L’Usine d’Essen et les canons Krupp

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L’Usine d’Essen et les canons Krupp
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 94 (p. 610-633).


L’USINE D’ESSEN
ET
LES CANONS KRUPP


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I. Lettre sur l’enseignement technique de M. Bernard Samuelson, membre du parlement, au très honorable lord Robert Montagu, vice-président du conseil d’éducation. — II. Rapports de M. le baron Stoffel au ministre de la guerre en France sur les institutions militaires de la Prusse.


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À quoi tient la fortune des armes ? Voici deux guerres toutes récentes, celle de Bohème et celle de France, dont le succès a dépendu en partie de découvertes techniques, le fusil à tir rapide en 1866, le canon se chargeant par la culasse en 1870, l’un et l’autre inséparables des noms de leurs inventeurs, Dreyse et Krupp. Or, quel que soit le lot qu’on laisse à ceux-ci dans les résultats obtenus, il est constant que, sans eux, ces résultats n’eussent été ni aussi prompts ni aussi décisifs. Si donc ils ont été les premiers à la peine, ils ne doivent point être des derniers à l’honneur, et c’est justice, quand on parle de ces graves événemens, de leur y ménager une mention. Pour Dreyse, c’est déjà fait : son arme de guerre a brillamment franchi la période d’épreuves, elle a eu ses récits et même ses légendes : en Europe et en Amérique, les imitations se sont tellement multipliées qu’à peine en dresserait-on la liste ; on l’a non-seulement copiée, mais dépassée. Le canon Krupp n’en est pas là ; c’est d’hier seulement qu’il a donné sa mesure ; il a été pour nos armées et pour Paris surtout une douloureuse surprise ; il a réussi du premier jet, et jusqu’ici il a tenu au moins en échec les imitations qu’on en a faites. À ces titres, il y a un certain intérêt à en rechercher les origines, à suivre le patient effort qui l’a conduit au degré de puissance dont nous avons été témoins. L’histoire de ce canon sera en même temps celle de l’usine d’où il est sorti et de l’homme ingénieux qui a fondé cette usine ; nous y apprendrons une fois de plus à moins croire en nous-mêmes et à faire plus de cas de ce qui se passe hors de chez nous.


I.

Sur la rive droite du Rhin, non loin de Dusseldorf et au confluent de la Ruhr, existe une ville, propriété d’abbesses au siècle dernier, aujourd’hui domaine de forgerons, et qui a changé de maîtres sans que sa fortune en souffrît. C’est Essen, qui de quelques milliers d’âmes est arrivée à cinquante mille dans le cours d’un quart de siècle. Tout l’a servie pour cela, le sol sur lequel elle est assise, les bras que ce sol nourrit. Essen est en effet en pleine Westphalie, sur l’un des bassins houillers les plus récemment explorés de l’Europe continentale et où les couches de houille, comme dans les grandes formations, reposant sur le grès à meule, sont à stratification parallèle. Pour faire exploitable, on n’a que des sondages incomplets ; tout au plus sait-on que sur le pied de l’extraction actuelle (10 millions de tonnes par an) quarante siècles de travail n’épuiseraient pas les gîtes. La houille est d’ailleurs facile à rencontrer et à exploiter : on l’atteint entre 100 et 200 mètres par couches de 2 à 3 mètres, en qualité excellente et dans toutes les variétés d’emploi, riche, grasse ou sèche, à flamme longue ou courte. Par surcroît, elle est accompagnée de minerais de fer qui fourniraient au besoin des fontes marchandes, si dans le voisinage, à Nassau, à Siegen, à Sayn près de Neuwied, on n’avait, pour produire des fontes supérieures, d’abondans minerais spéculaires. Voilà donc un site de tout point favorisé et où l’industrie a tout sous sa main : combustible, fondans, terres et roches métallifères, comme aussi une légion de clientes et de tributaires dans des villes comme Elberfeld, Barmen, Duisbourg, Mulheim, Solingen, Oberhausen, qui comptent de quarante à cinquante mille âmes dans les meilleures conditions d’activité.

Ce n’est pas tout. Si bien pourvue en produits naturels, Essen ne l’est pas moins en moyens de circulation. À cheval sur la route royale de Coblentz à Minden, elle est en outre traverser ; par un réseau de chemins de fer qui approvisionnent la vaste usine dans laquelle le vieux bourg abbatial s’est pour ainsi dire absorbé. Or l’importance de ces approvisionnemens est telle que sur une seule de ces voies de fer passent chaque jour cent trains de vingt-cinq wagons en moyenne, presque tous chargés de houille. D’autres voies enveloppent l’établissement dans des parcours circulaires, d’où se détachent des rails de service qui pénètrent jusqu’au cœur des ateliers. Peu de spectacles s’emparent plus vivement du regard et le tiennent plus longtemps captivé. Ici, de la bouche des fours sortent des lingots en fusion, livrés dans l’espace à des évolutions mécaniques, et qui suivent la courbe décrite par les grues d’où ils descendent sous les marteaux. Dans les cours, sur les préaux, partout gisent d’autres lingots, les uns refroidis, les autres encore brûlans malgré leur teinte grise, et dont il est prudent d’éviter le contact. Plus loin, ce sont les courses effrénées des locomotives, non-seulement sur les lignes principales, mais encore dans les petits embranchemens qui, des puits de mine, rejoignent tous la grande voie. Çà et là, sur les 40 hectares de terrain que couvrent les ateliers, se dessinent enfin les silhouettes monumentales des hauts-fourneaux et les façades décoratives des halles de travail, pleines de feu et de fumée, de bruit et de mouvement.

Il y a quarante ans, ces lieux n’avaient ni cette vie, ni cet aspect. À l’entrée principale de l’établissement d’Essen se trouvent deux maisons accolées, bien modestes, d’un étage seulement et dont on a fait un bureau pour la paie des ouvriers. C’était le logement de Krupp le père, et, un peu plus loin, la forge où, avec un seul aide, il fabriquait quelques articles d’acier qu’il allait à cheval vendre aux environs. Dans cette maison et dans cette forge, Frédéric Krupp, dès l’âge de quinze ans, devint le compagnon de travail de son père et s’associait à ses recherches, la fonte de l’acier. Le père en avait eu l’instinct, le fils en eut le génie ; mais que de tâtonnemens et d’essais infructueux ! Pas à pas, en pénétrant dans l’usine, on en suit les traces. À peu de distance de la maison de famille, d’anciens ateliers renferment les instrumens, aujourd’hui frappés de désuétude, qui ont commencé la fortune industrielle d’Essen. Ce sont des jeux de martinets ; non pas que les martinets ne fussent depuis longtemps familiers aux forges catalanes, répandues dans les chaînes des Pyrénées ; mais, encouragé par quelques exemples, M. Krupp y apportait deux changemens : il forçait le volume de l’outil et y appliquait la vapeur. Ici les marteaux ne frappent plus à bras d’hommes dans les dimensions et avec la force ordinaires ; d’autres organes mènent à d’autres effets. Le manche en bois est un tronc d’arbre de 8 mètres de long sur 1 mètre de diamètre et cerclé de bagues de fer : soutenu par deux massifs, ce manche s’enfonce dans des têtes de marteau dont le poids varie de 6,000 à 10,000 kilogrammes, qu’un piston à vapeur soulève et laisse retomber dans un mouvement alternatif. C’était, à tout prendre, le premier rudiment du marteau-pilon qui plus tard devait donner à l’industrie du fer de bien autres moyens de puissance.

Tout imparfaite qu’elle fût, cette invention mit M. Krupp dans son vrai chemin. Il en sentait le prix, et dans les opérations essentielles il était le premier au poste d’action. Les vieux ouvriers montrent, auprès du plus gros de ces marteaux, l’endroit où M. Krupp avait coutume de dormir quand ses aides faisaient réchauffer dans le four la pièce à marteler. Était-elle à point, on le réveillait. Il savait ce que valent le temps et l’œil du maître, surtout ce que vaut l’observation patiente, qui dans les arts chimiques est le meilleur gage du succès. L’atelier était à la fois pour lui un cabinet d’études et un laboratoire. À le voir mener à bien tout ce qu’il entreprenait, personne parmi ses hommes d’équipe qui ne crût à une cause surnaturelle ; les uns parlaient de recettes particulières, d’un tour de main, les autres d’un véritable secret transmis de père en fils. M. Krupp, il faut le dire, n’avait pas l’air de s’en défendre, il laissait croire au sortilège ; dans tous les cas, il ne se laissait ni épier ni pénétrer. Près de sa principale porte d’entrée, des affiches en trois langues interdisaient l’accès des ateliers, si bien que devant cette consigne les curieux et même les indifférens étaient tentés de se demander : Qu’ont-ils donc tant à cacher ici ?

