L’iris bleu/Chapitre XXII

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Éditions Édouard Garand (p. 62-68).

CHAPITRE XXII


Yves avait eu tort de maugréer contre le hasard et il devait, dès le lendemain, se convaincre qu’il n’était pas aussi mauvais parlementaire.

Réveillé vers six heures et demie, après une nuit de sommeil agité que de mauvais rêves avaient hanté, rêves où sa malheureuse chute en présence de celle dont il aurait voulu subjuguer le cœur coudoyait d’autres scènes où apparaissaient ses amis de Montréal, Paul, le Curé, le Docteur et même son vieil oncle, tous souriant de sa déconvenue, notre jeune ami était sorti prendre quelques bouffées d’air frais.

Rencontré à sa sortie par Lambert qui lui avait demandé d’un air ironique s’il devait lui seller Corneille ou Bijou, Yves avait opté sans hésitation pour ce dernier : « Donnez-moi Bijou, il faut bien lui apprendre à vivre à ce cheval ! »

Assez cruellement éperonné, le cheval tenta bien encore de se débarrasser de son cavalier ; mais Yves était sur ses gardes ; de plus c’était un écuyer excellent. Mettant toute son ardeur, sa force et son attention dans le dressage, Yves ne s’était pas laissé décontenancer, avait cravaché dure, tenant ferme sur ses étriers, et après un quart d’heure au plus, la noble bête, sentant peser sur elle la main du maître, était redevenue docile et paisible.

Alors Yves prit le chemin longeant la rivière et partit en une longue promenade, essayant de se distraire en une soulade d’air pur et frais, de soleil matutinal et de parfums.

La veille, Andrée avait résolu d’aller, ce matin-là, cueillir les jolies fleurs d’iris qu’elle convoitait depuis si longtemps et, endormie avec cette pensée à laquelle se mêlait bien un peu la pauvre figure dépitée du jeune notaire, elle s’était éveillée vers sept heures. Après avoir avalé une tasse de chocolat, elle prit son sac et sa truelle et était sur la route que fraîchissait encore la rosée du matin à peine une demi-heure après le départ du jeune cavalier.

— Toujours matinale, Mlle Andrée, lui dit Lambert, lorsqu’elle passa devant sa porte. Et où allez-vous comme cela, Mademoiselle ?

— Faire une provision de fleurs sauvages.

— Ah ! oui, vous collectionnez les herbages vous aussi, comme ce pauvre défunt Monsieur Marin. Et qu’est-ce que vous voulez découvrir ce matin ?

— Des iris et des nénuphars.

— Nenu… quoi ?

— Nénuphars, Monsieur Lambert, nénuphars. Vous savez bien, cette large feuille verte qui flotte sur l’eau et qu’une longue tige spongieuse retient au fond ? Et ses fleurs, de jolis boutons jaune-doré…

— Oui ! oui ! ce que nous appelons, nous, de l’herbe à grenouilles… Il y en avait beaucoup dans les environs autrefois, mais depuis quelques années ça commence à se faire plus rare. Et l’autre comment l’appelez-vous ?

— Des iris versicolores ou iris bleus…

— Iris bleus, mais c’était le nom que portait la ferme autrefois, ce doit être à cause de cette fleur. Qu’est-ce que c’est que des iris bleus ?

— C’est encore une fleur des marais et des rivières. Sa feuille ressemble à celle de la quenouille quoique beaucoup plus courte. Sa fleur est d’un bleu sombre avec nuances jaunes, blanches et vertes. Je la cherchais depuis longtemps, j’en ai trouvé une touffe près du petit pont de terre du bas de Salvail…

— Mais je sais ce que vous voulez dire, Mademoiselle, c’est des clajeux que vous voulez parler. Mais oui, c’est bien cela, quand j’étais tout petit, il y en avait partout sur le bord de la coulée et de la rivière. Je ne sais pourquoi, défunt Monsieur Marin ne voulait pas qu’on les fauche… Ça commence à se faire seul endroit où vous en puissiez trouver. Bonne chance, Mademoiselle, et si je découvre des fleurs ou des herbes rares, je vous les enverrai. Je me rappelle que ce bon Monsieur Marin, qui était un savant comme vous, n’était jamais si heureux que lorsqu’on lui apportait une fleur ou une plante qu’il ne connaissait pas.

