L’empoisonneur/Étoile

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Éditions Édouard Garand (p. 39-41).

X

ÉTOILE !


Les habitués du Théâtre Capitol n’ont pas oublié le succès retentissant obtenu en septembre 1925 par une jeune chanteuse canadienne joignant une beauté exceptionnelle à un rare talent : Mlle Lise de Beauval.

Les affiches et les journaux portaient en énormes caractères le nom de la séduisante vedette de 24 ans, mais pour tous ceux qui l’approchaient, sa vie était un véritable mystère. On ne lui connaissait ni mari, ni ami, bien qu’elle eût un fils âgé de six ans et jamais elle ne parlait de son passé ; on supposait qu’elle avait eu un violent chagrin d’amour, que peut-être elle avait été bernée par un homme, prenant les autres en aversion. Toujours est-il que, bien qu’elle fut extrêmement courtisée, elle éconduisait avec une douceur mais une fermeté inflexible ceux qui, épris de ses charmes, osaient lui faire la cour.

Ayant acquis dans son art une grande notoriété, elle commandait un énorme salaire qui lui permettait de vivre, dans les premiers hôtels, accompagnée de son fils et suivie d’une femme de chambre et d’un chauffeur, car, devant visiter une nouvelle ville chaque semaine, elle avait décidé de faire le voyage en automobile.

Sa femme de chambre, une petite brunette montréalaise, avait été fort heureuse que le Capitol de Montréal fut sur le circuit de sa maîtresse, car c’est dans cette ville que travaillait son fiancé, maître d’hôtel dans un « palace » moderne, justement celui où, sur son conseil, Lise de Beauval était descendue, ce que d’ailleurs elle regretta un instant, la soubrette lui annonçant au bout de deux jours qu’elle la quitterait pour se marier dès qu’elle aurait pu lui trouver une remplaçante.

Un après-midi, aussitôt après la représentation, Lise avait donné ordre au chauffeur de la conduire, ainsi que son fils, au Parc Lafontaine. Elle désirait revoir ce lieu où bien souvent sa maman l’avait conduite quand elle n’était qu’une fillette innocente et heureuse.

L’automobile fut arrêtée à l’ombre d’un saule pleureur et le petit Jacques étant descendu pour jouer, Lise se prit à rêver aux années de sa jeunesse passée à Montréal.

D’une famille bourgeoise elle avait été élevée dans le confort et l’aisance ; son avenir s’annonçait heureux et paisible ; comment accepta-t-elle de partir en « jolly ride » avec une autre jeune fille et deux étudiants américains ?… Ses dix-huit ans ne pouvaient lui faire soupçonner les risques d’une pareille imprudence !… Pouvait-elle prévoir que des jeunes gens bien élevés, instruits, pouvaient avoir conçu un plan criminel, si froidement prémédité qu’il n’avaient pas oublié le flacon de chloroforme ?

À son retour, à demi morte de honte, elle s’était alitée, prétextant une migraine, ne pouvant se décider à confier à ses parents de tristes événements qu’elle comprenait à peine.

Bientôt, elle fut obligée d’avouer son malheur ; et il fut décidé qu’il fallait la marier au plus vite. On la jeta à la tête d’un homme d’affaires très jeune et d’un brillant avenir, Paul Gravel. Il s’éprit éperdument de la jolie jeune fille, que sa pâleur et sa mélancolie rendait attrayante encore. Elle-même l’aima bientôt et, pendant le temps des fiançailles, connut un supplice horrible. Elle eût voulu tout avouer à l’homme qui allait lui donner son nom, mais ses parents, craignant le scandale d’une rupture, le lui interdisaient formellement.

Ses tourments se continuèrent pendant le voyage de noces ; sa lune de miel fut voilée de remords et un jour, en se mettant à table, elle trouva sous sa serviette une enveloppe contenant un chèque de mille piastres. Elle ne revit jamais son mari.

Elle retourna vivre chez ses parents et devint mère ; mais les reproches continuels dont on l’accablait lui rendirent son séjour intolérable et elle décida de gagner sa vie et de la consacrer uniquement à son fils. Heureusement, elle avait de réels talents de cantatrice et, après quelques leçons, complétant ses études de jeune fille, elle passa une audition avec succès et obtint un engagement de circuit. Avec l’accueil chaleureux du public, elle gagna bientôt une assurance et une aisance qui la conduisirent au triomphe.

