L’empoisonneur/Voleur

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Éditions Édouard Garand (p. 12-14).
Deuxième Partie
L’AVENTURIER

I

VOLEUR


Quand Joseph eut commis son vol, il n’hésita pas un instant sur ce qu’il devait faire. Depuis le lundi, où il avait reçu sa notice, pour s’être présenté ivre à l’ouvrage, son plan était tracé, non seulement pour la faute, mais aussi pour la fuite.

Il avait déjà remarqué avec quelle facilité un employé de son atelier pourrait entrer dans le bureau du contremaître, quelques instants avant la paye, prendre dans le tiroir les enveloppes que le comptable venait d’apporter et sortir de l’établissement sans être inquiété.

L’alcool, qui lui avait suggéré ce vol, lui conseilla un autre crime, celui d’abandonner sa famille : sa femme et ses deux fillettes dont l’une était infirme. D’ailleurs, ne le fallait-il pas, pour fuir la justice ?

Il semble étrange qu’un homme puisse se résoudre à délaisser ainsi sa compagne et des êtres à qui il a donné la vie ; mais l’ivrognerie avait détruit en Joseph tout sentiment humain ; dans sa révolte contre la société, il était prêt à toutes les infamies pour avoir de l’argent et pouvoir s’en servir à son gré, sans entraves ; et le misérable en était arrivé à considérer sa famille comme une entrave nuisible qu’il allait sacrifier sans remords à son vil égoïsme.

Quand le moment fut venu, il exécuta froidement son plan.

Le comptable venait d’apporter les enveloppes au contremaître ; bientôt, les deux hommes ressortirent ensemble du bureau et traversèrent l’atelier en causant ; tous deux passèrent derrière Joseph, puis entrèrent dans l’atelier voisin.

C’était le moment ; il n’y avait pas une seconde à perdre.

Un mince levier à la main, Joseph se dirigea vers le corridor où se trouvait le bureau ; il pouvait le faire sans attirer l’attention de ses compagnons, car, les lavabos étant sur son chemin, cela devenait tout naturel.

Aussitôt dans le bureau, il essaye chaque tiroir ; un seul est fermé à clef ; il en conclut avec logique que là doit se trouver l’argent. Une légère pression du levier et voilà le tiroir ouvert, les enveloppes sous les yeux du voleur. Il en garnit ses poches intérieures, sort, referme la porte et regagne son établi.

Il était temps, car une minute ne s’était pas écoulée que le contremaître entrait, seul cette fois.

Personne ne savait rien. Le coup était réussi. Et Joseph songe qu’il n’aurait jamais cru la chose si facile. Tout à coup, il tressaille ! Au lieu de se diriger vers son bureau, le contremaître vient à lui. Mais alors, il sait ?…

Joseph, en une seconde, passe par des sentiments très divers : d’abord, frisson de peur de l’animal traqué, sensation de froid partant du cœur et montant progressivement au cerveau ; puis, aussitôt, une pensée traverse son esprit : cet homme sait tout et va lui crier devant ses compagnons :

« Joseph, tu es un voleur et un traître ! Tu as sur toi l’argent de tes camarades ! »

Cette pensée provoque en lui une réaction ; ce nouveau sentiment qu’il éprouve, c’est la honte, bouffée de chaleur qui se produit quand il faut dévoiler la bassesse de son âme. Aussitôt, vient la révolte ! Eh bien ! non, il ne serait pas pris ! D’un coup de son marteau, il abattrait l’homme et fuirait avant que personne n’ait pu intervenir.

Farouche, il se retourne d’un bloc, ses yeux hagards fixés sur le contremaître qui est maintenant tout près de lui. Mais son bras, armé du lourd marteau, ne se lève pas, car le regard posé sur lui n’est pas celui d’un justicier qui vient dénoncer un coupable, mais plutôt celui d’un brave homme qui a pitié d’un malheureux.

Un court dialogue s’engage :

— Tu es bien pâle, Joseph. Es-tu malade ?

— Oh ! c’est rien ! ça passera !

— Ça te fait de la peine d’avoir perdu ta place, hé ?

— Ben !… quand on a une femme et deux enfants…

Promets-moi de ne plus boire sur l’ouvrage et je te garde !

Joseph respire ; l’homme ne sait rien. Mais tout de suite, il sent sa honte lui revenir. Eh quoi ! celui qu’il vient de voler, celui qui tout à l’heure sera chassé pour sa propre faute, cet honnête ouvrier, ce chef miséricordieux, loin de soupçonner à quel point il est coupable, vient lui offrir son pardon. Un moment, il éprouve la tentation folle de tout avouer et de restituer l’argent.

Mais non ! Il ne peut plus reculer, à présent que le plus dur est fait.

Et comme le contremaître répète sa question, il balbutie :

— Je… je vous le promets !

— C’est bon, conclut le brave homme, tu gardes ta place, et, satisfait de s’être montré charitable, d’avoir rendu à une famille le pain quotidien, il part vers son bureau, en toussant, pour cacher son émotion.

Joseph agit sans tarder. Il entre dans l’atelier voisin où se trouve le vestiaire, s’habille et saute dans le monte-charge.

— T’attends pas ta paye ? demande l’opérateur.

— Je l’ai, fait Joseph.

Une minute plus tard, un taxi l’emmène au coin des rues Saint-Denis et Sainte-Catherine ; en route, il a dépouillé les enveloppes et rassemblé 280 piastres. Pour embrouiller sa piste, il saute dans un tramway allant vers l’est, descend à Saint-Hubert et reprend un autre tramway en sens inverse.

À neuf heures, le voici sur le train de l’Abitibi, muni d’un rasoir qu’il vient d’acheter. Il s’enferme dans la chambre de toilette et en ressort, quelques minutes après, privé de sa moustache brune et les sourcils considérablement diminués, ayant avec plaisir constaté que cela changeait singulièrement sa physionomie, son regard même.

Installé dans le fumoir de première classe, il s’offre un cigare et un journal du soir, avec l’idée un peu puérile que peut-être on y parle de son vol.

Le train s’ébranle et s’enfonce dans la nuit.

Joseph essaye de lire, mais le tumulte de ses pensées s’y oppose ; après avoir parcouru une colonne entière, il s’aperçoit qu’aucun mot ne reste présent à sa mémoire. Alors, abandonnant son journal, il se prend à rêver.

Peu à peu, les voyageurs se sont assoupis, à l’exception d’un homme d’une cinquantaine d’années, petit et maigre, au visage glabre, imberbe et ravagé de rides, dont le regard perçant et froid se pose fréquemment sur Joseph, lui causant un étrange malaise. Comme il se dispose à changer de place pour fuir ces yeux obsédants, l’homme s’endort à son tour.

Mais Joseph ne dort pas, lui.

Il écoute le vent dont les rafales lui crient :

« Filou !… Filou ! »

Il écoute le tac-à-tac des roues qui répètent :

« T’as volé ! T’as volé ! T’as volé ! »

Il écoute une voix intérieure qui murmure :

« Tu es un misérable ! Tu as perdu l’honneur ! Tu es hors la loi ! »