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L’incroyable histoire de Damien-sans-peur

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L’incroyable histoire de Damien-sans-peur
paru dans L’Oiseau Bleu, jan-fév 1924
L’Oiseau Bleu.


L’INCROYABLE HISTOIRE DE
DAMIEN-SANS-PEUR

« — Tante Élise, nous ne voulons plus jouer. Il nous faut un conte ! » dit le petit Jacques

— Une histoire, une longue, longue histoire, tante Élise, reprennent en chœur bambins et bambines qui accourent, délaissant leur petit chemin de fer mécanique.

Tante Élise hoche la tête en souriant, il se fait tard. L’heure du repos va sonner. L’énorme bûche qui flambe dans la cheminée dessine des formes fantastiques sur les murs noyés d’ombre. Tout à l’heure, cela faisait bien un peu rêver tante Élise toutes ces petites têtes qu’elle voyait se dresser là, encadrées de lances et de piques… puis ce chariot, vite effondré sous mille éclairs…, ce gros chat pelotonné, candide et heureux…, ces lutins grimaçant et dansant… ah ! quel écran merveilleux créait la fantaisie du vieux sapin qui, lentement, se consumait.

« Mes petits, remarque tante Élise, en se secouant un peu, vous ne vous lassez donc pas des récits sur lesquels ma pauvre imagination brode, brode sans fin,… ou tout haut, ou tout bas ! » Et sous les bandeaux d’argent, les yeux fins et gais de la vieille demoiselle ont un éclair. Ils enveloppent de tendresse tout ce petit monde qui se presse, déjà attentif, autour de son fauteuil.

« Et puis, continue doucement tante Élise, que diront vos mamans ? Elles me recommandent sans cesse de vous narrer de préférence quelque page de notre histoire.

— C’est vrai cela, répond le sérieux Guy, le savant du groupe enfantin ; mais voyez-vous, tante Élise, ce soir, je désire tout comme Jacques, malgré mes onze ans, (il se redresse fièrement) un conte de belles, de surprenantes aventures. Et maman n’en dira rien, allez. Nous refuse-t-on quelque chose durant les vacances du premier de l’an ?

Tous les enfants battent des mains. L’argument est sans réplique. Ce Guy sera un jour un brillant avocat !

« Tante Élise, tante Élise, crie-t-on de nouveau, il nous faut, ce soir, la vision des fées, des génies, des féroces géants… »

Un grand silence se fait. On s’aperçoit que tante Élise, docile, s’est recueillie.

Et bientôt, elle raconte ce qui suit :

Il y avait une fois, enfants, un petit village bâti dans une forêt si sombre, si longue, si mystérieuse qu’on la croyait enchantée ou habitée par quelque démon. Dans ce petit village, on voyait passer chaque jour sur la place de l’église, un vieux curé aux cheveux de neige, une ménagère larmoyante, toute « tassée » par l’âge, un bedeau hargneux, et un gamin de onze ans, surnommé par tous Damien-sans-peur. C’est là mon petit héros. Retenez bien son nom. Jamais on n’avait vu rien de plus brave que cet enfant, jamais, petits, jamais. Coucher à l’obscurité, affronter un orage, passer à minuit par le cimetière, tenir tête au bedeau devant qui tous tremblaient, même le curé tout cela lui semblait fort égal. Il paraissait même si provocant, parfois, que le bedeau, jaloux, en serrait les poings de rage. « Je te revaudrai cela un jour », petit drôle, grimaçait-il. Je saurai te faire trembler comme tout le monde « ! Mais le curé veillait. Et, comme par miracle, il surgissait toujours lorsqu’une querelle s’élevait entre Damien et le bedeau.

À part cette bravoure sans égale, Damien avait un tendre amour pour la chère Mère de Jésus. Il baisait sa médaille matin et soir. Il avait promis à sa mère mourante, voyez-vous, de ne jamais manquer à cette coutume. Et quand Damien avait promis, on pouvait dormir sur ses deux oreilles, il tiendrait parole coûte que coûte.

Hélas ! sauf ces deux bons points que je viens de marquer à l’avantage du garçonnet, je crois que Damien n’avait que des défauts. Il était tour à tour désobéissant, tapageur, taquin à faire perdre patience à un saint, colère, rendant toujours deux coups pour un. Le curé en pleurait tous les soirs de chagrin.

Un après-midi, brûlant de soleil et de parfums, le bon vieux curé s’aventura très loin dans la sombre forêt afin de venir en aide à quelque famille inconnue qu’il n’y trouva point. Il en revint clopin-clopant, la figure toute tirée. Il raconta qu’il s’était heurté le pied à une grosse pierre, rouge comme du feu, et qu’il avait eu toutes les peines du monde à se relever, pour atteindre la grande route. Il lui semblait être cloué au sol. Il s’alita le soir même. La vieille Mélanie en était toute consternée et bien inquiète. « Vous verrez, disait-elle, cette forêt maudite va porter malheur à notre curé ! C’est monsieur Satan, qui hait les saints, qui l’y a attiré. J’en mettrais ma main au feu ».

— Chaque nuit, la ménagère ramenait Damien au chevet du malade. « Veille bien le saint homme », recommandait-elle. Et Damien veillait le malade sans jamais se plaindre. Il aimait, voyez-vous, son bon vieux curé qui lui pardonnait sans cesse ses fredaines.

