L’iris bleu/Chapitre V

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Éditions Édouard Garand (p. 14-16).

CHAPITRE V


Prévenu par une lettre qu’il avait trouvée la veille à son arrivée à Montréal, Paul Lauzon reçut son ami à la descente du train, et la joie de retrouver ce compagnon des bons et des mauvais jours vint faire diversion à la mélancolie à laquelle Yves était en proie depuis quelques jours.

Après les premières effusions passées, les deux jeunes gens se rendirent à la demeure de notre ami, où après un brin de toilette, ils s’attablèrent devant un bon souper, chef-d’œuvre de Madame Emond, la logeuse d’Yves.

C’est mieux que notre éternelle boîte de singe des tranchées, n’est-ce pas ? dit-il.

— Je t’avoue que j’ai une faim à avaler n’importe quoi, tout comme si j’avais passé la journée à creuser des contre-mines. Et puis la conversation roula quelques instants sur la longue maladie de Paul dans un hôpital du Sud de la France, sa convalescence, son retour, et puis naturellement, ils parlèrent de la vie horrible qu’il avait menée en Europe depuis le retour d’Yves, de la blessure reçue à la prise de Cambrai des événements qui venaient de se passer et de la mort du vieil oncle que Paul avait connu à Amherst, lorsque l’octogénaire était venu dire le suprême adieu à son neveu.

— Et tes projets que nous devions réaliser ensemble ? Quand commençons-nous ? Je t’avoue que mon père ne m’a laissé aucune fortune et sauf les maigres économies réalisées sur ma paie de capitaine, et mon diplôme d’architecte, je n’ai pour toute richesse que ma santé et une confiance inébranlable en mon étoile.

— J’ai bien peur, mon pauvre Paul, que mes projets soient ensevelis avec mon vieil oncle… Et il lui raconta ce que nous connaissons déjà, le testament de son oncle, la prière du mourant, la promesse faite sur la dépouille du mort et sa résolution bien arrêtée de la tenir.

— Je t’approuve complètement et je fais bien volontiers le sacrifice de la part des bénéfices que j’aurais pu retirer de la réalisation de tels rêves. Je suis moi-même un religieux des traditions et je suis persuadé que c’est ce qui fait les races fortes. Hélas ! nous qui sommes supposés composer la classe dirigeante, nous sommes les premiers à donner l’exemple de la désertion.

— Pourvu que Berthe pense comme toi… C’était la première fois que le jeune notaire formulait tout haut cette crainte que depuis deux jours il commençait à éprouver, d’une manière vague d’abord et puis, à mesure qu’il examinait plus froidement la position, cette pensée d’un refus possible de la part de Berthe LeSieur de vouloir le suivre dans l’humble village, lui serrait de plus en plus le cœur. Berthe était la fille unique d’un négociant riche, et depuis sa plus tendre enfance, elle avait vu toutes les volontés plier devant ses caprices et ses exigences. Frivole et coquette, elle n’était ni plus mauvaise, ni meilleure qu’une autre ; mais ne vivant que pour le plaisir de vivre, n’ayant d’autre but dans la vie que sa satisfaction personnelle égoïste, saturée d’orgueil et de suffisance, étrangère à toute pensée de dévouement et de sacrifice, comprendrait-elle toute la grandeur de l’immolation au devoir. Yves l’avait rencontrée chez des amis, il avait tout de suite été gagné, captivé par la grâce, l’élégance et la beauté de cette poupée si charmante, il s’était fait l’esclave de ses caprices, ils avaient fait ensemble des rêves de bonheur pour l’avenir ; mais ces rêves avaient un tout autre cadre que l’austérité d’un petit village morne et endormi comme le repaire de rentiers qu’était St-Irénée. Depuis deux mois qu’il était parti pour Nominingue, il n’avait reçu d’elle que des missives frivoles et presque froides.

— Dis donc Yves, Berthe t’attend ce soir, je l’ai rencontrée cet après-midi, elle m’a fait promettre de t’amener, elle a tellement hâte de te revoir.

Quelques instants plus tard, les deux amis faisaient leur entrée dans le salon de la jeune fille, où Jeanne Lalande avait donné rendez-vous à Paul.

— Mon pauvre Yves, comme tu dois être fatigué ? Ce n’est pas raisonnable à moi de te forcer à veiller très tard ce soir ; mais je me sentais tellement le désir de te voir que je n’ai pas voulu attendre à demain.

— Nous vous laissons dit Jeanne, Paul vient me reconduire chez-moi, il reprendra Yves à son retour.

— Bonsoir, mes amis, je ne vous retiens pas je sais que vous avez vous-mêmes encore bien des choses à vous dire !…

Mon pauvre chéri ! dit-elle, quand ils furent seuls. Comme j’avais hâte de te revoir, il me semble que tu es parti depuis des années. Tes yeux sont abattus, tu as dû ne pas les fermer durant ces trois affreux jours. Ce doit être si ennuyeux ces cérémonies funèbres, même comme dans ton cas, quand c’est un parent éloigné ; mais nous allons te distraire mon chéri, et le souvenir de ces choses tristes va bientôt disparaître. D’abord, depuis que tu es parti pour Nominingue nous avons fait quantité de projets pour cet hiver ; nous allons avoir des soirées chaque semaine et puis nous nous sommes formés en club pour faire de longues excursions en raquettes, et puis, les Dames patronnesses du « Sou à la France » vont donner six grandes tombolas dans diverses parties de la ville et c’est notre groupe qui en aura charge, j’ai déjà choisi les costumes pour deux de ces soirées, ce sera très original, et puis, sais-tu, nous allons avoir une saison d’opéra, notre clan a promis de ne pas manquer une semaine, et puis…

Yves rêveur, la laissait caqueter tout surpris lui-même de son indifférence à ces projets qu’il aurait, il y avait une semaine à peine, accueillis avec tant d’enthousiasme.