Au fond, le secret de M. Krupp était des plus simples. Il consistait à viser en toute chose et pour chaque détail au plus de perfection possible, et à continuer l’effort jusqu’à ce que cette perfection fût atteinte. Voilà son secret, il n’en a jamais eu d’autre. Au début, s’exerçant sur une œuvre limitée, il ne s’en remettait à personne pour l’exécution ; plus tard, quand l’œuvre eut grandi, il s’attacha surtout à choisir des remplaçans qui le valussent, en les adaptant bien à leurs fonctions, en les fortifiant par une constante surveillance. C’était encore la perfection de l’œuvre qu’il avait en vue en s’associant d’autres bras, et il en fut de tout ainsi. Si quelque part, dans les travaux de son ressort, travaux de tête ou de main, M. Krupp savait un bon sujet disponible, rarement il le laissait échapper. Par ce recrutement insensible, il eut bientôt les meilleurs contre-maîtres, les meilleurs comptables, les meilleurs employés d’administration. Aujourd’hui les écritures d’Essen sont celles d’un petit état, et pourraient servir de modèles à de plus grands. Dans les départemens techniques, même sollicitude à se pourvoir de bons chefs, choisis dans la fleur des écoles polytechniques d’Allemagne, et auxquels est adjoint un docteur en droit pour les questions litigieuses et les contrats d’adjudication. Dans les instrumens de travail, même choix ; le moindre outil, comme la plus grosse machine, était d’un modèle achevé et d’un excellent service. Essen les fabriquait elle-même, et ne s’y épargnait pas ; sur aucun point, on ne l’eût prise en défaut. Vainement eût-on cherché ailleurs des matières plus pures, des façons plus soignées ; elle devançait les autres et ne s’en laissait pas devancer. Je le répète, tout le secret de M. Krupp était là.

Où l’on s’en assure mieux, c’est quand on le suit dans ses travaux sur la fonte de l’acier. Qu’il y ait eu, dans le cours des essais, quelques amalgames de son invention, on doit le croire ; mais à coup sûr ce qui domine, c’est une suite de préparations bien faites, obstinément reprises et studieusement observées. Aussi cet acier a-t-il gardé son nom. Ce n’est plus ni l’acier de Sheffield, ni l’acier Bessemer ; c’est l’acier Krupp, dont le point de départ est un bon choix et un bon coupage dans les minerais qui fournissent la fonte. Soumise dans le four à puddler à une décarburation méthodique, cette fonte passe à diverses fois sous les marteaux et les laminoirs qui en expriment le laitier et en rapprochent les molécules. C’est alors de l’acier puddlé sous la forme de grosses barres rondes découpées à chaud par des cisailles, ou de longues verges carrées, découpées à froid en très petits morceaux. Pour créer l’acier fondu, il suffit d’ajouter à ces morceaux d’acier puddlé dans les creusets où on les dépose des morceaux d’un fer spécial, qui prend à l’acier puddlé un excès de carbone et se carbure lui-même par conséquent. Le fer, infusible quand il est seul, se fond dans l’acier et s’y mêle intimement. Une fois remplis d’acier et de fer à fondre, les creusets sont rangés sur les grilles de fours maçonnés en briques réfractaires, où la fusion a lieu. Ce qui en sort est l’acier fondu, qui désormais a sa place marquée dans l’industrie et dans la guerre. L’objet en vaut la peine, insistons sur quelques détails.

Il n’en est aucun qui n’ait été le produit de longues recherches. Les fours, par exemple, où s’opère la fusion des creusets ont été plusieurs fois reconstruits avant d’atteindre un degré de chaleur compatible avec la nature de leurs matériaux ; même aujourd’hui les meilleures briques d’Écosse sont vitrifiées et attaquées par les températures qu’exige la fonte de l’acier. Quant à la fabrication des creusets, elle compose tout un art et des plus méticuleux ; il y entre une proportion réglée de débris d’anciens creusets, de morceaux de briques, diverses terres réfractaires et de la plombagine. Tous ces débris, pierres ou terres, passés entre des cylindres, sont broyés ensuite sous des roues qui les réduisent en farine, puis, mélangés dans des bacs avec de la plombagine, deviennent une pâte, et dans des moules mécaniques calculés avec soin se changent en creusets d’une précision constante. Cette condition est de rigueur : elle prévient ou réduit la casse, cause de préjudices et d’accidens, procure un arrimage commode, obvie aux encombremens. Pour M. Krupp, cet approvisionnement de creusets n’est pas en effet une petite affaire. Ses séchoirs en logent 100,000 en moyenne, qui ne serviront qu’une fois, et qui, endommagés ou non dans une première coulée, sont brisés pour servir à eu reconstruire de nouveaux. La capacité de ces creusets varie de 20 à 30 ou 40 kilogrammes, suivant la ténacité ou la dureté de l’acier qu’on veut obtenir.

Nous voici maintenant hors des opérations préliminaires ; les fours ont rempli leur œuvre, les creusets aussi ; la coulée est prête. La halle où se font les grandes coulées peut contenir jusqu’à 1,200 creusets placés dans des fours par 4, 8 ou 12 suivant leurs dimensions. Il s’agit de conduire cet acier liquide, réparti dans une foule de petits récipiens, vers des moules plus vastes, non plus en terre, mais en fonte épaisse, toujours cylindriques et variant de grandeur, de 60 kilogrammes à 37,000 dans leur plus grand écart. Ces moules qui vont recevoir la coulée sont rangés dans une tranchée médiane desservie par une grue mobile qui, se portant çà et là, suffit à tous les besoins. Le signal est donné ; la manœuvre commence. Les hommes, armés de pinces et divisés par équipes, ont leur poste et leur consigne militairement réglés. L’analogie est frappante. Les temps et les mouvemens sont tantôt simultanés, tantôt successifs ; mais, venant d’un seul homme ou de plusieurs, rien n’y est arbitraire, tout y est calculé, et arrive à point pour un effet voulu. En réalité, chacun sait son rôle simple ou combiné. Le contre-maître aura bien déterminé la place du moule pour qu’il soit à la portée de tous les fours en fusion ; il aura calculé les pentes des rampes descendant vers la tranchée ; sur ces pentes règnent des canaux convergens à une cuvette qui domine le moule. C’est dans ces canaux que les ouvriers verseront l’acier, portant leur creuset sur une pince, deux par deux, au moyen de relais, réglant leur pas l’un sur l’autre, de manière que leur charge en reçoive le moins d’ébranlement possible, et perde également le moins possible de son degré de déliquescence ; faisant en sorte qu’il ne règne au milieu de tout cela point de désordre, que personne ne s’enchevêtre, qu’aucune éclaboussure du métal en fusion ne jette dans le travail sinon le deuil, du moins des émotions douloureuses.

Dieu merci, l’opération s’est passée cette fois sans accident. Le moule est rempli en quelques minutes : deux heures plus tard, le bloc est figé et dégagé de son enveloppe. À quoi servira-t-il ? Qui le sait ? Comme dans la fable, sera-t-il dieu, table ou cuvette ? Les circonstances en décideront. En attendant, il s’agit de le mettre à l’abri. Il y a à Essen une curieuse halle, celle des blocs de métal qui attendent une destination, un ordre, une commande. Le bloc restera dans cette halle jusqu’à ce qu’on ait besoin de lui, et cela sans se refroidir entièrement. Construire des fours pour y entretenir dans cet état provisoire des masses énormes et difficiles à manier eût été trop coûteux ; on y a pourvu autrement. On couvre chaque pièce avec du fraisil soutenu par des petits murs en briques sèches ; la combustion lente de ce déchet sans valeur empêche le métal de se refroidir au-dessous de quelques 100 degrés, et il cuit sous cette enveloppe comme dans un bain-marie de charbon. La halle est remplie de ces lingots surnuméraires, tous d’une grande valeur. En y comprenant les pièces déjà martelées et qui, elles aussi, doivent passer par cette sorte de recuit, on compte là pour plusieurs millions de francs d’objets plus ou moins travaillés, dont M. Krupp seul peut tirer parti, car nul autre que lui ne pourrait ni les forger, ni les ciseler, ni les casser, ni les fondre, ni les transporter.

