L’homme de la maison grise/01/03

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L’imprimerie du Saint-Laurent (p. 16-18).


Chapitre III

L’HERMITE


Le nouveau chemin, le chemin de retour plutôt, valait mieux, infiniment mieux que le Sentier de Nulle Part ; sans doute, il était rocailleux ; sans doute aussi il était encaissé dans de hauts rochers ; mais il était assez large et on entrevoyait des éclaircis de temps à autre, ce qui faisait soupirer d’aise le jeune aventurier.

— Je vais retourner à ma maison de pension et y passer la nuit, se dit-il. C’est cette bonne Mme Francœur qui va être étonnée de me revoir si tôt, moi qui étais parti en chevauchée d’un mois ! Ha ha ha ! rit-il d’un bon cœur. Demain… Non, après-demain, je partirai… tout de bon, cette fois, et je me méfierai des sentiers inconnus, ne conduisant nulle part… Si, au moins je… Eh ! bien, Presto, qu’y a-t-il ? s’exclama-t-il soudain. Pourquoi t’arrêtes-tu ainsi ?… Pauvre bête ! se dit-il ensuite ; elle est fatiguée, tout simplement… Mais… Ah !

Il venait d’apercevoir un homme, étendu sur le sol et barrant le chemin. Un pas de plus, et Presto eût marché dessus.

Qui était cet homme ?… D’où venait-il, et que faisait-il là ?… Était-il mort… ou seulement malade ?… Blessé peut-être ?…

Yvon s’empressa de descendre de cheval et de s’approcher de l’inconnu ; ayant posé sa main sur son cœur, il s’aperçut qu’il battait encore, quoique faiblement.

Nous l’avons dit déjà, il faisait noir, quoiqu’il ne fut pas encore tard, à cause de l’orage qui se préparait ; de fait, de larges gouttelettes de pluie tombaient, depuis quelques instants.

Notre jeune ami ne pouvait distinguer les traits de celui qui était tombé sur le chemin ; il remarqua seulement que c’était un homme d’âge mur, portant des favoris bruns et une moustache dito. L’important, pour le moment, c’était de le secourir.

Évidemment, le malade (ou le blessé) n’était qu’évanoui. Faute d’eau pour lui humecter le visage, Yvon se mit à lui frotter les mains et les bras, espérant ainsi rétablir la circulation du sang.

Le malade ouvrit un instant les yeux et ses lèvres remuèrent ; mais aucun son ne sortit de sa bouche. Cela n’avait duré que l’espace d’un éclair ; pourtant, Yvon venait de s’écrier :

— Ciel ! c’est M. Jacques… M. Lionel Jacques, aussi vrai que je me nomme Yvon Ducastel !… Comment se fait-il que je le retrouve ici… et en cet état ?… La dernière fois que je l’ai vu (il y a trois ans de cela, il est vrai) il était Gérant de banque, dans une des plus grandes villes de la province de Québec… Cependant, je ne saurais me tromper ; cet homme… ce malade… ce blessé peut-être, c’est bien « M. le Gérant », comme nous l’appelions alors… Mais… M. Jacques, habitant la Nouvelle-Écosse et demeurant… à ma porte presque, sans que je m’en doute !… C’est presqu’incroyable !

Tout à ses réflexions, Yvon ne s’était pas aperçu d’une chose ; c’était que Lionel Jacques avait les yeux grands ouverts et qu’il regardait fixement celui qui était penché sur lui.

— Mon ami… murmura-t-il.

— Ah ! fit le jeune homme. Vous sentez-vous un peu mieux, Monsieur ?

Il ne voulait pas l’appeler par son nom… pas maintenant ; plus tard, lorsque le malade se sentirait mieux, il se ferait connaître.

— Je… Je me suis sottement évanoui… dit Lionel Jacques.

— Que vous est-il arrivé ? questionna Yvon.

— Je me suis donné une entorse, je crois.

— Une entorse ? Ciel ! Que vous devez souffrir !

— J’ai fait un faux pas, je m’en souviens… Je suis tombé de tout mon long ; mais croyant que je ne m’étais pas fait grand mal, j’ai essayé de me relever… La douleur était si atroce, que j’en ai perdu connaissance. C’est mon pied droit… Si vous pouviez enlever ma chaussure…

— Certainement ! dit Yvon. Je vais essayer, du moins… Mais je crains que ce soit très pénible.

Enlever la chaussure à un pied qui vient d’être tordu par une entorse, ce n’est pas chose facile.

— Je vais être obligé de couper votre chaussure avant de pouvoir l’enlever, dit le jeune homme. Votre pied est tellement enflé déjà !

— Coupez ! Coupez ! Et hâtez-vous, mon ami, s’il vous plaît ! Le fait est que j’endure un véritable martyre, dans le moment.

Ce fut long, pénible et très douloureux. Quand, enfin, ce fut fait, Lionel Jacques soupira, soulagé.

— Merci, jeune homme, fit-il. Et maintenant…

— Je vais vous reconduire chez-vous, Monsieur, acheva Yvon.

— Je ne pourrais pas marcher, non, pas même un pas, dit Lionel Jacques, et, ajouta-t-il avec un sourire, quoique vous soyez jeune et vigoureux, je ne crois pas que vous puissiez me porter.

