L’histoire romaine à Rome (RDDM)/II/03

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L’histoire romaine à Rome (RDDM)/II
Revue des Deux Mondes, 2e période2e période, tome 6 (p. 838-873).
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L’HISTOIRE ROMAINE
A ROME



CALIGULA, CLAUDE ET NERON.


Caligula, ses portraits. — Accroissement de la demeure et de la puissance, impériales, monumens insensés. — Cirque, amphithéâtre, divertissemens de Caligula. — Claude au camp des prétoriens. Œuvres de Claude, son aqueduc, son port, son émissaire. — Les contradictions de sa nature et ses portraits. — Mort de Messaline dans les jardins de Lucullus. — Agrippine, temple de Claude. — Néron, ses prétentions d’artiste, portraits qui les rappellent. — Cornulon. — Pompée. — Sénèque. — La littérature sous Néron. — Conspiration de Plautins Lateranus, tombeau de la Camille Plautia. — L’art sous Néron. — Tombeau de Pallas, les affranchis. — Néron dans le cirque et sur le théâtre. — La Maison-Dorée. — Incendie de Rome, Rome rebâtie. — Thermes et villa de Néron. — Mort de Néron et sa sépulture. — Golfe de Naples, meurtre d’Agrippine.





Le despotisme, établi à Rome avec tant de prudence par les deux premiers empereurs, au troisième en est arrivé à sa période de folie. Ce danger le menace toujours, et il ne s’est pas écoulé beaucoup plus de temps entre Pierre Ier et Paul Ier en Russie ; mais dans l’empire romain, on doit le reconnaître, la puissance illimitée a un caractère d’extravagance particulier. La démence de la tyrannie, chez Caligula, chez Néron, chez Domitien, chez Commode, chez Caracalla, chez Héliogabale, ne saurait se comparer à rien dans l’histoire moderne. Pour trouver quelque chose de pareil, il faut aller le chercher à la cour des despotes d’Orient. On a dit que Caligula avait bu un philtre qui l’avait privé de la raison, on en a dit autant de Masaniello : le vrai philtre qui rendit insensés l’empereur romain et le pêcheur de Naples, ce fut le pouvoir absolu. Caligula était le fils du grand et sage Germanicus, il avait été élevé par la vertueuse Agrippine : ses commencemens ne furent pas entièrement mauvais ; mais, jeune, il se trouva en possession d’une autorité sans bornes, et il en perdit l’esprit.

Caligula débuta par l’hypocrisie, jusqu’à lui début obligé de l’empire. Pour se faire adopter par Tibère, il s’appliqua aux lettres, que Tibère aimait, et y réussit. Bien que détestant son prédécesseur, qui avait voulu le déshériter, il prononça son éloge funèbre en pleurant. Il montra pour la mémoire de sa mère Agrippine et de ses deux frères une piété inspirée probablement par sa rancune contre Tibère, qui les avait persécutés et avait voulu l’exclure lui-même. Monté sur le trône, il affecta d’abord, comme avaient fait Auguste et Tibère, une déférence hypocrite pour le sénat, dont il se disait l’élève et le nourrisson, prodigua des largesses aux soldats et à la plèbe romaine, qui l’appelait son poulet et son poupon, si bien que le trésor ne tarda pas à être épuisé, et c’est alors que pour le remplir il eut recours à toutes les violences. Il adopta surtout le moyen le plus expéditif qui fût à sa disposition : il fit mourir tous ceux dont il voulait hériter. Bientôt il donna au monde le spectacle d’un tyran fantasque, ne souffrant jamais la liberté et ne permettant pas toujours l’adulation. Lui aussi, comme Tibère, se contraignit d’abord et se masqua ; puis, las de feindre, il se mit à l’aise et fut franchement un monstre.

Les traits de Caligula étaient réguliers et beaux ; mais tous ses portraits leur donnent une expression violente et sinistre, image vraie de cette âme cruelle et troublée. On reconnaît le frons lata et torva, le front large et sombre dont parle Suétone ; on lit sur son visage le natura sœva et probrosa du même auteur et le turbatamens de Tacite. D’ailleurs nous savons qu’il s’étudiait à donner à ses traits une expression farouche. Nulle part cette expression n’est plus frappante que dans un buste en basalte du Capitole. Cette pierre noire et durcie par la flamme convenait merveilleusement pour rendre la dureté implacable, l’ardente férocité et la noirceur de l’âme de Caligula. Une statue du Vatican montre le successeur de Tibère la tête un peu penchée et jetant de côté un regard menaçant et triste. Il avait cet air-là le jour où, mécontent de la populace du cirque qui n’applaudissait pas à son gré, il s’écria : « Plût au ciel que le peuple romain n’eût qu’un seul cou ! » — et non pas une seule tête, comme on traduit communément. — Ses statues seraient plus ressemblantes, si elles le représentaient dans les costumes honteux et insensés dont il aimait à se revêtir, portant des robes à manches et des bracelets, ou bien déguisé en dieu, en Jupiter, en Neptune, en Mercure, quelquefois en Vénus. Il faudrait, pour achever le portrait de ses folies, que nous eussions cette image de Caligula en or qu’il avait placée dans son propre temple, et qu’il habillait chaque jour d’un vêtement pareil à celui qu’il portait lui-même., Étrange idée qui ne ressemble à rien, si ce n’est à cet usage bizarre des anciens Mexicains, lesquels, quand le roi était malade, plaçaient sur la face de leurs idoles un masque en pierre ressemblant à ce roi ! Du reste, un rapprochement avec des peuples qui immolaient des victimes humaines n’a rien de bien extraordinaire quand il s’agit de Caligula.

On voit à plusieurs de ses statues la caliga, cette espèce de chaussure militaire à laquelle il dut son surnom. Enfant des camps, le fils de Germanicus avait reçu de l’armée ce sobriquet guerrier et le conserva comme cette chaussure de soldat qu’il était indigne de porter, car il eut toujours une prétention, chez lui bien ridicule, au rôle de guerrier. Il fit une expédition en Germanie, mais son seul exploit fut d’attaquer quelques Germains de sa garde auxquels il avait fait passer le Rhin, et qu’il alla surprendre à la tête de sa cavalerie. Il est étonnant que le sénat ne lui ait pas à cette occasion décerné un arc de triomphe, mais l’empereur l’avait défendu.

Le mont Palatin est le lieu le plus historique de Rome. Nulle part on n’est mieux placé pour assister aux commencemens de la Rome des rois, à la naissance et aux accroissemens successifs de l’omnipotence des empereurs. Le Palatin a encore la forme carrée de la ville primitive (Roma quadrata), comme le jour où la charrue étrusque en fit le tour. Les restes assez considérables d’un mur que l’on voit en plusieurs endroits appliqués contre les flancs de la colline appartiennent aux remparts de cette antique Rome du Palatin, à la cité de Romulus [1].

Du haut du Palatin, on voit autour de soi les collines qui successivement furent réunies à ce premier noyau de la ville éternelle. Sur le mont lui-même et sans en sortir, on peut reconnaître le progrès de la grandeur et de la tyrannie impériales, progrès magnifique et funeste qui devait, non comme le premier, former une ville maîtresse du monde, mais par l’asservissement conduire cette ville à la ruine, et l’amener un jour les barbares, faire qu’à cette heure des étrangers, fils de ces barbares, y sont encore campés, et qu’on se promène comme moi, autre barbare, sur la colline, aujourd’hui presque inhabitée, où Rome fut fondée, sur la colline qui plus tard donna son nom au palais des empereurs, et par lui à tous les autres palais.

L’extension progressive du palais est l’histoire du développement et du débordement de la puissance impériale elle-même. Auguste, on le sait, avait choisi sa demeure dans une partie peu en vue du Palatin, pour y cacher son pouvoir naissant. Tibère avait adossé à la maison d’Auguste son palais, déjà plus considérable, mais encore d’une médiocre étendue. Jusqu’ici, l’empire affecte des apparences modestes et se déguise pour se faire accepter ; mais avec Caligula l’insolence de l’empire éclate : le pouvoir absolu, qui croit n’avoir plus rien à ménager, apparaît dans son orgueil et sa démence. Caligula fait abattre les maisons qui formaient le beau quartier de Rome dans les derniers temps de la république. Là était la demeure de Cicéron. On ne dit pas que Caligula ait acheté le sol qu’il envahissait, comme Auguste acheta celui dont il avait besoin pour son forum, et qu’il ait fait reculer le mur de son palais devant les refus des particuliers. Auguste, par ces ménagemens habiles et timides, avait fondé une puissance qui ne se sentait plus obligée d’en avoir de pareils. Caligula étendit donc du côté du Forum et du Capitole un vaste palais qui couvrait une partie du Palatin. C’est dans ce palais que, tourmenté par l’insomnie et par l’agitation de son âme furieuse, il passera une partie de la huit à errer sous d’immenses portiques, attendant et appelant le jour. C’est la aussi qu’il aura l’incroyable idée de placer un lieu infâme.

Caligula se fit bâtir sur le Palatin deux temples. Il avait d’abord voulu avoir une demeure sur le mont Capitolin ; mais, ayant réfléchi que Jupiter l’avait précédé au Capitole, il en prit de l’humeur et retourna sur le Palatin. Dans les folies de Caligula, on voit se manifester cette pensée : Je suis dieu ! pensée qui n’était peut-être pas très extraordinaire chez un jeune homme de vingt-cinq ans devenu tout à coup maître du monde. Il parut en effet croire à sa divinité, prenant le nom et les attributs des divers dieux, et changeant de nature divine en changeant de perruque.

Non content de s’élever un temple à lui-même, Caligula en vint à être son propre prêtre et à s’adorer. Le despotisme oriental avait connu cette adoration étrange de soi : sur les monumens de l’Égypte on voit Ramsès-roi présenter son offrande à Ramsès-dieu ; mais Caligula fit ce que n’avait fait aucun pharaon : il se donna pour col lègue, dans ce culte de sa propre personne, son cheval, qu’il ne nomma pas, mais qu’il songea un moment à nommer consul.

Toujours se rêvant dieu, il fit du temple de Castor et Pollux le vestibule de son palais. On le vit s’aller placer entre les statues des deux frères divins, pour partager avec eux les adorations [2]. Il jeta un pont qui, passant devant ce temple et par-dessus la basilique Julia, aboutissait au Capitulé. C’est par-là qu’il allait voir son père Jupiter, avec lequel il s’entretenait familièrement, et qu’il rudoyait parfois.

On reconnaît dans ce pont jeté par Caligula à travers le Forum, entre le Palatin et le Capitole, le goût des œuvres gigantesques et folles qui lui fit construire un autre pont de Pouzzoles à Baïes. Celui-ci était long de plus d’une lieue. Caligula avait réuni là un grand nombre de bâtimens enlevés au transport du blé, ce qui produisit une famine à Rome. Sur ce pont de bateaux, il établit une chaussée semblable à la Voie Appienne, et, le long du chemin, des relais et des auberges. Le premier jour, Caligula parut sur son pont en guerrier, fit mine d’attaquer la ville de Pouzzoles, et revint comme en triomphe ; le second jour, il se montra en cocher. La nuit, on éclaira les montagnes ; le golfe demi-circulaire semblait un théâtre illuminé de partout. À quoi pensait le Vésuve en ce moment ? Quelle belle occasion pour joindre à l’illumination son feu d’artifice ! Caligula, ivre, termina sa fête gaiement en faisant précipiter dans la mer ceux qu’il avait invités. Cette plaisanterie coûta la vie à un grand nombre, mais l’empereur avait pu se dire qu’il était allé en char et à cheval sur la mer. Voilà ce que rappellent quelques débris d’un môle romain qu’on voit près de Pouzzoles, et qu’on appelle le pont de Caligula. Une vieille batelière napolitaine n’en savait pas tant, et me disait que là avait été un pont qu’une fée avait fait bâtir par le magicien Pierre Abélard.

Quant au pont qui réunissait le Palatin au Capitole, il était probablement en bois, et il n’en reste aucun vestige. Caligula éleva peu de monumens durables, cependant il en acheva quelques-uns commencés par Tibère ; il voulait continuer Tibère comme Auguste voulait continuer César. Tibère avait entrepris de réparer le théâtre de Pompée, Caligula termina cette réparation et mit la dernière main au temple d’Auguste, que Tibère avait laissé inachevé. Il voulut même construire un aqueduc ; c’était pourtant un monument d’utilité publique. On s’étonne qu’il en ait eu la pensée. En revanche, et ceci se comprend mieux, il détruisit plusieurs arcs de l’aqueduc d’Agrippa, qui amenait à Rome l’agita vïrgo, pour faire un amphithéâtre en bois. Comment n’eût-il pas voulu bâtir un amphithéâtre, lui si passionné pour les jeux de l’arène ? Il n’hésita pas un moment à sacrifier le bien-être des citoyens aux amusemens sanguinaires de l’empereur, un édifice solide à une bâtisse éphémère.

