L’inspecteur général (Le Révizor)/5

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Acte IV Le Révizor


Même décor qu’aux deux actes précédents.


SCÈNE I[modifier]

Le gouverneur, Anna et Maria.


LE GOUVERNEUR. — Eh bien, Anna Andréievna ? Hein ? T’en serais-tu jamais doutée ? En voilà une chance, nom de nom ! Voyons, avoue-le franchement ; tu n’y aurais jamais pensé même en rêve. Tu n’étais qu’une simple femme d’un gouverneur quelconque et tout d’un coup… crac ! te voilà apparentée avec le dessus du panier.

ANNA. — Pas du tout, je le savais depuis longtemps ! Cela te surprend, toi, parce que tu es un homme simple et que tu n’as jamais vu des gens comme il faut.

LE GOUVERNEUR. — Je suis moi-même un homme comme il faut, ma bonne mère. C’est égal, quand on y réfléchit, Anna Andréievna, nous voilà devenus de drôles d’oiseaux aujourd’hui ! Hein, Anna Andréievna ? Des oiseaux de haut vol, que le diable m’emporte ! Attends un peu, je m’en vais te les régaler maintenant tous ces porteurs de pétitions et de dénonciations ! Eh ! là-bas, quelqu’un. (Entre un agent.) Ah ! c’est toi, Dierjimorda. Appelle un peu ici les marchands ! Je leur apprendrai à se plaindre de moi, les canailles ! En voilà une sale engeance de Judas ! Attendez un peu, mes agneaux ! Jusqu’ici je vous en ai fait avaler jusqu’à la moustache, vous en aurez maintenant jusqu’à la barbe ! Tu m’inscriras tous ceux qui sont venus se plaindre de moi et en premier les écrivailleurs, les écrivailleurs qui leur ont tourné leurs pétitions. Et annonce-leur pour qu’ils le sachent : voilà l’honneur que le bon Dieu envoie au gouverneur ; il marie sa fille — non pas à un homme quelconque, mais à quelqu’un comme le monde n’en a encore jamais vu, et qui peut tout, tout, tout ! Annonce-le bien pour qu’ils le sachent tous ! Gueule-le sur les toits, à son de cloche, n… de D… ! Du moment que c’est un triomphe, que ce soit un vrai triomphe ! (L’agent sort.) Alors, Anna Andréievna, hein ? Qu’allons-nous faire à présent, où habiter ? Ici ou Pétersbourg ?

ANNA. — À Pétersbourg, évidemment. Comment veux-tu rester ici ?

LE GOUVERNEUR. — À Pétersbourg, eh bien, va pour Pétersbourg, mais on serait aussi bien ici. Alors en ce cas au diable la préfecture, hein, Anna Andréievna ?

ANNA. — Naturellement, il s’agit bien de cela !

LE GOUVERNEUR. — On pourrait même, qu’en penses-tu, Anna Andréievna, décrocher maintenant un très haut grade, du moment qu’il est à tu et à toi avec les ministres, qu’il fréquente la cour, il pourrait manigancer tout cela et avec le temps je pourrais passer général Qu’en penses-tu, Anna Andréievna, est-ce que je peux passer général ?

ANNA. — Bien sûr, pourquoi pas ?

LE GOUVERNEUR. — Ah ! nom d’un chien ! C’est fameux d’être général ! On te passe en écharpe un cordon sur l’épaule. Quel cordon préfères-tu, Anna Andréievna, le rouge ou le bleu ?

ANNA. — Le bleu, évidemment !

LE GOUVERNEUR. — Sapristi, tu n’y vas pas de main morte ! Moi, je me contenterais bien du rouge. Car sais-tu pourquoi je voudrais être général ? Parce que si par hasard on va en voyage, les aides de camp et les courriers vous galopent devant en gueulant partout : « Des chevaux ! Des chevaux ! » Et aux étapes, servi le premier, tout le monde attend, tous ces fonctionnaires, capitaines, gouverneurs, et toi tu t’en fiches, tu passes ! Tu dînes chez l’intendant général et le gouverneur est là en train de faire le pied de grue ! Eh, eh, ah, eh ! (Il est pris d’un fou rire.) Ah ! que c’est tentant, nom d’un chien.

ANNA. — Toi, tu n’aimes que ce qui est grossier. Tu ne dois pas oublier que, maintenant, il faut changer complètement ton genre de vie. Tes relations ne seront plus de ces juges amateurs de chiens avec qui tu t’amuses à courir le lièvre, ni des Zemlianika quelconques ; non ce seront au contraire des personnes très distinguées, des comtes, rien que des gens du monde. Seulement, je J’avoue, j’ai bien peur pour toi, il t’arrive parfois de lancer un de ces mots qu’on n’entend guère en bonne société.

