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La Barre-y-va/04

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Le Livre de Poche (p. 43-54).


IV

ATTAQUES


Béchoux ne protesta point contre cette affirmation et ne songea même pas à s’en offusquer. Pour lui, Raoul en cette occurrence, comme dans toutes les autres, discernait des choses que personne n’apercevait. Alors, comment se froisser si Raoul ne le traitait pas avec plus de considération qu’il ne traitait le juge d’instruction ou le substitut du Procureur ?

Mais il se cramponna au bras de son ami, et, tout en le menant à travers le parc, il pérorait sur la situation dans l’espoir d’obtenir quelque réponse aux questions qu’il posait d’un air réfléchi, et comme à lui-même.

« Que d’énigmes, en tout cas ! Que de points à éclaircir ! Pas besoin de te les énumérer, n’est-ce pas ? Tu te rends compte aussi bien que moi, par exemple, que l’on ne peut pas admettre qu’un homme, à l’affût dans la tour, y soit resté après son crime, puisqu’on ne l’y a pas retrouvé — et pas davantage qu’il soit enfui, puisqu’on ne l’a pas vu s’enfuir… — Alors ? Et la raison du crime ? Comment ! M. Guercin était là depuis la veille et l’individu qui voulait se débarrasser de lui — car on tue pour se débarrasser de quelqu’un — cet individu aurait deviné que M. Guercin franchirait le pont et ouvrirait la porte du pigeonnier ? Invraisemblable ! »

Béchoux fit une pause et observa le visage de son compagnon. Raoul ne bronchait pas. Il reprit :

« Je sais… tu vas m’objecter que ce crime fut peut-être le résultat d’un hasard et qu’il fut commis parce que M. Guercin pénétrait dans le repaire du bandit. Hypothèse absurde (Béchoux répéta ce mot d’un ton dédaigneux, comme s’il méprisait Raoul pour avoir imaginé une telle hypothèse). Oui, absurde, car M. Guercin mit bien deux ou trois minutes à forcer le cadenas, et l’individu aurait eu vingt fois le temps de se cacher à l’étage inférieur. Tu confesseras que mon raisonnement est irréfutable, et qu’il faut que tu m’opposes une autre version. »

Raoul n’opposa rien du tout. Il se taisait.

Sur quoi Béchoux changea ses batteries et attaqua un autre sujet.

« C’est comme pour Catherine Montessieux. Là encore, rien que des ténèbres. Qu’a-t-elle fait dans la journée d’hier ? Par où a-t-elle disparu ? Comment est-elle rentrée, et à quelle heure ? Mystère. Et mystère plus encore pour toi que pour moi, puisque tu ignores tout le passé de cette jeune personne, ses craintes plus ou moins fondées, ses lubies, enfin tout.

— Absolument tout.

— Moi aussi, d’ailleurs. Mais tout de même il y a certains points essentiels sur lesquels je pourrais te renseigner.

— Ça ne m’intéresse pas pour l’instant. »

Béchoux s’irrita.

« Mais enfin, saperlipopette, rien ne t’intéresse ? À quoi penses-tu ?

— À toi.

— À moi ?

— Oui.

— Et dans quel sens ?

— Dans le sens habituel où je pense à toi.

— C’est-à-dire comme à un imbécile.

— Pas du tout, mais comme à un être éminemment logique, et qui n’agit qu’à bon escient.

— De sorte que ?

— De sorte que je me demande depuis ce matin pourquoi tu es venu à Radicatel ?

— Je te l’ai dit. Pour me guérir des suites d’une pleurésie.

— Tu as eu raison de vouloir te soigner, mais tu pouvais le faire ailleurs, à Pantin ou à Charenton. Pourquoi as-tu choisi ce patelin ? C’est le berceau de ton enfance ?

— Non, dit Béchoux, embarrassé. Mais cette chaumière appartenait à un de mes amis, et alors…

— Tu mens.

— Dis donc !…

— Fais voir ta montre, délicieux Béchoux. »

Le brigadier tira de son gousset sa vieille montre d’argent qu’il fit voir à Raoul.

