La Banque de France et le taux de l’intérêt sur les places de l’Europe

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La Banque de France et le taux de l’intérêt sur les places de l’Europe
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 4 (p. 1016-1027).


LA


BANQUE DE FRANCE


ET LE


TAUX DE L'INTERET.





La Banque de France, qui passe à juste titre pour un des établissement de crédit les plus solidement constitués, avait adopté dès le principe et a longtemps observé, dans ses transactions, des règles de conduite qui la plaçaient en dehors de la pratique européenne. Partout ailleurs, les caisses de prêt et d’escompte suivaient, je ne dis pas les oscillations, mais les mouvemens du marché ; elles mesuraient les conditions du crédit aux circonstances, elles élevaient le loyer de l’argent lorsque l’argent devenait rare, et diminuaient le taux de l’intérêt quand les capitaux se trouvaient encore une fois abondans. Le commerce de l’argent obéissait ainsi à l’inévitable loi qui s’impose au trafic de toute marchandise : on constatait la valeur, on ne cherchait pas arbitrairement à la fixer.

Seule en Europe, la Banque de France a eu la prétention d’échapper à cette loi économique. Pendant plus d’un quart de siècle, elle a rendu à peu près invariable le taux de ses escomptes et de ses prêts. Les empires avaient beau s’écrouler, les révolutions se succéder et la paix remplacer la guerre : ces événemens, qui renversaient ou éditaient les fortunes individuelles et qui changeaient périodiquement la situation du crédit public, du commerce et de l’industrie, trouvaient le conseil de la Banque inébranlable. Dans les jours néfastes aussi bien que dans les temps prospères, il maintenait comme une tradition et comme un principe le taux de 4 pour 100.

La Banque avait évidemment puisé dans les souvenirs des difficultés qui environnèrent son berceau des impressions qui ne s’accordent pas avec les données de la science : elle se croyait appelée, non pas seulement à frayer les voies au crédit et à donner dans ces régions encore peu connues l’impulsion et l’exemple, mais de plus à fixer, pour ainsi dire d’autorité, le loyer des capitaux dans le pays. Son idéal était une sorte de taux normal de l’intérêt, indépendant des temps, des lieux et des personnes. Comme on avait commandé à la victoire, elle poussait l’illusion du privilège jusqu’à commander à l’argent.

On sait que l’intérêt, dans les prêts d’argent, se compose de deux élémens distincts : le loyer du capital, c’est-à-dire la prime que le capitaliste reçoit pour en céder temporairement l’usage, et la prime d’assurance, qui représente le risque couru par le préteur. Le taux de l’intérêt s’élève ou s’abaisse non-seulement parce que chacun de ces élémens est mobile, mais parce que la proportion suivant laquelle ils se combinent peut varier à l’infini. Aux époques les plus désastreuses, on emprunte à un taux relativement modéré avec un nom qui inspire confiance, tandis qu’un emprunteur dont la solvabilité parait douteuse, même quand le marché regorge d’argent, n’en obtiendra qu’à des conditions exorbitantes. Ce que l’on appelle, en termes de banque, le papier de première valeur se négocie communément à 2 pour 100 par année, lorsque les emprunteurs ordinaires paient 3 1/2 ou 4 pour 100.

Cette échelle, des valeurs a été complètement méconnue par la Banque de France. Elle ne s’est pas bornée à faire du loyer de l’argent une quantité fixe, elle a voulu encore annuler le risque, et, en n’admettant à l’escompte que les effets revêtus de trois signatures, atteindre à la certitude presque absolue du paiement. Il n’y a pas de théorie qui prévale contre la puissance des faits. En refusant de se faire assureur, la Banque n’a pas supprimé la nécessité de l’assurance. Son refus a tout simplement donné naissance à une industrie interlope : la troisième signature est fournie le plus souvent par une maison de banque moyennant une prime de 1/2, de 3/4 ou de 1 pour 100. Le service de l’escompte et en général les opérations de crédit se font ainsi moins directement et plus chèrement, le commerce ayant à subir et à rétribuer plusieurs intermédiaires.

