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L’autre Suzanne/IV

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Imprimerie Bénard (p. 49-60).

IV.



ENCORE la villa de Mimyane. Au dehors, il pleuvine. La pluie tombe fine, sans se lasser et très froide aussi. La mer se devine derrière un rideau de brume grise. On l’entend au loin qui chante son refrain lent et monotone. La nuit tombe et déjà les croisées commencent à s’illuminer dans l’ombre grelottante.

Comme Suzon avait froid, on a fait flamber quelques bûches dans l’âtre. La jeune femme, les pieds chaussés de pantoufles roses sur les chenets de cuivre poli, cause avec Marthe de Ryvère enfouie dans les coussins d’une bergère. Les lueurs rouges du foyer éclairent seules la scène et donnent des ombres gigantesques aux personnages.

SUZANNE. — Ainsi d’Estinnes est arrivé ici, en même temps que toi ?

Mme de RYVÈRE. — Je l’ai trouvé rue de l’Église, barbotant sous l’averse ; et je l’ai pris dans ma voiture. Le chauffeur le connaissait et avait stoppé de lui-même et si brusquement que j’ai cru d’abord à quelque accident.

SUZANNE. — Échapper à un duel pour se faire renverser par l’auto de Mme de Ryvère, c’eût été dommage…

D’Estinnes entre.

SUZANNE. — D’Estinnes, est-il vrai que vous ayez effacé dans le sang le baiser que Margeret avait mis là ?

D’ESTINNES, (interrogeant Marthe d’un regard). — Madame ?

Mme de RYVÈRE. — J’ai tout dit à Madame de Mimyane.

D’ESTINNES, (d’une voix blanche). — Alors, c’est vrai !

SUZANNE. — D’Estinnes, que je vous embrasse pour le geste !

Et Suzanne se jette à son cou, gamine.

D’ESTINNES. — Madame…

SUZANNE. — Faites pas attention, mon cher. Quand Marthe, Madame la Sagesse, vous reprochera l’inconvenance de mon baiser à moi, vous vous rappellerez que les honneurs font toujours des envieux.

Mme de RYVÈRE. — Moi, je ne t’ai rien dit, méchante. Mais je vous laisse, au contraire, à tous vos épanchements et je vais saluer ton mari. (À part, à Suzanne qui l’accompagne jusqu’à la porte du salon.) Qu’as-tu ?

SUZANNE (bas). — Rien.

Mme de RYVÈRE. — Je te le répète : qu’as-tu ?

SUZANNE. — Moi ? Je suis radieuse.

Mme de RYVÈRE (s’arrêtant un instant). — Ah !

Et elle sort ensuite précipitamment.

SUZANNE (revenant à d’Estinnes). — Savez-vous bien, bon ami, que c’est vous qui me rendez aussi joyeuse ? Tout à l’heure, je vous ai embrassé comme Marguerite d’Écosse embrassa jadis le poète Alain Chartier endormi. C’est vous le premier homme… soyez-en fier, très fier, auquel j’accorde volontairement et volontiers cette marque d’affection. Maintenant, voulez-vous me donner la main ?

D’ESTINNES. — Ma petite Suzanne.

SUZANNE. — Vous m’aimez donc un peu, vous ?

D’ESTINNES. — Si je vous aime ! Que vous êtes cruelle de me parler ainsi ! Je vous ai vue si jeune et si belle, perdue dans ce monde moderne, livrée à vos seules forces dans le torrent des passions et des désirs, que je fus convaincu de suite que mon devoir était d’aller à vous franchement et de vous tendre la main. De suite, vous fûtes pour moi le nouveau venu, si charmante, si douce, si sincèrement, si affectueusement bonne, que moi, le vieux célibataire endurci, je me suis surpris à vous aimer.

SUZANNE. — Comme c’est gentil à vous… (Naïve.) Savez-vous bien, d’Estinnes, que je n’avais pas remarqué tout d’abord votre petit manège ? (Elle rit.)

D’ESTINNES. — Il vous manquait un appui et un conseiller. Je serai, si vous voulez bien le permettre, l’un et l’autre. Il est vrai que je n’ai jamais rien fait de passable sur cette terre, mais ce sera ma bonne action. Croyez que je n’aurai jamais d’ailleurs aucun mérite à l’accomplir.

SUZANNE. — Voyez-vous ça ?

