoir de le réconcilier avec la gloire et par conséquent avec l’existence. Soranzo, se promettant bien de profiter de ces offres en temps et lieu, feignit de les repousser avec exaspération, et il prit cette occasion pour colorer adroitement sa conduite à San-Silvio.

« À moi des distinctions ! à moi des honneurs et les fumées de la gloire ! s’écria-t-il ; noble Morosini, vous n’y songez pas. N’est-ce pas cette funeste ambition d’un jour qui a détruit le bonheur de toute ma vie ? Nul ne peut servir deux maîtres ; mon âme était faite pour l’amour et non pour l’orgueil. Qu’ai-je fait en écoutant la voix menteuse de l’héroïsme ? J’ai détruit le repos et la confiance de Giovanna ; je l’ai arrachée à la sécurité de sa vie calme et modeste ; je l’ai attirée au milieu des orages, dans une prison suspendue entre le ciel et l’onde, où bientôt sa santé s’est altérée ; et, à la vue de ses souffrances, mon âme s’est brisée, j’ai perdu toute énergie, toute mémoire, tout talent. Absorbé par l’amour, consterné par la crainte de voir périr celle que j’aimais, j’ai oublié que j’étais un guerrier pour me rappeler seulement que j’étais l’époux et l’amant de Giovanna. Je me suis déshonoré peut-être, je l’ignore ; que m’importe ? Il n’y a pas de place en moi pour d’autres chagrins. »



La conversation du nouveau groupe… (Page 35.)

Ces infâmes mensonges eurent un tel succès, que Morosini en vint à chérir Soranzo de toute la chaleur de son âme grande et candide. Lorsque la douleur de son neveu lui parut calmée, il voulut le ramener à Venise, où les affaires de la république l’appelaient lui-même. Il le prit donc sur sa propre galère, et durant le voyage il fit les plus généreux efforts pour rendre le courage et l’ambition à celui qu’il appelait son fils.

La galère de Soranzo, objet de toute sa secrète sollicitude, marchait de conserve avec celles qui portaient Morosini et sa suite. Vous pensez bien que sa maladie, son désespoir et sa folie n’avaient pas empêché Soranzo de couver de l’œil, à toute heure, sa chère galéotte lestée d’or. Naam, le seul être auquel il pût se fier autant qu’à lui-même, était assise à la proue, attentive à tout ce qui se passait à son bord et à celui de l’amiral. Naam était profondément triste ; mais son amour avait résisté à ces terribles épreuves. Soit que Soranzo eût réussi à la tromper comme les autres, soit qu’une douleur réelle, suite et châtiment de sa feinte douleur, se fût emparée de lui, Naam avait cru lui voir répandre de véritables larmes ; les accès de son délire l’avaient effrayée. Elle savait bien qu’il mentait aux hommes ; mais elle ne pouvait imaginer qu’il voulût mentir à elle aussi, et elle crut à ses remords. Et puis, par quels odieux artifices Soranzo, sentant combien le dévouement de Naam lui était nécessaire, n’avait-il pas cherché à reprendre sur elle son premier ascendant ! Il avait essayé de lui faire comprendre le sentiment de la jalousie chez les femmes européennes, et à lui inspirer une haine posthume pour Giovanna ; mais là il avait échoué. L’âme de Naam, rude et puissante jusqu’à la férocité, était trop grande pour l’envie ou la vengeance ; le destin était son dieu. Elle était implacable, aveugle, calme comme lui.

Mais ce que Soranzo réussit à lui persuader, c’est que Giovanna avait découvert son sexe, et qu’elle avait blâmé sévèrement son époux d’avoir deux femmes.

« Dans notre religion, disait-il, c’est un crime que la loi punit de mort, et Giovanna n’eût pas manqué de s’en plaindre aux souverains de Venise. Il eût donc fallu te perdre, Naam ! Forcé de choisir entre mes deux femmes, j’ai immolé celle que j’aimais le moins. »

Naam répondait qu’elle se serait immolée elle-même plutôt que de consentir à voir Giovanna périr pour elle ; mais Orio voyait bien que ses dernières impostures étaient les seules qui pussent trouver le côté faible de la belle Arabe. Aux yeux de Naam, l’amour excusait tout ; et puis elle n’avait plus la force de juger Soranzo en le voyant souffrir, car il souffrait en effet.

On dit de certains êtres dégradés dans l’humanité que ce sont des bêtes féroces. C’est une métaphore ; car ces prétendues bêtes sont encore des hommes et commettent le crime à la manière des hommes, sous l’impulsion de passions humaines et à l’aide de calculs humains. Je crois donc au remords, et la fierté des meurtriers qui vont à l’échafaud d’un air indifférent ne m’en impose pas. Il y a beaucoup d’orgueil et de force dans la plupart de ces êtres ; et parce que la foule ne voit en eux ni larmes, ni terreur, ni paroles humbles, ni aucun témoignage extérieur de repentir, il n’est pas prouvé que tous ces phénomènes du remords et du désespoir ne se produisent pas au dedans, et qu’il ne s’opère pas, dans les entrailles du pécheur le plus endurci en apparence, une expiation terrible dont l’éternelle justice peut se contenter. Quant à moi, je sais que, si j’avais commis un crime, je porterais nuit et jour un brasier ardent dans ma poitrine ; mais il me semble que je pourrais le cacher aux hommes, et que je ne croirais pas me réhabiliter à mes propres yeux en pliant le genou devant des juges et des bourreaux.

Ce qu’il y a de certain, c’est qu’Orio, ne fût-ce que par suite d’une grande irritation nerveuse, comme vous dirait tout simplement notre ami Acrocéraunius, était en proie à des crises très-rudes. Il s’éveillait la nuit au milieu des flammes ; il entendait les blasphèmes et les plaintes de ses victimes ; il voyait le regard, le dernier regard, doux, mais terrifiant, de Giovanna expirante, et les hurlements même de son chien au dernier acte de l’incendie étaient restés dans son oreille. Alors des sons inarticulés sortaient de sa poitrine, et les gouttes d’une sueur froide coulaient sur son front. Le poëte immortel qui s’est plu à faire de lui l’imposant personnage de Lara vous a peint ces terribles épilepsies du remords sous des couleurs inimitables ; et si vous voulez vous représenter Soranzo voyant passer devant ses yeux le spectre de Giovanna, relisez les stances qui commencent ainsi :

T’ was midnight, — all was slumber ; the lone light
Dimm’d in the lamp, as loth to break the night.
Hark ! there be murmurs heard in Lara’s hall, —
A sound, — a voice, — a shriek, — a fearful call !
A long, loud shriek…

« Si tu nous récites le poëme de Lara, dit Beppa en arrêtant l’inspiration de l’abbé, espères-tu que nous écouterons le reste de ton histoire ?

— Hâtez-vous donc d’oublier Lara, s’écria l’abbé, et daignez accepter dans Orio la laide vérité. »

Un an s’était écoulé depuis la mort de Giovanna. Il y avait un grand bal au palais Rezzonico, et voici ce qui se disait dans un groupe élégamment posé dans une embrasure de fenêtre, moitié dans le salon de jeu, moitié sur le balcon :

« Vous voyez bien que la mort de Giovanna Morosini n’a pas tellement bouleversé l’existence d’Orio Soranzo, qu’il ne se souvienne de ses anciennes passions. Voyez-le ! A-t-il jamais joué avec plus d’âpreté ?

— Et l’on dit que depuis le commencement de l’hiver il joue ainsi.

— C’est la première fois, quant à moi, dit une dame, que je le vois jouer depuis son retour de Morée.

— Il ne joue jamais, reprit-on, en présence du Péloponésiaque (c’était le nom qu’on donnait alors au grand Morosini, en l’honneur de sa troisième campagne contre les Turcs, la plus féconde et la plus glorieuse de toutes) ; mais on assure qu’en l’absence du respectable oncle il se conduit comme un méchant écolier. Sans qu’il y paraisse, il a perdu déjà des sommes immenses. Cet homme est un gouffre.

— Il faut qu’il gagne au moins autant qu’il perd ; car je sais de source certaine qu’il avait perdu presque en entier la dot de sa femme, et qu’à son retour de Corfou, au printemps dernier, il arriva chez lui juste au moment où les usuriers auxquels il avait eu affaire, ayant appris la mort de Monna Giovanna, s’abattaient comme une volée de corbeaux sur son palais, et procédaient à l’estimation de ses meubles et de ses tableaux. Orio les traita de l’air indigné et du ton superbe d’un homme qui a de l’argent. Il chassa lestement cette vermine ; et trois jours après on assure qu’ils étaient tous à plat ventre devant lui, parce qu’il avait tout payé, intérêts et capitaux.

— Eh bien ! je vous réponds, moi, qu’ils auront leur revanche, et qu’avant peu Orio invitera quelques-uns de ces vénérables israélites à déjeuner avec lui, sans façon, dans ses petits appartements. Quand on voit deux dés dans la main de Soranzo, on peut dire que la digue est ouverte, et que l’Adriatique va couler à pleins bords dans ses coffres et sur ses domaines.

— Pauvre Orio ! dit la dame. Comment avoir le courage de le blâmer ? Il cherche ses distractions où il peut. Il est si malheureux !

— Il est à remarquer, dit avec dépit un jeune homme, que messer Orio n’a jamais joui plus pleinement du privilège d’intéresser les femmes. Il semble qu’elles le chérissent toutes depuis qu’il ne s’occupe plus d’elles.

— Sait-on bien s’il ne s’en occupe plus ? reprit la signora avec un air de charmante coquetterie.

— Vous vous vantez, madame, dit l’amant raillé : Orio a dit adieu aux vanités de ce monde. Il ne cherche plus la gloire dans l’amour, mais le plaisir dans l’ombre. Si les hommes ne se devaient entre eux le secret sur certains crimes qu’ils sont tous plus ou moins capables de commettre, je vous dirais le nom des beautés non cruelles dans le sein desquelles Orio pleure la trop adorée Giovanna.

— Ceci est une calomnie, j’en suis certaine, s’écria la dame. Voilà comme sont les hommes. Ils se refusent les uns aux autres la faculté d’aimer noblement, afin de se dispenser d’en faire preuve, ou bien afin de faire passer pour sublime le peu d’ardeur et de foi qu’ils ont dans l’âme. Moi, je vous soutiens que, si cette contenance muette et cet air sombre sont, de la part de Soranzo, un parti pris pour se rendre aimable, c’est le bon moyen. Lorsqu’il faisait la cour à tout le monde, j’eusse été humiliée qu’il eût des regards pour moi ; aujourd’hui c’est bien différent : depuis que nous savons que la mort de sa femme l’a rendu fou, qu’il est retourné à la guerre cette année dans l’unique dessein de s’y faire tuer, et qu’il s’est jeté comme un lion devant la gueule de tous les canons sans pouvoir rencontrer la mort qu’il cherchait, nous le trouvons plus beau qu’il ne le fut jamais ; et quant à moi, s’il me faisait l’honneur de demander à mes regards ce bonheur auquel il semble avoir renoncé sur la terre… j’en serais flattée peut-être !

— Alors, madame, dit l’amant plein de dépit, il faut que le plus dévoué de vos amis se charge d’informer Soranzo du bonheur qui lui sourit sans qu’il s’en doute.

— Je vous prierais de vouloir bien me rendre ce petit service, répondit-elle d’un air léger, si je n’étais à la veille de m’attendrir en faveur d’un autre.

— À la veille, madame ?

— Oui, en vérité, j’attends depuis six mois le lendemain de cette veille-là. Mais qui entre ici ? quelle est cette merveille de la nature ?

— Dieu me pardonne ! c’est Argiria Ezzelini, si grandie, si changée depuis un an que son deuil la tient enfermée loin des regards, que personne ne reconnaît plus dans cette belle femme l’enfant du palais Memmo.

— C’est certainement la perle de Venise, dit la dame, qui n’eut garde de céder la partie aux petites vengeances de son amant, » et pendant un quart d’heure elle renchérit avec effusion sur les éloges qu’il affecta de donner à la beauté sans égale d’Argiria.

Il est vrai de dire qu’Argiria méritait l’admiration de tous les hommes et la jalousie de toutes les femmes. La grâce et la noblesse présidaient à ses moindres mouvements. Sa voix avait une suavité enchanteresse, et je ne sais quoi de divin brillait sur son front large et pur. À peine âgée de quinze ans, elle avait la plus belle taille que l’on pût admirer dans tout le bal ; mais ce qui donnait à sa beauté un caractère unique, c’était un mélange indéfinissable de tristesse douce et de fierté timide. Son regard semblait dire à tous : Respectez ma douleur, et n’essayez ni de me distraire ni de me plaindre.

Elle avait cédé au désir de sa famille en reparaissant dans le monde ; mais il était aisé de voir combien cet effort sur elle-même lui était pénible. Elle avait aimé son frère avec l’enthousiasme d’une amante et la chasteté d’un ange. Sa perte avait fait d’elle, pour ainsi dire, une veuve ; car elle avait vécu avec la douce certitude qu’elle avait un appui, un confident, un protecteur humble et doux avec elle, ombrageux et sévère avec tous ceux qui l’approcheraient ; et maintenant elle était seule dans la vie, elle n’osait plus se livrer aux purs instincts de bonheur qui font la jeunesse de l’âme. Elle n’osait, pour ainsi dire, plus vivre ; et si un homme la regardait ou lui adressait la parole, elle était effrayée en secret de ce regard et de cette parole qu’Ezzelin ne pouvait plus recueillir et scruter avant de les laisser arriver jusqu’à elle. Elle s’entourait donc d’une extrême réserve, se méfiant d’elle-même et des autres, et sachant donner à cette méfiance un aspect touchant et respectable.

La jeune dame qui avait parlé d’elle avec tant d’admiration voulut dépiter son amant jusqu’au bout, et, s’approchant d’Argiria, elle lia conversation avec elle. Bientôt tout le groupe qui s’était formé sur le balcon auprès de la dame se reforma autour de ces deux beautés, et se grossit assez pour que la conversation devînt générale. Au milieu de tous ces regards dont elle était vraiment le centre d’attraction, Argiria souriait de temps en temps d’un air mélancolique au brillant caquetage de son interlocutrice. Peut-être celle-ci espérait-elle l’écraser par là, et l’emporter à force d’esprit et de gentillesse sur le prestige de cette beauté calme et sévère. Mais elle n’y réussissait pas ; l’artillerie de la coquetterie était en pleine déroute devant cette puissance de la vraie beauté, de la beauté de l’âme revêtue de la beauté extérieure.

Durant cette causerie, le salon de jeu avait été envahi par les femmes aimables et les hommes galants. La plupart des joueurs auraient craint de manquer de savoir-vivre, en n’abandonnant pas les cartes pour l’entretien des femmes, et les véritables joueurs s’étaient resserrés autour d’une seule table comme une poignée de braves se retranchent dans une position forte pour une résistance désespérée. De même qu’Argiria Ezzelini était le centre du groupe élégant et courtois, Orio Soranzo, cloué à la table de jeu, était le centre et l’âme du groupe avide et passionné. Bien que les siéges se touchassent presque ; bien que, dans le dos à dos des causeurs et des joueurs, il y eût place à peine pour le balancement des plumes et le développement des gestes, il y avait tout un monde entre les préoccupations et les aptitudes de ces deux races distinctes d’hommes aux mœurs faciles et d’hommes à instincts farouches. Leurs attitudes et l’expression de leurs traits se ressemblaient aussi peu que leurs discours et leur occupation.

Argiria, écoutant les propos joyeux, ressemblait à un ange de lumière ému des misères de l’humanité. Orio, en agitant dans ses mains l’existence de ses amis et la sienne propre, avait l’air d’un esprit de ténèbres, riant d’un rire infernal au sein des tortures qu’il éprouvait et qu’il faisait éprouver.

Naturellement, la conversation du nouveau groupe élégant se rattacha à celle qui avait été interrompue sur le balcon par l’entrée d’Argiria. L’amour est toujours l’âme des entretiens où les femmes ont part. C’est toujours avec le même intérêt et la même chaleur que les deux sexes débattent ce sujet dès qu’ils se rencontrent en champ clos ; et cela dure, je crois, depuis le temps où la race humaine a su exprimer ses idées et ses sentiments par la parole. Il y a de merveilleuses nuances dans l’expression des diverses théories qui se discutent, selon l’âge et selon l’expérience des opinants et des auditeurs. Si chacun était de bonne foi dans ces déclarations si diverses, un esprit philosophique pourrait, je n’en doute pas, d’après l’exposé des facultés aimantes, prendre la mesure des facultés intellectuelles et morales de chacun. Mais personne n’est sincère sur ce point. En amour, chacun a son rôle étudié d’avance, et approprié aux sympathies de ceux qui écoutent. Ainsi, soit dans le mal, soit dans le bien, tous les hommes se vantent. Dirai-je des femmes que…

— Rien du tout, interrompit Beppa, car un abbé ne doit pas les connaître.

— Argiria, continua l’abbé en riant, s’abstint de se mêler à la discussion, dès qu’elle s’anima, et surtout que le sujet proposé à l’analyse de la noble compagnie eut été nommé par la dame du balcon. Le nom qui fut prononcé fit monter le sang à la figure de la belle Ezzelini ; puis une pâleur mortelle redescendit aussitôt de son front jusqu’à ses lèvres. L’interlocutrice était trop enivrée de son propre babil pour y prendre garde. Il n’est rien de plus indiscret et de moins délicat que les gens à réputation d’esprit. Pourvu qu’ils parlent, peu leur importe de blesser ceux qui les écoutent ; ils sont souverainement égoïstes et ne regardent jamais dans l’âme d’autrui l’effet de leurs paroles, habitués qu’ils sont à ne produire jamais d’effet sérieux, et à se voir pardonner toujours le fond en faveur de la forme. La dame devint de plus en plus pressante ; elle croyait toucher à son triomphe, et, non contente du silence d’Argiria, qu’elle imputait à l’absence d’esprit, elle voulait lui arracher quelqu’une de ces niaises réponses, toujours si inconvenantes dans la bouche des jeunes filles lorsque leur ignorance n’est pas éclairée et sanctifiée par la délicatesse du tact et par la prudence de la modestie.

« Allons, ma belle signorina, dit la perfide admiratrice, prononcez-vous sur ce cas difficile. La vérité est, dit-on, dans la bouche des enfants, à plus forte raison dans celle des anges. Voici la question : un homme peut-il être inconsolable de la perte de sa femme, et messer Orio Soranzo sera-t-il consolé l’an prochain ? Nous vous prenons pour arbitre et attendons de vous un oracle. »

Cette interpellation directe et tous les regards qui s’étaient portés à la fois sur elle, avaient causé un grand trouble à la belle Argiria ; mais elle se remit par un grand effort sur elle-même, et répondit d’une voix un peu tremblante, mais assez élevée pour être entendue de tous :

« Que puis-je vous dire de cet homme que je hais et que je méprise ? Vous ignorez sans doute, madame, que je vois en lui l’assassin de mon frère. »

Cette réponse tomba comme la foudre, et chacun se regarda en silence. On avait eu soin de parler de Soranzo à mots couverts et de ne le nommer qu’à voix basse. Tout le monde savait qu’il était là, et Argiria seule, quoique assise à deux pas de lui, entourée qu’elle était de têtes avides d’approcher de la sienne, ne l’avait pas vu.

Soranzo n’avait rien entendu de la conversation. Il tenait les dés, et toutes les précautions qu’on prenait étaient fort inutiles. On eût pu lui crier son nom aux oreilles, il ne s’en fût pas aperçu : il jouait ! Il touchait à la crise d’une partie dont l’enjeu était si énorme, que les joueurs se l’étaient dit tout bas pour ne pas manquer aux convenances. Le jeu étant alors livré à toute la censure des gens graves et même à des proscriptions légales, les maîtres de la maison priaient leurs hôtes de s’y livrer modérément. Orio était pâle, froid, immobile. On eût dit un mathématicien cherchant la solution d’un problème. Il possédait ce calme impassible et cette dédaigneuse indifférence qui caractérisent les grands joueurs. Il ne savait seulement pas que la salle s’était remplie de personnes étrangères au jeu, et le paradis de Mahomet se prosternant en masse devant lui ne lui eût pas seulement fait lever les yeux.

D’où vient donc que les paroles de la belle Argiria le réveillèrent tout à coup de sa léthargie, et le firent bondir comme s’il eût été frappé d’un coup de poignard ?

Il est des émotions mystérieuses et d’inexplicables mobiles qui font vibrer les cordes secrètes de l’âme. Argiria n’avait prononcé ni le non d’Orio ni celui d’Ezzelin ; mais ces mots d’assassin et de frère révélèrent comme par magie au coupable qu’il était question de lui et de sa victime. Il n’avait pas vu Argiria, il ne savait pas qu’elle fût près de lui ; comment put-il comprendre tout à coup que cette voix était celle de la soeur d’Ezzelin ? Il le comprit, voilà ce que chacun vit sans pouvoir l’expliquer.

Cette voix enfonça un fer rouge dans ses entrailles. Il devint pâle comme la mort, et, se levant par une commotion électrique, il jeta son cornet sur la table, et la repoussa si rudement qu’elle faillit tomber sur son adversaire. Celui-ci se leva aussi, se croyant insulté.

« Que fais-tu donc, Orio ? s’écria un des associés au jeu de Soranzo, qui n’avait pas laissé détourner son attention par cette scène, et qui jeta sa main sur les dés pour les conserver sur leur face. Tu gagnes, mon cher, tu gagnes ! J’en appelle à tous ! dix points ! »

Orio n’entendit pas. Il resta debout, la face tournée vers le groupe d’où la voix d’Argiria était partie ; sa main, appuyée sur le dossier de sa chaise, lui imprimait un tremblement convulsif ; il avait le cou tendu en avant et raidi par l’angoisse ; ses yeux hagards lançaient des flammes. En voyant surgir au-dessus des têtes consternées de l’auditoire cette tête livide et menaçante, Argiria eut peur et se sentit prête à défaillir ; mais elle vainquit cette première émotion ; et, se levant, elle affronta le regard d’Orio avec une constance foudroyante. Orio avait dans la physionomie, dans les yeux surtout, quelque chose de pénétrant dont l’effet, tantôt séduisant et tantôt terrible, était le secret de son grand ascendant. Ezzelin avait été le seul être que ce regard n’eût jamais ni fasciné, ni intimidé, ni trompé. Dans la contenance de sa sœur, Orio retrouva la même incrédulité, la même froideur, la même révolte contre sa puissance magnétique. Il avait éprouvé tant de dépit contre Ezzelin qu’il l’avait haï indépendamment de tout motif d’intérêt personnel. Il l’avait haï pour lui-même, par instinct, par nécessité, parce qu’il avait tremblé devant lui ; parce que, dans cette nature calme et juste, il avait senti une force écrasante, devant laquelle toute la puissance de son astuce avait échoué. Depuis qu’Ezzelin n’était plus, Orio se croyait le maître du monde ; mais il le voyait toujours dans ses rêves, lui apparaissant comme un vengeur de la mort de Giovanna. En cet instant il crut rêver tout éveillé. Argiria ressemblait prodigieusement à son frère ; elle avait aussi quelque chose de lui dans la voix, car la voix d’Ezzelin était remarquablement suave. Cette belle fille, vêtue de blanc et pâle comme les perles de son collier, lui fit l’effet d’un de ces spectres du sommeil qui nous présentent deux personnes différentes confondues dans une seule. C’était Ezzelin dans un corps de femme ; c’étaient Ezzelin et Giovanna tout ensemble, c’étaient ses deux victimes associées. Orio fit un grand cri, et tomba raide sur le carreau.

Ses amis se hâtèrent de le relever.

« Ce n’est rien, dit son associé au jeu, il est sujet à ces accidents depuis la mort tragique de sa femme. Badoer, reprenez le jeu : dans un instant je vous tiendrai tête, et dans une heure au plus Soranzo pourra donner revanche. »

Le jeu continua comme si rien ne s’était passé. Zuliani et Gritti emportèrent Soranzo sur la terrasse. Le patron du logis, promptement informé de l’événement, les y suivit avec quelques valets. On entendit des cris étouffés, des sons étranges et affreux. Aussitôt toutes les portes qui donnaient sur les balcons furent fermées précipitamment. Sans doute, Soranzo était en proie à quelque horrible crise. Les instruments reçurent l’ordre de jouer, et les sons de l’orchestre couvrirent ces bruits sinistres. Néanmoins l’épouvante glaça la joie dans tous les cœurs. Cette scène d’agonie, qu’une vitre et un rideau séparaient du bal, était plus hideuse dans les imaginations qu’elle ne l’eût été pour les regards. Plusieurs femmes s’évanouirent. La belle Argiria, profitant de la confusion où cette scène avait jeté l’assemblée, s’était retirée avec sa tante.

