L’art dans l’Afrique australe/05

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Berger-Levrault (p. 33-).

Des nègres du Sud de l’Afrique


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L’Afrique dans sa fécondité primitive
rendra au centuple ce qui y sera semé,
le bien comme le mal.

Savorgnan de Brazza.


Nn croit généralement qu’il n’y a rien qui ressemble tant à un nègre qu’un autre nègre : c’est là une grande erreur, qui provient souvent d’indifférence envers la race noire ou encore de mépris à son égard, ou tout simplement d’inattention. Le mot de Pascal, que plus on apprend à connaître les hommes plus on trouve d’esprits originaux, peut s’appliquer aux nègres.

En les étudiant et en les aimant, on est étonné de tout ce qu’on rencontre d’originalités chez eux et de talent et d’esprit, surtout quand on connaît leur langue et qu’on vit longtemps au milieu d’eux.

Au sud de l’Afrique, où on les dédaigne plus ou moins, on les désigne sous le nom méprisant de Cafres, ce qui, au fond, ne répond à rien, puisque c’est un mot arabe qui signifie infidèles — infidèles à Mahomet, ce que nous sommes également, — nom par lequel les Malais importés par les Hollandais au seizième siècle comme esclaves désignaient tous ceux qui n’étaient pas musulmans et qui a fini par passer dans l’usage courant en prenant une autre signification. Les indigènes du Sud-Africain, à part les Bushmen et les Hottentots, sont de race bantoue et appartiennent à différentes familles, parfois très diverses de langues et de coutumes, tout comme en France un Breton diffère d’un Provençal, qui lui-même est autre que le Picard ou le Normand.


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village de bassouto

C’est d’abord par l’habitation qu’on peut voir à quelle famille et à quelle tribu appartiennent ceux qui y habitent.

La hutte, par exemple, d’un Mossouto[1] ne ressemble pas tout à fait à celle du Morolong ; la première est généralement pointue et de petite dimension, et faite de branchages recourbés sur lesquels on attache le roseau ou une certaine herbe qui recouvre la hutte, puis on formera devant celle-ci, avec du roseau fixé en terre et fort habilement lié et dressé, un petit enclos ;


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village de barotsi, bords du zambèze


tandis que le Morolong fixera sur ces branchages des nattes très soigneusement
huttes de barolong, à thaba-nchu
préparées, et sa hutte, plus spacieuse et arrondie, ressemblera assez à une moitié de fromage de Hollande posée à terre.

Quant aux Zoulous, ils font des habitations un peu plus vastes, mais plus fermées aux regards des passants ; tandis que les Maqosa, Magwamba, Tembouki, Bahlapis, Baputhi, etc., qui vivent plus en dehors, élèveront des huttes plus modestes et dont l’intérieur sera aisément accessible aux regards.

Les Barotsi des bords du Zambèze diffèrent encore de
un village de zoulous en natalie
ceux-ci et de ceux-là ; leurs abris sont plus compliqués, avec des vérandas et de petits couloirs intérieurs, mais très appropriés au climat tropical de leur contrée.

La hutte sur pilotis[2]se trouve plus au nord, au delà du Zambèze ; quant à la hutte carrée, elle est rare et semble une forme importée ; on la rencontre surtout chez les Hottentots ou autres indigènes originaires de la colonie du Cap. Nous parlons ici des indigènes vivant plus ou moins à l’écart de la civilisation et du contact des blancs.


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confection d’un toit, chez les maronga, près lourenzo-marquès

Quant à ceux qui vivent près des stations missionnaires, leurs progrès sont souvent stupéfiants ;
transport d’une hutte à hermon
beaucoup parmi les Bassouto que nous connaissons vivent dans de jolies maisonnettes carrées de trois ou quatre chambres, bâties en briques, quelquefois en pierres, et le plus souvent par le propriétaire et sa famille, parfois couvertes de zinc ondulé ; telle la jolie habitation de Setha, chef de Morija ; elles ont fréquemment aussi un banc à la porte et sont agrémentées d’une treille et d’un jardinet. Dans la maison, généralement
huttes de hottentots
dans l’état libre de l’orange
bien tenue, outre la table couverte d’un tapis ou d’une couverture et qui occupe le centre de la chambre principale, on peut voir chez les « intellectuels » un petit harmonium non loin d’une modeste bibliothèque, puis une machine à coudre et de loin en loin une bicyclette, etc., toutes choses prouvant, et de la meilleure façon, la perfectibilité du noir.