« Eh bien, dit celui-ci… veux-tu que je te dise ce qu’il y a sous ce boîtier ?

— Rien, dit Béchoux, de plus en plus gêné.

— Si, il y a un petit carton, et ce petit carton, c’est la photographie de ta maîtresse.

— Ma maîtresse ?

— Oui, la cuisinière.

— Qu’est-ce que tu chantes ?

— Tu es l’amant de Charlotte, la cuisinière.

— Charlotte n’est pas une cuisinière, elle est une sorte de dame de compagnie.

— Une dame de compagnie qui fait la cuisine et qui est ta maîtresse.

— Tu es fou.

— En tout cas tu l’aimes.

— Je ne l’aime pas.

— Alors pourquoi gardes-tu cette photographie sur ton cœur ?

— Comment le sais-tu ?

— J’ai consulté ta montre, la nuit dernière, sous ton oreiller. »

Béchoux murmura :

« Fripouille !… »

Il était furieux, furieux d’avoir été dupé de nouveau et plus encore d’être, pour Raoul, un objet de raillerie. L’amant de la cuisinière !

« Je te répète, dit-il, l’intonation saccadée, que Charlotte n’est pas une cuisinière mais une dame de compagnie, une lectrice, presque une amie de Mme Guercin, qui apprécie ses grandes qualités de cœur et d’esprit. J’ai eu le plaisir de faire sa connaissance à Paris, et, lorsque je suis entré en convalescence, c’est elle qui m’a parlé de cette chaumière à louer et du bon air que l’on respirait à Radicatel. Dès mon arrivée, elle m’a fait recevoir chez ces dames qui voulurent bien m’accueillir tout de suite comme un familier. Voilà toute l’histoire. C’est une femme d’une vertu éprouvée, et je la respecte trop pour lui demander d’être son amant.

— Son mari alors ?

— Cela me regarde.

— Certes. Mais comment cette dame de compagnie de si grand cœur et de si bel esprit accepte-t-elle de vivre dans la société du valet de chambre ?

— M. Arnold n’est pas un valet de chambre, mais un intendant pour qui nous avons tous de la considération et qui sait se tenir à sa place.

— Béchoux, s’écria Raoul gaiement, tu es un sage et un veinard. Mme Béchoux te fera de bons petits plats, et je prendrai pension chez vous. D’ailleurs je la trouve très bien, ta fiancée… de l’allure… du charme… de jolies formes rebondies… Si, si, je suis un connaisseur, tu sais… »

Béchoux pinça les lèvres, Il n’aimait pas beaucoup ces plaisanteries, et il y avait des moments où Raoul l’agaçait avec son air de supériorité gouailleuse.

Il coupa court à l’entretien.

« Assez là-dessus. Voici justement Mlle Montessieux, et ces questions n’ont aucun intérêt pour elle. »

Ils avaient regagné le manoir et, dans la pièce où se tenait une heure auparavant Mme Guercin, Catherine apparaissait, hésitante et toute pâle. Béchoux allait présenter son ami lorsque celui-ci s’inclina, embrassa la main de la jeune fille, et lui dit affectueusement :

« Bonjour, Catherine. Comment allez-vous ? »

Béchoux demanda, confondu :

« Quoi ! Est-ce possible ! tu connais donc mademoiselle ?

— Non. Mais tu m’as tellement parlé d’elle ! »

Béchoux les observa tous les deux et demeura pensif. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Raoul avait-il eu l’occasion de se mettre au préalable en rapport avec Mlle Montessieux, et n’était-il point intervenu déjà en sa faveur, se jouant de lui une fois de plus ? Mais tout cela était bien compliqué et bien inconcevable. Trop d’éléments lui manquaient pour reconstituer la vérité. Exaspéré, il tourna le dos à Raoul, et s’en alla avec des gestes de courroux.

Aussitôt Raoul d’Avenac s’excusa en s’inclinant.