D’ESTINNES. — Suzanne, vous êtes la joie et la clarté de cette vieille et sombre maison où tout est vieux, où tous les visages sont sévères, des maîtres aux invités, des invités aux valets.

SUZANNE. — C’est dans cette atmosphère cependant que je dois vivre…

D’ESTINNES. — Plus maintenant, madame, puisque je suis là.

SUZANNE. — À vous entendre… à entendre votre amitié respectueuse… votre amour respectueux… et vos façons plus respectueuses encore, on pourrait croire à une déclaration. En est-ce une ? Ce serait vraiment dommage de devoir déjà rompre…

D’ESTINNES. — Ne vous méprenez point sur mes intentions. Une déclaration ? Non… et oui. Mais cela n’a pas d’importance.

SUZANNE. — En vérité ?

D’ESTINNES. — Non, elle ne peut en avoir davantage que le personnage qui vous l’aurait faite. Je vous sais foncièrement honnête et attachée coûte que coûte à votre mari.

SUZANNE (mouvement). — Passons, je vous prie.

D’ESTINNES. — J’ai pu croire le contraire, jadis, parce que j’espérais… Voici que vous froncez les sourcils encore… Ai-je maladroitement et sans le vouloir, réveillé en vous un souvenir désagréable ? ouvert à nouveau une blessure pas encore complètement cicatrisée ? Vous ai-je déplu ? Avez-vous mal compris mes paroles que je voulais consolatrices ? Dites, Suzanne ?

SUZANNE. — C’est fini !

D’ESTINNES. — Vrai ?

SUZANNE. — Puisque je vous souris, bon ami.

D’ESTINNES. — Eh bien, oui, nous serons de bons amis, de vieux amis. Peut-être mieux que des amis. Voulez-vous m’accorder votre confiance tout entière, sans arrière pensée, afin de me permettre de partager vos espoirs, vos joies et surtout vos douleurs ? Laissez-moi lire dans ce cerveau que cache une tête si jolie… et je puis bien vous dire tout cela, moi, car je vous parle ici seulement en artiste qui admire une belle statue en dilettante. Laissez mes doigts tremblants tourner avec précaution sans les froisser, bien qu’ils n’en aient guère l’habitude, les feuillets de ce livre de contes de fées qui s’appelle le cœur féminin. Que j’y puisse inscrire quelque douce pensée que je signerai de mon nom.

SUZANNE (moqueuse). — Ainsi parlait jadis le beau chevalier à l’héroïne d’un romancero… (Elle va au canapé près du foyer.)

D’ESTINNES. — Vous vous moquez ?

SUZANNE (se retournant). — Pour ne pas pleurer de joie, bon ami.

D’ESTINNES. — Comme je vous aime, Suzanne !

SUZANNE. — Chez moi, quand j’étais une petite fille jouant encore à la poupée, dans le grand parc du château paternel, là-bas, dans le Midi ensoleillé, on me nommait Suzon.

D’ESTINNES (timide). — Suz…

SUZANNE. — Grand bêta ! qui n’ose le dire, mon joli nom.

D’ESTINNES. — Vous me déroutez, Suzon… ma petite Suzon.

SUZANNE. — Ne vous écoutai-je point ?

D’ESTINNES. — Mais oui, Suzon.

SUZANNE. — D’Estinnes, aussi étrange que puisse vous paraître l’aveu que je vais vous faire, croyez-moi, je vous aime bien. Cet amour n’est pas seulement celui que l’on a pour une personne qui vous tient de très près, un père, un frère, un sien cousin, un vieil ami de la famille que vous pourriez être. Il y a plus que cela pour vous, dans mon cœur. Il y a mieux et meilleur. J’ai pour vous de la tendresse et… et … et …

Et Suzanne s’arrête, grelottante.

D’ESTINNES (s’approchant du canapé où la jeune femme se pelotonne). — Qu’avez-vous ?

SUZANNE. — Je ne sais… ces épaules nues… C’est l’hiver, mon pauvre ami, ou du moins cette arrière-saison, plus triste encore que la suivante…

D’ESTINNES. — Gardez-vous de prendre froid. Approchez vos pieds menus de ce bon feu qui pétille et réchauffe. C’est que nous allons vous soigner, Suzon, avec jalousie.

SUZANNE. — Voulez-vous venir vous asseoir près de moi, ici… et moi, je me blottis dans ces gros coussins, je m’y blottis comme une grosse chatte blanche ; et c’est charmant ainsi, n’est-ce pas ? Voyez-vous, maintenant, je ne grelotte plus… Je n’ai plus froid…

D’ESTINNES (ému). — Voulez-vous que j’attise le feu ?