— Oh ! Monsieur Lambert, je ne suis pas une savante, moi, ce que j’en fais, c’est uniquement pour m’amuser…

— Ta ! ta ! ta ! ne cherchez pas à faire la modeste Mademoiselle Andrée, tout le monde sait dans la paroisse que vous en savez presque autant que Monsieur le Curé sur bien des sujets… Et avec cela, vous n’êtes pas plus fière, vous ne vous faites pas faute de jaser avec tout le monde… Ah ! si ce pauvre défunt homme vous avait connue, comme il aurait été heureux de causer avec vous. C’était si beau de l’entendre parler ; il avait, comme vous, un grand nom à donner à chaque fleur, à chaque plante, des noms si difficiles à prononcer qu’il fallait être un savant comme lui pour se les rappeler.

— Au revoir, Monsieur Lambert, et n’oubliez pas votre promesse. J’attendrai vos fleurs.

— N’ayez pas crainte, Mademoiselle , répondit le vieillard cependant qu’il se disait intérieurement en voyant s’éloigner la jeune fille : « Si jolie, si bonne, si savante ! Monsieur Yves est donc aveugle des deux yeux pour ne pas vouloir la remarquer ! »

Au tournant de la route, la rivière dont le niveau baissait considérablement durant les jours de chaleur, présentait son mince ruban de mercure enserré entre les côtes de verdure claire que par endroits tachaient d’ombre des touffes d’arbustes. La rivière coulait au fond d’un ravin à une profondeur de deux cents pieds environ du niveau du chemin dont elle était distante d’un arpent au plus.

La jeune herboriste longea quelques moments encore le chemin du roi et, près du petit pont de terre, elle descendait la côte. C’est là que se trouvaient les nénuphars et les iris. Les nénuphars ouvraient leur calice doré en plein milieu de la rivière, à une quinzaine de pieds de la rive. La jeune fille contempla pour la dixième fois les belles fleurs tant convoitées et constatant une fois de plus son impuissance à les cueillir, elle tourna son attention vers les iris, d’accès plus facile. Ceux-ci se baladaient dans une grenouillère d’un arpent carré environ, en nombreuse compagnie de sagittaires, de plantains d’eau, de gaillets, de galanes, etc.

Andrée fit à plusieurs reprises le tour du marais cherchant l’endroit le plus accessible et lorsque son choix fut enfin déterminé, avec d’infinies précautions, avançant avec lenteur et prudence, elle essaya de se frayer un chemin à travers cette végétation sauvage. Ses efforts allaient être couronnés de succès, les belles fleurs bleues étaient quasi à portée de sa main, quand un mouvement trop brusque vint réveiller le sommeil paresseux d’un vulgaire batracien qui y avait élu domicile et que l’envahissement de sa solitude fit s’enfuir en poussant son caractéristique grognement rauque.

Affolée, notre héroïne poussa un cri de terreur et s’enfuit avec une telle précipitation que dans sa retraite un de ses souliers resta dans le bourbier. Mais la panique l’avait gagnée, elle ne s’en était pas aperçu et grimpait en courant la côte ardue qui la séparait du chemin.

— N’ayez pas peur Mademoiselle !

— Quelqu’un ! un homme ! Mon Dieu que je suis heureuse ! se dit Andrée intérieurement, cependant que par cet instinct tout naturel chez la femme de chercher son soutien chez plus fort qu’elle, elle venait se mettre sous la garde de cet homme que le ciel lui envoyait ; mais quelle ne fut pas sa confusion de reconnaître dans cet homme, notre héros, le jeune notaire qu’elle fuyait depuis un mois…

Toutefois, elle ne refusa pas ce défenseur providentiel.

— Oh ! Monsieur Yves ! balbutia-t-elle, inconsciente de ce qu’elle disait.

— Pardon, Mademoiselle, je crois que vous avez perdu votre chaussure dans votre course, me permettez-vous d’aller vous la chercher ?

— Vous m’obligerez beaucoup, Monsieur !

