L’alliance

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Contes tragiques
Contes de Caliban (p. 290-300).

L’ALLIANCE


Comme après Irène, sa femme, Jacques Bertignac était assurément l’être qu’il aimait le plus sur la terre, puisque ses père et mère étaient en paradis, Léon Rainville avait tenu à conduire au Havre ce cher ami des bons et des mauvais jours, qui s’y embarquait pour le nouveau monde.

Jacques s’expatriait. Il en avait assez de la vieille Europe, de Paris, de tout.

— Je me suiciderais, avait-il dit, autant vaut que je m’en aille. N’est-il pas mieux de faire peau neuve que de se crever l’ancienne ?

— Pourquoi ne te maries-tu pas ? lui avait suggéré Léon, tu es jeune, riche, solide et beau gars. Je te prêche d’exemple. Vois comme je suis heureux avec Irène.

— Ah ! Irène, trouve-m’en une autre, puisque tu me l’as prise, Irène !

— Il n’y en a pas deux, en effet, acquiesçait l’époux triomphant, mais je ne te l’ai pas prise, Jacques, puisqu’elle n’était pas à toi. Nous nous la sommes disputée loyalement l’un à l’autre, et c’est dans ma main qu’elle a laissé tomber la sienne, sans doute parce que c’est moi qui l’aimais le plus.

— Il est probable.

Et Jacques était parti là-bas, sur ce steamer qui s’effaçait à l’horizon, avec son rouleau de fumée bise.

Au retour, dans sa belle villa du parc de Neuilly qu’il habitait toute l’année, n’ayant qu’un pied-à-terre à Paris pour ses affaires, Léon n’avait pas trouvé Irène à la maison.

— Madame est à Paris, chez son couturier, mais elle sera rentrée pour le déjeuner, car elle attend Monsieur, elle a reçu sa dépêche du Havre.

Il alla donc faire un tour dans sa serre, qui était fort belle, dont il était fier et que le père Noirot, un vieux jardinier, entretenait à miracle.

— C’est-il donc qu’on ne verra plus M. Jacques, disait Noirot, et que vous l’avez embarqué pour toujours ? Quelle pitié que la vie ! Il aimait tant les fleurs et il s’y entendait comme un de la partie. À propos, j’allais oublier que j’ai quelque chose à vous remettre.

Et, relevant sa blouse, il prit dans la poche de son pantalon une boîte à allumettes, l’ouvrit d’un coup de pouce et en tira une bague d’or, toute simple et sans pierreries, qu’il tendit à son maître.

— Mais c’est une alliance, fit Rainville, et même celle de ma femme. Où l’avez-vous trouvée, Noirot, et comment ?

— En ratissant le sable, patron, sous le banc de la grotte.

— Oh ! que c’est drôle ! Et quand ça ?

— Le lendemain matin de votre départ.

— Merci, elle doit la chercher partout. Pourquoi ne la lui avez-vous pas rendue ?

Le jardinier regarda Rainville, baissa les yeux sur ses sabots et dit :

— Parce que je ne savais pas que c’était à elle et qu’elle ne me l’a pas demandée.

Sur ces entrefaites, Irène arriva de la ville et son mari s’inquiéta de la mauvaise mine qu’il lui trouvait.

— Bonté divine, ma chérie, ces traits tirés, ces yeux creux, es-tu malade ? Qu’as-tu donc fait durant ma courte absence ?

— Je t’ai attendu, sourit-elle en se laissant mollement embrasser sans rendre le baiser.

Déjeuner maussade, aux propos sans fonds, sans suite, vagues. Léon lui donne à remarquer qu’elle ne lui a adressé aucune question sur l’embarquement du « pauvre ami, perdu pour eux à jamais peut-être ».

— Est-ce que vous vous êtes quittés fâchés, Jacques et toi ?

— Au contraire, ricane-t-elle.

Et elle se lève, énigmatique.

Tout à coup, il songe à la bague remise par Noirot. Il l’a dans son gousset, cette bague.

— N’as-tu rien perdu, Irène ?

— Moi ? Où cela ?

— Mais… dans le jardin ou ailleurs !

— Quoi donc ? interroge-t-elle, prête à tomber, glacée.

— Ton alliance ?