Les plus mauvais systèmes peuvent être corrigés dans la pratique de chaque jour par l’intelligence et par la sagesse des bons chargés de les mettre en œuvre. La Banque de France a fourni une longue et brillante carrière sous l’empire de règles qui auraient pu la perdre, et qui ont à peine arrêté son essor. Cependant il en est résulté quelques conséquences fâcheuses. En premier lieu, la Banque, mise en dehors des grandes affaires, n’a exercé pendant bien des années qu’une influence très limitée sur le crédit public. Joignons à cela que le taux immuable de ses prêts se trouvait rarement en rapport avec les circonstances : la limite de 4 pour 100, trop élevée, dans les époques d’abondance, éloignait alors les emprunteurs solides, et ne laissait, pour remplir le portefeuille, que le rebut des valeurs ; dans les momens de gêne, quand l’argent valait de 5 à 6 pour 100, les emprunteurs affamés se ruaient comme des oiseaux de proie sur ce réservoir bien rempli, et travaillaient à le vider à tout risque. De là les embarras et les périls dont le spectacle nous fut donné en 1846. En 1846, la Banque se vit en pleine paix, sous un gouvernement non contesté ; dans un pays riche et tranquille, sans autre cause occasionnelle qu’un déficit dans la récolte des grains, à la veille de suspendre ses paiemens en espèces. Les écailles tombèrent alors de ses yeux. L’irrésistible nécessité fit taire les préjugés et dissipa les illusions ; on se décida à élever de 1 pour 100 le taux de l’escompte.

Le conseil de la Banque ; gouvernement démocratique par excellence, semble avoir été jusqu’à présent tout aussi accessible que les gouvernemens despotiques à l’infatuation et à l’aveuglement. Ou ne l’a éclairé, dans les grandes occasions, qu’en lui faisant violence. Il fallut, en 1846, l’imminence d’une suspension des paiemens en espèces pour le déterminer à reconnaître que le loyer de l’argent ; comme le prix de toute autre marchandise, devait suivre les variations qui venaient à se manifester dans le rapport de l’offre à la demande. Sans la révolution de 1848, la Banque marchanderait encore au public une valeur de circulation qui lui était indispensable, les coupures de 100 francs. Enfin c’est l’initiative du pouvoir constituant qui a étendu le bénéfice des prêts sur dépôt aux actions et aux obligations de chemins de fer.

La Banque de France ne s’est donc pas élevée d’elle-même à la hauteur de sa mission : elle a subi, plus qu’elle ne les a provoqués, les progrès et les réformes. La force des choses l’a faite ce qu’elle est, l’arbitre et le distributeur du crédit sur toute l’étendue du territoire, en suite que, si elle n’égale pas la Banque d’Angleterre par la puissance des capitaux dont elle dispose, elle l’emporte par l’universalité de son privilège et par le nombre de ses cliens.

La seconde période de la Banque de France, la période du progrès, date de 1846. À cette époque, le faux principe de l’immutabilité de l’intérêt, déjà ruiné et déraciné par le temps, se vit emporté par la crise des subsistances. Le taux de l’escompte et des prêts fut élevé de 4 à 5 pour 100. La faculté que la Banque s’attribuait ainsi - de faire payer l’argent ce qu’il valait dans les temps calamiteux - impliquait le devoir d’en réduire le loyer aussitôt que l’horizon serait plus calme. Ces conséquences du système nouveau ne tardèrent pas à se faire jour ; dès l’année 1847, et en face d’une récolte abondante qui ramenait l’aisance dans le pays, le taux de l’escompte et des prêts sur dépôt fut réduit à 4 pour 100. en 1852, après avoir traversé les épreuves révolutionnaires, la Banque jugea le moment favorable pour aller plus loin encore : elle donna le signal de l’abaissement de l’intérêt à 3 pour 100, et mit ainsi les conditions de crédit, pour le commerce français, au niveau de celles que présentaient au commerce étranger les Banques d’Amsterdam et de Londres.

Ce régime de faveur, qui, sans éperonner trop vivement l’activité nationale, en soutenait les forces, n’a guère duré plus d’une année. Vers le milieu d’octobre dernier, la Banque, craignant les embarras que pouvait entraîner l’insuffisance de la récolte, alarmée sans doute aussi des proportions que prenait la question d’Orient, crut devoir donner un avertissement au public et entrer dans la voie des mesures restrictives : l’intérêt fut porté à 4 pour 100. Cette décision était prévue ; la Banque, sans l’exagérer, faisait la part de la prudence. Aucune réclamation ne s’éleva contre un arrêt que commandait la situation du crédit.

