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L’héroïque destinée de Marie Lenéru

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L’héroïque destinée de Marie Lenéru
La Revue hebdomadaireannée 34, tome 1, numéros 1 à 5 (p. 405-416).



L’HÉROÏQUE DESTINÉE

DE MARIE LENÉRU



La noble et hautaine figure de Marie Lenéru eût été, en toutes circonstances, de celles qui attirent les natures éprises de beauté morale. Quand elle mourut, le 23 septembre 1918, elle était connue par quelques succès éclatants et le pathétique d’une rare infortune. Depuis, elle n’a pas cessé de grandir, c’est-à-dire de révéler sa qualité d’âme. Fille des jansénistes, élève de Pascal, elle a dépensé pour le chef-d’œuvre que fut sa vie une somme d’énergie et d’intelligence qui marque sa place parmi les personnalités supérieures.

Cette jeune fille à dû faire de la solitude et de la souffrance une expérience qu’elle a payée cher. Du moins sa volonté héroïque, a-t-elle su la porter sur ces plans de la vie où toute douleur est transfigurée. À s’approcher d’elle, on respire dans l’atmosphère créée par son âme quelque chose d’âpre et de tonifiant — un peu de ce vent entraînant du large qui a passé sur la houle marine et qu’elle aimait tant.

C’est une extraordinaire histoire morale que celle de cette femme, engagée presque enfant encore dans la plus terrible épreuve, qui a affronté sa destinée, puis l’a surmontée, trouvant dans le malheur même qui semblait l’exclure du monde des points d’appui pour perfectionner sa vie intérieure et pour s’élever. Certains lui ont reproché quelque raideur d’âme. Mais un orgueil de cette qualité, appliqué à la situation exceptionnelle où elle s’est trouvée, est une vertu. Et que bénie soit son ambition si elle lui a ouvert une porte de lumière !

Avec cette jeune fille qui n’a pas cessé de « se redemander tout entière », mettant à s’évader du destin où elle était prise une volonté plus singulière encore par sa tension que par sa persistance, nous pénétrons dans des domaines presque inexplorés. Mais le secret de tout véritable artiste n’est-il pas de nous donner l’impression de la découverte ? Il est dans le monde tant de régions sans possesseur qui attendent un regard nouveau. Ceux-là seuls nous retiennent qui ont le pouvoir de nous enrichir. Qu’une exigence intérieure les presse, les harcèle c’est la loi que doivent endurer ceux qui arrachent enfin à la vie, proie magnifique, la beauté pour laquelle ils étaient créés.

Le journal de Marie Lenéru abonde en détails sur le bonheur de son enfance. Elle avait été une petite fille jolie, ardente, aux yeux dévorants ; une petite fille scrupuleuse aussi, éprise de réforme intérieure, de sincérité et de perfection. À quatorze ans elle a une rougeole : elle devient complètement sourde. Le monde des sons, qui lui a laissé un souvenir de paradis perdu, se ferme pour toujours. Elle devient aussi aveugle, reste six dans la nuit complète, puis deux ans sans pouvoir rien faire et devra poursuivre toute sa vie, en l’activant le plus possible, le recouvrement de ses yeux. Certains ont cru qu’elle était aussi muette. En réalité, très impressionnable, elle ne pouvait parler quand une émotion violente la paralysait. C’est ce qu’elle éprouva devant le maître qu’elle admirait plus que tout autre. Le jour où Maurice Barrès la vit, il fut seulement frappé par l’expression violente de sa physionomie. Avec ses amis, elle parlait, d’une voix rude et rauque, à la manière des sourds qui ne peuvent régler leurs intonations tantôt trop faibles, tantôt trop fortes.

C’était un désastre qui s’abattait sur cette enfant de quatorze ans, joyeuse, pleine de vie. Elle resta deux ans à Paris où elle fut soignée. Une de ses amies m’a raconté qu’entrant dans la pièce presque obscure où Marie vivait, elle l’avait souvent trouvée assise, immobile, la tête dans ses mains. « Que fais-tu, lui demandait-elle ? — Je tâche de me rappeler toutes les choses que je n’ai pas bien écoutées. »

Dans cette épreuve, sa mère fut admirable de fermeté. Mme Lenéru ne se découragea pas. Elle lui apprit, alors que l’enfant était tout à fait aveugle, un premier alphabet par le toucher ; puis, quand la vue revint progressivement, elle lui parlait par les doigts. Jusqu’à la fin elle fut l’interprète de sa fille, et quand elles se trouvaient ensemble dans une réunion, les mains de la mère ne cessaient de s’agiter, traduisant la conversation. Quant à comprendre d’après le mouvement des lèvres, Marie Lenéru s’y exerça, sans que sa vue fût jamais assez bonne pour lui permettre d’y réussir.

