L’envers du journalisme/XVI

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CHAPITRE XVI


Pauvre garçon !



Cétait un grand Canadien-Français de six pieds de haut, taillé en Hercule, au sourire bon et à la figure ouverte. Il avait été engagé comme reporter par le city editor qui avait succédé à Lebrun. — Les city editors et les reporters se succèdent souvent dans les salles de rédaction, où les intrigues politiques et les tiraillements de toutes sortes occasionnent de fréquents remaniements du personnel.

Le nouveau venu, en dépit de son air bon enfant, était très sérieux et très réservé, à tel point qu’aucun reporter n’avait encore fait connaissance avec lui, depuis deux jours qu’il était au journal.

Comme il restait tranquille à son pupitre, s’occupant exclusivement de son affaire, on avait pris le parti d’attendre qu’il lui plût de se lier avec les camarades, comptant qu’au bout de quelques jours il sortirait de sa carapace. Du reste, il était excessivement poli et son attitude semblait tellement demander l’isolement qu’on insistait pas.

Une couple de reporters s’enquirent du city editor d’où il venait. Il se contenta de leur répondre : « c’est un garçon de grand talent, vous verrez… »

Ce reporter semblait avoir quelque chose à cacher. Par instants, son visage exprimait la frayeur. Chaque fois que la porte s’ouvrait, il tressaillait.

Il devint d’une pâleur effrayante, quand, une après-midi, un garçon passa la tête à travers la porte entrebâillée et dit : « monsieur Martel, il y a quelqu’un qui voudrait vous voir, dans le corridor. »

Il sortit.

Il rentra presqu’immédiatement et alla trouver le city editor, avec lequel il échangea à la hâte quelques paroles, à voix basse, puis il prit son chapeau et sortit de nouveau.

On ne le revit plus à la salle de rédaction.

Comme il n’y avait que deux reporters à la rédaction, lors de son départ, sa disparition passa presqu’inaperçue.

L’oubli se fait facilement autour des absents, même quand ce sont des personnes qu’on aime qui disparaissent. Pourquoi ce serait-on préoccupé d’un étranger, qui ne s’était même pas mêlé à la vie commune de la rédaction, qui n’avait pris part à aucune conversation et qui s’était tenu éloigné des petites intrigues qui s’ourdissent si bien entre « camarades ».

On supposa qu’il avait eu un différend avec le city editor ou qu’il avait accepté ailleurs une autre position, et ce fut tout.

Martin, qui était moins blasé que les autres sur le va et vient continuel des reporters entre les différents journaux ou des journaux à d’autres occupations, demanda à Dugas, quelques jours après, ce qui était advenu de Martel.

Voici le récit que lui fit Dugas :

Martel s’était rendu fort jeune aux États-Unis. Il savait les deux langues et il les maniait avec une égale aisance. Son physique avantageux aidant, il devint vite un des orateurs populaires les mieux aimés.

Il était aussi excellent journaliste.

Il fut donc bientôt de toutes les associations et sa popularité grandit à tel point qu’il se mit à faire de la politique, — car on fait de ça comme on fait n’importe quel autre métier, sous les gouvernements populaire. Il fut envoyé à la législature d’un des états de l’union américaine, comme leur représentant, par ses compatriotes.

Un bel avenir s’ouvrait devant lui et on le saluait déjà comme un des principaux hommes publics canado-américains.

Mais la politique coûte cher, et Martel n’était pas riche. Un jour, on découvrit un déficit dans la caisse d’une société dont il était le trésorier.

Il ne releva pas de ce coup.

Ses amis — et il en avait beaucoup et de fort dévoués — lui firent comprendre qu’il devait partir. Ils facilitèrent sa fuite et empêchèrent le scandale de s’ébruiter.

Martel vint à Québec, où il entra au service d’une compagnie d’assurance. Son travail fut apprécié et il put caresser l’espoir de faire une vie nouvelle.

Mais on n’échappe pas toujours aux conséquences de ses actes. Un de ses parents, dont il avait emprunté une somme d’argent sans jamais la lui remettre, vint au bureau de la compagnie et fit un tel esclandre que le malheureux fut immédiatement congédié.

Il n’abandonna pas la lutte et ne s’avoua pas encore vaincu. On avait besoin d’un reporter, au journal ; il vint s’engager. Le city editor, qui était un de ses anciens amis et qui connaissait son histoire, l’accueillit à bras ouverts et traita avec bonté et délicatesse le malheureux fugitif.

Martin devait cependant boire la coupe jusqu’à la lie.

Lorsqu’il fut appelé dans le corridor, à la porte de la salle de la rédaction, il craignait une nouvelle catastrophe, et il ne se trompait pas.

Deux officiers du bureau du grand connétable l’attendaient. Ils lui dirent qu’ils étaient porteurs d’un mandat d’arrestation pour lui et l’invitèrent à les suivre.

Martin se soumit et prit le chemin de la prison, après avoir prévenu le city editor de ce qui lui arrivait. Ce dernier promit de lui trouver des cautions et de le tirer de ce mauvais pas. La chose aurait été probablement possible, mais le désespoir avait pris possession de Martel. Le long de la route, il mit plusieurs fois la main dans sa poche, puis se passa un doigt sur les lèvres, machinalement, sans affectation aucune.

Il fut conduit au Palais.

Là, on le mit dans les cellules, en attendant la voiture de la prison, car il devait aller y coucher, l’heure étant trop avancée pour le faire comparaître immédiatement devant un magistrat.

Quand on alla le chercher pour le faire monter dans la voiture cellulaire, avec les ivrognes, les bandits et les voyous qui attendaient également d’être transportés à la prison, il était mort…

L’ignoble voiture cellulaire lui fut épargnée et on porta son cadavre à la morgue. Les formalités de l’enquête furent abrégées et le coroner donna immédiatement la permission de faire l’inhumation, car il était évident que Martel s’était suicidé.

L’affaire fut étouffée. Pas un journal n’en parla.

Martin demanda à un officier du bureau du grand connétable si le récit que lui avait fait Dugas était bien exact. L’officier lui dit qu’il ne l’était que trop. On avait trouvé un paquet de poison dans une des poches de Martel. Le papier qui enveloppait ce poison n’était pas défait, mais il était troué, comme si on eût passé les doigts au travers. C’était l’explication des gestes de Martel en se rendant du journal au Palais.

Les policiers avaient été impuissants à empêcher le suicide. Celui qui donna ces détails à Martin lui dit que c’était un des plus tristes événements dont il eût jamais été témoin.