L’amphithéâtre et le cirque, tels sont les deux monumens qui figurent sans cesse dans l’histoire de sa vie, et toujours par des barbaries et des extravagances. Le cirque était le lieu favori de Caligula. Il voulut donner aux courses un éclat extraordinaire et bizarre, car en tout il aimait le bizarre et l’extraordinaire. Il fit répandre sur l’arène du vermillon, toujours tourmenté du besoin de se prouver l’infinité de sa puissance par les caprices de sa fantaisie.

Spectateur assidu des jeux, il se passionnait pour les cochers qu’il préférait, s’emportait, quand d’autres avaient l’avantage, contre le public qui les applaudissait. Il voulait que tout le monde partageât son goût effréné de ces divertissemens. Quand le peuple était mécontent, pour contrarier l’empereur, il se privait du spectacle. Il n’est pas de pouvoir qui puisse supprimer tout signe d’opposition. Depuis que la tribune était muette, le cirque parlait. Quand chaque voix est éteinte, le mécontentement ne peut plus s’exprimer, même par le silence ; mais il reste l’absence, et parfois sous Caligula les Romains usèrent de ce genre de protestation. Il est vrai que pour reconquérir la faveur de la populace, il n’avait qu’à faire quelque odieuse extravagance, la populace reparaissait dans le cirque et applaudissait l’empereur. Caligula, pour témoigner sa reconnaissance, jetait à la foule des tessères où étaient écrits les noms d’objets de tout genre que gagnaient ceux entre les mains desquels elles tombaient : c’était, comme on voit, une sorte de loterie ; ou bien l’empereur jetait du haut de la basilique Julia de l’argent au peuple, qui venait pour cela au Forum, où il venait dans d’autres temps pour écouter Cicéron.

Caligula, dans un caprice de popularité et probablement pour de faire l’œuvre de Tibère, avait rendu au peuple les comices ; déjà les hommes prudens s’effrayaient de ce dangereux retour vers la liberté. Caligula, plus sage, ne s’en effrayait point. Ces habitués du cirque, auxquels, l’empereur plaisait par ses folies et qui se disputaient la loterie de ses aumônes, ne l’inquiétaient pas beaucoup comme électeurs. Cependant il se ravisa, il reporta au sénat un droit dérisoire. Les Septa, où se faisaient les élections populaires, ne servant plus à rien, il y creusa un bassin dans lequel il fit paraître un vaisseau, ce qui consola probablement la multitude de la perte de son droit.

Ce Palatin, témoin des crimes et des démences de Caligula, devait l’être aussi de son châtiment. Il y fut tué par le tribun Cassius Chaereas et quelques autres, au moment où il sortait de son palais pour aller entendre des chanteurs, car les amusemens de sa vie devaient être l’occasion de sa mort. L’équité de la Providence paraît en ceci que les six furieux qui déshonorèrent l’empire, Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla et Héliogabale, eurent tous une triste fin. Du reste, les meurtriers n’étaient pas beaucoup plus intéressans que la victime, s’il est vrai, comme le dit Josèphe, qu’après s’être faits les instrumens des cruautés de Caligula, ils n’avaient pris la résolution de les punir que parce qu’ils avaient craint que leur tour ne vînt aussi. Alors le Palatin vit une étrange scène. On venait de frapper un exécrable tyran ; le sénat songeait à rétablir la république, et en conséquence ne s’était pas réuni dans la curie qui portait le nom de Jules-César, mais au Capitole, car à Rome le choix du lieu où l’on s’assemblait était regardé comme très important. Pendant qu’on se disputait sur les moyens à prendre, un soldat qui parcourait le palais, espérant peut-être, dans la confusion du moment, trouver quelque chose à voler, mit la main sur un empereur, qu’il ne cherchait pas. L’oncle de Caligula, Claude, qu’on traitait comme un imbécile, avait pris peur, et s’était caché derrière une tenture de porte (ce que nous appelons une portière) qui laissait voir ses pieds. Le soldat remarqua ces pieds qui passaient, et tira Claude de sa cachette, Claude tomba aux genoux du soldat, lui demandant la vie. Il se releva salué empereur par cet homme, qui le conduisit à ses camarades. Ceux-ci étaient incertains de ce qu’ils avaient à faire. Il fallait un empereur sur-le-champ, pour ne pas laisser au sénat le temps de se reconnaître. Les soldats prennent le pauvre Claude, le jettent dans une litière, et le conduisent triste et tremblant au camp des prétoriens. Voilà le pouvoir que César avait voulu conquérir par la gloire, vers lequel Auguste s’était avancé avec une adresse infinie, devenu le don du hasard et le prix de la peur. Voilà le camp des prétoriens, établi sous Tibère pour être l’appui des empereurs, qui fait un empereur par surprise. Le pouvoir despotique a déjà passé aux instrumens du despotisme. Ce camp est pour la première fois le théâtre de ce honteux marché qui se renouvellera à chaque règne, et dont Claude donna le premier l’exemple.

Le camp des prétoriens sera témoin sous Claude de deux autres scènes bien différentes. Quand Messaline aura poussé l’impudence de l’adultère jusqu’à célébrer publiquement son mariage avec Silius, et qu’enfin les yeux de Claude se seront ouverts, c’est dans le camp des prétoriens qu’effrayé de la justice qu’il accomplit, il ira se retrancher pour ordonner le supplice d’une épouse déhontée. Plus tard, dans la plaine qui s’étend en avant de ce camp, en présence de Claude et de celle qui aura succédé à Messaline, l’orgueilleuse mère de Néron, placée comme son époux sur la tribune militaire, paraîtra le vaillant chef des Bretons, Caractacus ; là, le barbare fera entendre des paroles dignes d’un Romain à ces Romains dégénérés : « Parce que vous voulez tout asservir, croyez-vous que personne ne veuille être libre ? » La hauteur de l’âme a passé de Rome chez les peuples que Rome méprise, et les paroles du petit roi de Bretagne semblent annoncer au monde que son île doit être un jour l’asile des sentimens de liberté morts avec la république romaine, et qui, je persiste à le croire, ne mourront pas en Angleterre.

Mais n’anticipons pas sur l’avenir, et arrivons, comme toujours, à l’histoire par les monumens. Le premier soin de Claude fut d’effacer Caligula. Il fit disparaître toutes les statues de l’odieux empereur en une nuit ; sa timidité choisit l’heure de cette exécution, et probablement il ne mit pas beaucoup de fermeté, la fermeté n’était point sa qualité dominante, à se faire obéir, car les statues et les bustes de Caligula ne sont pas rares. Claude répara l’aqueduc de l’eau virgo, interrompu et mutilé pour faire place à l’amphithéâtre en bois de Caligula. On ne saurait douter qu’il n’ait chassé de ses deux temples les images que cet insensé s’y était fait élever, et qu’il adorait lui-même ; mais les temples ne furent point détruits, car ils existaient au temps de l’abréviateur Zonaras.

Plus pieux envers les siens que le fils de Livie ne l’avait été pour Auguste, Claude fit terminer un arc de triomphe érigé à Tibère près du théâtre de Pompée. Cependant il n’avait pas beaucoup à se louer de Tibère, qui l’avait toujours traité avec le dernier mépris. Il ré para le théâtre de Pompée, qui avait brûlé encore une fois. Les incendies jouent un grand rôle dans l’histoire des monumens de l’ancienne Rome. Il n’est presque pas un seul de ces monumens qui n’en ait éprouvé plusieurs, malgré les vigiles établis par Auguste, et quoique les Romains aient connu la pompe à incendie.

Cet empereur de rencontre s’annonçait encore mieux que les deux empereurs qui l’avaient précédé, et il devait surtout moins démentir ces heureux commencemens. Il publia sagement une amnistie pour tout ce qui s’était passé pendant les deux jours d’interrègne, et fit si bien qu’au bout de peu de temps le peuple l’adorait. Le sou venir de Caligula n’était pas fait pour rendre difficile à l’endroit de son successeur. Claude devint bien vite si populaire, que, le bruit de sa mort s’étant répandu, ce fut à Rome une consternation générale. Le peuple accablait d’imprécations et de menaces le sénat et l’armée, qu’il croyait avoir attenté aux jours de Claude, et il fallut pour le calmer que plusieurs magistrats vinssent dans la tribune aux harangues assurer que l’empereur était vivant. Caligula lui-même avait d’abord joui de la même faveur. Quand il était malade, le palais était entouré de gens qui faisaient vœu de donner leur vie pour sauver la sienne. C’est une triste chose, et qui inspire une profonde compassion pour la condition humaine, que cette facilité avec laquelle les multitudes se passionnent pour un prince qui n’a point encore fait de mal. Il faut qu’elles soient habituellement bien malheureuses pour croire avec tant d’empressement aux espérances d’un règne nouveau.

Claude n’a guère laissé d’autre réputation que celle d’un mari imbécile. Il fut sans doute un mari très trompé et très aveugle, guère plus cependant que Marc-Aurèle ; mais, sans pouvoir être comparé à cet admirable empereur, il mérite quelques éloges. L’histoire de Rome par les monumens lui est favorable. Le plus grand et le mieux conservé des aqueducs romains, celui qui est formé par cette longue ligne d’arceaux allant de la Porte-Majeure vers les montagnes et con court avec elles à composer la sublimité de la campagne romaine, cet aqueduc fut construit par Claude. Là, son souvenir n’a rien de ridicule ; il est lié avec l’impression du plus majestueux spectacle qui puisse s’offrir aux yeux humains. Frontin appelle les arcs de l’aqueduc de Claude très élevés ; en certains endroits, ils ont plus de cent pieds. Ce n’est pas encore la hauteur des arcs qui devaient former le premier étage des aqueducs, œuvre admirable de Vauban, qui traversent le parc de Maintenon [3]. Les Romains n’ont point élevé d’aqueducs qui aient approché de ce qu’aurait été l’aqueduc de Maintenon si on l’eût terminé, ou qui même en égalent les restes. Quant à la longueur de l’aqueduc de Claude, l’inscription qu’on lit encore au-dessus de la Porte-Majeure nous apprend que des cours d’eau amenés par lui à Rome, l’un avait 45 milles (15 lieues), l’autre 62 milles (plus de 20 lieues), de parcours.

Claude eut, après Sylla et Auguste, l’honneur d’agrandir l’enceinte sacrée de la ville de Rome, ce qu’on appelait le Pomœrium. Pour reculer les limites du Pomœrium, il fallait avoir augmenté l’étendue de la domination romaine. Malgré son expédition en Bretagne, plus sérieuse toutefois que celle de Caligula, qui s’était borné à aller ramasser, pour les rapporter en triomphe, des coquilles sur le bord de l’Océan, Claude n’avait pas beaucoup de droit à agrandir le Pomaerium romain. En général, l’empire ne fut pas conquérant et ne devait pas l’être, car sa grandeur était un de ses périls. Adrien devait prendre le parti peut-être sage, mais bien nouveau, de resserrer les bornes de la domination romaine, de faire reculer le dieu Terme, qui, toujours porté en avant par les légions de Rome libre et ne rétrogradant jamais, s’était avancé irrésistiblement à la conquête du monde. Le mouvement de contraction avait succédé au mouvement d’expansion depuis que la vie se refroidissait au cœur de l’état. Or, le jour où une puissance qui a toujours marché s’arrête, elle est menacée ; le jour où elle recule, elle est perdue.

Claude fit cette expédition en Bretagne, conduit par un sentiment louable qui n’avait pas toujours été celui de ses prédécesseurs, « ne trouvant pas, dit Suétone, digne d’un souverain de recevoir les ornemens triomphaux sans avoir mérité les honneurs d’un juste triomphe. » Un arc triomphal lui fut élevé sur la voie Flaminienne. Si on ne les avait pas abattus, quatre arcs de triomphe décoreraient aujourd’hui le Corso, qui traverse la Rome moderne et suit à peu près la direction de l’ancienne voie Flaminienne. L’arc de Claude était un des quatre, et se verrait non loin du palais Sciarra. On a placé dans le péristyle du casino de la villa Borghèse quelques fraginens des bas-reliefs qui ornaient l’arc de Claude ; ils sont très mutilés, mais on y reconnaît un beau travail, il est curieux, pour les Anglais qui viennent à Rome, de retrouver la ces monumens de la résistance de leurs pères aux Romains. Claude ne se doutait pas que dans ce pays de Bretagne, dont les habitans étaient pour lui presque des sauvages, serait un peuple qui ressemblerait plus aux Romains de la république que ne leur ressemblaient les Romains de l’empire, et que les descendans de ceux qu’il avait vaincus viendraient à Rome visiter les débris de son arc triomphal renversé.