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Ses réflexions furent troublées par des cris d’enfants ; au même instant, elle vit le chauffeur partir en courant vers le bassin où son petit Jacques se débattait, dans l’eau, peu profonde il est vrai, mais suffisamment pour mettre en péril un enfant maladroit et terrifié. Mais déjà, une jeune fille s’était penchée sur le parapet et saisissait l’enfant qui fut bientôt hors de danger, dans les bras du chauffeur.

Lise courut au-devant d’eux et c’est ainsi que Jeannette, qui avait conduit sa petite sœur au Parc Lafontaine, fit connaissance de la célèbre étoile qui fut, pendant quelque temps, sa protectrice.

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— Je ne puis vous remercier comme je le voudrais, car il faut que je me hâte d’aller mettre au lit mon petit Jacques qui est trempé, mais venez me voir demain à deux heures, je vous attendrai.

Et elle lui tendit sa carte.

Après le départ de l’automobile, Jeannette se demanda si elle se déciderait à faire cette visite. Cette belle dame l’intimidait et en somme, aller se faire remercier pour un geste tout naturel, presque instinctif, répugnait à sa modestie. Cependant, elle se dit qu’il serait impoli de se laisser attendre et que, peut-être, la dame pourrait l’aider à se procurer de l’ouvrage. Cette dernière pensée vainquit sa timidité, car l’idée que la petite Blanche connaîtrait bientôt la misère stimulait ses nerfs.

À l’heure dite, elle se présenta à l’Hôtel Mont-Royal où Lise, dans son désir de lui être utile, lui eût fait bientôt conter ses malheurs et, enchantée de pouvoir lui témoigner sa reconnaissance, la trouvant d’ailleurs charmante, elle lui offrit l’emploi vacant de femme de chambre.

— Mais vous voyagez, madame. Je devrai vous suivre et alors, qui prendra soin de ma petite sœur ?

— Mademoiselle Lina, que voici, n’attend que votre acceptation, pour se marier ; son fiancé et elle ont décidé de réunir leurs économies pour exploiter une petite ferme.

Jusqu’à l’hiver, je vais leur confier mon petit Jacques que ces voyages fréquents fatiguent ; pourquoi n’en feriez-vous pas autant pour votre petite malade ? Je connais bien Lina et je puis vous assurer que les enfants seront bien soignés chez elle ; quant au prix de la pension, ne vous en inquiétez pas ; je le prends à ma charge. D’ailleurs, je paye un bon salaire. Est-ce convenu ?

— J’ai peur que ma petite Blanche ne puisse s’habituer à être séparée de moi.

— Les enfants s’habituent très vite à tout quand ils se trouvent bien. Réfléchissez que cette solution est la meilleure que vous puissiez trouver dans l’intérêt même de la pauvre petite.

— J’aurai moi-même beaucoup de peine de la quitter, mais je me rends bien compte que c’est le seul moyen de l’empêcher d’être misérable. Vous êtes bonne, madame, et je serai heureuse de vous servir. »

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Cinq jours plus tard, Jeannette suivait sa maîtresse à Toronto ; la petite infirme, plus raisonnable que la plupart des enfants de son âge, s’était résignée à rester avec des étrangers plutôt que d’entraver l’avenir de sa sœur, à qui elle avait même caché ses larmes, pour ne pas lui ôter tout courage.

Jeannette était bien triste aussi, malgré la pensée que l’enfant ne manquerait de rien et malgré la vie confortable qu’elle-même menait à présent ; mais elle était si habituée au chagrin que la période actuelle lui semblait une trêve ; il est bon de se sentir à l’abord du besoin quand on a vu de près la misère et son triste cortège.

Les deux jeunes femmes voyagèrent ainsi tout l’automne, puis, l’hiver venu, l’artiste signa un contrat de plusieurs mois avec un théâtre du Broadway, à New-York. Jeannette fut chargée d’aller à Montréal chercher Jacques et Blanche et, dans un superbe appartement du « Riverside » des jours enchantés s’écoulèrent.

Au printemps, les enfants furent conduits de nouveau chez Lina, à la ferme, où d’ailleurs, ils s’étaient beaucoup plu l’automne précédent ; puis, l’artiste et la soubrette repartirent pour un nouveau circuit.