Pour M. Krupp même, forger de si grosses pièces n’avait pas été l’affaire d’un jour ; il lui avait fallu faire plus d’un effort, courir plus d’une aventure. Ses premiers martinets qui venaient à bout des lingots ordinaires restaient sans puissance sur une masse de métal de 37 tonnes, on avait renoncé à s’en servir ; mais comment y suppléer ? Les grandes forges en étaient aux essais. Au Creusot, on citait un marteau à vapeur, dû à son ingénieur en chef, et d’une précision telle qu’il pouvait casser la coque d’un œuf et en même temps agir sur d’énormes blocs. Le poids du marteau était de 12,000 kilogrammes ; le jeu en était mécanique et se réglait sur la force à obtenir. La vapeur soulevait le marteau à la hauteur d’où en retombant il frappait dans les conditions voulues la pièce posée sur l’enclume. Cet instrument, aujourd’hui l’âme des ateliers de premier ordre, était le marteau-pilon. Outre celui du Creusot, on citait ceux des forges de la marine, à La Chaussade, et de MM. Petin et Gaudet à Rive-de-Gier, l’un et l’autre de 15,000 kilogrammes. D’autre part, l’Angleterre en montait plusieurs d’une force supérieure, et dans le nombre un de 25,000 kilogrammes. C’était en 1859 ; la révolution gagnait toutes les forges, point d’homme du métier qui n’y songeât. Le cri public disait que, dans toute industrie régulière, les moyens de traitement doivent se mettre en rapport avec le poids et le volume des matières à traiter, et que poser le problème sans le résoudre, c’est rester au-dessous de sa tâche. M. Krupp n’accepta pas cette mise en demeure ; il fit ses calculs, évalua la limite de ses besoins, et se dit que pour y suffire dans tous les cas il aurait un marteau-pilon de 50,000 kilogrammes.

Le projet était hardi et n’eut guère que des censeurs. Les maîtres de forges n’y virent que l’œuvre d’un fou qui a du temps et de l’argent à perdre ; parmi les savans, peu le crurent possible : la plupart de ceux à qui il fut soumis estimèrent qu’on ne réussirait pas à faire le marteau, que, si on le construisait, on ne parviendrait pas à le mettre en marché, et que, si on le mettait en marche, il se briserait, lui et tout son appareil. M. Krupp se trouvait donc, en préludant à son œuvre, en face de trois défis : il ne s’en émut pas. Évidemment l’issue de l’entreprise allait dépendre de la solidité des premières installations ; il y avisa en homme qui sait réussir. Pour donner à son marteau-pilon une assiette capable de résister à tous les ébranlemens, il l’appuya sur trois fondations qui se succédaient tout en se combinant, l’une en maçonnerie très profonde, l’autre en chêne provenant des forêts de l’Allemagne du nord, la troisième en fonte, formée de segmens de cylindre, solidement reliés entre eux et fortement établis sur les solives de chêne ; enfin au-dessus se trouvait la chabotte, puis l’enclume qui demeure mobile, en tant que sujette à de fréquens changemens. Sur ce massif allaient porter non-seulement les chocs du marteau, pesant 50,000 kilogrammes et tombant d’une hauteur de 5 mètres, mais tout un système de colonnes en fonte creuse, formant autour du pilon une sorte d’arcade qui, en l’ornant, maintenait l’armature du faite et servait à régler le jeu du marteau.

C’est par cet appareil à la fois simple et solide que M. Krupp a répondu au triple défi qui lui était jeté. Pour que son massif demeurât à l’abri de toute autre secousse, il l’a complètement isolé des travaux sur lesquels porte l’effort du cylindre à vapeur qui fait mouvoir le piston, divisant ainsi l’ébranlement et donnant une double base à la résistance. Toujours est-il que dans cet essai, comme dans tous les autres, M. Krupp a été heureux. Les enclumes se sont assez souvent cassées, ce qui était prévu ; la tête du marteau ne s’est jusqu’ici brisée qu’une seule fois, et encore est-ce non pas dans la partie qui donne le choc, mais au sommet, dans un angle et près de la tige. Si le cas ne s’est pas plus fréquemment produit, ce n’est pas faute de s’y être exposé. Depuis qu’il a été inauguré, le gros marteau n’a eu d’arrêt que celui causé par de rares accidens, quelques semaines tout au plus : c’est qu’il a coûté cher à son maître, 2,800,000 fr., sans compter les soucis et les insomnies. Il faut qu’il paie les intérêts de tout cela, sans compter un large amortissement. La gageure a d’ailleurs si bien réussi qu’avant d’en être détourné par les fournitures de la guerre M. Krupp était prêt à la recommencer. Au prix de 5 millions, il paraissait disposé à mettre sur le chantier un nouveau marteau-pilon, modifié en beaucoup de points et portant au double la puissance du premier, un poids de 100 tonnes ou de 100,000 kilogrammes ; tout est possible à un homme qui a jusqu’à présent si bien calculé.


II.

Ce que nous venons de voir et de décrire donne une idée suffisante de l’inventaire industriel d’Essen : l’usine s’est montée ; des plus petites machines elle est arrivée aux plus grandes ; elle a trouvé la matière qu’elle cherchait, les procédés qui l’épurent, les moules qui la reçoivent, les puissans engins qui la façonnent. En même temps l’espace s’est couvert de constructions appropriées à ces divers travaux et remplies d’une population rompue à ce labeur. Elle réunit les deux qualités qui distinguent la race allemande, et qu’on retrouve dans tous ses actes : l’esprit réfléchi et le goût de la discipline. Ce qu’il y a d’un peu lent dans ses allures se compense par un soin plus grand à bien discerner. Dans le maniement de matières presque toujours incandescentes, ce qui importe surtout, c’est le sang-froid et le degré d’attention ; sous peine d’accidens, il faut des ouvriers prompts et habiles de la main, calmes de la tête et des yeux ; même à Essen, tous n’y sont pas propres, et d’eux-mêmes beaucoup renoncent après un court apprentissage. Ce qui reste est une véritable élite, alerte, vigoureuse et si bien exercée qu’il lui suffît d’un mot, d’un signe pour comprendre ce qu’on attend d’elle, l’exécuter sans bruit et avec un ensemble qui étonne ceux qui en sont témoins. Aussi ces services sont-ils bien payés, autant du moins qu’ils pouvaient l’être en Allemagne, où tout était pauvre avant que l’on s’y enrichît par la conquête et le butin.

À ces salaires d’exception se joignent, de la part de M. Krupp, des habitudes de patronat qui en rehaussent le prix. Le maître, on le voit, se souvient du temps où, dans l’humble forge de l’entrée, il aidait son père à des travaux manuels. Dans l’usine d’Essen, tout ouvrier est en quelque sorte un coopérateur. Le salaire, outre l’indemnité fixe, comprend une sorte de prime qui coïncide avec la croissance de production de l’usine, et intéresse le moindre ouvrier à la prospérité commune. Tous également sont associés à une caisse d’assurance dans laquelle l’administration verse une somme égale à celle qui est retenue à la masse. Cette caisse a pour objet d’assister l’ouvrier dans les circonstances critiques ; elle paie le médecin et les médicamens en cas de maladie, sert des pensions aux veuves et aux orphelins ; elle agit aussi graduellement par des annuités de retraite. Après onze ans de travail effectif, l’ouvrier commence à recevoir de la caisse une allocation qui va en croissant, de telle sorte qu’au bout de seize ans de service actif dans la fabrique il touche en se reposant une somme égale à la solde qu’il recevrait, s’il travaillait encore. Toutes ces œuvres sont à noter ; elles sont les témoignages d’une sollicitude constante pour la vie et la santé des hommes, d’un juste souci de leur bien-être quand l’âge les supprime des cadres d’activité, enfin des obligations volontaires que tout chef de grand établissement doit s’imposer, pour l’acquit de sa conscience, vis-à-vis de ceux qui ont été les instrumens de sa fortune.

