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L’Utopie (More, trad. Stouvenel)/Épitre d’Érasme à Jean Froben

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Traduction par Victor Stouvenel.
Paulin (p. 309-310).



La lettre suivante d’Érasme à Jean Froben, est un document utile qui détermine la date de la deuxième publication de l’Utopie, et fait connaître la position de Thomas Morus dans le monde savant au commencement du XVIe siècle.


ÉRASME DE ROTTERDAM
À JEAN FROBEN, SON TRÈS CHER COMPÈRE,


SALUT.

Jusqu’ici, tout ce que j’ai lu de mon cher Morus me plaisait infiniment. Néanmoins, je me défiais un peu de mon jugement, à cause de l’étroite amitié qui nous unit.

Aujourd’hui, que les savants n’ont qu’une voix pour appuyer mon suffrage, et que même ils admirent plus vivement que moi le génie divin de cet homme, non pas qu’ils l’aiment davantage, mais parce qu’ils ont plus de lumières ; en vérité, je m’applaudis de mon opinion, et je ne craindrai pas, à l’avenir, de déclarer ouvertement ce que je sens.

Que n’eût pas produit cette nature merveilleusement heureuse, si l’Italie avait pu la polir et la former ? que n’eût pas fait un pareil génie, s’il s’était voué tout entier au culte des Muses, s’il avait mûri jusqu’à l’état de fruit parfait, et, pour ainsi dire, jusqu’à son automne ? Jeune encore, il écrivit, en se jouant, des épigrammes ; et la plupart même, il les composa, enfant.

Jamais il n’a quitté l’Angleterre, son pays, si ce n’est une fois ou deux, pour aller en Flandre remplir une ambassade, au nom de son prince. Outre les devoirs du mariage, les soins domestiques, l’exercice d’une fonction publique et des flots de procès, il est absorbé par tant d’affaires et les plus importantes du royaume, que vous serez étonné qu’il ait le temps de songer à des livres.

Je vous envoie donc ses Exercices (Progymnasmata) et son Utopie, afin que, si cela vous convient, vous les imprimiez pour le monde et pour la postérité. Car l’autorité de vos éditions est telle, qu’un livre est bien venu des érudits par cela seul qu’ils le savent sortir des presses de Froben.

Portez-vous bien, ainsi que votre excellent beau-père, votre charmante épouse, et vos délicieux enfants.

Je vous recommande mon Érasme, ce fils qui nous est commun. Il est né parmi les Muses ; ayez soin qu’il soit élevé dans les bonnes lettres.

Louvain, 26 août 1517.