— Ah ! c’est vrai. Tu sais cela ? Je l’ai retrouvée, heureusement, au détour d’une allée. La voici.

Et elle la lui montre. Elle en a une autre au doigt. Une autre !

D’abord, il ne comprend pas. Hébété, il la laisse regagner, sa chambre, s’en aller… Et voilà que, d’un coup, tout le drame s’éclaire. La grotte de la serre, le banc sous lequel a roulé la bague, ce départ désespéré de Jacques… Il l’aimait encore. C’était pour elle qu’il venait presque tous les jours… Oui, c’est cela ; il a obtenu un rendez-vous d’adieux, le premier et le dernier, moyen infaillible… Elle y est venue, parce qu’elle est très bonne ; elle s’est défendue, mais l’homme est le plus fort… il l’a étourdie, il l’a prise… comment ? La bague perdue le révèle : par violence… Un demi-viol !…

Et alors, comme elle ne la retrouvait pas, la bague, il a bien fallu la remplacer… C’était facile, toutes les alliances se ressemblent… Le temps de faire graver chez un bijoutier leurs deux noms réunis : Léon-Irène, et la date du mariage : 12 avril 1900, voilà. Et elle peut dire ainsi qu’elle n’a rien perdu dans la serre, — non, rien, en effet, excepté la vie de deux hommes.

Des bateaux de transit pour l’Amérique ; il en part tous les jours de la semaine. Vite, à la gare du Havre, il a le temps d’arriver au train. Mais il allait oublier son revolver pour tuer l’infâme, à bout portant, dans l’oreille, comme un chien enragé qu’on abat. L’arme est dans sa chambre, là-haut ; il monte la prendre. Il s’arrête à la porte et il écoute… Ce sont des sanglots, des cris étouffés, le bruit d’une douleur immense !… Non, Irène n’est pas coupable. Le misérable l’a prise, cosaquée… C’est évident.

Et puis, quand même elle le serait, coupable ? Il l’aime, — qu’on explique cela, jamais il ne l’a aimée davantage, ni autant, la malheureuse.

Il redescend, sans revolver, dans le jardin ; il y tourne et vire, marchant sur les plates-bandes, butant aux arbres, pareil à un aveugle égaré en forêt, et son tourment se mêle à celui qu’elle endure, qu’elle doit endurer, de se douter qu’il doute d’elle. Que craint-elle de lui en ce moment ? Qu’il la tue ? Tuer Irène, Léon ! C’est absurde, voyons ! Le divorce ?… Il ne l’aurait plus alors, on les séparerait ?… Vivre sans la voir, l’entendre, l’embrasser ? Cette conception lui échappe. Qu’est-ce que cela prouve, en somme, une bague perdue et remplacée ? Rien. Si, tout ! Et puis, après ? Quand il aura supprimé Jacques, en sera-t-il plus mort qu’il ne l’est pour elle, et disparu pour lui, dans ce nouveau monde où il s’efface avec le steamer et sa fumée fuligineuse ? Car il y a encore ceci : que Noirot pouvait ne pas retrouver la bague ou ne pas la lui remettre, et que, par conséquent, rien ne serait arrivé de ce qui arrive, par hasard. Il suffirait que cela n’eût pas eu lieu.

Eh bien, cela n’aura pas eu lieu. Le père Noirot est vieux, atteint de la goutte, et il rêve d’aller mourir dans son pays, en Provence. On l’y enverra, sous un prétexte, avec une petite rente viagère, et le fait de la bague sera biffé des contingences avec la preuve, la seule, de ce qu’il prouve.

Quant au reste… tant pis. C’est peut-être d’un lâche ? Mais l’affaire est entre lui et sa conscience. Il aime Irène et il ne veut pas qu’elle souffre. Elle doit être absoute, puisqu’elle est belle. Oh ! ces cris, cette lamentation derrière la porte ! Non, non et non, et va pour un lâche. Il sera ce lâche. Et que tout se taise dans son âme brisée. Amen !