Quelques amis avaient appris ce langage par signes la reliait au monde des vivants, mais ne laissait pas de lui donner à certaines heures une fatigue presque intolérable. Maurice Barrès a fixé le souvenir d’un de ces entretiens émouvants, où la jeune fille tenait ses yeux fixés sur Mme Duclaux, amie entre toutes précieuse et encourageante, qui fut la fée attendrie de cette destinée. Avec elle, l’enchantement d’une grâce exquise, de l’esprit et de la bonté visita ce cœur solitaire. De cette amitié, la vie de Marie Lenéru fut illuminée.

L’énergie maternelle ne faiblit jamais, ni le dévouement des amis. Quant à Marie Lenéru, elle avait assisté, l’intelligence lucide, avec une maturité au-dessus de son âge, à la catastrophe : sans y croire d’abord, puis avec une volonté impitoyable de se ressaisir, de se reprendre au malheur : toujours sereine en apparence, jamais résignée Il y eut dans son âme un drame, qui dura autant qu’elle un drame refoulé, intérieur, dont sa mère même ne vit que très peu de chose.

Elle était devenue une belle jeune fille droite, élégante, rieuse. Sa beauté, peut-être un peu trop virile était faite de noblesse et d’expression. Bien qu’elle s’y sentît terriblement séule, elle avait le goût de la vie de société. Quand elle paraissait, elle n’attristait pas. Elle avait au contraire, nous disent ses amis, une physionomie éclairante. Elle apportait de la joie et de la gaieté. On admirait son port superbe, son beau front, ses yeux sur lesquels flottait seulement une buée bleuâtre. Elle avait aussi la large lumière de son sourire. Mme Duclaux l’appelait la brise marine.

De sa beauté, Marie Lenéru jouissait vivement ; elle en prenait un soin jaloux, soucieuse de ne pas se gâcher, de se réserver pour les années où la guérison lui viendrait peut-être. On sait avec quel dédain elle parle de la laideur de Mme de Staël et de George Eliott. Il lui fallait, à elle, être encore belle, encore séduisante à quarante ans, peut-être à cinquante, puisque ce fut son destin de vivre les yeux tournés vers l’avenir, se fixant des termes qu’elle ne devait, hélas ! pas atteindre.

Autour d’elle, on s’émerveillait de sa bravoure. On lui disait : « Heureusement que tu as su te faire une vie ! Personne À ta place ne s’en serait tiré comme toi. » Et elle ajoute dans son journal ces simples mots : « Ils appellent cela une vie ! Ils appellent cela s’en tirer ! »

Ce journal, rédigé à de longs intervalles, a le ton inexorable de la vérité. De sa publication date pour elle une sorte de seconde vie. On découvrit seulement alors ce qu’elle avait souffert. Certains avaient pu la croire insensible. Cependant elle écrivait : « Je ne vois que vous seul, mon Dieu, au haut du long chemin que je vais parcourir. » Et plus loin : « Je suis dégoûtée de ceux qui ne vivent pas leur vie éternelle. »

En ces années, il y a une sorte de débat tragique entre Dieu et elle. Marie Lenéru, pour se remplir de la volonté de Celui qui ne souffre point de partage, dénude son âme. Des prières jalonnent ces pages — prières admirables qui rappellent le frémissement de Pascal :

« C’est une prière écrite que je veux vous faire, mon Dieu ! J’ai essayé de lire, mais rien ne me correspond.

« Si vous êtes ce que ma religion m’a appris que vous étiez, vous me donnerez cette vie que je cherche avec tant de travail. Si vous êtes un autre Dieu, écoutez-moi quand même, car je suis résolue à toutes les extrémités et cela fait les bons instruments.

« Mais c’est de vous, mon Dieu que je connais, que je voudrais être entendue. Je n’ai pas de vertus et pas trop de foi. Seulement je suis martyrisée, et ce que cela rend brave !

« Je veux vivre, mon Dieu ! Et chaque journée qui passe une ombre plus violette sur mon âme, je la considère comme un renouvellement du pacte qui nous lie, par lequel vous m’avez prise à l’enfance, à la jeunesse, au bonheur et en vertu duquel vous ne pouvez plus me traiter ni en enfant, ni en femme, ni même en créature ordinaire, puisque rien sur la terre n’est fait pour moi.

