La Barre-y-va/15

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Le Livre de Poche (p. 168-180).


XV

LES RICHESSES DU PROCONSUL


« Tiens, dit Raoul en entrant dans le salon du manoir où le domestique et Charlotte, attachés sur deux canapés distants l’un de l’autre, ne semblaient pas très à l’aise, tiens, monsieur Arnold, voici une partie de ce que je t’ai promis, de quoi remplir la moitié de ton chapeau. Pour le reste, tu n’auras qu’à gratter la rivière à l’endroit que t’indiquera ton ami Béchoux et tu en auras plein tes petits sabots de Noël. »

Les yeux du domestique étincelèrent. Il se voyait déjà seul dans le domaine et continuant de fructueuses récoltes, puisqu’il possédait le secret de M. Montessieux.

« Ne te réjouis pas trop, dit Raoul. Demain… ce soir… j’aurai tari la source précieuse, et tu devras te contenter du cadeau convenu. »

Ils se retirèrent chez eux pour changer leurs vêtements, qui étaient trempés. Le déjeuner les réunit. Raoul parla gaiement de toutes sortes de choses. Mais Béchoux, qui brûlait d’en savoir davantage, le pressa de questions.

« Ainsi les événements mettent en lumière un fait qui peut se résumer en ces quelques mots : la rivière est aurifère d’une façon constante, mais infinitésimale. Sous l’action de certains éléments et à certaines dates, elle roule des pépites plus grosses qui s’accumulent surtout aux environs de la tour. C’est bien ça, n’est-ce pas ?

— Pas du tout, mon vieux. Tu n’y as pas compris un fichu mot. Cela, c’est la croyance primitive des possesseurs de la Barre-y-va, croyance transmise à Montessieux ou redécouverte par lui. C’est la croyance de M. Arnold. Mais quand on a un esprit constructeur, ce qui n’est pas ton cas, on ne s’arrête pas à mi-chemin, et on va jusqu’aux limites extrêmes de la vérité. Or, moi, j’ai un esprit constructeur, et je suis le premier qui, dans cette affaire, ne se soit pas arrêté à mi-chemin. Faisons la route ensemble, veux-tu, Béchoux ? »

Raoul tira de sa poche une feuille de papier sur laquelle se trouvaient les chiffres alignés par M. Montessieux et il les lut à haute voix :

« 3141516913141531011129121314

« Si l’on examine attentivement ce document, on s’aperçoit — M. Guercin et Arnold ont mis des mois et des mois à s’en apercevoir — on s’aperçoit que le chiffre “un” revient une fois sur deux, et que l’on peut former ainsi quatre séries de nombres de deux chiffres qui vont en croissant, et qui sont séparés deux fois par un 3, et deux fois par un 9. Supprime ces chiffres intermédiaires et tu obtiens :

« 14.15.16.-13.14.15.-10.11.12.-12.13.14.

« Tout naturellement, parmi les hypothèses qui viennent à l’esprit, on est porté à croire que ces nombres sont des dates, et que les 3 et les 9 qui les séparent représentent certains mois, le mois de mars et le mois de septembre. Or, ces mois étaient ceux où régulièrement M. Montessieux se trouvait ici. Chaque année, il passait une partie de mars à la Barre-y-va, et chaque année, il ne s’en allait que dans la seconde moitié de septembre. On peut donc admettre que, avant son départ, il y a deux ans, M. Montessieux ait inscrit en annotation, comme aide-mémoire, les quatre prochains groupes de dates où la rivière livrerait ou pourrait livrer un peu de son or, c’est-à-dire les 14, 15 et 16 mars et les 13, 14 et 15 septembre de l’an dernier, les 10, 11, 12 mars et les 12, 13 et 14 septembre de cette année. Le 12 septembre, c’était hier, le 13, c’est aujourd’hui, et voilà sur quoi M. Arnold a bâti tout son plan. Pour lui, M. Montessieux, s’appuyant sur d’anciennes données, sur des traditions vieilles de plusieurs siècles, agissait à des dates fatidiques et vérifiées par l’expérience. Du moment qu’il a recueilli de l’or à telle date et qu’il sait qu’il en recueillera à ces mêmes dates, Arnold ne doute pas. À son tour, il agira. »

Béchoux fit observer :

« Eh bien, Arnold ne se trompait pas. Les époques notées par M. Montessieux sont les bonnes.

— Pourquoi sont-elles les bonnes ?

