L’empoisonneur/Au pays de l’or

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Éditions Édouard Garand (p. 18-20).

III

AU PAYS DE L’OR


Hector arrivait à Timmins à peu près sans argent et, de suite, il lui fallait trouver de l’ouvrage. Dans le train, il avait causé avec des ouvriers de la mine et avait éprouvé une grosse désillusion à l’énoncé du salaire que pouvait espérer recevoir un débutant. N’importe, il irait dès demain offrir ses services et il travaillerait avec tant d’ardeur qu’il obtiendrait bien vite un salaire plus élevé.

Pour l’instant, il fallait songer à réparer ses forces par un bon repas et se trouver un lit. Il avait suivi le flot des voyageurs. Certains étaient entrés dans un hôtel, situé en face de la gare ; la plupart se dirigeaient, par la rue principale, vers un hôtel de meilleure renommée, car, à cette époque, l’établissement ultra-moderne, sorte de Palace, qui se trouve actuellement entre la station et l’église, n’était pas encore construit.

Hector, sachant que les tarifs des hôtels les plus modestes, étaient encore trop élevés pour sa bourse, continua sa route jusque vers un restaurant à prix populaires. L’enseigne : « Quick Lunch », soulignée du traditionnel : « Hot Dogs ! » le rassura quant à la somme qu’il devait débourser pour calmer sa fringale. Il pénétra donc dans la salle, sous le plafond bas de laquelle s’amoncelait un nuage odorant, fumée de tabac et fumet de mauvaise graisse.

Un étrange spectacle s’offrit à sa vue.

Deux hommes se livraient un combat farouche, tandis que les spectateurs intéressés les excitaient de leurs exclamations. L’un d’eux était un homme rougeaud, de taille colossale ; l’autre, un noir, grand et mince, bien bâti pour supporter un combat de boxe, malgré la différence de poids.

Le nègre harcelait de coups bien placés, l’homme fort qui, bien qu’un peu étourdi par la pluie de poings frappant son épiderme, reculait lentement, sans être ébranlé. De son arcade sourcilière fendue, le sang coulait abondamment, inondant un œil, ce qui lui donnait l’allure d’un de ces géants antiques qu’Homère désignait sous nom de « cyclopes ». Il ripostait de son mieux, mais ses coups, trop lents, ne portaient pas.

L’homme de couleur avait nettement l’avantage et la clientèle, un peu cosmopolite, satisfaite de voir triompher l’athlète bien découpé sur la brute herculéenne, soulignait le combat de cris sauvages :

« Envoye, Blackie, crève lui sa grosse panse ! »

« Hardi ! Jack, fais lui péter la tomate qui lui sert de nez ! »

Les deux hommes, eux, se battaient silencieusement, le blanc essoufflé et coléreux, rouge comme une tomate trop mûre, prête à éclater, l’autre nerveux, mais scientifique, avec cette couleur cendrée qui est particulière aux noirs dans les moments d’émotion, les mâchoires contractées, les yeux fixés sur l’adversaire.

Soudain, un « hourrah » formidable retentit, suivi de gros rires. Le nez du blanc venait de recevoir un violent direct et le sang en jaillit, recouvrant complètement son visage ; cependant, un changement subit se produisit en lui ; la rage succédait à la colère. Il était perdu… ou sauvé !

Renonçant à boxer, il marcha résolument sur l’adversaire, sans s’occuper des coups qui martelaient ses chairs meurtries ; puis, il saisit un poing, prêt à s’élancer et le tordit d’un geste irrésistible ! Le nègre poussa un cri de douleur, puis voulut reprendre le combat, mais son bras retomba inerte. Chaque nouvelle tentative lui arrachait un nouveau gémissement.

Les clients étaient franchement hostiles au vainqueur et des murmures s’élevèrent. Tranquillement, l’homme passa une serviette sale sur son visage ensanglanté, et rugit :

— Quoi ?… Vous prenez pour cette canaille ? … Ben ! avancez !… À qui le tour ?

Tous s’entreregardèrent, cherchant en vain le champion qui se lèverait, mais personne ne s’avança. Alors l’homme, se dandinant un peu, à la façon des gladiateurs victorieux, passa derrière son comptoir, fit couler un jet d’eau sur sa guenille et, tranquillement, lava son visage.

Puis, fixant du regard le vaincu qui gémissait sur un tabouret, il demanda avec calme :

— Blackie ! Es-tu décidé à faire ton service ?

L’homme battu, endolori et honteux, répondit d’un ton soumis :

— Pas capable, boss. Toi, casser mon bras !

— Ben ! si t’as le bras cassé, va le faire soigner, Boule-de-Suif, et que je te revoie jamais ici !

Et comme le noir retraitait prudemment vers la porte, l’homme rugit encore :

— Attends, t’as travaillé trois jours ! V’là ton dû !

Le nègre prit peureusement les billets graisseux et partit en geignant, tenant son bras cassé de sa main valide.

Le boss toisa l’auditoire et dit tranquillement en passant encore son linge humide sur sa face sanglante :

— Vous auriez aimé ça le voir gagner ?… Pourquoi ?… Y faisait pas son service ! J’y ai dit !… Y m’a sauté dessus ! C’est pas de ma faute !… J’suis un honnête homme ! Vous avez vu que j’y ai payé ce qui lui revenait !

Un homme risqua cette réflexion :

— Tu y as pas payé son bras cassé !

Le patron bougonna, regrettant peut-être d’avoir été trop brutal :

— Qu’équ’vous voulez ?… Y m’a attaqué ! J’m’ai défendu !… J’suis pas mauvais dans le fond !

Il attendit un peu, et voyant que personne ne répliquait, il ajouta :

« À c’t’heure, me v'là sans commis et vous serez forcés d’attendre, à moins qu’y en aurait un de vous qui prendrait la job… Douze piastres par semaine, nourri et logé !

Il y avait là plusieurs sans travail que l’offre alléchait, mais la vue du terrible patron, qui ne cessait, tout en parlant, d’ étancher le sang de ses blessures, refroidissait les plus audacieux.

Pourtant, une voix, jeune et claire, vaillante et décidée, se fit entendre, sans pose ni nervosité :

— Je suis prêt à commencer tout de suite, boss !

Tous les regards se dirigèrent vers la porte, contre laquelle, calme et tranquille, un jeune homme, presqu’un enfant, osait solliciter l’emploi redouté.

Parmi ces hommes rudes, dont beaucoup étaient habitués au combat, quelques-uns même au crime, un frisson d’admiration passa et, du premier coup, Hector conquit la sympathie de la clientèle.

Celle du patron aussi, sans doute, car ce dernier s’écria :

By Jove ! Voilà mon homme !… Un peu « feluet », mais vaillant. Pis, t’as pas besoin d’avoir peur, le monde qui me traite bien, je le traite bien, moi itou ! Tope-la !

Il tendait sa large patte poilue et maculée de sang ; sans hésiter, Hector y déposa la sienne et, prenant un tablier que l’homme lui montrait, il se mit à l’ouvrage.