« J’ai vu, dit le jeune Mocenigo, périr à mes côtés, sur le champ de bataille, des centaines d’hommes qui valaient bien Soranzo ; mais dans la chaleur de l’action on est muni d’un impitoyable sang-froid. Ici l’horreur du contraste est telle que je ne me souviens pas d’avoir été aussi troublé que je le suis. »

On se rassembla autour de Mocenigo. On savait qu’il avait succédé à Soranzo dans le gouvernement du passage de Lépante, et il devait savoir beaucoup de choses sur les événements mystérieux et si diversement rapportés de cette phase de la vie d’Orio. On pressa de questions ce jeune officier, mais il s’expliqua avec prudence et loyauté.

« J’ignore, dit-il, si ce fut vraiment l’amour de sa femme ou quelque maladie du genre de celle dont nous voyons la gravité qui causa l’étrange incurie de Soranzo durant son gouvernement de Curzolari. Quoi qu’il en soit, le brave Ezzelin a été massacré, avec tout son équipage, à trois portées de canon du château de San-Silvio. Ce malheur eût dû être prévu et eût pu être empêché. J’ai peut-être à me reprocher la scène qui vient de se passer ici ; car c’est moi qui, sommé par la signora Memmo de donner à cet égard des renseignements certains, lui ai rapporté les faits tels que je les ai recueillis de la bouche des témoins les plus sûrs.

— C’était votre devoir ! s’écria-t-on.

— Sans doute, reprit Mocenigo, et je l’ai rempli avec la plus grande impartialité. La signora Memmo, et avec elle toute sa famille, ont cru devoir garder le silence. Mais la jeune sœur du comte n’a pu modérer la véhémence de ses regrets. Elle est dans l’âge où l’indignation ne connaît point de ménagements et la douleur point de bornes. Toute autre qu’elle eût été blâmable aujourd’hui de donner une leçon si dure à Soranzo. La grande affection qu’elle portait à son frère et sa grande jeunesse peuvent seules excuser cet emportement injuste. Soranzo…

— C’est assez parler de moi, dit une voix creuse à l’oreille de Mocenigo, je vous remercie. »

Mocenigo s’arrêta brusquement. Il lui sembla qu’une main de plomb s’était posée sur son épaule. On remarqua sa pâleur subite et un homme de haute taille qui, après s’être penché vers lui, se perdit dans la foule. Est-ce donc Orio Soranzo déjà revenu à la vie ? s’écria-t-on de toutes parts. On se pressa vers le salon de jeu. Il était déjà encombré. Le jeu recommençait avec fureur. Orio Soranzo avait reprit sa place et tenait les dés. Il était fort pâle ; mais sa figure était calme ; et un peu d’écume rougeâtre au bord de sa moustache trahissait seule la crise dont il venait de triompher si rapidement. Il joua jusqu’au jour, gagna insolemment, quoique lassé de son succès, en véritable joueur avide d’émotions plus que d’argent ; il n’eut plus d’attention pour son jeu et fit beaucoup de fautes. Vers le matin il partit jurant contre la fortune qui ne lui était, disait-il, jamais favorable à propos. Puis il sortit à pied, oubliant sa gondole à la porte du palais, quoiqu’il fût chargé d’or à ne pouvoir se traîner, et regagna lentement sa demeure.

« Je crains qu’il ne soit encore malade, dit en le suivant des yeux Zuliani, qui était, sinon son ami (Orio n’en avait guère), du moins son assidu compagnon de plaisir. Il s’en va seul et lesté d’un métal dont le son attire plus que la voix des sirènes. Il fait encore sombre, les rues sont désertes, il pourrait faire quelque mauvaise rencontre. J’aurais regret à voir ces beaux sequins tomber dans des mains ignobles. »

En parlant ainsi, Zuliani commanda à ses gens d’aller l’attendre avec sa gondole au palais de Soranzo, et, se mettant à courir sur ses traces, il l’atteignit au petit pont des Barcaroles. Il le trouva debout contre le parapet, semant dans l’eau quelque chose qu’il regardait tomber avec attention. S’étant approché tout à fait, il vit qu’il semait dans le canaletto son or par poignées, avec un sérieux incroyable.

« Es-tu fou ? s’écria Zuliani en voulant l’arrêter ; et avec quoi joueras-tu demain, malheureux ?

— Ne vois-tu pas que cet or me gêne ? répondit Soranzo. Je suis tout en sueur pour l’avoir porté jusqu’ici ; je fais comme les navires près de sombrer, je jette ma cargaison à la mer.

— Mais voici, reprit Zuliani, un navire de bonne rencontre, qui va prendre à bord ta cargaison, et voguer de conserve avec toi jusqu’au port. Allons, donne-moi tes sequins et ton bras aussi, si tu es fatigué.

— Attends, dit Soranzo d’un air hébété, laisse-moi jeter encore quelques poignées de ces doges dans ce canal. J’ai découvert que c’était un plaisir très-vif, et c’est quelque chose que de trouver un amusement nouveau !

— Corps du Christ ! que je sois damné si j’y consens ! s’écria Zuliani ; songe qu’une partie de cet or est à moi.

— C’est vrai, dit Orio en lui remettant tout ce qu’il avait sur lui ; et, par Dieu ! il me prend fantaisie de te lever le pied et de te jeter avec la cargaison dans le canal. Je serai plus sûr de vous voir couler à fond tous les deux. »

Zuliani se prit à rire, et comme ils se remettaient en marche :

« Tu es donc bien sûr de gagner demain, dit-il à son extravagant compagnon, que tu veux tout perdre aujourd’hui ?

— Zuliani, répondit Orio après avoir marché quelques instants en silence, tu sauras que je n’aime plus le jeu.

— Qu’aimes-tu donc ? la torture ?

— Oh ! pas davantage ! dit Soranzo d’un ton sinistre et avec un affreux sourire ; je suis encore plus blasé là-dessus que sur le jeu !

— Par notre sainte mère l’inquisition ! tu m’effraies ! Aurais-tu affaire parfois, la nuit, au palais ducal ? Les familiers du saint-office t’invitent-ils quelquefois à souper avec le tourmenteur ? Es-tu de quelque conspiration ou de quelque secte, ou bien vas-tu voir écorcher de temps en temps pour ton plaisir ? Si tu es soupçonné de quoi que ce soit, dis-le-moi, et je te souhaite le bonjour ; car je n’aime ni la politique ni la scolastique, et les bas rouges du bourreau sont d’une nuance aiguë qui m’éblouit et m’affecte la vue.

— Tu es un sot, répondit Orio. Le bourreau dont tu parles est un bel esprit mielleux qui fait de fades sonnets. Il en est un qui connaît mieux son affaire, et qui vous écorche un homme bien plus lestement : c’est l’ennui. Le connais-tu ?

— Ah ! bon ! c’est une métaphore. Tu as l’humeur chagrine ce matin : c’est la suite de ton attaque de nerfs. Tu aurais dû boire un grand verre de vin de Kyros pour chasser ces vapeurs.

— Le vin n’a plus de goût, Zuliani, et d’effet encore moins. Le sang de la vigne a gelé dans ses veines, et la terre n’est plus qu’un limon stérile qui n’a même plus la force d’engendrer des poisons.

— Tu parles de la terre comme un vrai Vénitien : la terre est un amas de pierres taillées sur lesquelles il pousse des hommes et des huîtres.

— Et des bavards insipides, reprit Orio en s’arrêtant. J’ai envie de t’assassiner, Zuliani.

— Pourquoi faire ? répondit gaiement celui-ci, qui ne soupçonnait pas à quel point Soranzo, rongé par une démence sanguinaire, était capable de se porter à un acte de fureur.

— Pardieu, répondit-il, ce serait pour voir s’il y a du plaisir à tuer un homme sans aucun profit.

— Eh bien ! reprit légèrement Zuliani, l’occasion n’y est point, car j’ai de l’or sur moi.

— Il est à moi ! dit Soranzo.

— Je n’en sais rien. Tu as jeté ta part dans le canaletto ; et quand nous ferons nos comptes tout à l’heure, il se trouvera peut-être que tu me dois. Ainsi ne me tue pas ; car ce serait pour me voler, et cela n’aurait rien de neuf.

— Malheur à vous, Monsieur, si vous avez l’intention de m’insulter ! » s’écria Orio en saisissant son camarade à la gorge avec une fureur subite.

Il ne pouvait croire que Zuliani parlât au hasard et sans intention. Les remords qui le dévoraient lui faisaient voir partout un danger ou un outrage, et dans son égarement il risquait à toute heure de se démasquer lui-même par crainte des autres.

« Ne serre pas si fort, lui dit tranquillement Zuliani, qui prenait tout ceci pour un jeu. Je ne suis pas encore brouillé avec le vin, et je tiens à ne pas laisser venir d’obstructions dans mon gosier.

— Comme le matin est triste ! dit Orio en le lâchant avec indifférence ; car il avait si souvent tremblé d’être découvert qu’il était blasé sur le plaisir de se retrouver en sûreté, et ne s’en apercevait même plus. Le soleil est devenu aussi pâle que la lune ; depuis quelque temps il ne fait plus chaud en Italie.

— Tu en disais autant l’été dernier en Grèce.

— Mais regarde comme cette aurore est laide et blafarde ! Elle est d’un jaune bilieux.

— Eh bien ! c’est une diversion à ces lunes de sang contre lesquelles tu déblatérais à Corfou : tu n’es jamais content. Le soleil et la lune ont encouru ta disgrâce ; il ne faut s’étonner de rien, puisque tu te refroidis à l’endroit du jeu. Ah ça ! dis-moi donc s’il est vrai que tu ne l’aimes plus ?

— Est-ce que tu ne vois pas que depuis quelque temps je gagne toujours ?

— Et c’est là ce qui t’en dégoûte ? Changeons. Moi, je ne fais que perdre, et je suis diablement blasé sur ce plaisir-là.

— Un joueur qui ne perd plus, un buveur qui ne s’enivre plus, c’est tout un, dit Orio.

— Orio ! si tu veux que je te le dise, tu es fou : tu négliges ta maladie. Il faudrait te faire tirer du sang.

— Je n’aime plus le sang, répondit Orio préoccupé.

— Eh ! je ne te dis pas d’en boire ! » reprit Zuliani impatienté.

Ils arrivèrent en ce moment au palais Soranzo. Leurs gondoles y étaient déjà rendues. Zuliani voulut conduire Orio jusqu’à sa chambre ; il pensait qu’il avait la fièvre et craignait qu’il ne tombât dans l’escalier.

« Laisse-moi ! va-t-en ! dit Orio en l’arrêtant sur le seuil de son appartement. J’ai assez de toi.

— C’est bien réciproque, dit Zuliani en entrant malgré lui. Mais il faut que je me débarrasse de cet or, et que nous fassions notre partage.

— Prends tout ! laisse-moi ! reprit Soranzo. Épargne-moi la vue de cet or ; je le déteste ! Je ne sais vraiment plus à quoi cela peut servir !

— Baste ! à tout ! s’écria Zuliani.

— Si on pouvait acheter seulement le sommeil ! » dit Orio d’un ton lugubre.

Et, prenant le bras de son camarade, il le mena jusqu’à un coin de sa chambre où Naam, drapée dans un grand manteau de laine blanche, et couchée sur une peau de panthère, dormait si profondément qu’elle n’avait pas entendu rentrer son maître.

« Regarde ! dit Orio à Zuliani.

— Qu’est-ce que cela ? reprit l’autre ; ton page égyptien ? Si c’était une femme, je te l’aurais déjà volée ; mais que veux-tu que j’en fasse ? Il ne parle pas chrétien, et je vivrais bien mille ans sans pouvoir comprendre un mot de sa langue de réprouvé.

— Regarde, bête brute ! dit Orio, regarde ce front calme, cette bouche paisible, cet œil voilé sous ces longues paupières ! Regarde ce que c’est que le sommeil ; regarde ce que c’est que le bonheur !

— Bois de l’opium, tu dormiras de même, dit Zuliani.

— J’en boirais en vain, dit Orio. Sais-tu ce qui procure un si profond repos à cet enfant ? C’est qu’il n’a jamais possédé une seule pièce d’or.

— Ah ! que tu es fade et sentencieux ce matin ! dit Zuliani en bâillant. Allons ! veux-tu compter ? Non ? En ce cas, je compte seul, et tu te tiendras pour content quand même je découvrirais que tu as jeté tout ton gain sous le pont des Barcaroles ? »

Orio haussa les épaules.

Zuliani compta, et trouva encore pour Soranzo une somme considérable qu’il lui rendit scrupuleusement ; puis il se retira en lui souhaitant du repos et lui conseillant la saignée. Orio ne répondit pas ; et quand il fut seul, il prit tous les sequins étalés sur la table, et les poussa du pied sous un tapis pour ne pas les voir. La vue de l’or lui causait effectivement une répugnance physique qui allait chaque jour en augmentant, et qui était bien en lui le symptôme d’une de ces affreuses maladies de l’âme qui arrivent à se matérialiser dans leurs effets. La vue de l’or monnayé n’était pas la seule antipathie qui se fût développée en lui ; il ne pouvait voir briller l’acier d’une arme quelconque, ou seulement les joyaux d’une femme, sans se retracer, pour ainsi dire oculairement, les atrocités de sa vie d’uscoque. Il cachait ses souffrances, et même il les étouffait complètement quand la nécessité d’agir échauffait son sang appauvri. Il venait de faire, avec Morosini, une nouvelle campagne, cette glorieuse expédition où les navires de Venise plantèrent leur bannière triomphante dans le Pirée. Orio, sentant que toute la considération future de sa vie dépendait de sa conduite en cette circonstance, avait encore fait là des prodiges de valeur ; il avait complètement lavé la tache du gouvernement de San-Silvio, et il avait contraint toute l’armée à dire de lui que, s’il était un mauvais administrateur, il était, à coup sûr, un vaillant capitaine et un rude soldat.

Après ce dernier effort, Orio, couronné de succès dans toutes ses entreprises, glorifié de tous, traité comme un fils par l’amiral, délivré de tous ses ennemis, et riche au delà de ses espérances, était rentré dans sa patrie, résolu à n’en plus sortir et à y savourer le fruit de ses terribles œuvres. Mais la divine justice l’attendait à ce point pour le châtier, en lui ôtant toute l’énergie de son caractère. Au faîte de sa prospérité impie, il était retombé sur lui-même avec accablement, et, à la veille de vivre selon ses rêves, l’agonie s’était emparée de lui. Il avait accompli tout ce que comportaient l’audace et la méchanceté de son organisation ; il se disait à lui-même qu’il était un homme fini, et qu’ayant réussi dans des entreprises insensées, il n’avait plus qu’à voir décliner son étoile. C’en était fait ; il ne jouissait de rien. Cette puissance de l’argent, cette vie de désordre illimité, cette absence de soins qu’il avait rêvées, cette supériorité de magnificence et de prodigalité sur tous ses pairs, toutes ces vanités honteuses et impudentes, auxquelles il avait immolé une hécatombe à rassasier tout l’enfer, lui apparurent dans toute leur misère ; et, du moment qu’il cessa d’être enivré et amusé, il cessa d’être aveuglé sur l’horreur des ses fautes. Elles se dressèrent devant lui, et lui parurent détestables, non pas au point de vue de la morale et de l’honneur, mais à celui du raisonnement et de l’intérêt personnel bien entendu ; car Orio entendait par morale les conventions de respect réciproque dictées aux hommes timides par la peur qu’ils ont les uns des autres ; par honneur, la niaise vanité des gens qui ne se contentent pas de faire croire à leur vertu, et qui veulent y croire eux-mêmes ; enfin, par intérêt personnel bien entendu, la plus grande somme de jouissances dans tous les genres à lui connus : indépendance pour soi, domination sur les autres, triomphe d’audace, de prospérité ou d’habileté sur toutes ces âmes craintives ou jalouses dont le monde lui semblait composé.

On voit que cet homme restreignait les jouissances humaines à toutes celles qui composent le paraître, et, puisque cette manière de s’exprimer est permise en Italie, nous ajouterons que les joies intérieures qui procurent l’être lui étaient absolument inconnues. Comme tous les hommes de ce tempérament exceptionnel, il ne soupçonnait même pas l’existence de ces plaisirs intérieurs qu’une conscience pure, une intelligence saine et de nobles instincts assurent aux âmes honnêtes, même au sein des plus grandes infortunes et des plus âpres persécutions. Il avait cru que la société pouvait donner du repos à celui qui la trompe pour l’exploiter. Il ne savait pas qu’elle ne peut l’ôter à l’homme qui la brave pour la servir.

Mais Orio fut puni précisément par où il avait péché. Le monde extérieur, auquel il avait tout sacrifié, s’écroula autour de lui, et toutes les réalités qu’il avait cru saisir s’évanouirent comme des rêves. Il y avait en lui une contradiction trop manifeste. Le mépris des autres, qui était la base de ses idées, ne pouvait pas le conduire à l’estime de soi, puisqu’il avait voulu établir cette propre estime sur celle d’autrui, toujours prête à lui manquer. Il tournait donc dans un cercle vicieux, se frottant les mains d’avoir fait des dupes, et tout aussitôt pâlissant de rencontrer des accusateurs.

C’était cette peur d’être découvert qui, détruisant pour lui toute sécurité, empoisonnant toute jouissance, produisait en lui le même effet que le remords. Le remords suppose toujours un état d’honnêteté antérieur au crime. Orio, n’ayant jamais eu aucun principe de justice, ne connaissait pas le repentir ; n’ayant jamais connu d’affection véritable, il n’avait pas davantage de regret. Mais, ayant des passions effrénées et des besoins énormes, il voyait que ses jouissances n’étaient point assurées, puisqu’un seul fil rompu dans toute sa trame pouvait emporter le filet où il enveloppait le monde. Alors il voyait cette foule qu’il avait tant haïe, tant écrasée de son opulence, tant accablée de ses mépris, tant persiflée, tant jouée, tant volée, secouer le charme jeté sur elle, relever la tête, et, se dressant autour de lui comme une hydre, lui rendre dommage pour dommage, mépris pour mépris.

Il n’était pas dans Venise une seule famille de commerçants que l’Uscoque n’eût privé d’un de ses membres ou d’une part petite ou grande de ses biens. C’était merveille de voir tous ces ressentiments et tous ces désespoirs qui n’osaient s’en prendre à la nonchalance du gouverneur de San-Silvio, et qui, soit considération pour le fils adoptif du Peloponesiaco, soit respect pour les brillants faits d’armes accomplis par lui avant et après sa faute, soit crainte de cette influence qu’assurent toujours les richesses, étouffaient leurs murmures et gardaient un silence prudent. Mais quel serait l’orage, si jamais la vérité triomphait !

À cette idée, un cauchemar terrible s’emparait du coupable. Il voyait le peuple en masse s’armer, pour le lapider, des têtes que son cimeterre avait abattues ; des mères furieuses l’écrasaient sous les cadavres sanglants de leurs enfants ; des mains avides déchiraient ses flancs et fouillaient dans ses entrailles pour y chercher les trésors qu’il avait dévorés. Alors toutes ses victimes sortaient vivantes du sépulcre, et dansaient autour de lui avec des rires affreux.

« Tu n’es qu’un menteur et un apostat, lui criait Frémio ; c’est moi qui vais hériter de tes biens et de ta gloire. »

« Tu es un scélérat de bas étage, un apprenti grossier, disaient Léontio et Mezzani ; ton poison est impuissant, et nous vivons pour te condamner et te torturer de nos propres mains. »

Giovanna paraissait à son tour, et lui rendant son poignard émoussé :

« Votre bras, lui disait-elle, ne peut pas me tuer ; il est plus faible que celui d’une femme. »

Puis Ezzelin arrivait, au son des fanfares, sur un riche navire, et, descendant sur la Piazzetta, il faisait pendre le cadavre d’Orio à la colonne Léonine. Mais la corde rompait ; Orio, retombant sur le pavé, se brisait le crâne, et son lévrier Sirius venait dévorer sa cervelle fumante.

Qui pourrait dire toutes les formes que prenaient ces épouvantables visions engendrées par la peur ? Orio, voyant que les angoisses du sommeil étaient pires que la réflexion, voulut vivre de manière à retrancher le sommeil de sa vie. Il voulut se soutenir avec de tels excitants qu’il eût toujours devant les yeux la réalité, et qu’il pût affronter à toute heure, par la pensée, les conséquences de ses crimes. Mais sa santé ne peut résister à ce régime ; sa raison s’ébranla, et les fantômes vinrent l’assiéger durant la veille, plus effrayants et plus redoutables que pendant le sommeil.

À ce moment de sa vie, Orio fut le plus malheureux des hommes. Il voulut vainement retrouver le repos des nuits. Il était trop tard ; son sang était tellement vicié que rien ne se passait plus pour lui comme pour les autres hommes. Les soporifiques, loin de le calmer, l’excitaient ; les excitants, loin de l’égayer, augmentaient son accablement. Toujours plongé dans la débauche, il y trouva un profond ennui : c’était, disait-il, un instrument diabolique dont les sons puissants l’avaient souvent étourdi, mais qui désormais jouait tellement faux, qu’il le faisait souffrir davantage. Au milieu de ses soupers splendides, entouré des plus joyeux débauchés et des plus belles courtisanes de l’Italie, son front soucieux ne pouvait s’éclaicir ; il restait sombre et abattu à cette heure de crise bachique où les esprits, excités par le vin, se trouvent tous ensemble à l’apogée de leur exaltation. Ses entrailles et son cerveau étaient trop blasés pour suivre le crescendo comme les autres.

C’était au matin, lorsque les nerfs détendus et la tête fatiguée de ses compagnons le laissaient dans une sorte de solitude, qu’il commençait à ressentir à son tour les effets de l’ivresse. Alors tous ces hommes hébétés devant leurs coupes, toutes ces femmes endormies sur les sofas, lui faisaient l’effet de bêtes brutes. Il les accablait d’invectives auxquelles ils ne pouvaient plus répondre, et il entrait dans de tels accès de fureur et de haine qu’il était tenté de les empoisonner et de mettre encore une fois le feu à son palais, pour se débarrasser d’eux et de lui-même.

À l’époque où eut lieu la scène du palais Rezzonico que je viens de vous raconter, il avait renoncé à la débauche depuis quelque temps ; car son mal empirait tellement qu’il n’y avait plus de sûreté pour lui à se montrer ivre. Dans ces moments de délire, il avait souvent laissé échapper des exclamations de terreur en voyant reparaître ses fantômes menaçants. Personne n’avait pourtant conçu de soupçons ; car plus on croyait à l’amour d’Orio pour Giovanna, mieux on concevait que l’événement tragique auquel elle avait succombé eût laissé en lui des souvenirs terribles, et troublé l’équilibre de ses facultés. On croyait tellement à ses regrets qu’il eût pu s’accuser, devant tout le sénat, de la mort de sa femme et de ses amis sans être cru. On l’eût considéré comme égaré par le désespoir, et on l’eût remis aux mains des médecins. Mais Orio ne comptait plus sur sa fortune, il craignait tout le monde, et lui-même plus que tout le monde. Il était honteux de sa maladie, furieux de son impuissance à la cacher ; il rougissait de lui-même depuis que son être physique ne lui tenait plus ce qu’il avait attendu de son calme et de sa force. Il passait des heures entières à s’accabler de ses propres malédictions, à se traiter d’idiot, d’impotent, de débris et de haillon ; et, ce qu’il y a d’inouï, c’est qu’il ne lui venait pas à l’idée d’accuser son être moral. Il ne croyait point à la céleste origine de son âme. Il avait fait un dieu de son corps, et depuis que son idole tombait en ruines il la méprisait et l’accusait de n’être que fange et venin.

La passion qui s’éteignit la dernière (celle qui avait le plus dominé sa vie), ce fut le jeu. La peur amena le dégoût pour celle-là comme pour les autres ; car l’ennui et la fatigue des précautions qu’il lui fallait prendre pour s’y livrer étaient arrivés à l’emporter de beaucoup sur le plaisir. Ces précautions étaient de double nature. D’abord les lois qui prohibaient le jeu n’étaient pas tellement tombées en désuétude qu’il n’y fallût apporter une sorte de mystère, ainsi que je l’ai déjà dit. Ensuite Orio, lorsqu’il perdait, et c’étaient les moments où il était le plus stimulé, était forcé de s’arrêter et d’agir prudemment pour ne pas dépasser les limites qu’on attribuait à sa fortune.