Doit-on maintenant serrer encore plus le frein et imprimer un brusque temps d’arrêt à la machine commerciale ? Faut-il réduire la durée des échéances et faire subir un nouveau renchérissement à l’escompte, le porter par exemple à ce que j’appellerai un prix de famine, à 5 ou même à 6 pour 100 ? Deux fois déjà le conseil de la Banque, appelé à délibérer sur cette grave question, a repoussé les suggestions de la peur. Le statu quo est maintenu jusqu’à présent, sauf quelques modifications qui ne semblent pas d’une très grande importance. Ainsi la Banque ne prêtera plus que 50 pour 100 de la valeur sur les actions de chemins de fer et 70 pour 100 sur les obligations, au lieu de 60 pour 100 dans le premier cas, et de 80 pour 100 dans le second. C’est là une question de pure garantie. La Banque prend ses sûretés comme elle l’entend, et la place de Paris ne sera pas sérieusement affectée par une mesure qui aura pour effet soit de réduire de 10 à 15 millions la somme de ces prêts, soit d’augmenter, dans la proportion de 15 à 20 pour 100, la valeur du gage. En vertu d’une décision plus récente au conseil, la Banque, quand on lui demande des espèces, ne rembourse plus ses billets qu’en or : c’est un droit que lui donne notre législation monétaire, dont elle n’avait pas usé tant que la monnaie d’or obtenait une prime sur le marché, et dont elle fait bien d’user depuis que la prime a passé du côté des monnaies d’argent. Il n’y a pas à craindre que les demandes du public épuisent sous cette forme la réserve métallique de la banque, car les ateliers monétaires qui l’alimentent ont pris une très grande activité. La fabrication des pièces d’or, qui n’avait porté en 1852 que sur la faible somme de 27 millions de francs, embrassait déjà, pour les dix premiers mois de 1853, une valeur de 250 millions. L’Angleterre, comme on voit, ne réserve pas, pour défrayer la circulation du royaume-uni, tous les lingots qu’elle reçoit des deux hémisphères ; les trésors de l’Australie et de la Californie commencent à s’épancher sur le continent européen.

J’entends dire que la Banque ne s’en tiendra pas là, et que l’on va remettre en délibération la question de savoir s’il convient d’élever l’intérêt à 5 pour 100, afin de restreindre par ce procédé indirect l’importance des prêts et des escomptes. Ce serait là une résolution désastreuse et surtout d’une rigueur à peu près gratuite, car aucune cause sérieuse ni profonde ne paraît la motiver. La Banque de France a reconnu le principe de la variabilité de l’intérêt, elle marche sur ce point à l’unisson du monde commercial ; mais il ne faudrait pas apporter dans la pratique de cette vérité l’ardeur inquiète d’un néophyte. Le droit de donner le signal de la hausse ou de la baisse de l’argent lui est attribué pour marquer sur l’échelle du crédit l’inondation ou la sécheresse des courans qui représentent la richesse ; mais quelle nécessité de traduire, par des arrêts qui peuvent paralyser ou lancer à toute bride l’industrie et le commerce, les moindres accidens de température qui surviennent dans ce vaste milieu ?

En élevant la prime des prêts et de l’escompte, la Banque ne pourrait être déterminée que par l’un ou l’autre de ces mobiles : ou la convenance de mettre ses transactions en harmonie avec le taux courant de l’intérêt, ou le danger de voir diminuer sa réserve par l’exportation du numéraire et de rester en présence d’une circulation considérable de billets au remboursement desquels elle craindrait de ne pouvoir pas faire face dans le cas où les porteurs, pressés d’obtenir des espèces, viendraient assiéger ses guichets.

Ni l’une ni l’autre appréhension ne me parait justifiée par la gravité des circonstances. Commençons par le taux de l’intérêt, et voyons ce qu’ont fait, en vue des embarras du moment, les grands établissemens de crédit. La Banque d’Angleterre a fixé le taux de ses prête sur dépôt de valeurs ou sur effets de commerce à 5 pour 100, à peu près à la même époque sous l’influence de laquelle la Banque de France relevait l’intérêt à 4 pour 100. C’est là un fait considérable, surtout quand on réfléchit que le loyer de l’argent descend quelquefois dans la Grande-Bretagne à 2 ou 2 1/2 pour 100 ; mais on remarquera que le commerce anglais se trouve en 1853 dans une situation tout à fait particulière. Il ne souffre pas uniquement, comme le notre, de la crise des subsistances et du trouble que les complications politiques ont jeté dans les transactions ; les Anglais portent la peine non pas seulement, comme nous, de l’attitude belliqueuse prise par l’empereur de Russie, mais encore des excès de la spéculation et des fautes de leur industrie manufacturière. Ils ont inondé de leurs produits, au risque de ne pas rencontrer d’acheteurs, tous les marchés du monde ; ils se sont mis à découvert, s’il faut en croire leurs journaux, par des crédits à très longues échéances avec les marchands de l’Europe, de L’Amérique et de l’Asie. Une spéculation imprévoyante et effrénée a transporté par-delà les mers une grande partie des richesses du royaume-uni et n’a rien rendu encore en échange. Cette pompe aspirante a fait le vide autour d’elle. Pour le moment, l’Angleterre manque d’argent, — ce, qui explique pourquoi les capitalistes qui en possèdent, et à la tête des capitalistes les banques, le font payer aussi cher.

