L’empoisonneur/Baldwin’s Circus

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Éditions Édouard Garand (p. 31-36).

VIII

BALDWIN’S CIRCUS


Depuis quinze jours, la ville de Sudbury, ainsi que ses environs, était inondée de placards rutilants ; des circulaires aux dimensions proches de celles d’une page de journal étaient distribuées à profusion, vantant les mérites et la grâce de Miss Arabella Baldwin, fille du propriétaire du cirque et écuyère de talent, les grimaces et l’esprit d’Augusto, le célèbre clown italo-américain, la puissance et l’adresse des éléphants dressés, la beauté et la férocité des fauves, l’audace et l’énergie des dompteurs, les hideurs des phénomènes, les prouesses des acrobates.

Enfin, attendu par la foule impatiente des gamins, le train spécial était arrivé, ayant très belle allure avec ses wagons écarlates sur lesquels se détachait, en lettres d’or, le titre ronflant :


« BALDWIN’S CIRCUS »


D’un wagon-lits, étaient descendus Mister Baldwin, sa femme et sa gracieuse fille, ainsi que quelques vedettes ; une automobile avait aussitôt emporté ce groupe privilégié vers le « Nickel Range », l’hôtel « select », où les chambres se trouvaient retenues par l’agent d’avance.

Des autres wagons à couchettes, sensiblement moins confortables, le reste du personnel débarquait prestement, tandis que les chevaux et les fauves étaient tirés hors des fourgons.

Au même moment, un convoi arrivait par route, composé de camions également du plus bel incarnat, traînant des remorques chargées de matériel.

Sous la direction de chefs d’équipe à cheval, le cirque se montait avec une rapidité déconcertante ; en un instant, le terrain vague s’était transformé en une véritable ruche d’abeilles, mais tout se faisait dans un silence remarquable, avec une discipline toute militaire.

L’immense tente s’était dressée, tandis que, simultanément, une rue y conduisant se construisait.

D’abord, deux « side-shows », se faisant vis-à-vis, étalaient leurs toiles peintes, sur lesquelles ressortaient en couleurs voyantes les portraits impressionnants d’Astral, le devin mystérieux, du fumeur de cigarettes, invraisemblablement décharné, de la femme colosse, étalant ses deux cent cinquante livres au-dessus du nom imprévu de Mlle Mignonne, de la joyeuse bande hawaïenne, raclant ses banjos, de la femme sauvage, du géant, du nain, de la femme poisson, du déterreur de cadavres, de l’homme en caoutchouc et de vingt autres attractions plus ou moins étranges.

Puis, venaient les légères constructions, les « stands » des vendeurs de liqueurs douces, saucisses bouillies et crème à la glace et toute la variété de jeux d’adresse ou de hasard, depuis la riche loterie au somptueux étalage, jusqu’à l’humble jeu de balles à « trois pelotes pour cinq cents ».

Bientôt, un village se trouva construit au centre duquel le cortège se forma : Mister Baldwin arriva dans son immuable costume équestre : grand feutre et culotte beiges, veston bleu, bottes fauves et cravate rouge, l’auriculaire orné d’un énorme diamant.

La pimpante demoiselle Baldwin avait revêtu un délicieux costume d’amazone.

Quant à Madame Baldwin, elle avait le privilège d’être dispensée de la parade, où elle aurait certainement nui au succès de Mlle Mignonne, la femme colosse, car il n’y avait entre elles que quelques livres de différence.

Un superbe cheval bai accueillit, avec résignation, le postérieur imposant du manager, tandis que Miss Arabella s’asseyait sur un noble coursier d’une blancheur immaculée, répondant au nom de Jupiter.

Puis, le cortège se mit en marche.