On n’eût pas attendu de Claude Un sentiment aussi noble que celui qu’indique Suétone ; on est encore bien plus étonné en le voyant accomplir deux des plus grandes choses que les Romains aient faîtes, le port d’Ostie et l’émissaire du lac Fucin, conceptions de César, que ni lui ni Auguste n’avaient réalisées. La construction du port d’Ostie présentait de très grandes difficultés ; elles avaient déterminé César, qui ne se décourageait pas facilement, à y renoncer. Claude n’était point César ; mais malgré les ingénieurs qui voulaient l’effrayer de la dépense à faire et lui présentaient les attérissemens perpétuellement formés par la mer comme un obstacle invincible, il s’opiniâtra et réussit. Claude fut décidé à mener à fin ce grand travail par le besoin d’assurer l’approvisionnement de Rome, qui tirait, comme on sait, presque tous ses blés de l’Égypte et de la province d’Afrique. Les blés ayant manqué pendant plusieurs années, il y eut une émeute ; le pauvre empereur fut un jour assailli par le peuple, qui l’accablait d’injures et lui jetait des morceaux de pain à la tête. La question des subsistances est toujours une grande question. Sous un gouvernement absolu, elle est, à vrai dire, la seule question politique, car la faim est le seul argument avec lequel un tel gouvernement ait à compter, et la liberté de ne pas mourir de faim la seule liberté qu’il ne puisse supprimer sans opposition. Claude le comprit, et il chercha tous les moyens de remédier à la famine. Il proposa des primes pour les importateurs, les assura contre les accidens de mer, fit de grands avantages à ceux qui construiraient des bâtimens de transport, et enfin construisit le port d’Ostie. Il creusa un vaste bassin protégé par deux jetées, créa une digue, et y plaça un phare que Juvénal comparait à celui d’Alexandrie.

Voilà une œuvre importante, et que Claude eut réellement le mérite de concevoir et le courage d’exécuter. L’autre, qui lui appartient également, c’est l’émissaire du lac Fucin, dans le pays des Marses. Claude l’entreprit, suivant Suétone, déterminé par le profit autant que par la gloire, des particuliers s’étant chargés des frais, s’ils obtenaient la concession des terrains desséchés. Il l’avait un double avantage à déverser dans le Tibre le trop plein des eaux du lac ; par là, on donnait à l’agriculture un sol nouveau, et l’on rendait plus facile la navigation du fleuve. Les œuvres de Claude avaient un mérite d’utilité réelle, tandis que celles de Caligula et de Néron étaient des prodiges stériles. L’empereur montra ici, comme dans la création du port d’Ostie, une persévérance et une ténacité remarquables ; trente mille hommes travaillèrent continuellement, pendant onze ans, à percer un tunnel d’une lieue à travers une montagne où il fallut tour à tour creuser le sol et tailler le roc ; mais on ne le fit pas sauter, comme par une incroyable distraction le dit La Harpe dans sa traduction de Suétone, où l’on trouve d’assez singuliers contre-sens, et dans laquelle le grand champion de l’antiquité se montre très médiocre latiniste ; L’affranchi Narcisse avait été chargé de la direction des travaux ; on l’accusa d’y avoir fait ses affaires. Peut-être lui revient-il une part dans l’honneur de l’entreprise ; mais Claude l’avait pris un intérêt véritable, et il voulut en célébrer l’achèvement par un combat naval donné sur le lac avant qu’on eût ouvert une issue à ses eaux. Deux flottes, chacune composée de douze galères à trois rangs de rames, se rencontrèrent au bruit de la trompette d’un triton d’argent, qu’une machine avait fait sortir du milieu du lac.

La création du port d’Ostie et l’émissaire du lac Fucin attestent une énergie de volonté singulière chez un homme dont le caractère eut des faiblesses si déplorables. C’est que Claude était un composé de contrastes. Il eut des instincts d’humanité et des goûts barbares. Il acheva d’abolir les sacrifices humains en Gaule. Quelques Romains ayant, pour se dispenser de les soigner, exposé leurs esclaves malades dans l’île Tibérine, où était un temple d’Esculape dont il reste aujourd’hui quelques vestiges près de l’église de Saint-Barthélémy, Claude déclara que tous ceux qui seraient exposés ainsi, s’ils guérissaient, recevraient la liberté, et que le maître qui tuerait son esclave au lieu de l’exposer serait jugé coupable de meurtre. Et le même homme, dans les combats de gladiateurs, faisait égorger sur-le-champ les combattans qui tombaient par hasard, pour se donner le plaisir de les voir expirer. Il se plaisait à faire appliquer la question en sa présence. Un jour qu’il était allé à Tibur, attiré par une barbare curiosité d’érudit, pour voir un mode antique de supplice, il attendit le bourreau et le spectacle jusqu’au soir.

Son intelligence offrait les mêmes contradictions que son cœur. Sa stupidité est proverbiale. Cependant il était non-seulement instruit, mais savant : il avait écrit en grec une histoire des Carthaginois et une histoire des Étrusques ; la perte de ce dernier ouvrage est irréparable, Pour rassurer ses sujets sur une éclipse, il donna une assez bonne explication de ce phénomène. Parmi les niaiseries que Suétone raconte, plusieurs sont plutôt des distractions, souvent, il est vrai, assez fortes ; quelques singularités qu’on cite comme absurdes pourraient passer pour des traits d’esprit. Quand, par exemple, ayant consenti à rétablir sur le rôle des sénateurs un personnage dont il avait effacé le nom, il voulut que la rature au moins subsistât, c’était une protestation pour l’équité de la censure et une leçon assez finement adressée à ceux qui en avaient demandé l’abrogation. Casaubon a fait cette remarque. De plus, nous savons que cet homme si gauche était éloquent.

Tout cela m’avait inspiré des doutes sur la stupidité absolue de Claude ; ces doutes se sont beaucoup accrus quand j’ai vu au Vatican, une statue, et surtout deux bustes de cet empereur qui sont loin d’annoncer un imbécile. Ils justifient Suétone, qui, tout en insistant sur ses habitudes déplaisantes, sur ses jambes mal assises et sa tête branlante, reconnaît que son extérieur avait une dignité imposante ; auctoritas dignitasque formœ non defuit. En effet, cette tête est noble, intelligente et triste.

Je ne veux pas soutenir un paradoxe et faire de Claude un grand homme ; il reste assez de faits qui le montrent sensuel, gourmand, timide, brutal, manquant de présence d’esprit et de décision, et parfois d’un incroyable aveuglement sur ce qui se passait autour de lui. Tout cela cependant peut s’expliquer sans une stupidité complète que d’autres faits ne confirment pas : les grands travaux qu’il fit exécuter, les mesures humaines et sages dont il fut l’auteur, son zèle assidu à rendre la justice, ses connaissances, son éloquence, avouées par les historiens qui lui sont le plus contraires et qu’un fragment de son discours prononcé à Lyon ne dément point.

Il est certain que Claude était gourmand et même glouton ; mais un appétit robuste ne condamne pas nécessairement un souverain à l’imbécillité. La voracité de l’estomac de Louis XIV est célèbre. Louis XVIII, qui ne manquait pas d’esprit, ressemblait par ce côté prosaïque à son grand aïeul, et Frédéric II est mort pour n’avoir pas, voulu s’abstenir de choux et de pâté. Je n’ai garde de comparer Claude à ces princes, et je crois qu’on ne trouverait dans la vie d’aucun d’eux un trait pareil à celui que je vais rapporter et qui m’appartient, car ce fait se passa dans un lieu historique dont j’ai parlé, le forum d’Auguste, et dans le temple de Mars Vengeur, dont il reste trois magnifiques colonnes, auxquelles il est dur d’avoir à rattacher une anecdote aussi vulgaire. Un jour que Claude jugeait une cause dans le forum d’Auguste, son odorat fut frappé par le fumet d’un festin que l’on préparait pour les prêtres saliens, près de là, dans le temple de Mars. Abandonnant son tribunal, il monta chez ces prêtres et se mit à table avec eux.

Passe pour la gourmandise, dira-t-on, mais ses niaises réponses, ses ignorances de mari au sujet de Messaline, ses goûts cruels, cette réputation d’hébétement qui lui est restée, comment les concilier avec de grandes œuvres d’utilité publique, avec l’humanité du législateur qui, le premier, songea à protéger la vie des esclaves, avec la science de cet empereur qui passe pour un idiot, avec l’expression intelligente de sa physionomie grave et pensive ? Quoi ! le même homme, bon et cruel, intelligent et insensé, beau et mal tourné, dont la parole est éloquente et embarrassée : Il y a là un problème curieux à résoudre, et qui ne peut l’être qu’en tenant compte des particularités de l’organisation de Claude et des circonstances au milieu desquelles il a vécu.

Claude avait certainement reçu de la nature une enveloppe épaisse, et dans toutes ses allures quelque chose de gauche et de lourd que « durent faire ressortir à son désavantage les qualités aimables et brillantes de son frère Germanicus. Il fut de bonne heure en butte aux sarcasmes de son aïeule Livie et de sa mère Antonia ; il était, qu’on me passe cette expression, le Cendrillon de la famille. On lui avait donné pour pédagogue un ancien palefrenier. Tibère, qui fut soupçonné de se débarrasser parfois de ses héritiers par le meurtre, voulut rendre celui-ci incapable de nuire en achevant de le rendre incapable de régner, et pour le dégrader, il le livra aux insultes de ses bouffons, qui, pendant le repas, lui jetaient à la figure des noyaux d’olives et de dattes, ou bien, quand il s’endormait suivant sa coutume, lui mettaient ses souliers aux mains pour qu’à son réveil il s’en frottât le visage. Comme ces frères de sultan qui ne doivent pas régner, il passa une jeunesse oisive dans le palais, entouré de femmes et d’affranchis, au sein de voluptés faciles auxquelles il fut toujours très enclin. Il faut reconnaître cependant que, seul dans la famille de César, il mérita l’éloge d’être étranger à certains vices ; mais, traité avec mépris, abandonné au ridicule et aux outrages, il en vint à se mépriser, à se délaisser lui-même, à feindre, comme il le dit plus tard, une stupidité qui pouvait le sauver, et il se plongea dans les amusemens grossiers du jeu et de l’ivrognerie. Des excès précoces altérèrent cette nature vigoureuse, et il fut atteint d’une sorte de maladie mentale intermittente. Il y eut chez tous les césars un principe maladif. Le premier était épileptique ; son neveu fut toujours valétudinaire ; une humeur acre ulcérait la face de Tibère ; Caligula était d’une pâleur étrange, dormait peu, avait constamment une sorte de transport au cerveau, et Néron donna des signes non équivoques de folie. Claude eut une disposition physique à l’imbécillité ; mais cette disposition ne triompha jamais d’une manière constante, elle fut toujours combattue par quelque chose de robuste dans l’intelligence. Cette intelligence était une ruine misérable, mais qui conservait de la grandeur. Claude fut à quelques égards un grotesque, et parfois un grotesque sanguinaire ; à quelques égards, il mérita une admiration mêlée de ridicule et de pitié. De la les contradictions que présente cette âme étouffée dans des organes appesantis et dépravés ; mais, comme le disait Auguste, ce fin connaisseur des hommes, « lorsque son esprit n’était pas absent, on retrouvait en lui une noblesse naturelle. »

Après avoir fait cette étude, que je crois vraie, sur le bizarre et malheureux Claude, on comprendra mieux sa nature, et l’on s’expliquera la beauté de ses portraits, où son âme, entravée et empêchée par une étoffe grossière, reluit sombre et triste. Cette âme se débat, pour ainsi dire, contre son enveloppe, et l’effort de cette lutte se trahit par la profonde mélancolie du regard, pareil à celui que devaient avoir ces génies des contes orientaux qu’une fée avait emprisonnés dans le corps d’une brute.

Claude, selon moi, n’était donc pas habituellement stupide, mais il avait de véritables absences. Il disait alors ce qu’il n’aurait point dû dire, oubliait ce qu’il avait ordonné de cruel, et semblait tout étonné et repentant quand il l’apprenait. Des absences, des éclipses complètes d’un esprit naturellement sain et droit, voilà Claude. Jamais il ne donna de ces défaillances intellectuelles une preuve plus manifeste que dans ses rapports avec Messaline. C’est son rôle d’époux qui a surtout rendu Claude ridicule aux yeux de ses contemporains et de la postérité ; jamais il n’y en eut de plus trompé et qui parut moins s’en apercevoir. Imaginez un pauvre savant absorbé par les antiquités étrusques, un pédant, car Claude l’était beaucoup, qui est le mari d’une coquine : ce côté de la vie de Claude a le plus frappé l’imagination du vulgaire, toujours avant tout sensible au ridicule. Quand on arrive aux écrivains des bas temps comme Aurélius Victor, il n’est presque plus question des bonnes qualités que Suétone reconnaît à Claude et des grandes choses qu’il lui attribue ; Claude n’est plus qu’un Sganarelle gourmand et poltron. On a peut-être exagéré les débordemens de Messaline, au moins dans quelques détails, Juvénal seul représente l’impératrice courant la nuit les rues de Rome pour aller chercher dans des bouges hideux des amours d’une heure. Suétone ne dit rien de pareil. Messaline prenait ses amans plus près d’elle, parmi les jeunes patriciens de sa cour. Ce qui a pu donner lieu à ces invraisemblables récits, c’est qu’un lupanar avait été établi par Caligula dans le palais impérial lui-même, à l’usage des grandes dames romaines. Celui-là, Messaline peut l’avoir fréquenté.

