L’empoisonneur/Fugitif

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Éditions Édouard Garand (p. 26-28).

VII

FUGITIF


Ses débuts dans la carrière du crime n’auraient pas dû encourager Joseph Lespérance, alias, Louis Comte, à persister dans cette voie, car son coup d’essai lui avait rapporté bien plus de craintes et de remords que de profits et sa seconde opération, après avoir failli lui coûter la vie, le laissait fugitif et sans argent.

Malheureusement, il était pris dans le fatal engrenage. Obligé de pourvoir à sa subsistance et de se cacher, de plus en plus aigri contre ses semblables, il allait demander au crime les compensations de tentatives malchanceuses.

Quand il eut senti ses forces lui revenir, dans le bon lit qu’un voisin charitable avait bien voulu lui fournir, ainsi qu’à Hector, il se prit à réfléchir.

Après le long évanouissement causé par les maîtres coups de poings encaissés, la chaleur du brasier l’avait ranimé ; ayant à peine repris ses sens, il lui fallut une seconde — qui lui parut affreusement longue — pour réaliser la situation. Sa première impression fut qu’il avait succombé et qu’il se trouvait dans l’autre monde, dans cet Enfer où les damnés doivent brûler dans les flammes éternelles.

Damné, ne l’était-il pas, lui qui avait volé ses patrons, compromettant l’avenir de son brave contremaître ?… Lui, qui avait lâchement abandonné sa femme et ses enfants ? Lui qui était devenu le complice d’un Lorenzo Lacroix pour voler d’honnêtes travailleurs, cartes en mains, et les empoisonner avec cet horrible alcool connu sous les noms pittoresques de « boose », « moonshine » (clair de lune), ou « kill the bull » (tue le taureau), suivant les régions et les milieux sociaux ?

Comme ces réflexions traversaient sa pensée, il réalisa que sa main s’appuyait sur un cadavre dans lequel il reconnut l’un des prospecteurs dupés par lui. Il comprit qu’il n’était pas dans l’autre monde, mais qu’il n’en valait guère mieux, car une épaisse fumée le prenait à la gorge et il ressentait les premiers symptômes de l’asphyxie.

Il voulut se lever mais ne put que se traîner péniblement jusqu’au pied de l’escalier que les flammes allaient bientôt atteindre.

C’est à ce moment qu’Hector avait paru.

Maintenant, dans quelle situation se trouvait-il ?

Dans le brasier, il restait un cadavre dont les restes seraient bientôt découverts. De quoi cet homme était-il mort ?… Pas des suites de l’incendie, car, ainsi que lui-même, il se trouvait hors de portée des flammes au moment où il avait constaté sa mort. Il avait donc été tué et vraisemblablement par Lorenzo. Selon toute apparence, ce dernier avait réussi à prendre le large et l’accusation retomberait sur son malchanceux complice qui d’ailleurs, semblait prédestiné à recevoir plaies et blâmes.

Le meilleur parti était donc de s’enfuir avant qu’on eût découvert le cadavre. C’était chose facile et quelques minutes après avoir pris cette décision, Joseph se trouvait près de la voie ferrée, à deux arpents de la station.

Il n’y avait un train régulier que le lendemain matin, et d’ailleurs, il ne fallait pas songer à le prendre, car, au réveil de son hôte, l’alarme serait donnée, mais un convoi de marchandises était en formation et Joseph réalisa que c’était sa planche de salut.

Il y avait quelques wagons qu’une tache plus sombre lui faisait deviner ouverts, et s’y installer était bien tentant. Oui, mais bien risqué aussi. À chaque instant, il pourrait y être découvert.

Alors il se souvint d’avoir lu que des vagabonds, ou des forçats évadés, voyageaient sous les wagons, blottis sur les essieux. Il est vrai que certains avaient été pris, d’autres gelés, et beaucoup enfin avaient fait une chute mortelle.

N’importe, c’était le seul moyen de s’éloigner rapidement de cette place où demain la police serait à ses trousses.

Dans les ténèbres, une locomotive manœuvrait, allant prendre des wagons sur les voies d’évitement et venant les accrocher au convoi en formation, signe que ce dernier ne tarderait pas à partir.

Joseph se glissa sous un wagon et, à tâtons, chercha la place où un homme peut se nicher le plus confortablement et le plus secrètement possible.

Sa main rencontra d’abord l’axe de fer qui réunit les deux roues ; quand le train est en marche, cet axe tourne éperdument ; il faut donc éviter soigneusement tout contact avec lui.

Se traînant plus loin, il rencontra le second axe ; c’était entre ces deux axes, entre les quatre roues du même chariot, qu’il fallait chercher. Il y trouva un fort losange qu’il devina être un ressort et d’autres bandes métalliques ajustant le train d’essieu au wagon. Il se hissa sur ces bandes, et, recroquevillé sur lui-même, il parvint à trouver une position, inconfortable, certes, mais supportable, dans laquelle aucune partie de son corps ne touchait ni les axes, ni les roues. Il constata avec plaisir que ces dernières le cachaient suffisamment pour qu’il ne risquât pas d’être découvert avant qu’il fît grand jour.

Une secousse le tira de ses réflexions ; c’était un nouveau wagon qu’on accrochait ; le train allait-il enfin partir ?

Non ! De nouveau, la locomotive allait chercher une autre charge pour l’additionner au convoi.

Alors, Joseph sentit le froid le gagner, et aussi le sommeil, malgré la douleur que lui causait sa blessure, sommairement pansée. Il se raidit pour lutter contre l’engourdissement, car le moindre mouvement, lorsque le train serait en marche, c’était la certitude d’une mort horrible. Que son pied frôlât les révolutions de l’axe ou des roues, son corps serait happé, entraîné, déchiqueté. Mais le sommeil est un maître puissant et, malgré les efforts de sa volonté, il s’assoupit.

Un choc violent le réveilla soudain. Sa main frôla l’axe en mouvement et un frisson parcourut tout son corps quand il sentit qu’il perdait l’équilibre. Heureusement pour lui, le train s’immobilisa encore avant de prendre son élan, ce qui permit à Joseph d’affermir sa position.

Enfin, le convoi se mit en marche, accélérant progressivement sa vitesse, et, dans un vacarme infernal, l’emporta vers la délivrance… ou la mort.