Une nuit, cependant, Damien somnola. Il s’était trop fatigué la veille à bûcher du bois, le pauvre garçon. Tout à coup, il sursauta, il lui semblait entendre un bruit étrange. Il tendit l’oreille de nouveau. Oui, plus de doute, c’était bien la petite cloche du baptême qui sonnait à l’église. Elle sonnait si doucement, et pour un glas si triste que cela fendait le cœur de pitié. À l’instant, la vieille Mélanie frappe à la porte du curé, toute tremblante : « Damien, Damien, souffle-t-elle, entends-tu ? On dirait la plainte d’un trépassé qui loge dans le clocher ». — Oui, oui, j’entends, fit Damien, et malheur à ce trépassé s’il réveille mon malade.

Deux autres glas se font entendre. Les tintements sont plus forts, plus prolongés. Cela devient lugubre. « Damien. Damien, vient redire Mélanie, entends-tu ? C’est quelque calamité qu’on nous annonce pour sûr. Notre curé rendra l’âme bientôt. Si tu allais voir ! »

Et Damien qui voit le vieux curé s’agiter dans son sommeil n’y tient plus. Blême de colère il court, il vole jusqu’au clocher. Il appelle le sonneur d’une voix enflammée : « L’ami, descends de là-haut, ou malheur t’arrivera si j’y monte ». Un éclat de rire strident, bizarre, que l’écho répercute dans chaque coin de l’église lui répond. Le glas reprend. Tout autre que Damien se fût enfui, terrifié. Un damné seul pouvait avoir de ces audaces. Mais hélas ! Damien, au lieu de craindre, voit rouge, grimpe en deux bonds au clocher, saisit le sonneur par les deux pieds, et en un clin d’œil le descend du haut en bas de l’escalier. La tête du sonneur résonne sur chaque marche de bois. Il hurle de douleur. Damien n’écoute rien. Il traîne sa victime à la porte de l’église et là, seulement, se retourne, essoufflé et narquois : « Hé ! hé ! l’ami, votre sabbat est fini, j’espère ! Mais, ô stupeur ! voilà que Damien à devant lui le bedeau à demi-mort, inconscient.

Pauvre bedeau ! Infortuné sonneur ! Il avait cru pourtant, que réveiller Damien au son du glas, en plein minuit, le ferait s’évanouir de peur !

Et le bedeau durant de longs mois fut entre la vie et la mort. Et dans son cœur se levèrent un grand ressentiment et un désir terrible de revanche. Damien n’avait qu’à bien se tenir

Le curé n’eut pas le même bonheur que son bedeau. Il mourut, regretté de tous. La vieille Mélanie suivit bientôt son maître. Et alors commença pour Damien une vie dure et misérable. Les calomnies du bedeau, enfin guéri et plus hargneux que jamais, le firent prendre en grippe par tous. On inventait de blessantes niches. Et jamais, il ne pouvait connaître les coupables. Tous étaient des complices du bedeau ou par leur silence, ou par leur participation aux sournoiseries.

Damien résolut donc de quitter le petit village et de s’enfoncer dans la mystérieuse forêt « Elle est maudite et monsieur Satan l’habite en personne, ricana-t-on. Vous n’oserez pas ». Et à cause de cette vilaine rumeur, Damien, chaque soir, en baisant la médaille de la Vierge reculait en effet l’heure de son départ. Il ne craignait rien, certes, mais il lui semblait qu’il n’aurait rien à gagner à une entrevue avec monsieur Satan. C’était sans doute sa mère qui lui soufflait cette bonne résolution.

Un soir, cependant, alors qu’il pleurait de honte au souvenir des affronts subis durant le jour, il se dit soudain : « C’en est fait, demain matin, je m’engage dans la forêt. Hé ! à nous deux, à nous deux, monsieur Satan !… » Mais en disant cela, il se gardait bien de baiser la petite médaille, qui sonnait doucement sur sa poitrine, au moindre de ses gestes.

Pan ! pan ! pan !… On frappe à cet instant à la porte. Damien se lève, irrité. « Qui donc ose venir à cette heure ? grogne-t-il ». Il ouvre. Une petite fille paraît, la petite bègue du village. Elle balbutie, déjà terrorisée par les yeux enflammés de Damien : « On vous… somme… au petit village d’aller… veiller le mort… qu’on vient d’exposer à la sacristie de… de… de… l’église ». Et ce message fait, la petite fille s’enfuit bien vite, à toutes jambes.

À cet ordre, donné un peu dérisoirement, Damien sentit croître sa rage, « J’irai, j’irai, se répéta-t-il entre les dents, sinon, demain on répandrait le bruit dans le village que enfin on a réussi à m’effrayer ». Tout en faisant cette réflexion et d’autres encore, Damien se vêtait pour la circonstance. Un bâton ferré tomba soudain d’un placard. Cela le dérida. Il rit bien haut. « Eh ! mon ami le bâton, tu arrives à propos, dit-il, je t’amène ». Il le passa sous son bras, remplit ses poches d’une miche de pain et d’un morceau de fromage, et sortit.