Le dénouement tragique de l’audacieuse comédie du mariage de Messaline et de Silius contracté publiquement à Rome pendant que l’empereur était à Ostie, ce dénouement eut pour théâtre les jardins qui avaient appartenu à Lucullus et où est aujourd’hui la villa Médicis. C’est dans ce lieu charmant, promenade ouverte aux oisifs de Rome, et dont les bosquets toujours verts abritent les ateliers des jeunes pensionnaires de l’Académie de France, que se termina par une scène terrible le drame impur de la vie de Messaline. Il y avait là une juste rétribution du ciel. Pour posséder ces beaux jardins qu’elle convoitait, Messaline avait obtenu de la faiblesse de Claude la mort de celui auquel ils appartenaient alors, ce voluptueux Valérius Asiaticus, qui montra dans ses derniers momens ce qu’on pourrait appeler la sublimité de l’épicuréisme, quand il fit déplacer le bûcher déjà préparé, pour que la fumée du feu qui allait brûler son cadavre ne gâtât pas ses beaux arbres. Ce lieu de délices devait voir les derniers momens de celle qui l’avait acquis par un crime. J’y ramènerai le lecteur pour le faire assister à ce châtiment mérité ; mais il faut qu’il me suive d’abord sur le Palatin, où dans la demeure impériale Messaline s’abandonne à la joie de son adultère insolent solennisé à la face du ciel. Le récit admirable et détaillé de Tacite va nous guider.

C’était l’automne. Messaline célébrait la saison de Bacchus, faisait l’octobre, comme on dit à Rome, où, vers cette époque de l’année, ont encore lieu de véritables bacchanales. « L’on foulait la vendange, le vin ruisselait dans les cuves ; des femmes vêtues de peaux de bêtes, comme les ménades, bondissaient en l’honneur du dieu. Messaline elle-même, les cheveux dénoués, secouait un thyrse ; Silius, couronné de lierre et chaussé du cothurne, balançait la tête au chant lascif du chœur bruyant. Vettius Valens étant, dit-on, monté par jeu au sommet d’un arbre, on lui cria : Que vois-tu ? Il répondit : Une tempête qui vient d’Ostie. »

Plaisanterie ou hasard, Vettius disait vrai. Bientôt on apprend que ce n’est pas un nuage pluvieux qui vient du côté d’Ostie, comme il arrive, souvent dans cette saison, mais que l’empereur sait tout et s’approche pour punir. Messaline s’enfuit dans les jardins de Lucullus ; elle n’y reste pas longtemps. Elle prend tout à coup un parti hardi, celui d’aller au-devant de Claude et d’en être vue (aspici) ; elle comptait sur ses charmes. Elle traverse toute la ville à pied, presque seule. Arrivée à la porte de Rome, — le trajet avait été long, Il y a loin de l’Académie de France à la porte Saint-Paul, — trop fatiguée sans doute pour pouvoir marcher encore, elle se jette dans un tombereau qui servait à enlever les immondices des jardins, et s’avance ainsi sur la route d’Ostie. Claude arrivait, suivant la même voie en sens opposé. Ils allaient se rencontrer. Claude était effrayé. L’affranchi Narcisse, qui est l’ennemi de Messaline et qui sent que le moment est décisif, monte dans la litière de l’empereur. Celui-ci, tout troublé, ne s’expliquait point, et répétait comme machinalement ces mots : « O crime ! ô forfait ! » Déjà Messaline était en vue et criait : « Qu’il écoute la mère d’Octavie et de Britannicus ! » L’affranchi répondait : « Silius, mariage. » En même temps il met sous les yeux de Claude un mémoire dénonciateur des débauches de Messaline, afin d’empêcher l’empereur de la regarder. Au moment d’entrer dans Rome, Claude trouve à la porte de la ville ses deux enfans et une vestale qui demande impérieusement que l’empereur ne livre pas sa femme à la mort sans qu’elle se soit défendue. Narcisse répond que l’empereur l’entendra, fait écarter les enfans, et renvoie la vestale à son temple. Il mène d’abord Claude au palais, ou tout ce qu’il voit l’irrite, puis au camp des prétoriens, déjà prévenus et qui demandent la punition des coupables. Ils étaient fort nombreux ; on en condamna une douzaine. Pendant la route, Claude, qui craignait que Silius ne saisît l’empire, se demandait s’il était encore empereur.

Retournons une dernière fois aux jardins de Lucullus, où Messaline s’est réfugiée, et laissons parler Tacite.

« Pendant ce temps, Messaline, dans les jardins de Lucullus, veut prolonger sa vie ; elle forme des suppliques avec un reste d’espoir et des accès de colère, tant dans ces extrémités l’orgueil vivait encore. Et si Narcisse n’eût hâté le meurtre, c’est l’accusateur qui était perdu, car Claude était rentré au palais, s’était mis à table à son heure. Calmé par le repas, échauffé parle vin, il ordonne qu’on aille dire à cette malheureuse (ce fut, dit-on, le terme dont il se servit) qu’elle eût à comparaître le lendemain pour plaider sa cause. En entendant cela, en voyant la colère s’affaiblir et revenir l’amour, on craignit, si l’on différait, le danger de la nuit prochaine, et que Claude ne se souvînt du lit conjugal. Narcisse s’élance hors de la salle, et va dire aux centurions et au tribun qui étaient là : « Que la mort soit donnée, l’empereur le veut. » On leur joint l’affranchi Évodus pour inspecteur et surveillant. Le premier, il se rend en toute hâte aux jardins ; il trouve Messaline couchée par terre, et prés d’elle sa mère Lepida, qui, brouillée avec sa fille quand elle était puissante, avait été fléchie par ses dernières détresses, et en avait pitié. Elle l’exhortait à ne pas attendre l’exécuteur, lui disait que c’en était fait de la vie, qu’il ne fallait plus songer qu’à la dignité de la mort ; mais il n’y avait plus rien de noble dans cette âme que les vices avaient corrompue. Messaline pleurait et poussait d’inutiles gémissemens. Les portes s’ouvrirent avec fracas. Le tribun entra silencieux, l’affranchi s’emportant et raillant comme un esclave.

« Alors pour la première fois Messaline vit clair dans son sort ; elle prit le fer qu’on lui présentait, et, comme dans son tremblement elle l’approchait en vain de son col et de son sein, le tribun la perça de part en part. Son corps fut accordé à sa mère, et l’on annonça à Claude, pendant qu’il soupait, que Messaline était morte, sans dire si c’était de sa propre main ou d’une main étrangère. Il ne s’en informa point, demanda à boire, et acheva son repas comme à l’ordinaire. »

Voilà bien une de ces absences dont je parlais. Les jours qui suivirent la mort de Messaline, Claude parut plongé dans une léthargie intellectuelle, n’en parlant pas, n’ayant pas l’air d’y penser, et comme ayant oublié qu’elle avait existé. Le sénat aida à l’oubli de Claude en faisant disparaître de partout le nom de Messaline et ses images. Quelques-unes ont survécu cependant à cette proscription. Je ne saurais croire que les traits nobles et fins du buste de la galerie de Florence, qu’on dit être celui de Messaline, soient ressemblans. Il serait trop triste de penser que le vice le plus abject se trahit si peu. J’aime mieux voir Messaline dans un buste du Capitole, et qui représente une grosse commère sensuelle, aux traits bouffis, à l’air assez commun, mais qui pouvait plaire à Claude.

La partie de l’histoire de Claude qui se rapporte à cette femme est de nature à faire admettre tout ce que l’on a répété sur son défaut de bon sens ; mais on doit se souvenir qu’Il y a autre chose dans son histoire que les désordres de Messaline. Ce que Suétone a dit de son inégalité dans l’administration de la justice, on peut le dire de sa vie tout entière : « Variant sans cesse, tantôt plein de circonspection et de sagacité, tantôt sans réflexion et précipité, quelquefois puéril et semblable à un insensé. » Son esprit avait des momens lucides et même lumineux, puis se voilait de ténèbres.

Son mariage avec Agrippine fut une faiblesse de vieillard séduit par une jeune, et belle nièce, qui ne négligea rien pour y réussir. Dominé par elle, il lui laissa préparer la grandeur de Néron aux dépens de son fils Britannicus ; puis, se réveillant de cette langueur, il voulut réparer le mal qu’il avait fait. Agrippine surprit cette pensée de Claude. Bientôt il mourait après avoir mangé, avec son avidité ordinaire, des champignons qu’elle lui avait présentés, ou d’une mort encore plus ridicule, car il fallait qu’il l’eût de l’ignoble et du burlesque dans la mort de Claude comme dans sa vie.

Agrippine, qui vient d’empoisonner Claude, va lui élever un temple. Ce temple, qu’entourait un immense portique, n’existe plus ; mais on en reconnaît parfaitement la place et l’étendue sur le Mont Cœlius, derrière le Colisée. Le temple de Claude et ses dépendances occupaient ce carré long bien aplani et taillé à pic de trois côtés, où est aujourd’hui le jardin des passionistes. Quelques maigres cyprès qui s’y dressent semblent une image du deuil peu profond d’Agrippine. Pour elle, il faut l’aller chercher au musée du Capitole. Un buste l’y montre avec cette beauté plus grande que celle de sa mère, et qui était pour elle un moyen. « Chaste, quand il n’y allait pas de sa domination, » a dit Tacite ; mais si son ambition était intéressée, elle se servait de sa beauté sans pudeur et sans remords, pour séduire son vieil oncle Claude, pour s’assurer le concours de l’affranchi Pallas, pour subjuguer son fils. Des soupçons fâcheux répandus sur le compte d’Agrippine et des aveux honteux de l’histoire, il semble résulter qu’elle n’avait plus le droit d’invoquer son titre de mère contre un fils parricide et de dire au centurion chargé de la tuer : Ventrem feri. Quand Marie-Antoinette poussa ce cri d’indignation sublime : « J’en appelle à toutes les mères, » elle oubliait Agrippine.

Le buste du Capitole est très remarquable. Agrippine a les yeux levés vers le ciel ; on dirait qu’elle craint et qu’elle attend. Il n’y a pas de doute sur l’authenticité des bustes d’Agrippine. On n’en peut dire autant d’un buste du Vatican qui passe pour être celui du père de Néron. C’est un chef-d’œuvre de naturel et de vérité ; mais je ne puis reconnaître dans ce gros homme inoffensif Domitius AEnobarbus, célèbre par une cruauté qui devait être héréditaire. Ce n’est pas là celui qui fit mourir un de ses affranchis parce qu’il refusait de boire avec excès, qui écrasa volontairement sur la voie Appienne un enfant, et qui a pu dire : « De moi et d’Agrippine il ne saurait rien naître que d’exécrable. »

Quant à Néron lui-même, un buste qui est au Vatican le représente avec la couronne de laurier que recevaient dans les concours publics les chanteurs et les poètes, et une statue, avec les attributs d’Apollon qui tient la lyre (citharœdus). Grâce à de tels accessoires, ces deux portraits sont ceux qui rendent le mieux le vrai du caractère de Néron. En effet, chez lui l’artiste l’emportait sur l’empereur. Un succès de théâtre était plus à ses yeux que n’aurait été la conquête du monde. Il parcourut son empire comme un comédien en voyage. Néron ne triompha qu’une fois, et ce fut pour célébrer ses succès dramatiques. Souvent il revêtait le costume des joueurs de lyre. Il avait placé dans sa chambre à coucher une statue où il figurait dans ce costume. On peut s’en faire une idée, soit par celle dont je parlais tout à l’heure, soit par celle d’Apollon citharède te nant la lyre et vêtu d’une robe flottante, qu’on admire au Vatican dans la salle des Muses.

Néron avait tout d’un auteur et d’un chanteur de profession : la passion du succès, la jalousie et la vanité, qui se cachent sous les dehors d’une modestie affectée. Son régime était calculé pour fortifier sa voix. Quand il paraissait sur le théâtre, il montrait une envie puérile et fiévreuse de réussir, sollicitant timidement l’indulgence de ses juges, tremblant de faire une faute, et en mourant il s’écria : « Quel artiste on perd en moi ! qualis artifex pereo ! » Là est le mot de sa vie. Tout dans cette vie se rapporte à sa passion insensée pour les applaudissemens du théâtre, à ses prétentions d’artiste. Thraséas fut tué parce qu’il n’allait point l’entendre chanter, et s’il fit mourir Britannicus, ce fut en partie parce qu’on trouvait la voix de ce jeune prince plus mélodieuse que la sienne. Quand déjà le soulèvement de Vindex menaçait son pouvoir et sa vie, il n’était sensible qu’à l’injustice avec laquelle ce rebelle, dans ses manifestes, traitait les talens scéniques de son empereur. Il déclarait que s’il était renversé, il aurait dans son talent de quoi subsister partout.