Derrière le directeur et sa fille, venaient les écuyers, puis un char sur lequel les musiciens hawaïens donnaient un aperçu de leur talent, tandis que, sur le suivant, clowns et pitres prodiguaient grimaces et lazzis, envoyant des baisers grotesques vers la voiture des danseuses, derrière laquelle venaient les cages des fauves, agités dans leur va-et-vient continuel ; puis la girafe docile et les éléphants pacifiques précédaient la femme colosse, présentée au repos, mais entourée de poids énormes. Sur un autre chariot, un orgue à vapeur jetait des sons assourdissants qui n’avaient nullement l’air d’incommoder Mlle Irma, qui suivait dans une cage de verre, entourée de ses serpents charmés. Enfin, venaient les attractions de moindre importance, trapézistes, jongleurs, lutteurs, boxeurs, le champion du « punching bag », les chanteurs nègres, ou « minstrels », le prestidigitateur, la somnambule, le fakir, le devin, le professeur Marco et ses chiens dressés et tout le menu fretin sur lequel se refermait la haie des gamins tout fiers de suivre le cirque.

Dans toute la rue principale, les trottoirs étaient recouverts, les fenêtres garnies de badauds, car si la représentation du cirque attire beaucoup de spectateurs, la parade en rassemble cinq fois plus, ayant le grand mérite de ne leur coûter qu’un peu de patience, de fatigue et de bousculade, sans les obliger à délier les cordons de leur bourse.

Le cortège défilait majestueusement, quand à un carrefour, un automobiliste imprudent déboucha à toute allure d’une rue adjacente. Il serra immédiatement ses freins et donna un brusque coup de volant, tandis que Miss Arabella commandait à son cheval un écart rapide. Mais le malheur voulut que le cheval de Mister Baldwin bloqua le fringant Jupiter et que l’auto dérapa. Aussi, malgré les efforts de l’écuyère et du chauffeur, l’avant de la machine entra en collision avec l’arrière du cheval, lui infligeant une profonde blessure.

L’animal se cabra, hennissant de douleur et partit droit devant lui, tel un bolide. Sans doute, Miss Arabella eut pu se laisser glisser prestement de selle et entrer sans trop de mal en contact avec le pavé, mais devant cette foule, dont les yeux étaient fixés sur elle, il n’y fallait pas songer ; c’eût été perdre tout son prestige.

Elle se cramponna bravement au cou de la bête et changea sa position assise, pour celle, moins gracieuse, mais plus stable, familière au sexe fort et elle tenta d’arrêter Jupiter dans sa course impétueuse. De son côté, Mister Baldwin lança son cheval suivi des écuyers. Le manager montait un excellent coursier, mais n’était qu’un médiocre cavalier ; par contre, si les écuyers étaient de première force, leurs chevaux étaient de second ordre. Si Miss Arabella ne parvenait pas à maîtriser Jupiter, les poursuivants ne le rejoindraient jamais.


Nel - L'empoisonneur, 1928, illust 02.png
L’enfant se laissa glisser, tomba dans une flaque d’eau.

La foule suivait anxieuse, cette course à la mort. Soudain, un cri d’espoir jaillit de mille poitrines. Au bout de la rue, un « policeman » s’était dressé, ferme et résolu, attendant le choc, qui se produisit, terrible. L’homme avait saisi la crinière de la bête d’une main, tandis que l’autre s’élançait pour pincer les naseaux ; mais l’animal se cabra, pivota sur lui-même et reprit sa course, laissant son adversaire étendu, le crâne ouvert.

Sur le cheval en folie, Miss Arabella luttait vaillamment, décidée à vaincre, souhaitant seulement qu’aucun obstacle ne surgît sur leur route. Heureusement, cette course effrénée offrait un champ plus libre, moins dangereux. Si aucun accident n’arrivait, l’animal finirait par s’épuiser et l’écuyère pourrait reprendre son empire sur lui.

À peu de distance, la route faisait un brusque détour, avant de suivre un pont, jeté sur une rivière, le cheval, ignorant le détour, fonça droit vers l’eau.

Au même instant, un jeune homme surgit, se jeta résolument au cou de la bête et s’y cramponna, ne voulant pas lui serrer trop brusquement les naseaux, de peur de le voir s’abattre. Cependant, comme la distance qui les séparait de la rivière diminuait rapidement, il se décida à cette manœuvre suprême, mais trop tard : le cheval, lancé, entraînant ses adversaires, fit un terrible plongeon.

Une seconde plus tard, tous trois venaient séparément à la surface, et le jeune brave, sans s’occuper du cheval enfin calmé, nagea vigoureusement vers l’écuyère, mais celle-ci, qui avait déjà repris son sang froid, lui cria :

— Occupez-vous de vous-même ; je nage comme un poisson !