— Pour des raisons que j’ignore.

— Idiot ! Pour des raisons que tu connais comme moi. Pour des raisons que j’ai pressenties dès le début.

— Lesquelles ?

— Ce sont les dates des grandes marées, triple imbécile. C’est l’équinoxe de printemps et l’équinoxe d’automne. Deux fois par an, le mascaret remonte la Seine avec plus de violence, matin et soir, et pendant plusieurs jours. Ajoute à cela qu’il y a des marées d’équinoxe plus fortes que les autres, que le vent peut accroître encore l’énormité de la barre, et tu comprendras qu’il faut, pour réussir, des circonstances particulières qui ne se présentent que rarement.

— Et quand elles se présentent, dit Béchoux, après avoir mûrement réfléchi, les parcelles d’or qui flottent dans la rivière ou qui gisent dans quelque trou sont mises en agitation et se déposent à tel endroit que l’on connaît. »

Raoul frappa la table du poing.

« Non, non, mille fois non. Ce n’est pas cela. Cela, c’est l’erreur commise par ceux qui ont connu le secret et qui en ont profité. La vérité est ailleurs.

— Explique-toi.

— Il n’existe réellement pas dans nos pays de rivière qui charrie de l’or. Il peut y avoir de l’or dans une rivière, mais non point naturellement. Ce n’est pas une qualité du sable qui roule au fond, ou des pierres qui tapissent le lit.

— En ce cas, d’où vient celui que nous y avons vu ?

— D’une main qui l’y a mis.

— Qu’est-ce que tu dis ? Tu es fou ! Une main, qui renouvellerait la provision chaque fois qu’une grande marée l’épuiserait ?

— Non, mais une main qui aurait placé là une telle provision qu’aucune série de grandes marées ne pourrait l’épuiser. Il n’y a pas gisement d’or produit par des forces physiques ou chimiques, mais gisement d’or entassé par les hommes. Nous ne sommes pas en face d’une fabrication, comme aurait voulu le faire croire M. Montessieux, ni d’une production spontanée comme il le croyait, et comme d’autres l’ont cru, mais en face d’un trésor tout simplement, un trésor qui s’écoule peu à peu, lorsque certaines conditions sont remplies. Commences-tu à comprendre, Béchoux ? »

Béchoux médita quelques secondes et répondit :

« Je n’y fiche goutte. Précise. »

Raoul sourit, regarda les deux sœurs qui l’écoutaient passionnément et précisa :

« Selon moi, il y a ce qu’on peut appeler une opération à deux temps. Premier temps : un trésor considérable est déposé à tel endroit, dans un récipient solide hermétiquement fermé. Il y reste des dizaines, des centaines d’années… jusqu’au jour où des fissures se produisent dans le récipient et où, sous l’action de forces extérieures survenant à intervalles éloignés, des parcelles du contenu s’échappent. C’est le deuxième temps. Quand cela est-il arrivé pour la première fois ? Qui recueillit pour la première fois un peu de cet or libéré ? Je l’ignore. Mais il ne me semble pas impossible qu’on puisse le savoir en étudiant les archives locales, celles des paroisses ou des familles nobles.

— Je le sais, moi, dit Catherine, en souriant.

— Est-ce vrai ? s’écria vivement Raoul d’Avenac.

— Oui. Grand-père possédait — et je crois qu’il est à Paris — un plan du domaine qui date de 1750. Or, la rivière n’y est pas désignée sous le nom de l’Aurelle. Elle s’appelait encore, en 1759, le Bec-Salé. »

Raoul triompha.

« La preuve est formelle. Ainsi il n’y a guère plus d’un siècle et demi que l’événement se produisit et que le Bec-Salé, c’est-à-dire rivière salée, devint l’Aurelle pour des motifs qui imposèrent peu à peu ce changement de nom. Depuis, ces motifs s’oublièrent, sans doute à cause de la rareté du fait. Mais le fait lui-même persista et nous en fûmes témoins aujourd’hui. »

Béchoux semblait convaincu. Il prononça :

« Je t’ai demandé de préciser : tu as précisé. Je te demande maintenant de conclure.