Cette colonie de 8,000 ouvriers est en somme paternellement et judicieusement gouvernée. Le pays nourrit un bétail abondant, et la vie n’y est pas chère. Le pain, de seigle pur presque toujours, est fourni par une boulangerie qu’a fondée et qu’entretient la compagnie d’Essen. Les fours ont leur sole en lave et sont chauffés à la houille par deux alandiers dont on retire le combustible avant l’enfournement ; chaque four contient deux cent dix pains, et la cuisson dure trois heures. Ces pains, compactes et carrés, pèsent 3 kilogr. et coûtent en temps ordinaire 49 centimes. L’aliment est à la fois très sain et très économique. Les ouvriers le paient en jetons, qui plus tard se compensent avec des journées de travail inscrites aux feuilles de service. Un ménage de puddleurs, de fondeurs ou de lamineurs se trouve donc à l’aise avec des salaires de 5 à 6 francs par jour, et peut mettre de côté une petite épargne. Les mécaniciens sont même plus favorisés, et dans quelques cas gagnent jusqu’à 8 francs. Le travail ne se règle pas d’ailleurs à Essen par délégation comme dans beaucoup d’autres forges : point de tâche ni de sous-entreprise, mais un compte ouvert à chaque ouvrier avec les directeurs, qui lui règlent sa part individuellement sur le prix du tarif et d’après l’évaluation du tonnage. Les rapports sont ainsi simplifiés et suppriment les petites exploitations qui accompagnent presque toujours l’emploi des intermédiaires. Le caractère allemand, à tout prendre, s’y prêterait peu : l’ouvrier ici aime mieux avoir affaire au patron qu’aux camarades ; il croit que l’argent ne gagne rien à passer par plusieurs mains. L’esprit de subordination exclut d’ailleurs les arrangemens qui impliquent un calcul ou ressemblent à une menace. Le véritable Prussien ne donne pas dans de tels écarts : enfant, il a connu la discipline de l’école, adulte celle de l’armée active, homme celle des cadres successifs de la réserve. À aucune période de sa vie, il ne s’est réellement appartenu ; comment serait-il dans l’industrie autre qu’il n’a été dans l’école et dans l’armée ? Il y change de férule et de consigne, voilà tout : c’est le régime familier.

La tradition militaire est en tout cas amplement représentée à Essen. L’usine a une caserne, — on n’a pas reculé devant le mot, — qui loge 1,500 ouvriers, et naturellement ceux dont la prompte disponibilité importe le plus au travail. Le logement dans la caserne donne droit au réfectoire, ce qui complète l’assimilation. Moyennant 1 franc par jour, l’ouvrier est logé et nourri. On en a seulement excepté le café, dont les forgerons d’Essen sont grands consommateurs ; c’est, à ce qu’il paraîtrait, la boisson qui répare le mieux leurs forces et les soutient avec le plus de fruit devant les feux énervans de la forge. Aussi la voit-on circuler par brocs en fer-blanc à toutes les heures et dans tous les ateliers, toujours fumante et prête à être consommée. On a même disposé au pied de la plus grande cheminée de l’usine des foyers spéciaux et des salles où elle se prépare dans les meilleures conditions. Impunément on peut encourager de pareils goûts ; l’excès n’en est point à craindre. D’excès ici, on n’en voit guère ; tout y est modeste, la tenue, les habitudes, les distractions. Quand chaque matin, aux lueurs de l’aube, ces 8,000 ouvriers quittent la petite ville ou les hameaux environnans pour venir reprendre leur place dans les ateliers, on n’entend au dehors d’autre bruit que celui de la chaussée qui résonne sous leurs pieds. Point de cris, point d’entretien qui s’engage : chacun va de son côté comme des gens qui n’ont rien à se dire, et qui songent seulement à être rendus à point nommé où ils ont affaire. Leur pas est cadencé comme celui d’une troupe en marche ; au retour, quand le jour tombe ou quand les hommes de corvée rentrent, c’est le même mouvement. Pays exceptionnel que celui où l’ouvrier ne donne pas d’autres émotions aux entrepreneurs qui l’emploient !

Parmi les hommes qui, matin et soir, prennent et quittent à Essen les vêtemens de la forge, il en est encore un certain nombre qui ont pu assister au commencement de l’œuvre. Le maître, M. Krupp, n’en était alors qu’à ses premiers travaux, cherchant une issue pour les grandes facultés dont il est doué, ambitieux comme l’est tout homme qui sent sa force, et ne manquant pas une occasion de se produire. Dans chacune de ces occasions, on le voit grandir. Dès 1851, il figure à l’exposition de Londres, et le produit qui porte son étiquette est un canon sorti de ses forges. Voici la mention qu’on en trouve dans le compte-rendu français :


« La Prusse expose un canon de campagne du calibre de 6, ayant 5 pieds et demi de longueur, monté sur un affût large de 3 pieds. La pièce est en acier, coulée, forgée au marteau dans l’usine que possède M. Krupp à Essen, près de Düsseldorf. Le mérite de M. Krupp, sa rare habileté dans le travail du fer et de l’acier, sont parfaitement connus ; il recevra sa récompense non-seulement pour cette fabrication, mais pour celle des cuirasses en acier. »


Rien de plus. Ce canon était peut-être alors un exemplaire unique, et le fonds de l’assortiment consistait plutôt dans les cuirasses en acier. En 1855, dans la première exposition de Paris, l’effet fut plus grand. On sut à quoi s’en tenir sur cet acier fondu qui était la vraie découverte de M. Krupp, et allait assurer sa fortune. Dans l’annexe du Palais de l’Industrie se trouvait bien en relief et disposé avec un certain art un bloc de cet acier fondu. Pour qu’il frappât les yeux, M. Krupp l’avait mis pour ainsi dire en action. Chaque jour, au moyen de forts burins, un ouvrier y pratiquait des entailles profondes et devant un public curieux en détachait des copeaux. Il était aisé, même pour les hommes étrangers au métier, de voir que c’était là un métal très pur, sans pailles ni cassures, d’une homogénéité parfaite, ce qui ne se rencontre pas même dans l’acier de cémentation. Le grain, partout où le métal était mis à découvert, ne laissait rien à désirer aux connaisseurs ; il était uni, serré, régulier, brillant, sans imperfection en un mot. Le succès de ce bloc fut un des événemens de l’exposition ; à le montrer et à le faire valoir, M. Krupp avait eu la main heureuse. Il devint évident dès lors que ce métal trouverait de l’emploi, surtout dans les pièces qui, faites d’un seul bloc, comportent sous un gros volume une grande force de résistance, et ont besoin, pour donner toute sécurité, d’une autre matière que le fer.

La veine était donc venue, M. Krupp se garda de la brusquer. Pour exécuter son travail en toute liberté d’esprit, il lui manquait deux points d’appui, des finances aisées et des débouchés sûrs, en d’autres termes les moyens de produire et les moyens d’écouler. On a vu quelles sommes représentent à Essen les blocs déposés dans les halles d’attente ; il s’agissait de supporter sans gêne l’avance de ces sommes, il s’agissait en outre d’y rentrer avec profit par la voie la plus naturelle, le débit. Quant au premier point, M. Krupp n’avait que l’embarras du choix. Essen était connue et déjà en crédit : rien de plus aisé que de la constituer sous la forme la plus familière aux entrepreneurs d’industries, une commandite avec un capital d’actions et au besoin d’obligations ; même il eût pu, ce qui arrive souvent, en amortir une partie à son profit personnel, tout en gardant la gérance avec des droits et une quotité d’intérêts déterminés. M. Krupp ne fit pas de ces calculs ; il voulut rester maître chez lui, n’avoir de comptes à rendre qu’à lui-même ; il ne se sentait vraiment fort qu’à la condition d’être libre. En cela comme en tout, il obéit à son esprit réfléchi. Ce cortège d’actionnaires lui paraissait être une charge et un embarras sans compensation. Comme rouage consultatif, il n’y avait que de médiocres effets à en attendre ; comme expédient financier, il y découvrait de graves inconvéniens. Ce temps d’arrêt annuel, imposé à une usine, avec obligation d’en distribuer les bénéfices, lui semblait surtout contraire au régime qu’il avait introduit dans sa comptabilité. Essen capitalisait en réalité ses profits, et, après avoir payé ses dettes, employait le reste à des travaux neufs. Ainsi rien de ce qui se gagnait dans l’établissement ne s’en détournait, qui ne concourût à en développer les proportions et à en accroître les ressources.

