La Baie-des-Trépassés

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La Baie-des-Trépassés
Revue des Deux Mondes, période initialetome 10 (p. 1193-1196).


LA

BAIE-DES-TRÉPASSÉS.[1]


Sur les débris épars au fond de cette baie
Qu’attriste incessamment l’aigre cri de l’orfraie,
Des gens agenouillés ont long-temps prié Dieu ;
Enfin, rasant les bords de ce funèbre lieu,
Voici que vers le cap ils s’en vont, mais si sombres,
Qu’on dirait tour à tour des vivans ou des ombres ;
De pauvres naufragés perdus sur les îlots,
Ou des ames en peine errant le long des flots.
Cependant le premier de la bande est un prêtre,
À son vêtement noir facile à reconnaître ;
Puis viennent sur ses pas deux jeunes passagers,
Un mousse, des marins, bizarres étrangers.

Comme sous un linceul, ô costume sauvage !
Sous leurs habits mouillés s’est caché leur visage ;
Pieds nus, la corde au cou, le visage voilé,
Ils suivent les détours du golfe désolé.

Non, Plô-Goff n’aura pas deux fois un tel spectacle !
Tous les gens du pays vinrent criant miracle !
Attroupés sur le cap, ils voyaient dans le bas
Les pâles visiteurs se traîner pas à pas,
Puis, entre les rochers, au chant plaintif des psaumes,
Monter vers eux, monter pareils à des fantômes ;
Mais tous, ayant sur mer des pères, des enfans,
Ils voulurent toucher et voir ces arrivans.
Les femmes ! (dans leur cœur si la crainte est bien forte,
Sur la crainte pourtant c’est l’amour qui l’emporte)
Une d’elles, les bras ouverts, les yeux hagards,
Courut vers le cortége, et, comme ses regards
Sous le linge mouillé n’entrevoyaient qu’à peine
Celui vers qui l’instinct de tout son cœur l’entraîne,
Par un mouvement brusque elle écarta les plis
Du voile, en s’écriant : « C’est vous, c’est vous, mon fils ! »

Mais lui, d’un ton glacé : « Que faites-vous, ô femme ?
« Si mon corps est sauvé, faut-il perdre mon âme ?
« Cette nuit, quand les flots se dressaient contre nous,
« Par les Saints de la mer nous avons juré tous,
« Si leur main nous sauvait de cette dure crise,
« D’aller ainsi voilés vers la prochaine église,
« Sans dire notre nom aux habitans du lieu,
« Sans avoir de pensers pour d’autres que pour Dieu…
« A genoux ! mes amis, et tenez vos mains jointes !
« De la croix d’un clocher j’ai reconnu les pointes !
« La maison du Sauveur, d’ici, je l’aperçois
« A genoux ! mes amis, et saluons la croix ! » —
Oui, chrétiens, louez Dieu ! Devant ce cap du monde,
Dont la crête s’élève à trois cents pieds sur l’onde,
Dans ces mornes courans, par le temps le meilleur,
Nul ne passa jamais sans mal ou sans frayeur !
En face, la voici, l’effroi de l’Armorique !


L’Ile-des-Sept-Sommeils, Seîn, l’île druidique,
Si basse à l’horizon, qu’elle semble un radeau
Entouré d’un millier de récifs à fleur d’eau !
Ah ! demain, venez voir, entre la Pointe et l’île,
Les perfides courans briller comme de l’huile ;
Venez voir bouillonner la mer, et, sur les rocs,
Ouvrez encor l’oreille au grand bruit de ses chocs.
L’épouvante est partout sur ce haut promontoire,
Et chacun de ses noms dit assez son histoire.
A gauche, ces rochers de la couleur du feu,
C’est l’Enfer-de-Plô-Goff ; sur la droite, au milieu
De ces dunes à pic, c’est l’exécrable baie,
La Baie-des-Trépassés blanche comme la craie :
Son sable pâle est fait des ossemens broyés,
Et les bruits de ses bords sont les cris des noyés !…