« Vous me pardonnerez, mademoiselle, ma familiarité. Mais je vous dirai franchement que, pour garder mon ascendant sur Béchoux, je le tiens toujours en haleine par de jolis coups de théâtre, un peu puérils à l’occasion, qui lui semblent autant de prodiges et me donnent à ses yeux des allures de sorcier et de démon. Il fulmine, s’en va et me laisse tranquille. Or, j’ai besoin de mon sang-froid pour dénouer cette affaire. »

Il eut l’impression que tout ce qu’il faisait ou pourrait faire aurait toujours l’approbation de la jeune fille. Depuis la première heure, elle était comme sa captive, et se soumettait à cette autorité pleine de douceur.

Elle lui tendit la main.

« Agissez à votre guise, monsieur. »

Elle lui parut si lasse qu’il la pressa de rester à l’écart et d’éviter, autant que possible, l’interrogatoire du juge d’instruction.

« Ne bougez pas de votre chambre, mademoiselle. Jusqu’à ce que je voie plus clair, nous devons prendre des précautions contre toute offensive imprévue.

— Vous avez des craintes, monsieur ? dit-elle, en vacillant.

— Aucune, mais je me défie toujours de ce qui est obscur et invisible. »

Il lui demanda et fit demander à Mme Guercin l’autorisation de visiter le manoir de fond en comble. M. Arnold fut chargé de l’accompagner. Il visita le sous-sol et le rez-de-chaussée, puis monta au premier étage où toutes les chambres ouvraient sur un long corridor. Les pièces étaient petites et basses, toutes compliquées par des alcôves, des coins et recoins qui servaient de cabinets de toilette, toutes habillées encore de leurs boiseries du XVIIIe siècle, ornées de trumeaux, et meublées de chaises et de fauteuils que garnissaient des tapisseries faites à la main et défraîchies. Entre l’appartement de Bertrande et de Catherine, il y avait la cage de l’escalier.

Cet escalier conduisait à un second étage composé d’un vaste grenier qu’encombraient des tas d’ustensiles hors d’usage et que flanquaient, à droite et à gauche, des mansardes pour les domestiques, inoccupées et démeublées presque toutes. Charlotte couchait à droite, au-dessus de Catherine, M. Arnold à gauche, au-dessus de Bertrande. Toutes les fenêtres, aux deux étages, avaient vue sur le parc.

Son inspection terminée, Raoul retourna dehors. Les magistrats continuaient leur enquête, accompagnés par Béchoux. Comme ils s’en revenaient, il obliqua vers le mur où se trouvait la petite porte que Catherine avait utilisée pour s’introduire le matin dans le domaine. Des massifs d’arbustes et les décombres d’une serre écroulée dont le lierre avait pris possession encombraient cette partie du jardin. Il avait conservé la clef et put sortir à l’insu de tous.

À l’extérieur, le sentier continuait à longer le mur et montait avec lui les premières rampes des collines. On quittait la Barre-y-va, que l’on surplombait ensuite, et l’on passait entre des vergers et la lisière d’un bois, pour aboutir à un premier plateau où se groupaient une vingtaine de chaumières et de maisons que dominait le château de Basmes.

Le corps principal, encadré de quatre tourelles, présentait exactement les mêmes lignes que le manoir, qui semblait n’en être qu’une copie réduite. C’est là que demeurait cette comtesse de Basmes qui s’opposait au mariage de son fils Pierre avec Catherine et qui avait séparé les deux fiancés. Raoul fit le tour, puis déjeuna dans une auberge du hameau où il bavarda avec des paysans. On connaissait dans le pays les amours contrariées des jeunes gens. Souvent on les avait surpris qui se rejoignaient dans le bois voisin et qui restaient assis, les mains enlacées. Depuis quelques jours, on ne les avait pas aperçus.

« Tout cela est clair, pensa Raoul. La comtesse, ayant obtenu de son fils qu’il partît en voyage, les rendez-vous ont été suspendus. Hier matin, lettre du jeune homme annonçant à Catherine son départ. Catherine, affolée, s’échappe de la Barre-y-va et court au lieu ordinaire de leurs entrevues. Le comte Pierre de Basmes n’y est pas. »

Raoul d’Avenac redescendit vers ce petit bois qu’il avait longé en montant et pénétra sous des frondaisons épaisses où un passage était frayé parmi les taillis. Il arriva ainsi au seuil d’une clairière, qu’un talus d’arbres entourait et où s’allongeait, en face, un banc rustique. Sans nul doute, c’était là que se retrouvaient les deux fiancés. Il s’y assit et fut très étonné, au bout de quelques minutes, de discerner, à l’extrémité d’une coulée qui filait entre les tiges des arbres, quelque chose qui bougeait, dix ou quinze mètres plus loin. C’étaient des feuilles mortes, accumulées au même endroit, et que soulevait un mouvement insolite.