Quant à la physionomie des indigènes, nous ne pouvons mieux faire que de citer ce que disait l’un de nos collègues, le regretté missionnaire W. Audéoud[3] : « On trouve parmi eux, semble-t-il, plus de diversité que parmi les blancs ; les types
la maison de setha, à morija
sont variés à l’infini et constituent un ensemble du plus haut pittoresque sur lequel tranchent parfois de belles figures régulières et majestueuses.

« Tel paraît Chinois, un autre Espagnol, un autre Indien, un autre Papou, sous la couche de brun foncé plus ou moins uniforme, et encore celle-ci varie passablement ; peu sont presque noirs, un certain nombre sont clairs presque comme des métis… les noirs ne sont
village de hottentots
station missionnaire de gnenadenthal
près stellenbosch
(Colonie du Cap)
donc pas beaucoup plus difficiles à distinguer les uns des autres que les blancs. »

Le costume, composé de peaux tannées et enduites d’ocre rouge, a disparu presque complètement ; cependant en plusieurs endroits nous avons rencontré des femmes vêtues à la vieille mode. Généralement, pour ceux qui essaient d’être rebelles à la civilisation par méfiance du blanc, la couverture de laine attachée à l’épaule suffit amplement, tandis que les autres se revêtent à l’européenne,
souvenir du vieux temps
et quelquefois de complets sortant du bon faiseur. Quant à la jeunesse féminine, l’article toilette forme pour elle, comme sur toute « la machine ronde », un des chapitres les plus importants de la vie. Les amateurs de couleur locale feront bien de se hâter, car tout ce qui présente quelque intérêt ethnographique devient très rare, et il peut arriver au collectionneur
kevite, le vieil hottentot
le plus avisé d’acquérir un objet indigène provenant de… Birmingham.

Il deviendra toujours plus difficile d’étudier l’art indigène et de se rendre compte de l’industrie et du sens pratique des nègres de l’Afrique australe ; c’est là ce qui peut faire excuser les notes, croquis et observations que nous avons réunis après plus d’un quart de siècle passé au milieu d’eux.

Il peut être utile de relever que, à part le développement matériel que nous signalons et les
femme mossoutose
en tenue de danse
progrès intellectuels dont notre imprimerie de Morija est, avec notre belle école normale de la même station, un des véhicules les plus précieux, il y en a un autre moral et spirituel sur lequel nous pourrions nous étendre longuement.

Nous ne sommes pas allés chez les Bassouto pour leur enseigner les beaux côtés de notre civilisation, ou pour leur apprendre à lire et à écrire dans une langue qui n’avait jamais été fixée ; nous sommes venus tout simplement leur apporter
journaux indigènes
de l’afrique du sud
l’Évangile qui entraîne tous les progrès de la vie individuelle et sociale ; aussi l’œuvre missionnaire est-elle bien une des preuves les plus saisissantes de la puissance novatrice et vivifiante du vieil Évangile. Sous cette influence, nous voyons se former un corps pastoral indigène d’une haute valeur morale et intellectuelle. Certains indigènes atteignent un développement très élevé, comme par exemple cet Azariel Sekèse[4] qui a réuni un grand nombre de contes et proverbes formant un recueil
un zoulou, pasteur wesleyen de la ville du cap
très curieux ; ou bien encore Thomase Mafolo, professeur dans notre excellente école biblique et qui a publié dernièrement un petit roman intitulé : Moeti oa bochabela, « Le voyageur qui vient du Levant », ouvrage très poétique, un peu apparenté peut-être au livre si connu de J. Bunyan : Le Voyage du chrétien, lequel a été traduit en sessouto et aussi imprimé à Morija.

Comme on comprend l’exclamation[5] d’un vieux membre d’une de nos églises, le digne Makotoko, disant à un arrivant, à propos de la venue des premiers missionnaires : « Sais-tu où nous étions ? Perdus dans le monde. — Ce que nous étions ? Des bêtes sauvages, oui des bêtes sauvages ! » Il y aurait à ce propos une petite étude psychologique à faire entre les nègres païens ou
morija, un coin de l’école normale
chrétiens ; on peut la faire partout, mais au milieu de ces populations simples elle s’impose en quelque sorte d’elle-même. La figure d’un homme qui domine ses passions, qui a le sentiment de sa dignité, différera, cela est certain, de celle de l’homme qui méconnaît tous ses devoirs.



thomase mofolo
Dans les travaux manuels on pourrait également constater des progrès très satisfaisants. Cependant, il faut ajouter que le paganisme règne encore avec ses turpitudes, aggravé par les éléments pernicieux apportés par la civilisation ; les soi-disant sorciers avec leurs soi-disant osselets magiques ont encore une grande influence ; il y a même des blancs qui ont recours à eux !