LE GOUVERNEUR. — Bah, et après ! Un mot ne fait de mal à personne !

ANNA — C’était bon quand tu étais gouverneur, c’est que là-bas la vie est toute différente.

LE GOUVERNEUR. — Oui, il paraît qu’ils ont là-bas deux espèces de petits poissons, des murènes et des éperlans, si fameux que l’eau vous vient à la bouche rien qu’en les voyant.

ANNA. — Il ne pense qu’aux poissons, celui-là ! Et moi, je veux que notre maison soit la première de la capitale, que ma chambre soit tellement parfumée d’ambre qu’on ne puisse y entrer sans avoir à fermer les yeux de plaisir. (Elle ferme les yeux en respirant avec force.) Ah ! que c’est bon !

SCÈNE II[modifier]

Les mêmes et les marchands.


LE GOUVERNEUR. — Ah ! bonjour, mes amis !

LES MARCHANDS, saluant. — Nos hommages respectueux, Anton Antonovitch !

LE GOUVERNEUR. — Alors, comment ça va, mes petits agneaux ? Comment va le commerce ? Alors, buveurs de samovars, empileurs d’étoffe, on vient se plaindre ? Espèces de filous, triples bêtes, écumeurs de mer, on se plaint maintenant ? Vous y avez beaucoup gagné, hein ? Vous vous imaginiez qu’on allait me coffrer comme cela ?… Mais savez-vous, espèces de salauds, que neuf diables et une sorcière vous emportent la g…, savez-vous…

ANNA. — Ah ! mon Dieu ! Antocha, tu emploies de ces mots !

LE GOUVERNEUR, furieux. — Je ne suis pas à un mot près, en ce moment ! Savez-vous que ce même fonctionnaire à qui vous vous êtes plaint épouse ma fille, à présent ? Alors ? Hein ? Qu’est-ce que vous en dites ? Cela vous en bouche un coin ? Vous trompez le monde… Quand vous passez un marché avec l’État vous l’empilez de 100 000 roubles en fournissant du drap pourri et ensuite avec un petit cadeau de sept pièces d’étoffe vous vous estimez quittes, il faudrait vous récompenser encore ! Mais si cela se savait, bougres de salauds !… Cela s’amène avec sa panse en avant, cela se dit marchand, il faudrait ne pas y toucher. « Nous autres, qu’ils disent, on en remontrerait à la noblesse. » Mais un noble, bougres d’idiots, un noble, cela étudie ; si on le fouette à l’école c’est pour son bien, pour qu’il apprenne quelque chose d’utile. Tandis que vous, vous commencez par des filouteries ; votre patron vous bat parce que vous ne savez pas tromper les gens ! Étant gamins, avant de savoir votre Pater, vous commencez déjà à frauder, et quand vous avez pris du ventre et que vous vous êtes bien rempli les poches, vous vous croyez arrivés et vous faites les fiers-à-bras ! En voilà des m’as-tu vu ? Parce que vous vous enfilez vingt samovars dans la journée vous faites les importants ? Mais moi, je crache sur vos têtes et votre importance.

LES MARCHANDS, saluant. — Pardonne-nous, Anton Antonovitch !

LE VIEUX MARCHAND. — Pardonne-nous !

LE GOUVERNEUR. — Vous plaindre ? Et qui t’a aidé à filouter quand tu construisais le pont et que tu as compté pour 20 000 roubles de bois alors qu’il n’y en avait pas pour 100 roubles ? C’est moi qui t’ai aidé, vieille peau de bouc ! Tu l’as oublié cela ? Je n’avais qu’un mot à dire pour qu’on t’expédie en Sibérie. Qu’est-ce que tu dis de cela, hein ?

LE VIEUX MARCHAND. — Au nom du Seigneur, pardonne-nous, Anton Antonovitch, c’est le Malin qui nous a tentés.

UN AUTRE MARCHAND. — On te jure qu’il n’y aura plus de plaintes à l’avenir. Exige ce que tu voudras, mais ne garde pas rancune !

LE VIEUX MARCHAND. — Ne garde pas rancune.

LE GOUVERNEUR. — Ne garde pas rancune ! Maintenant vous voilà vautrés à mes pieds ! Pourquoi ? Parce que j’ai le bon bout. Mais si vous aviez eu tant soit peu l’avantage vous m’auriez traîné dans la boue, les canailles, vous m’y auriez enfoncé à coups de pieu par-dessus le marché.