SUZANNE. — Restons dans l’obscurité aussi. Cette flamme rouge chauffe assez et éclaire la scène. Il y a dans cette chambre comme quelque chose de satanesque qui me grise… (Se laissant aller dans les bras de d’Estinnes.) Alors, vous m’aimez un peu ? un petit… un petit peu ?

D’ESTINNES (éperdu). — Oui, je vous aime.

SUZANNE. — Nous composons à nous deux tout un roman d’amour moderne. C’est délicieux de se sentir ainsi dans vos bras, bon ami. Fermez-les sur moi, plus fort… encore… toujours plus fort.

D’ESTINNES. — Suzon…

SUZANNE. — Pourquoi frissonner à votre tour ?

D’ESTINNES. — Vos cheveux frôlent mon front…

SUZANNE. — J’ai cru sentir votre moustache sur la nuque. Alors, c’est pour si peu ? Pauvre bon d’Estinnes ! N’est-ce pas qu’ils sont parfumés naturellement, mes cheveux blonds ? On me l’a dit une fois, rien qu’une fois, lorsque j’étais encore jeune fille… et voici que vous, bon ami, vous baissez les yeux comme une demoiselle…

D’ESTINNES. — Je baisse les paupières parce que vos yeux sont fixés sur mes yeux et que votre regard… il est étrange, votre regard… que votre regard m’éblouit et me trouble plus profondément que vous ne pourriez le croire…

SUZANNE. — Pourquoi l’étreinte de vos bras faiblit-elle ?

D’ESTINNES. — Parce que je sens votre cœur qui bat sur le mien. Ah ! Suzon ! ma petite Suzon adorée… mon tout, ma vie… ma joie… laissez-moi encore, comme tout à l’heure, mais sans que cette bonne madame de Ryvère soit là comme un remords avec son regard sévère… laissez-moi encore parmi les petites boucles folles de vos cheveux…

SUZANNE (les yeux clos). — Prends…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

SUZANNE. — Alors, c’est bien vrai que vous vous êtes battu avec Margeret ?

D’ESTINNES. — Je l’ai provoqué, oui.

SUZANNE. — Et, il ne s’est pas laissé faire, n’est-ce pas ?… Il vous a répondu…

D’ESTINNES. — Le lendemain.

SUZANNE. — Vos témoins, c’étaient ?…

D’ESTINNES. — Hector de Ryvère et le lieutenant Debray.

SUZANNE. — Et l’on s’est battu ?… « Il » fut courageux ?

D’ESTINNES. — Non.

SUZANNE (se levant vivement). — Margeret a eu peur ?

D’ESTINNES. — Non. On ne s’est pas battu.

SUZANNE. — Comment ça ? Marthe me l’a dit, pourtant.

D’ESTINNES. — Elle craignait vous peiner.

SUZANNE (violemment). — Margeret n’est pas un lâche !

D’ESTINNES. — Qu’avez-vous ?

SUZANNE (autoritaire et dressée de toute sa hauteur dans la tache rougeoyante du foyer). — Pourquoi ne s’est-on pas battu ?

D’ESTINNES (reculant sous son regard et baissant la tête). — Parce que les témoins ont jugé impossible un duel entre le jeune homme qu’était Margeret et moi.

SUZANNE (glaciale). — Merci pour le renseignement.

Elle chancelle et sa main saisit fébrilement le dossier du canapé. D’Estinnes veut aller à elle pour la soutenir, mais elle l’écarte du geste.

SUZANNE (criant). — Marthe ! Marthe !

Mme de Ryvère entre à l’instant et court à elle.

Mme de RYVÈRE. — Qu’as-tu ? Voyons, parle.

SUZANNE, (avec un sourire douloureux). — Merci, cela va mieux.

Mme de RYVÈRE. — Assieds-toi. Tu es pâle.

SUZANNE. — Au contraire, j’ai besoin de marcher.

D’ESTINNES. — Suzon…

SUZANNE (hautaine). — Je crois, monsieur, que vous avez voulu nommer Madame la baronne de Mimyane. Elle vous salue.

Et Suzanne, semblable à un automate, sort de la chambre, laissant d’Estinnes écroulé et pleurant comme pleure un enfant, et Mme de Ryvère abasourdie et cherchant à comprendre.