Lorsque Damien pénétra dans la sacristie il n’y avait personne. La bière, posée sur deux tréteaux, était entourée de cierges noircis, fumeux. Aucune autre lumière dans la vaste pièce. Par un œil-de-bœuf, aux vitres brisées, tout au fond de la sacristie, une brise entrait, gémissante ou sifflante. Au dehors tout près, un chien hurlait. Le tableau faisait bien un peu frissonner, à vrai dire. « Ah ! ah ! pensa Damien, je sais pourquoi, maintenant, on m’a obligé de venir. Tous ont reculé devant ce spectacle. »

Il avisa deux chaises de bois et s’y coucha tant bien que mal, son bâton près de lui. Mais voilà qu’il ne pût dormir, non par peur, mais par une sorte de désespoir qui le saisissait en face de sa vie misérable.

Toc ! toc ! toc ! fait-on, tout à coup, et très doucement, sur le couvercle de la bière. Damien se soulève, surpris. Tout redevient silencieux. « Je me serais trompé. C’est mon cœur plein de chagrin qui bat fortement, raisonne Damien ».

Pan ! pan ! pan !… reprend-on au bout d’un quart d’heure, et cette fois le couvercle de la bière s’est levé un peu. Damien s’approche d’un bond, son bâton à la main. Il menace. « M. le trépassé, taisez-vous, ou gare à votre peau glacée. J’ai de quoi la réchauffer ».

Toc ! toc ! toc !… Pan ! pan ! pan !…, frappe-t-on plus fort, et bientôt c’est un tapage infernal que fait entendre la bière. Le bois frémit et craque.

Alors, Damien, sans réfléchir, hélas ! comme tous les esprits colériques, ouvre vivement la bière et d’un coup de bâton assomme l’occupant. « Les vivants avec les vivants, rugit-il, et les morts avec les morts ». Au cri terrible que pousse sa victime, Damien reconnaît son ennemi le bedeau. Il l’entendait, petits, pour la dernière fois, cette voix hargneuse, car le bedeau était bel et bien mort, en un instant.

« Je suis un meurtrier ! je suis un meurtrier, se lamenta Damien, dès que sa colère tomba. Que vais-je devenir ?… On va me pendre… je l’aurai bien mérité !… Et aussitôt, n’est-ce pas, allons, houp ! entre les bras de Satan… pour une caresse éternelle !

Damien avait chaud, bien chaud, en songeant que les flammes de l’enfer étaient toutes proches… la sueur coulait à grosses gouttes de son front.

« Mais j’y pense, décida-t-il soudain, à quoi cela me sert-il d’attendre ici monsieur Satan,… et au bout d’une corde encore. Je vais aller au-devant de lui. Hé ! je le rencontrerai bien quelque part, dans la sombre forêt. Courons-y ! »

Et le pauvre Damien qui se met à courir de toutes ses forces n’entend qu’avec peine la petite médaille de la Vierge qui sonne tristement, bien tristement sur son coeur. Elle dit en pleurant : « Damien, Damien, ne t’en va pas. Repens-toi : Il en est temps encore ».


Damien court jusqu’à l’aube. Ce rude exercice le remet d’aplomb. Ses nerfs se détendent. Il reprend son humeur gaillarde. Mais ses yeux qui brillent d’audace, sa bouche qui se durcit ne font présager rien de bon. Sa conscience s’engourdit, voyez-vous, petits, et intérieurement il est décidé à tout braver : le diable, sa mystérieuse forêt, cent autres bedeaux hargneux, que sais-je encore !… Pauvre Damien ! À ce moment toutefois, il est à bout d’haleine et ne souhaite qu’un peu de repos. Il se glisse sous un orme gigantesque qui s’ouvre sous le ciel en un large parasol, il semble à Damien qu’il n’ait jamais connu d’abri plus sûr, de nid aussi douillet. Il s’étend et s’étire avec délices sous l’ombrage de l’arbre ; et, bientôt, voilà que ses yeux s’appesantissent, que ses idées se brouillent, qu’il tombe dans un sommeil si profond qu’aucun rêve ne peut le troubler.

Ce sommeil dure-t-il longtemps ? Cela se pourrait car Damien en s’éveillant constate que le soleil est aux trois-quarts de sa course. Sans bouger, il promène autour de lui un regard surpris. Où donc s’en est allée la forêt mystérieuse ?… Qu’est devenu l’orme bienfaisant ?… Il n’aperçoit plus rien. Aurait-il été transporté ? Oui, sans doute. Mais par qui ?

La surprise de Damien se change en émerveillement. Il repose au milieu des roses dans un jardin d’une incomparable beauté. Des oiseaux aux ailes d’émeraudes, aux fins corselets d’or volettent autour de lui en gazouillant. Une source dont on perçoit les notes de cristal répand de la fraîcheur. Et quels effluves parfumée lui apporte la brise !

Damien se soulève lentement. « Où suis-je, mais où suis-je donc ? se demande-t-il encore. On dirait vraiment d’un paradis terrestre ! » Il voit qu’un parc fait suite au jardin où il se trouve, et que tout au fond se dessine un château.