LES MARCHANDS, prosternés à ses pieds. — Pitié, ne nous perds pas, Anton Antonovitch.

LE GOUVERNEUR. — Pitié ! C’est tout ce que vous savez maintenant, mais avant ? Oh ! moi, je vous aurais… (Il fait un geste.) Enfin, Dieu vous pardonnera ! Cela suffit comme cela ! Je ne suis pas rancunier ; seulement, gare, je vous ai à l’œil. Je ne marie pas ma fille à un noblaillon quelconque ; que les cadeaux soient de taille… Compris ? N’espérez pas vous en tirer avec un peu d’esturgeon et quelques pains de sucre… Allez, que le bon pieu vous bénisse…

Les Marchands sortent.

SCÈNE III[modifier]

Les mêmes, Ammos et Artème, puis Rastakovski.


AMMOS, sur le seuil de la porte. — Faut-il croire la nouvelle, Anton Antonovitch ? Il paraît qu’il vous arrive un bonheur extraordinaire ?

ARTÈME. — J’ai l’honneur de vous féliciter pour votre extraordinaire bonheur. J’ai été ravi en apprenant la nouvelle. (Il baise la main d’Anna.) Anna Andréievna ! (Puis celle de Maria.) Maria Antonovna !

RASTAKOVSKI entre. — Anton Antonovitch, mes félicitations, que Dieu accorde longue vie à vous et au nouveau couple, qu’il vous donne une descendance nombreuse de petits-enfants et d’arrière-petits-enfants ! Anna Andréievna… Maria Antonovna… (Il leur baise la main.)

SCÈNE IV[modifier]

Les mêmes, Korobkine et sa femme, puis Lioulioukov.


KOROBKINE. — J’ai l’honneur de vous féliciter, Anton Antonovitch ! Anna Andréievna ! Maria Antonovna ! (Baisement de main.)

LA FEMME DE KOROBKINE. — Je vous félicite de tout cœur, Anna Andréievna !

LIOULIOUKOV. — J’ai l’honneur de vous féliciter, Anna Andréievna ! (Il lui baise la main, puis, se tournant vers les spectateurs, fait claquer sa langue d’un air gaillard.) Maria Antonovna ! J’ai l’honneur de vous féliciter (Même jeu.)

SCÈNE V[modifier]

Une quantité de visiteurs, en redingote, en habit, viennent baiser la main d’abord à Anna, puis à Maria. On entend à chaque fois : « Anna Andréievna !… Maria Antonovna !… »
Bobtchinski et Dobtchinski fendent la foule.


BOBTCHINSKI. — J’ai l’honneur de vous féliciter !

DOBTCHINSKI. — Anton Antonovitch ! j’ai l’honneur de vous féliciter.

BOBTCHINSKI. — Pour cet heureux événement.

DOBTCHINSKI. — Anna Andréievna !

BOBTCHINSKI. — Anna Andréievna ! ’

Tous deux s’avancent en même temps et se cognent le front.

DOBTCHINSKI. — Maria Antonovna (il lui baise la main), j’ai l’honneur de vous féliciter. Vous aurez beaucoup, beaucoup de bonheur, vous porterez des toilettes dorées et vous mangerez des soupes exquises de toutes sortes, de quoi passer le temps le plus agréablement du monde !

BOBTCHINSKI, l’interrompant. — Maria Antonovna ! j’ai l’honneur de vous féliciter. Que Dieu vous accorde toutes sortes de richesses, de l’argent et un petit bambin, pas plus grand que cela. (Il fait le geste.) Qui tiendrait dans la paume de la main et qui crierait tout le temps : « Oua ! oua ! oua ! »

SCÈNE VI[modifier]

Arrivée de nouveaux visiteurs, baisements de mains, Louka et sa femme.


LOOKA, au Gouverneur. — J’ai l’honneur…

LA FEMME DE LOUKA, le devançant. — Je vous félicite, Anna Andréievna. (Elles s’embrassent.) Ah ! ce que j’ai été contente. On me dit : « Anna Andréievna marie sa fille. » « Ah ! mon Dieu », me suis-je dit et dans ma joie je dis à mon mari : « Écoute, Loukantchik, quel bonheur pour Anna Andréievna ! » « Ah ! Dieu soit loué », me suis-je dit. Et je lui dis : « Je suis si ravie que je brûle d’impatience d’aller le dire à Anna Andréievna en personne… » « Ah ! mon Dieu ! que je me dis, Anna Andréievna attendait justement un bon parti pour sa fille, et voilà ce que c’est que la destinée, tout se réalise comme elle le désirait. » Et j’étais si heureuse que je ne pouvais plus parler. J’en pleure, j’en pleure, j’en sanglote littéralement. Même que Louka Loukitch me dit : « Pourquoi pleures-tu, Nastinka ?… — Loukantchik, je lui dis, je n’en sais rien moi-même, mes larmes coulent comme un ruisseau. »

LE GOUVERNEUR. — Je vous en prie, messieurs, prenez la peine de vous asseoir. Eh ! Michka, apporte des sièges.