Cependant, comme elle disait ces mots, un frisson secoua son corps et le jeune homme la vit pâlir, se laisser aller sur le dos et s’enfoncer lentement sous l’eau, sans aucune résistance. D’un élan, il lui saisit un bras pour l’attirer à lui, puis, prenant le col de sa veste d’une main, il nagea vers la rive où le cheval, déjà sorti de la rivière, se pâmait, haletant.

Le personnel monté du cirque recueillit le jeune homme portant dans ses bras Miss Arabella, évanouie ; puis, arriva l’automobiliste maladroit, plus pâle encore que sa victime involontaire, ne sachant que dire, bredouillant une phrase incompréhensible dans laquelle se répétait le mot « Sorry ! », comme un « leitmotiv ».

Mister Baldwin était un homme de décision. Réquisitionnant l’auto, il installa Miss Arabella au centre du coussin d’arrière, obligea le jeune homme à s’asseoir près d’elle, puis, les enveloppa tous deux dans l’unique couverture et enfin, s’asseyant près de sa fille, dit calmement au chauffeur :

— Arrête de « brailler » et conduis-nous au Nickel Range ! »

Quelques minutes plus tard, Miss Arabella était confiée aux soins de Madame Baldwin, éplorée, tandis que le manager faisait déshabiller et coucher le jeune sauveteur et notait sur son calepin les pointures de ses vêtements.

Puis, il donna des ordres qui furent exécutés avec une célérité invraisemblable, car à peine le jeune homme eût-il avalé un excellent punch au rhum, qu’un commis de l’hôtel venait déballer de nombreux colis comprenant tout ce qu’il faut à un gentleman pour s’habiller décemment. Rien n’avait été oublié : tout y était depuis la combinaison de « jersey » jusqu’au chapeau de feutre mou.

Le commis posa tous ces objets sur des sièges en disant :

— Mister Baldwin envoie ceci pour remplacer vos vêtements trempés. La chambre de bain est ici.

Puis, du dernier paquet, il sortit un rasoir de sûreté, un blaireau, un tube de crème pour la barbe, une brosse à dent et un savon dentifrice. Décidément, Mister Baldwin ne manquait pas de méthode, même dans les circonstances les plus dramatiques.

Le jeune homme fit rapidement sa toilette et s’habilla. Il eut quelques difficultés à trouver le bon chemin pour pénétrer dans la combinaison sans boutons, mais il fut ébloui par la superbe chemise et les chaussettes de soie ; les jarretières écossaises étaient un chef d’œuvre de fantaisie ; l’habit de fine serge avait une excellente coupe, le col mou et la cravate, les souliers jaunes et le chapeau belge contribuaient à former une tenue élégante, d’une élégance un peu criarde, il est vrai !

Le jeune homme achevait à peine de se vêtir, quand on frappa à la porte ; c’était Mister Baldwin :

— À la bonne heure, s’écria-t-il, dès le seuil, vous voici prêt !… Venez, Miss Arabella, ma fille, désire vous remercier !

Il le conduisit à la chambre de l’écuyère, où Madame Baldwin, une grosse dame très exubérante, l’accabla de remerciements ; c’est tout juste si elle ne lui sauta pas au cou. Enfin, elle se décida à le pousser vers le lit où la jeune fille reposait.

Miss Arabella avait ce qu’on est convenu d’appeler une beauté « frappante » son regard sombre et ses boucles noires lui donnaient bien une expression sauvage, mais dès qu’elle souriait, sa figure énergique s’éclairait et devenait charmante.

En ce moment, enfouie dans la dentelle des oreillers, son fin profil rendu plus délicat encore par sa pâleur, la main gracieusement tendue, avec son plus doux sourire et l’expression de tendre reconnaissance qui émanait de ses yeux, elle était ravissante.

— Je suis Miss Arabella Baldwin, dit-elle aimablement ; voici mon père et ma mère. Comment vous appelez vous ?

— Hector Labelle, répondit le jeune homme.

— Eh bien ! Monsieur Labelle, vous m’avez sauvé la vie au péril de la vôtre. Je vous en devrai une reconnaissance éternelle.