« Car c’est bien l’épreuve absolue, celle qui rompt tous les liens d’une destinée avec le passé et l’avenir, qui altère tout, qui sépare de tout, la plus grande isolatrice après, peut-être même avant, la mort.

« Eh ! bien, mon Dieu, qui savez tout cela, qui savez avec quel dégoût je marche à cet avenir auquel je ne peux penser sans ressentir une chute au dedans de mon âme, sans éprouver physiquement le désespoir, accordez-moi, peut-être pas la seule chose que je désire, mais la seule que je veuille vous demander : accordez-moi l’intelligence de ce que vous me voulez ! »

Pour Marie Lenéru, la sainteté demeure le plus haut état auquel nous puissions atteindre. Comment cette âme royale sentit peu à peu sa foi s’obscurcir, c’est le secret que le journal ne nous livre pas. Mais dans sa lassitude d’avoir si longtemps lutté avec l’ange, elle continue de confesser un cœur religieux. Une de ses belles pièces, la Maison sur le roc, que la Revue hebdomadaire a offerte l’automne dernier à l’admiration de ses lecteurs, porte une épigraphe qui eût été un bien meilleur titre : « On ne badine pas avec la foi. » Parce qu’elle avait soif de l’absolu, rien ne lui parut jamais plus beau, dans l’ordre même des grandeurs humaines, que le renoncement d’un cœur tout à Dieu.

Mais sous ses dehors de courage et de stoïcisme, elle était restée une femme. Jacqueline Pascal, après que la petite vérole l’a défigurée, compose des stances d’action de grâce. La perte de sa beauté ne la trouble ni ne la désespère. Tout au contraire, elle y voit une grâce spéciale. Elle en fait un sujet de joie. Marie Lenéru souffre parce qu’elle a gardé une vie ouverte sur l’avenir, sur tous les possibles. Son long effort pour se reconquérir lui apparaît comme un passionné prélude de l’amour. Tout le reste est un pis aller.

Un jour, elle avait écrit : « Je ne peux me sentir apaisée que par des succès. » Mais plus loin, dans la page même où elle relate, pour s’en souvenir, l’ordre dans lequel ses pièces se sont succédé, un cri lui échappe : « Vous êtes témoin, mon Dieu, que je n’ai pas choisi cette carrière… »

Il lui fallait une revanche. Écrire fut pour elle un moyen de s’évader du noir. Son talent, tel qu’elle l’avait souhaité, ce style sobre, d’un contour net et dépouillé, aux raccourcis brusques, est à l’image de son caractère. Elle en a patiemment forgé l’outil incisif.

La nouvelle la Vivante, qu’on va lire tout-à-l’heure, marque le premier succès de Marie Lenéru. Envoyées en 1908 au concours littéraire du Journal, ces quelques pages causèrent une sorte de saisissement[1]. Le prix leur fut décerné. Presque en même temps, les Affranchis, sa première pièce, obtenaient d’une manière éclatante le prix Vie Heureuse. Avec Catulle Mendès, Fernand Gregh et Rachilde furent les premiers à acclamer l’inconnue qu’était alors cette jeune fille.

La Vivante est dédiée à miss Ellen Keller, à laquelle Marie Lenéru venait de consacrer, dans le Mercure de France, un remarquable essai qui mériterait d’être publié en volume. Ce fut elle, je crois, qui fit connaître en France le cas singulier de cette Américaine sourde-muette-aveugle, devenue à vingt-huit ans un écrivain célèbre, et si bien réconciliée avec l’existence qu’elle a donné pour épigraphe à ses souvenirs : « Je voudrais vivre seize cents ans. »

Il n’est pas douteux que la Vivante soit le symbole de cette destinée. L’enfant de marbre, couchée, gracieuse et inerte, la joue contre terre, tend aussi une paume entr’ouverte qui semble attendre l’inconnu. Marie Lenéru, penchée sur elle, suscitant peu à peu le grand frémissement du réveil mental, écoute battre un cœur délivré dans cette forme charmante.