Le besoin des applaudissemens le poursuivait, c’était une manie. Caligula, avait le premier, pour ses courses du cirque, inventé ces applaudisseurs à gages qui ont chez nous un nom plus vulgaire. Néron perfectionna l’invention de Caligula. Il fit rassembler cinq mille applaudisseurs très robustes, divisés en plusieurs bandes dont chacune avait ses instructions particulières. Pour s’assurer un auditoire, Néron faisait fermer les portes du théâtre, et l’on vit de mal heureux spectateurs, afin de lui échapper impunément, se précipiter du haut des murs ou feindre la mort pour pouvoir être emportés. Peut-être, si Néron eût eu un vrai talent pour les vers et pour la musique, la conscience de ce talent eût laissé son âme plus tranquille, et il eût été moins cruel ; mais, malgré tous les témoignages d’admiration qu’il arrachait par la peur et tous ceux qu’il s’accordait complaisamment à lui-même, il l’eut toujours au fond de son cœur un mécontentement sourd de lui et des autres, l’humeur d’un Cotin révolté, le dépit furieux de l’auteur à qui l’on n’a pas rendu justice comme Robespierre, ou du comédien sifflé comme Collot-d’Herbois. De là une irritation secrète et perpétuelle, dangereuse chez un homme qui avait à sa disposition tant de moyens de la soulager. À chaque effort malheureux de l’artiste, l’empereur s’en consolait par une cruauté. C’est pourquoi les portraits de Néron sont de deux sortes : les uns lui donnent une face grasse et pouparde sur laquelle on ne surprend aucun indice de méchanceté ; dans les autres, il est plus maigre, et il a l’air méchant ; ceux-là nous montrent Néron encore satisfait de lui parce que rien ne l’a détrompé, ceux-ci Néron que le sentiment obscur de sa médiocrité, joint à une vanité immense, a rendu féroce. Là c’est Néron applaudi par la complaisance de ses admirateurs, ici c’est Néron qui s’est enfin aperçu que le public le sifflait intérieurement.

Il n’y eut qu’un homme de guerre très remarquable sous Néron, Domitius Corbulon, général de la même trempe militaire que les généraux de la république, et qui, comme le dit Tacite, avait pensé qu’il était digne du peuple romain de recouvrer les conquêtes de Lucullus et de Pompée. Corbulon n’eut qu’un tort, qu’il expia : servir Néron et se fier à lui. Pour récompense des plus grands services et de la plus loyale abnégation, il reçut de l’empereur l’ordre de se donner la mort. Corbulon se perça le cœur en disant : « C’est bien fait ! » Le buste de Corbulon est expressif : on y retrouverait volontiers ce Romain de la vieille roche égaré au service de Néron. Il y a du dédain dans le coin de sa bouche ; Corbulon semble baisser sous le joug une tête énergique et intelligente, d’un air tout ensemble résolu et résigné. Malheureusement cette tête petite et fine ne paraît guère avoir pu appartenir au grand corps que Tacite donne à Corbulon.

Rien n’empêche au contraire que le buste attribué à Poppée, épouse de Néron, ne soit bien réellement le sien. Ce visage a la délicatesse. presque enfantine que pouvait offrir celui de cette femme, dont les molles recherches et les soins curieux de toilette étaient célèbres, et dont Diderot a dit avec vérité, bien qu’avec un peu d’emphase : « C’était une furie sous le visage des grâces. » Sa mémoire fut maudite avec celle du méchant empereur auquel elle avait conseillé le meurtre d’Octavie, et ses statues avaient été brisées du vivant même de Néron. Othon, devenu empereur à son tour et cherchant à raviver tous les souvenirs de Néron, dont il voulait faire tourner à son profit l’inconcevable popularité, releva les statues de Poppée, qu’il avait aimée. C’est à cette honteuse réhabilitation de Néron que nous devons de posséder un si grand nombre de ses images et le portrait de Poppée.

Nous avons aussi en abondance les portraits de Sénèque, qui fut le précepteur de Néron et sa victime ; Sénèque, que Diderot s’est en vain efforcé de rendre intéressant, et qui restera toujours un type brillant, mais peu recommandable, des faux sages, de ces hommes dont les paroles et les doctrines sont démenties par leur conduite. Celui qui écrivit tant de choses ingénieuses et quelquefois sublimes, sur la modération des désirs, l’austérité des mœurs, la force d’âme, fut l’amant d’Agrippine et d’une autre sœur de Caligula. Par les excès de son usure, il fut près de soulever des provinces ; enfin il avait adressé de la Corse, lieu de son exil, à Claude les flatteries, les plus déhontées, qu’il lui faisait parvenir par Polybe, un de ces affranchis tout-puissans sous le faible empereur. Sénèque ne rougissait point de louer la vigilance, l’activité, la douceur de celui auquel, dans une satire posthume faite pour plaire au successeur de Claude, qui le détestait, il devait reprocher sa paresse et sa cruauté. Pour consoler l’affranchi Polybe de la mort d’un frère, Sénèque lui disait : « Tu ne peux te plaindre de la fortune tant que César vit. S’il est sain et sauf, tous les tiens le sont également. Tu n’as rien perdu ; tes yeux doivent être non-seulement secs, mais joyeux. »

Les bustes nombreux de Sénèque le représentent toujours avec une physionomie sans noblesse, on pourrait dire piteuse, la barbe et les cheveux mal soignés, affectation d’un stoïcisme tout extérieur, mensonge de sévérité qui pourrait nous décevoir si nous ignorions la vie de Sénèque, mais qui, sa vie étant connue, peint la prétention hypocrite de ce tartuffe du Portique. Sénèque a une physionomie renfrognée, ce qui faisait partie de son rôle, et triste, ce qui pouvait être sincère, car, exilé sous Claude, sous Néron sa faveur fut précaire et bientôt annulée par Agrippine, au meurtre de laquelle il concourut peut-être et certainement ne s’opposa point. Sénèque a l’air sombre et soucieux, car il sent son élève lui échapper, et, homme d’esprit, il comprend que les complaisances qui le déshonorent ne le sauveront pas. Un de ses bustes du Vatican semble dire : « Hélas ! je n’y puis rien. » Il s’améliorait en vieillissant, ses lettres le prouvent, et il sut mourir [4].

La littérature romaine sous Néron offre un caractère particulier. La simplicité noble de l’âge d’Auguste, par laquelle se continuait en s’adoucissant la mâle grandeur des grands écrivains de la république, cette simplicité sublime se corrompt alors de deux manières : par la recherche et par l’emphase. La première domine chez Sénèque, et la seconde chez Lucain, ce qui n’exclut pas toujours, chez le second surtout, une véritable élévation de pensée. Lucain, qui avait eu le malheur, au commencement de sa Pharsale, de prodiguer des louanges hyperboliques à Néron, peut-être pour faire passer les fiers sentimens de liberté si noblement exprimés dans son poème, Lucain racheta du moins cet instant de faiblesse en tentant, au prix de sa vie, de délivrer Rome de Néron. Un des principaux conjurés était Plautius. Lateranus, dont la brillante demeure s’élevait à l’extrémité orientale du mont Cœlius, et a donné son nom à la basilique de Saint-Jean de Latran, construite dans le voisinage du palais des Laterani. Le nom de Plautius Lateranus se rattache à un autre monument, le tombeau de la famille Plautia, qui se présente d’une manière si pittoresque au voyageur allant de Rome à Tivoli, près du ponte Lucano. Le pont et le tombeau ont fourni au Poussin le sujet d’un tableau de la galerie Doria. On a trouvé dans ce tombeau les noms de plusieurs personnages de la famille Plautia, dont l’un figure dans la foule des amans de Messaline, mais non celui de Plautius Lateranus. L’acte qui recommande son nom à la postérité l’a fait effacer dans la sépulture de sa famille.

Un autre poète du temps de Néron a, comme Lucain, cette énergie qui sent l’effort. C’est Perse, formé aussi à l’école du stoïcisme. L’effort est naturel aux écrivains qui, dans une époque abaissée, conservent quelque vigueur morale. Les âmes qui résistent alors ne peuvent le faire qu’en se raidissant avec violence. De là ce langage tendu qui se rencontre chez Perse comme chez Lucain. Le premier à de plus pour caractère propre l’obscurité qu’introduisent nécessairement dans le style les ombrages de la tyrannie. Perse, mort jeune, après avoir attaqué avec violence un temps corrompu, offre quelque ressemblance avec notre Gilbert, sauf les injustices de ce lui-ci. Une tête en bas-relief, qu’on voit à la villa Albani, est donnée comme un portrait de Perse ; mais M. Braun fait remarquer avec raison que la barbe est du temps d’Adrien. La poésie de l’âge de Néron a quelque chose de pompeux et de retentissant qui lui est propre, et qu’on trouve dans les vers du voluptueux Pétrone comme de l’austère Lucain. Tout était alors à la magnificence. C’était le temps des embellissemens de Rome et des pompes splendides de la Maison-Dorée.

L’art avait plus que les lettres conservé sa pureté. L’architecture surtout, le plus vivace et le plus tenace des arts, celui qui reproduit le plus longtemps les beaux types, peut-être parce que ces types peuvent être reproduits, pour ainsi dire, mathématiquement, l’architecture n’atteignit jamais à Rome une perfection plus grande que sous Néron. Quelques piliers en brique de l’aqueduc de Néron, qu’on voit près de la Porte-Majeure, sont d’un travail de construction achevé et supérieur à tout ce que les Romains nous ont laissé en ce genre, par la belle qualité des briques, par l’excellence et la petite épaisseur du ciment. Les deux môles de Porto d’Anzo sont aussi un modèle d’architecture. Les restes de la villa que Néron avait fait bâtir dans cet Antium où il était ne attestent le goût et la magnificence de ce temps. Les noms latins des deux architectes de la Maison-Dorée prouvent que les arts étaient devenus indigènes à Rome ; le colosse de Néron, dont l’auteur fut un artiste gallo-romain, fit voir que les arts étaient cultivés avec succès dans les provinces. La statuaire grecque, soit originale, soit reproduite par des copies, ornait les palais de Néron. On a trouvé dans celui de Rome le Laocoon et le Méléagre, et dans les ruines d’Antium le Gladiateur et l’Apollon du Belvédère. Le goût de Néron pour la poésie grecque et son voyage en Grèce avaient donné encore plus de vogue à tout ce qui avait une origine hellénique. L’art devait s’en ressentir, et aussi l’élégance de la vie. Les peintures qui décorent même à cette heure une partie de la Maison-Dorée, et qui ont peut-être inspiré les arabesques de Raphaël, en font foi. Il l’avait une sorte d’atticisme dans la corruption monstrueuse de cette société qui a produit Pétrone, et que Pétrone a peinte.

Il faut le reconnaître, les arts peuvent fleurir sous la tyrannie. Ils conservent quelque temps l’inspiration qu’ils ont reçue de la liberté, et même, quand ils ont perdu la grandeur, ils peuvent encore aspirer à l’élégance. L’éloquence, la philosophie, la haute poésie, sont plus atteintes par l’absence de liberté ; cependant elles peuvent avoir sous les plus mauvais règnes une sorte d’éclat superficiel : Sénèque écrivait sous Néron.

Les magnificences de l’art n’étaient pas seulement pour l’empereur, elles étaient encore pour tous les hommes opulens, et en particulier pour certains affranchis. Les régionnaires du IVe siècle placent près de la porte Tiburtine, aujourd’hui la porte San-Lorenzo, les jardins de l’affranchi Épaphrodite, un de ceux qui accompagnèrent Néron dans sa fuite. Le monument appelé, sans bonne raison, temple de Minerva Medica, une des belles ruines de Rome, était une dépendance des jardins d’Epaphrodite. Du même côté, mais hors de la ville, se trouvaient les jardins de Pallas, qui fut puissant sous Claude et sous Néron. Pallas s’y était fait bâtir un tombeau magnifique. On y lisait cette inscription : « A cause de sa piété et de sa fidélité envers ses patrons, le sénat lui a décerné les ornemens prétoriens et 150,000 sesterces, honneur dont il s’est contenté. » Pline le Jeune, qui avait lu l’insolente épitaphe, y revient dans deux de ses lettres, et montre, par le sénatus-consulte qu’il cite, l’incroyable abaissement du peuple romain. Ce document atteste que Pallas a refusé d’abord et qu’il s’est fait ordonner par l’empereur d’accepter l’hommage du sénat. Pallas, qui traitait ainsi le sénat romain, ne daignait jamais parler à ses esclaves, et ne leur communiquait ses volontés que par écrit. L’orgueil de Pallas, le faste de ses jardins et de ceux d’Épaphrodite, qui attestent la grande existence des affranchis, me fournissent l’occasion de signaler un trait caractéristique des mœurs romaines à cette époque et une condition des gouvernemens absolus à laquelle ils échappent rarement à la longue, l’omnipotence des favoris.