Les invités s’assoient.

SCÈNE VII[modifier]

Les mêmes, le commissaire de police et les agents.


LE COMMISSAIRE DE POLICE. — J’ai l’honneur de vous féliciter, Votre Excellence, et de vous présenter mes souhaits pour de longues années de prospérité.

LE GOUVERNEUR. — Merci ! Merci ! Asseyez-vous, je vous prie.

Tous s’assoient.

AMMOS — Mais dites-nous, s’il vous plaît, Anton Antonovitch, comment tout cela a commencé, la marche successive, enfin, de toute cette affaire.

LE GOUVERNEUR. — Une marche extraordinaire ; il a daigné faire la demande en personne.

ANNA. — D’une façon la plus exquise et respectueuse. Il s’est admirablement exprimé : « Ce que j’en fais, Anna Andréievna, c’est uniquement par respect pour vos mérites. » Un homme si bien élevé, si distingué, d’une noblesse de sentiments extraordinaires. « Ma vie ne m’importe guère, croyez-moi, Anna Andréievna, c’est uniquement par estime pour vos rares qualités. »

MARIA. — Mais non, petite maman ! C’est à moi qu’il a dit cela.

ANNA. — Tais-toi ! Tu ne sais rien, ne te mêle pas de ce qui ne te regarde pas ! « Je suis stupéfait, Anna Andréievna. » Et il se répandit en paroles si flatteuses … Et lorsque j’allais lui dire : « Nous n’avons jamais osé espérer un tel honneur », il est tombé brusquement à genoux en s’écriant noblement : « Anna Andréievna ! ne faites pas mon malheur ! Consentez à répondre à mes sentiments, sinon j’achève ma vie par la mort ! »

MARIA. — Je vous assure, petite maman, que c’est pour moi qu’il l’a dit.

ANNA. — Oui, évidemment, pour toi aussi ! Je ne dis pas le contraire.

LE GOUVERNEUR. — Il nous a même fait une de ces peurs ! Il disait qu’il allait se brûler la cervelle : « Je me brûle la cervelle, je me brûle la cervelle », qu’il disait.

PLUSIEURS INVITÉS. — Est-ce possible !

AMMOS. — Voyez un peu !

LOUKA. — C’est vraiment la destinée qui l’a voulu.

ARTÈME. — Ce n’est pas la destinée, mon cher, la destinée est une dinde ! C’est le mérite qui est récompensé ! (À part.) Dire que ce cochon-là a toutes les veines.

AMMOS. — Si vous le voulez, Anton Antonovitch, je suis prêt à vous céder mon chien, vous savez, celui que vous marchandiez.

LE GOUVERNEUR. — Mais non ! Je n’ai pas la tête aux chiens en ce moment.

AMMOS. — Eh bien, si vous n’en voulez pas, on se mettra d’accord sur une chienne.

LA FEMME DE KOROBKINE. — Ah ! comme je suis contente de votre bonheur, Anna Andréievna ! vous n’en avez pas idée !

KOROBKINE. — Oserai-je vous demander où se trouve votre illustre gendre ? On m’a dit qu’il était parti pour quelque affaire !…

LE GOUVERNEUR. — Oui, il est parti pour un jour, à cause d’une affaire extrêmement importante.

ANNA. — Il est allé chez son oncle lui demander sa bénédiction.

LE GOUVERNEUR. — Lui demander sa bénédiction, mais dès demain… (Il éternue, tous s’écrient à la fois : « À vos souhaits ! ») Merci ! Mais dès demain il sera de retour…

Il éternue encore. Nouveaux souhaits de la part des autres ; on entend particulièrement :

LE COMMISSAIRE DE POLICE. — À vos souhaits, Excellence !

BOBTCHINSKI. — Santé, cent ans, cent mille écus par an !

DOBTCHINSKI. — Que Dieu y mette des rallonges !

ARTÈME. — Crève donc !

LA FEMME DE KOROBKINE. — Que le diable t’emporte !