Ses grandes richesses ne lui servaient donc pas à son gré : il était forcé de les cacher et de tirer peu à peu de ses caves de quoi soutenir un état de maison dont l’opulence exagérée n’attirât pas les regards de la police. Tout ce qu’il pouvait faire, c’était de dévorer son revenu dans d’obscures orgies et de se ruiner lentement. Or cette manière de jouir de la vie lui était odieuse ; il eût voulu tout dépenser en un jour, afin de faire parler de lui comme de l’homme le plus prodigue et le plus désintéressé de l’univers. S’il eût pu satisfaire cette fantaisie et se voir ruiné complètement, sans doute il eût retrouvé son énergie, et ses instincts criminels l’eussent conduit à de nouveaux forfaits pour rétablir sa fortune.

Il s’avisa bien avec le temps qu’il avait fait une folie de revenir à Venise, où, malgré l’impunité accordée à tous les vices, il y avait sur les richesses une surveillance si sévère et si jalouse de la part des Dix. Mais lorsque la pensée lui vint de quitter sa patrie, celle des peines qu’il faudrait prendre et des dangers qu’il faudrait courir pour transporter son trésor dans une autre contrée, et surtout la perte de sa santé, la fin de son énergie, le retinrent, et il se résigna à la triste perspective de vieillir riche et de laisser encore du bien à ses neveux.

Une heure après que Zuliani l’eut quitté, le matin du bal Rezzonico, ayant vainement essayé de reposer quelques instants, il réveilla son valet de chambre et lui ordonna d’aller chercher un médecin, n’importe lequel, attendu, disait-il, qu’ils étaient tous aussi ignorants les uns que les autres. Il méprisait profondément la médecine et les médecins, et Naam éprouva quelque inquiétude en lui voyant prendre une résolution si contraire à ses habitudes et à ses opinions. Elle se tut néanmoins, habituée qu’elle était à accepter aveuglément toutes les fantaisies d’Orio. Le valet de chambre, intelligent, actif et soumis comme les laquais qui volent impunément, amena, en moins d’une demi-heure, messer Barbolamo, le meilleur médecin de Venise.

Messer Barbolamo savait très-bien à quel homme il avait affaire. Il avait assez entendu parler de Soranzo pour s’attendre à toutes les railleries d’un incrédule et à tous les caprices d’un fou. Il se conduisit donc en homme d’esprit plutôt qu’en homme de science. Soranzo l’avait demandé, vaincu par une pusillanimité secrète, un effroi insurmontable de la mort ; mais il se recommandait à lui comme les faux esprits forts aux sorciers, l’insulte et le mépris sur les lèvres, la crainte et l’espoir dans le cœur.

Les discours de l’Esculape trompèrent son attente, et, au bout de quelques instants, il l’écouta avec attention.

« Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci, laissez la thériaque à vos gondoliers et les emplâtres à vos chiens. C’est l’opium qui provoque vos hallucinations, et c’est la diète qui vous ôte le courage. Le régime ne peut agir sur un mourant ; car vous êtes mourant. Mais entendons-nous ; le physique va mourir si le moral ne se relève : rien n’est plus facile que ce dernier point, si vous croyez au moyen que je vais vous indiquer. Ne changez pas de fond en comble l’habitude de vos pensées, et ne traitez pas votre mal par les contraires. N’éteignez point vos passions, elles seules vous ont fait vivre ; c’est parce qu’elles s’affaiblissent que vous mourez : seulement abandonnez celles qui s’en vont d’elles-mêmes, et créez-vous-en de nouvelles. Vous êtes homme de plaisir, et le plaisir est épuisé ; faites-vous homme d’étude et de science. Vous êtes incrédule, vous raillez les choses saintes ; allez dans les églises et faites l’aumône ! »

Ici Soranzo leva les épaules….

« Un instant ! dit le médecin. Je ne prétends pas que vous deveniez savant ni dévot. Vous pourriez être l’un et l’autre, je n’en doute pas, car les hommes de votre tempérament peuvent tout ; mais je ne m’intéresse ni à la science ni à la dévotion assez pour vouloir vous prouver leur supériorité sur l’oisiveté et la licence. Je n’entre jamais dans la discussion des choses pour elles-mêmes, je les conseille comme des moyens de distraction, comme mes confrères conseillent l’absinthe et la casse. La vue des livres vous distraira de celle des bouteilles. Vous aurez une magnifique bibliothèque, et votre luxe trouvera là un débouché ; vous ne savez pas les délices que peut vous procurer une reliure, et les folies que vous pouvez faire pour une édition de choix. Dans les églises, vous entendrez des cantiques qui vous délasseront les oreilles des chansons licencieuses. Vous y verrez des spectacles non moins profanes et des hommes non moins vaniteux que ceux du monde ; vous leur ferez des dons qui vous assureront dans les siècles futurs cette réputation d’homme généreux et prodigue, qui va finir avec vous si vous ne guérissez et ne changez de marotte. Ainsi, soyez votre médecin à vous-même, et avisez-vous de quelque chose dont vous n’ayez jamais eu envie, procurez-vous-le à l’instant. Bientôt une foule de désirs qui sommeillent en vous se réveilleront, et leur satisfaction vous donnera des jouissances inconnues. Ne vous croyez pas usé ; vous n’êtes pas seulement fatigué, vous avez encore en vous la force de dépenser vingt existences : c’est à cause de cela que vous vous tuez à n’en dépenser qu’une seule. Le monde finirait s’il ne se renouvelait sans cesse par le changement ; l’abattement où vous êtes n’est qu’un excès de vie qui demande à changer d’aliment. Eh bien ! à quoi songez-vous ? vous n’écoutez pas.



Il le trouva debout contre le parapet… (Page 37.)

— Je cherche, dit Soranzo tout à fait vaincu par la manière dont l’Esculape entendait les choses, une fantaisie que je n’aie point eue encore. J’ai eu celle des beaux livres, bien que je ne lise jamais, et ma bibliothèque est superbe… Quant aux églises… j’y songerai ; mais je voudrais que vous m’aidassiez à trouver quelque jouissance plus neuve, plus éloignée encore de mes frénésies ; si je pouvais devenir avare !

— Je vous entends fort bien, répondit Barbolamo frappé de l’air hébété de son malade. Vous allez au fond des choses, et remontez au principe pur de mon raisonnement ; car je ne vous offrais qu’une issue nouvelle à vos passions, et vous voulez changer vos passions. Moi, je n’ai rien à dire contre l’avarice ; cependant je crains une trop forte réaction dans le saut de cet abîme. Dites-moi, avez-vous été quelquefois amoureux naïvement et sincèrement ?

— Jamais ! dit Orio, oubliant tout d’un coup, dans son espoir d’être guéri, ce rôle de veuf au désespoir qui protégeait tout le mystère de sa vie.

— Eh bien ! dit le médecin, qui ne fut nullement surpris de cette réponse (car il voyait déjà plus avant que la foule dans l’âme sèche et cupide de Soranzo), soyez amoureux. Vous commencerez par ne pas l’être, et par faire comme si vous l’étiez ; puis vous vous figurerez que vous l’êtes, et enfin vous le serez. Croyez-moi, les choses se passent ainsi en vertu de lois physiologiques que je vous expliquerai quand vous voudrez. »



Ne prenez aucune pilule, lui dit celui-ci… (Page 39.)

Orio voulut connaître ces lois. Le docteur lui fit une dissertation amèrement spirituelle que le patricien ignorant et préoccupé prit au sérieux. Orio se persuada tout ce que voulut son médecin, et celui-ci le quitta, frappé pour la centième fois de sa vie de la faiblesse d’esprit et de l’horreur de la mort que les débauchés cachent sous les dehors et les habitudes d’un mépris insensé de la vie.

Dès le jour même, Orio, roulant dans sa tête les projets les plus déraisonnables et les espérances les plus puériles, se rendit à Saint-Marc à l’heure de la bénédiction. En lui promettant la santé par des moyens aussi simples, en flattant sa vanité par l’éloge de son énergie, le docteur avait prononcé des mots magiques. Soranzo espérait dormir la nuit suivante.

Il écouta les chants sacrés ; il examina avec intérêt les pompes religieuses ; il admira l’intérieur de la basilique ; il s’attacha à n’avoir aucun souvenir du passé, aucune pensée du dehors. Pendant une heure il réussit à vivre tout entier dans l’heure présente. C’était beaucoup pour lui. La nuit n’en fut guère moins affreuse ; mais le matin approchait : il se fit une sorte de fête de retourner à Saint-Marc, et, comme les gens en proie aux maladies nerveuses sont quelquefois soulagés d’avance par la confiance qu’ils ont en de certains breuvages, il lui arriva de se trouver bien heureux d’avoir en vue, pour la première fois depuis si longtemps, une occupation agréable, et cette idée le fit dormir tranquillement durant toute une heure.

Le médecin vint, et, s’étant fait rendre compte du résultat de son ordonnance, il dit :

« Vous passerez deux heures aujourd’hui à Saint-Marc, et, la nuit prochaine, vous dormirez deux heures. »

Soranzo le prit au mot, et passa deux heures à l’église. Il était tellement persuadé qu’il dormirait deux heures, que le fait eut lieu. Le médecin s’applaudit d’avoir trouvé un de ces sujets précieux à l’observateur scientifique, auxquels il suffit d’allumer l’imagination pour que les effets désirés se produisent réellement. Il en conclut que le sang d’Orio était bien appauvri, et son âme absolument vide d’idées et de sentiments. Le troisième jour, il lui conseilla de songer à son plus important moyen de salut, à l’amour. Orio, se souvenant de la monstrueuse imprudence qu’il avait commise, se hasarda à dire qu’il avait aimé déjà, désirant bien que le médecin lui prouvât qu’il s’était trompé. C’est ce qu’il ne manqua pas de faire. Il lui représenta qu’il avait dû ressentir pour la signora Morosini une de ces passions violentes qui dévastent et laissent après elles une funeste lassitude. Il lui conseilla un amour paisible, tendre, ingénu, platonique même, conforme en tous points à celui que ressent un bachelier de dix-sept ans pour une fillette de quinze. Orio le promit.

« C’est pitoyable ! dit le docteur en soi-même sur l’escalier, et voilà ces riches et galants patriciens qui nous écrasent ! »

Remarquez qu’on n’était pas loin du dix-huitième siècle ! Le mot magnétisme n’était pas encore trouvé.

Orio, résolu à être amoureux de la première belle jeune fille qu’il rencontrerait à l’église, entre sur la pointe du pied dans la basilique, le coeur palpitant, non d’amour, mais de cette lâche superstition que son magnétiseur lui avait imposée. Il effleurait légèrement les voiles des vierges agenouillées, et se penchait avec émotion pour voir leurs traits à la dérobée. Ô vieux Hussein ! ô vous tous, farouches Missolonghis ! vous eussiez pu venir à Venise dénoncer votre complice ; jamais, certes, vous n’eussiez pu reconnaître l’Uscoque dans cette occupation et dans cette attitude.

La première fille que lorgna Soranzo était laide ; et, pour nous servir des paroles de J.-J. Rousseau dans le récit de son entrée dans un couvent de filles dont les choeurs l’avaient enthousiasmé — la scène se passe précisément à Venise — :

« La Sofia était louche, la Cattina était boiteuse, » etc.

La quatrième jeune fille qu’Orio regarda était voilée jusqu’au menton ; mais au travers de son voile et de sa prière elle vit fort bien le cavalier qui cherchait à la voir ; alors, relevant la tête et retroussant son voile, elle lui montra un ovale pâle et sublime, un front de quinze ans, des lèvres que l’indignation fit trembler comme les feuilles d’une rose agitée par la brise, et qui laissèrent tomber ces paroles sévères :

« Vous êtes bien hardi ! »

C’était Argiria Ezzelini. Zuzuf a raison : il y a une destinée !

Orio fut si troublé de l’accord de cette apparition avec celle du bal Rezzonico, si épouvanté de voir des espérances superstitieuses se confondre avec des terreurs de même genre dans un même objet, qu’il ne put trouver une excuse à lui faire. Il se laissa tomber consterné auprès d’elle, et ses genoux amaigris frappèrent le pavé avec bruit ; puis il baissa sa tête jusqu’à terre, et approchant ses lèvres du manteau de velours de la belle Ezzelin, il lui dit tout bas, en lui tendant le stylet que les Vénitiens portaient toujours à la ceinture :

« Tuez-moi, vengez-vous !

— Je vous méprise trop pour cela, » dit la belle fille en retirant son manteau avec empressement ; et, se levant, elle sortit de l’église.

Mais Orio, qui n’était pas encore si bien converti à l’amour ingénu qu’il ne vît les choses avec le sang-froid d’un roué, remarqua fort bien que ces dernières paroles avaient une expression plus forcée que les premières, et que l’oeil courroucé avait peine à retenir une larme de compassion.

Orio se retira, certain que le sort en était jeté, et qu’il y allait de sa guérison et de sa vie à saisir l’occasion par les cheveux. Il passa toute la nuit à combiner mille plans divers pour s’introduire auprès de la beauté cruelle, et ces rêveries détournèrent les terreurs accoutumées ; il était bien un peu troublé par la ressemblance d’Argiria avec Ezzelin, et dans son sommeil du matin il eut des rêves où cette ressemblance amena les quiproquo et les méprises les plus bizarres et les plus pénibles. Il vit plusieurs fois s’opérer la transformation de ces deux personnages l’un dans l’autre. Lorsqu’il tenait la main d’Argiria et penchait sa bouche vers la sienne, il trouvait la face livide et sanglante d’Ezzelin ; alors il tirait son stylet et livrait un combat furieux à ce spectre. Il finissait par le percer ; mais, tandis qu’il le foulait aux pieds, il reconnaissait qu’il s’était trompé et que c’était Argiria qu’il avait poignardée.

L’envie de guérir à tout prix et l’ascendant que Barbolamo exerçait sur lui l’amenèrent avec celui-ci à une expansion téméraire. Il lui raconta ses deux rencontres avec la signora Ezzelin, au bal et à l’église, le ressentiment qu’elle lui témoignait et les angoisses que le regret de n’avoir pu empêcher la perte du noble comte Ezzelin lui causait à lui-même. Au premier aveu, Barbolamo ne se douta de rien ; mais peu à peu, étant devenu par la suite très-assidu auprès de son malade, l’ayant habitué à s’épancher autant qu’il était possible à un homme dans sa position, il s’étonna de voir un tel excès de sensibilité chez un égoïste si complet, et cette anomalie lui fit venir d’étranges soupçons. Mais n’anticipons point sur les événements.

Barbolamo, grand égoïste aussi en fait de science, quoique généreux et loyal citoyen d’ailleurs, était plus désireux d’observer dans son patient les phénomènes d’une maladie toute mentale, que de lui mesurer quelques souffrances de plus ou de moins. Curieux de voir des effets nouveaux, il ne craignit pas de dire à Orio que ses agitations étaient d’un bon augure, et qu’il fallait s’appliquer à poursuivre la conquête de cette fière beauté, précisément parce qu’elle était difficile et entraînerait de nombreuses émotions d’un ordre tout nouveau pour lui. Orio poursuivit Argiria de sérénades et de romances pendant huit jours.

La sérénade est, il n’en faut pas douter, un grand moyen de succès auprès des femmes d’un goût délicat. À Venise surtout, où l’air, le marbre et l’eau ont une sonorité si pure, la nuit un silence si mystérieux, et le clair de lune de si romanesques beautés, la romance a un langage persuasif, et les instruments des sons passionnés qui semblent faits exprès pour la flatterie et la séduction. La sérénade est donc le prologue nécessaire de toute déclaration d’amour. La mélodie attendrit le cœur et amollit les sens plongés dans un demi-sommeil. Elle plonge l’âme dans de vagues rêveries, et dispose à la pitié, cette première défaite de l’orgueil qui se laisse implorer. Elle a aussi le don de faire passer devant les yeux assoupis des images charmantes ; et je tiens d’une femme que je ne veux pas nommer, que l’amant inconnu qui donne la sérénade apparaît toujours, tant que la musique dure, le plus aimable et le plus charmant des hommes.

« Dites donc tout, indiscret conteur ! interrompit Beppa. Ajoutez que la dame conseillait à tous les donneurs de sérénades de ne jamais se montrer. »

Il n’en fut pas ainsi pour Orio, reprit le narrateur. La belle Argiria lui conseilla de se montrer en laissant tomber son bouquet, du balcon sur le trottoir de marbre que blanchissait la lune : ne vous étonnez pas d’une si prompte complaisance. Voici comment la chose se passa.

D’abord la belle Argiria n’était pas riche. Le peu de bien que possédait son frère avait été fort entamé par ses frais d’équipement pour la guerre. Il rapportait une assez jolie part de légitime butin fait par lui sur les Ottomans, et dûment concédé par l’amiral, lorsqu’il trouva la mort aux Curzolari. Le noble jeune homme se faisait une joie douce de doter sa jeune sœur avec cette fortune ; mais elle tomba aux mains des pirates, ainsi que sa galère et tout ce qu’il possédait en propre. La belle Argiria n’eut donc plus pour dot que ses quinze ans et ses beaux yeux mélancoliques.

La signora Memmo sa tante, la chérissait tendrement ; mais elle n’avait à lui laisser en héritage qu’un vaste palais un peu délabré et l’amour de vieux serviteurs, qui par dévouement continuaient à la servir pour de minces honoraires. La tante désirait donc ardemment, comme font toutes les tantes, qu’un noble et riche parti se présentât ; et sachant bien que l’incomparable beauté de sa nièce allumerait plus d’une passion, elle la blâmait de vouloir s’enterrer dans la solitude et de tenir toujours le soleil de ses regards caché derrière la tendine sombre de son balcon.

À la première sérénade Argiria fondit en larmes.

« Si mon noble frère était vivant, dit-elle, nul ne se permettrait de venir me faire la cour sous les fenêtres avant d’avoir obtenu de ma famille la permission de se présenter. Ce n’est point ainsi qu’on approche d’une maison respectable. »

La signora Antonia trouva cette rigidité exagérée, et, se déclarant compétente sur cette matière, elle refusa d’imposer silence aux concertants. La musique était belle, les instruments de première qualité, et les exécutants choisis dans ce qu’il y avait de mieux à Venise. La dame en conclut que l’amant devait être riche, noble et généreux ; deux théorbes et trois violes de moins, elle eût été plus sévère, mais la sérénade était irréprochable et fut écoutée.

Les jours suivants amenèrent un crescendo de joie et d’espoir chez Antonia. Argiria prit patience d’abord, et finit par goûter la musique pour la musique en elle-même. Le matin, il lui arriva quelquefois, en arrangeant ses beaux cheveux bruns devant le miroir, de fredonner à son insu les refrains des amoureuses stances qui l’avaient doucement endormie la veille.

Il y a toute une science dans le programme de la sérénade. Chaque soir doit amener chez le soupirant une nuance nouvelle dans l’expression de son amoureux martyre. Après il timido sospiro doit arriver lo strate funesto. I fieri tormenti viennent ensuite ; l’anima disperata amène nécessairement, pour le lendemain, sorte amara. On peut risquer à la cinquième nuit de tutoyer l’objet aimé, et de l’appeler idol mio. On doit nécessairement l’injurier la sixième nuit, et l’appeler crudele et ingrata. Il faudrait être bien maladroit si, à la septième, on ne pouvait hasarder la dolce speranza. Enfin la huitième doit amener une explosion finale, une pressante prière, mettre la belle entre le bonheur et la mort de son amant, obtenir un rendez-vous, ou finir par le renvoi et le paiement des musiciens. La huitième symphonie était venue, et, dans le troisième couplet de la romance, le chanteur demandait au nom de l’amant une marque de pitié, un gage d’espoir, un mot ou un signe quelconque qui l’enhardît à se faire connaître. Au moment où la fière Argiria s’éloignait du balcon, d’où, abritée par la tendine, elle avait écouté la voix, madame Antonia arracha lestement le bouquet que sa nièce avait au sein et le laissa tomber sur le guitariste, en disant d’une voix chevrotante qui, à coup sûr, ne pouvait pas compromettre la jeune fille :

« Avec l’agrément de la tante. »

Une vive curiosité de jeune fille l’emportant chez Argiria sur le pudique dépit que lui causait sa tante, elle revint précipitamment au balcon ; et, se penchant sur la rampe de marbre, elle souleva imperceptiblement le rideau de la tendine, juste assez pour voir le cavalier qui ramassait le bouquet. Le chanteur, qui était un musicien de profession, connaissant fort bien les usages, ne s’était pas permis d’y toucher. Il s’était contenté de dire à demi-voix : « Signor ! » et de reculer discrètement de deux pas en arrière en ôtant sa toque, tandis que le signor ramassait le gage. En voyant cette grande taille un peu affaissée, mais toujours élégante et vraiment patricienne, se dessiner au clair de la lune, Argiria sentit une sueur froide humecter son front. Un nuage passa devant ses yeux, ses genoux se dérobèrent sous elle. Elle n’eut que le temps de fuir le balcon et d’aller se jeter sur son lit, où elle commença à trembler de tous ses membres et à défaillir. La tante, fort peu effrayée, vint à elle et lui adressa de doux reproches moqueurs sur cet excès de timidité virginale.

« Ne riez pas, ma tante, dit Argiria d’une voix étouffée. Vous ne savez pas ce que vous avez fait ! Je suis presque sûre d’avoir reconnu ce dernier des hommes, cet assassin de mon frère, Orio Soranzo !

— Il n’aurait pas cette audace ! s’écria la signora Memmo en frémissant à son tour. Courez chercher le bouquet, s’écria-t-elle en s’adressant à la suivante favorite qui assistait à cette scène. Dites qu’on l’a laissé tomber par mégarde, que c’est vous… que c’est le page… qui l’a jeté pour faire une espièglerie… que je suis fort courroucée contre vous… Allez, Pascalina… courez… »

Pascalina courut, mais ce fut en vain ; musiciens, amoureux et bouquet, tout avait disparu, et l’ombre incertaine des colonnades, projetée par la lune, jouait seule sur le pavé au gré des nuages capricieux.

Pascalina avait laissé la porte ouverte. Elle fit quelques pas sur la rive, et vit à l’angle du canaletto les gondoles qui s’éloignaient emportant la sérénade. Elle revint sur ses pas, et rentra en fermant la porte avec soin ; il était trop tard. Un homme caché derrière les colonnes du portique avait profité du moment : il s’était élancé légèrement dans l’escalier du palais Memmo ; et, marchant devant lui, se dirigeant vers la faible lueur qui s’échappait d’une porte entr’ouverte, il avait audacieusement pénétré dans l’appartement d’Argiria. Lorsque Pascalina y rentra, elle trouva sa jeune maîtresse évanouie dans les bras de la tante, et le donneur d’aubades à genoux devant elle.

Vous conviendrez que le moment était mal choisi pour s’évanouir, et vous en conclurez avec moi que la belle Argiria avait eu grand tort d’écouter les huit sérénades. L’effroi avait remplacé la colère, et Orio ne s’y trompait nullement, quoiqu’il feignît d’y croire.

« Madame, dit-il en se prosternant et en présentant le bouquet à la signora Memmo avant qu’elle eût eu la présence d’esprit de lui adresser la parole, je vois bien que votre seigneurie s’est trompée en m’accordant cette faveur insigne. Je ne l’espérais pas, et le musicien qui s’est permis de vous adresser des vers si audacieux n’y était point autorisé par moi. Mon amour n’eût jamais été hardi à ce point, et je ne suis pas venu implorer ici de la bienveillance, mais de la pitié. Vous voyez en moi un homme trop humilié pour se permettre jamais autre chose que d’élever autour de votre demeure des plaintes et des gémissements. Que vous connaissiez ma douleur, que vous fussiez bien sûre que, loin d’insulter à la vôtre, je la ressentais plus profondément encore que vous-même, c’est tout ce que je voulais. Voyez mon humilité et mon respect ! Je vous rapporte ce gage précieux que j’aurais voulu conquérir au prix de tout mon sang, mais que je ne veux pas dérober. »

Ce discours hypocrite toucha profondément la bonne Memmo. C’était une femme de mœurs douces et d’un cœur trop candide pour se méfier d’une protestation si touchante.

« Seigneur Soranzo, répondit-elle, j’aurais peut-être de graves reproches à vous faire si je ne voyais aujourd’hui pour la troisième fois combien votre repentir est sincère et profond. Je n’aurai donc plus le courage de vous accuser intérieurement, et je vous promets de garder désormais, avec moins d’effort que je ne l’ai fait jusqu’ici, le silence que les convenances m’imposent. Je vous remercie de cette démarche, ajouta-t-elle en rendant le bouquet à sa nièce ; et, si je vous supplie de ne plus reparaître ici ni autour de ma maison, c’est en vue de notre réputation, et non plus, je vous le jure, en raison d’aucun ressentiment personnel. »

Malgré sa défaillance, Argiria avait tout entendu. Elle fit un grand effort pour retrouver le courage de parler à son tour, et soulevant sa belle tête pâle du sein de sa tante :

« Faites comprendre aussi à messer Soranzo, ma chère tante, dit-elle, qu’il ne doit jamais ni nous adresser la parole ni seulement nous saluer en quelque lieu qu’il nous rencontre. Si son respect et sa douleur sont sincères, il ne voudra pas présenter davantage à nos regards des traits qui nous retracent si vivement le souvenir de notre infortune.