— Excusez-moi si je suis indiscret, Mademoiselle, je passais sur la route et je me suis trouvé le témoin involontaire de votre retraite quelque peu précipitée…

— Vous n’avez pas à vous excuser c’est le ciel qui vous envoie, au contraire ; j’ai eu tellement peur… Sans votre intervention, je ne sais où je me serais arrêtée…

— Croyez donc, Mademoiselle, que si je puis vous être utile, ce sera avec plaisir…

— Vous êtes très aimable, Monsieur, et je vais mettre immédiatement votre complaisance à contribution. D’abord, trouvez-moi mon soulier que j’ai dû laisser quelque part dans ce marais lorsque cette bête étrange m’a fait peur.

Elle était maintenant complètement remise de sa terreur et tous deux redescendaient tranquillement la côte.

— C’est une grenouille qui vous a effrayée ? demanda le jeune homme, railleur.

— Est-ce que je sais ? J’ai entendu un grognement suivi d’un bruissement de feuilles et avant que la bête ne soit apparue à ma vue, j’étais déjà loin…

— Oui, j’ai vu… Vous avez des jambes solides, vous savez, dit Yves, avec une pointe d’ironie joyeuse.

— Seulement, mon soulier n’a pas suivi…

Et tous deux sourirent, mais de ce sourire encore quelque peu contraint auquel se mêle un reste de gêne. Croyez-vous pouvoir le retrouver. Vous n’allez pas vous aventurer dans cet horrible repaire de bêtes sauvages ?

— Soyez sans inquiétude, elles ne sont pas terribles du tout, vos bêtes sauvages… et quant à votre soulier, nous allons le retrouver immédiatement.

Les traces de la jeune fille étaient faciles à suivre à travers cette végétation enchevêtrée qu’elle avait couchée sous son passage. Le jeune homme venait à peine de s’y aventurer qu’il s’écria triomphalement : « Je le tiens, Mademoiselle ! » Et joignant l’action à la parole, il souleva au-dessus de sa tête la frêle chaussure de la jeune fille ; mais en quel piteux état, grand Dieu ! Dans sa retraite, l’herboriste avait mis le pied dans un trou de vase et le pauvre soulier qui y était resté enfoui avait été complètement submergé par la boue.

Tel quel, Yves l’apporta victorieusement à sa propriétaire qui, à son aspect misérable, ne put retenir un éclat de rire : « Mais il est affreux, mon pauvre soulier, Monsieur, il est affreux ! Comment voulez-vous que je le mette ? »

— Ce n’est que de la boue, Mademoiselle et Dieu merci, ce n’est pas l’eau qui manque ici. Asseyez-vous un moment, je vais aller vous le laver à la rivière.

— Merci bien ! pas ici, j’aurais trop peur de voir apparaître une de ces horribles bêtes !

— Alors, venez là-bas, près de cet orme, à quelques pas de la rivière. Vous y serez très bien, car il vous faudra patienter quelques instants, attendre que votre chaussure sèche, ce qui va durer une bonne demi-heure.

— Comment ? aussi longtemps ? Mais je pourrais bien le mettre même humide.

— Non ce serait dangereux. Le soleil est chaud, peut-être daignera-t-il se hâter de vous libérer. Asseyez-vous à l’ombre je vais à la lessive.

Et pendant que le jeune homme dégringolait la rive et sautant avec agilité d’une pierre à l’autre gagnait le milieu du courant, Andrée, complètement remise de sa frayeur et tout à fait charmée de la franche politesse de son compagnon, de sa bonté toute naturelle, de sa respectueuse sollicitude, réfléchissait combien elle le trouvait différent de ce qu’elle se l’était tout d’abord représenté. Il n’était pas fat du tout, son ironie n’avait rien de choquant et, comme il semblait ému en sa présence, presque aussi ému qu’elle-même.

Hier, elle avait été méchante, elle avait ri bêtement de sa figure dépitée, et pourtant, il n’y avait rien de si comique dans cet accident qui aurait pu avoir des suites fatales. Aujourd’hui, il venait à son aide avec bonté et respect. Dieu sait cependant que sa position d’aujourd’hui égalait bien en ridicule celle dont elle avait ri hier ! Elle n’eut d’ailleurs pas le temps de continuer bien longtemps ses méditations, Yves revenait avec le soulier encore ruisselant d’eau, mais complètement nettoyé de sa boue. « Dans un quart d’heure, Mademoiselle, le soleil aura tout réparé. »

— Que je vous dois de remerciements, Monsieur !