LE GOUVERNEUR. — Grands mercis ! Je vous en souhaite autant !

ANNA. — Nous allons maintenant nous installer à Pétersbourg. Ici, je l’avoue, l’atmosphère est trop campagnarde ! C’est vraiment très désagréable. D’autant plus que là-bas mon mari sera nommé général.

LE GOUVERNEUR. — Oui, je l’avoue, messieurs, que le diable m’emporte, j’ai bien envie d’être général.

LOUKA. — Dieu vous l’accorde !

RASTAKOVSKI. — L’homme ne peut rien, mais Dieu peut tout.

AMMOS. — À grand vaisseau, grande croisière.

ARTÈME. — À tout mérite, son honneur.

AMMOS, à part. — Il en fera des gaffes si jamais il passe général ! Cela lui ira comme un tablier à une vache. Mais halte-là, mon bon, ce n’est pas encore pour demain. Il y en a qui valent mieux que toi, et qui ne sont toujours pas généraux.

ARTÈME, à part. — Qui sait, il est bien capable d’y arriver, la manque, la canaille ! Ce n’est pas la jactance qui lui manque, le diable l’emporte ! (S’adressant au Gouverneur :) Dans ce cas, vous ne nous oublierez pas, Anton Antonovitch !

AMMOS. — Et s’il nous arrive quelque chose, par exemple quelque désagrément du côté des affaires, ne nous laissez pas sans protection.

KOROBKINE. — L’année prochaine je dois envoyer mon fils à la capitale pour qu’il se rende utile à l’État ; alors, faites-moi la grâce de le prendre sous votre protection, soyez un père pour cet orphelin.

LE GOUVERNEUR. — Je suis prêt de mon côté à faire tout mon possible.

ANNA. — Toi, Antocha, tu promets toujours. D’abord tu n’auras même pas le temps d’y penser. Et pourquoi faire, au nom de quoi te charger de toutes ces promesses ?

LE GOUVERNEUR. — Pourquoi pas, ma chère ? Quand c’est possible.

ANNA. — C’est possible, certainement, mais pourquoi protéger tout le menu fretin ?

LA FEMME DE KOROBKINE. — Vous entendez comme elle nous traite ?

UNE VISITEUSE. — Elle a toujours été ainsi, je la connais ; invitez-la chez vous et elle mettra ses pieds sur la table…

SCÈNE VIII[modifier]

Les mêmes et le directeur des postes, qui entre tout essoufflé, avec une lettre décachetée à la main.


LE DIRECTEUR DES POSTES. — Une nouvelle stupéfiante, messieurs ! Le fonctionnaire que nous avons pris pour le révizor n’était pas le révizor !

TOUS. — Comment, pas le révizor ?

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Pas révizor du tout. Je l’ai appris par cette lettre.

LE GOUVERNEUR. — Comment ? Qu’est-ce que vous racontez ? Par quelle lettre ?

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Une lettre écrite de sa propre main. On m’apporte une lettre à la poste. Je regarde l’adresse. Je vois « rue de la Poste ». Cela m’a coupé le souffle. « Voilà, me suis-je dit, il a sûrement trouvé du laisser-aller dans le service postal et il prévient les autorités. » Du coup, je l’ai prise et je l’ai décachetée.

LE GOUVERNEUR. — Comment avez-vous pu ?…

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Je n’en sais rien moi-même ; une force surnaturelle qui m’a poussé. J’allais déjà appeler l’estafette pour l’envoyer par courrier spécial, mais une curiosité s’empare de moi, une curiosité comme jamais encore je n’en avais éprouvé. Impossible, impossible, je sens que c’est impossible de résister à la tentation. Dans une oreille, une voix me bourdonne : « N’y touche pas, n’y touche pas, tu seras fait comme un rat. » Et dans l’autre, je ne sais quel diable me chuchote : « Décachette, décachette, décachette ! » J’ai brisé le cachet. Je ressentis du feu dans mes veines et, quand j’ai ouvert le pli, j’étais de glace. Mes mains tremblaient, je n’y voyais plus…

LE GOUVERNEUR. — Mais comment avez-vous osé décacheter la lettre d’un aussi grand personnage ?

LE DIRECTEUR DES POSTES. — C’est que justement il n’est ni grand ni personnage !

LE GOUVERNEUR. — Et alors, qu’est-ce qu’il est, d’après vous ?

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Ni ci… ni ça… Un pas grand-chose en tout cas !