S’étant décidé à traverser et le jardin et le parc, Damien, les yeux agrandis par la curiosité, considère de près la spacieuse demeure. Ah ! petits, l’étrange château ! Construit avec des pierres noires et blanches, tel un damier, il n’est percé d’aucune fenêtre, et une large porte, toute noire, en occupe le centre. Au-dessus de cette porte flamboient des lettres rouges tracées dans une langue inconnue.

Après quelques minutes de réflexions que favorisent le silence et la solitude autour du château, Damien se dit avec son sourire de gamin que rien n’effraie : « Bah ! comment n’y ai-je pas songé ? Me voilà chez ce grand seigneur de Satan… Que dis-je, seigneur ? C’est prince, qu’il faut dire. « Le Prince des Ténèbres » !… Ah ! Ah ! Ah !… C’est bien cela, Monseigneur Satan, Prince des Ténèbres… Inclinons-nous. Eh !… Son Altesse infernale, n’accueille pas trop mal ses futurs sujets. Allons lui serrer la main. »

Damien fait quelques pas en se secouant. Il faut se débarrasser de la poussière d’or du jardin, sans compter les quelques pétales de roses restés accrochés à son habit. Il se secoue de nouveau, plus fortement. Un tintement clair se fait entendre… Qu’est-ce donc ?… Damien tressaille, puis rougit. Il comprend. C’était, petits, un dernier avertissement de la médaille de la Vierge. Elle frappait, sur le bouton de métal de sa blouse. Ah ! Damien l’avait bien un peu oubliée la petite médaille de la Vierge. Tout à l’heure le parfum des roses du jardin l’avait tout à fait grisé !… Son cœur coupable se rappelait encore moins la voix faible, lente, qui se lamentait à son oreille : « Damien, tu n’entreras pas là, dis ? Si tu savais !… Damien, mon enfant, rappelle-toi : Satan n’est maître des criminels qu’après la mort. Repens-toi. Prie. Pardonne. » Et Damien hérite un moment, la tête baissée, les yeux fixés sur la madone. L’image de la Vierge devient brillante comme un soleil. Elle l’éblouit. Elle lui masque le château avec son beau jardin de roses.

Main tout cela a la durée d’un éclair. Damien relève la tête. Il s’extasie de nouveau. Que peut alors la petite médaille contre les enchantements et les beautés que Damien s’obstine à désirer ? Le pauvre garçon, tout honteux, murmure : « Sainte Mère de Jésus, ne prenez plus de peine à mon égard. Je suis perdu, allez, bien perdu. Voyez-vous, je ne puis pas me repentir d’avoir tué le bedeau. Non, non, je ne le puis pas. Il m’a trop fait souffrir.

— Damien, mon enfant, pleure tout haut la voix, comme tu te trompes !… On peut tout ce que l’on veut. Repens-toi. Prie. Pardonne. « Et l’écho vient en aide à la Vierge. Il répète : « Prie. Pardonne ».

Douloureusement exaspéré, Damien détache de son cou la médaille. Il la glisse avec un dernier remords, au fond de sa poche. « De la sorte, conclut-il, je ne manque pas à la promesse faite à ma mère : je garde l’image de la Madone, mais je n’entends plus cette voix douce qui me trouble.

L’imprudent enfant !… À peine l’objet bénit a-t-il disparu qu’il se sent soulevé, puis déposé près de la porte noire aux lettres flamboyantes. Elle s’ouvre lentement. Une délicieuse musique frappe ses oreilles. Damien écoute, bercé, charmé, séduit, corps et âme. Et cette musique se fait peu à peu si douce, si caressante, si attirante, que Damien ne résiste plus. Il franchit en soupirant d’aise et sans un regard en arrière le seuil du palais de Satan.

La porte se referme sur lui avec fracas. Un lourd silence pèse l’espace de quelques secondes. Puis des rires étouffés fusent un peu partout On chuchote : « C’est Damien, Damien-sans-peur !… Un meurtrier, les amis !… Ah ! saluons, saluons, ce Caïn nouveau ! Place à Damien-sans-peur, futur réprouvé ! » Et de nouveaux rires éclatent.

Mais si Damien entend, il n’y voit goutte. Il passe la main sur son front, puis sur ses yeux. Il sent son esprit confus. Ses regards demeurent voilés. Cela se comprend, petits. Il n’existe pas de lumière du jour cher le « Prince des Ténèbres ». Et ce passage subit de la clarté du soleil aux mille lueurs des bougies, aveugle Damien.

Il se remet peu à peu. Les rires cessent. Le premier objet qui s’offre à sa vue est une large pancarte lumineuse. Elle masque toute autre chose. Oh y lit ces mots :

MORTELS !

C’est ici le royaume du plaisir, des rires,
Du jeu, des longs festins, de tous les beaux délires.
En sortirez-vous !…
Ah ! Ah !… croyez-vous
Jamais !
Jamais !
Mais qu’importe !…
À la porte,
Signez d’un peu de votre sang,
Votre éternel engagement.
À la mort, vous suivrez en enfer
Votre maître, monseigneur Lucifer
Toujours ! Toujours !

« Eh ! eh ! se dit ce gamin de Damien, Monseigneur Lucifer ne perd pas de temps. Sitôt entré, il nous… »

Une voix grave, basse, l’appelle. Il se retourne. Il a devant lui un élégant suppôt de Satan, vêtu de velours noir et de dentelle d’argent, la taille serrée dans une chaîne de rubis qui semble autant de gouttelettes de sang.