— C’est si peu de chose, Mademoiselle, et le plaisir de vous obliger me récompense amplement. Excusez-moi, mon cheval serait capable de me jouer aujourd’hui le même tour qu’hier… me fausser compagnie… ajouta-t-il narquois, en prenant congé.

Andrée le vit disparaître presque à regret. Demeurée seule, elle reprit sa méditation admirative sur ce jeune homme qui lui était jadis tombé sur les nerfs.

Cinq minutes s’étaient à peine écoulées qu’elle entendit un bruit de pas s’approchant de sa cachette et, toute saisie de crainte, elle se leva ; mais le jeune notaire était devant elle apportant une grosse gerbe d’iris versicolores, toutes les belles fleurs bleues qu’elle avait tantôt vainement essayé de cueillir. « Si j’ai bien compris Mademoiselle, ce sont ces fleurs qui ont été la cause initiale de votre terreur d’il y a un instant et comme je n’aurais pas voulu que vous leur en gardiez rancune, je suis allé les cueillir et vous prie de les recevoir de ma main. Ce sont là de belles et nobles fleurs, les rois de France en avaient orné leur blason, il ne serait pas galant à nous d’en priver la petite reine que vous êtes.

— Que c’est aimable à vous, Monsieur, dit la jeune fille en rougissant faiblement du compliment qu’on lui bombardait, depuis une longue semaine que je les convoitais ces beaux iris ! Sans savoir toutefois leur royale prérogative… simplement pour elles, pour le velouté de leurs pétales, la richesse de leur coloris.

— Mais il y a mieux encore Mademoiselle, l’iris, c’est une partie essentielle du vieux drapeau de France pour lequel nos pères sont morts jadis. Tant qu’il poussera dans nos champs, nous pourrons, d’un lambeau de ciel bleu, d’une croix de neige blanche et de quatre fleurs d’iris nous faire un drapeau français bien à nous, bien canadien aussi puisque complètement composé de choses de chez nous et qui symbolisera mieux que tout autre le fier étendard sous lequel les nôtres ont versé leur sang à côté de Montcalm et de Lévis.

— Mais elles sont admirables ces fleurs !

— Elles sont bleues comme le ciel et l’espérance, elles sont vertes comme le printemps, elles sont blanches comme l’innocence. De plus, elles ont cette merveilleuse prérogative de croître au milieu des terres incultes en compagnie de plantes rudes, sauvages et vulgaires, et cependant leur grâce et leur beauté savent s’accommoder de ce voisinage, leurs charmes n’en sont que plus éclatants et plus gracieux ! À ce titre l’iris bleu est bien votre fleur à vous, Mademoiselle…

— Mais c’est un madrigal ! Moi qui croyais au contraire que l’iris était de par une vieille tradition, la fleur de votre famille…

— Comment avez-vous pu deviner ?

— Bien simplement, c’est Lambert qui m’en a informée…

— Pauvre iris, vous n’allez pas lui retirer vos bonnes grâces maintenant ?

— Et pourquoi les lui retirerais-je ?

— Vous semblez avoir une répulsion instinctive pour moi et tout ce qui me touche.

— Moi ? Moi ! Mais où allez-vous chercher de pareilles pensées ?

— Comment ? Vous ne vous sentez pas d’aversion pour moi ?

— C’est la première fois que je vous parle.

— Je sais, depuis mon retour, vous avez mis une telle habileté à m’éviter ! Et aujourd’hui c’est grâce à un hasard tout providentiel que je dois la faveur insigne de pouvoir enfin entendre le son de votre voix…

— C’est faire beaucoup d’honneur à ces immondes grenouilles que de taxer leur intervention de providentielle !

— Je rends grâce aux grenouilles, aux fleurs d’iris, à l’eau de la rivière ! Même à ces nuages qui cachent par intervalles le soleil, retardent le séchage de votre chaussure et vous retiennent plus longtemps ma prisonnière. Et de nouveau je vous demande : « Pourquoi ce parti pris à ne pas vouloir m’être présentée ? »

— Pourquoi ? Y teniez-vous tant que cela ?