Sur cette donnée, M. Krupp prit un parti auquel il n’a plus dérogé : il se promit de ne point recevoir de fonds qui donneraient contre lui d’autres droits que le service des intérêts et le remboursement du principal à l’échéance. Le mode de comptabilité consistait dans l’ouverture de comptes courans. Dans ces termes, jamais les fonds ne lui ont manqué ; ils affluaient dès le début, et plus tard les offres devinrent telles qu’il fallut s’inscrire pour être admis. Vingt bailleurs pour un se présentaient au fur et à mesure des remboursemens, comme cela se voit pour les dépôts en usage dans la fabrique lyonnaise. Essen échappait ainsi aux servitudes inséparables d’une association de capitaux dont le moindre écueil est, à raison de la dispersion des titres, de n’intéresser personne à force d’intéresser tout le monde, et de n’être pour les porteurs qu’une propriété de passage. M. Krupp n’eût pas vu sans rougir Essen en butte à ces spéculations et livrée au marché des valeurs. C’était son œuvre, il voulait qu’elle restât forte, à l’abri de tout contact énervant, et ressentait pour elle les délicatesses de la paternité ; il entendait surtout la conduire à sa guise, et pour cela en éloigna la pire espèce d’embaucheurs, les manieurs d’argent. En dehors d’eux, malgré eux, il eut tous les millions dont il avait besoin, sans qu’il lui en coûtât un seul de ses droits, et ce ne fut pas son moindre tour de force.

Il eut autant de bonheur pour l’autre point d’appui qu’il cherchait : les débouchés. Ce n’était pas non plus une petite besogne. Malgré la bonté de ses produits, l’usine d’Essen a contre elle l’éloignement où elle se trouve de plusieurs grands marchés de l’Europe. Cantonnée dans un coin de l’Allemagne du nord, elle n’est sur le chemin d’aucune des grandes puissances centrales ou méridionales. Sauf la Prusse, elle n’a point de cliens à ses portes, et bon gré mal gré force lui est de les aller trouver au loin. En outre la recherche du débouché n’est pas des plus simples : il y a là, même pour des objets qui ne le comportent guère, des vogues, des engouemens qu’il faut prévoir, saisir à temps pour ne pas faire fausse route ; il y a aussi des besoins d’urgence qui veulent être satisfaits avant tous les autres, et qui donneront de l’emploi à tous les ateliers montés à leur intention. Ce sera tantôt les chemins de fer, tantôt les bâtimens à cuirasses, plus souvent les grosses œuvres des machines marines ou les grands appareils hydrauliques. Est-on enfin fixé sur l’objet, viennent les détails. Que de plans, que d’épures il y aura à échanger avant d’être d’accord sur les organes définitifs d’une machine, surtout quand le modèle en est mis au chantier pour la première fois !

Essen n’est restée au-dessous d’aucune de ces difficultés. Il est peu de grosses pièces, on peut dire dans tous les genres, qui n’y aient été exécutées : autant d’essais, autant de succès. L’acier fondu n’a failli à aucune des destinations qu’on lui a données. Cher, il l’a été quelquefois, il l’est encore souvent, jamais il n’a été défectueux. On ne peut pas toujours l’employer faute de convenance dans les prix ; quand on l’emploie, on trouve presque toujours des compensations à la cherté dans les services qu’on en tire. Dans bien des cas, il est impossible de s’en passer, notamment pour les machines ou pièces de machines sujettes à une grande fatigue. Essen est alors la forge par excellence. Nulle part les bandages de roues de locomotives ne sont mieux traités, et, mis à l’épreuve, n’offrent plus de résistance à l’écrasement. Essen n’a pas moins réussi dans les roues pleines en acier fondu ; on les y coule d’un seul coup et d’une façon tellement sûre qu’il n’est besoin ni de les tourner, ni de les aléser. Telles qu’elles sortent du moule, elles sont prêtes à être employées, ce qui supprime toute soudure, tout lien, et diminue par conséquent les chances d’accident et de rupture. L’acier fondu a suppléé également le fer pour les essieux droits et coudés, pour les arbres de couche des machines à vapeur, les cylindres des laminoirs, les cuirasses des bâtimens de guerre, les rails à poser dans le croisement des voies. Toutes ces applications nouvelles, chaque jour mieux vérifiées et se consolidant par les résultats, ont amené aux forges d’Essen des cliens obligés, et ainsi s’est créé le plus naturellement du monde ce que M. Krupp cherchait dès le commencement, le débouché. La recette a été simple, quelques efforts servis par la supériorité des produits.

La plupart des travaux qu’on vient de citer, et surtout les arbres de couche, portent sur des lingots de 37,000 kilogrammes et de 2 mètres de diamètre. Le traitement de telles masses est un spectacle plein d’émotions. Avec les anciens appareils, il eût fallu, pour les ébranler, une centaine d’hommes agissant sur une grande pince à barres transversales servant de levier, et à chaque effort c’eût été du bruit et des cris comme accompagnement obligé de la manœuvre. Avec le marteau-pilon, plus de ces cohues ; l’équipe n’est que de douze ouvriers, l’effort est à peine visible, le silence et le sang-froid font place à l’agitation. À l’ouverture du four, devant cette masse incandescente, la poignée d’hommes semble même en disproportion avec la tâche à remplir. Involontairement on se prend à douter qu’elle en vienne à bout. Cependant, par une impulsion à peine perceptible, les mouvemens se succèdent. Au moyen de chaînes fixées à un treuil ou descendant d’une grue qui domine le champ de manœuvre, le chariot et le lingot sont tirés du four ; on met à ce dernier un collier et des liens en fer qui l’assujettissent, on le balance dans l’espace, et par un dernier tour de grue on le couche sur l’enclume comme un vaincu. Mécaniquement encore, on le retourne pour bien juger où et comment on le frappera ; alors seulement le traitement commence. Les coups, en se succédant, font vibrer et trembler le sol, les murs, les toitures, tandis que la petite équipe, reculant ou avançant ses chaînes, faisant agir ses poulies, tourne et retourne la pièce sans une grande dépense de force ; les évolutions mécaniques y ont largement suppléé.

Peu d’usines, on le voit, sont en position de mener les grands travaux de forge aussi vite et aussi bien qu’Essen, et il n’en est aucune qui ait poussé aussi loin le luxe des instrumens de précision, c’est presque de la prodigalité. Ces marteaux-pilons, d’une construction si coûteuse et qu’ailleurs on ne voit que par unités ou à un petit nombre d’exemplaires, à Essen sont le meuble presque banal de tout atelier. On en compte plus de cinquante de toutes les grosseurs, depuis 10 tonnes jusqu’à vingt, tous destinés à un service de martelage. Il en est de même des laminoirs, des presses hydrauliques, des machines à dresser, percer, tailler, aléser, tourner, façonner l’acier. Point de détail qui n’ait ses machines, toutes exécutées, quelques-unes inventées dans l’usine. On conçoit l’orgueil du maître quand il passe en revue ce magnifique assortiment et en donne le spectacle à quelques curieux. Parmi ces instrumens, il en est un qui est pour ainsi dire le juge du travail des autres : c’est une machine d’origine anglaise qui sert à essayer les qualités de l’acier quant à la cohésion ; chaque fabrication lui livre un fragment dont on fait un boulon qui est soumis à l’action de la machine. L’épreuve a lieu. La machine mesure la résistance du boulon à l’arrachement, à l’écrasement et à la torsion ; ces différentes résistances sont notées, et M. Krupp connaît ainsi, pièce à pièce, la force du métal qu’il emploie. Il en est de même de la composition chimique et des propriétés des aciers. À chaque fourniture, presque à chaque lingot, on enlève un échantillon qui est attaqué par toute sorte d’agens appropriés, à chaud, à froid, seuls ou en présence d’autres agens neutres ou actifs. On regarde attentivement si les molécules sont assez denses pour résister à l’action des acides, et si quelque fissure ne se trahit pas sous l’influence des réactifs. Point de pièce importante qui ne passe par ce contrôle du laboratoire.

On conçoit qu’un établissement de cet ordre ne marche pas sans que beaucoup d’intelligences y concourent. L’armée dont M. Krupp est le général en chef a des cadres, et des cadres d’élite. Ces fondeurs, forgerons, mécaniciens, potiers, sont sous les ordres d’une cinquantaine d’ingénieurs, de chimistes et d’officiers choisis parmi les plus renommés de l’Allemagne. La division commerciale comprend un même nombre d’employés, sans compter les représentans que la maison Krupp a établis dans les principales villes de l’Europe. Le choix de ces représentans a été pour elle une grande affaire, l’instrument de la notoriété, le nerf de la vente. Avant la période de vogue, elle leur a dû beaucoup : ils poussaient aux essais, répandaient les échantillons, avaient à faire sur un métal peu connu l’éducation d’un public rebelle aux nouveautés. On a calculé que depuis 1827, date des débuts d’Essen, débuts modestes dont à peine on ose citer le chiffre, l’accroissement de production de la fabrique d’acier fondu a été régulièrement d’un tiers tous les ans, excepté en 1848 : en 1865, la production a doublé ; il est à croire que dans ces dernières années la proportion a été plus considérable encore. Pour l’ensemble du travail, M. Samuelson citait en 1868 60,000 tonnes d’acier fondu, M. Turgan en 1865 28 millions de kilogrammes (28,000 tonnes), représentant une valeur de 35 millions de francs ; en bâtimens et en machines l’usine a déjà absorbé plus de 50 millions de francs. Quant à la valeur effective, M. Krupp n’a pas à s’en occuper ; on a vu qu’il en est seul propriétaire.