Le suppôt s’incline avec grâce devant Damien. C’était jadis un seigneur de la cour du roi X… Il gardait ses belles manières, petits.

« Venez Damien, cher Damien, fit-il d’une voix aux inflexions ouatées de douceur je dois recevoir votre signature dans la salle du trône ».

Mais depuis quelques instants. Damien s’est ressaisi. Il rit au nez du suppôt : « Sachez, l’ami, que je signerai quand et où cela me chantera. Croyez-vous que Son Altesse infernale me fasse peur ? Ah ! Ah ! Ah !

— Oh ! Damien, Damien, vous êtes sans peur, nous le savons. Mais de grâce parlez plus bas. Les démons rôdent partout. Si vous saviez… «

Et Damien voit avec surprise trembler l’élégant suppôt à la chaîne de rubis.

« Bien, si je savais quoi ?… Et dites donc, M. le suppôt, que m’arrivera-t-il si je refuse de signer ? »

— Ce qu’il vous arrivera, infortuné jeune homme, ah !… regarder, mes mains frémissent, mes yeux s’agrandissent d’épouvante… à la pensée de ce qui vous attend. Car vous n’aurez plus affaire à un réprouvé, à votre semblable, mais à un vrai démon. Et si cela ne suffit pas encore à monseigneur… Ah ! c’est terrible !… À monseigneur Lucifer lui-même !

En prononçant ce nom maudit le suppôt à la chaîne de rubis tombe la face contre terre en gémissant.

« Pouah ! grimace Damien-sans-peur avec dédain. Vous n’êtes qu’un lâche. Les mauvais traitements ça me connaît, moi. Si vous vous imaginez que vous allez me contraindre à signer avec vos menaces… Zut ! »

Le suppôt s’est relevé lentement. Il hoche la tête.

Ah ! Damien, reprend-il, si c’était en effet des cruautés que l’on vous réservait, je dirais comme vous… zut ! Mais les démons n’ignorent point, allez, que les malfaiteurs sont tous gens courageux. Non, non, vous devrez faire face au plaisir qui amollit, à la gourmandise qui abrutit, au jeu qui enfièvre, brûle, dessèche, à toutes les jouissances de ce monde qui font de nous des loques sans foi, ni loi, ni mœurs. On vous tuera par le plaisir, Damien. On vous tuera corps et âme, et en peu de tempe, allez. »

— Eh ! réplique avec candeur le pauvre Damien, vous pourriez bien avoir raison. M. le suppôt. Que sais-je, moi, du plaisir ?… Mais, continue-t-il railleur, pourquoi ne goûterais-je pas un peu à ce qui a causé votre perte, mon beau seigneur, oui pourquoi ? Vous ne m’effrayez nullement en parlant ainsi, savez-vous, vous me tentez.

Le suppôt regarde le gamin avec méfiance et colère. Puis sa physionomie s’adoucit, sa voix se fait mielleuse.

« Cher, cher Damien, venez plutôt signer, venez, » vient-il souffler de très près. Ses yeux luisent, une odeur de souffre s’échappe de ses beaux habits.

— Arrière ! crie Damien en le repoussant. Vous allez me ficher la paix hein, M. le suppôt ?

Une main brillante se pose sur son bras. L’étoffe de son habit cède, et se calcine à l’instant. Damien ressent jusque dans la moelle de l’os une cuisante douleur. Il ne bronche pas. Tranquillement, ses yeux hardis fixés sur le suppôt, il enfonce sa main dans sa poche.

Ô surprise ! voilà que la petite médaille de la Vierge adhère au bout de ses doigts, qu’elle les rafraîchit. Puis la sensation de fraîcheur monte à son bras. Il ne ressent plus rien. Le baume de la Madone le guérit

Le suppôt recule… horrifié ! « Damien, Damien, lance t-il en s’enfuyant, qu’as-tu sur toi, malheureux !… Les démons vont exercer leur rage sur ta personne… Ah !… » — Et d’un ! se dit Damien soulagé. Mais, gare aux autres ! Me voilà averti. »

Il se sent tout de même un peu mal à l’aise le coupable Damien. Cette nouvelle bonté de la Vierge est inattendue. Il veut remercier. Les mots se figent sur ses lèvres. Le nom si pur, si saint de la Madone, osera-t-il le prononcer dans l’asile maudit qu’il habite ?

Le gamin soupire. Lentement, il s’achemine vers une porte à gauche du corridor. Elle excite sa curiosité. Il semble qu’on s’amuse ferme là-dedans. Damien frappe et entre. Ah ! petits, la magnifique salle de fêtes !… Des glaces immenses, des boiseries dorées, des lustres de cristal !… Et quelle foule d’ombres parés, joyeuses, aimables, tournoient aux sons d’une musique endiablée !… On se sent entraîné malgré soi… Des cris de joie accueillent l’entrée de Damien. On se précipite vers lui. On lui fait mille caresses C’est à qui le ferait danser en cadence. Et voilà Damien au milieu de la gaieté la plus folle…

Le malheureux !… Il perd tout sentiment de regret, ne souhaitant plus que jouir, jouir !… Qu’importe les démons dont les faces grimaçantes rient et applaudissent dans l’ombre, certains de bientôt triompher !… Qu’importe cette signature qu’on lui demandera tout à l’heure et qu’il donnera sans même songer à la refuser. À lui le plaisir, ses douceurs, ses délices !… Il boit à cette coupe enivrante… avec quelle avidité ! Il semble que sa soif ne s’étanchera jamais. Ah ! pouvoir mener longtemps cette existence dissipée !… Que son Altesse infernale réclame ce qu’elle voudra à la mort ! C’est son droit.