— Mais c’était depuis longtemps le plus grand désir de ma vie. Je ne vous connaissais pas, nous ne nous étions jamais adressé la parole, et cependant votre vie, la moindre de vos démarches occupaient tous mes moments. Nous ne nous connaissons pas, me direz-vous, et cependant je sais tous vos talents, votre amour des fleurs, de la peinture, de la musique, je sais que vous êtes souriante, toujours bonne, affectueuse, enthousiaste ; je sais vos goûts, à la fois sérieux et badins, votre âme chaste et naïve, votre cœur si délicatement neuf. Hélas ! je sais aussi que je vous déplais énormément…

— Où trouvez-vous que vous me déplaisiez ?

— Comment ? Je ne vous suis pas antipathique ?

— Dites plutôt que c’est moi qui vous fais horreur !

— Vous ! me faire horreur ! Mais ce serait la pire monstruosité ! La pensée seule en serait une horrible profanation ! Depuis un mois à peine que je suis de retour, j’ai su discerner tout ce qu’il y avait de vraiment beau en la petite fleur des prairies que vous êtes, dès la première semaine j’ai compris que le concert de louanges qui s’élevait autour de vous était encore bien éloigné de la réalité, que vous étiez infiniment plus jolie que le portrait que Paul avait fait de vous dans ses lettres.

— Comment, Monsieur Lauzon vous avait parlé de moi sur ses lettres ?…

— Sur chacune… J’avoue même qu’à force de lire toujours les éloges pompeux que Paul écrivait de vous, cela avait fini par me tomber sur les nerfs, vous m’étiez devenue instinctivement… comment dirais-je… non pas antipathique ; mais…

— Oui ! je sais, j’ai éprouvé le même sentiment pour vous.

— Vous aussi ? Alors Paul aurait agi de la même façon à mon égard avec vous, il vous aurait dit des choses insensées ce pauvre Paul, quand il commence à parler de mes mérites imaginaires il est assommant et je comprends que vous n’avez pas dû me voir revenir avec beaucoup d’enthousiasme. Pauvre Paul !

— C’était Jeanne surtout…

— Jeanne est si heureuse que j’aie associé son mari à mes entreprises qu’elle n’est pas bon juge sur mes mérites et elle exagère démesurément et avec bonne foi les services les plus insignifiants. Ces pauvres amis, tout bien intentionnés qu’ils aient été, ils nous ont rendu un bien mauvais office ! Je pourrais même gager qu’ils ont essayé à vous induire à m’accepter pour mari si je vous demandais votre main ?

— C’était même le seul but de cette pauvre Jeanne, et comme cela perçait trop à travers ses discours, que cela sentait trop le mariage arrangé d’avance, je m’étais dit que jamais je ne me laisserais présenter à vous ; comme cela il n’y aurait pas de danger… Quant à moi, je considère le mariage comme une chose trop sainte, trop sacrée pour que les mains étrangères, même les mains amies y contribuent. J’aime mieux demeurer vieille fille que d’épouser un homme qui me soit indifférent, un homme qui ne serait pas mon choix libre et indépendant.

— Et c’est pourquoi, depuis un mois, je subis l’affreux supplice de Tantale… Si près de vous et si loin !!! Je vous rencontrais chaque jour et j’étais d’avance condamné à demeurer un éternel étranger pour vous ! Les plus humbles villageois me rapportaient vos bonnes paroles, vos sourires, votre cordialité proverbiale dans le pays, et moi qui suis le richard de la région, moi qu’on envie même quelque peu, je ne pouvais vous mendier une parole indifférente… Je coudoyais journellement votre beauté et votre jeunesse, je respirais au passage le parfum de votre petite personne, mais ce n’était que de fugitives visions qui me jetaient après dans la mélancolie. Je ne vous connaissais pas et cependant je vous savais par cœur. Et moi qui croyais être un blasé, un désabusé, je pris d’abord pour un simple plaisir de dilettante ce subit intérêt que je portai à l’énigme vivante que vous étiez pour moi ; mais bientôt je réalisai que le sentiment que j’éprouvais était beaucoup plus sérieux et plus noble. Vous allez peut-être me rire au nez, Mademoiselle, toutefois, il faut bien dire le grand mot, je compris que je vous aimais, que je vous aimais follement et ce, depuis la première fois que je vous vis, depuis cette cérémonie funèbre, alors que j’accompagnais à sa dernière demeure la dépouille de mon vieille oncle et que vous, vous pleuriez sur vos propres chagrins. Longtemps, j’ai essayé de combattre cet amour, vous étiez si ironiquement froide avec moi ; peut-être eut-il été plus sage pour moi de le taire plus longtemps, nous aurions pu demeurer bons amis, j’aurais marché dans votre sillage, j’aurais eu votre sourire, votre grâce, votre bonté… Je n’ai pu le taire… Hier encore, je n’osais m’avouer ces choses à moi-même, aujourd’hui je vous les confie, je vous en fais l’aveu et vous prie humblement, très humblement de ne pas en sourire…