— J’ai mon cheval, ici, tout près, fit notre jeune ami. Presto ! appela-t-il. Aussitôt, le cheval accourut et posa sa tête sur l’épaule de son maître.

— La superbe bête ! s’écria le blessé.

— Je vais vous aider à monter sur le dos de Presto, Monsieur, et à petits pas, pour ne pas trop vous secouer, mon cheval vous portera jusque chez-vous. Inutile de vous dire que je le conduirai par la bride, n’est-ce pas ?

— Ça me paraît… impraticable… murmura Lionel Jacques.

— Mais ça ne l’est pas, assura Yvon. Ah ! Voici l’orage, tout de bon ! s’écria-t-il ensuite.

— Chez moi… c’est trop loin… bien trop loin… balbutia Lionel Jacques, qu’Yvon venait d’installer, tant bien que mal, sur le dos de Presto.

— Vous ne pouvez pourtant pas rester ici ! s’exclama le jeune homme.

— Je sais… Mais, pourquoi ne nous refugerions-nous pas à la Maison Grise ?

— À la Maison Grise ?… Cette maison abandonnée ?… Cependant, nous y serions à l’abri toujours, ce qui a son importance, surtout lorsqu’il menace de pleuvoir à verse.

— La Maison Grise n’est pas inhabitée, mon ami.

— Comment ! Quelqu’un habite là ?

— Bien sûr !… Le devant de la maison est abandonné, c’est évident, mais non l’arrière, la cuisine probablement. De chez moi, j’ai vu souvent de la fumée s’échapper de l’une des grandes cheminées de pierre de la Maison Grise, et le soir, on peut apercevoir la lueur d’une ou de plusieurs lampes, à travers les stores soigneusement baissées des fenêtres…

— Vous m’étonnez ! Vous m’étonnez grandement ! s’écria Yvon.

— D’ailleurs, continua Lionel Jacques, plus d’un l’a rencontré, sur le Sentier de Nulle Part, l’homme de la Maison Grise, paraît-il.

— Un hermite alors ?

— Bien… Je ne sais… Pas précisément un hermite, prétend-on.

— Comment ! Quelqu’un habite cette maison abandonnée ?… Toute une famille peut-être ; des êtres jeunes et…

— Je le répète, je ne sais trop… Personne ne sait, au juste. Mais un homme s’étant approché de l’une des fenêtres de la cuisine de la Maison Grise, un soir, a prétendu avoir entendu parler le supposé hermite… Maintenant, parlait-il seul ? Cela arrive parfois à qui vit dans la solitude… Cependant, une voix plaintive, assure-t-on, répondait à la sienne ; était-ce celle d’une femme, d’un enfant, ou bien d’un jeune animal ? Impossible de s’en assurer ; donc… Mais, hâtons-nous, mon ami ! s’écria soudain Lionel Jacques. Vraiment, je souffre le martyre et ça va en augmentant à chaque instant !

— Nous arrivons, je crois, Monsieur, répondit Yvon. Cette masse, là-bas… Oui, c’est la Maison Grise !

Bientôt en effet, on arriverait à destination.

Au grand étonnement d’Yvon, il distingua un chemin tracé, du côté droit de la maison ; l’ayant pris, il arriva presqu’immédiatement à la porte de la cuisine, dont les fenêtres, aux stores complètement baissées, étaient vivement éclairées.

Yvon frappa à la porte, du pommeau de sa cravache, puis il attendit qu’on vint ouvrir… Mais personne ne paraissait vouloir se déranger, car, à part de l’aboiement d’un chien, tout demeura silencieux.

Il frappa de nouveau, et à plusieurs reprises cette fois… Alors, des pas s’approchèrent de la porte.

— Qui va là ? fit une voix rude.

— Des voyageurs, surpris par l’orage, dont l’un est blessé, répondit le jeune homme.

— Attendez ! fit la voix, à l’intérieur.

Yvon crut entendre comme des chuchotements, quoiqu’il n’eût pu en jurer… Chose certaine, c’est qu’il y eut des piétinements, puis les pas de tout à l’heure se rapprochèrent de nouveau de la porte.

— Vous dites que l’un de vous est blessé ? demanda la voix rude.

— Oui. Monsieur. Ouvrez, je vous prie !

— Vous ne cherchez pas à me tromper, toujours, je l’espère ? Si vous osez mentir, tant pis pour vous !

— Ouvrez ! Ouvrez ! cria Yvon, au comble de l’impatience et du mécontentement.

Quelque chose de très lourd tomba sur le plancher de la cuisine (une barre de fer probablement, se dit notre jeune ami), puis la porte s’ouvrit…

Dans l’encadrement de la porte, Lionel Jacques et son jeune compagnon aperçurent un homme de haute stature, presqu’un colosse ; du moins il paraissait tel. On ne pouvait distinguer ses traits, à cause de la lumière des lampes, qui était derrière lui ; on savait seulement que ses joues, sa lèvre supérieure et son menton étaient cachés sous une barbe abondante, brune, mais grisonnante, lui allant jusqu’à la taille ; cet homme, on n’en pouvait douter, c’est l’hermite de la Maison Grise.