— Je conclus, Théodore. Tu viens de voir à quel point comptent les désignations, surtout dans les campagnes où les noms d’un lieu, d’une colline, d’un cours d’eau, tirent toujours leur origine d’une cause réelle et se perpétuent bien au-delà du temps où cette cause est oubliée. C’est cette règle invariable qui, dès les premiers jours, a porté mon attention sur la Butte-aux-Romains. Et c’est pourquoi, dès les premiers jours, j’ai examiné la formation de cette butte. Tout de suite, j’y ai reconnu ce que les Romains appelaient un tumulus. Ce n’était pas une butte naturelle, mais un amas artificiel en forme de tronc de cône, avec un soubassement de moellons et des assises alternatives de terre et de pierres. Cela servait, en général, de sépulture, et, au centre, des chambres funéraires y étaient pratiquées. Mais on en usait aussi pour y cacher des armes, ou des coffres d’argenterie, et de l’or. Avec les siècles, notre tumulus s’était tassé, et sans doute écroulé à l’intérieur. Une épaisse végétation le recouvrait et, de son passé, il ne restait apparemment que ce nom de Butte-aux-Romains. N’importe ! toujours mon attention demeurait en éveil.

« Et c’est peut-être à ce propos que germa en moi l’idée d’un trésor, idée qui s’amalgama avec celles des fuites de métal précieux qui pouvaient se produire. La conformation du tumulus, entouré aux trois quarts par une courbe de la rivière, donnait de la force à mon hypothèse. Et vous avez vu tantôt avec quelle précipitation j’ai cherché à la vérifier. J’avais vu juste. L’eau montait, formait, entre la falaise et la butte, comme une cuve, comme un réservoir toujours plus élevé. Quand le flot s’immobilisa, quand la rivière commença à descendre, ce réservoir devait forcément se vider par toutes les issues possibles, c’est-à-dire par toutes les fentes, les excavations, les fissures, les lézardes qui trouaient la Butte comme un filtre. Résultat : en passant, l’eau entraîna à sa suite tout ce qui est poudre et menues paillettes. Et c’est cela que nous avons recueilli contre le barrage du tamis. »

Raoul se tut. L’étrange histoire apparaissait à tous dans sa réalité, au fond si simple et si logique, et nul d’entre eux ne pensait à émettre la moindre objection. Béchoux murmura :

« C’était là une cachette bien peu sûre… ce tumulus encerclé d’eau parfois.

— Qu’en savons-nous ? s’exclama Raoul. L’estuaire de la Seine a toujours subi de profondes transformations et, à cette époque, le tumulus se trouvait peut-être plus isolé, moins accessible aux fortes marées. Et puis on ne cache pas un trésor pour l’éternité : on le cache en faveur de quelqu’un qui en aura la jouissance et la surveillance, et qui agira selon les menaces non prévues. Mais souvent le secret, régulièrement transmis d’abord, finit par se perdre. L’emplacement exact du coffre-fort n’est plus connu, et pas davantage le mot qui ouvre la serrure. Rappelez-vous les trésors des rois de France enfermés dans l’Aiguille d’Étretat[1]. Rappelez-vous les trésors religieux du moyen âge ensevelis près de l’abbaye de Jumièges[2]. De tout cela que restait-il ? Des légendes qu’un esprit plus avisé que d’autres a converties, un jour, en réalités. Eh bien, aujourd’hui, dans ce même pays de Caux, vieux pays de France où l’histoire a toujours été propice aux grandes aventures et mêlée aux grands secrets nationaux, nous nous heurtons à l’un de ces problèmes passionnants qui font tout l’intérêt de la vie.

— Que supposes-tu ?

— Ceci. Étant donné la proximité de Lillebonne (la Juliabona des Romains, capitale importante, et dont le théâtre antique prouve la vitalité durant la période gallo-romaine) quelque proconsul ayant sa maison de campagne, sa villa à Radicatel, aura dissimulé ses richesses personnelles, le fruit de ses rapines, transformé en poudre d’or, dans cet ancien tumulus bâti peut-être par les armées de Jules César. Et puis, il aura succombé au cours de quelque expédition ou à la suite de quelque orgie, sans avoir eu le temps de transmettre son secret à ses enfants ou à ses amis. Et puis, après, c’est tout le chaos du moyen âge, toutes les secousses du pays, luttes contre les hommes de l’Est, contre les hommes du Nord, contre les Anglais. Tout s’est évanoui dans les ténèbres. Même plus de légende. Le problème ne se pose même pas. À peine une bribe du passé qui surgit au XVIIIe siècle… un peu d’or qui coule. Puis le drame qui se prépare… M. Montessieux… M. Guercin…

— Et toi qui apparais ! murmura Béchoux de ce ton d’admiration presque mystique qu’il prenait parfois en parlant à Raoul.