— Comme nous sommes souvent aveugles sur nos propres sentiments, Monsieur Yves ! Comme aussi nous le sommes plus souvent encore sur ceux que l’on inspire aux autres ! Je vous ai détesté tout à fait durant quelques jours, quand mes amis voulurent à tout prix me marier avec vous : dans la suite vous êtes entré insensiblement dans ma vie, lorsque vous êtes allé à Montréal, je me suis sentie seule ici, si seule que j’étais horriblement triste ; mais il a fallu un incident, un simple incident pour me révéler à moi-même que je vous aimais depuis le premier jour, depuis notre première rencontre dans cette vieille petite église !…

— Andrée ! ma petite Andrée ! que je suis heureux ! s’exclama Yves en portant à ses lèvres la main de la jeune fille. Alors bien sûr vous ne vous moquez pas de moi, vous consentiriez à devenir ma femme ?

— Oui, Yves ! balbutia la jeune fille. Mais ce que nous faisons là est tout à fait en dehors des convenances, nous nous avouons des choses… mais des choses… et nous avons pas même été présentés l’un à l’autre ! Qu’à cela ne tienne, je me charge des présentations : Mademoiselle Andrée Deshaies, je vous présente Monsieur Yves Marin, notaire qui vous demande votre main !

— Eh bien ! Monsieur Yves Marin, à mon tour, je vous présente Mademoiselle Andrée Deshaies qui se déclare heureuse et très honorée de vous l’accorder, répondit la jeune fille en laissant triller un joyeux rire argentin.

— Monsieur Marin, vous pouvez embrasser votre fiancée, ajouta Yves cérémonieusement en s’adressant à lui-même, permission d’ailleurs qu’il ne se répéta pas deux fois et devant ces champs en fleurs qui chantaient l’amour et la jeunesse, Yves et Andrée se donnèrent leur baiser de fiançailles.

— Yves ! s’écria tout à coup la jeune fille, souriante, en s’arrachant à l’étreinte, vous oubliez que je suis mineure et que vous devez vous adresser à mon tuteur…

— Le Docteur ? Eh bien ! allons vite lui demander son consentement. À pas accélérés, ils se dirigèrent vers le chemin.

— Mon soulier ?

— Sommes-nous fous, nous allions l’oublier.

Yves courut le chercher. Depuis longtemps déjà il était sec.

— Que vont dire les commères du village en nous voyant ainsi passer ensemble ? Ce sera tout un événement !

La première personne à être estomaquée fut ce bon Jacques Lambert qui depuis quelques temps guettait le retour de son jeune maître, sur la véranda. En le voyant venir près de la cousine du Docteur Durand, il crut d’abord rêver : « Zélie, vient donc voir, Monsieur Yves avec Mademoiselle Andrée ! »

— Tu dis pas, Jacques ! s’exclama la brave femme qui était accourue à l’avertissement. Mais bon Dieu Jésus, c’est bien vrai !

— Puis regarde-les donc comme ils ont l’air amis !

— Qu’est-ce que tu en penses, Zélie ?

— J’en pense qu’on va avoir des noces avant longtemps !

Les jeunes gens arrivaient et Lambert, portant un immense volume-album sous le bras, alla les rencontrer au chemin.

— Monsieur Yves, je viens de découvrir le gros livre où votre oncle collait ses fleurs. Tenez, regardez-moi cela, voyez comme il y en a ! Vous Mademoiselle qui aimez à collectionner les herbes et les fleurs… Regardez.

— Merci, Monsieur Lambert, j’ai fini de collectionner, j’aurai maintenant d’autres occupations plus sérieuses…

— Quant à moi, mon brave Jacques, toutes ces fleurs fanées ne me disent plus rien, celle que je viens de découvrir vaut infiniment mieux…

— Comment ? Monsieur et Mademoiselle… vont… Oui ! c’est décidé ?…

— Oui, c’est décidé ; mais il faudra garder le secret !