Mais elle a trop de force dans l’esprit pour limiter cette expérience, l’isoler du monde. Une Ellen Keller, une Marie Lenéru n’ont fait ce chemin prodigieux que pour rentrer dans l’humanité. Elles viennent d’infiniment loin, de domaines qui nous sont mille fois plus fermés que n’ont été pour elles les nôtres : « Quelquefois l’on dirait que la substance même de ma chair est autant de regards épiant un monde chaque jour nouveau », écrit Ellen Keller. Et cette autre phrase qui nous ouvre d’étranges horizons : « Il ne m’appartient pas de dire si nous voyons mieux avec la main qu’avec l’œil. »

Jeune fille émouvante qui a tenu toutes les fleurs dans ses mains, longuement caressé les lignes des statues, et qui, après une représentation, touchant le visage frémissant d’Irving, retrouvait de la passion les traces encore chaudes ! Maurice de Guérin, tendre et romantique, étreignant une tige de lilas, cherchait dans le bruit doux de son feuillage un murmure de consolation. Ellen Keller, devant un arbre, le front sur l’écorce. écoute avec une application poignante ce que va lui apprendre la vibration secrète de la vie dans ce tronc baigné de soleil. Son état d’âme, seul peut-être Beethoven dans une mélodie surhumaine, eût pu l’exprimer.

En analysant le cas de cette sœur admirable d’ingéniosité et d’intelligence, Marie Lenéru ne hausse pas le ton. Son émotion, c’est dans le marbre de la Vivante qu’elle l’a enfermée. La dormeuse qu’on aurait pu croire glacée en a tressailli. Initiation pathétique qui est aussi sa propre histoire ! À sa longue méditation des mystères de la vie et de la douleur, Marie Lenéru doit ces accents dont la pierre même est soulevée. Toute sa vie est concentrée en ces quelques pages comme l’aveuglante lumière au cœur du diamant.

En ces années de jeunesse où elle écrivait la Vivante, Marie Lenéru cherchait sa voie, Un singulier essai, Saint-Just, publié dix-sept ans plus tard, un roman qui n’a jamais paru, marquent les diverses démarches d’une âme qui cherchait à remplir de thèmes exaltants son infini silence intérieur. Mais à son talent, martelé par le soliloque, il fallait des voix. Le théâtre l’attira. À quinze ans, elle avait été la fille littéraire du père Lacordaire ; à vingt-cinq, celle de Saint-Just et de Barrès ; à trente, François de Curel était son maître.

Parmi les pièces qu’elle avait laissées inédites, deux se détachent : la Maison sur le roc, et le Bonheur des autres. L'une et l’autre peuvent êtres mises sur le même plan que les Affranchis.

Ce n’est pas que manque dans ces œuvres ce qui attire la discussion. Il y a toujours eu chez Marie Lenéru quelque chose, non seulement d’audacieux, mais d'un peu outré. Personne n’eut plus de peine à adapter ses idées à la vie réelle. Il n’est peut-être pas une de ses pièces qui n’ait surpris, quelquefois scandalisé ou prêté à des controverses. Qu’on se rappelle la tempête soulevée par le Redoutable, qui devait être dans la pensée de Marie Lenéru l’apologie de la marine qu’elle a tant aimée - ô marine, ô ma mère — et dans laquelle on crut voir celle de la trahison. La Paix, sa dernière œuvre, celle où jaillit la flamme suprême d’un cœur élargi, a suscité combien de contradictions !

Marie Lenéru avait eu la pensée d’adresser à Gémier le Bonheur des autres. Pour des raisons personnelles, au moment de mettre ce projet à exécution, elle se ravisa. La lettre qu'elle avait déjà écrite, et qui ne fut pas envoyée, a été retrouvée parmi ses papiers. Je la transcris tout entière : ces lignes, mieux qu’aucun commentaire, jettent sur la pièce une vive lumière qui en dessine toutes les intentions :

« Monsieur,

« Vous avez eu l’hiver dernier une pièce de M. Lucien Népoty qui traitait le même sujet exactement du point de vue opposé au mien. Elle prenait le second mariage conclu pour le bonheur des parents, et hostile ou, du moins, étranger à la pensée des enfants.

« J’ai été frappée de la situation inverse : le second mariage, si souvent conclu en vue des enfants et du bien-être domestique, le second mariage de raison. Et j’ai songé aux femmes qui s’efforcent de se dévouer ainsi au mari et aux enfants d’une autre, et aux hommes qui réclament ce dévouement. Et comme tout s’agrège et s’étend, alors qu’on presse étroitement un sujet, peut-être ai-je été amenée à écrire une-pièce sur l’oubli ? J’ai choisi l’inscription du tombeau de Rachel pour épigraphe à cette pièce, où tout le drame a lieu pour et contre ceux qui ne sont plus !