Au reste, même dans la Grande-Bretagne, les embarras ne paraissent pas s’aggraver. On avait annoncé une nouvelle hausse de 1 pour 100 dans le taux de l’escompte, et cette prédiction, qui passait pour être l’écho d’une résolulion déjà prise, ne s’est pas encore accomplie. L’Economist, journal compétent, disait récemment que le bon papier de commerce s’escomptait à 4 1/2, et la Banque d’Angleterre elle-même, qui doit payer en janvier prochain le dividende des annuités de la Mer du Sud, ayant offert le paiement par anticipation avec un escompte de 4 pour 100, n’a séduit qu’un petit nombre de porteurs. Cette démarche a prouvé que la Banque n’avait pas l’emploi de ses capitaux à 4 pour 100, puisqu’elle allait au-devant des occasions de les placer à ce taux. D’un autre côté, le résultat de la démarche a démontré que le public n’était pas aussi affamé d’argent qu’on le suppose, puisqu’il a mieux aimé attendre deux mois que de payer un modique intérêt pour rapprocher l’heure de la jouissance.

À Francfort, on négocie le papier de commerce à des cours qui varient entre 4 et 5 pour 100 ; à Bruxelles, l’escompte s’obtient à 2 ou 2 1/2 pour 100 ; à Amsterdam, la Banque prend 3 pour 100, pendant que les banquiers se contentent souvent de 2 1/2. Ainsi le commerce des grandes places de l’Europe ne parait pas éprouver les alarmes que l’on voudrait propager et exagérer à Paris ; il semble même que les transactions s’opèrent partout avec une grande facilité, que les ressources ne diminuent pas, que la confiance se soutient, que les choses se passent, en un mot, à peu près comme si les peuples de l’Occident avaient à traverser une situation normale.

Ce phénomène atteste la puissance de la civilisation. Sept années à peine nous séparent de l’épreuve semblable qui affligea l’Europe en 1846. Avec quelle facilité cependant ne porte-t-on pas aujourd’hui le poids des embarras et des anxiétés sous lesquels on fléchissait alors ! L’insuffisance de la récolte en 1853 a été peut-être plus générale, et pourtant le prix des grains se maintient à un taux comparativement modéré. La paix publique n’est pas troublée. La misère n’étale pas des spectacles aussi affligeans. Ou dirait que chaque nation, que chaque individu est plus riche en fermeté, sinon en ressources : les révolutions, en compensation du mal qu’elles font, nous ont appris à connaître nos forces et à supporter nos infirmités. En un mot, le monde se tient mieux.

Pourquoi nier, au surplus, les progrès de la puissance publique ? La vapeur et l’électricité ont enfanté des merveilles pour nous depuis sept ans. Le télégraphe électrique, circulant le long des routes et traversant les mers, annule en quelque sorte les distances pour les communications de la pensée. L’étendue des chemins de fer en exploitation est trois ou quatre fois plus considérable qu’en 1846, et les transports à bon marché nivellent les prix entre les grandes places de commerce. La marine à vapeur n’est plus le monopole des gouvernemens et crée déjà des flottes commerciales. L’agriculture sort de sa léthargie pour approprier à la production des denrées alimentaires les puissans engins de l’industrie. Le salaire s’ennoblit et s’accroît. Les capitaux se forment et s’accumulent dans une proportion inconnue jusqu’à ce jour. On calculait, en 1845, que la place de Paris, en absorbant les épargnes annuelles de la France, ne pouvait pas fournir des placemens nouveaux plus de 10 millions par mois. En 1852 et en 1853, elle en a fourni plus de 20. Telle a été, telle est encore l’abondance des capitaux, qu’elle a défrayé non-seulement les entreprises utiles, mais encore les folios, et qu’elle amnistie l’imprévoyance.