Mais déjà s’éloignait la bande solennelle,
Et tous les assistans s’écartaient devant elle :
Parmi les plus hardis, quelques-uns se penchant
Pour voir ceux qui toujours se cachent en marchant ;
D’autres, tout effarés, s’enfuyant vers les grèves,
Comme pour échapper aux spectres de leurs rêves.
De sorte qu’un vieillard : « Non, jamais un tel vœu,
«  Même aux plus criminels, ne fut prescrit par Dieu !
« Jamais, hormis les morts entourés de leurs langes,
« Les hommes n’ont marché sous ces voiles étranges !
« Vous-mêmes, dites-nous si vous êtes des morts ?
« Hélas ! dans tous les temps ils ont aimé ces bords.
« Autrefois, un Esprit venait, d’une voix forte,
« Appeler chaque nuit un pêcheur sur sa porte
« Arrivé dans la baie, on trouvait un bateau,
« Si lourd et si chargé de morts qu’il faisait eau ;
« Et pourtant il fallait, malgré vent et marée,
« Les mener jusqu’à Seîn, jusqu’à l’île sacrée…
« Aujourd’hui sur la mer ils flottent tout meurtris,
« Et l’horrible vent d’ouest nous apporte leurs cris ;
« Sur le cap on les voit errer jusqu’à l’aurore,
« Mais jamais en plein jour on ne les vit encore.
« Faut-il prier pour vous ? nous prîrons ; mais, hélas !
« Si vous êtes des morts, ne nous effrayez pas.

« — Nous sommes des vivans ! suivez-nous à l’église,
« Et ces habits de deuil qui font votre surprise,
« Ces voiles tomberont ! vous entendrez nos chants !
« Ceux qui semblent des morts deviendront des vivans ! »

Et bientôt dans l’église, au branle de la cloche
Dont la voix grossissait toujours à leur approche,
Le cortège voilé vers l’autel s’avançait,
Et la peuplade entière autour d’eux se pressait ;
Et devant tous les Saints, devant toutes les Vierges,
Fumaient des encensoirs, étincelaient des cierges ;
Et l’ardent Te Deum en choeeur était chanté ;
Puis, jetant son linceul, chaque ressuscité
Levait avec amour, levait au ciel sa tête
Sur laquelle roula le flot de la tempête ;
Et tous, pour attester l’appui venu du ciel,
Suspendaient leurs habits au-dessus de l’autel. –

O Lilèz, c’était vous ! c’était vous, jeune fille !
Quels pleurs et quelle joie un jour dans la famille,
Lorsqu’autour du foyer, vous direz, blanche Anna,
Comme Dieu vous perdit, comme Dieu vous sauva !
C’est qu’à l’heure où l’abîme entr’ouvrant ses entrailles
Devait vous engloutir, doux enfans de Cornouailles,
Quand, portés par les vents, ses féroces abois
S’en allaient retentir jusqu’au fond de vos bois ;
A cette heure où chacun au ciel se recommande,
Vos parens, à genoux près du grand feu de lande,
Et le cœur attendri par ce langage amer,
Se souvinrent de ceux qui voyageaient en mer !
A présent, poursuivez votre pèlerinage !
Allez par chaque bourg et par chaque village ;
Chacun à votre aspect se signera le front,
Et pour vous recevoir les portes s’ouvriront.
Allez donc ! achevez votre sainte entreprise,
De la fureur des flots sauvés comme Moïse
A vos nobles malheurs un barde s’inspira ;
Vœu sublime ! long-temps le monde en parlera !


A. Brizeux.
  1. La Baie-des-Trépassés est située à l’une des pointes extrêmes de la Cornouaille (Finistère), et en face de l’île druidique de Sein. Suivant les traditions locales, d’accord avec l’historien Procope, c’est dans cette baie qu’arrivaient les âmes des morts avant d’être passées dans l’île. Quelques commentateurs d’Homère y placent l’évocation des ombres par Ulysse. La baie funèbre, l’immense cap qui la domine, le détroit si redouté des marins et des pêcheurs, et l’île mystérieuse à l’horizon, présentent, dans ce qu’il a de plus mélancolique et de plus sauvage, le génie de la Bretagne.
    Cet épisode est tiré du poème des Bretons, que publiera très prochainement M. Brizeux chez l’éditeur Masgana.