« Il m’a semblé que la seconde femme, la belle-mère charmante, était plus dangereuse et, le dirai-je ? plus contre-nature que la marâtre, et que rien n’est émouvant comme le sort de ces femmes, souvent jeunes encore, appelées à dispenser le bien-être et non le bonheur, le dévouement et non l’amour. Le mariage sans amour est toujours aussi faux, qu’il soit dû à la vénalité ou à l’abnégation. D’ailleurs la vie commune est un lien trop fort, et pour peu que les êtres méritent l’amour ils ne peuvent pas se le refuser. Aussi ma pièce « finit bien » et c’est précisément ce que j’ai trouvé tragique. Cet oubli complet, ce dépouillement absolu d’une morte à qui l’on voulait obéir, cette substitution d’une femme à l’autre dans l’âme du mari et des enfants… si bien que je ne sais plus ce que veut dire mon titre, ce « Bonheur des autres », s’il s’agit vraiment de le faire ou de la prendre ? »

Questions brûlantes parce qu’elles touchent au plus intime de la vie ! Marie Lenéru les pose avec hardiesse. On reconnaît sa volonté tout d’une pièce d’aller à l’extrême. Combien néfastes, en même temps que bien intentionnés, lui paraissent ceux qui méconnaissent les exigences du cœur et de la chair ! Et sur tout cela, ombre portée d’une invisible présence, la mélancolie amère de oubli !

Mais qui peut arrêter le cours de la vie ? Ceux qui sont morts quand nous les aimions, sont-ils vraiment des invincibles ? Serait-il vrai que l’on n’oublie que les vivants ? Problèmes éternels que chacun peut être appelé à résoudre selon ses forces. Marie Lenéru les a traités avec une passion que trahissent des accents d’une âpre ironie. Sur la situation qu’elle a créée, ce second mariage qui est un défi à la mort, mais aussi à l’amour et à la jeunesse, pèsent lourdement toutes les lois violées. Grand esprit entier et intolérant, mais qui ne laisse pas d’être raisonnable, Marie Lenéru s’est résignée cette fois à donner au conflit la solution la plus humaine.

Vous, Marie Lenéru, vous n’avez pas à craindre l’oubli autour de votre haute et noble mémoire. La comtesse de Noailles, la grande inspirée, au lendemain de votre mort, appelait déjà autour de votre tombeau les plus pures images de la beauté antique. Plus forte que le malheur qui vous frappa prématurément, vous nous apparaissez, grave triomphatrice de la destinée la plus dure, toute parée d’une double victoire. Vous êtes celle qui, à force de courage, se sauva elle-même. Avant que la paix miséricordieuse vous déliât de ces entraves qui nous émeuvent, comme des chaînes inhumaines enserrant votre vie ardente, déjà était montée dans le respect de tous, noble et rayonnante, votre figure délivrée.

Vous êtes celle qui, malhabile aux conversations d’ici-bas, nous entraînez d’un cri intérieur. Seule vous restait la nudité éblouissante d’un ciel spirituel. Se peut-il que certains vous trouvent un peu dure et inaccessible ? Hélas ! c’est ne pas avoir entendu ces sanglots cachés, retenus sur vos lèvres où celle-là même qui croyait lire toutes les paroles de votre cœur ne les a pas vus. C’est méconnaître votre plus grand effort, celui de vivre sans faiblir une destinée d’exception. De votre douleur, vous n’aviez pas la vocation. Quand vous l’avez connue, elle vous fit horreur. Mais vous portiez ce génie des âmes fortes qui incorporent tout à leur perfection.

Parce que vous avez eu la pudeur classique de vos larmes, est-ce à nous d’oublier qu’elles sont plus précieuses pour avoir coulé dans la nuit ?

Six ans ont passé depuis votre mort, et sans cesse s’accroît le nombre de ceux qui se pressent autour de votre œuvre, de votre mémoire, — jeune fille d’une pureté magnifique, à la fois si grande et si près de nous, qui n’avez voulu du talent que pour être aimée.


JEAN BALDE.


Septembre 1924.
  1. La haute mémoire et la destinée sitôt interrompue de Marie Lenéru nous paraissent excuser ou plutôt mériter la demi-infraction au principe de l’inédit que nous commettons en publiant ci-après cette nouvelle, oubliée depuis seize ans dans la collection du Journal, et qui n’a pas encore été recueillie en volume.