LE GOUVERNEUR, furieux. — Comment, ni ci… ni ça ?… Comment osez-vous l’appeler un ni ci, ni ça ?… et un pas grand-chose… Mais je vais vous faire arrêter…

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Vous ?

LE GOUVERNEUR. — Oui, moi.

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Vous n’avez pas le bras assez long.

LE GOUVERNEUR. — Savez-vous qu’il épouse ma fille, que je deviens moi-même un grand seigneur et que je vous fourre au fin fond de la Sibérie ?

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Eh ! Anton Antonovitch, la Sibérie ! On est loin de la Sibérie. Tenez, je vais plutôt vous lire la lettre. Vous permettez, messieurs, que je lise la lettre ?

TOUS. — Lisez, lisez !

LE DIRECTEUR DES POSTES, lisant. — « Je m’empresse de te mettre au courant, mon cher Triapitchkine, de l’invraisemblable histoire qui m’arrive. En cours de route, j’ai été refait jusqu’au dernier kopek par un capitaine d’infanterie. Et l’aubergiste voulait déjà me faire mettre en prison, quand tout à coup, à mon allure pétersbourgeoise et à mon costume, toute la ville me prend pour l’intendant général en personne. Si bien que, maintenant, me voilà installé chez le gouverneur je me la coule douce et je fais une cour effrénée à sa femme et à sa fille ; je ne sais seulement par laquelle commencer ; probablement par la mère, car elle me semble déjà prête à toutes les complaisances… Tu te rappelles, quand nous tirions le diable par la queue et déjeunions d’expédients, cette fois où le pâtissier m’a fait mettre la main au collet pour quelques pâtés mangés au compte du roi d’Angleterre ? Ici les choses ont tourné tout autrement. C’est à qui me prêtera le plus d’argent. De drôles d’originaux. Tu en crèverais de rire. Toi qui fais des petits papiers dans les revues, tu devrais bien les y mettre. D’abord le gouverneur il est bête à manger du foin… »

LE GOUVERNEUR. — Ce n’est pas possible ! Il n’y a rien de tel !

LE DIRECTEUR DES POSTES, montrant la lettre. — Lisez vous-même.

LE GOUVERNEUR, lisant. — « …à manger du foin… » Ce n’est pas possible. C’est vous-même qui l’avez écrit.

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Moi, et pour quoi faire ?

ARTÈME. — Lisez !

LOUKA. — Lisez !

LE DIRECTEUR DES POSTES. — « …le gouverneur, il est bête à manger du foin… »

LE GOUVERNEUR. — Oh ! nom de nom ! il faut qu’il le répète, comme si cela ne suffisait pas une fois !

LE DIRECTEUR DES POSTES, continuant à lire. — Hum… hum… « …à manger du foin… le directeur des postes… » (S’arrêtant de lire.) Oui, ici, il s’exprime d’une façon tout à fait inconvenante à mon égard.

LE GOUVERNEUR. — Lisez toujours !

LE DIRECTEUR DES POSTES. — À quoi bon ?

LE GOUVERNEUR. — Ah ! non, sacrebleu, du moment qu’on lit, il faut lire jusqu’au bout ! Lisez tout !

TOUS. — Lisez… Lisez !

ARTÈME. — Permettez, je vais lire, moi. (Il met ses lunettes et lit :) « … Le Directeur des postes ressemble comme deux gouttes d’eau au garçon de bureau Mikhéïev, il doit être aussi pochard que lui, la canaille !… »

LE DIRECTEUR DES POSTES, au public. — Un sale garnement, qui ne mérite que le fouet, voilà tout !

ARTÈME. — « … Le surveillant des établissements de bienfai… fai… fai… fai… »

Il bégaie.

KOROBKINE. — Pourquoi vous arrêtez-vous ?

ARTÈME. — Une écriture illisible, du reste on voit bien que c’est un misérable.

KOROBKINE. — Passez-moi la lettre ! Je pense que moi, j’aurai meilleure vue !

Il prend la lettre.

ARTÈME, qui ne veut pas la lâcher. — Non, on peut sauter ce passage, après c’est beaucoup plus clair.

KOROBKINE. — Permettez, je verrai bien.

ARTÈME. — Mais je peux lire sans vous, tout aussi bien, plus loin, vraiment tout est très clair.

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Non, non, lisez tout ! On n’a rien passé jusqu’ici.

TOUS. — Donnez la lettre, Artème Philippovitch, donnez… (À Korobkine :) Lisez, vous !

ARTÈME. — Tout de suite. (Il prend la lettre.) Attendez, permettez… (Il cache du doigt un passage.) Lisez à partir d’ici.