L’argent n’est donc pas plus rare à Paris que sur les places étrangères. La Banque de France ne prête pas, il s’en faut, au-dessous du taux qui a prévalu sur le marché. En effet, cet établissement escompte aujourd’hui à 4 pour 100, tandis qu’en dehors de ses bureaux l’escompte est facile à 3 et demi pour 100 pour les effets de commerce, et à 3 pour les acceptations de banque. Sans doute, l’on paie aujourd’hui l’argent plus cher qu’il y a six mois, quand on emprunte à longue échéance : prenez des bons du trésor à un an, et vous receviez un intérêt de 4 et demi pour 100 ; mais les capitaux flottans, ceux qui recherchent les placemens à court terme, se livrent encore à très bas prix. L’argent que l’on met en report donne rarement 3 ou 4 pour 100. Dans certains cas, il y a bénéfice à échanger pour quinze jours ou pour un mois des actions de chemins de fer ou des titres de rente contre des espèces. Les capitalisas paient une prime, au lieu de recevoir un loyer, pour garder, tout en les plaçant temporairement, la disponibilité de leurs capitaux. D’ailleurs, si la situation a changé depuis le jour où la Banque de France a élevé à 4 pour 100 le taux de l’escompte, c’est pour s’améliorer. À cette date, le cours de la rente 3 pour 100 restait au-dessous de 73 francs ; il approchait de 75 francs ces derniers jours. Les actions des grandes lignes de chemins de fer sont cotées de 40 à 50 francs plus cher, ce qui veut dire qu’on les achète sur le pied d’un intérêt moins élevé. La confiance, qui modère le taux des profits en diminuant les risques, a pris un essor évidemment plus assuré. La Banque n’est donc pas poussée par l’opinion, ni portée par les faits, dans cette velléité d’aggraver les conditions du prêt et de l’escompte ; elle aurait bien mauvaise grâce à sonner la cloche d’alarme au moment où la sécurité semble rentrer dans les esprits.

La Banque de France a le privilège d’émettre des billets au porteur qui sont remboursables, à présentation, en espèces, et qui, sur la foi de cette garantie, font dans la circulation office de numéraire. L’usage des billets de banque, d’abord peu répandu en France, et auquel semblaient répugner les habitudes du pays, a pris une très grande extension depuis quelques années. Pour montrer à quel degré ils ont remplacé la monnaie métallique dans les transactions de chaque jour, il suffira de rappeler que le maximum des émissions, qui n’excédait pas, en 1847, la somme de 337 millions, s’élevait, vers le milieu de septembre 1852, au chiffre presque fabuleux de 690 millions de francs. À la même époque, la circulation de la Banque d’Angleterre n’atteignait pas à 600 millions.

Les banques de circulation, pour donner une large base à leur crédit bien plus que pour parer aux remboursemens éventuels qui pourraient leur être demandés, tiennent constamment en réserve un approvisionnement considérable de métaux précieux, lingots ou espèces. Quelle doit être la proportion de l’encaisse métallique à la circulation fiduciaire, si l’on veut qu’une banque soit en mesure, dans les ras extrêmes, de l’aire face aux demandes du public ? On a cherché à poser des règles dont l’expérience n’a pas tardé à démontrer l’insuffisance. Ainsi l’on croyait assez généralement qu’une banque d’émission se trouvait à couvert de tout péril, lorsque le numéraire en réserve représentait le tiers de ses émissions ; mais il a bien fallu renoncer à ces vaines hypothèses depuis que l’on a vu les deux plus puissans établissemens de crédit, qui sont en même temps les plus grands réservoirs de métaux précieux ; la Banque d’Angleterre et la Banque de France, dont l’encaisse égale quelquefois la circulation et descend rarement au-dessous de la moitié, faire de vains efforts, dans les crises commerciales de 1837 et de 1847, pour retenir les millions qui s’évaporaient entre leurs mains, et n’être sauvés que par un secours étranger d’une humiliante et désastreuse catastrophe. Il n’y a pas d’autre règle en ces matières qu’une prudence alerte qui mesure, sans perdre de temps, à leur origine, la portée des faits. Tout dépend en effet de l’intensité des crises. Tel établissement de crédit qui aura pris des mesures pour résister à une bourrasque commerciale sombrera dans une révolution. Les directeurs d’une banque doivent proportionner leurs ressources à la gravité du péril. Aucune combinaison scientifique ne peut remplacer pour eux le coup d’œil rapide et sûr qu’un général, avant l’action, jette sur le champ de bataille.

La situation de la Banque de Franco est-elle en ce moment de nature à inspirer quelques inquiétudes soit au conseil qui la dirige, soit au public ? L’encaisse métallique a-t-il subi une dépression telle qu’il y ait lieu de concevoir des doutes sur la solidité de la circulation, même pour l’avenir envisagé à une certaine distance ? Enfin, et en supposant qu’il faille s’occuper d’arrêter l’exportation du numéraire, une nouvelle élévation du taux de l’escompte serait-elle le moyen d’y pourvoir ?

Le dernier tableau mensuel que la Banque ait publié remonte au 10 novembre. La situation que ce tableau accusait est loin d’avoir alarmé l’opinion publique. À peine le Moniteur l’avait-il fait connaître, que les actions de la Banque, recherchées plus que jamais à la Bourse, ont monté de 100 fr. en quelques.jours. Les billets n’ont rien perdu de leur valeur et circulent accueillis avec la même confiance. Le crédit de la Banque n’a pas reçu la moindre atteinte et ne semble pas même menacé.