Ah ! le malheureux, le malheureux, petits !

Au milieu d’un bal brillant, la fête la plus grisante que Damien ait encore vue, un craquement étrange se produit dans la salle des fêtes. Damien, couronné de roses, une coupe de vin délicieux à la main, veut blaguer sur l’incident, s’en amuser comme du reste… Il n’en a pas le temps. Enlevé par deux diablotins, il est transporté en un clin d’œil dans la salle du trône.

Qu’il fait lourd dans cette pièce toute tendue de rouge ! Damien s’éponge le front. Puis il hausse les épaules. Il voit sur une longue table noire, le livre des signatures qui flamboie. Il flamboie, petits, comme une braise ardente.

« Bien, dit Damien, le moment de payer est venu. Si l’on croit que je vais résister !… Ah ! ah ! ah !… qu’on me permette seulement de retourner à la salle des fêtes. On verra. »

Une folle chanson sur les lèvres, le gamin attend.

La salle du trône tremble sur ses bases. Une explosion se produit. La pièce se remplit d’une fumée blanche et compacte. Lorsqu elle se dissipe, Damien aperçoit un ange noir, un esprit des ténèbres, dont toute la personne, transparente comme un diamant noir, ondule et frémit dans de longs voiles. Des yeux immenses, sombres, veloutés se fixent, se rivent sur les siens. Ses yeux l’attirent. Magnétiques et dominateurs, ils le fascinent. Damien s’approche…, près, plus près encore. Son regard ne quitte pas un instant les yeux profonds comme un lac, et qui reflètent la nuit dans leurs ondes troublantes. La main de l’ange noir se lève. Elle se tend en un geste impérieux vers le livre de feu.

Hélas ! Damien, que le plaisir a mortellement atteint dans son corps et dans son âme, n’a plus de forces. Aucune résistance n’est possible. Il se traîne péniblement jusqu’à la longue table noire. Il va signer…

Un frémissement étrange l’agite… Qu’a-t-il ?… Mais qu’a-t-il donc ?… Ah ! petits, la main de Damien, cette main qui devait signer le pacte éternel et maudit s’immobilise, se paralyse au fond de sa poche. Il venait inconsciemment de l’y enfoncer. Elle se fait pesante comme du plomb. Malgré les plus violents efforts, Damien ne peut pas même la retourner sur elle-même.

Et soudain, le pauvre garçon comprend. Son cœur se fond. Ses yeux se voilent. Sans peine, maintenant, il détache son regard, du regard de l’ange des ténèbres. Il pousse un cri de délivrance et de remords. « La Madone, la Madone, pleure-t-il. Elle vient à mon aide. »

À quel terrible sursaut de colère est en proie l’ange noir ! Ses longs voiles montent et descendent en de lourdes vagues. Elles menacent, gémissent, hurlent, sifflent ces vagues puissantes. On dirait quelles veulent envelopper, puis noyer dans leur course furieuse le pauvre Damien. Il chancelle. Ah !… la figure du gamin se tire affreusement… Il s’affaisse… Il disparaît… Le tourbillon des voiles en tempête l’emporte. Mais en tombant, une plainte déchirante, deux mots sont venus mourir sur ses lèvres : « Pitié ! Marie ! »

Et ces deux mots ont suffi. Ils le sauvent de la deuxième et terrible épreuve de Satan-le-maudit.

Lorsque Damien revient à lui, il est seul. Il repose dans une chambre somptueuse, fraîche comme un jardin sous la rosée du matin. Étonné, se rappelant les affreux moments de la veille, il se palpe. Aucune blessure. Sain, dispos, ses yeux brillent de santé. « Ah ! çà, c’est extraordinaire… » s’exclame-t-il, tout haut… Deux réprouvés accourent. Ils offrent leurs services.

— Mais non, mais non, fait Damien, en les repoussant.

Il se lève, étend ses bras, secoue ses pieds. Plus de traces de fatigue. Sa force physique lui est revenue tout entière. Et avec elle, beaucoup de hardiesse et ce fond de gaminerie qui lui est bien propre, le cher garçon.

Il veut sortir de la chambre. Un des réprouvés s’encline devant lui en disant : « Pas avant que vous n’ayez revêtu les beaux habits que nous allons vous donner. Dans quelques instants, Damien, vous apparaîtrez devant monseigneur Lucifer. Il désire s’entretenir quelques heures avec vous. Vos vêtements de gueux ne conviennent pas.

— Fichtre ! ne peut s’empêcher de dire Damien. Vous faites des cérémonies entre vous, messieurs les damnés. » Mais il n’a pas envie de rire, allez, petits. Il voit venir le dernier et le plus redoutable des combats celui qu’il doit soutenir contre le prince des démons.