Elle s’en aperçut : « Dis donc mon grand, tout cela ne semble pas t’intéresser ? Est-ce que la mort de ton vieil habitant d’oncle serait la cause de ce changement ? Tu en parlais autrefois en souriant presque comme d’un indifférent, sa perte t’aurait-elle affecté à ce point ? »

— Plus que je l’aurais jamais cru. Cet homme que je reconnais avoir méconnu durant sa vie, je l’ai trouvé tellement grand devant la mort que je me reproche de n’avoir pas su l’apprécier jadis.

— Mais non, mon chéri, tu as été très chic au contraire, de partir du nord pour venir recevoir son dernier soupir, de te donner la peine d’assister à ses funérailles, lui qui ne s’était jamais occupé de toi, qui avait vécu sa vie égoïste de vieux garçon solitaire, sans se soucier de toi qui étais seul au monde, comme tu me l’as si souvent dit, et qui souffrais tant de te savoir ainsi abandonné. Vois-tu, mon chéri, il ne faut pas faire d’héroïsme inutile et courir après la douleur. Quand j’ai appris que tu étais accouru au chevet de ton oncle, que tu étais resté pour les funérailles, je t’ai approuvé tout en te plaignant de tout cœur, c’est si ennuyeux la souffrance et la mort ; mais, maintenant qu’il repose parmi les morts, laisse ton oncle dormir en paix, et reprends ta vie de plaisirs à mes côtés, la vie serait trop embêtante si l’on s’attardait à ressasser nos chagrins et nos misères.

Et la jeune fille recommença à dresser des projets pour cet hiver qu’elle voulait plus joyeux et plus brillant que les précédents. Le jeune homme écoutait ce frivole babillage, se demandant s’il devait ce soir même révéler la grande transformation qui venait de s’opérer dans sa vie. Heureusement, Paul Lauzon vint, le reprendre.

— Yves vous a-t-il dit la bonne fortune qui lui arrivait ? C’est un grand propriétaire terrien que vous avez l’honneur d’avoir dans votre salon ce soir.

— Comment ? Il ne m’a rien dit encore.

— Il ne vous a pas dit qu’il venait d’hériter de son oncle de six cents arpents de terre avec maison grange, etc. C’est un riche héritier que notre ami Yves.

— C’est l’oncle de là-bas qui lui a laissé ces richesses ? Mais alors, vive le grand oncle, c’était un brave homme…

— Seulement…

— Seulement, s’empressa d’ajouter Yves, qui craignait que son ami n’en dit trop long, il va me falloir partir dès samedi pour St-Irénée où le règlement de la succession me retiendra peut-être quelque temps éloigné et je vais me trouver dans l’obligation de te fausser compagnie.

— Mon pauvre chéri, comme tu vas t’ennuyer là-bas… Que vas-tu faire durant ce temps-là ?

— Travailler ferme, mettre toutes ces affaires-là en ordre.

— Vendre ces terres ?… Mais ça ne presse pas, tu pourras bien les garder quelque temps, ce serait peut-être amusant aller passer l’été là-bas !… Nous amènerions tout notre groupe, ce serait notre maison à nous, c’est ça qui ferait enrager mes bonnes amies, surtout Flore Caron, qui nous parle tout le temps de sa résidence d’été à Ste-Marguerite.

— Vous pourriez même aller y vivre toute l’année, si la maison est convenable, risqua Paul qui avait saisi l’anxiété de son ami et voulait tâter le terrain.

— Ho ! mais non, durant la belle saison, la campagne c’est agréable c’est chic, du moins c’est la mode qui le veut ainsi, mais que ça doit être abrutissant l’hiver !… Pas de théâtre, pas de bals, pas de réceptions, des voisins lourdauds qui ne savent jaser que de leurs vaches, leurs chevaux, leurs foins, leurs récoltes, et vous abrutissent avec leurs discours insipides !… Vous avez vraiment le plaisanterie cruelle ce soir, mon cher Paul, et surtout, n’allez pas mettre des idées aussi saugrenues dans la tête de ce pauvre Yves, c’est un idéaliste, un enthousiaste, un poète, il pourrait s’y laisser prendre ; mais je tiens à l’avertir que s’il veut donner dans la pastorale je ne serai pas sa bergère, j’aime trop mes aises, ma bonne vie de plaisirs et de gaieté pour cela et aucune raison ne me forcerait à m’exiler de la sorte.

— Maintenant tu sais à quoi t’en tenir mon pauvre vieux, dit Paul, dès qu’ils furent sortis ça ne sera pas une maigre affaire que de décider cette jolie poupée à affronter les ennuis de la vie que tu t’es tracée ; mais après tout, en sachant t’y prendre, tu sauras bien vaincre ses résistances. Ne perds pas courage.

— Nous verrons… répondit le notaire qui s’absorba dans ses réflexions, rien ne presse d’ailleurs.