Suétone énumère plusieurs autres affranchis tout-puissans sous Claude : l’eunuque Possidès, auquel il accorda une distinction militaire ; Félix, qu’il fit gouverneur de Judée, et qu’on appelait le mari de trois reines ; Harpocras, qui fut comblé d’honneurs, et enfin Polybe, attaché au département des études impériales (a studiis). Sous un empereur érudit comme Claude, cette fonction n’était pas une sinécure. Polybe était un homme docte, car il avait traduit Homère en latin et Virgile en grec. Tacite, parlant de ces affranchis, dit que Claude fit leur pouvoir égal à celui des lois, ce qui n’était pas grand’chose, et à celui de l’empereur lui-même, ce qui était beaucoup plus.

Eh effet, on voit ces hommes conduire tous les événemens. Narcisse fut assez puissant pour perdre Messaline. Deux femmes se disputaient la main de Claude, Lollia Paulina et Agrippine. La première avait pour elle l’affranchi Calliste, la seconde, Pallas, à qui la superbe fille de Germanicus s’était livrée. La protégée de Pallas triompha grâce à lui. Pallas dicta le discours par lequel Claude vint annoncer au sénat qu’il déshéritait son fils Britannicus au profit du fils d’Agrippine. Néron, peu reconnaissant, priva de ses charges l’affranchi qui était comme le maître de l’état, velut arbitrum regni agebat, et finit par le faire mourir, parce que « sa vieillesse prolongée gardait trop longtemps ses immenses richesses. »

On croit lire des histoires du sérail. Le despotisme romain prend des allures orientales. Comme les sultans,.les empereurs écartent tous ceux à qui l’illustration de la naissance pourrait donner quelque importance et permettre quelque dignité personnelle ; ils s’entourent de fils d’esclaves que leur origine a préparés à être les instrumens nés de la tyrannie. Le sénat, qui subsistait encore à l’état de fantôme, car, dit Tacite, il restait sous Néron quelque image de la république, le sénat voulut faire une loi contre les affranchis, et priver de leur liberté ceux qui ne se montreraient pas dignes de la conserver. Les objections que l’on fit à cette mesure sont curieuses : « Ce corps était répandu partout… Si l’on mettait à part les fils des affranchis, on verrait quelle disette il l’avait de citoyens libres. » Voilà ce qu’était devenue la population romaine !

Nous avons une peinture satirique de l’existence de ces affranchis, de leur opulence, de leur luxe, extravagant, de leurs profusions ridicules, dans le festin de Trimalcion, raconté par Pétrone, ce Trimalcion qui se propose d’acheter la Sicile pour pouvoir aller en Afrique sans sortir de ses terres. L’orgueil de ces enrichis s’exprime avec toute son insolence dans le discours de l’un d’eux, invité à la table de Trimalcion. « Pourquoi donc, diras-tu, ai-je servi ? Parce qu’il m’a plu de me mettre en servitude. J’ai mieux aimé être habitant de Rome que tributaire ; mais j’espère vivre maintenant de manière à ne plus amuser personne. Je suis un homme parmi les hommes, et je marche la tête haute. Je ne dois un sou à qui que ce soit. J’ai acheté des terres ; j’ai des lingots dans mon coffre-fort ; je nourris vingt bouches par jour, sans compter mon chien. » On a voulu voir dans le personnage grotesque de Trimalcion une parodie de Claude ou de Néron : cette opinion me paraît insoutenable. Trimalcion a des prétentions au savoir, mais son ignorance est déplorable : il confond Médée et Cassandre, et parle de Dédale enfermant le corps de Niobé dans le cheval de Troie, de Diomède et Ganymède qui étaient frères, de leur sœur Hélène qui fut enlevée par Agamemnon, etc. Pétrone n’a pu prêter de pareilles méprises à Claude, qui était réellement très savant. Une grossière liberté qu’il donne à ses convives pourrait être une allusion à une burlesque loi sur le même objet, dont la pensée fut attribuée à Claude. Quant à Néron, il est impossible que Pétrone ait pensé au jeune empereur en peignant le vieux débauché. Ce que représente véritablement Trimalcion, c’est un affranchi qui a fait fortune, et qui conserve, au milieu de son opulence fastueuse, la vulgarité de langage et d’habitudes d’un esclave parvenu à la liberté.

Claude avait voulu effacer Caligula, Néron aspire à le renouveler. Caligula est son modèle, il se plaît à imiter ses prodigalités. « Il admirait son oncle Caïus, dit Suétone, surtout pour avoir en peu de temps dissipé les richesses accumulées par Tibère. » Néron admirait aussi et enviait sans doute la gloire que Caligula s’était acquise dans les jeux publics. Les palmes du cocher impérial l’empêchaient de dormir ; il voulut les cueillir à son tour, et y joindre celles de l’histrion. On peut rapporter en effet presque tous les actes de son règne soit au cocher, soit au chanteur, au danseur ou au comédien. La scène des premiers est le cirque, la scène des seconds est le théâtre. La vie de Néron se passa dans ces deux lieux-là.

Il avait commencé par le goût des courses du cirque. Enfant, il ne parlait d’autre chose ; dans les commencemens de son empire, il allait les voir en cachette. Il s’exerça d’abord dans ses jardins, probablement dans ces prairies, situées au bord du Tibre, qui avaient appartenu à son père Domitius, et qui, avant d’être les jardins de Néron, avaient été le champ de Cincinnatus. Après avoir répété sous les yeux de ses esclaves et de la dernière populace, il débuta devant le public, dans le grand cirque ; un affranchi tenait la place du magistrat qui ordinairement, donnait le signal.

Néron rêva aussi les succès du gladiateur. Il avait imaginé de venir nu dans l’arène étouffer un lion dans ses bras ; mais cet exploit avait son danger, il y, renonça et se contenta de voir combattre. Il Avait, comme Caligula, fait construire un amphithéâtre en bois. Néron n’y fit mettre à mort aucun criminel, mais il l’exposa au fer des gladiateurs quatre cents sénateurs et six cents chevaliers romains. On le vit encore figurer dans le cirque commencé par Caligula, de l’autre côté du Tibre, au pied de cette colline vaticane dont le nom s’est attaché dans les temps modernes à une si grande chose, et qui n’est citée par les auteurs latins que pour son mauvais vin. Le vaticanum était le Suresnes de Rome. Caligula avait établi son cirque à l’extrémité des jardins de sa mère Agrippine, qui venaient jusqu’au bord du Tibre, et où un jour, en se promenant, comme nous l’apprend Sénèque, il fit égorger aux flambeaux un certain nombre de personnages consulaires, de sénateurs et de dames romaines. Néron devait imaginer mieux : il devait, près de là, faire servir des corps humains à l’éclairer, barbarie plus atroce et plus ingénieuse ; la première était d’une bête féroce, la seconde d’un dilettante, toujours occupé à varier, par des raffinemens étranges, ses cruelles voluptés. Une partie de la place et de l’église de Saint-Pierre occupe l’emplacement du cirque de Néron et de Caligula. L’obélisque qui se dresse au milieu de cette place, entre les deux grandes fontaines, s’élevait non loin de là, dans le cirque dont il formait la meta. Claude l’y avait fait apporter d’Égypte. C’est dans ce cirque, en partie son ouvrage, que Néron faisait servir les chrétiens de flambeaux vivans, et c’est la que s’élève aujourd’hui la plus grande église chrétienne du monde. Néron, l’ennemi du genre humain, devait attacher son nom à la première persécution des chrétiens. Cette persécution est attestée par Suétone en des termes qui ne permettent pas de croire à une interpolation : « Il livra aux supplices les chrétiens, espèce d’hommes adonnés à une superstition nouvelle et malfaisante. « Ces deux accusations adressées au christianisme sont bien d’un auteur païen. Tout ce qui est nouveau passe d’abord pour dangereux, et l’est en effet à ce qui est vieux et doit périr. On a dit avec raison que l’intolérance du paganisme n’était pas religieuse, mais politique. J’admets la distinction, mais je ne saurais y voir une apologie des persécutions, car punir une secte inoffensive au nom de la politique me paraît aussi odieux que la frapper au nom de la religion. Brûler les chrétiens, comme le faisait Néron dans son cirque, parce qu’ils étaient nouveaux et dangereux, c’était faire exactement comme a fait depuis l’inquisition quand elle a brûlé les hérétiques, accusés aussi d’être nouveaux et dangereux.

Mais Néron ne brille pas seulement dans le cirque, comme Caligula ; ce qui lui est particulier, c’est la passion des succès de théâtre. Aussi est-il sans cesse occupé de ce lieu, qui est le champ de bataille où il rêve ses triomphes, et s’il reçoit l’hommage d’un roi d’Arménie, Tiridate, ce jour-là il dore le théâtre de Pompée. « Non-seulement la scène, mais tout l’intérieur de l’enceinte était doré, dit Dion Cassius… ; les voiles étendus dans l’air pour défendre du soleil étaient de pourpre. Au milieu, on avait brodé l’image de Néron conduisant un char et entouré d’astres d’or. » Quand, au temps de Pompée, le sénat gardait encore assez du vieil esprit romain pour ne pas vouloir permettre qu’un théâtre eût des gradins sur lesquels on pût s’asseoir, craignant que par là les citoyens ne fussent amollis, il ne pensait pas qu’un maître absolu y recevrait et y couronnerait un souverain étranger. Néron, du reste, inspira à ce roi d’Arménie, qui venait de recevoir de lui le diadème, un mépris qu’il ne put cacher quand il vit l’empereur romain chanter en s’accompagnant de la lyre, puis, vêtu d’une casaque verte et portant le casque des gladiateurs, conduire un char dans l’arène. Qu’eût-il dit s’il l’eût vu mon ter sur le théâtre pour y jouer l’accouchement de Canacé ? Il joua aussi Oreste meurtrier de sa mère. Il l’avait tant en lui du comédien et de l’auteur nourri des souvenirs classiques, que lorsque je le vois après la mort d’Agrippine se croire poursuivi par les furies, je ne puis m’empêcher de soupçonner dans cet appareil de terreurs une réminiscence de la poésie grecque, dont il avait la prétention de s’inspirer, et un souvenir de son rôle d’Oreste.

Le faste de Néron ne se montre nulle part avec plus de magnificence que dans le palais ou plutôt l’ensemble de palais qu’on appelle la Maison-Dorée.

Aujourd’hui, quand on suit le chemin qui a remplacé le grand cirque, on rencontre à sa gauche une petite porte au-dessus de laquelle sont écrits ces mots : Ingresso al palazso dei cesari, entrée du palais des césars. Une ficelle est suspendue à cette petite porte ; on sonne, la portière du palais des césars tire le cordon, on trouve un petit escalier, et l’on monte au premier. Une seconde porte vous est ouverte par une bonne femme qui a quitté ses poules et a posé son panier à salade sur un chapiteau corinthien renversé. Vous pénétrez seul dans un jardin qui est au pied des ruines, et, entre deux carrés de choux, vous gagnez un second escalier qui vous conduit à ce qui formait le soi du palais de Néron ; au-dessous sont de grands arceaux qui, vus d’en bas, semblent très imposans et ne formaient pourtant que les substructions, c’est-à-dire les fondemens, de la demeure impériale. Arrivé là, on est au milieu des ruines, des arbres et des fleurs. C’est un labyrinthe de gigantesques débris se dressant parmi la verdure. À ses pieds, on voit d’humbles toits, demeure de quelque famille, ou des granges à foin qui ont remplacé les somptuosités de la Maison-Dorée. Tels sont les contrastes que présente Borne, dont on a fait souvent des peintures de convention ; mais la Rome réelle est ainsi. L’ancien et le moderne, le sévère et le riant, le majestueux et le misérable s’y rencontrent pêle-mêle. Ce n’est pas une froide tragédie moderne, c’est un drame de Shakspeare.

Ces ruines solitaires sont les ruines d’un palais qui a vu toutes les magnificences, toutes les turpitudes de l’empire, et ces festins d’une recherche bizarre dont Pétrone nous a laissé une si vive caricature dans le festin de Trimalcion. Ce personnage grotesque n’a rien à faire, je l’ai dit, avec Néron ; mais plusieurs détails des débauches somptueuses du riche affranchi ont dû se retrouver dans les orgies impériales. Les salles à manger de Néron dont parle Suétone, et dont les lambris d’ivoire s’ouvraient pour laisser tomber sur les convives des fleurs et des parfums, sont exactement semblables à celles de Trimalcion. Chez celui-ci, « le lambris s’entr’ouvre, et laisse descendre sur les têtes de ses hôtes un vaste cercle qui, se détachant de la coupole, leur offre dans son contour des couronnes dorées et des vases remplis de parfums. » Dans le palais de Néron comme dans la maison de Trimalcion, sa maison dorée à lui, où il pouvait recevoir et loger cent personnes, il se trouvait, nous le savons encore par Suétone, des statues précieuses, des orgues hydrauliques pour accompagner les chants pendant les interminables et prodigieux repas. Les scènes lascives du Satiricon se sont reproduites cent fois dans ces salles dont il ne reste plus que des débris abandonnés. Sur ce Palatin, si gravement mélancolique, on peut évoquer, Pétrone à la main, les folles et honteuses joies des fêtes de Néron.