En silence, il s’empare du costume que lui présente le second réprouvé. Il est d’une grande magnificence. Le velours, la soie, le satin s’y marient agréablement. Damien l’examine pensivement. Il se méfie. Est-il étrange cet habit de grand seigneur ? Il ne voit aucune couture, ah !… pas de poche non plus…

« Miséricorde ! Oh ! là ! là ! » s’écrie soudain Damien. Il vient de pénétrer la ruse habile de Satan. Pas de poche !… Il n y a pas de poche dans ce vêtement de gala !… Mais alors sa petite médaille, il faudra qu’il s’en sépare… Et que deviendra-t-il tout à l’heure en face du danger ?… Que pourra-t-il, lui, un pauvre humain coupable contre le plus terrible, le plus intelligent des anges déchus !

Il se jette sur une chaise, la tête dans ses mains. Il gémit. Les réprouvés se rapprochent vivement. Ils considèrent Damien avec surprise. « Que faites-vous donc, demandent-ils ? Vite, vite, jeune homme, habillez-vous pour l’entretien suprême. Il ne fait pas bon impatienter monseigneur Lucifer. » Et pour la seconde fois, les réprouvé font mine de se saisir de Damien pour l’aider.

« Ne me touchez pas, canailles, hurle Damien. Et foutez-moi le camp, vite. Sinon, il n’y aura pas de force naturelle ou surnaturelle qui me fera bouger. Revenez dans cinq minutes si cela vous le chante. Je serai prêt.

— Qu’à cela ne tienne, Damien. Nous vous quittons. » Et les deux réprouvés, avec des rires moqueurs, s’inclinent et disparaissent. Alors Damien, dont l’âme pleure mais ne veut pas désespérer, accomplit un acte héroïque. Un poignard ciselé brille sur une table, Il le saisit farouchement. Et dans sa chair, près de son cœur, il creuse un trou profond. Le sang jaillit ; il gicle, bouillonnant et pressé. Damien enfonce quand même la petite médaille dans la blessure. Il ferme la plaie avec son mouchoir qu’il a roulé en tampon. Ses lèvres sont crispées. Une pâleur mortelle cire son visage. Il s’appuie contre une console. Va-t-il donc défaillir ?… Non, non. La douleur, il la matera… il la vaincra. Raidi, le front haut, le regard dur, les dents serrées, il revêt le costume commandé par Satan. Aucun gémissement ne lui échappe. Il souffre bien, pourtant, le pauvre garçon.

Un rire qui fait mal à entendre le secoue soudain. Il tend les bras. Il semble un malade délirant. « Ah !

ah ! ah !… monseigneur Lucifer ! Me trouverez-vous à votre gré ?… À nous deux, maintenant !… Venez, mais venez donc, monseigneur !

On marche derrière lui. Il se retourne. La stupéfaction cloue Damien au parquet de la chambre. Il se trouve face à face avec le prince le plus beau, le plus souriant, le plus séduisant qu’il ait encore vu. De grands yeux bruns caressants, très doux, l’enveloppent, pénétrant en un instant jusqu’à son cœur douloureux.

« Qui êtes-vous ? » balbutie Damien. Il ne peut croire, vraiment, que ce soit là le terrible Lucifer.

« Damien-sans-peur, prononce une voix harmonieuse, pourquoi êtes-vous si troublé ? Portez mieux votre nom. Ignorez-vous donc que Lucifer peut devenir le plus doux des amis, si cela lui plaît ? Et il me plaît, Damien.

Damien garde le silence. Il se sent une chose si petite, si frémissante, si faible entre les mains de Lucifer.

Et la beauté de l’ange déchu le prend soudain tout entier. La lâcheté le mord au cœur. Jamais, non jamais, il se mesurera à cet esprit dont le charme l’enivre…

Le rusé Lucifer se met à rire. Il devine sa victoire, l’envoûtement qui déjà commence. L’expressive physionomie de Damien reflète une entière sujétion.

À la bonne heure, Damien, fait-il. Vous voilà devenu raisonnable. Vous verrez que je sais être bon prince, parfois. Nous allons faire tous deux la plus agréable partie de cartes qui soit… Holà ! Ici !… ordonne-t-il en se retournant. Apportez une table, des cartes, des fleurs, du vin, de l’or… beaucoup d’or !

Quatre démons s’empressent de servir le maître puis, sur un signe, disparaissent prestement.

Et voilà que Damien ne sent plus sa blessure sous l’influence diabolique qui le tient. Il engage une partie silencieuse et serrée. Il gagne, une fois, deux fois, cinq fois, dix fois. L’or s’entasse près de lui. Quelle joie !… Ses yeux s’enfièvrent… ah ! il perd. « Ma revanche, ma revanche », supplie-t-i !… Lucifer rit, rit, rit. Damien perd de nouveau, puis encore, encore…

« De l’or ! rugit Damien. Je veux de l’or. Lucifer donne-moi de l’or, et je… »

Il n’achève pas. Il voit avec horreur se transformer la figure du prince des démons. Elle devient hideuse. Lucifer est debout. Ses yeux qui flamboient et brûlent demeurent attachés sur la poitrine de Damien. Le pauvre garçon y porte les yeux… Ciel ! qu’aperçoit-il ?… Un filet de sang qui coule lentement… le long de sa tunique de satin blanc. Ce filet va s’élargissant… Et la, comme dans un miroir vient se refléter la figure douloureuse de la Madone. La petite médaille de la Vierge livre le secret de Damien.