— Vous ne me devez rien du tout, mademoiselle, car je suis trop heureux que le hasard m’ait permis d’empêcher un affreux malheur.

— Comment vous sentez-vous, Monsieur Labelle ?

— Moi ?… Mais, parfaitement bien, mademoiselle. Et vous ?

— Oh ! moi, je suis très malade ; vous comprenez, j’avais très chaud et l’eau était un peu froide ; j’ai eu une sorte de congestion, c’est ce qui a provoqué mon évanouissement. Heureusement que… que vous étiez là !

En murmurant ces derniers mots, elle avait repris la main du jeune homme ; une douce pression et un regard éloquent disaient, en même temps que son immense gratitude, sa grande sympathie.

— Eh bien ! s’écria Mister Baldwin, voici l’heure du dîner.

— Oh ! je veux rester auprès de mon enfant, s’exclama la grosse dame.

— Well… je vous enverrai le commis ! Allons ! arrive, Hector !

Le bonhomme avait le tutoiement facile ; c’était ce qu’on appelle un homme tout rond, n’y allant pas par quatre chemins. Hector venait de sauver sa fille, il l’aimait, ce garçon et le considérait comme un membre de la famille.

— Papa, s’écria soudain Miss Arabella, tu ne m’as pas encore donné des nouvelles de Jupiter ?

— Pardonne-moi, ma chère enfant, mais j’ai été obligé de lui faire sauter la cervelle, pour lui éviter des souffrances inutiles.

— Que me dis-tu là ?… Mais sa blessure ne le rendait pas infirme ?

— Non, mais il a eu comme toi une congestion ; seulement, la sienne était plus grave, il avait eu plus chaud ou peut-être était-il moins robuste. Toujours est-il qu’on ne pouvait le sauver, tandis que le docteur répond de toi.

— Oh ! tu l’as tué, papa ! Tu l’as tué !

— Il le fallait, mon enfant… pour l’empêcher de souffrir.

La jeune fille ne l’écoutait plus. Blottie dans son oreiller, elle sanglotait ! Madame Baldwin, affolée, tentait en vain de la consoler ; le manager, sentant l’émotion le gagner, toussa, se raidit et répéta d’un ton bourru :

— Allons ! arrive, Hector !

Dans le hall de l’hôtel, un homme attendait, plein d’anxiété ; c’était l’automobiliste maladroit. Il s’élança au devant de Mister Baldwin :

— Eh bien, monsieur ?…

— Fluxion de poitrine, mais le docteur répond d’elle.

— Merci à Dieu !… Et… le cheval ?

— Fluxion de poitrine ! J’ai dû l’abattre.

— Je m’en doutais. Voici mon chèque.

Le manager examina le papier et fut sans doute satisfait car il tendit la main à son interlocuteur en déclarant :

— O. K. Sans rancune.

Puis, le plantant là, il se dirigea vers la salle à manger, suivi d’Hector.

Après dîner, l’imprésario attira son jeune compagnon dans le fumoir et, après avoir sorti d’énormes cigares, il déclara :

— Tu as sauvé mon enfant. Comment puis-je te remercier ?

— Mais vous en avez déjà fait beaucoup trop…

— Pour la vie de ma fille ?… Tu veux rire ?… Voyons ! à quoi travailles-tu ?

— À me chercher de l’ouvrage, répondit Hector avec humour.

— Tu sais compter ?

— Très bien.

— Alors, parfait ! Arrive, Hector !

Il était déjà dans l’ascenseur. Subjugué, Hector l’avait suivi sans protestation ; d’ailleurs, on ne protestait pas avec Mister Baldwin ; il n’en laissait le temps à personne.

— Il est une heure, dit-il à sa femme, en entrant dans l’appartement ; je dois me rendre au terrain, Arabella garde le lit, naturellement ; tu resteras auprès d’elle.

— Et ma caisse ?

— Hector la tiendra.

— Vous, monsieur ?

— Après ça, si le métier lui plaît, il nous suivra.

— Oh ! il vous plaira, Monsieur Labelle, il vous plaira ! s’exclama Miss Arabella dont les joues étaient subitement redevenues roses.

Et c’est ainsi qu’Hector Labelle devint premier caissier du cirque Baldwin.