Cependant que les jeunes fiancés regagnaient le village, Lambert retournait auprès de sa vieille qui, anxieuse attendait son retour.

— T’avais raison, la mère, on va faire des noces !

— Bien vrai ?

— Monsieur Yves vient de me le dire et il avait l’air si heureux ! Seulement, il ne faudra pas le répéter !

— Bien, alors, vrai, c’est un homme chanceux ! Et elle donc ! Tiens, je vais aller dire la nouvelle à Monsieur Lauzon…

— Et moi à Mlle Bérénice. Il faudra leur recommander le secret…

Les prévisions de la jeune fille étaient justes ; sur tout leur parcours, les fenêtres se garnissaient de têtes ébahies de les voir passer ensemble, les premiers à les remarquer faisaient signe aux autres et bientôt toutes les familles étaient aux fenêtres.

Ils trouvèrent le Docteur dans son cabinet de travail, tout à fait absorbé dans la lecture d’un nouveau traité de bactériologie ; « Est-ce toi, Andrée ? demanda-t-il.

— Comment ? c’est vous, Monsieur Marin ; quel bon vent vous amène ? je… Puis apercevant Andrée au bras du notaire : Mais quoi ! vous vous connaissez donc ?

— Nous venons de nous présenter l’un à l’autre. Docteur, je vous demande la main de Mademoiselle Andrée, votre pupille !

— Comment ? La main d’Andrée… Ai-je bien compris ? Mais dites donc, est-ce que je rêve ?

— Non, Docteur, vous ne rêvez pas du tout, nous venons de découvrir que nous nous aimions, Mlle Andrée et moi, et nous vous prions de consentir à notre mariage…

— Ah ! mon ami, mon cher ami, que je suis heureux ! s’exclama le bon M. Durand en pressant la main du notaire. Si je consens ! Depuis un mois que nous nous cassons la tête Monsieur Lauzon, le Curé et moi, pour vous faire rencontrer. Car pour vous aimer, je savais que cela viendrait, Andrée est une petite ensorceleuse, et vous, vous êtes le mari de mes rêves pour ma pupille ! Allez, jeune homme, embrassez votre fiancée !

— C’est donc bien vrai ! s’écria Paul tout joyeux en entrant suivi de Lambert, qui l’avait prévenu. Docteur, je suis presque aussi heureux que lorsque Jeanne m’a dit le grand « oui » !

— Ce pauvre défunt Monsieur Marin, qu’il serait content s’il était encore ici ! ajouta Lambert d’une voix émue.

— Je mets mon herbier au rancart, mais je veux garder bien pieusement mes iris bleus ! dit Andrée en plaçant les belles fleurs dans un vase ; n’est-ce pas, Yves, que nous leur devons un peu notre bonheur ?

— Une vieille tradition que rapportait mon oncle veut que tant qu’il y aura des iris bleus sur nos terres, les Marins ne disparaîtront pas. Je ne suis pas superstitieux, mais il y a tout de même quelque chose de providentiel dans la manière dont ces belles fleurs de chez-nous m’ont conduit au bonheur !

— C’était l’âme des aïeuls qui veillait ! ajouta le docteur enthousiasmé de cette coïncidence.

— Docteur ! Monsieur Lauzon ! Est-ce vrai Monsieur Yves ! Mademoiselle Andrée ! Maintenant, je puis chanter mon « Nunc dimittis servum tuum !!!!! » C’était le Curé qui à son tour faisait son entrée dans le cabinet du Docteur.

— Mais oui ! Curé, ces jeunes gens vous ont taillé de l’ouvrage, vous aurez bientôt une noce à faire !

— Ce que vous aviez prévu est arrivé, Monsieur le Curé, dit Andrée en souriant, « la jeunesse, la force d’attraction, le hasard… »

— Comment, petite sournoise, vous écoutiez donc aux portes ? Enfin, mon cher Docteur nos vœux sont accomplis. D’ailleurs, ne vous l’avais-je pas dit : « Papa et maman fauvette ne se tourmentent pas des amours de leurs petits, ils ne se soucient pas de leur accouplement et cependant quand viennent les jours de juillet, les bois et les prés tressaillent de leurs chants d’amour ! »


FIN