Il se glissa jusque-là. Le remous s’accrut, et il entendit un gémissement. Quand il eut atteint l’endroit, il vit surgir une étrange tête de vieille femme, que couronnait une chevelure ébouriffée et comme tressée de brindilles et de mousse. En même temps, un corps maigre, vêtu de haillons, se dégageait du lit de feuilles qui le recouvrait comme un suaire.

Le visage était blême, bouleversé par l’effroi, avec des yeux hagards. Elle retomba sans forces, en se plaignant, et en se tenant la tête comme si on l’avait frappée et qu’elle souffrît cruellement.

Raoul la questionna. Elle ne répondit que par des lamentations incohérentes, et, comme il ne savait que faire d’elle, il retourna au hameau de Basmes et revint avec l’aubergiste, qui lui raconta :

« Bien sûr, c’est la mère Vauchel, une vieille radoteuse, qui n’a plus toute sa raison depuis que son fils est mort. Il était bûcheron, le fils, et un chêne qu’il abattait l’a écrasé par le travers. Elle a bien souvent travaillé au manoir, où elle sarclait les allées du temps de M. Montessieux. »

L’aubergiste reconnut en effet la mère Vauchel. Raoul et lui la transportèrent dans la misérable cabane qu’elle habitait à quelque distance du bois et la couchèrent sur un matelas. Elle continuait à pousser des bégaiements où Raoul, à la fin, recueillit ces quelques mots qui revenaient plus souvent :

« Trois chaules, que je vous dis, ma belle demoiselle… trois chaules… et ch’est c’monsieur-là, que j’vous dis… et c’est à vous qu’il en a… il vous tuera, ma belle demoiselle… prenez garde…

— Elle a la berlue, ricana l’aubergiste, en s’en allant. Adieu, la mère Vauchel, tâchez moyen de dormir. »

Elle pleurait doucement, la tête toujours pressée entre ses mains tremblantes, et la figure douloureuse. En se penchant sur elle, Raoul vit qu’un peu de sang s’était coagulé entre les mèches grises. Il l’étancha avec un mouchoir trempé dans une cruche, et lorsqu’elle se fut assoupie, plus paisible, il retourna vers la clairière. Il lui suffit de se baisser pour retrouver, près du tas de feuilles, une grosse racine fraîchement coupée et qui formait massue.

« Nous y sommes, se dit-il, la mère Vauchel a été frappée, puis traînée jusque-là, ensevelie sous les feuilles, et laissée pour morte. Qui a fait le coup, et pourquoi l’a-t-on fait ? Doit-on supposer que c’est un seul et même individu qui mène l’intrigue ? »

Mais le souci de Raoul provenait des paroles qu’avait prononcées la mère Vauchel… « Ma belle demoiselle. » Cela ne concernait-il point Catherine Montessieux, Catherine rencontrée vingt-quatre heures avant par la folle, alors que la jeune fille errait dans ce bois en quête de son fiancé, Catherine qui avait pris peur de l’effroyable prédiction : « Il vous tuera, ma belle demoiselle… il vous tuera… » et qui s’était enfuie à Paris, pour lui demander secours, à lui, Raoul d’Avenac ?

De ce côté, les faits semblaient bien établis. Quant au reste des élucubrations, quant à ce mot incompréhensible des trois « chaules », répété par la vieille, Raoul ne voulut pas s’y attarder. Selon son habitude, il pensa que c’était là de ces énigmes qui se résolvent d’elles-mêmes lorsque le moment est venu.

Il ne rentra qu’à la nuit tombante. Les magistrats et les médecins étaient partis depuis longtemps. Un gendarme demeurait de faction près de la grille.