— Et moi qui apparais ! » répéta Raoul avec gaieté.

Les deux sœurs le regardèrent, elles aussi, comme on regarderait un personnage d’essence particulière, en dehors des proportions humaines.

« Et maintenant, dit-il, en se levant, travaillons. Qu’est-ce qui subsiste du trésor de mon proconsul ? Peut-être pas grand-chose, soit qu’il fût, à l’origine, assez mince, soit que les marées l’aient dissous peu à peu et emporté on ne sait où. Mais enfin, tentons l’épreuve.

— Comment ? dit Béchoux.

— En ouvrant le tumulus.

— Mais c’est un travail de plusieurs jours. Il faut déraciner des arbres, ouvrir des tranchées, creuser, transporter des terres. Et comme nous ne pouvons demander d’aide à personne…

— C’est un travail d’une heure ou deux, trois tout au plus.

— Oh ! oh !

— Mais oui ! Si nous admettons que le tumulus a été utilisé comme coffre, nous devons admettre qu’un coffre ne se place pas dans les entrailles de la terre, mais à un endroit qui, tout en étant invisible et « insoupçonnable », soit aisément accessible. Or, en fouillant parmi les broussailles, j’ai constaté que la première assise de pierres située à un mètre du sol débordait un peu, et constituait évidemment, jadis, un étroit chemin circulaire. En outre, on se rend compte que de ce côté-ci, face au manoir, et sous d’épaisses couches de lierre, il y a une sorte de renfoncement, de rotonde qui devait abriter quelque statue de Minerve ou de Junon, dressée là à la fois comme gardienne et comme indicatrice. Prends un pic, Béchoux. J’en fais autant et, si je ne m’abuse, nous ne tarderons pas à connaître la solution du problème. »

Ils se rendirent dans la remise où l’on renfermait les ustensiles de jardinage, choisirent deux pics, et, accompagnés des jeunes femmes, gagnèrent les abords de la Butte-aux-Romains.

Des racines et des ronces, toutes mouillées encore, furent arrachées, le sentier débarrassé, la rotonde mise à découvert, et les cailloux, qui formaient le fond, attaqués.

Ce rempart démoli fit place à un autre, de travail plus délicat, où l’on apercevait encore des traces de mosaïques et l’attache du piédestal sur lequel devait s’élever la statue. Leurs efforts se concentrèrent à cet endroit.

L’eau ruisselait de toutes parts et s’étalait en flaques qui s’égouttaient vers la rivière. Presque aussitôt l’un des pics troua la cloison et passa dans le vide. Ils agrandirent l’ouverture. Raoul alluma sa lampe.

Comme il l’avait prévu, ils trouvèrent une excavation assez basse où l’on pouvait juste se tenir debout, et qui, sans doute, avait servi de chambre funéraire. Un pilier central en soutenait le plafond. Autour se groupaient trois de ces jarres provençales en terre vernissée, à large panse, dont on use encore dans le Midi de la France pour conserver l’huile. Les débris d’une quatrième jonchaient le sol visqueux. Des points d’or luisaient.

« C’est bien ce que j’avais dit, prononça Raoul. Regardez les murs de cette petite grotte… tout fendillés et craquelés. Après le flot des grandes marées, les infiltrations commencent, de petites cascades se forment, qui cherchent et s’ouvrent des issues, et des grains d’or, des parcelles de métal glissent par ces issues. »

L’émotion leur serrait la gorge. Ils restèrent un moment silencieux dans ce réduit sombre où quinze ou vingt siècles auparavant un être humain avait déposé ses richesses, et où, depuis, personne n’avait pénétré. Que de mystères s’étaient accumulés là, et quel miracle de s’y trouver maintenant !

Avec la pointe de son pic, Raoul brisa le col de chacune des trois jarres et les éclaira tour à tour d’un jet de sa lampe. Chacune d’elles était remplie d’or en paillettes, d’or en grains, d’or en poudre ! À pleines mains il en saisit deux poignées qu’il laissa ruisseler et qui étincelèrent aux feux de la lampe.

Béchoux était si ébranlé par ce spectacle que ses genoux plièrent et que, sans mot dire, il s’assit à terre, sur ses talons.