Dans les prix de vente, il y a beaucoup d’arbitraire. Les articles les plus réguliers, comme les rails, ne coûtent que 50 centimes par kilogramme ou cinq cents francs par tonne ; mais ici l’acier fondu rencontre la concurrence d’une autre découverte, l’acier Bessemer, qui fournit des produits moins sûrs, mais de moitié moins chers. Les bandages de roues, qui exigent un plus grand degré de résistance et auxquels l’acier Bessemer ne peut pas régulièrement suffire, coûtent à Essen 1,150 francs la tonne. Au-dessus, il n’y a guère que quelques cylindres pour les lamineurs d’or et d’argent, les estampeurs de maillechort, dont le prix est illimité, et aussi toutes les pièces qui concernent l’artillerie ; des boulets qui valent 400 francs les 100 kilos, et enfin le canon, dont le prix s’élève jusqu’à 9 francs le kilogramme ou 9,000 francs la tonne. C’est que la perte est considérable : deux tiers du poids du lingot primitif, quelquefois plus ; en outre le travail mécanique demande des outils, des hommes, des moyens de manœuvre, une installation fort chère et, pour les gros calibres, une stagnation de capital qui souvent dépasse une année. Ce sera l’objet d’un examen à part. Tout ce qui précède a eu pour sujet principal les services civils. On a vu Essen y prendre résolument sa place, y marquer son empreinte dans tout ce qui touche les grands appareils de locomotion ; il nous reste à fixer, dans un examen rapide, ce que cette usine a fait pour les agens de destruction et pour les services de guerre.


III.

Le canon Krupp, comme on le nomme, aura laissé dans la population de Paris une impression qu’Essen ne parviendra pas à effacer. De longtemps on n’y voudra voir qu’une fabrique d’instrumens de dévastation sous la main et aux ordres du roi de Prusse. Rien n’est moins fondé que ce jugement. Essen est demeurée dans les arts de la guerre ce qu’elle est dans les arts de la paix, un terrain neutre ouvert à tous les cliens, recevant les commandes de toute main sans acception de personnes ni distinction d’origine, une propriété privée en un mot, sans titre ni attache officiels. Devant ses forges, toutes les puissances sont traitées sur le même pied. Ces mêmes canons que l’usine vend à la Prusse, elle les a offerts et vendus aux autres nations en qualité identique, dans les mêmes formes et avec les mêmes effets. La compagnie fait commerce de canons d’acier comme de roues d’acier, de bandages, d’essieux droits ou coudés s et d’arbres d’hélice ; des modèles sont sous les yeux des acquéreurs, libres de les mettre à l’essai et de choisir. Le canon est un article d’assortiment, et, on peut ajouter, le dernier venu.

Le matériel d’artillerie n’a figuré en effet sur les catalogues d’Essen qu’à une date assez récente. La pièce de campagne exposée à Londres en 1851 était et resta ce qu’on nomme en termes du métier une montre. On ne fait pas de pièces de canon pour le plaisir d’en faire, ceux même qui en commandent espèrent en tirer quelque parti ou pour leur grandeur ou pour leurs intérêts. C’est là un jeu terrible, et personne n’était alors en mesure d’en courir la chance. Comment prévoir qu’à peu d’années de là deux grands pays seraient successivement, de la part d’un état moindre, l’objet d’une surprise, et que, coup sur coup, le reste de l’Europe y assisterait l’arme au bras ? La fabrique de canons d’Essen ne prit d’activité que lorsque cette éventualité devint de plus en plus manifeste, et qu’il y eut convenance à multiplier les instrumens de conquête pour les chefs d’armées qui allaient ravager le monde à leur profit. En 1858, le mouvement ne s’était pas encore prononcé ; à peine avait-on fabriqué une centaine de pièces pour des destinations de fantaisie, la Turquie, l’Egypte, le Japon, les républiques américaines, rien de sérieux avant la guerre du Holstein et l’attaque des lignes de Duppel. Il y eut seulement alors comme un essai à huis clos de quelques batteries qui, dans le tir et la charge, offrirent des perfectionnemens inattendus. On n’en fit pas de bruit, quoique au fond elles eussent réussi. En Bohème, mêmes incidens, après Sadowa, dans la poursuite sur l’Elbe : là aussi des pièces d’essai servirent à vérifier les portées, les modes de construction, le degré de résistance des matières, tout cela discrètement ; on ne voulait rendre sensibles les effets de ces nouveautés qu’avec un armement complet.

Essen, il faut le dire, ne s’est jamais prêtée à ces mystères ; sa fabrique de canons a toujours travaillé à ciel ouvert. Il ne peut plus y avoir de secrets dès qu’il faut vendre, et beaucoup vendre. Ces secrets se gardent dans une usine officielle, dans les cartons d’un état-major, d’un comité spécial. Dans une usine libre, tout ce qui s’invente, tout ce qui s’exécute est de deux choses l’une, ou sous la garde d’un brevet, ou dans le domaine public ; les produits d’Essen sont dans ce dernier cas, les copie qui veut à ses risques et périls. M. Krupp n’a pas même les vanités de l’inventeur ; il fait volontiers de ses forges le siège d’expériences où il agit sur d’autres plans, sur d’autres calculs que les siens. S’il a des préférences, il ne les montre qu’à bon escient ; il s’efface devant les gens qui savent, comme aussi devant les gens qui s’entêtent. Dans ces conditions, les responsabilités ne sont que relatives. Il y a là des officiers d’artillerie, des ingénieurs en chef qui ont dressé les épures ; la tâche de M. Krupp est de donner à ces épures un corps, une forme, une façon, qui rendent la pièce propre au service. Le canon se chargera par la bouche ou par la culasse, il sera à âme lisse ou rayée, peu importe, c’est l’affaire de ceux qui ont fait la commande ; mais M. Krupp n’en suit pas moins jusqu’au bout la pièce qui sera sortie de ses forges, et quand elle ira où nécessairement il faut toujours qu’elle aille, au polygone, il la jugera. Il saura ce qu’elle a de bon, ce qu’elle a de défectueux, et son éducation se fera par ces observations comparées. C’est ainsi, un peu aux dépens d’autrui, un peu à ses propres dépens, qu’il a pu avoir des modèles à lui et portant son nom.

Parmi ces modèles, il est impossible d’oublier le canon qui fit quelque bruit en 1867 à l’exposition de Paris. Ce n’était qu’un tour de force qui ne semble pas, même pour les batteries du dernier siège, avoir été renouvelé. Ce canon lançait un boulet plein de 500 kilogrammes ; le public a vu ce colosse, on se souvient de ses proportions : il avait fallu le renforcer avec des frettes et prendre les tourillons non dans le gros de la pièce, mais à une forte bague qui l’entourait. Tout y était donc pour ainsi dire hors de nature. Le canon ordinaire du siège, le vrai canon, était plus maniable, et c’est sur lui que, pour les gros calibres, on pouvait mieux voir le jeu du chargement par la culasse. Le procédé est des plus simples. La culasse de la pièce est entaillée d’un canal dans lequel un verrou qui forme châssis se meut transversalement à l’axe du canon. Ce verrou est d’une manœuvre facile, et lorsqu’il est tiré au dehors, on peut introduire le boulet dans l’âme par la partie postérieure de la culasse ; une fois le boulet posé, on repousse le châssis, un système de fermeture trop compliqué pour être décrit empêche l’échappement des gaz. De ces pièces ainsi chargées s’échappent des boulets massifs ou creux de forme cylindrique, et munis extérieurement de saillies annulaires destinées à retenir une enveloppe ou chemise de plomb qui fait corps avec le projectile : on donne par ce moyen une grande tension à la course ou trajectoire que parcourt le boulet à la sortie du canon ; en d’autres termes, on vise plus loin et plus juste, et la force de pénétration du projectile est plus grande. Sauf un petit nombre d’accidens, ce système a rempli son objet et justifié ce que M. Krupp attendait de ses effets.