— Je ne demande qu’une seule grâce avant de me soumettre à cet arrêt de mort, dit Orio : c’est que ma défense soit entendue et ma conduite jugée. Je sens que ce n’est point ici le lieu ni le moment d’entamer cette explication ; mais je ne me relèverai point que la signora Memmo ne m’ait accordé la permission de me présenter devant elle dans son salon, à l’heure qu’elle me désignera, demain ou le jour suivant, afin qu’à deux genoux, comme aujourd’hui, je demande grâce pour les larmes que j’ai fait couler ; mais qu’ensuite, la main sur la poitrine et debout, ainsi qu’il convient à un homme, je me disculpe de ce qu’il peut y avoir d’injuste ou d’exagéré dans les accusations portées contre moi.

— De telles explications seraient douloureuses pour nous, dit Argiria avec fermeté, et inutiles pour Votre Seigneurie. La réponse loyale et généreuse que ma noble tante vient de vous faire doit, je pense, suffire à votre susceptibilité et satisfaire à toute exigence. »

Orio insista avec tant d’esprit et de persuasion, que la tante céda, et lui permit de se présenter le lendemain dans la journée.

« Vous trouverez bon, seigneur, dit Argiria, pour repousser la part de reconnaissance qu’il lui adressait, que je n’assiste point à cette conférence. Tout ce que je puis faire, c’est de ne jamais prononcer votre nom ; mais il est au-dessus de mes forces de revoir une fois de plus votre visage. »

Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu’il allait assez vite en besogne.

Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo. La noble dame le reçut dans tout l’appareil d’un deuil significatif ; car elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer l’intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s’accusa plus qu’on n’eût osé l’accuser : il déclara qu’il avait tout fait pour laver la tache que cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie ; mais qu’en vain l’amiral, et toute l’armée, et toute la république, l’avaient réhabilité : qu’il ne se consolerait jamais. Il dit qu’il regardait la mort affreuse de sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu’il n’avait pas goûté un instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous des couleurs si vives le sentiment qu’il avait de son propre déshonneur, l’isolement volontaire où s’éteignait son âme découragée, le profond dégoût qu’il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main :

« Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie. »

Orio s’était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.

D’ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la vérité. Lorsqu’il avait peint une partie de ses souffrances, il s’était trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il fut donc si convaincant qu’Argiria elle-même s’attendrit et cacha son visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l’insu de Soranzo et de sa tante, derrière une tapisserie, d’où elle voyait et entendait tout. Un sentiment inconnu, irrésistible, l’avait amenée là.

Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. À l’église, à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas, fuyant d’un air timide et soumis dès qu’elle l’apercevait, mais reparaissant aussitôt qu’elle feignait de ne plus le voir ; car, il faut bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu’il ne fût pas aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne plus le regarder.

Comment eût-elle pu s’irriter de cette conduite ? Orio avait toujours un air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres ! Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin si assidu à lui montrer sa soumission ! Ses regards, lorsqu’elle les surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si violente ! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l’âme, et nulle autre femme n’eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se concentraient sur un seul point.

La Memmo vit cette passion avec inquiétude d’abord, et puis avec espoir, et bientôt avec joie ; car, n’y pouvant tenir, elle donna un second rendez-vous à Soranzo à l’insu de sa nièce, et le somma d’expliquer ses intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage, disant que c’était le but de ses vœux, mais non de ses espérances. Il supplia Antonia d’intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le secret de ses pensées que la tante n’osa point donner d’espoir à Orio ; mais elle consentit à ce que l’amiral fît des démarches, et elles ne se firent point attendre.

Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu, approuva ses vues, l’encouragea à chercher dans l’amour d’une si noble fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d’âme de son fils adoptif, et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie. Jamais elle n’eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria. Argiria fut d’abord épouvantée des offres qui lui furent faites par l’amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu’elle en ressentit malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l’amour fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins d’Orio.

Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant elle ne pouvait s’empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi dire, sous lui-même, la sœur d’Ezzelin sentait sa grande âme s’attendrir et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec elle la séduction et l’audace, elle fût restée insensible et implacable ; mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se désarma peu à peu. Bientôt l’habitude qu’elle avait prise de compatir à ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu’elle s’en doutât, la pitié la conduisait à l’amour. Elle se disait pourtant qu’elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l’homme qu’elle avait accusé de la mort de son frère, et qu’elle devait tout faire pour étouffer le nouveau sentiment qui s’élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur même, elle se laissait détourner de ce qu’elle croyait son devoir par sa miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant du mal qu’il lui avait fait, elle n’avait pas le courage de lui en témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa pensée le malheur de son frère mort et celui de l’homme qu’elle voyait condamné à d’éternels regrets. Puis elle se persuada qu’elle n’éprouvait pour Orio que la pitié qu’on devait à tous les êtres souffrants, et qu’il perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n’agissait presque en rien comme les autres femmes ; là où les autres apportaient de la vanité ou du désir, elle n’apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même, malgré la noblesse et la pureté de son âme, n’avait pas échappé au sort commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait elle-même dit à Ezzelin que la réputation d’Orio n’avait pas été pour rien dans l’impression qu’il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté avaient fait presque tout le reste. C’était au point qu’elle avait préféré, avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à l’homme qu’elle savait bon, l’homme qu’elle voyait séduisant. Argiria obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle comme il s’était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché, joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n’eût pas eu un regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l’enthousiasme des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère s’assombrissait davantage ; et c’était justement cette triste empreinte que le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu’elle s’en doutât. Depuis que l’orgueil s’était effacé du front d’Orio, et que les fleurs de la santé et de la joie s’étaient fanées sur ses joues, son visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu’il avait perdu en éclat ; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut, avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler, dût le monde jeter l’anathème sur elle pour l’espèce de parjure qu’elle commettrait.

Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d’en finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le raffinement d’un homme blasé, et qui tient d’autant plus à ménager son plaisir qu’il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la lutte difficile qu’il avait eu à soutenir avait tenu son imagination éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu’ayant trouvé le moyen d’occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit. Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses conseils pour l’avenir.

Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses jusqu’au mariage. C’était, à ses yeux, quelque chose de profondément triste et de hideusement laid que l’amour mathématiquement calculé de cet homme au cœur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces transports prémédités, lui livrer tous les trésors d’une passion puissante et vraie.

« C’est l’accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec l’Érèbe, se disait l’honnête médecin. Et pourtant elle l’aime, elle croit en lui ; elle souffrirait maintenant s’il renonçait à la poursuivre. Et puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle. Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu’à divertir de frivoles compagnons et de viles créatures, va relever l’éclat d’une illustre maison ruinée, et assurer l’avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même : quand la signora Soranzo s’apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle ? »

Ainsi raisonnait le médecin ; et cependant il restait troublé intérieurement ; et ce mariage, dont il était la cause à l’insu de tous, était pour lui un sujet d’angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille Memmo ; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme un impie, parce qu’il était un peu sceptique et qu’il raillait volontiers toutes choses : elle l’avait donc toujours traité assez froidement, comme si elle eût pressenti dès son enfance qu’il aurait une influence funeste sur sa destinée.

Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son âme probe et droite qu’entre elle et Soranzo sa sollicitude n’avait pas à hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter Argiria ; mais il ne l’osait pas, et il se disait qu’elle était d’un esprit assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette circonstance.

Ne sachant à quoi s’arrêter, mais ne pouvant vaincre l’aversion et la méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen : ce fut de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le mariage.

Soranzo n’avait pas d’autre volonté à cet égard que celle de son médecin ; il l’écoutait avec la crédulité puérile et grossière d’un dévot qui demande des miracles à un prêtre. De même qu’il n’avait vu dans Giovanna qu’un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu’un moyen de recouvrer la santé. Mais l’espèce d’affection qu’il avait pour cette dernière était plus sincère ; on peut même dire que, son caractère et sa position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L’amour est le plus malléable de tous les sentiments humains ; il prend toutes les formes, il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe : les nuances sont innombrables, et les résultats aussi divers que les causes. Quelquefois il arrive qu’une âme juste et pure ne saurait s’élever jusqu’à la passion, tandis qu’une âme perverse s’y jette avec ardeur et se fait un besoin insatiable de la possession d’un être meilleur qu’elle, et dont elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses influences de cette protection céleste répandue autour d’un être angélique. L’air qu’Argiria purifiait de son souffle était un nouvel élément où Orio croyait respirer le calme et l’espérance ; et puis cette vie d’extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche, encore plus mortelle pour l’esprit que pour le corps. Elle lui avait créé mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s’enivrait, comme le chasseur d’une eau pure ou d’un fruit savoureux après les fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses désirs attisés par une longue attente : afin de les rendre plus vifs, il délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu’un amour noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu’un calcul réfléchi lui suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi jusqu’à l’insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur effronté avec les timides, il ne s’était jamais obstiné à la poursuite de celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance : il les haïssait et feignait de les dédaigner. C’était donc la première fois de sa vie qu’il faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu’il s’imposait était un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait l’oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l’auréole de pureté qui ceignait le front d’Argiria eût banni les esprits des ténèbres et combattu les malignes influences.

Argiria, effrayée de son amour, n’osait se dire encore qu’elle était vaincue, et s’imaginait que, tant qu’elle ne l’aurait pas avoué clairement à Soranzo, elle pourrait encore se raviser.

Un soir ils étaient assis ensemble à l’une des extrémités de la grande galerie du palais Memmo ; cette galerie, comme toutes celles des palais vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la galerie n’était éclairée que par une petite lampe d’argent posée au pied d’une statue de la Vierge. La signora Memmo s’était retirée dans sa chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio s’était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle voulut le relever ; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de se trop abandonner au trouble qu’ils produisaient en elle, détourna les siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus d’une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose d’étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que Soranzo en fut inquiété.

« Argiria, dit-il, regardez-moi. »

Argiria ne répondit pas ; il y avait dans sa physionomie quelque chose d’inexplicable et de vraiment effrayant.

« Argiria ! répéta Soranzo d’une voix émue ! Argiria ! mon amour ! »

À ces mots, elle se leva brusquement et s’éloigna de lui avec effroi, mais sans changer un instant la direction de ses regards.

« Qu’est-ce donc ? » s’écria Orio avec colère en se levant aussi.

Et il se retourna vivement pour voir l’objet qui fixait d’une manière si étrange l’attention d’Argiria. Alors il se trouva face à face avec Ezzelin. À son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui lui avait si souvent rendu de funèbres visites ; mais le bruit que faisait Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent qu’il n’avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel, n’en était que plus grand ; mais Soranzo, que la vue d’un fantôme aurait fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d’audace, et, s’avançant vers Ezzelin d’un air affectueux et empressé :

« Cher ami ! s’écria-t-il ; est-ce vous ? vous que nous croyions avoir perdu pour jamais ! »

Et il étendit les bras comme pour l’embrasser.

Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la releva et la tint serrée contre son cœur ; mais devant l’embrassement d’Orio il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.

« Sortez ! dit Ezzelin d’une voix tremblante d’indignation, en jetant sur lui un regard terrible.

— Sortir ! moi ! Et pourquoi ?

— Vous le savez. Sortez, et vite.

— Et si je ne le veux pas ? continua Orio en reprenant son audace accoutumée.

— Ah ! je saurai vous y contraindre, s’écria Ezzelin avec un rire amer.

— Comment donc ?

— En vous démasquant.

— On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu’ai-je à cacher, seigneur Ezzelin ?

— Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de jamais chercher à voir ma sœur. Sinon, malheur à vous !

— Seigneur, si un autre que le frère d’Argiria m’avait tenu ce langage, il l’aurait déjà payé de son sang. À vous, je n’ai rien à dire, si ce n’est que je n’ai d’ordres à recevoir de personne, et que je méprise les menaces. Je sortirai d’ici, non à cause de vous qui n’êtes pas le maître, mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le repos par une scène de violence. Quant à votre sœur, je ne renoncerai certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois digne d’être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.

— Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici ?

— Oui, et de toutes les manières.

— Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini ; et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j’ai à porter contre vous. Je n’aurai d’autres témoins que ma tante et ma sœur. »

Orio fit un pas vers Argiria.

« À demain ! » lui dit-elle d’une voix tremblante.

Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une tranquillité superbe :

« À demain ! »

« Jésus ! Dieu d’amour ! s’écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre, j’ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre ! Mon Dieu, mon Dieu ! qu’est-ce que je vois ?… mon neveu ! mon enfant ! Demandez-vous des prières ?… Votre âme est-elle irritée contre nous ?… »

La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber évanouie, fut retenue par le bras d’Ezzelin.

« Non, je ne suis point l’ombre de votre enfant ; ma tante, ma sœur bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu ! répondez-moi avant tout ; car je ne sais si je dois bénir ou maudire l’heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d’ici est-il l’époux d’Argiria ?

— Non, non ! s’écria Argiria d’une voix forte, il ne l’eût jamais été ! Un voile funeste était sur mes yeux, mais…

— Il est votre fiancé, du moins ! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux pieds.

— Non, non, rien ! Je n’ai rien accordé, rien promis !…

— Le lâche, l’infâme a osé me dire que vous vous aimiez !…

— Il m’avait fait croire qu’il était innocent, et je… je le croyais sincère ; mais te voilà, mon frère, je n’aimerai que par ton ordre, je n’aimerai que toi !… »

Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son frère.

Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et d’autre depuis une séparation si cruelle.

Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s’enfuit chez lui avec l’assurance et l’empressement d’un homme qui aurait compté trouver un expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s’était réfugiée dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il s’imagina qu’il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces inspirations infernales qu’il avait dans les cas difficiles. Quand il se trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s’aperçut que son cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit, il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s’écriant : « Je suis perdu !

— Qu’y a-t-il ? » dit Naam en sortant du coin de l’appartement où son existence semblait avoir pris racine.

Orio n’avait pas coutume de s’ouvrir à Naam quand il n’avait pas besoin de son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui ? Rien sans doute. Mais la terreur d’Orio était si forte qu’il fallait qu’il cherchât du secours dans une sympathie humaine.

« Ezzelin est vivant ! s’écria-t-il, et il me dénonce !

— Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam.

— Impossible ! il n’acceptera le combat qu’après avoir parlé contre moi.

— Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom du Dieu très-grand !

— Jamais ! D’ailleurs il me repousserait.

— Rejette toute la faute sur les autres !

— Sur qui ? Sur Hussein, sur l’Albanais, sur mes officiers ? On me demandera où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l’incendie…

— Eh bien ! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis : J’ai commis une grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j’ai fait aussi de nobles actions et rendu de hauts services à mon pays ; qu’on me juge. Le bourreau n’osera pas porter ses mains sur toi ; on t’enverra en exil, et l’an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et t’élèvera en gloire.

— Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse. Vous ne comprenez rien aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon conseil !

— Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi.

— Et si j’en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus ?

— La fuite nous reste, dit Naam. Partons !

— C’est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c’est tout confesser. Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge musulman qui n’ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération pour toi seule, moyennant une forte somme d’argent…

— Tu veux donc encore assassiner ?

— Tais-toi ! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta langue.

— Il faut s’entendre pourtant. Tu veux qu’il meure et que j’assume sur moi toute la responsabilité, tout le danger ?

— Non ! je ne le veux pas, Naam ! s’écria Soranzo en la pressant dans ses bras ; car en cet instant l’air sombre de Naam l’effraya, et lui rappela que ce n’était pas le moment de perdre son dévouement.

— Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.

— Arrête, non ! ce serait pire que tout ! dit Orio en l’arrêtant. Sa sœur et sa tante m’accuseraient, et j’aurais eu l’air de craindre la vérité. D’ailleurs je ne veux pas que tu t’exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta tête à l’abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore, fuis !

— Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillement Naam.

— Quoi ! tu me suivrais même à la mort ? Songe que tu seras accusée aussi peut-être !

— Que m’importe ? dit Naam. Ai-je peur de la mort ?

— Mais résisterais-tu à la torture, Naam ? s’écria Soranzo frappé d’une nouvelle inquiétude.

— Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t’accuse ? dit Naam d’un ton froid et sévère.

— Oh ! jamais ! s’écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui m’ait compris, qui m’ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts !

— Tu dis qu’un coup de poignard est la seule ressource ? dit Naam en baissant la voix.

Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait et l’effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les uns que les autres, puis sa tête s’égara. Il tomba dans une sorte d’imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle sentit que ses mains étaient raides et glacées. Elle crut qu’il allait mourir. Elle pensa que dans un moment d’égarement il avait avalé quelque poison et qu’il ne s’en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin.

Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions. Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n’avait fait usage de narcotique, et pensant que l’inefficacité de ces remèdes, causée autrefois par l’abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer une assez forte dose d’opium qui le calma sur-le-champ et l’endormit profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta ; car la soirée était fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez lui.

Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s’étant assurée qu’il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le poids de cette horrible situation ; c’était à elle de trouver un moyen d’en sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser périr celui qu’elle aimait. De temps en temps elle s’arrêtait devant ce visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient l’ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses terribles résolutions, et maintenant il n’avait plus la force d’affronter l’orage ! Il lui abandonnait le soin de son salut ! Naam prit son parti, fit quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue, et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se serrer chacune de son côté contre la muraille.

« Maudite soit la mère qui m’a engendré ! murmura Orio d’une voix creuse et lugubre, en s’éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne puisse jamais dormir comme les autres ! Il faut que je sois assiégé de visions épouvantables et que je m’agite comme un forcené durant mon sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu’à mon réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une agonie ! Naam ! quelle heure ? »

Naam ne répondit point.

« Seul ! s’écria Orio. Que se passe-t-il donc ? »

Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d’un main tremblante, vit les premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de la veille. Enfin l’horrible vérité lui revint à l’esprit, d’abord comme un rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir comme un fou autour de la chambre. « C’est impossible ! c’est impossible ! se disait-il, je n’en suis pas là ! je ne suis pas abandonné à ce point par la destinée !

» Misérable ! s’écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à l’adversité ? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour averti et de fuir, ou d’agir d’une façon quelconque, tu te couches, tu t’endors, et tu attends que l’édifice entier s’écroule sur ta tête ! Tu es donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un maléfice ! Damné médecin ! s’écria-t-il en voyant sur sa table la fiole d’opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah ! tu étais d’accord avec eux pour m’ôter mes forces et me jeter dans l’impuissance ! Toi aussi, tu me le payeras, infâme ! crains que mon jour ne vienne à moi aussi ! Mon jour ! Hélas ! sortirai-je de cette nuit horrible qui s’est étendue sur moi ? Voyons ! que faire ? Ah ! la force m’a manqué au moment où j’en avais besoin ! Je n’ai pas été inspiré lorsqu’une vive résolution eût pu me sauver. Il fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de le prendre pour un démon, m’élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard dans la poitrine… Cet homme ne doit pas être difficile à tuer ; il a reçu tant de coups déjà !… Et puis, j’aurais joué la folie ; on m’eût soigné comme on a déjà fait, on m’eût plaint. J’aurais eu des remords ; j’aurais fait dire des messes pour son âme, et j’en aurais été quitte pour perdre les bonnes grâces de la petite fille… Mais n’est-il pas encore possible d’agir ainsi ?… Oui, demain, pourquoi pas ? J’irai à ce rendez-vous. J’irai en jouant la fureur ; je le provoquerai ; je l’accuserai de quelque infamie… Je dirai à Morosini qu’il avait séduit… non, qu’il avait violé sa nièce ; que je l’avais chassé honteusement, et que, par vengeance, il a inventé ce tissu de mensonges… Je lui dirai de telles injures, je lui ferai de telles menaces… D’ailleurs je lui cracherai au visage… Alors il faudra bien qu’il mette la main sur son épée… Une fois là, il est perdu ; avant qu’il l’ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa gorge… Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m’arracherai les cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m’arriver, c’est d’être envoyé en exil pour quatorze ans ; on sait ce que valent les quatorze années d’exil d’un patricien. L’année suivante on a besoin de lui, on le rappelle… Naam avait raison… Oui, voilà ce que je ferai… Mais si Ezzelin a déjà parlé à sa tante et à sa sœur, si elles se portent mes accusatrices ? Oh ! oui ! Mais quelles preuves ?… D’ailleurs il sera toujours temps de fuir. Si je ne puis emporter tout mon or, j’irai trouver les pirates, j’organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique fortune en peu d’années, et j’irai, sous un nom supposé, la manger à Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L’argent n’est-il pas le roi du monde ?… Allons, décidément le docteur a sagement agi en me faisant dormir. Ce sommeil m’a retrempé ; il m’a rendu toute mon énergie, toutes mes espérances. »

Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d’énergie fébrile. Ses yeux étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains contractées sur ses genoux maigres et nus. Le plus bel homme de Venise était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches calculs.

Tandis qu’il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la tapisserie s’ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.

« C’est toi ! Où donc étais-tu ? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi ma robe, je veux m’habiller, sortir !… »


La musique était belle, les instruments… (page 43.)

Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d’épouvante à l’aspect de Naam lorsqu’elle s’approcha de lui pour lui présenter sa robe. Elle était plus pâle que l’aube qui se levait en cet instant. Sa bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux d’un cadavre.

« Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure ? » dit Orio en reculant d’effroi.

Il s’imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de Venise, Naam venait d’être prise par les familiers et soumise à la torture. Peut-être avait-elle révélé… Orio la regardait avec un mélange de haine et de terreur.

« Comment ai-je eu l’imprudence de la laisser vivre ? pensait-il. Il y a un an que j’aurais dû la tuer !

— Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d’une voix éteinte, tu ne dois pas le savoir.

— Et je veux le savoir, moi ! s’écria Orio furieux en la secouant avec une colère brutale.

— Tu veux le savoir ? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse ; apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin.

— Ezzelin, tué ? bien tué ? bien mort ? » s’écria Orio dans un accès de joie insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d’un rire convulsif qui le força de se rasseoir. « C’est là le sang d’Ezzelin ? disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il coulé enfin jusqu’à la dernière goutte ? Oh ! cette fois il n’en réchappera pas, dis ? Tu ne l’as pas manqué, Naam ? Oh ! non ! tu as la main ferme, et ceux que tu frappes ne se relèvent plus ! Tu l’as tué comme le pacha, dis ? Le même coup, au-dessous du cœur ? Dis-moi ? dis-moi, parle donc !… Raconte-moi donc !…. Ah ! c’était bien la peine de revenir à Venise !… Il n’en a pas joui longtemps de Venise ! sa vengeance… »

Et Orio recommença à rire affreusement.

« Je l’ai frappé droit au cœur, dit Naam d’un air sombre, et je l’ai noyé en même temps…

— Le fer et l’eau ! Bonne Venise ! s’écria Orio ; les beaux quais déserts pour rencontrer un ennemi ! Mais comment l’as-tu trouvé à cette heure ? Qu’as-tu fait pour le joindre ?

— J’ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa sœur ; j’ai joué obstinément jusqu’à ce que le frère ait été éveillé et m’ait regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas ; mais j’ai continué de jouer comme pour le braver. Il m’avait reconnue à mon costume ; c’est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s’est approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il s’en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant sans doute que j’agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir sur moi l’épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu’à cet endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches conduisent en tournant jusqu’au niveau de l’eau pour l’abordage des gondoles. Il n’y avait là ni barque ni homme ; pas le moindre bruit, pas la moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui termine la rampe, et j’ai attendu en me baissant qu’il vînt jusque-là. Il y est venu, en effet ; il s’est appuyé presque sur moi sans me voir, et s’est penché sur l’eau pour chercher des yeux si quelque gondole m’avait mise à l’abri de sa colère. Dans ce moment-là, j’ai arraché d’une main son manteau, de l’autre je l’ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter…, mais son pied avait glissé sur les marches humides ; il perdait l’équilibre ; je l’ai poussé, et il a roulé au fond de l’eau. Voilà comme les choses se sont passées. »



Et j’ai lavé et nettoyé les marches… (Page 49.)

La voix de Naam s’éteignit, et un frisson passa par tout son corps.

« Au fond, dit Soranzo d’un air inquiet, tu n’en es pas sûre ; tu as pris la fuite ?