Satan saisit son épée. Sa fureur ne connaît plus de bornes. Il se ramasse sur lui-même. Il bondit, telle la souple panthère. Et Damien tombe, atteint entre les deux épaules.

« Frappe, Satan, frappe, crie-t-il, exalté par le danger et la souffrance. La vierge gémit en moi. Ton or maudit en est cause.

— Tais-toi, Damien, grince Lucifer. Ne prononce pas ce nom… Tu n’en es pas plus digne que moi, mon réprouvé de demain, ricane-t-il, féroce.

Damien se sent mourir. « Lucifer, implore-t-il. Va-t-en… Je veux…me repentir… Va-t-en !

— Ah ! ah ! ah ! mon bel oiseau, c’est un peu tard. Si tu crois qu’un meurtrier entre facilement là-haut ! Nenni ! Et ta victime, le bedeau, Damien ? Où penses-tu qu’elle se trouve, mon pigeon ?… En enfer, entends-tu ? En enfer ! Et puis… souviens-toi ? As-tu goûté à tous les plaisirs, ici, mon petit… volontairement… tu t’en es même repu… Ah ! ah ! ah !… Damien, il n’y a pas de pardon, va, pour toi. Tu me suivra bientôt… Ah ! ah ! ah !

Damien ne parle plus. Ses traits se convulsent. Son corps se replie sur lui-même. Ah ! qu’il souffre !… Deux larmes, lourdes, brûlantes, glissent le long de ses joues… Elles tombent… Et Damien revoit de nouveau en elle l’image de la Madone. Dans un effort surhumain, il se soulève, il murmure : « Pitié ! Marie ! »

Ô prodige ! Puissance magnifique du repentir ! Avec un cri terrible, Lucifer s’écrase en un instant à ses pieds… Et une vision radieuse vient réconforter Damien, la Vierge miséricordieuse s’approche. Des anges la suivent. Elle pose son pied, qui brille comme la neige au soleil, sur Lucifer effondré. Il se tord, la bouche écumante, puis s’enfonce sous terre.

La Vierge se penche sur le mourant. Tendrement elle retire de la plaie la petite médaille à son effigie. Elle l’offre à Damien, pour un baiser suprême. Elle s’écarte… Damien voit sa mère, la figure illuminée par la reconnaissance, puis son bon vieux curé aux cheveux de neige, la vieille Mélanie… Mais la Vierge parle : « Damien, Damien, ne t’endors pas maintenant, mon enfant. Vois ici,… vois,… avant que tes yeux se ferment pour toujours. Et pour la seconde fois, la Vierge s’écarte.

Damien a près de lui sa victime le bedeau. Ses mains sont chargées de chaînes. Il les tend. Il implore : « Damien, accorde-moi ton pardon. Pauvre orphelin, si je n’eusse été aussi méchant, serais-tu ici ? Damien, ton pardon… Le ciel m’est fermé si tu refuses. »

La figure de Damien se détend. Elle se force à sourire. Avec des peines infinies, l’agonisant saisit un pan du manteau de la vierge. Puis lentement, bien lentement, il le rapproche des chaînes de sa victime. Ses lèvres s’agitent : « Je…par…donne… » dit-il, dans un souffle. Il expire ……… .........................

« Ainsi finit le pauvre Damien-sans-peur, petits, conclut tante Élise. Il ne dut son salut, vous le voyez, qu’à un acte d’obéissance envers sa maman, et à un peu de dévotion pour la Mère de Jésus. Rappelez-vous cela toujours, petits, toujours… »

La porte s’ouvre. La maman de Jacques paraît. « Eh bien, Jacques, dit-elle, l’heure de dormir est passée depuis longtemps. Que fais-tu donc ? »

Puis, voyant les impressions les plus graves et les plus diverses se refléter sur les figures des enfants : « Je suis sûre que tante Élise a encore narré une histoire fantastique. Ah ! Élise… » Et son doigt menace gentiment sa sœur.

« Maman, riposte le petit Jacques qui se redresse fièrement, tante Élise m’a appris ce soir à ne jamais, jamais me séparer de la médaille de la Vierge que vous m’avez donnée. Et aussi à n’être plus poltron !… » Mais le petit Jacques prononce ces derniers mots tout bas, tout bas, un peu honteux.

La maman de Jacques rit de sa voix fraîche et douce :

« Bien je suppose que parce que tante Élise est une grande dévote, il faut tout lui pardonner. Je pardonne. Et vous, petits, vite, vite, souhaitez-lui le bonsoir et suivez-moi. » — « Bonsoir, tante Élise. Bonsoir, merci, » viennent dire chacun des enfants en embrassant de tout leur cœur la vieille demoiselle.

Et Jacques, le bon petit Jacques, prend le temps de souffler à son oreille : « Maman n’est pas contrariée pour de vrai, allez, tante. Ne vous chagrinez pas. Et vous nous conterez encore de belles histoires, dites ? »

Mais tante Élise sourit sans répondre à la délicatesse enfantine de Jacques.

Marie-Claire Daveluy.