Mais ces gros canons de siège n’ont été, dans les succès de notre ennemi, qu’un instrument secondaire, et il n’y aurait pas lieu d’y insister, si, sur les quatre mille canons conjurés pour notre ruine, la Prusse avait dû se contenter de ceux-là. À l’œuvre, ils se sont montrés plus bruyans que redoutables. Sous leurs coups, tous les sièges ont langui, et, sauf à Héricourt, où le corps badois du général Werder fit quelques emprunts de gros calibres aux tranchées de Belfort, ils n’ont figuré dans aucun engagement décisif. On ne les a vus ni aux journées de Forbach et de Wissembourg, ni dans les combats autour de Metz, ni dans le cercle de feu qui, à Sedan, enveloppa une armée entière. Devant Paris, ces gros canons n’ont pu ni réduire un fort, ni ouvrir une brèche dans le mur d’enceinte ; ils ont troué, mutilé les habitations sans faire fléchir les habitans, ils ont fait en pure perte et sans profit pour ceux qui les déchaînaient contre des populations inoffensives une lamentable besogne. Ce n’est donc pas là qu’il faut chercher ni un grand effet produit, ni une vraie cause de supériorité ; c’est dans les pièces de campagne de 6, de 8 et de 12, se chargeant également par la culasse. Voilà le type par excellence, simple et puissant à la fois, et dont les bons services ne se sont démentis ni un jour ni une heure. Tout le monde a pu les voir, les juger, ces batteries si promptes, si simples à la manœuvre, dont la portée est si grande, dont les coups sont si sûrs. Elles dominent toute cette guerre ; partout on les voit arriver à temps pour décider ou pour rétablir le combat, elles ont presque toujours le dernier mot.

Que de batailles se sont en effet succédé, dans ces calamiteuses campagnes, sans que les circonstances et l’issue en aient sensiblement varié ! On eût dit un programme inflexible. Des armées cernées mettaient bas les armes, d’autres capitulaient faute de vivres ou de munitions. Dans les engagemens partiels, même fatalité : le premier élan nous servait presque toujours, nos fusils frappaient l’ennemi à des distances qui ne lui permettaient pas la riposte, nos mitrailleuses balayaient l’espace, l’avantage nous restait donc pour les feux de mousqueterie, et l’arme blanche ne nous trahissait guère dans les luttes corps à corps. En avant ! disait-on, et une certaine ivresse circulait dans les rangs, comme cela arrive quand on croit la partie gagnée. Hélas ! c’était le moment d’un retour de fortune. Dans une sorte de changement à vue, le rideau de fusiliers qu’on avait devant soi s’effaçait et cédait la place à d’autres champions. L’artillerie de campagne entrait en jeu ; elle détachait batterie sur batterie et enveloppait nos soldats dans une tempête de mitraille. Pas de trêve, la consigne n’en permettait point, et elle partait d’un maître qui s’y entendait : opposer les boulets aux balles, boulets creux ou pleins, et cela en tel nombre et avec un tel redoublement, que la place ne fût plus tenable. C’était en effet ce qui arrivait. Graduellement le feu enragé de ces canons éteignait les feux moins rapides ou moins puissans que nous avions à notre service, et le découragement gagnait les cœurs les plus fermes dans nos régimens mis en coupes réglées. Que faire ? La partie a été vingt fois reprise dans les mêmes conditions, vingt fois elle a été perdue.

Les explications n’ont manqué à aucun de ces échecs ; elles venaient surtout des hommes spéciaux, qui ne consentent jamais à ce qu’il y ait de meilleures armes que les leurs. À les croire, on les bat toujours contre les règles. Pour des hommes sans prévention, il y a pourtant ici ce fait significatif, que l’un des combattans peut employer le boulet à éclats quand l’autre combattant n’emploie que la balle, et que la faculté dont jouit le premier tient à la supériorité de son arme, qui frappe plus loin et part plus vite. Ce sont là en effet les avantages du chargement par la culasse sur le chargement par la bouche : l’augmentation de la portée, la justesse du tir, la force de pénétration. Ajoutons que la manœuvre du chargement en est facilitée et accélérée, que l’emploi de l’écouvillon n’y est pas nécessaire, que dans le tir par embrasures les servans sont mieux couverts pendant le chargement, que l’âme de la pièce est visitée et réparée plus aisément, que la fabrication offre des commodités plus grandes, que les rayures sont plus faciles à obtenir, enfin qu’en cas de surprise le canon est mis hors de service sans qu’il soit besoin de l’enclouer ; il suffit d’emporter le levier ou le coin qui ferme l’obturateur de la culasse. Voilà des motifs pour que ces canons, traités avec soin dans des ateliers de choix, aient raison des canons ordinaires et gardent sur le terrain un rôle prépondérant. C’est ainsi qu’en jugeaient avant la guerre les hommes les plus autorisés, et leur opinion, en quelques points du moins, est bonne à recueillir.

Parmi les cliens d’Essen, l’un des plus anciens et aussi des plus fidèles a été la Russie ; même avant la Prusse elle s’était installée chez M. Krupp comme à demeure, et y avait commandé plusieurs centaines de canons. Elle ne lésinait pas sur le prix, 50, 60 et jusqu’à 120,000 francs la pièce ; elle ne tenait qu’à la qualité. Aussi avait-on choisi pour les recevoir le plus grand connaisseur de l’empire, le général Todleben. On cite un rapport curieux qu’il fit comme président d’une commission d’enquête. Il s’agissait de quatre pièces de canon en acier fondu destinées à un service de mer ; les deux systèmes de chargement par la culasse ou par la bouche y étaient comparés, et voici à quelles conclusions aboutirent la commission et son savant rapporteur. Après le détail des faits, le récit des épreuves, les incidens qui les avaient accompagnées. les calculs et les chiffres qu’il fallait en dégager, il était dit : « Les expériences faites ont prouvé que les canons se chargeant par la culasse, fabriqués en acier fondu par M. Krupp, possèdent une très grande justesse de tir, — qu’ils agissent d’une manière suffisante contre les armures, qu’ils résistent à 425 coups, après quoi ils restent parfaitement intacts. En raison de ces expériences faites, la commission par ordre suprême pour l’exécution de la fabrication des canons applicables aux forteresses et à la marine a reconnu le canon de 218 millimètres se chargeant par la culasse parfaitement propre à l’armement des batteries de côtes ; elle a résolu de l’introduire dès à présent et de transformer à cet effet tous les canons de 218 millimètres, non-seulement ceux qui existent ici, mais encore ceux que M. Krupp n’a pas encore envoyés, en canons se chargeant par la culasse. » Naturellement ces conclusions, soumises à l’empereur en 1867, prirent la forme de prescriptions administratives qui régissent encore la matière.

Essen, vers le même temps, ralliait à ses procédés de fabrication des cliens encore plus difficiles, des constructeurs comme Whitworth et Blakely, surtout Armstrong. Ce dernier lui commanda même d’un seul trait de plume cent douze pièces de canon. De la part d’un des maîtres de l’art, c’était presque de la condescendance, c’aurait dû être en outre un exemple à imiter. Il ne dépendit pas de M. Krupp que la France ne s’y laissât entraîner, et c’est un chapitre de plus à l’histoire de nos déceptions administratives. On était en 1867, l’exposition universelle avait attiré à Paris, avec la foule des curieux, des chefs ou des représentans des grandes maisons de construction, décidés à y nouer quelques affaires. — L’occasion était bonne, on avait sous les yeux des échantillons, des modèles, des petits ateliers d’essai où l’on pouvait à volonté composer ou décomposer les organes des machines. Le chargé de pouvoirs de M. Krupp s’adressa au ministre de la guerre, et lui fit une offre pour un certain nombre de canons, en donnant tous les renseignemens nécessaires sur la nature des pièces et les conditions de vente. Son offre faite, il attendit une réponse, elle ne vint pas ; il insista, on lui répondit que le ministre l’avait renvoyée au comité spécial de qui l’affaire dépendait. En homme d’esprit, il comprit ce qu’administrativement signifiait ce langage, il n’insista plus.