— Je n’ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant ; je suis restée penchée sur l’eau jusqu’à ce que l’eau fût redevenue aussi unie que la surface d’un miroir. Alors j’ai arraché aux pierres humides de la rive une poignée d’herbes marines, et j’ai lavé et nettoyé les marches couvertes de sang. Il n’y avait personne, et il ne s’y est fait aucun bruit. Je suis restée cachée dans l’angle d’un mur : j’ai entendu marcher. On venait du palais Memmo. J’ai quitté doucement mon poste et j’ai marché jusqu’ici.

— Tu auras eu peur ? Tu auras couru ?

— Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j’ai regardé autour de moi ; personne ne m’a vue, personne ne m’a suivie. Je n’ai pas même éveillé les échos des pavés. J’ai fait mille détours. J’ai mis plus d’une heure à venir du palais Memmo jusqu’ici. Es-tu tranquille ? es-tu content ?

— Ô Naam, ô admirable fille ! ô âme trois fois trempée au feu de l’enfer ! s’écria Orio ; viens dans mes bras, ô toi qui m’as deux fois sauvé ! »

Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras ; une idée subite venait de glacer l’élan de sa reconnaissance…

« Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne folie, un crime gratuit.

— Comment dis-tu ? répondit Naam de plus en plus sombre.

— Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les conséquences vont retomber sur moi ! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas de m’accuser. Ce meurtre sera l’aveu de tous les torts qu’il m’impute, et qu’il a déjà racontés à sa tante et à sa sœur. Puis j’aurai un assassinat de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d’embarras peut me soulager. Que la foudre du ciel t’écrase, misérable bête féroce ! Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m’a seulement pas consulté. »

Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.

« Vous m’aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de l’argent gardât le silence. J’ai fait mieux, j’ai trouvé quelqu’un qui ne veut d’autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu’un qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu’un que vous ne pouvez pas craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous accuse.

— Je l’espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai rien commandé ; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du tout.

— Menti ! moi, menti ! dit Naam d’une voix tremblante.

— Menti par la gorge ! menti comme un chien ! s’écria Orio dans un accès de fureur grossière, mouvement d’irritation toute maladive et qu’il ne pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que ce n’était pas le moment de s’y livrer.

— C’est vous qui mentez, reprit Naam d’un ton méprisant et en croisant ses bras sur sa poitrine. J’ai commis pour vous des crimes que je déteste, puisqu’il vous plaît d’appeler ainsi les actes qu’on fait pour vous, lorsqu’ils ne vous semblent plus utiles ; et quant à moi, je hais le sang, et j’ai subi l’esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut ce que j’ai fait ensuite pour le vôtre.

— Dites que c’était pour vous sauver vous-même, s’écria Orio, et que ma présence vous a tout d’un coup donné le courage qui jusque-là vous avait manqué.

— Je n’ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m’insultez après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur mes mains ! C’est le sang d’un homme, et c’est le troisième homme dont moi, femme, j’ai pris la vie pour sauver la vôtre !

— Aussi vous l’avez prise lâchement et comme une femme peut le faire.

— Une femme n’est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme n’est point brave quand il peut tuer une femme.

— Eh bien ! j’en tuerai deux ! » s’écria Soranzo, que ce reproche acheva de rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s’élancer sur Naam, lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais.

« Je n’y suis pas, s’écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et qui parcouraient les galeries. Je n’y suis pour personne. Quel est donc l’insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à réveiller le maître du logis ?

— Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s’était penché à la fenêtre de la galerie, c’est un messager du conseil des Dix !

— Déjà ! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc pas non plus ? »

Il rentra dans sa chambre d’un air égaré. Il avait jeté son épée par terre en entendant frapper ; Naam se tenait debout, les bras croisés dans son attitude favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu’Orio avait osé lever sur elle et qu’elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.

Orio sentit en cet instant l’insigne folie qu’il avait faite en irritant ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le réduire par la force : il essaya de lui parler avec tendresse et l’engagea à se cacher. Il voulut même l’y contraindre quand il vit qu’elle feignait de ne pas l’entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s’étaient ouvertes, et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu’à la chambre de leur maître. Derrière eux marchait un groupe d’hommes armés, et la sombre gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte.

« Messer Pier Orio Soranzo, j’ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des agents. Veuillez me suivre.

— J’obéis, dit Orio d’un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous envoie ne trouvera en moi ni résistance ni crainte ; car je respecte son auguste omnipotence, et j’ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J’ignore pour quelle cause vous venez m’arrêter, et je ne puis présumer que vous sachiez les choses que je vais dire. C’est à cause de cela précisément que je veux éclairer la justice et l’aider dans son rigoureux exercice. Ce serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme… Je l’ignorais, et tous ceux qui sont ici l’ignoraient également. Elle vient de rentrer ici tout à l’heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle m’a avoué son sexe et confessé qu’elle venait d’assassiner le comte Ezzelin, parce qu’elle l’a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son amant dans la mêlée, à l’affaire de Coron, il y a deux ans. »

L’agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité fut remplie avec l’impassible froideur qui caractérisait tous les hommes affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu’on écrivait, Orio, s’adressant à Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu’il venait de dire aux agents, et l’engagea à se conformer à son plan.

« Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux ; mais, si je me tire d’affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois ferme. Persiste à t’accuser seule. Avec de l’argent tout s’arrange dans ce pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée ; mais, si je suis condamné, tu es perdue, Naam !… »

Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant décisif ? Orio s’efforça en vain de soutenir ce regard profond qui pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam sourit d’une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle s’approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main sur sa poitrine, elle exprima clairement qu’elle était l’auteur du meurtre.

Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés de l’autorité. En moins d’une heure, cette habitation si brillante et si riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude.

Orio avait-il bien sa tête lorsqu’il avait ainsi chargé Naam le premier et improvisé cette fable ? Non, sans doute : Orio était un homme fini, il faut bien le dire. Il avait encore l’audace et le besoin de mentir ; mais sa ruse n’était plus que de la fausseté, son génie que de l’impudence.

Cependant il n’avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu’avec de l’argent tout s’arrangeait à Venise. À cette époque de corruption et de décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes ; mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d’avoir affaire à ces juges implacables, il n’était plus sans exemple qu’on repassât le pont des Soupirs.

Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins d’embrouiller tellement sa cause qu’il fût impossible de le convaincre du meurtre d’Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio disparaissaient pour faire place à une seule qu’il n’était pas impossible peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute la responsabilité de l’assassinat, quel moyen de prouver la complicité d’Orio ?

Seulement Orio s’était trop pressé d’accuser Naam. Il eût dû commencer par la prévenir et craindre la pénétration et l’orgueil de cette âme indomptable. Il sentait bien l’énorme faute qu’il avait faite lorsqu’il s’était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement d’ingratitude et d’aversion. Mais comment la réparer ? on l’enfermait à l’heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.

Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s’en douter. La suite vous le montrera. En attendant l’issue de cette fâcheuse affaire, Orio résolut d’établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée ; alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d’heures après, Barbolamo fut introduit auprès de lui.

Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa mésaventure en lui faisant le même récit qu’il avait fait aux exécuteurs de son arrestation ; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses services désintéressés à Orio. Ce qu’Orio voulait par-dessus tout, c’est que le docteur lui procurât de l’argent ; car, une fois muni de ce magique talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu’à réussir à s’évader, du moins jusqu’à communiquer avec Naam, qui lui paraissait désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou s’écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui était assez bien garnie, au service d’Orio ; mais ce fut en vain que celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu’il put obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des vêtements. Le docteur s’y employa avec grâce et vint lui donner des nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu’il l’avait trouvée calme comme à l’ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant pas seulement s’apercevoir qu’elle eût la fièvre, refusant tout adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses juges : elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l’attendre avec une stoïque indifférence.

Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers inattendus avaient opéré en lui. Ce n’était plus le rêveur atrabilaire qu’assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la longueur et de la pesanteur de la vie. C’était un joueur acharné qui, au moment de perdre la partie, à défaut d’habileté, s’armait d’attention et de résolution. Il était facile de voir que le joueur n’avait plus que de misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là, eût pris une valeur excessive au moment décisif. Les terreurs d’Orio s’étaient réalisées, et ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c’est qu’il n’eut plus peur des morts dès qu’il eut affaire aux vivants. Son esprit n’était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur vengeance : il s’était réconcilié avec lui-même dans le danger.

Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des examinateurs. Le premier mouvement d’Orio fut de chercher des yeux si Naam était présente. Elle n’y était point. Orio espéra.

Le docteur Barbolamo s’entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude commença à le troubler lorsqu’il vit qu’on le faisait asseoir, et qu’on lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui d’importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se demanda avec effroi s’il avait été assez généreux avec son médecin, s’il ne l’avait pas quelquefois blessé par ses emportements ; et il craignit de ne l’avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout, quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n’avait jamais ouvert son âme ?

L’interrogatoire procéda ainsi :

« Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil, vous êtes accusé de complicité dans l’assassinat commis le 16 juin 1686. Qu’avez-vous à répondre pour votre défense ?

— Que j’ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle espèce de complicité je puis être accusé.

— Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les exécuteurs de votre arrestation ?

— J’y persiste ; je la maintiens entièrement et absolument.

— Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la lecture de l’acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même jour, et nous dire si vous la maintenez également. »

Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur :

« Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située sur l’autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme pour se cacher derrière le parapet, à l’endroit où la rampe s’ouvre pour un abordage ou traguet. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et, regardant par sa porte entr’ouverte, de manière à n’être point vu, il vit accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri ; il s’élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L’eau était encore agitée par la chute d’un corps. Un seul homme était debout sur la rive, s’apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s’il réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort ; il ne reparut pas.

« Le sang-froid et l’audace de l’assassin, qui, au lieu de fuir, s’occupait à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur qu’il résolut de l’observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur, il avait pu voir tous ses mouvements sans qu’il s’en doutât. Il longea les maisons du quai, tandis que l’assassin longeait le quai opposé. Le docteur avait pour lui l’avantage de l’ombre, et pouvait se glisser inaperçu, tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le coupable. Ce fut alors que le docteur, n’étant plus séparé de lui que par un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le costume turc, mais encore la taille et l’allure du jeune musulman qui depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme se retirait sans se presser, et de temps en temps s’arrêtait pour regarder s’il n’était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s’arrêter aussi. Il le vit s’enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir jusqu’au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à travers mille détours pendant près d’une heure, jusqu’à ce qu’enfin il le vît rentrer au palais Soranzo.

» Ayant par là acquis la certitude qu’il ne s’était pas trompé de personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là, tandis que l’on procédait sur-le-champ à l’arrestation de messer Orio et de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant et cherchant sur le quai d’un air fort affairé. L’un d’eux vint à lui, et l’ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda avec civilité, et en l’appelant par son nom, s’il n’avait pas vu ou entendu quelque chose d’extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat sur son chemin, dans le quartier qu’il venait de parcourir. Mais le docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la renverse en voyant devant lui le spectre d’un homme qu’il croyait mort depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa famille.

« Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme ; je suis votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par miracle, à des malheurs étranges… »

En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient l’expression ironique et un peu cruelle de l’homme d’honneur déjouant les ruses d’un scélérat.

La lecture continua.

« Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu’il le verrait plus à loisir pour lui parler de ses affaires ; mais que, pour le moment, il le priait d’excuser son inquiétude, et de l’aider à éclaircir un fait bizarre. Un joueur de luth, qu’à son costume il avait cru reconnaître pour l’esclave arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d’aller faire de la musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s’était lancé à sa poursuite ; mais, s’étant avisé qu’il était sans armes, et que ce musicien pouvait bien être le provocateur d’un guet-apens (d’autant plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide. Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa sœur épouvantée, qui s’était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour lui. Il eut quelque peine à se dégager ; mais, s’étonnant de ne pas voir revenir Danieli, il s’élança dans la même direction. Voyant cette rue déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas ; ses autres serviteurs, s’étant levés, l’avaient aidé à chercher Danieli. L’un d’eux prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d’un corps dans l’eau. C’était même ce qui l’avait éveillé et engagé à se lever, bien qu’il ne sût pas de quoi il s’agissait. Tous les efforts du comte et de ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles. Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu’il avait vu. On reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l’autre côté du canal. »

« Ainsi, se dit Orio dévoré d’une rage intérieure, Naam s’est trompée, et c’est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup était destiné au comte Ezzelin. »

Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit.

« Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous aviez d’importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio Soranzo. C’est vous-même qui l’avez fait assigner à comparaître ici devant vous, en notre présence. Veuillez parler.

— Que vos seigneuries m’excusent pour un instant, dit Ezzelin, j’attends un témoin que le conseil des Dix m’a autorisé à demander, et devant lequel les dépositions que j’ai à faire doivent être enregistrées. »

On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d’un auditoire impassible, et dans l’attente de quelque nouveau coup impossible à détourner !

Tourmenté d’une secrète angoisse, il résolut d’en sortir par un effort d’effronterie.

« J’avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c’est le nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance ; ne me sera-t-il pas accordé d’être confronté avec elle et d’invoquer le témoignage de sa sincérité ? »

Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit :

« Messer Orio Soranzo, Votre Seigneurie devrait savoir qu’elle n’a aucune espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause, avec l’indépendance et l’intégrité qui président à tous les actes du conseil suprême. »

En cet instant messer Barbolamo s’approcha du comte et lui parla à l’oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio : ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier terme du mépris ; ceux du docteur, animés d’une énergie d’indignation qui allait jusqu’à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein d’Orio. L’heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que la marche du temps pût s’accomplir comme à l’ordinaire. La circulation inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser l’ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se mesure.

Enfin le témoin attendu fut introduit ; c’était l’amiral Morosini. Il se découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte :

« L’assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de ne m’incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici l’accusateur ou l’accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de cette affaire, ou du moins ne l’ayant apprise que par la voie incertaine et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d’intérêt ou de blâme. Je m’abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou d’improbation envers qui que ce soit, et j’attendrai que la lumière me vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j’ai à tenir. »

Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, et Ezzelin parla à son tour :

« Noble Morosini, dit-il, j’ai demandé à vous avoir pour témoin de mes paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m’est également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la république et mes devoirs d’ami envers vous. Le ciel m’est témoin (et j’invoquerais aussi le témoignage d’Orio Soranzo, si le témoignage d’Orio Soranzo pouvait être invoqué !) que j’ai voulu, avant tout, m’expliquer devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse et à votre patriotisme plus qu’à ma propre conscience, j’avais résolu de me diriger d’après votre décision. Orio Soranzo ne l’a pas voulu ; il m’a contraint à le traîner sur la sellette où s’asseyent les infâmes ; il m’a forcé à changer le rôle prudent et généreux que j’avais embrassé, en un rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d’un tribunal dont les arrêts austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances au repentir. J’ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je dois poursuivre ce criminel. J’attends que les pères de la république, ses plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce qu’ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j’ai à faire : c’est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir pût être accompli dans cette seule séance ; car, en songeant à la rigueur de nos lois, je me sens peu propre à l’office d’accusateur acharné, et je voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que je vais attirer sur la tête du coupable.

— Comte Ezzelin, dit l’examinateur, quelle que soit la rigidité de notre arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu.

— Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et à vous-même de dire la vérité tout entière.

— Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de l’égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la vérité tout entière. »

Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s’inclina profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini ; puis il reprit la parole :

« J’ai donc à livrer aujourd’hui à la justice et à la vengeance de la république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates missolonghis, celui qu’on appelait l’Uscoque, celui contre qui j’ai combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles Curzolari, j’ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond ; ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici devant vous. Non-seulement j’en ai la certitude, l’ayant reconnu comme je le reconnais en cet instant même, mais encore j’en ai acquis toutes les preuves possibles. L’Uscoque n’est autre qu’Orio Soranzo. »

Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui était arrivé depuis sa rencontre avec l’Uscoque à la pointe nord des îles Curzolari, jusqu’à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n’omit aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la blessure qu’avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu’il avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il déclara que Soranzo n’avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux Hussein et plusieurs autres, qu’il avait vus la veille sur la barque de l’Uscoque, n’avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant de dangers.

Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s’était mis en devoir de lui couper la tête. Mais l’Albanais l’avait arrêté ; et, s’entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu’heureusement Ezzelin comprenait, il s’était opposé à cette exécution, disant que c’était là un noble seigneur de Venise, et qu’à coup sûr, si on pouvait lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon.

« — C’est bien, dit le pirate ; mais vous savez que le gouverneur a menacé Hussein de toute sa colère s’il ne lui apportait la tête de ce chef. Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garder prisonnier. C’est trop risquer que d’entreprendre cette affaire.

— Ce n’est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et discret. Je m’engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu le conduiras en lieu sûr. »

Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin ; le juif pansa sa plaie avec beaucoup d’art et de soin. La nuit suivante, il fut conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu’il fut hors de danger, on l’emmena plus loin encore ; et enfin, à travers mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de l’Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis l’arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva Hussein et toute sa bande, et vécut près d’un an en esclave, refusant obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à Venise.

Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur :

« Ma famille est pauvre, dit-il ; j’avais achevé de ruiner mon patrimoine en perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour ma rançon que la faible dot de ma jeune sœur et la modique aisance de ma vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement tout ce qu’elles possédaient pour me délivrer, et l’insatiable juif, refusant de croire qu’on pût allier à un grand nom un très-misérable héritage, les eût dépouillées jusqu’à la dernière obole. Heureusement, il avait à peine entendu prononcer mon nom, et j’avais réussi d’ailleurs à lui faire croire qu’il s’était trompé, et que je n’étais point celui qu’il avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J’essayai de lui persuader que je n’étais pas de Venise, mais de Gênes ; et, tandis qu’il faisait d’infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je songeais à m’évader et à conquérir ma liberté sans l’acheter.

» Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie.

» Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et, au moyen d’un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule parole, par quelques compatriotes, je parvins à m’embarquer pour Corfou. Le petit bâtiment marchand sur lequel j’avais pris passage fut forcé de relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour des affaires. Je conçus alors la pensée d’aller visiter les écueils de Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé de faire pour expliquer cette fantaisie. J’avais vu là, pour la dernière fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon souvenir ; j’éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu’un monceau de pierres à la place où j’avais éprouvé de si vives émotions, et celles qui vinrent m’y assaillir furent si terribles, que j’ignore comment j’eus la force d’y résister. Pendant plusieurs heures, j’errai parmi ces décombres, comme si j’eusse espéré y trouver quelques vestiges de la vérité ; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s’il est possible, que les certitudes déjà acquises sur les crimes d’Orio Soranzo, remplissaient mon esprit depuis le jour où j’avais appris l’incendie de San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma persévérance à explorer cette ruine, m’observait d’un air doux et bienveillant. Je fis d’abord peu d’attention à lui ; mais, ayant jeté les yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j’appelai aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui avait eu tant d’attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en boitant et me caressa d’un air mélancolique. Cette circonstance engagea la conversation entre le pâtre et moi.

« Vous connaissez donc ce pauvre chien ? me dit-il. Sans doute vous êtes de ceux qui vinrent ici avec le commandant d’escadre Mocenigo ? C’est un véritable miracle que l’existence de Sirius, n’est-ce pas, mon officier ? »

« Je le priai de me l’expliquer. Il me raconta que le lendemain de l’incendie du château, vers le matin, comme il s’approchait par curiosité des décombres, il avait entendu de faibles gémissements qui semblaient partir des pierres amoncelées. Il avait réussi à déblayer un amas de ces pierres, et il avait dégagé le malheureux animal d’une sorte de cachot qu’un accident fortuit de l’éboulement lui avait, pour ainsi dire, jeté sur le corps sans l’écraser. Il respirait encore ; mais il avait une patte engagée sous un bloc et brisée : le pâtre souleva le bloc, emporta le lévrier, le soigna et le guérit. Il avoua qu’il l’avait caché ; car il craignait que les gens de l’escadre n’en prissent envie, et il se sentait beaucoup d’affection pour lui.

« — Ce n’est pas tant à cause de lui, ajouta-t-il, qu’à cause de sa maîtresse, qui était si bonne et si belle, et qui, plusieurs fois, était venue au secours de ma misère. Rien ne m’ôtera de la pensée qu’elle n’est pas morte par l’effet d’un malheureux hasard, mais bien plutôt par celui d’une méchante volonté ! Mais, ajouta encore le vieux pâtre, il n’est peut-être pas prudent pour un pauvre homme, même quand l’île est abandonnée, le château détruit et la rive déserte, de parler de ces choses-là. »

— Il est bien nécessaire d’en parler, cependant, dit Morosini d’une voix altérée, en interrompant, par l’effet d’une forte préoccupation, le récit d’Ezzelin ; mais il est nécessaire de n’en pas parler à la légère et sur de simples soupçons ; car ceci est encore plus grave et plus odieux, s’il est possible, que tout le reste.

— Il est présumable, reprit l’examinateur, que le comte Ezzelin a des preuves à l’appui de tout ce qu’il avance. Nous l’engageons à poursuivre son récit sans se laisser troubler par aucune observation, de quelque part qu’elle vienne. »

Ezzelin étouffa un soupir.

« C’est une rude tâche, dit-il, que celle que j’ai embrassée. Quand la justice ne peut réparer le mal commis, son rôle est tout amertume et pour celui qui la rend et pour ceux qui la reçoivent. Je poursuivrai néanmoins et remplirai mon devoir jusqu’au bout. Pressé par mes questions, le vieux pâtre me raconta qu’il avait vu souvent la signora Soranzo durant son séjour à San-Silvio. Il avait, sur le revers du rocher, un coin de terre où il cultivait des fleurs et des fruits ; il les lui portait, et recevait d’elle de généreuses aumônes. Il la voyait dépérir, et il ne doutait pas, d’après ce qu’il avait recueilli des propos des serviteurs du château, qu’elle ne fût pour son époux un objet de haine ou de dédain. Le jour qui précéda l’incendie du château, il la vit encore : elle paraissait mieux portante, mais fort agitée. « Écoute, lui dit-elle, tu vas porter cette boîte au lieutenant de vaisseau Mezzani ; » et elle prit sur sa table un petit coffre de bronze, qu’elle lui mit presque dans les mains. Mais elle le lui retira aussitôt, et, changeant d’avis, elle lui dit : « Non ! tu pourrais payer ce message de ta vie ; je ne le veux pas. Je trouverai un autre moyen… » Et elle le renvoya sans lui rien confier, mais en le chargeant d’aller trouver le lieutenant et de lui dire de venir la voir tout de suite. Le vieillard fit la commission. Il ignore si le lieutenant se rendit à l’ordre de la signora Giovanna. Le lendemain, l’incendie avait dévoré le donjon, et Giovanna Morosini était ensevelie sous les ruines. »

Ezzelin se tut.

« Est-ce là tout ce que vous avez à dire, seigneur comte ? lui dit l’examinateur.

— C’est tout.

— Voulez-vous produire vos preuves ?

— Je ne suis point venu ici, dit Ezzelin, en me vantant de produire les preuves de la vérité ; j’y suis venu pour dire la vérité telle qu’elle est, telle que je la possède en moi. Je ne songeais point à amener Orio Soranzo au pied de ce tribunal lorsque j’ai acquis la certitude de ses crimes. En revenant à Venise, je ne voulais que le chasser de ma maison, de ma famille, et remettre son sort entre les mains de l’amiral. Vous m’avez sommé de dire ce que je savais, je l’ai fait ; je l’affirmerai par serment, et j’engagerai mon honneur à le soutenir désormais envers et contre tous. Orio Soranzo pourra soutenir le contraire, il pourra fort bien affirmer par serment que j’en ai menti. Votre conscience jugera, et votre sagesse prononcera qui de lui ou de moi est un imposteur et un lâche.

— Comte Ezzelin, dit Morosini, le conseil des Dix fera de votre assertion l’appréciation qu’il jugera convenable. Quant à moi, je n’ai pas de jugement à formuler dans cette affaire, et quelque douloureuses que soient mes impressions personnelles, je saurai les renfermer, puisque l’accusé est dans les mains de la justice. Je dois seulement me constituer en quelque sorte son défenseur jusqu’à ce que vous m’ayez, sous tous les rapports, ôté le courage de le faire. Vous avez avancé une autre accusation que j’ai à peine la force de rappeler, tant elle soulève en moi de souvenirs amers et de sentiments douloureux. Je dois vous demander, malgré ce que vous venez de dire, si vous avez une preuve matérielle à fournir de l’attentat dont, selon vous, mon infortunée nièce aurait été victime ?