« Un gendarme, ça n’est pas suffisant, dit-il à Béchoux.

— Pourquoi ? fit Béchoux vivement. Il y a donc du nouveau ? Tu as des inquiétudes ?

— Et toi, Béchoux tu n’en as pas ? dit Raoul.

— Pourquoi en aurait-on ? Il s’agit de découvrir quelque chose qui s’est passé, et non de prévenir quelque chose qui pourrait se passer.

— Quelle gourde tu fais, mon pauvre Béchoux !

— Enfin, quoi ?

— Eh bien, il y a une menace grave contre Catherine Montessieux.

— Allons donc, c’est sa marotte que tu reprends à ton compte.

— À ton aise, excellent Béchoux, fais comme tu l’entends. Va dîner, fumer ta pipe et roupiller à Béchoux-Palace. Pour moi, je ne démarre pas d’ici.

— Tu veux que nous y couchions ? s’écria le brigadier en haussant les épaules.

— Oui, dans ce salon, sur ces deux confortables fauteuils. Si tu as froid, je te confectionne un cruchon. Si tu as faim, je te donne une tartine de confitures. Si tu ronfles, je te fais faire connaissance avec mon pied. Si tu…

— Halte ! dit Béchoux en riant. Je ne dormirai que d’un œil.

— Et moi de l’autre. Ça fera le compte. »

On leur servit à dîner. Ils fumèrent et devisèrent amicalement, rappelant leurs souvenirs communs et se racontant des histoires. Deux fois, ils firent des rondes autour du manoir, s’aventurèrent jusqu’à la tour du pigeonnier, et réveillèrent le planton de gendarmerie qui s’assoupissait sur une des bornes de la grille.

À minuit, ils s’installèrent.

« Lequel fermes-tu, Béchoux ?

— Le droit.

— Et moi, le gauche. Mais je laisse ouvertes les deux oreilles. »

Un grand silence s’accumulait dans la pièce et autour de la maison. Deux fois Béchoux, qui ne croyait guère au danger, s’endormit si fort qu’il ronfla et reçut un coup de pied à hauteur des mollets. Mais lui-même, Raoul, s’était abandonné depuis une heure au sommeil le plus profond, lorsqu’il bondit sur place. Un cri avait été poussé quelque part.

« Pas vrai, bafouilla Béchoux. C’est une chouette. »

Un autre cri, soudain.

Raoul s’élança vers l’escalier en proférant :

« C’est en haut, dans la chambre de la petite… Ah ! crebleu, si on touche à celle-là !…

— Je sors, dit Béchoux. On pincera le type quand il sautera par la fenêtre.

— Et si on la tue pendant ce temps ? »

Béchoux rebroussa chemin. Aux dernières marches, Raoul tira un coup de revolver pour que cessât l’attaque, et pour donner l’alarme aux domestiques. À grands coups de poing il ébranla la porte dont un panneau céda. Béchoux, passant le bras, fit manœuvrer le verrou, puis la clef. Ils entrèrent.

La pièce était vaguement éclairée par une veilleuse, et la fenêtre était ouverte. Il n’y avait personne, personne que Catherine, étendue sur son lit et dont les plaintes avaient un air de suffocation comme si elle eût râlé.

« À toi, Béchoux, ordonna Raoul, dégringole dans le jardin. Je m’occupe d’elle. »

À ce moment, il fut rejoint par Bertrande Guercin, et, penchés sur la jeune fille, ils eurent tout de suite l’impression qu’il n’y avait rien à craindre de grave. Elle respirait. Toute haletante encore, elle murmura :

« Il m’étranglait… il n’a pas eu le temps.

— Il vous étranglait, répéta Raoul bouleversé. Ah ! le bandit ! Et d’où venait-il ?

— Je ne sais pas… la fenêtre… je crois…

— Elle était fermée ?

— Non… jamais…

— Qui est-ce ?

— Je n’ai vu qu’une ombre. »

Elle n’en dit pas davantage. L’épouvante, la douleur l’avaient épuisée. Elle s’évanouit.