Il eut tort, l’affaire suivit son cours ; seulement elle n’aboutit pas autrement. Tout dossier, dût-il retomber au néant, suit en France une marche régulière. On nomme un rapporteur qui l’étudie très consciencieusement, et à un jour donné, six mois, un an après le dépôt, fournit des conclusions. Dans des cas semblables, ces conclusions sont invariablement les mêmes. Ces canons proposés, va-t-on dire, sont complètement défectueux, ils ne rempliraient en aucune manière l’objet auquel on les destine. Ils pèchent par tels détails, seraient dangereux à l’emploi, éclateraient sous la pression des gaz. Comment y songer d’ailleurs quand on a des modèles aussi parfaits que les nôtres, des modèles que l’Europe nous envie ? — C’est un compliment qu’on ne se refuse jamais. Ainsi parle un rapporteur pour l’acquit de sa conscience, après quoi, enterré dans toutes les formes, le dossier tombe dans des cartons d’où jamais dossier n’est revenu. De bonne foi, n’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Pourtant quel intérêt il y aurait eu à se montrer plus avisé et moins inattentif ! Ce qu’on nous proposait là en 1867, c’était une portion du secret de la Prusse en 1870. Quand nous n’aurions pris des mains qui nous les offraient que quelques-uns des types qu’on allait armer contre nous, qui devaient un jour nous écraser à Sedan, nous foudroyer à Paris, n’était-ce pas de bonne guerre et un véritable coup de partie ? Au moins nous aurions été sur nos gardes comme la Prusse l’a toujours été pour nos prétendus secrets.

Mais achevons ce récit. En renvoyant l’affaire à son comité, le ministre de la guerre, c’était alors le maréchal Niel, croyait l’avoir bel et bien étouffée ; elle eut pourtant un dernier incident. Le chargé de pouvoirs de M. Krupp avait adressé à l’empereur le double de ses propositions avec deux brochures à l’appui[1]. Ces deux brochures rendaient compte d’un tir avec un canon de 9 pouces anglais, se chargeant par la culasse, et d’un autre tir à outrance avec un canon de 4. La première de ces expériences avait eu lieu par ordre de l’empereur de Russie, la seconde par ordre du ministre de la guerre de Prusse. Le pli suivit son cours ; du cabinet de l’empereur, il passa chez le maréchal, et le plus naturellement du monde revint au comité d’artillerie, c’est-à-dire aux mêmes oubliettes. Cette fois pourtant il fallait répondre sinon à l’impétrant, du moins au maître ; ce fut le général Lebœuf qui en fut chargé, cette réponse en date du 27 février 1868 est un modèle d’équivoque. « Parmi les pièces en acier, dit-il, plusieurs ont résisté à un grand nombre de coups ; mais il s’est produit, pour d’autres, après un nombre de coups restreint, des éctatemens qu’on n’a pu attribuer qu’au défaut de l’homogénéité de l’acier… En attendant, on pousse l’industrie française, qui semble en retard sous ce rapport, à se mettre à la hauteur de la fabrication de Krupp, qui jusqu’à présent semble avoir la supériorité. » Voilà ce que le général trouve à dire à propos d’expériences concluantes, et il ajoute, en termes non moins évasifs, que d’une part il n’y aurait plus lieu de se préoccuper de la question de l’acier, si les expériences commencées à Versailles sur deux canons de bronze se chargeant par la culasse avaient un résultat définitif favorable, que d’autre part au rapport du lieutenant-colonel Stoffel, le défaut de confiance dans l’acier faisait de grands progrès dans l’armée prussienne, et qu’une commission d’officiers d’artillerie, réunie à Berlin en janvier 1868, avait paru se prononcer en faveur du bronze. C’est pourtant sur de pareils documens qu’on envoyait des défis à des gens armés de pied en cap et passés maîtres dans toutes les perfidies. Sur la chemise du dossier figure ce résumé significatif : Demande : suite donnée ? Réponse : rien à faire (11 mars 1868). Toute la négociation est dans ce commentaire. En seconde comme en première instance, la cause était sinon jugée, du moins perdue.

Dussent les comités spéciaux en gémir, c’est une leçon qui ne doit pas être stérile ; elle nous coûte assez cher. La vie du huis clos est une mauvaise école ; il nous faut porter désormais ces questions d’armement, de puissance militaire, devant des hommes moins formalistes, moins pleins de leur infaillibilité. Il faut agir comme M. Frédéric Krupp, en disant bien haut ce qu’on sait et ce qu’on fait, en se mettant autant que possible en communion avec le public. Quelle œuvre que la sienne, et comme il en porte modestement et résolument le poids ! Cette responsabilité, dont tout autre serait écrasé, le soutient et l’anime ; au fond il n’a qu’un aiguillon, c’est la conscience du rôle qui lui est échu, c’est surtout le sort de cet essaim d’ouvriers qui l’a suivi aux bords de la Ruhr, qui s’est grossi sous ses yeux en tirant de lui ses moyens d’existence, et dont il a su faire autant de compagnons de sa fortune et de ses inventions. Tous ou presque tous ont à un certain degré la notion, l’instinct du moins des recherches auxquelles ils concourent et des services qu’ils rendent ; M. Krupp le sait, et il compte sur eux comme sur un autre lui-même. Aussi le voit-on mener à bien, comme en se jouant et presque sans s’en douter, ces révolutions dans les arts militaires qui décident de la chance des batailles et changent en quelques mois la destinée des empires. La fonction qu’il se réserve, c’est de garder le champ libre, le dernier mot du commandement, la faculté et la volonté d’agir.

Singulier contraste, et sur lequel il n’est pas inutile de s’appesantir : en Allemagne, c’est l’industrie privée qui dans ces derniers temps a fourni à l’état les instrumens de ses conquêtes, et, on peut le dire, un arsenal renouvelé. L’état n’a eu à se préoccuper ni de l’achat des usines dans lesquelles ces travaux s’accomplissaient, ni du choix des matières, ni des dépenses causées par l’installation de machines et d’outils sans équivalens. Ce sont des particuliers qui ont entrepris cette besogne, et ont fait les avances nécessaires pour la conduire jusqu’au bout. L’état a reçu d’eux des canons et des fusils, et il a ensuite mis à rançon les puissances auxquelles il a cherché querelle. Voilà une spéculation, sinon loyale, du moins bien avisée. Est-ce ainsi qu’on a procédé chez nous ? Bien loin de là. L’état a d’abord pour principe que les œuvres de la guerre le regardent seul, que seul il sait où, comment, dans quel mode, dans quelles proportions, avec quels matériaux il convient de les faire. Dès lors et naturellement il lui faut avoir pour cela des manufactures d’armes, des fonderies de canons, des ateliers de câbles en fer, d’ancres, de machines à vapeur, qui absorbent des capitaux énormes pour un travail qui n’y est pas proportionné. C’est une première condition d’infériorité ; il en est une autre plus grave, et qui explique bien des désastres inattendus. Ces manufactures, fonderies, ateliers à la main de l’état, conduits par des agens de l’état, ne s’appliquent-ils pas trop à refaire le même canon, le même fusil, le même câble, la même ancre, la même machine à vapeur ? Non pas que ces objets ne soient, comme on dit administrativement, de recette, composés de bonnes matières et soigneusement exécutés, mais ce sont des types déjà anciens, dont l’effet est connu et qui n’ajoutent rien à la défense du pays.

En temps ordinaire, cela peut suffire. Oui, quand le droit des gens n’est pas une lettre morte et qu’il a pour sanction le respect de la vie humaine, il est permis de regarder de moins près à un matériel de guerre, de n’en pas forcer les élémens, de n’y pas épuiser les ressources du pays. L’opinion exerce alors sur les passions des souverains une sorte de contrôle, tempère leur ardeur, contient leurs ambitions, calme leurs rancunes. Que dans ces termes l’état garde le travail exclusif de l’armement et y apporte son flegme habituel, le danger n’est pas grave ; mais quand la guerre n’est plus qu’un calcul, quand elle devient pour les forts un moyen de battre monnaie aux dépens des faibles, et montre en perspective, après d’implacables exactions, une mutilation de territoire, il y a lieu d’adopter d’autres règles de conduite. La nation entière doit alors chercher les moyens de défendre son bien, de disputer sa dépouille. C’est l’affaire de l’activité privée comme de la puissance publique ; les plus humbles comme les plus fiers y sont conviés, et les mieux venus seront ceux qui auront trouvé les meilleures armes contre les spoliateurs.


Louis Reybaud.
  1. Papiers et Correspondance de la famille impériale, 20e livraison.