— Je demande la permission de répondre au noble Morosini, dit Stefano Barbolamo en se levant ; car cette tâche m’appartient, et c’est d’après mes conseils et mes instances, je dirai plus, c’est sous ma garantie, que le comte Ezzelin a raconté ce qu’il avait appris du vieux pâtre de Curzolari. Sans doute ceci prouverait peu de chose, isolé de tout le reste ; mais la suite de l’examen prouvera que c’est un fait de haute importance. Je demande à ce qu’on enregistre seulement toutes les circonstances de ce récit, et à ce qu’on procède au reste de l’examen. »

Le juge fit un signe, et une porte s’ouvrit ; la personne qu’on allait introduire se fit attendre quelques instants. Orio s’assit brusquement au moment où elle parut.

C’était Naam ; le docteur regardait Orio très-attentivement.

« Puisque Vos Excellences passent à l’examen du troisième chef d’accusation, dit-il, je demande à être entendu sur un fait récent qui dénouera certainement tout le nœud de cette affaire, et qui seul pouvait m’engager, ainsi que je l’ai fait depuis quelques jours, à me porter l’adversaire de l’accusé.

— Parlez, dit le juge : cette séance, consacrée à l’examen des faits, appelle et accueille toute espèce de révélation.

— Avant-hier, dit Barbolamo, messer Orio Soranzo, que depuis plusieurs jours je voyais en qualité de médecin, ainsi que sa complice, me témoigna un grand dégoût de la vie, et me supplia de lui procurer du poison, afin, disait-il, que, si le mensonge et la haine triomphaient du bon droit et de la vérité, il pût se soustraire aux lenteurs d’un supplice indigne en tout cas d’un patricien. Ne pouvant me délivrer de son obsession, mais ne m’arrogeant pas le droit de soustraire un accusé à la justice des lois, j’allai lui chercher une poudre soporifique, et l’assurai que quelques grains de cette poudre suffiraient pour le délivrer de la vie. Il me fit les plus vifs remerciements, et me promit de n’attenter à ses jours qu’après la décision du tribunal.

« Vers le soir, je fus appelé par l’intendant des prisons à porter mes soins à la fille arabe Naam, la complice d’Orio. Le geôlier, étant rentré dans son cachot quelques heures après lui avoir porté son repas, l’avait trouvée plongée dans un sommeil léthargique, et l’on craignait qu’elle n’eût tenté de s’empoisonner. Je la trouvai en effet endormie par l’effet bien appréciable d’un narcotique. J’examinai ses aliments, et je trouvai dans son breuvage le reste de la poudre que j’avais donnée à messer Soranzo. Je pris des informations, et je sus par le geôlier que chaque jour messer Soranzo envoyait à Naam des aliments plus choisis que ceux de la prison, et une certaine boisson préparée avec du miel et du citron, dont elle avait l’habitude. Moi-même je m’étais prêté, avec la permission de l’intendant, à porter à la captive ces adoucissements au régime de la prison, réclamés par son état fébrile. Pour m’assurer du fait, je portai le fond du vase à l’apothicaire qui m’avait vendu la poudre ; il l’analysa et constata que c’était la même. J’ai fait constater aussi les circonstances de l’envoi de cette boisson à Naam par son maître ; et il résulte de tout ceci que messer Orio Soranzo, craignant sans doute quelque révélation fâcheuse de la part de son esclave, a voulu l’empoisonner et se servir de moi à cet effet : ce dont je lui sais le plus grand gré du monde ; car la méfiance et l’antipathie que je ressentais pour lui, depuis le premier jour où j’ai eu l’honneur de le voir, sont enfin justifiées, et ma conscience n’est plus en guerre avec mon instinct. Je ne me justifierai pas auprès de messer Orio de l’espèce d’animosité que depuis hier je porte contre lui dans cette affaire ; peu m’importe ce qu’il en pense. Mais auprès de vous, noble et vénéré seigneur Morosini, je tiens à ne point passer pour un homme qui s’acharne sur les vaincus, et qui se plaît à fouler aux pieds ceux qui tombent. Si, dans cette circonstance, je me suis investi d’un rôle tout à fait contraire à mes goûts et à mes habitudes, c’est que j’ai failli être pris pour complice d’un nouveau crime de messer Soranzo, et qu’entre le rôle de dupe de l’imposture et celui de vengeur de la vérité, j’aime encore mieux le dernier.

— Tout ceci, s’écria Orio, tremblant et un peu égaré, est un tissu de mensonges et d’atrocités, ourdi par le comte Ezzelin pour me perdre. Si cette pauvre créature que voici, ajouta-t-il en montrant Naam, pouvait entendre ce qui se dit autour d’elle et à propos d’elle, si elle pouvait y répondre, elle me justifierait de tout ce qu’on m’impute ; et, quoique souillée d’un crime qui m’ôte une grande partie de la confiance que j’avais en elle, j’oserais encore invoquer son témoignage…

— Vous êtes libre de l’invoquer, » dit le juge.

Orio s’adressa alors en arabe à Naam, et l’adjura de le disculper. Elle garda le silence et ne tourna même pas la tête vers lui. Il sembla qu’elle ne l’eût pas entendu.

« Naam, dit le juge, vous allez être interrogée ; voudrez-vous cette fois nous répondre, ou êtes-vous réellement dans l’impossibilité de le faire ?

— Elle ne peut, dit Orio, ni répondre aux paroles qui lui sont adressées ni les comprendre. Je ne vois point ici d’interprète, et, si Vos Seigneuries le permettent, je lui transmettrai…

— Ne prends pas cette peine, Orio, dit Naam d’une voix ferme et dans un langage vénitien très-intelligible. Il faut que tu sois bien simple, malgré toute ton habileté, pour croire que depuis un an que j’habite Venise, je n’ai pas appris à comprendre et à parler la langue qu’on parle à Venise. J’ai eu mes raisons pour te le cacher, comme tu as eu les tiennes pour agir avec moi ainsi que tu l’as fait. Écoute, Orio, j’ai beaucoup de choses à te dire, et il faut que je te les dise devant les hommes, puisque tu as détruit la sécurité de nos tête-à-tête ; puisque ta méfiance, ton ingratitude et ta méchanceté ont brisé la pierre de ce sépulcre où je m’étais ensevelie vivante avec toi. »

En parlant ainsi, Naam, que son état de faiblesse autorisait à rester assise, était appuyée sur le dossier d’une stalle en bois placée à quelque distance d’Orio. Son coude soutenait nonchalamment sa tête, et elle se tournait à demi vers Soranzo pour lui parler, comme on dit, par-dessus l’épaule ; mais elle ne daignait pas se tourner entièrement de son côté ni jeter les yeux sur lui. Il y avait dans son attitude quelque chose de si profondément méprisant, qu’Orio sentit le désespoir s’emparer de lui, et il fut tenté de se lever et de se déclarer coupable de tous les crimes, pour en finir plus vite avec toutes ces humiliations.

Naam poursuivit son discours avec une tranquillité effrayante. Ses yeux, creusés par la fièvre, semblaient de temps en temps céder à un reste de sommeil léthargique. Mais sa volonté semblait aussitôt faire un effort, et les éclairs d’un feu sombre succédaient à cet abattement.

« Orio, dit-elle sans changer d’attitude, je t’ai beaucoup aimé, et il fut un temps où je te croyais si grand, que j’aurais tué mon père et mes frères pour te sauver. Hier encore, malgré le mal que je t’ai vu commettre et malgré tout celui que j’ai commis pour toi, il n’est pas de juges impitoyables, il n’est pas de bourreaux avides de sang et de tortures qui eussent pu m’arracher un mot contre toi. Je ne t’estimais plus, je ne te respectais plus ; mais je t’aimais encore, du moins je te plaignais ; et, puisqu’il me fallait mourir, je n’eusse pas voulu t’entraîner avec moi dans la tombe. Aujourd’hui est bien différent d’hier ; aujourd’hui je te hais et je te méprise, tu sais pourquoi. Allah me commande de te punir, et tu seras puni sans que je te plaigne.

« Pour toi, j’ai assassiné mon premier maître, le pacha de Patras. C’était la première fois que je répandais le sang. Un instant je crus que mon sein allait se briser et ma tête se fendre. Tu m’as reproché depuis d’être lâche et féroce ; que cette accusation retombe sur ta tête !

« Je t’ai sauvé cette fois de la mort, et bien d’autres fois depuis ; lorsque tu combattais contre tes compatriotes, à la tête des pirates, je t’ai fait un rempart de mon corps, et bien souvent ma poitrine sanglante a paré les coups destinés à l’invincible Uscoque.

« Un soir tu m’as dit :

« Mes complices me gênent ; je suis perdu si tu ne m’aides à les anéantir. » J’ai répondu : « Anéantissons-les. » Il y avait deux matelots intrépides, qui t’avaient cent fois fait voler sur les ondes dans la tempête, et qui, chaque nuit, t’avaient ramené au seuil de ton château avec une fidélité, une adresse et une discrétion au-dessus de tout éloge et de toute récompense. Tu m’as dit : « Tuons-les ; » et nous les avons tués. Il y avait Mezzani et Léontio, et Frémio le renégat, qui avaient partagé tes exploits dangereux, et qui voulaient partager tes riches dépouilles. Tu m’as dit : « Empoisonnons-les ; » et nous les avons empoisonnés. Il y avait des serviteurs, des soldats, des femmes qui eussent pu s’apercevoir de tes desseins et interroger les cadavres. Tu m’as dit : « Effrayons et dispersons tous ceux qui dorment sous ce toit ; » et nous avons mis le feu au château.

» J’ai participé à toutes ces choses avec la mort dans l’âme, car les femmes ont horreur du sang répandu. J’avais été élevée dans une riante contrée, parmi de tranquilles pasteurs, et la vie féroce que tu me faisais mener ressemblait aussi peu aux habitudes de mon enfance que ton rocher nu et battu des vents ressemblait aux vertes vallées et aux arbres embaumés de ma patrie. Mais je me disais que tu étais un guerrier et un prince, et que tout est permis à ceux qui gouvernent les hommes et leur font la guerre. Je me disais qu’Allah place leur personne sur un roc escarpé, où ils ne peuvent gravir qu’en marchant sur beaucoup de cadavres, et où ils ne se maintiendraient pas longtemps s’ils ne renversaient au fond des abîmes tous ceux qui essayent de s’élever jusqu’à eux. Je me disais que le danger ennoblit le meurtre et le pillage, et qu’après tout, tu avais assez exposé ta vie pour avoir le droit de disposer de celle de tes esclaves après la victoire. Enfin, j’essayais de trouver grand, ou du moins légitime, tout ce que tu commandais ; et il en eût toujours été ainsi, si tu n’avais pas tué ta femme.

» Mais tu avais une femme belle, chaste et soumise. Elle eût été digne, par sa beauté, de la couche d’un sultan ; elle était digne, par sa fidélité, de ton amour, et, par sa douceur, de l’amitié et du respect que j’avais pour elle. Tu m’avais dit : « Je la sauverai de l’incendie. J’irai d’abord à elle, je la prendrai dans mes bras, je la porterai sur mon navire. » Et je te croyais, et je n’aurais jamais pensé que tu fusses capable de l’abandonner.



J’ai ordre de vous arrêter… (Page 50.)

« Cependant, non content de la livrer aux flammes, et craignant sans doute que je ne volasse à son secours, tu as été la trouver et tu l’as frappée de ton poignard. Je l’ai vue baignée dans son sang, et je me suis dit : L’homme qui s’attaque à ce qui est fort est grand, car il est brave ; l’homme qui brise ce qui est faible est méprisable, car il est lâche ; et j’ai pleuré ta femme, et j’ai juré sur son cadavre que, le jour où tu voudrais me traiter comme elle, sa mort serait vengée.

« Cependant je t’ai vu souffrir, j’ai cru à tes larmes, et je t’ai pardonné. Je t’ai suivi à Venise ; je t’ai été fidèle et dévouée comme le chien l’est à celui qui le nourrit, comme le cheval l’est à celui qui lui passe le mors et la bride. J’ai dormi à terre, en travers de ta porte, comme la panthère au seuil de l’antre où reposent ses petits. Je n’ai jamais adressé la parole à un autre que toi ; je n’ai jamais fait entendre une plainte, et mon regard même ne t’a jamais adressé un reproche. Tu as rassemblé dans ton palais des compagnons de débauche ; tu t’es entouré d’odalisques et de bayadères. Je leur ai présenté moi-même les plats d’or, et j’ai rempli leurs coupes du vin que la loi de Mahomet me défendait de porter à mes lèvres. J’ai accepté tout ce qui te plaisait, tout ce qui te semblait nécessaire ou agréable. La jalousie n’était pas un sentiment fait pour moi. Il me semblait, d’ailleurs, avoir changé de sexe en changeant d’habit. Je me croyais ton frère, ton fils, ton ami ; et, pourvu que tu me traitasses avec amitié, avec confiance, je me trouvais heureuse.

« Tu as voulu te remarier ; tu as eu le tort de me le cacher. Je savais déjà la langue que tu me croyais incapable de jamais apprendre. Je savais tout ce que tu faisais. Je ne t’aurais jamais contrarié dans ton projet ; j’eusse aimé et respecté ta femme, je l’eusse servie comme ma patronne légitime, car on la disait aussi belle, aussi chaste, aussi douce que la première. Et si elle eût été perfide, si elle eût manqué à ses devoirs en tramant quelque complot contre toi, je t’aurais aidé à la faire mourir. Cependant tu me craignais, et tu entourais tes nouvelles amours d’un mystère outrageant pour moi. Je t’observais, et je ne te disais rien.


Je ne trouvai plus qu’un monceau de pierres… (Page 53.)

« Ton ennemi est revenu. Je l’avais vu une seule fois ; je ne pouvais ni l’aimer ni le haïr. J’aurais été portée à l’estimer, parce qu’il était brave et malheureux. Mais il était forcé de te chasser de chez sa sœur, il était forcé de t’accuser et de te perdre ; j’étais forcée de te délivrer de lui. Tu m’as dit de chercher un bravo pour l’assassiner ; je ne me suis fiée qu’à moi-même, et j’ai voulu l’assassiner. J’ai frappé le serviteur pour le maître ; mais je l’ai frappé comme tu n’aurais pas su le frapper toi-même, tant tu es déchu et affaibli, tant tu crains maintenant pour ta vie. Au lieu de me savoir gré de ce nouveau crime, commis pour toi, tu m’as outragée en paroles, tu as levé la main pour me frapper. Un instant de plus, et je te tuais. Mon poignard était encore chaud. Mais, la première colère apaisée, je me suis dit que tu étais un homme faible, usé, égaré par la peur de mourir ; je t’ai pris en pitié, et, sachant qu’il me fallait mourir moi-même, n’ayant aucun espoir, aucun désir de vivre, j’ai refusé de t’accuser. J’ai subi la torture. Orio ! cette torture qui te faisait tant peur pour moi, parce que tu croyais qu’elle m’arracherait la vérité. Elle ne m’a pas arraché un mot ; et, pour récompense, tu as voulu m’empoisonner hier. Voilà pourquoi je parle aujourd’hui. J’ai tout dit. »

En achevant ces mots, Naam se leva, jeta sur Orio un seul regard, un regard d’airain ; puis, se tournant vers les juges :

« Maintenant, vous autres, dit-elle, faites-moi mourir vite. C’est tout ce que je vous demande. »

Le silence glacial, qui semblait au nombre des institutions du terrible tribunal, ne fut interrompu que par le bruit des dents de Soranzo qui claquaient dans sa bouche. Morosini fit un grand effort pour sortir de l’abattement où l’avait plongé ce récit, et, s’adressant au docteur :

« Cette jeune fille, lui dit-il, a-t-elle quelque preuve à fournir de l’assassinat de ma nièce ?

— Votre Seigneurie connaît-elle cet objet ? dit le docteur en lui présentant un petit coffret de bronze artistement ciselé, portant le nom et la devise des Morosini.

— C’est moi qui l’ai donné à ma nièce, dit l’amiral. La serrure est brisée.

— C’est moi qui l’ai brisée, dit Naam, ainsi que le cachet de la lettre qu’il contient.

— C’était donc vous qui étiez chargée de le remettre au lieutenant Mezzani ?

— Oui, c’était elle, répondit le docteur ; elle l’a gardé, parce que, d’un côté, elle savait que Mezzani trahissait la république et n’était pas dans les intérêts de la signora Giovanna, et parce que, de l’autre, Naam se doutait bien que ce coffret contenait quelque chose qui pouvait perdre Soranzo. Elle cacha ce gage, pensant que plus tard la signora Giovanna le lui demanderait. Celle-ci avait toute confiance dans Naam, et sans doute elle croyait que cette lettre vous parviendrait. Naam vous l’eût remise si elle n’eût craint de nuire à Soranzo en le faisant. Mais elle a gardé le gage comme un précieux souvenir de cette rivale qui lui était chère. Elle l’a toujours porté sur elle, et c’est hier seulement, en se convaincant de la tentative d’empoisonnement faite sur elle par Orio, qu’elle a brisé le cachet de la lettre, et qu’après l’avoir lue elle me l’a remise. »

L’amiral voulut lire la lettre. Le juge examinateur la lui demanda en vertu de ses pouvoirs illimités. Morosini obéit ; car il n’était point de tête si puissante et si vénérée dans l’État qui ne fût forcée de se courber sous la puissance des Dix. Le juge prit connaissance de la lettre, et la remit ensuite à Morosini qui la lut à son tour ; quand il l’eut finie, il en recommença la lecture à haute voix, disant qu’il devait cette satisfaction à l’honneur d’Ezzelin, et ce témoignage d’abandon complet à Orio.

La lettre contenait ce qui suit :

« Mon oncle, ou plutôt mon père bien-aimé, je crains que nous ne nous retrouvions pas en ce monde. Des projets sinistres s’agitent autour de moi, des intentions haineuses me poursuivent. J’ai fait une grande faute en venant ici sans votre aveu. J’en serai peut-être trop sévèrement punie. Quoi qu’il arrive, et quelque bruit qu’on vienne à faire courir sur moi, je n’ai pas le plus léger tort à me reprocher envers qui que ce soit, et cette pensée me donne l’assurance de braver toutes les menaces et d’accepter la mort suspendue sur ma tête. Dans quelques heures peut-être je ne serai plus. Ne me pleurez pas. J’ai déjà trop vécu ; et si j’échappais à cette périlleuse situation, ce serait pour aller m’ensevelir dans un cloître loin d’un époux qui est l’opprobre de la société, l’ennemi de son pays, l’Uscoque en un mot ! Dieu vous préserve d’avoir à ajouter, quand vous lirez cette lettre, l’assassin de votre fille infortunée »

Giovanna Morosini,

qui jusqu’à sa dernière heure vous chérira et vous bénira comme un père. »

Ayant achevé cette lecture, Morosini quitta sa place, et porta la lettre sur le bureau des juges ; puis il les salua profondément, et se mit en devoir de se retirer.

« Votre Seigneurie se constituera-t-elle le défenseur de son neveu Orio Soranzo ? dit le juge.

— Non, Messer, répondit gravement Morosini.

— Votre Seigneurie n’a-t-elle rien à ajouter aux révélations qui ont été faites ici, soit pour charger, soit pour alléger le sort des accusés ?

— Rien, Messer, répondit encore Morosini. Seulement, s’il m’est permis d’émettre un vœu personnel, j’implore l’indulgence des juges pour cette jeune fille que l’ignorance de la vraie religion et les mœurs barbares de sa race ont poussé à des crimes que son cœur généreux désavoue. »

Le juge ne répondit point. Il salua le général, qui se tourna vers le comte Ezzelin et lui serra fortement la main. Il en fit autant pour le docteur et sortit précipitamment sans jeter les yeux sur son neveu. Au moment où la porte s’ouvrait pour le laisser sortir, le chien favori d’Ezzelin qui s’impatientait de ne pas voir son maître, s’élança dans la salle, malgré les archers qui s’efforçaient de le chasser. C’était un grand lévrier blanc, qui ne marchait que sur trois pattes. Il courut d’abord vers son maître ; mais, rencontrant Naam sur son chemin, il partit la reconnaître, et s’arrêta un instant pour la caresser. Puis, apercevant Orio, il s’élança vers lui avec fureur, et il fallut qu’Ezzelin le rappelât avec autorité pour l’empêcher de lui sauter à la gorge.

« Et toi aussi, tu m’abandonnes, Sirius ! dit Orio.

— Et lui aussi te condamne ! » dit Naam.

Le juge fit un signe, Orio fut emmené par les sbires, la porte intérieure du palais ducal se referma sur lui. Il ne la repassa jamais, on n’entendit jamais parler de lui.

On vit un moine sortir le lendemain matin des prisons. On présuma qu’une exécution avait eu lieu dans la nuit.

Naam fut condamnée à mort séance tenante. Elle écouta son arrêt et retourna au cachot avec une indifférence qui confondit tous les assistants. Le docteur et le comte se retirèrent consternés de son sort ; car, malgré le meurtre de Danieli, ils ne pouvaient s’empêcher d’admirer son courage et de s’intéresser à elle.

Naam ne reparut pas plus qu’Orio dans Venise.

Cependant on assure que son arrêt ne reçut pas d’exécution. Un des juges examinateurs, frappé de sa beauté, de sa sauvage grandeur d’âme et de son indomptable fierté, avait conçu pour elle une passion violente, presque insensée. Il risqua, dit-on, son rang, sa réputation et sa vie, pour la sauver. S’il faut en croire de sourdes rumeurs, il descendit la nuit dans son cachot et lui offrit de lui conserver la vie à condition qu’elle serait sa maîtresse, et qu’elle consentirait à vivre éternellement cachée dans une maison de campagne aux environs de Venise.

Naam refusa d’abord.

Cet incurable désespoir, ce profond mépris de la vie exaltèrent de plus en plus la passion du juge. Naam était bien, en effet, la maîtresse idéale d’un inquisiteur d’État ! Il la pressa tellement qu’elle lui répondit enfin :

« Une seule chose me réconcilierait avec la vie : ce serait l’espoir de revoir le pays où je suis née. Si tu veux t’engager avec moi à m’y renvoyer dans un an, je consens à être ton esclave jusque-là. Puisqu’il faut que je subisse l’esclavage ou la mort, je choisis l’esclavage à condition que je conquerrai ainsi ma liberté. »

Le traité fut accepté. Le bourreau chargé de conduire Naam dans une gondole fermée au canal des mairane, là où se faisaient les noyades, s’apprêtait à lui passer le sac fatal, lorsque six hommes masqués et armés jusqu’aux dents, conduisant une barque légère, se jetèrent sur lui et lui enlevèrent sa victime.

On fit de grands commentaires sur cet événement, on alla jusqu’à croire qu’Orio s’était échappé et qu’il avait fui avec sa complice en pays étranger. D’autres pensèrent que Morosini, touché de l’attachement de Naam pour sa nièce, l’avait soustraite à la rigueur des lois. La vérité ne fut jamais bien connue.

Seulement on prétend que, l’année suivante, il se passa des choses étranges à la maison de campagne du juge. Une sorte de fantôme la hantait et remplissait d’effroi tous les environs. Le juge semblait avoir de rudes démêlés avec le lutin, et on l’entendait parler d’une voix suppliante, tandis que l’autre criait d’un ton de menace :

« Si tu ne veux pas tenir ta parole, je te conseille de me tuer ; car je vais aller me livrer aux juges. J’ai rempli mes engagements, c’est à toi de remplir les tiens. »

Les bonnes femmes du pays en conclurent que le terrible juge avait fait un pacte avec le diable. L’inquisition s’en serait mêlée, si tout à coup le bruit n’eût cessé et si la maison du juge ne fût redevenue tranquille.

Environ cinq ans après ces événements, un groupe d’honnêtes bourgeois prenait le café sous une tente dressée sur la rive des Esclavons. Une famille patricienne qui venait de faire quelques tours de promenade le long du quai, se rembarqua un peu au-dessous du café, et la gondole s’éloigna lentement.

« Pauvre signora Ezzelin ! dit un des bourgeois en la suivant des yeux ; elle est encore bien pâle, mais elle a l’air parfaitement raisonnable.

— Oh ! elle est très-bien guérie ! reprit un autre bourgeois. Ce brave docteur Barbolamo, qui l’accompagne partout, est un si habile médecin et un ami si dévoué !

— Elle était donc vraiment folle ? dit un troisième.

— Une folie douce et triste, reprit le premier. La perte et le retour inattendu de son frère le comte Ezzelin lui avaient fait une si grande impression que pendant longtemps elle n’a pas voulu croire qu’il fût vivant : elle le prenait pour un spectre, et s’enfuyait quand elle le voyait. Absent, elle le pleurait sans cesse ; présent, elle avait peur de lui.