Il faut comprendre par le nom de Maison-Dorée, non-seulement des bâtimens magnifiques, mais de grands espaces remplis par des jardins, des étangs, des bois, quelque chose d’analogue aux paradis des Orientaux, au sérail de Constantinople, à la résidence des souverains de Delhi. C’est toujours à l’Orient que ramène le despotisme insensé et colossal de Néron. La Maison-Dorée, avec toutes ses dépendances, commençait sur le mont Palatin, qui avait été envahi progressivement par l’extension toujours croissante de la demeure impériale, descendait dans la vallée que domine le Cœlius, et où les étangs de Néron remplissaient l’espace occupé depuis par le Colysée, remontait les pentes de l’Esquilin et allait toucher l’amer de Servius-Tullius, au-delà de Sainte-Marie-Majeure. C’est comme si, à Paris, elle eût couvert la montagne Sainte-Geneviève et se fût prolongée jusque vers les Invalides.

À l’entrée, du côté du Forum, était placé ce colosse de Néron qui, transporté plus tard devant l’amphithéâtre, lui a donné son nom. Le colosse avait cent vingt pieds. Suétone parle d’un portique immense. « Les étangs, ajoute-t-il, étaient comme une mer entourée d’édifices, qui semblaient former une ville. Il l’avait des champs de blé, des vignes, des pâturages, des forêts remplies de toute sorte d’animaux domestiques et de bêtes sauvages. » — « La maison de Néron, dit Martial, touchait à tous les points de la ville. » Et Pline l’Ancien, renchérissant encore, affirme qu’elle enveloppait Rome tout entière. Pline le Jeune loue Trajan de n’avoir pas, comme Néron de possédant les propriétaires, fait entrer dans son habitation lacs, bois sacrés, forêts. Pour sortir des exagérations poétiques et oratoires, ce qu’on appelait la Maison-Dorée de Néron avait, selon Nibby, trois milles et demi de tour, plus d’une de nos lieues, et couvrait un es pace de dix millions de pieds carrés. On conçoit que cette extension de la demeure impériale ait donné lieu à un plaisant du temps de faire deux vers dont voici le sens : « Rome ne sera plus qu’une maison. Allez à Veies, ô Romains, si Veies déjà ne fait partie de cette maison. »

Néron n’arriva pas tout d’abord à ce gigantesque résultat ; sa première demeure ayant brûlé dans l’incendie que lui-même avait très-probablement allumé, et qui consuma une partie de la ville, il se bâtit un second palais. L’or, qui l’était partout prodigué, fit donner à celui-ci le nom de Maison-Dorée. Néron se servit, pour la construire, des ruines de sa patrie, dit sévèrement Tacite, dont la vive description nous permet parfaitement de suivre la marche de l’incendie. L’incendie commença dans cette partie du cirque qui touchait au Palatin et au Cœlius, du côté de Saint-Grégoire ; poussée par un vent violent qui s’engouffrait dans le cirque, la flamme en suivit rapidement la longueur. Il y avait là des boutiques comme il y en avait aux abords des théâtres et de tous les lieux où les Romains se réunissaient en grand nombre. Ces boutiques contenaient des matières inflammables qui alimentèrent le feu. Ravageant d’abord les lieux bas, le feu gagna les hauteurs, puis redescendit dans la plaine. Des quatorze quartiers de Rome qu’on appelait régions, quatre seulement furent épargnés, trois furent détruits, sept presque entièrement consumés. Il n’y a dans l’histoire, que l’incendie de Moscou qui puisse être comparé à celui-là.

Néron l’avait-il allumé ? Suétone et Dion Cassius l’affirment. Tacite hésite à le croire ; pour moi, j’incline à l’admettre. L’idée de refaire une Rome nouvelle plus belle que l’ancienne, si irrégulière, si pleine de petites rues tortueuses, pouvait tenter son goût d’artiste. Il n’est pas impossible que, dans sa prédilection pour tout ce qui se rapportait à Homère et à la guerre de Troie, prédilection qui lui fit récompenser la plate traduction des poèmes homériques par Labéon, il ait dit, mêlant à son enthousiasme classique la férocité bizarre de son âme dépravée : « Heureux Priam qui, en perdant l’empire, a vu la destruction de sa patrie ! » et qu’il ait voulu faire, après une imitation en vers de quelque poème cyclique sur l’incendie de Troie, un plagiat en action. Il était à Antium quand le feu se déclara ; s’il ne le fit point allumer, il ne se pressa point en tout cas de venir l’arrêter, car il ne reparut dans Rome que lorsque le fléau, après avoir fait le tour de la ville, vint attaquer la demeure impériale sur l’Esquilin, près des jardins de Mécène.

Les hommes qu’on vit çà et la jeter des torches allumées sur les maisons, en disant qu’ils avaient reçu des ordres, pouvaient faire d’ordres supposés un prétexte au pillage ; mais il est bien difficile de rejeter le récit qui courut alors, selon Tacite, et que ne révoquent en doute ni Suétone, ni Dion Cassius, d’après lequel Néron aurait, soit dans l’intérieur de son,palais, soit du sommet de ce palais, soit, du haut de la tour de Mécène, chanté l’incendie de Troie. Rien n’est plus dans le caractère de cet homme, toujours préoccupé du chant et du drame, voyant tout au point de vue théâtral. Peut-être était-ce un poème de lui qu’il chanta, car Juvénal nous apprend que Néron avait composé des Troïca. La vanité de l’auteur et celle du chanteur auraient trouvé alors dans le spectacle offert à ses yeux une égale occasion de briller. Quoi qu’il en soit, la tradition de Néron contemplant en artiste la conflagration de Rome est restée populaire dans cette ville, et on appelle encore tour de Néron une tour en briques qui n’est point celle de Mécène, mais qui a été bâtie au moyen âge par les Caetani.

Néron eut donc le plaisir de rebâtir Rome, et de la rebâtir comme il l’entendait : il ouvrit des rues larges et de vastes espaces, et fit placer devant les maisons des portiques dont les plates-formes pouvaient servir à éteindre les incendies. Cependant les changemens trop brusques entraînent toujours quelque inconvénient, et il l’eut des esprits chagrins qui regrettèrent les petites rues étroites et les maisons très élevées, disant que la ville était moins salubre depuis qu’on avait moins d’ombre et qu’on était dévoré par la chaleur.

Les constructions projetées par Néron attestent une ambition insensée de grandeur. Il voulait que Rome s’étendît jusqu’à Ostie, et que la mer vînt jusqu’à Rome, en tous ces projets tourmenté par le besoin de se prouver à lui-même et de prouver aux autres sa toute-puissance. Du reste, Néron avait la rage de bâtir, comme Auguste, et aussi comme Domitien et Caracalla. Ce fut la cause principale de l’épuisement du trésor public : non in alia re damnosior quam in œdificando, selon Suétone. Il bâtit surtout pour lui-même : s’il construisit un aqueduc, ce fut afin d’amener l’eau à son palais, d’alimenter les pièces d’eau de la Maison-Dorée. Néron n’oublia pas non plus de construire des lieux de divertissemens pour cette multitude dont le cocher du cirque, le chanteur et le danseur du théâtre sollicitait et parfois obtenait les applaudissemens. Il avait bâti des thermes magnifiques, à en juger par cette épigramme de Martial :

Quid Nerone pejùs ?
Quid thermis melius neronianis ?

« Qu’y a-t-il de pire que Néron ? — Qu’y a-t-il de supérieur aux thermes de Néron ? »

Le nom de l’église de San-Salvalor in Thermis montre que ces thermes, dont il ne reste que des vestiges, existaient encore au moyen âge. Par un singulier hasard, sur l’emplacement des thermes de Néron, qui se confondirent plus tard avec ceux d’Alexandre Sévère, a été bâtie l’église de Saint-Louis des Français. Il était donc dans la destinée de ce lieu, d’abord marqué d’un nom néfaste, que deux fois le souvenir d’un bon prince vînt remplacer et expier pour ainsi dire le souvenir d’un scélérat.

Auguste et Tibère, devenus empereurs, avaient peu fait la guerre. Caligula avait singé des batailles et des triomphes, Claude avait paru en Bretagne, Néron eut la pensée de prendre part à une expédition contre les Parthes ; mais il réprima ce désir. On lui vota des arcs de triomphe à l’occasion des triomphes de Corbulon en Arménie, et on lui en dressa un sur le Capitule, ce qui était sans exemple. Cet honneur exceptionnel devait être décerné à celui qui n’avait jamais triomphé. Je me trompe, après avoir fini sa tournée d’acteur ambulant en Grèce, pendant laquelle il avait fait mettre à mort son meilleur général, il revint triompher à Rome. Un pan de muraille fut abattu devant les pas du ridicule vainqueur. On vit paraître d’abord ceux qui portaient les couronnes décernées à Néron, d’autres tenaient des piques, auxquelles étaient attachés des écriteaux indiquant les noms des concours où il avait eu le prix du chant. Puis venait Néron sur un char triomphal, vêtu d’une robe de pourpre brodée d’or, couronné de feuilles d’olivier et le laurier pythique à la main. Un joueur de lyre était à côté de lui. Il traversa ainsi le Cirque, suivi de soldats, de chevaliers et de sénateurs, et monta au Capitole. Toute la ville était illuminée. Les sénateurs criaient : « Bravo, vainqueur olympique ! bravo, vainqueur pythien ! Auguste ! Auguste ! à Néron Hercule ! à Néron Apollon ! Voix sacrée, heureux ceux qui t’entendent ! » Néron fit porter ses couronnes dans le cirque, et les fit placer sur le grand obélisque. Il y en avait plus de mille. Cet obélisque est celui qui s’élève aujourd’hui sur la Place du Peuple, et dont les hiéroglyphes racontent les conquêtes de Sésostris. Il devait porter les ridicules trophées de Néron !

Ce que Néron construisait ne lui suffisait pas, il prenait possession des constructions antérieures à lui. Non content d’avoir creusé un lac dans la Maison-Dorée, il fit servir à la somptuosité extravagante de ses fêtes obscènes un bassin qu’Agrippa avait consacré à l’utilité publique. La dépression que le lit de ce bassin a laissée dans le sol paraît avoir donné à l’église de Saint-André son nom de Sant’Andrea della Valle. Là un festin fut préparé sur un grand bateau que d’autres bateaux remorquaient. Les rameurs étaient des infâmes. Le bassin était bordé de mauvais lieux remplis de dames romaines. On peut voir dans les historiens ce qui se passa quand vint la nuit, et que les arbres et les toits voisins retentirent de mille chants et brillèrent de mille feux. Le contraste est grand entre une église et le lac théâtre de cette orgie. Il ne l’est pas moins entre les voluptés dont la villa de Néron à Subiaco dut être témoin et les austérités de saint Benoît, qui ont rendu ce lieu célèbre.

Néron, qui prétendait être un connaisseur en matière d’art, devait prétendre aussi à savoir apprécier les beautés romantiques de la nature. En effet, il s’était fait bâtir une villa dont quelques ruines subsistent encore dans une contrée chère aux paysagistes, à Subiaco. Ce nom même rappelle le voisinage de la villa de Néron ; il vient de sublacum (sous le lac), le lac artificiel de la villa impériale. Ce lac a disparu, et il n’en reste que le nom de Subiaco. Avoir une villa dans les montagnes du pays des AEques, c’était pour Néron ce que serait pour un moderne la fantaisie d’un chalet en Suisse.

Mais tandis qu’il allait de ses palais à ses villas et du cirque au théâtre, se formait le soulèvement qui devait le renverser. À Subiaco, un éclair brisa la coupe dans sa main et renversa la table du festin. C’était un avertissement.