Le 10 novembre dernier, la somme Des billets mis en circulation s’élevait à –655 millions, pour la garantie desquels l’encaisse présentait encore une réserve de 331 millions. Il n’entre pas dans mon sujet d’examiner tous les élémens de l’actif pas plus que ceux du passif ; mais on jugera de l’étendue des services que rend aujourd’hui la Banque de France par ce seul fait, que le portefeuille renfermait des effets de commerce admis à l’escompte pour une valeur de 394 millions, et que les sommes avancées sur dépôt de rentes, d’actions et d’obligations de chemins de fer figuraient pour un chiffre de 145 millions : au total, environ 540 millions pour les deux chapitres. Les avances consenties à l’état depuis 1848 grossiraient encore ce compte de 70 millions.

La circulation de la Banque de France repose donc sur les meilleurs gages. Indépendamment de la réserve métallique qui les soutient, les billets représentent, jusqu’à concurrence de 400 millions, des engagemens commerciaux d’une solidité reconnue et à courte échéance, ainsi que des effets publics ou des titres industriels sur lesquels on a prêté en moyenne les sept dixièmes de la valeur. Une réserve de 331 millions serait d’ailleurs en tout temps une garantie de premier ordre. Mais est-il à présumer que cette garantie diminue, et dans quelles proportions ?

Le rapport de l’encaisse à la circulation a subi, depuis deux ou trois ans, des variations considérables. « La circulation, disait M. le gouverneur de la Banque dans son rapport du 27 janvier dernier, a constamment dominé les encaisses pendant les deux premières années de la révolution de février ; mais au fur et à mesure que la stagnation des affaires se prolongeait et s’aggravait, les réserves métalliques se rapprochaient de la circulation. À la fin de 1849, la supériorité de la circulation se trouvait réduite à la faible somme de 6 millions. En 1850, les deux lignes se sont côtoyées pendant la majeure partie de l’année ; dans le second semestre, deux écarts ont eu lieu et ont rendu à la circulation une supériorité de 60 et quelques millions. En 1851, les réserves ont pris le dessus ; elles ont parfois surpassé la circulation de 90 millions. Pendant les trois premiers trimestres de 1852, ces deux lignes, prenant tour à tour le dessus, ont marché pour ainsi dire enchevêtrées l’une dans l’autre ; mais à partir de la mi-septembre, la circulation a pris un essor marqué : elle s’est relevée de 610 millions à près de 690, c’est-à-dire d’environ 80 millions. À partir de la même époque, les réserves avaient décliné dans une proportion continue ; de ces deux faits simultanés (la hausse de la circulation et la baisse des réserves), il s’ensuit qu’à la fin de l’année la supériorité en faveur de la circulation s’est relevée à environ 190 millions. »

À la fin de 1852, l’encaisse était encore de 500 millions. On le voit se maintenir à ce chiffre pendant les premiers mois de 1853 ; mais à partir du second semestre, la décroissance est rapide. Au commencement d’août, on comptait encore 480 millions à la réserve ; le 8 septembre, il n’en restait plus que 452 ; le 13 octobre, 380, et le 10 novembre 331. En trois mois, la réduction avait été de 150 millions. Il est à remarquer que les réserves de la Banque d’Angleterre, pendant le mois d’octobre dernier, comparées avec celles du mois d’octobre 1852, ont subi une diminution correspondante, 6,134,902 livres sterling.

La diminution des réserves a eu pour première cause la reprise des affaires. En 1848, 49 et 50, les opérations commerciales ne se traitaient plus guère qu’au comptant ; la société ne comptant pas sur l’avenir, chacun craignait de s’engager pour une échéance même prochaine. En 1850, la moyenne du portefeuille de la Banque à Paris était descendue à 29 millions. Le 24 décembre 1851, le portefeuille s’élevait à 127 millions pour Paris et le reste de la France ; le 24 décembre 1852, à 284 millions ; le 8 septembre 1853, à 294 millions ; le 13 octobre, à 379 millions, et à 394 millions le 10 novembre. L’accroissement des escomptes avait été de 100 millions en deux mois. Comme la circulation des billets, au lieu de suivre un mouvement parallèle, s’est réduite dans l’intervalle d’environ 6 millions, il a bien fallu prendre les 100 millions — que le commerce a demandés en plus - sur la réserve des métaux précieux qui s’étaient accumulés improductivement depuis cinq ans dans les caves de la Banque.