— Certes ! ce n’est pas là la vraie cause de son mal, dit le second bourgeois. Est-ce que vous ne savez pas qu’elle allait épouser Orio Soranzo au moment où il a disparu par là ? »

En parlant ainsi, le citoyen de Venise indiquait d’un geste significatif le canal des prisons qui coulait à deux pas de la tente.

« À telles enseignes, reprit un autre interlocuteur, que, dans sa folie, elle se faisait habiller de blanc, et pour bouquet de noces mettait à son corsage une branche de laurier desséchée.

— Qu’est-ce que cela signifiait ? dit le premier.

— Ce que cela signifiait ? je m’en vais vous le dire. La première femme d’Orio Soranzo avait été amoureuse du comte Ezzelin ; elle lui avait donné une branche de laurier en lui disant : Quand la femme que Soranzo aimera portera ce bouquet, Soranzo mourra. La prédiction s’est vérifiée. Ezzelin a donné le bouquet à sa sœur et Soranzo s’est évaporé comme tant d’autres.

— Et que le doge n’ait rien dit et ne se soit pas inquiété de son neveu ! voilà ce que je ne conçois pas !

— Le doge ? le doge n’était dans ce temps-là que l’amiral Morosini ; et d’ailleurs qu’est-ce qu’un doge devant le conseil des Dix ?

— Par le corps de saint Marc ! s’écria un brave négociant qui n’avait encore rien dit, tout ce que vous dites là me rappelle une rencontre singulière que j’ai faite l’an passé pendant mon voyage dans l’Yemen. Ayant fait ma provision de café à Moka même, il m’avait pris fantaisie de voir la Mecque et Médine.

« Quand j’arrivai dans cette dernière ville, on faisait les obsèques d’un jeune homme qu’on regardait dans le pays comme un saint, et dont on racontait les choses les plus merveilleuses. On ne savait ni son nom ni son origine. Il se disait Arabe et semblait l’être ; mais sans doute il avait passé de longues années loin de sa patrie ; car il n’avait ni ami ni famille dont il pût ou dont il voulût se faire reconnaître. Il paraissait adolescent, quoique son courage et son expérience annonçassent un âge plus viril.

« Il vivait absolument seul, errant sans cesse de montagne en montagne, et ne paraissant dans les villes que pour accomplir des œuvres pieuses ou de saints pèlerinages. Il parlait peu, mais avec sagesse ; il ne semblait prendre aucun intérêt aux choses de la terre et ne pouvait plus goûter d’autres joies ni ressentir d’autres douleurs que celles d’autrui. Il était expert à soigner les malades, et, quoiqu’il fût avare de conseils, ceux qu’il donnait réussissaient toujours à ceux qui les suivaient, comme si la voix de Dieu eût parlé par sa bouche. On venait de le trouver mort, prosterné devant le tombeau du Prophète. Son cadavre était étendu au seuil de la mosquée ; les prêtres et tous les dévots de l’endroit récitaient des prières et brûlaient de l’encens autour de lui. Je jetai les yeux, en passant, sur ce catafalque. Quelle fut ma surprise lorsque je reconnus… devinez qui ?

— Orio Soranzo ? s’écrièrent tous les assistants.

— Allons donc ! je vous parle d’un adolescent ! C’était ni plus ni moins que ce beau page qu’on appelait Naama ; vous savez ? celui qui suivait toujours et partout messer Orio Soranzo, sous un costume si riche et si bizarre !

— Voyez un peu ! dit le premier bourgeois, il y avait beaucoup de mauvaises langues qui disaient que c’était une femme ! »



LES VISIONS DE LA NUIT DANS LES CAMPAGNES

Vous dire que je m’en moque, serait mentir. Je n’en ai jamais eu, c’est vrai : j’ai parcouru la campagne à toutes les heures de la nuit, seul ou en compagnie de grands poltrons, et sauf quelques météores inoffensifs, quelques vieux arbres phosphorescents et autres phénomènes qui ne rendaient pas fort lugubre l’aspect de la nature, je n’ai jamais eu le plaisir de rencontrer un objet fantastique et de pouvoir raconter à personne, comme témoin oculaire, la moindre histoire de revenant.

Eh bien, cependant je ne suis pas de ceux qui disent, en présence des superstitions rustiques : mensonge, imbécillité, vision de la peur ; je dis phénomène de vision, ou phénomène extérieur insolite et incompris. Je ne crois pour cela ni aux sorciers ni aux prodiges. Ces contes de sorciers, ces explications fantastiques données aux prétendus prodiges de la nuit, c’est un poëme des imaginations champêtres. Mais le fait existe, le fait s’accomplit, qu’il soit un fantôme dans l’air ou seulement dans l’œil qui le perçoit, c’est un objet tout aussi réellement et logiquement produit que la réflexion d’une figure dans un miroir.

Les aberrations des sens sont-elles explicables ? ont-elles été expliquées ? Je sais qu’elles ont été constatées, voilà tout ; mais il est très-faux de dire et de croire qu’elles sont uniquement l’ouvrage de la peur. Cela peut être vrai en beaucoup d’occasions ; mais il y a des exceptions irrécusables. Des hommes de sang-froid, d’un courage naturel éprouvé, et placés dans des circonstances où rien ne semblait agir sur leur imagination, même des hommes éclairés, savants, illustres, ont eu des apparitions qui n’ont troublé ni leur jugement ni leur santé, et dont cependant il n’a pas dépendu d’eux tous de ne pas se sentir affectés plus ou moins après coup.

Parmi grand nombre d’intéressants ouvrages publiés sur ce sujet, il faut noter celui du docteur Brierre de Boismont, qui analyse aussi bien que possible les causes de l’hallucination. Je n’apporterai après ces travaux sérieux qu’une seule observation utile à enregistrer, c’est que l’homme qui vit le plus près de la nature, le sauvage, et après lui le paysan, sont plus disposés et plus sujets que les hommes des autres classes aux phénomènes de l’hallucination. Sans doute l’ignorance et la superstition les forcent à prendre pour des prodiges surnaturels ces simples aberrations de leurs sens ; mais ce n’est pas toujours l’imagination qui les produit, je le répète ; elle ne fait le plus souvent que les expliquer à sa guise.

Dira-t-on que l’éducation première, les contes de la veillée, les récits effrayants de la nourrice et de la grand’mère disposent les enfants et même les hommes à éprouver ce phénomène ? Je le veux bien. Dira-t-on encore que les plus simples notions de physique élémentaire et un peu de moquerie voltairienne en purgeraient aisément les campagnes ? Cela est moins certain. L’aspect continuel de la campagne, l’air qu’il respire à toute heure, les tableaux variés que la nature déroule sous ses yeux, et qui se modifient à chaque instant dans la succession des variations atmosphériques, ce sont là pour l’homme rustique des conditions particulières d’existence intellectuelle et physiologique ; elles font de lui un être plus primitif, plus normal peut-être, plus lié au sol, plus confondu avec les éléments de la création que nous ne le sommes quand la culture des idées nous a séparés pour ainsi dire du ciel et de la terre, en nous faisant une vie factice enfermée dans le moellon des habitations bien closes. Même dans sa hutte ou dans sa chaumière, le sauvage ou le paysan vit encore dans le nuage, dans l’éclair et le vent qui enveloppent ces fragiles demeures. Il y a sur l’Adriatique des pêcheurs qui ne connaissent pas l’abri d’un toit ; ils dorment dans leur barque, couverts d’une natte, la face éclairée par les étoiles, la barbe caressée par la brise, le corps sans cesse bercé par le flot. Il y a des colporteurs, des bohémiens, des conducteurs de bestiaux, qui dorment toujours en plein air comme les Indiens de l’Amérique du Nord. Certes, le sang de ces hommes-là circule autrement que le nôtre, leurs nerfs ont un équilibre différent, leurs pensées un autre cours, leurs sensations une autre manière de se produire. Interrogez-les, il n’en est pas un qui n’ait vu des prodiges, des apparitions, des scènes de nuit étranges, inexplicables. Il en est parmi eux de très-braves, de très-raisonnables, de très-sincères, et ce ne sont pas les moins hallucinés. Lisez toutes les observations recueillies à cet égard, vous y verrez, par une foule de faits curieux et bien observés, que l’hallucination est compatible avec le plein exercice de la raison.

C’est un état maladif du cerveau ; cependant il est presque toujours possible d’en pressentir la cause physique ou morale dans une perturbation de l’âme ou du corps ; mais elle est quelquefois inattendue et mystérieuse au point de surprendre et de troubler un instant les esprits les plus fermes.

Chez les paysans, elle se produit si souvent qu’elle semble presque une loi régulière de leur organisation. Elle les effraie autrement que nous. Notre grande terreur, à nous autres, quand le cauchemar ou la fièvre nous présentent leurs fantômes, c’est de perdre la raison, et plus nous sommes certains d’être la proie d’un songe, plus nous nous affectons de ne pouvoir nous y soustraire par un simple effort de la volonté. On a vu des gens devenir fous par la crainte de l’être. Les paysans n’ont pas cette angoisse ; ils croient avoir vu des objets réels ; ils en ont grand’peur ; mais la conscience de leur lucidité n’étant point ébranlée, l’hallucination est certainement moins dangereuse pour eux que pour nous. L’hallucination n’est d’ailleurs pas la seule cause de mon penchant à admettre, jusqu’à un certain point, les visions de la nuit. Je crois qu’il y a une foule de petits phénomènes nocturnes, explosions ou incandescences de gaz, condensations de vapeurs, bruits souterrains, spectres célestes, petits aérolithes, habitudes bizarres et inobservées, aberrations même chez les animaux, que sais-je ? des affinités mystérieuses ou des perturbations brusques des habitudes de la nature, que les savants observent par hasard et que les paysans, dans leur contact perpétuel avec les éléments, signalent à chaque instant sans pouvoir les expliquer.

Par exemple, que pensez-vous de cette croyance aux meneurs de loups ? Elle est de tous les pays, je crois, et elle est répandue dans toute la France. C’est le dernier vestige de la croyance aux lycanthropes. En Berry, où déjà les contes que l’on fait à nos petits enfants ne sont plus aussi merveilleux ni aussi terribles que ceux que nous faisaient nos grand’mères, je ne me souviens pas qu’on m’ait jamais parlé des hommes-loups de l’antiquité et du moyen âge. Cependant on s’y sert encore du mot de garou, qui signifie bien homme-loup, mais on en a perdu le vrai sens. Les meneurs de loups ne sont plus les capitaines de ces bandes de sorciers qui se changeaient en loups pour dévorer les enfants : ce sont des hommes savants et mystérieux, de vieux bûcherons, ou de malins gardes-chasse qui possèdent le secret pour charmer, soumettre, apprivoiser et conduire les loups véritables. Je connais plusieurs personnes qui ont rencontré aux premières clartés de la lune, à la croix des quatre chemins, le père un tel s’en allant tout seul, à grands pas, et suivi de plus de trente loups (il y en a toujours plus de trente, jamais moins dans la légende). Une nuit deux personnes, qui me l’ont raconté, virent passer dans le bois une grande bande de loups ; elles en furent effrayées, et montèrent sur un arbre, d’où elles virent ces animaux s’arrêter à la porte de la cabane d’un bûcheron réputé sorcier. Ils l’entourèrent en poussant des rugissements épouvantables ; le bûcheron sortit, leur parla, se promena au milieu d’eux, et ils se dispersèrent sans lui faire aucun mal. Ceci est une histoire de paysan ; mais deux personnes riches, et ayant reçu une assez bonne éducation, gens de beaucoup de sens et d’habileté dans les affaires, vivant dans le voisinage d’une forêt, où elles chassaient fort souvent, m’ont juré, sur l’honneur, avoir vu, étant ensemble, un vieux garde forestier s’arrêter à un carrefour écarté et faire des gestes bizarres. Ces deux personnes se cachèrent pour l’observer, et virent accourir treize loups, dont un énorme alla droit au garde et lui fit des caresses. Celui-ci siffla les autres comme on siffle des chiens, et s’enfonça avec eux dans l’épaisseur du bois. Les deux témoins de cette scène étrange n’osèrent l’y suivre et se retirèrent aussi surpris qu’effrayés. Avaient-ils été la proie d’une hallucination ? Quand l’hallucination s’empare de plusieurs personnes à la fois (et cela arrive fort souvent), elle revêt un caractère difficile à expliquer, je l’avoue ; on l’a souvent constatée ; on l’appelle hallucination contagieuse. Mais à quoi sert d’en savoir le nom, si on en ignore la cause ? Cette certaine disposition des nerfs et de la circulation du sang qu’on donne pour cause à l’audition ou à la vision d’objets fantastiques, comment est-elle simultanée chez plusieurs individus réunis ? Je n’en sais rien du tout.

Mais pourquoi ne pas admettre qu’un homme qui vit au sein des forêts, qui peut, à toutes les heures du jour et de la nuit, surprendre et observer les mœurs des animaux sauvages, aurait pu découvrir, par hasard, ou par un certain génie d’induction, le moyen de les soumettre et de s’en faire aimer ? J’irai plus loin : pourquoi n’aurait-il pas un certain fluide sympathique à certaines espèces ? Nous avons vu, de nos jours, de si intrépides et de si habiles dompteurs d’animaux féroces en cage, qu’un effort de plus, et on peut admettre la domination de certains hommes sur les animaux sauvages en liberté.

Mais pourquoi ces hommes cacheraient-ils leur secret, et ne tireraient-ils pas profit et vanité de leur puissance ?

Parce que le paysan, en obtenant d’une cause naturelle, un effet tout aussi naturel, ne croit pas lui-même qu’il obéit aux lois de la nature. Donnez-lui un remède dont vous lui démontrerez simplement l’efficacité, il n’y aura aucune confiance ; mais joignez-y quelque parole incompréhensible en le lui administrant, il en aura la foi. Confiez-lui le secret de guérir le rhume avec la racine de guimauve, et dites-lui qu’il faut l’administrer après trois signes cabalistiques, ou après avoir mis un de ses bas à l’envers, il se croira sorcier, tous le croiront sorcier à l’endroit du rhume. Il guérira tout le monde par la foi autant que par la guimauve, mais il se gardera bien de dire le nom de la plante vulgaire qui produit ce miracle. Il en fera un mystère, le mystère est son élément.

Je ne parlerai pas ici de ce qu’on appelle chez nous et ailleurs le secret, ce serait une digression qui me mènerait trop loin. Je me bornerai à dire qu’il y a un secret pour tout, et que presque tous les paysans un peu graves et expérimentés ont le secret de quelque chose, sont sorciers par conséquent, et croient l’être. Il y a le secret des bœufs que possèdent tous les bons métayers ; le secret des vaches, qui est celui des bonnes métayères ; le secret des bergères, pour faire foisonner la laine ; le secret des potiers, pour empêcher les pots de se fendre au fond ; le secret des curés qui charment les cloches pour la grêle ; le secret du mal de tête, le secret du mal de ventre, le secret de l’entorse et de la foulure ; le secret des braconniers pour faire venir le gibier ; le secret du feu, pour arrêter l’incendie ; le secret de l’eau, pour retrouver les cadavres des noyés, ou arrêter l’inondation ; que sais-je ? Il y a autant de secrets que de fléaux dans la nature, et de maladies chez les hommes et les animaux. Le secret passe de père en fils, ou s’achète à prix d’argent. Il n’est jamais trahi. Il ne le sera jamais, tant qu’on y croira. Le secret du meneur de loups en est un comme un autre, peut-être.

Une des scènes de la nuit dont la croyance est la plus répandue, c’est la chasse fantastique ; elle a autant de noms qu’il y a de cantons dans l’univers. Chez nous, elle s’appelle la chasse à baudet, et affecte les bruits aigres et grotesques d’une incommensurable troupe d’ânes qui braient. On peut se la représenter à volonté ; mais dans l’esprit de nos paysans, c’est quelque chose que l’on entend et qu’on ne voit pas, c’est une hallucination ou un phénomène d’acoustique. J’ai cru l’entendre plusieurs fois, et pouvoir l’expliquer de la façon la plus vulgaire. Dans les derniers jours de l’automne, quand les grands ouragans dispersent les bandes d’oiseaux voyageurs, on entend, dans la nuit, l’immense clameur mélancolique des grues et des oies sauvages en détresse. Mais les paysans, que l’on croit si crédules et si peu observateurs, ne s’y trompent nullement. Ils savent très-bien le nom et connaissent très-bien le cri des divers oiseaux étrangers à nos climats qui se trouvent perdus et dispersés dans les ténèbres. La chasse à baudet n’est rien de tout cela. Ils l’entendent souvent ; moi, qui ai longtemps vécu et erré comme eux dans la rafale et dans le nuage, je ne l’ai jamais rencontrée. Quelquefois son passage est signalé par l’apparition de deux lunes. Mais je n’ai pas de chance, car je n’ai jamais vu que la vieille lune que nous connaissons tous.

Le taureau blanc, le veau d’or, le dragon, l’oie, la poule noire, la truie blanche, et je ne sais combien d’autres animaux fantastiques, gardent, comme l’on sait, en tous pays les trésors cachés. À l’heure de minuit, le jour de Noël, aussitôt que sonne la messe, ces gardiens infernaux perdent leur puissance jusqu’au dernier son de la cloche qui en annonce la fin. C’est la seule heure dans toute l’année où la conquête du trésor soit possible. Mais il faut savoir où il est, et avoir le temps d’y creuser et de s’en saisir. Si vous êtes surpris dans le gouffre à l’Ite missa est, il se referme à jamais sur vous ; de même que si, en ce moment, vous avez réussi à rencontrer l’animal fantastique, la soumission qu’il vous a montrée pendant le temps de la messe fait place à la fureur, et c’est fait de vous.

Cette tradition est universelle. Il y a peu de ruines, châteaux ou monastères, peu de monuments celtiques qui ne recèlent leur trésor. Tous sont gardés par un animal diabolique. M. Jules Canougo, dans un charmant recueil de contes méridionaux, a rendu gracieuse et bienfaisante la poétique apparition de la chèvre d’or, gardienne des richesses cachées au sein de la terre.

Dans nos climats moins riants, autour des dolmens qui couronnent les collines pelées de la Marche, c’est un bœuf blanc, ou un veau d’or, ou une génisse d’argent qui font rêver les imaginations avides ; mais ces animaux sont méchants et terribles à rencontrer. On y court tant de risques, que personne encore n’a osé les saisir par les cornes. Et cependant il y a des siècles que les grosses pierres druidiques dansent et grincent sur leurs frêles supports pendant la messe de minuit, pour éveiller la convoitise des passants.

Dans nos vallées ombragées, coupées de grandes plaines fertiles, un animal indéfinissable se promène la nuit à de certaines époques indéterminées, va tourmenter les bœufs au pâturage et rôder autour des métairies, qu’il met en grand émoi. Les chiens hurlent et fuient à son approche, les balles ne l’atteignent pas. Cette apparition et la terreur qu’elle inspire n’ont encore presque rien perdu dans nos alentours. Tous nos fermiers, tous nos domestiques y croient et ont vu la bête. On l’appelle la grand’bête, par tradition, quoique souvent elle paraisse de la taille et de la forme d’un blaireau. Les uns l’ont vue en forme de chien de la grandeur d’un bœuf énorme, d’autres en levrette blanche haute comme un cheval, d’autres encore en simple lièvre ou en simple brebis. Ceux qui en parlent avec le plus de sang-froid l’ont poursuivie sans succès, sans trop de frayeur, ne lui attribuant aucun pouvoir fantastique, la décrivant avec peine, parce qu’elle appartient à une espèce inconnue dans le pays, disent-ils, et assurant que ce n’est précisément ni une chienne, ni une vache, ni un blaireau, ni un cheval, mais quelque chose comme tout cela, arrangez-vous ! Cependant cette bête apparaît, j’en suis certain, soit à l’état d’hallucination, soit à l’état de vapeur flottante, et condensée sous de certaines formes. Des gens trop sincères et trop raisonnables l’ont vue pour que j’ose dire qu’il n’y a aucune cause à leur vision. Les chiens l’annoncent par des hurlements désespérés et s’enfuient dès qu’elle paraît ; cela est certain. Les chiens sont-ils hallucinés aussi ? Pourquoi non ? Sont-ce des voleurs qui s’introduisent sous ce déguisement ? Jamais la bête n’a rien dérobé, que l’on sache. Sont-ce de mauvais plaisants ? On a tant tiré de coups de fusil sur la bête, qu’on aurait bien, par hasard, et en dépit de la peur qui fait trembler la main, réussi à tuer ou à blesser quelqu’un de ces prétendus fantômes. Enfin, ce genre d’apparition, s’il n’est que le résultat de l’hallucination, est éminemment contagieux. Pendant quinze ou vingt nuits, les vingt ou trente habitants d’une métairie le voient et le poursuivent ; il passe à une autre petite colonie qui le voit absolument le même, et il fait le tour du pays, ayant produit cette contagion sur un très-grand nombre d’habitants.

Mais voici la plus effrayante des visions de la nuit. Autour des mares stagnantes, dans les bruyères comme au bord des fontaines ombragées dans les chemins creux, sous les vieux saules comme dans la plaine nue, on entend au milieu de la nuit le battoir précipité et le clapotement furieux des lavandières. Dans beaucoup de provinces, on croit qu’elles évoquent la pluie et attirent l’orage, en faisant voler jusqu’aux nues avec leur battoir agile l’eau des sources et des marécages. Chez nous, c’est bien pire, elles battent et tordent quelque objet qui ressemble à du linge, mais qui, vu de près, n’est autre chose que des cadavres d’enfants. Il faut se garder de les observer ou de les déranger, car eussiez-vous six pieds de haut et des muscles en proportion, elles vous saisiraient, vous battraient et vous tordraient dans l’eau ni plus ni moins qu’une paire de bas.

Nous avons entendu souvent le battoir des lavandières fantastiques résonner dans le silence de la nuit autour des mares désertes. C’est à s’y tromper. C’est une espèce de grenouille qui produit ce bruit formidable. Mais c’est bien triste de faire cette puérile découverte, et de ne plus espérer l’apparition des terribles sorcières tordant leurs haillons immondes à la brume des nuits de novembre, aux premières clartés d’un croissant blafard reflété par les eaux. Un mien ami, homme de plus d’esprit que de sens, je dois l’avouer, sujet à l’ivresse, très-brave cependant devant les choses réelles, mais facile à impressionner par les légendes du pays, fit deux rencontres de lavandières qu’il ne racontait qu’avec une grande émotion.