On l’entoure.

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Lisez, lisez, ne trichez pas, lisez tout !

KOROBKINE, lisant. — « …le surveillant des établissements de bienfaisance, Zemlianika, est un vrai cochon coiffé. »

ARTÈME, aux Spectateurs. — Ce n’est pas spirituel du tout. Un cochon coiffé ! On n’a jamais vu un cochon coiffé !

KOROBKINE. — » … L’inspecteur scolaire pue l’oignon à plein nez ! »

LOUKA. — Je vous jure, messieurs, que je n’ai jamais touché un oignon de ma vie !

AMMOS, à part. — Dieu merci, au moins, il n’y a rien sur mon compte !

KOROBKINE, lisant. — « …le juge… »

— Allons bon… (Haut.) Messieurs, je crois que cette lettre est bien longue. Vraiment, est-ce la peine de lire de pareilles saletés ?

LOUKA. — Si, si !

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Si, lisez !

ARTÈME. — Si, lisez maintenant !

KOROBKINE, continuant. — « …le juge Liapkine-Tiapkine est un véritable minus habens… » (Il s’arrête.) Ça doit être un mot anglais.

AMMOS. — Dieu sait ce que cela signifie ! Encore heureux s’il veut dire par là que je ne suis qu’une fripouille, mais c’est peut-être bien pis !

KOROBKINE, lisant. — « … Au reste, tous ces gens sont très braves et très accueillants. Adieu, mon cher Triapitchkine. Suivant ton exemple, je veux moi aussi me lancer dans la littérature. On s’embête à la fin, mon vieux, et l’on aspire à une nourriture plus spirituelle » Écris-moi au village de Podkatilovka, province de Saratov. (Il retourne la lettre et lit l’adresse :) « À Monsieur Ivan Vassiliévitch Triapitchkine, Saint-Pétersbourg, rue de la Poste, numéro 97, au fond de la cour, au troisième étage, à droite. »

UNE DAME. — Quelle sortie inattendue !

LE GOUVERNEUR. — Comme coup de massue, c’est un coup de massue ! Je suis assassiné, tué, liquidé ! Je ne vois plus rien. À la place des visages, je ne vois plus que des gueules de cochons autour de moi… Qu’on le ramène, qu’on le ramène ! (Il gesticule.)

LE DIRECTEUR DES POSTES. — Le ramener, c’est facile à dire ! Comme un fait exprès, je lui ai fait donner le meilleur attelage ; j’ai même fait prévenir d’avance les relais !

LA FEMME DE KOROBKINE. — Vraiment, comme confusion on ne fait pas mieux.

AMMOS. — En attendant, messieurs, que le diable l’emporte, il m’a soutiré 300 roubles !

ARTÈME. — Et à moi aussi, 400 !

LE DIRECTEUR DES POSTES, poussant un soupir. — Hélas ! moi aussi, j’y ai été de mes 300 roubles.

BOBTCHINSKI. — Et à nous, à Pierre Ivanovitch et à moi, à nous deux, 65 roubles en billets de banque, oui !

AMMOS, écartant les bras de stupéfaction. — Mais comment se fait-il, messieurs ? Comment avons-nous pu nous laisser rouler de la sorte ?

LE GOUVERNEUR, se frappant le front. — Et moi, et moi, comment ai-je pu, vieil imbécile ? Vieille bête qui a perdu la raison !… Voilà trente ans que je suis au service de l’État, pas un marchand, pas un entrepreneur n’a su me rouler. J’ai dupé les fripouilles les plus notoires, les plus fieffés coquins, de ceux qui sont prêts voler l’univers entier, je les ai ferrés. J’ai roulé trois intendants généraux ! Mais quoi, les intendants généraux… (geste dédaigneux) …ce n’est même pas la peine d’en parler…

ANNA. — Mais voyons, Antocha, ce n’est pas possible ; il s’est fiancé à Machenka…