Une autre cause, momentanément plus puissante, a concouru à faire de larges saignées aux réservoirs publics d’or et d’argent : je veux parler de la crise des subsistances. Si la France a pour sa part, afin de combler les vides de la récolte, dix millions d’hectolitres à demander à l’étranger, ces besoins extraordinaires et soudainement révélés ne pouvant pas donner lieu à un échange de produits, nous aurons, suivant l’estimation la plus modérée, 150 ou 200 millions à exporter en numéraire pour solder les achats de grains. L’Angleterre est dans le même cas ; de là ces envois d’impériales ou de souverains que font les banquiers ou marchands de Londres à Pétersbourg, qui ont atteint la semaine dernière le chiffre de 8 à 10 millions de francs, la semaine précédente environ 7 millions, et que l’on annonce devoir s’élever encore cette semaine à la somme de 5 millions.

Le déficit de la récolte dernière parait avoir été à peu près aussi considérable et plus général en Europe que celui de 1846. Comment se fait-il que les conséquences n’en aient pas été les mêmes ? Et par exemple les exportations de numéraire n’exercent pas aujourd’hui sur le crédit des établissemens de banque l’influence désastreuse dont on a gardé le souvenir à Londres et à Paris. Par diverses causes que nous n’avons pas toutes énumérées, la sortie des espèces continue depuis plusieurs mois sur la plus grande échelle, non-seulement sans mettre en péril, mais même sans affaiblir gravement la circulation métallique. On le voit par la facilité avec laquelle la Banque d’Angleterre répare ses pertes. Ainsi, du 8 octobre au 22, sa circulation avait diminué d’environ 800,000 livres sterling ; le 24 novembre, elle remontait de 870,000 livres, regagnant et au-delà le terrain qu’elle avait perdu.

Cela tient, indépendamment des forces que la France et L’Angleterre ont amassées depuis quatre ans pour tenir tête à l’imprévu, aux nouvelles sources de métaux précieux qui s’ouvrent pour nous, et qui commencent à couler jusque sur l’Europe. Nous avons aujourd’hui en surcroît, pour faire face aux embarras de la circulation, l’or qui est importé de la Californie et des terres australes. Les exportations, pour l’Australie tout au moins, ont neutralisé pendant quelque temps les importations. Il a fallu saturer d’or monnayé les contrées qui nous envoyaient l’or en lingots ou en poudre. L’Angleterre a expédié à Sydney, à Melbourne, à Adélaïde, des caisses de souverains jusqu’à concurrence de 250 à 300 millions de francs. Aujourd’hui ce courant semble refluer, comme refoulé par un courant contraire. La production de l’or dans le monde excédera, en 1853, de 5 à 600 millions celle de l’année 1846, en sorte que la demande peut prendre sans inconvénient des proportions extraordinaires. Nous n’avons pas plus à craindre aujourd’hui la disette des métaux précieux qu’il n’était raisonnable en 1852 d’en redouter l’engorgement. L’or en particulier manque si peu, que la monnaie anglaise a frappé en 1852 des souverains et des demi-souverains pour une valeur de 9 millions sterling, et que les pièces d’or monnayées à Paris durant les dix premiers mois de 1853 représentent, comme je l’ai déjà dit, la somme de 250 millions de francs.

L’argent est momentanément plus rare que l’or, il obtient une prime très forte dans le commerce, et l’on assure que les affineurs qui fondent des pièces de cinq francs pour en former des lingots d’argent fin font un bénéfice de 20 à 24 fr. par 1,000 Dr. Cette prime s’explique principalement par les besoins qui se manifestent en Orient. La Chine et l’Inde en particulier attirent l’argent et l’achètent à tout prix. Les Chinois ont payé jusqu’à 7 shillings (8 fr. 50 c.) la piastre à colonnes, qui ne vaut pas intrinsèquement 4 shillings et demi. En une seule semaine, les paquebots anglais ont emporté dans cette direction 442,000 liv. sterl. (plus de 11 millions de francs) en lingots d’argent. Cet envoi avait été précédé de plusieurs autres, et l’Angleterre, ne trouvant pas dans les arrivages du Mexique et du Chili de quoi satisfaire les demandes extraordinaires de l’Orient, avait puisé dans les deux principaux réservoirs du continent, Amsterdam et Paris.