Un soir, vers onze heures, dans une traîne charmante qui court en serpentant et en bondissant, pour ainsi dire, sur le flanc ondulé du ravin d’Ormous, il vit, au bord d’une source, une vieille qui battait et tordait en silence. Quoique la fontaine soit mal famée, il ne vit rien là de surnaturel, et dit à cette vieille : — Vous lavez bien tard, la mère ! — Elle ne répondit point. Il la crut sourde et approcha. La lune était brillante et la source éclairait comme un miroir. Il vit distinctement les traits de la vieille : elle lui était complètement inconnue, et il en fut étonné, parce qu’avec sa vie de cultivateur, de chasseur et de flâneur dans la campagne, il n’y avait pas pour lui de visage inconnu à plusieurs lieues à la ronde. Voici comme il me raconta lui-même ses impressions en face de cette laveuse singulièrement vigilante : « Je ne pensai à la tradition des lavandières de nuit que lorsque je l’eus perdue de vue. Je n’y pensais pas avant de la rencontrer, je n’y croyais pas et je n’éprouvais aucune méfiance en l’abordant. Mais dès que je fus auprès d’elle, son silence, son indifférence à l’approche d’un passant, lui donnèrent l’aspect d’un être absolument étranger à notre espèce. Si la vieillesse la privait de l’ouïe et de la vue, comment était-elle assez robuste pour être venue de loin, toute seule, laver à cette heure insolite, à cette source glacée où elle travaillait avec tant de force et d’activité ? Cela était au moins digne de remarque. Mais ce qui m’étonna encore plus, ce fut ce que j’éprouvai en moi-même : je n’eus aucun sentiment de peur, mais une répugnance, un dégoût invincible. Je passai mon chemin sans qu’elle tournât la tête. Ce ne fut qu’en arrivant chez moi que je pensai aux sorcières des lavoirs, et alors j’eus très-peur, j’en conviens franchement, et rien au monde ne m’eût décidé à revenir sur mes pas. »

Une seconde fois, le même ami passait auprès des étangs de Thevet vers deux heures du matin. Il venait de Limières, où il assure qu’il n’avait ni mangé ni bu, circonstance que je ne saurais garantir ; il était seul, en cabriolet, suivi de son chien. Son cheval étant fatigué, il mit pied à terre à une montée et se trouva au bord de la route, près d’un fossé où trois femmes lavaient, battaient et tordaient avec une grande activité, sans rien dire. Son chien se serra tout à coup contre lui sans aboyer. Il passa sans trop regarder ; mais à peine eut-il fait quelques pas, qu’il entendit marcher derrière lui et que la lune dessina à ses pieds une ombre très-allongée. Il se retourna et vit une de ces femmes qui le suivait. Les deux autres venaient à quelque distance comme pour appuyer la première. « Cette fois, dit-il, je pensai bien aux lavandières, mais j’eus une autre émotion que la première fois. Ces femmes étaient d’une taille si élevée et celle qui me suivait avait tellement les proportions, la figure et la démarche d’un homme, que je ne doutai pas un instant d’avoir affaire à des plaisants de village, mal intentionnés peut-être. J’avais une bonne trique à la main. Je me retournai en disant : Que me voulez-vous ? — Je ne reçus point de réponse ; et, ne me voyant pas attaqué, n’ayant pas de prétexte pour attaquer moi-même, je fus forcé de regagner mon cabriolet, qui était assez loin devant moi, avec cet être désagréable sur mes talons. Il ne me disait rien et semblait se faire un malin plaisir de me tenir sous le coup d’une attaque. Je tenais toujours mon bâton prêt à lui casser la mâchoire au moindre attouchement ; et j’arrivai ainsi à mon cabriolet avec mon poltron de chien qui ne disait mot et qui y sauta avec moi. Je me retournai alors, et quoique j’eusse entendu jusque-là des pas sur les miens et vu une ombre marcher à côté de moi je ne vis personne. Seulement je distinguai, à trente pas environ en arrière, à la place où je les avais vues laver, ces trois grandes diablesses sautant, dansant et se tordant comme des folles sur le revers du fossé. »

Je vous donne cette histoire pour ce qu’elle vaut ; mais elle m’a été racontée de très-bonne foi, et je vous la garantis. Mettez cela en partie au chapitre des hallucinations. L’Orme Râteau, arbre magnifique, qui existait, dit-on, déjà grand et fort, au temps de Charles vii. Comme un orme qu’il est, il n’a pas de loin une grande apparence et son branchage affecte assez la forme du râteau, dont il porte le nom. Mais ce n’est là qu’une coïncidence fortuite avec la légende traditionnelle qui l’a baptisé. De près il devient imposant par sa longue tige élancée, sillonnée de la foudre et plantée comme un monument à un vaste carrefour de chemins communaux. Ces chemins, larges comme des prairies, incessamment tondus par les troupeaux du prolétaire, sont couverts d’une herbe courte, où la ronce et le chardon croissent en liberté. La plaine est ouverte à une grande distance, fraîche quoique nue, mais triste et solennelle malgré sa fertilité. Une croix de bois est plantée sur un piédestal de pierre qui est le dernier vestige de quatre statues fort anciennes disparues depuis la révolution de 93. Cette décoration monumentale dans un lieu si peu fréquenté atteste un respect traditionnel ; et les paysans des environs ont une telle opinion de l’orme Râteau qu’ils prétendent qu’on ne peut l’abattre, parce qu’il est sur la carte de Cassini. Mais ce chemin communal, abandonné aujourd’hui aux piétons, et que traverse à de rares intervalles le cheval d’un meunier ou d’un gendarme, était jadis une des grandes voies de communication de la France centrale. On l’appelle encore aujourd’hui le chemin des Anglais. C’était la route militaire, le passage des armées que franchit l’invasion, et que Du Guesclin leur fit repasser l’épée dans le dos, après avoir délivré Sainte-Sévère, la dernière forteresse de leur occupation.

Ce détail n’est consigné dans aucune histoire, mais la tradition est là qui en fait foi ; et maintenant voici la légende de l’Orme Râteau qui est jolie, malgré la nature des animaux qui y jouent leur rôle.

Un jeune garçon gardait un troupeau de porcs autour de l’Orme Râteau. Il regardait du coté de la Châtre, lorsqu’il vit accourir une grande bande armée qui dévastait les champs, brûlait les chaumières, massacrait les paysans et enlevait les femmes. C’étaient les Anglais qui descendaient de la Marche sur le Berry et qui s’en allaient ravager Saint-Chartier. Le porcher éloigna son troupeau, se tint à distance, et vit passer l’ennemi comme un ouragan. Quand il revint sous l’orme avec son troupeau, la peur qu’il avait ressentie fit place à une grande colère contre les Anglais et contre lui-même. « Quoi ! pensa-t-il, nous nous laissons abîmer ainsi sans nous défendre ! Nous sommes trop lâches ! Il y faut aller ! » Et, s’approchant de la statue de saint Antoine, qui était une des quatre autour de l’orme : « Bon saint Antoine, lui dit-il, il faut que j’aille contre ces Anglais, et je n’ai pas le temps de rentrer mes bêtes. Pendant ce temps-là, ces méchants-là nous feraient trop de mal. Prends mon bâton, bon saint, et veille sur mes porcs pendant trois jours et trois nuits ; je te les donne en garde. »

Là-dessus, le jeune gars mit sa binette de porcher (qui est un court bâton avec un triangle de fer au bout) dans les mains de la statue, et, jetant là ses sabots, s’en courut à Saint-Chartier, où, pendant trois jours et trois nuits, il fit rage contre les Anglais avec les bons garçons de l’endroit, soutenus des bons hommes d’armes de France. Puis, quand l’ennemi fut chassé, il s’en revint à son troupeau ; il compta ses porcs et pas un ne manquait ; et cependant il avait passé là bien des traînards, bien des pillards et bien des loups attirés par l’odeur du carnage. Le jeune porcher reprit à saint Antoine son sceptre rustique, le remercia à genoux, et sans rêver les hautes destinées et la grande mission de Jeanne d’Arc, content d’avoir au moins donné son coup de main à l’œuvre de délivrance, il garda ses cochons comme devant.

Une autre tradition plus confuse attribue à l’Orme Râteau une moins bénigne influence. Des enfants, saisis de vertige, auraient eu l’horrible idée de jouer leur vie aux petits palets et auraient enterré vivant le perdant sous la pierre de saint Antoine.

Mais voici la légende principale et toujours en crédit de l’Orme Râteau. Un monsieur s’y promène la nuit ; il en fait incessamment le tour. On le voit là depuis que le monde est monde. Quel est-il ? Nul ne le sait. Il est vêtu de noir, et il a vingt pieds de haut. C’est un monsieur, car il suit les modes ; on l’a vu au siècle dernier, en habit noir complet, culotte courte, souliers à boucles, l’épée au côté ; sous le Directoire, on l’a vu en oreilles de chien et en large cravate. Aujourd’hui, il s’habille comme vous et moi ; mais il porte toujours son grand râteau sur l’épaule, et gare aux jambes des gens ou des bêtes qui passent dans son ombre. Du reste, pas méchant homme, et ne se faisant connaître qu’à ceux qui ont le secret.

Si vous n’y croyez, allez-y voir. Nous y avons été à l’heure solennelle du lever du la lune ; nous l’avons appelé par tous les noms possibles, en lui disant toujours monsieur, très-poliment, mais nous n’avons pas trouvé le nom auquel il lui plaît de répondre, car il n’est pas venu, et, d’ailleurs, il n’aime pas la plaisanterie, et, pour le voir, il faut avoir peur de lui.

L’Allemagne passe pour être la terre classique du fantastique. Cela tient à ce que des écrivains anciens et modernes ont fixé la légende dans le poëme, le conte et la ballade. Notre littérature française, depuis le siècle de Louis xvi surtout, a rejeté cet élément comme indigne de la raison humaine et de la dignité philosophique. Le romantisme a fait de vains efforts pour dérider notre scepticisme ; nous n’avons su qu’imiter la fantaisie allemande. Le merveilleux slave, bien autrement grandiose et terrifiant, nous a été révélé par des traductions incomplètes qui ne sont pas devenues populaires. On n’a pas osé imiter chez nous des sabbats lugubres et sanglants comme ceux d’Adam Mickiewicz.

La France populaire des campagnes est tout aussi fantastique cependant que les nations slaves ou germaniques ; mais il lui a manqué, il lui manquera probablement un grand poëte pour donner une forme précise et durable aux élans, déjà affaiblis, de son imagination.

Une seule province de France est à la hauteur, dans sa poésie, de ce que le génie des plus grands poëtes et celui des nations les plus poétiques ont jamais produit ; nous oserons dire qu’elle les surpasse. Nous voulons parler de la Bretagne. Mais la Bretagne, il n’y a pas longtemps que c’est la France. Quiconque a lu les Barza-Breiz, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué, doit être persuadé avec moi, c’est-à-dire pénétré intimement, de ce que j’avance. Le Tribut de Nomenoé est un poëme de cent quarante vers, plus grand que l’Iliade, plus complet, plus beau, plus parfait qu’aucun chef-d’œuvre sorti de l’esprit humain. La Peste d’Eliant, les Nains, Lesbreiz et vingt autres diamants de ce recueil breton attestent la richesse la plus complète à laquelle puisse prétendre une littérature lyrique. Il est même fort étrange que cette littérature, révélée à la nôtre par une publication qui est dans toutes les mains depuis plusieurs années, n’y ait pas fait une révolution. Macpherson a rempli L’Europe du nom d’Ossian ; avant Walter Scott, il avait mis l’Écosse à la mode. Vraiment nous n’avons pas assez fêté notre Bretagne, et il y a encore des lettrés qui n’ont pas lu les chants sublimes devant lesquels, convenons-en, nous sommes comme des nains devant des géants. Singulières vicissitudes que subissent le beau et le vrai dans l’histoire de l’art !

Qu’est-ce donc que cette race armoricaine qui s’est nourrie, depuis le druidisme jusqu’à la chouannerie, d’une telle moelle ? Nous la savions bien forte et fière, mais pas grande à ce point avant qu’elle eût chanté à nos oreilles. Génie épique, dramatique, amoureux, guerrier, tendre, triste, sombre, moqueur, naïf, tout est là ! Et au-dessus de ce monde de l’action et de la pensée plane le rêve : les sylphes, les gnômes, les djiins de l’Orient, tous les fantômes, tous les génies de la mythologie païenne et chrétienne voltigent sur ces têtes exaltées et puissantes. En vérité, aucun de ceux qui tiennent une plume ne devrait rencontrer un Breton sans lui ôter son chapeau.

Nous voici bien loin de notre humble Berry, où j’ai pourtant retrouvé, dans la mémoire des chanteurs rustiques, plusieurs romances et ballades, exactement traduites en vers naïfs et bien berrichons, des textes bretons publiés par M. de la Villemarqué. Revendiquerons-nous la propriété de ces créations, et dirons-nous qu’elles ont été traduites du berrichon dans la langue bretonne ? Non. — Elles portent clairement leur brevet d’origine en tête. Le texte dit : En revenant de Nantes, etc.

Et ailleurs : Ma famille de Nantes, etc.

Le Berry a sa musique, mais il n’a pas sa littérature, ou bien elle s’est perdue comme aurait pu se perdre la poésie bretonne si M. de la Villemarqué ne l’eût recueillie à temps. Ces richesses inédites s’altèrent insensiblement dans la mémoire des bardes illettrés qui les propagent. Je sais plusieurs complaintes et ballades berrichonnes qui n’ont plus ni rime ni raison, et où, ça et là, brille un couplet d’une facture charmante, qui appartient évidemment à un texte original affreusement corrompu quant au reste.

Pour être privée de ses archives poétiques, l’imagination de nos paysans n’est pas moins riche que celle des Allemands, et ce sens particulier de l’hallucination dont j’ai parlé précédemment, l’atteste suffisamment.

Une des plus singulières apparitions est celle des meneurs de nuées, autour des mares ou au beau milieu des étangs. Ces esprits nuisibles se montrent aux époques des débordements de rivières, et provoquent le fléau des pluies torrentielles intempestives. Autant qu’on peut saisir leurs formes vagues dans la trombe qu’ils soulèvent, on reconnaît parmi eux, assez souvent, des gens mal famés dans le pays, des gens qui ne possèdent rien, bien entendu, sur ta terre du bon Dieu, et qui ne souhaitent que le mal des autres. Réunis aux génies des nuages, armés de pelles ou de balais, vêtus de haillons fangeux et incolores, ils s’agitent frénétiquement, ils dansent et enragent, comme disent les ballades bretonnes ; et le voyageur attardé qui les aperçoit sur les flaques brumeuses semées dans les landes désertes, doit se hâter de gagner son gîte, sans les déranger et sans leur montrer qu’il les a vus. Certainement ils se mettraient, en bourrasque, à ses trousses, et il n’y ferait pas bon.

On est étonné de voir combien les scènes de la nature impressionnent le paysan. Il semblerait qu’elles doivent agir davantage sur l’imagination des habitants des villes, et que l’homme, accoutumé dès son enfance à errer ou à travailler le jour et la nuit dans une même localité, en connaît si bien les détails et les différents aspects qu’il ne puisse plus y ressentir ni étonnement ni trouble. C’est tout le contraire : le braconnier qui, depuis quarante ans, chasse au collet ou à l’affût, à la nuit tombante, voit les animaux mêmes dont il est le fléau prendre, dans le crépuscule, des formes effrayantes pour le menacer. Le pêcheur de nuit, le meunier qui vit sur la rivière même, peuplent de fantômes les brouillards argentés par la lune ; l’éleveur de bestiaux qui s’en va lier les bœufs ou conduire les chevaux au pâturage, après la chute du jour ou avant son lever, rencontre dans sa haie, dans son pré, sur ses bêtes mêmes, des êtres inconnus, qui s’évanouissent à son approche, mais qui le menacent en fuyant. Heureuses, selon nous, ces organisations primitives, à qui sont révélés les secrets du monde surnaturel, et qui ont le don de voir et d’entendre de si étranges choses ! Nous avons beau faire, nous autres, écouter des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête, nous battre les flancs pour y croire, courir la nuit dans les lieux hantés par les esprits, attendre et chercher la peur inspiratrice, mère des fantômes, le diable nous fuit comme si nous étions des saints : Lucifer défend à ses milices de se montrer aux incrédules. — Les animaux sorciers ne sont pas rares : c’est pourquoi il faut faire attention à ce qu’on dit devant certains d’entre eux. Un métayer de nos environs voyait tous les jours un vieux lièvre s’arrêter à peu de distance de lui, se lécher les pattes, et le regarder d’un air narquois : or ce métayer finit, en y faisant bien attention, par reconnaître son propriétaire sous le déguisement dudit lièvre. Il lui ôta son chapeau, pour lui faire entendre qu’il n’était point sa dupe, et que la plaisanterie était inutile. Mais le bourgeois, qui était malin, parut ne pas comprendre, et continua à le surveiller sous cette apparence.

Cela fâcha le métayer, qui était honnête homme, et que le soupçon blessait d’autant plus, que son maître, lorsqu’il venait chez lui sous figure de chrétien, ne lui marquait aucune méfiance. Il prit son fusil un beau soir, comptant bien lui faire peur, et le corriger de cette manie de faire le lièvre. Il essaya même de le coucher en joue ; mais la preuve que cet animal n’était pas plus lièvre que vous et moi, c’est que le fusil ne l’inquiéta nullement, et qu’il se mit, à rire. — Ah ça, écoutez, not’ maître ! s’écria le brave homme perdant patience, ôtez-vous de là, ou, aussi vrai que j’ai reçu le baptême, je vous flanque mon coup de fusil.

M. Trois-Étoiles ne se le fit pas dire deux fois : il vit que le paysan était émalicé tout de bon, et, prenant la fuite, il ne reparut plus.

On a vu souvent des animaux de ce genre, frappés et blessés, disparaître également ; mais le lendemain, la personne soupçonnée ne se montrait pas, et, si on allait chez elle, on la trouvait au lit, fort endommagée. On aurait pu retirer de son corps le plomb qui était entré dans celui de la bête, car aussi vrai que ces choses se sont vues, c’était le même plomb.

Un animal plus incommode encore que ceux qui espionnent l’ouvrier des champs, c’est celui qui se fait porter. Celui-là est un ennemi déclaré, qui n’écoute rien, et qui se montre sous diverses formes, quelquefois même sous celle d’un homme tout pareil à celui auquel il s’adresse. En se voyant ainsi face à face avec son sosie, on est fort troublé ; et, quelque résistance qu’on fasse, il nous saute sur les épaules. D’autres fois, on sent son poids qui est formidable, sans rien voir et sans rien entendre. La plus mauvaise de ces apparitions est celle de la levrette blanche. Quand on l’aperçoit d’abord, elle est toute petite ; mais elle grandit peu à peu, elle vous suit, elle arrive à la taille d’un cheval et vous monte sur le dos. Il est avéré qu’elle pèse deux ou trois mille livres ; mais il n’y a point à s’en défendre, et elle ne vous quitte que quand vous apercevez la porte de votre maison. C’est quand on s’est attardé au cabaret qu’on rencontre cette bête maudite. Bien heureux quand elle n’est pas accompagnée de deux ou trois feux follets qui vous entraînent dans quelque marécage ou rivière pour vous y faire noyer.

La cocadrille, bien connue au moyen âge, existe encore dans les ruines des vieux manoirs. Elle erre sur les ruines la nuit, et se tient cachée le jour dans la vase et les roseaux. Si on l’aperçoit alors, on ne s’en méfie point, car elle a la mine d’un petit lézard ; mais ceux qui la connaissent ne s’y trompent guère et annoncent de grandes maladies dans l’endroit, si on ne réussit à la tuer avant qu’elle ait vomi son venin. Cela est plus facile à dire qu’à faire. Elle est à l’épreuve de la balle et du boulet, et, prenant des proportions effrayantes d’une nuit à l’autre, elle répand la peste dans tous les endroits où elle passe. Le mieux est de la faire mourir de faim, ou de la dégoûter du lieu qu’elle habite en desséchant les fossés et les marais à eaux croupissantes. La maladie s’en va avec elle.

Le follet, fadet ou farfadet n’est point un animal, bien qu’il lui plaise d’avoir des ergots et une tête de coq ; mais il a le corps d’un petit homme, et, en somme, il n’est ni vilain ni méchant, moyennant qu’on ne le contrariera pas. C’est un pur esprit, un bon génie connu en tous pays, un peu fantasque, mais fort actif et soigneux des intérêts de la maison. En Berry, il n’habite pas le foyer, il ne fait pas l’ouvrage des servantes, il ne devient pas amoureux des femmes. Il hante quelquefois les écuries comme ses confrères d’une grande partie de la France ; mais c’est la nuit, au pâturage, qu’il prend particulièrement ses ébats. Il y rassemble les chevaux par troupes, se cramponne à leur crinière, et les fait galoper comme des fous à travers les prés. Il ne paraît pas se soucier énormément des gens à qui ces chevaux appartiennent. Il aime l’équitation par elle-même ; c’est sa passion, et il prend en amitié les animaux les plus ardents et les plus fougueux. Il les fatigue beaucoup, car on les trouve en sueur quand il s’en est servi ; mais il les frotte et les panse avec tant de soin, qu’ils ne s’en portent que mieux. Chez nous, on connaît parfaitement les chevaux pansés du follet. Leur crinière est nouée par lui de milliards de nœuds inextricables.

C’est une maladie du crin, une sorte de plique chevaline, assez fréquente dans nos pâturages. Ce crin est impossible à démêler, cela est certain ; mais il est certain aussi qu’on peut le couper sans que l’animal en souffre, et que c’est le seul parti à prendre.

Les paysans s’en gardent bien. Ce sont les étriers du follet ; et, s’il ne les trouvait plus pour y passer ses petites jambes, il pourrait tomber ; et, comme il est fort colère, il tuerait immédiatement la pauvre bête tondue.

La nuit de Noël est, en tous pays, la plus solennelle crise du monde fantastique. Toujours par suite de ce besoin qu’éprouvent les hommes primitifs de compléter le miracle religieux par le merveilleux de leur vive imagination dans tous les pays chrétiens, comme dans toutes les provinces de France, le coup de minuit de la messe de Noël ouvre les prodiges du sabbat, en même temps qu’il annonce la commémoration de l’ère divine. Le ciel pleut de bienfaits à cette heure sacrée ; aussi l’enfer vaincu, voulant disputer encore au Sauveur la conquête de l’humanité, vient-il s’offrir à elle pour lui donner les biens de la terre, sans même exiger en échange le sacrifice du salut éternel : c’est une flatterie, une avance gratuite que Satan fait à l’homme. Le paysan pense qu’il peut en profiter. Il est assez malin pour ne pas se laisser prendre au piège ; il se croit bien aussi rusé que le diable, et il ne se trompe guère.

Dans notre vallée noire, le métayer fin, c’est-à-dire savant dans la cabale et dans l’art de faire prospérer le bestiau par tous les moyens naturels et surnaturels, s’enferme dans son étable au premier coup de la messe ; il allume sa lanterne, ferme toutes ses huisseries avec le plus grand soin, prépare certains charmes, que le secret lui révèle, et reste là, seul de chrétien, jusqu’à la fin de la messe.

Dans ma propre maison, moi qui vous raconte ceci, la chose se passe ainsi tous les ans, non pas sous nos yeux, mais au su de tout le monde, et de l’aveu même des métayers.

Je dis : non pas sous nos yeux, car le charme est impossible si un regard indiscret vient le troubler. Le métayer, plus défiant qu’il n’est possible d’être curieux, se barricade de manière à ne pas laisser une fente ; et d’ailleurs, si vous êtes là quand il veut entrer dans l’étable, il n’y entrera point ; il ne fera pas sa conjuration, et gare aux reproches et aux contestations s’il perd des bestiaux dans l’année : c’est vous qui lui aurez causé le dommage.

Quant à sa famille, à ses serviteurs, à ses amis et voisins, il n’y a pas de risque qu’ils le gênent dans ses opérations mystérieuses. Tous convaincus de l’utilité souveraine de la chose, ils n’ont garde d’y apporter obstacle. Ils s’en vont bien vite à la messe, et ceux que leur âge ou la maladie retient à la maison ne se soucient nullement d’être initiés aux terribles émotions de l’opération. Ils se barricadent de leur côté, frissonnant dans leur lit si quelque bruit étrange fait hurler les chiens et mugir les troupeaux.

Que se passe-t-il donc alors entre le métayer fin et le bon compère Georgeon ? Qui peut le dire ? Ce n’est pas moi ; mais bien des versions circulent dans les veillées d’hiver, autour des tables où l’on casse les noix pour le pressoir ; bien des histoires sont racontées, qui font dresser les cheveux sur la tête.

D’abord, pendant la messe de minuit, les bêtes parlent, et le métayer doit s’abstenir d’entendre leur conversation. Un jour, le père Casseriot, qui était faible à l’endroit de la curiosité, ne put se tenir d’écouter ce que son bœuf disait à son âne. « — Pourquoi que t’es triste, et que tu ne manges point ? disait le bœuf. — Ah ! mon pauvre vieux, j’ai un grand chagrin, répondit l’âne. Jamais nous n’avons eu si bon maître, et nous allons le perdre ! — Ce serait grand dommage, reprit le bœuf, qui était un esprit calme et philosophique. — Il ne sera plus de ce monde dans trois jours, reprit l’âne, dont la sensibilité était plus expansive, et qui avait des larmes dans la voix. — C’est grand dommage, grand dommage ! répliqua le bœuf en ruminant. — Le père Casseriot eut si grand peur, qu’il oublia de faire son charme, courut se mettre au lit, y fut pris de fièvre chaude, et mourut dans les trois jours.

Le valet de charrue à Jean de Chassignoles, a vu une fois, au coup de l’élévation de la messe, les bœufs sortir de l’étable en faisant grand bruit, et se jetant les uns contre les autres, comme s’ils étaient poussés d’un aiguillon vigoureux : mais il n’y avait personne pour les conduire ainsi, et ils se rendirent seuls à l’abreuvoir, d’où, après avoir bu d’une soif qui n’était pas ordinaire, ils rentrèrent à l’étable avec la même agitation et la même obéissance. Curieux et sceptique, il voulut en savoir le fin mot. Il attendit sous le portail de la grange, et en vit sortir, au dernier coup de la cloche, le métayer, son maître, reconduisant un homme qui ne ressemblait à aucun autre homme, et qui lui disait « Bonsoir, Jean, à l’an prochain ! » Le valet de charrue s’approcha pour le regarder de plus près ; mais qu’était-il devenu ? Le métayer était tout seul, et, voyant l’imprudent : « — Par grand bonheur, mon gars, lui dit-il, que tu ne lui as point parlé ; car s’il avait seulement regardé de ton côté, tu ne serais déjà plus vivant à cette heure ! » Le valet eut si grand’peur, que jamais plus il ne s’avisa de regarder quelle main mène boire les bœufs pendant la nuit de Noël.

GEORGE SAND
  1. Naama est le masculin du nom propre de Naam (féminin).