Le soulèvement vint de la Gaule, que les exactions de Néron avaient irritée. On dit beaucoup que l’empire traitait les provinces avec plus de douceur que la république ; mais ce bien-être prétendu qu’elles durent à l’empire est énergiquement démenti par l’histoire et par les témoignages contemporains. Suétone nous montre Néron après l’incendie ne recevant pas seulement, mais sollicitant des dons volontaires (collationes) et épuisant les revenus des particuliers et des provinces. On peut voir aussi dans Juvénal une peinture énergique, et trop détaillée pour être une pure déclamation, de la misère des provinces comparée à leur ancienne prospérité : « Quand la province que tu attendais depuis longtemps t’a reçu pour la gouverner, mets un frein à ta violence et à l’on avarice. à le pitié de la pauvreté de nos alliés… Autrefois ce n’était pas un gémissement pareil et une telle blessure, une telle ruine pour les alliés, alors florissant et seulement vaincus. Leurs maisons étaient pleines de richesses.. ! . Maintenant nos alliés possèdent quelques paires de bœufs, un petit troupeau de jumens. On prend l’humble champ et l’on enlève le taureau. » Le poète montre alors le danger dont ces extorsions mena cent Rome : « Crains l’Espagne, la Gaule, l’Illyrie ; épargne ces moissonneurs d’Afrique qui nourrissent la ville tandis qu’elle est tout entière aux jeux du cirque et de la scène… Prends garde de trop accabler des malheureux qui ont du courage, car, bien que tu leur ôtes tout ce qu’ils possèdent d’or et d’argent, il faudra leur laisser le bouclier et l’épée, le casque et le javelot ; aux dépouillés restent les armes. » Juvénal parle encore d’une province qui a gagné son procès sans -être indemnisée de ses pertes, victrix provincia plorat. On voit que les provinces n’étaient pas mieux sous Domitien que sous Néron, et cet état de choses avait commencé plus tôt. Voici ce que dit M. Amédée Thierry, très favorable du reste à l’empire romain : « Auguste mourut léguant l’empire à Tibère. Déjà pillées sous le gouvernement précédent, les Gaules se virent livrées à des excès intolérables sous l’administration dure et insouciante du nouveau prince. Les impôts croissant, il fallut que les particuliers et les villes empruntassent à gros intérêts ; de la les dettes accumulées, les expropriations et une misère sans terme. »

Quand on achève de lire la vie de Néron, c’est un grand soulage ment de contempler ses derniers momens, de voir ses peurs, ses fuites, ses larmes, ses incertitudes et ses lâchetés devant la mort. Heureusement Il y a peu d’événemens dont on puisse aussi bien suivre à Rome toutes les phases, et dont la topographie soit plus évidente.

Il était minuit quand Néron apprit que ses gardes l’avaient abandonné ; il se lève de son lit et envoie avertir ses amis : aucun ne parut ; lui-même se décide à les aller chercher : nulle porte ne s’ouvrit. Alors il rentre dans ce palais qu’il avait fait si magnifique, mais d’où ses serviteurs s’étaient maintenant enfuis en pillant jusqu’à ses couvertures et en emportant la boîte d’or renfermant le poison que lui avait donné Locuste. Il demande un gladiateur pour se faire tuer ; il n’en trouve pas, et s’élance hors du palais avec l’intention d’aller se précipiter dans le Tibre. Il dut sortir par une porte de derrière du palais et traverser une partie de ce cirque témoin de ses honteux triomphes. Qu’éprouva-t-il en passant sous la loge impériale, en marchant à travers les ténèbres dans ce lieu qu’il avait vu tant de fois si rempli d’hommes et de bruit, et qui maintenant était si vide et si muet ? Changeant d’avis et voulant gagner du temps pour tâcher de se résoudre à mourir, il se laissa entraîner, par son affranchi Phaon, dans une villa voisine de Rome. Il fallait traverser une partie de la ville, de cette ville qu’il avait brûlée, et où dans chaque maison on faisait des vœux pour sa mort. Suivons-le du Grand-Cirque à la porte Nomentane (aujourd’hui la porte Pie), par laquelle il va s’échapper de Rome. Quel spectacle I Néron, accoutumé à toutes les recherches de la volupté, s’avance à cheval, les pieds nus, en chemise, couvert d’un vieux manteau dont la couleur était passée, un mouchoir sur le visage. Quatre personnes seulement l’accompagnent ; parmi elles est ce Sporus, que dans un jour d’indicible folie il avait publiquement épousé. Il sent la terre trembler, il voit des éclairs au ciel ; Néron a peur. Tous ceux qu’il a fait mourir lui apparaissent et semblent se précipiter sur lui. Nous voici à la porte Nomentane, qui touche au camp des prétoriens. Néron reconnaît ce lieu où, Il y a quinze, ans, suivant alors le chemin qu’il vient de suivre, il est venu se faire reconnaître empereur par les prétoriens. En passant sous les murs de leur camp, vers lequel son destin le ramène, il les entend former des vœux pour Galba et lancer des imprécations contre lui. Un passant lui dit : « Voilà des gens qui cherchent Néron. » Son cheval se cabre au milieu de la route : c’est qu’il a flairé un cadavre. Le mouchoir qui couvrait son visage tombe ; un prétorien qui se trouvait la le ramasse et le rend à l’empereur, qu’il salue par son nom. À chacun de ces incidens son effroi redouble. Enfin il est arrivé à un petit chemin qui s’ouvre à notre gauche, dans la direction de la voie Salara, parallèle à la voie Nomentane. C’est entre ces deux voies qu’était la villa de Phaon, à quatre milles de Rome. Pour l’atteindre, Néron, qui a mis pied à terre, s’enfonce à travers un fourré d’épines et un champ de roseaux comme il s’en trouve tant dans la campagne de Rome ; il a peine à s’y frayer un chemin ; il arrive ainsi au mur de derrière de la villa. Près de là était un de ces antres creusés pour l’extraction du sable volcanique, appelé pouzzolane, tels qu’on en voit encore de ce côté ; Phaon engagé le fugitif à s’y cacher ; il refuse. On fait un trou dans la muraille de la villa par où il pénètre, marchant à quatre pieds, dans l’intérieur. Il entre dans une petite salle et se couche sur un lit formé d’un méchant matelas sur lequel on avait jeté un vieux manteau. Ceux qui l’entourent le pressent de mourir pour échapper aux outrages et au supplice. Il essaie à plusieurs reprises de se donner la mort et ne peut s’y résoudre ; il pleure. Enfin, en entendant les cavaliers qui venaient le saisir, il cite un vers grec, fait un effort, et se tue avec le secours d’un affranchi.

On peut faire sur les pas de Néron une promenade qui commence au Grand-Cirque et se termine au lieu où a dû être la villa de Phaon : je l’appellerais la promenade vengeresse.

À Rome, on suit Néron au-delà de sa mort et jusqu’à son tombeau. Il ne se trouva que des femmes pour lui rendre les derniers devoirs, ses deux nourrices et sa concubine Acté. Elles enveloppèrent ses cendres d’une étoffe précieuse et allèrent les placer dans le tombeau de famille des Domitius. Du temps de Suétone, on le voyait encore du Champ-de-Mars s’élevant sur la Colline des Jardins, aujourd’hui le Pincio. On peut déterminer avec précision le lieu de la sépulture de Néron, car, en suivant les murs de Rome, on reconnaît parfaitement les arceaux des substructions de la villa des Domitius où se trouvait leur tombeau. La belle construction de ces arceaux et la disposition réticulaire qu’ils présentent ne permettent pas de les confondre avec les murs de Rome, bâtis beaucoup plus tard, et dont en ce lieu-là ils continuent l’enceinte. La villa des Domitius était à l’extrémité de la promenade actuelle du Pincio.

Où l’histoire s’arrête, la légende commence. Pour les hommes du moyen âge, Néron, exécrable tyran et premier persécuteur des chrétiens, se confondait avec l’antéchrist. Encore aujourd’hui sa mémoire demeure odieuse, et beaucoup de ruines dans l’état romain passent pour des débris de villes détruites par Néron. Au moyen âge, on croyait que son fantôme errait sur le Pincio, sur cette aimable colline qui est aujourd’hui le rendez-vous des promeneurs. Chaque jour, les bourgeois de Rome à pied, les élégantes en calèche, les Anglais à cheval, vont y jouir d’une vue admirable en écoutant la musique militaire, en respirant la fraîcheur du soir, sans penser qu’ils sont chez Néron. Ce fut, dit-on, pour conjurer son fantôme que l’on construisit tout près de la l’église de Sainte-Marie-du-Peuple. Voilà comment les souvenirs de l’antiquité se sont perpétués à Rome dans la tradition populaire.

Mais à Rome, outre l’antiquité selon l’histoire et l’antiquité selon la légende, Il y a encore l’antiquité selon les ciceroni, et celle-là ne ressemble point aux deux autres, surtout à la première. Comme il fallait montrer aux étrangers le tombeau de Néron, on a imaginé de donner ce nom à un monument funèbre placé sur la grand’route de Florence, à quelques milles de Rome : on l’avait mis la sur le chemin des voyageurs, ce qui était fort commode pour eux. Malheureusement on avait oublié de lire l’épitaphe, on l’aurait vu que ce tombeau était celui d’un certain Vibius : il est vrai qu’elle n’est pas tournée du côté de la route. Aussi le tombeau de Vibius porte encore le nom de tombeau de Néron.

Pour compléter par les souvenirs qui s’attachent aux lieux et aux monumens l’histoire des premiers empereurs, il faut compléter le voyage de Rome par le voyage de Naples. Auguste alla récréer ses yeux mourans au spectacle des rivages de la Campanie et des îles du golfe napolitain : il mourut à Nola. Tibère a donné à Caprée une honteuse immortalité ; Misène vit sa triste et juste fin. Pouzzoles rappelle encore la folie de Caligula. Enfin cette région enchantée a vu sous Néron s’accomplir le plus odieux de ses crimes, le meurtre d’Agrippine, meurtre manqué et repris à plusieurs fois, et qui se termine par un tableau que l’on ose à peine regarder, Néron accourant vers le cadavre nu de sa mère, le contemplant et le touchant, louant ceci, blâmant cela, toujours avec sa prétention de connaisseur et d’artiste ; puis il eut soif et il but !

Il y a plus de trente ans, jouissant pour la première fois du spectacle de ces bords incomparables, je ne pouvais, au milieu de leurs enchantemens, écarter leurs souvenirs, et sortant des Champs-Elysées de Virgile, qu’on a cru retrouver dans ces lieux dignes d’un tel nom, je m’écriai :

A voir ces frais coteaux, ces bords délicieux,
Qu’ombrage le figuier, que le pampre couronne,
Ces sommets verdoyans qu’un air pur environne,
Ces contours arrondis pour le charme des yeux,
Ces flots si doucement roulant leurs plis humides,
Semblables aux plis gracieux
D’une robe d’azur qu’à la clarté des cieux
Déroule en se jouant une des néréides ;
A voir ce jour si doux, si radieux,
Ce jour, qui semble fait pour éclairer les dieux,
On se croirait encore au sein de l’Elysée…
Mais cette terre où nous cueillons des fleurs
De sang humain est arrosée,
C’est la terre des douleurs,
C’est la terre de l’homme, et du crime, et des pleurs.
Néron sur cette plage a fait tuer sa mère,
Et cette île à nos pieds, c’est l’Ile de Tibère [5].


J.-J. AMPERE.

  1. Quand j’ai parlé dans ce recueil de la Rome des rois, je connaissais l’existence de ces curieux débris de maçonnerie étrusque très semblables à la muraille qu’élevèrent plus tard Servius Tullius et les Tarquins, et dont on a trouvé récemment deux grands morceaux sur le mont Aventin ; cependant le mur du Palatin ne peut avoir fait partie de l’enceinte de Servius, qui passait assez loin de là. Il est très certainement, selon moi, un reste de l’enceinte de la ville de Romulus, de celle qui était bornée au Palatin, et par conséquent le plus ancien monument de Rome. J’ose aujourd’hui énoncer cette opinion, qui dès-lors était la mienne, maintenant que les archéologues qui la combattaient d’abord ont fini par l’admettre.
  2. Le voisinage du palais de Caligula sur le Palatin et du temple de Castor et Pollux dans le Forum peut faire penser que les trois belles colonnes qui s’élèvent à l’angle du Forum et au pied du Palatin, qui ont porté tant de noms et dont le vrai nom est encore problématique, faisaient partie du temple de Castor et Pollux.
  3. Puisque ce nom revient sous ma plume, je suis bien aise de dire que je n’ai pu le prononcer avec celui de Livie qu’à l’occasion de Saint-Cyr et de la conviction où je suis que Mme de Maintenon a moins dirigé Louis XIV qu’on ne le croit communément.
  4. Diderot dit en parlant de Sénèque : « Tous ses bustes m’ont paru médiocres. Sa figure aux bains est ignoble. Sa véritable image, celle qui vous frappera d’admiration, qui vous inspirera le respect…, elle est dans ses écrits ; c’est là qu’il faut aller chercher Sénèque. » Je ne le pense pas, et je regarde ses écrits comme un portrait de son âme peu ressemblant. J’aime encore mieux en croire ses actions et ses bustes. Il y en a, soit à Rome, soit ailleurs, qui ne sont point très médiocres. Quant à la statue qu’on a appelée Sénèque au Bain, Diderot a bien raison de ne pas l’y reconnaître, car il est avéré aujourd’hui que ce n’est point Sénèque qu’elle représente, mais probablement un esclave occupé à pêcher.
  5. Voyage aux Enfers de Virgile