Huit jours après, le père Noirot, remercié, s’en retournait à Grasse pour y exhaler son âme au milieu des violettes et comme elles. La vie avait recommencé de couler paisiblement à la villa Rainville entre ces deux pauvres êtres que rongeait un commun secret qu’ils s’aidaient à garder l’un vis-à-vis de l’autre, comme des complices. Car Irène aimait son mari ; celui-ci avait deviné juste : elle n’avait succombé qu’à la force mâle de « l’antagoniste » doublée du désir impérieux, loi des sexes à laquelle les héroïnes de la vertu ne se soustraient que par la mort ou le meurtre. Puis le temps fit son œuvre, lente et sûre, et Irène oublia Jacques. Quant au mari, il était heureux, lâchement, et on ne l’est qu’ainsi peut-être.

Le 12 avril dernier, anniversaire toujours béni de leur mariage, au moment où, parmi les gerbes et les bouquets, Irène conduisait à table ses douze convives, parents et amis, une auto s’arrêta à la porte de la villa et un homme en descendit, qui, allègrement et d’un pas familier aux autres, vint droit au pavillon. C’était le treizième du festin.

— Jacques !…

Et Léon courut au vieil ami et lui ouvrit les bras.

— Toi ! toi ! quelle bonne surprise, et aujourd’hui encore !… Un 12 avril, notre fête !…

— On en revient donc, d’Amérique ? avait jeté Irène les lèvres serrées, mais sans émotion apparente et en lui tendant la main gauche qu’il retint dans un shake hand.

— Vous voyez, madame, même au bout de sept ans d’absence.

Dans cette pression de mains, il avait senti la bague et il comprit ainsi qu’elle l’avait retrouvée.

Aucun des hôtes n’était superstitieux et ne croyait au fatidisme des nombres, sauf Léon, qui en avait toujours confessé la crainte ; il l’avait d’enfance. À ses yeux, il était écrit que, selon la Cène évangélique, l’un des convives d’une table qui en assemble treize est marqué de mort. Au grand étonnement d’Irène, il s’égaya lui-même de sa crédulité et fit ajouter le couvert de Jacques à côté de sa femme même. On dîna treize.

La rentrée en France de l’expatrié n’était que passagère. Il venait chercher à Paris ses papiers de famille et régler ses affaires pour se marier. Il comptait se fixer au Canada, avec la famille de sa future, jeune fille charmante de Québec, et qui, d’après la photographie qu’il en montra, ressemblait comme une sœur à Mme Rainville.

— Enfin, clamait joyeusement Léon en battant des mains, tu as donc trouvé une autre Irène !

Et la soirée s’acheva en une longue causerie, comme autrefois, à la même place, dans la véranda ombreuse, pleine d’arômes, que baignait, nocturne, un ciel printanier. Jacques partit le dernier pour regagner l’hôtel où il était descendu ; mais, à un moment où Léon marchait devant eux dans l’allée, il glissa de force un billet à Irène. Le rendre, comment ? Mais elle se jura de ne pas le lire.

Elle le lut pourtant, car elle était femme. « Il ne se mariait que pour en finir, comme dernier remède, avant l’autre ! Depuis sept ans, il l’aimait toujours, il n’en pouvait plus. Il n’était revenu que pour la voir, une fois encore, la dernière, dans la serre. Et puis, il disparaîtrait à jamais. Il en faisait serment sur la mémoire de sa mère. »

Et Irène alla au rendez-vous. Quelle est celle qui n’y fût allée comme elle ?

La voici dans la serre, à trois heures de nuit, se dirigeant à tâtons, parmi les plantes retombantes. Devant le banc, deux bras l’enserrent en silence. C’est lui, Jacques.

— Laissez, je ne suis venue que par pitié. J’ai senti que vous vous tueriez et que cette fois c’était vrai. Mais j’aime mon mari, il est bon, généreux et brave. Il m’a pardonné, car il a tout deviné, et depuis sept ans.

— Vous en êtes sûre, Irène ?

— Cette alliance n’est pas mon anneau nuptial et je n’ai pas retrouvé l’autre.

— Et il le sait ?

— Je le crois.

— C’est donc un lâche ?

Deux coups de feu répondent, de la grotte, à la question et à l’injure. Irène et Jacques s’y précipitent, épouvantés.

— Léon… mon Dieu !…

Rainville vient de se brûler la cervelle, et du bras déployé, au bout de la main, entre le pouce et l’index, il tend l’alliance ouverte : « Léon-Irène, 12 avril 1900 », la vraie.