Les deux sœurs se taisaient également. Mais ce n’était pas la vue de l’or qui les troublait. Ce n’était même plus cette impression puissante qu’elles avaient éprouvée à se sentir au cœur d’une aventure vingt fois séculaire, dont toutes les péripéties, celles d’autrefois et celles du temps présent, se déroulaient devant leurs yeux déconcertés. Non, c’était autre chose. Et comme Raoul les interrogeait à voix basse sur leurs pensées secrètes, l’une d’elles répondit :

« Nous pensons à vous, Raoul… à l’homme que vous êtes…

— Oui, fit l’autre, à tout ce que vous faites, si aisément, en vous jouant… Nous ne comprenons pas… C’est si simple, et si extraordinaire… »

Il murmura — et chacune d’elles put croire qu’elle seule avait entendu et que c’était à elle qu’il s’était adressé :

« Tout est facile, quand on aime, et qu’on veut plaire. »

Ce n’est qu’au soir, à la faveur de l’ombre — ne pouvait-on être épié du dehors ? — que Raoul approcha son auto et que deux grands sacs pleins à craquer furent emportés de la Butte-aux-Romains. Puis Béchoux et lui rebouchèrent l’excavation, et, tant bien que mal, effacèrent les vestiges des travaux exécutés.

« Au printemps prochain, dit Raoul, la nature se chargera de tout recouvrir. Et comme jusque-là, nul n’entrera au manoir, nul ne connaîtra jamais, en dehors de nous quatre, le secret de la rivière. »

Le vent était tombé. La seconde marée du 13 septembre fut faible, et il était à présumer que les deux marées du 14 ne feraient monter l’eau qu’à un niveau normal, sans que la Butte soit encerclée.

À minuit, Catherine et Bertrande s’installèrent dans l’auto. Raoul alla dire adieu à M. Arnold et à Charlotte.

« Eh bien, mes petits poulets, ça va ? On n’a pas trop mal en s’asseyant ? Fichtre, il me semble que vous geignez encore, jolie Charlotte. Écoutez-moi, tous les deux… Je vous laisse quarante-huit heures ici avec Théodore Béchoux comme infirmier, cordon-bleu, dame de compagnie et garde-chiourme. En outre, Béchoux se chargera de passer la rivière au peigne fin pour y gratter, à votre intention, les pellicules d’or. Après quoi, il vous expédiera, par le train, où vous voudrez, les poches gonflées de pépites et de pépètes, et l’âme lourde de bonnes intentions. Car je ne doute pas que vous ne laissiez tranquilles vos deux patronnes et que vous n’alliez vous faire pendre ailleurs. C’est convenu, monsieur Arnold ?

— Oui, déclara celui-ci, nettement.

— À merveille. Je suis sûr de ta bonne foi. Tu as senti en moi un monsieur qui ne badinait pas et je t’ai quelque peu épaté, hein ? Donc chacun sa route. D’accord aussi, aimable Charlotte ?

— Oui, dit celle-ci.

— Parfait. Si par hasard tu quittais M. Arnold…

— Elle ne me quittera pas, grogna le domestique.

— Pourquoi ?

— Nous sommes mariés. »

Béchoux serra les poings et articula :

« Gredine ! et tu voulais que je t’épouse.

— Que veux-tu, mon pauvre vieux, dit Raoul, si ça l’amuse d’être bigame, la belle enfant ! »

Il entraîna son compagnon, lui prit le bras et formula sévèrement :

« Voilà ce que c’est, Béchoux, que d’avoir des relations équivoques. Compare notre conduite. Il y avait ici deux personnes de mauvais aloi, et deux nobles créatures. Qui as-tu choisi, toi, soutien de la société ? Le mauvais aloi. Qui ai-je choisi ? Les nobles créatures. Ah ! Béchoux, quelle leçon pour toi ! »

Mais Béchoux se trouvait à l’un de ces moments où les problèmes de moralité ne vous intéressent guère. Il ne songeait qu’à l’étrange énigme déchiffrée par Raoul, et il était confondu.

« Alors, dit-il, il t’a suffi de lire cette ligne de chiffres sur le testament de M. Montessieux pour deviner que c’était une succession de dates, pour voir le rapport qui existait entre ces dates et celles des grandes marées d’équinoxe, pour comprendre que les grandes marées atteignaient et entamaient un dépôt d’or, bref pour découvrir la vérité ?

— Cela ne m’a pas suffi, Béchoux.

— Qu’est-ce qu’il t’a fallu encore ?

— Presque rien.

— Quoi ?

— Du génie. »



  1. L’Aiguille creuse.
  2. La Comtesse de Cagliostro.