La civilisation seule tue les indigènes[6], car sur leurs vices nous greffons les nôtres.
un sorcier
C’est ce qu’affirme aussi un écrivain célèbre des plus impartiaux dans cette question et qui, dans un livre bien connu, dit[7] en parlant de l’Algérie : « Un pays que nous civilisons en lui donnant nos vices. » Aussi peut-on s’expliquer cette parole du commandant Lemaire, l’un des meilleurs officiers de l’armée belge, disant,
l’église, le bureau de poste et l’imprimerie à morija
en parlant du Congo[8] : « La vraie civilisation, la seule, c’est celle à laquelle les missionnaires consacrent leur vie là-bas. » Parole qu’on peut rapprocher de celle que le gouverneur de la colonie portugaise de Mozambique, M. Freire d’Andrade, disait[9] aux missionnaires, lors d’une visite à des écoles de la mission protestante suisse : « Vous êtes mes collaborateurs. »

Nous nous souvenons aussi de la visite
un morolong. L’institueur de l’école
de la mission allemande à Bloemfontein
que Lord Selborne, l’éminent gouverneur général de l’Afrique du Sud, voulut bien nous faire à notre station d’Hermon en juin 1906 et où, après avoir vu et entendu les enfants de nos écoles, il nous disait : « Que Dieu bénisse votre œuvre ! »

Il va sans dire que nous n’entrons pas ici dans le domaine de la linguistique sur lequel les savants pourraient écrire de longs et compliqués chapitres, non plus que dans celui de l’ethnographie qui nous ferait sortir de notre cadre.

Nous terminerons ce chapitre en ajoutant que l’œuvre commencée en 1833 dans le pays des Bassouto par les premiers missionnaires français qui avaient découvert la contrée, compte aujourd’hui : 21 missionnaires et directeurs d’écoles supérieures, plus 500 pasteurs, évangélistes et instituteurs indigènes ; 24.458 membres d’églises et catéchumènés, et enfin 12.707 enfants dans les écoles. Ces dernières sont soutenues par des allocations généreuses du gouvernement anglais, qui protège le pays, dans le vrai et complet sens du mot.

Il nous faut encore dire que la Bible, cette base de toute vraie civilisation, qui a été traduite en tout ou partie en plus de 520 langues, a été transcrite en sessouto par les premiers missionnaires. Elle forme un beau volume orné de cartes, accompagné de parallèles, doré sur tranches et a été publiée pour la première fois en 1882, par les soins de la Société biblique de Londres.

Nous pouvons cependant affirmer qu’il n’y a pas de colonies françaises où le nom français soit autant aimé et vénéré que dans ce petit pays des Bassouto, qui, grâce au travail des missionnaires, est devenu une colonie religieuse de notre protestantisme français et a étendu l’influence morale de notre patrie.



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hutte sur pilotis


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peinture près de Masitisi (pays de bassouto)

  1. Mossouto est le singulier de Bassouto, ceux-ci parlent sessouto et vivent au Lessouto ou pays des Bassouto, situé au nord-est de la colonie du Cap, sur le 25e degré de longitude est de Paris.
  2. L. Jalla, Du cap de Bonne-Espérance au Victoria-Nyanza. 1905.
  3. Bulletin de la Mission romande. Novembre 1907.
  4. Mekhoa le maele a Ba-Sotho. In-8. Morija. 1907. 2e édition.
  5. Sur le Haut-Zambèze, par F. Coillard. Un volume grand in-8° de 724 pages, avec 35 gravures et planches. 1898. Paris, Berger-Levrault et Cie, éditeurs. 8 fr.
  6. Levaillant avait déjà dit, vers 1785, pendant ses explorations dans l’Afrique australe : « Le commerce avec les blancs est la ruine et le fléau des noirs. »
  7. Tartarin de Tarascon, par Alphonse Daudet.
  8. Essai sur les principes de la colonisation, par F. de Vera. Bruxelles. 1908.
  9. Bulletin de la Mission de la Suisse romande. Octobre 1908.