LE GOUVERNEUR. — Fiancé ! Je t’en fous !… Oui… Tu peux toujours courir avec tes fiançailles ! (Il trépigne). Regardez-le, non mais regardez-le, toute la chrétienté, le monde entier, regardez-le ce gouverneur berné ! (Il se menace du poing.) Vieille bête, va ! Triple animal ! Gros imbécile, qui prend un godelureau, une mauviette pour un personnage d’importance !… Et le voilà qui roule maintenant sur la route en faisant tinter ses grelots !… Il va répandre cette histoire à travers le monde. Non seulement tu deviendras un objet de risée, mais il se trouvera encore quelque barbouilleur, quelque écrivassier pour te fourrer dans une comédie… Il ne reculera ni devant le titre ni devant le grade… Voilà qui est vexant… Et tous se mettront à rire et à applaudir comme des imbéciles !… De quoi riez-vous ?… C’est de vous-mêmes que vous riez !… Ah ! Je vous aurai ! Que je les tienne seulement, tous ces gratte-papier ! Barbouilleurs, maudits libéraux, sale engeance du diable ! Je voudrais te les fourrer tous dans un sac, les piler en farine et les livrer en cadeau au diable, qu’il en fasse ce qu’il lui plaît… (Il agite le poing et frappe du talon. Après une pause.) Je n’arrive pas à m’en remettre. Décidément, quand le bon Dieu veut vous punir, il commence par vous ôter la raison. En quoi ce freluquet ressemblait-il à un révizor ?… En rien, absolument !… Pas l’ombre d’une ressemblance. Pas cela !… (Il fait claquer ses doigts.) Et tous, tout d’un coup : « Le révizor, le révizor ! » Allons, qui de vous le premier est venu dire que c’était le révizor ? Répondez !

ARTÈME, écartant les bras. — Quand on me tuerait, je serais incapable de dire comment c’est arrivé. On a été pris comme dans un brouillard, c’est le diable qui nous a ensorcelés.

AMMOS. — Qui a été le premier ? Je vais vous le dire, moi, c’est ces gaillards-là !

Il désigne Dobtchinski Bobtchinski.

BOBTCHINSKI. — Jamais de la vie, ce n’est pas moi, cela ne m’est même pas venu à l’esprit…

DOBTCHINSKI. — Non, je n’y suis pour rien, pour rien du tout…

ARTÈME. — Mais bien sûr que c’est vous.

LOUKA. — Évidemment. Vous êtes venus de l’auberge en criant comme des fous : « Il est arrivé, il est arrivé il ne paie pas ! » Une belle trouvaille que vous avez faite là !

LE GOUVERNEUR. — Naturellement, c’est vous ! Cancaniers maudits, sales menteurs !

ARTÈME. — Que le diable vous emporte avec votre révizor et vos histoires.

LE GOUVERNEUR. — Vous ne faites que fouiner dans la ville et troubler tout le monde, maudites crécelles ! Semeurs de cancans ! Oiseaux de malheur !

AMMOS. — Baveurs maudits !

LOUKA. — Cancrelats !

ARTÈME. — Champignons à bedaine.

Tous les entourent.

BOBTCHINSKI. — Je vous jure que ce n’est pas moi, c’est Pierre Ivanovitch !

DOBTCHINSKI. — Ah ! non, Pierre Ivanovitch, c’est vous qui le premier…

BOBTCHINSKI. — Mais pas du tout… C’est vous qui étiez le premier.

SCÈNE IX[modifier]

Les mêmes et un gendarme.


LE GENDARME. — Envoyé par ordre du gouvernement impérial, un haut fonctionnaire venu de Pétersbourg vous prie de vous rendre chez lui sur-le-champ. Il est descendu à l’hôtel…

Ces paroles éclatent comme un coup de tonnerre et terrifient tout le monde. Un cri de stupéfaction unanime sort de la bouche des femmes, tout le groupe ayant brusquement changé d’attitude reste comme pétrifié.

SCÈNE MUETTE

Au milieu, le Gouverneur, immobile, les bras écartés, la tête rejetée en arrière. À sa droite, sa femme et sa fille, le corps tendu vers lui. Derrière eux, le Directeur des postes, transformé en point d’interrogation, tourné vers les spectateurs, puis Louka, naïvement ahuri. Après lui, à l’extrémité de la scène, trois dames penchées l’une vers l’autre avec une expression ironique à l’adresse de la famille du Gouverneur. À. la gauche du Gouverneur, Artème, la tête légèrement penchée sur le côté, comme s’il voulait prêter l’oreille. Après lui, Ammos, les bras étendus, les genoux fléchis et la lèvre tendue comme s’il avait voulu siffler ou dire : « Il ne nous manquait plus que celle-là ! » Ensuite Korobkine tourné vers les spectateurs et clignant de l’œil avec une allusion narquoise à l’égard du Gouverneur. Après lui, à l’extrémité de la scène, Dobtchinski et Bobtchinski, tournés l’un vers l’autre, les bras tendus, la bouche ouverte et les yeux écarquillés. Les autres invités restent simplement figés comme des statues. Tout ce groupe pétrifié reste dans la même attitude pendant presque une minute et demie.