En résumé, tout ce mouvement d’espèces n’a rien qui doive inquiéter. Les demandes du Nord et de l’Orient vont bientôt se ralentir, si elles ne s’arrêtent. La Russie a déjà reçu, sous la forme d’avances ou de paiemens échus, la plus grande partie de l’or qui lui revenait pour solde des produits qu’elle a livrés ou qu’elle doit livrer encore. Les quantités d’argent que la Chine peut absorber sont limitées à la valeur des thés qu’elle envoie en Europe. Tout cela compose des sommes appréciables dès à présent, et nous ne courons pas le risque de nous trouver en lace de ces terreurs qu’engendrent les approches de l’inconnu. Il n’y a donc pas lieu à combattre par tous les moyens, comme dans ces extrémités qui font naître la question de salut public, l’exportation du numéraire. Toutefois, en supposant que la Banque dût s’en préoccuper, elle n’y porterait qu’un remède douteux en élevant le taux de ses escomptes, et par suite, en provoquant sur le marché des capitaux, par l’influence décisive de son exemple, la hausse de l’intérêt. La Hollande est un des pays dont l’approvisionnement en métaux précieux a été le plus largement réduit dans cette crise ; cependant la Banque d’Amsterdam n’a pas songé à moduler le taux de ses escomptes, qui reste fixé à 3 pour 100.

L’argent est une marchandise qui va, comme toute autre, ou on la paie à plus haut prix. S’il ne fallait pour le retenir ou pour l’attirer qu’élever le loyer des capitaux, tout le monde emploierait cet expédient, et les peuples combattraient pour la possession des métaux précieux à coups de règlemens sur le taux de l’intérêt, comme ils combattent déjà pour la possession exclusive de certains marchés à coups de tarifs de douane portant prohibitions ou droits protecteurs. Sans doute, en serrant fortement l’écrou de la circulation, l’on peut amener un revirement "momentané dans le cours du change. En écrasant par la housse de l’intérêt toutes les valeurs de crédit, on peut déterminer l’étranger à se rendre acheteur, sur le marché français, d’actions de chemins de fer ou de rentes ; mais à quel prix obtient-on un pareil résultat ? On lève une sorte de contribution sur la fortune publique pour se créer artificiellement des débiteurs, pour amener des remises, pour conserver ou recouvrer quelques parcelles d’or et d’argent. En vérité, le succès ne vaut pas le sacrifice.

Après tout, le commerce de l’or et de l’argent n’est pas plus compressible que tout autre trafic. Les préoccupations qui agitent sur ce point les établissemens de banque me semblent être une réminiscence des temps où les gouvernemens faisaient des lois pour empêcher la sortie des métaux’ précieux. Nous avons besoin de blé, et nous n’avons pour le payer que notre or ou notre argent ; il faut bien consentir à retrancher de ces trésors accumulés les sommes que nous devons aux peuples plus fortunés qui nous envoient l’excédant de leur récolte. Au reste, le reflux des métaux précieux vers l’Occident ne se fera pas attendre. Déjà le change à Odessa tourne en faveur de l’Angleterre, et les mêmes symptômes se manifestent à Saint-Pétersbourg. Les nations qui ont reçu de l’or en échange de leurs blés viendront six mois, un an plus tard, échanger cet or contre nos vins, nos soieries, nos articles de goût et de mode. Les métaux précieux agiront comme levier de production et de consommation. En les répandant au dehors, nous ouvrons des marchés nouveaux pour notre industrie.

Si l’élévation de l’escompte n’est en ce moment ni nécessaire, ni utile à la circulation, en revanche cette mesure aurait pour le commerce et pour le travail les effets les plus funestes. Je ne parlerai pas de la dépréciation infaillible qui en résulterait pour toutes les valeurs de crédit ; mais comment oublier que nous approchons de la fin de l’année, de l’époque à laquelle les opérations du moyen et du petit commerce se liquident, et qui est la plus chargée de paiemens ? Cette liquidation sera peut-être laborieuse. Il n’y aurait ni prudence ni humanité à en aggraver les embarras. L’élévation du taux de l’escompte serait sans objet, si elle ne devait pas diminuer le nombre des emprunteurs et la somme des prêts. Or cette réduction opérée par la Banque aujourd’hui amènerait des catastrophes.

On comprend que le conseil de la banque se soit préoccupé de la diminution progressive et continue de ses réserves. À côté et au-dessus des intérêts commerciaux qu’il représenté se place l’intérêt de la circulation, dont il est le gardien. La Banque doit veiller avec un soin religieux au maintien de l’équilibre entre ses engagemens et ses ressources disponibles ; mais cet équilibre n’est ni compromis ni menacé. Sa réserve métallique égale encore, ou peu s’en faut, le revenu d’un empire. Elle représenta plus de 50 pour 100 de la circulation. C’est une base sur laquelle elle peut s’assurer, en se tenant, dans ses opérations, à une égale distance des illusions téméraires et de la peur.


LEON FAUCHER.