La Bataille de Guise Saint-Quentin 23-30 aout 1914/02

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La Bataille de Guise Saint-Quentin 23-30 aout 1914
Revue des Deux Mondes6e période, tome 47 (p. 277-299).
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La bataille de Guise Saint-Quentin


II. [1]


III. — L’EVENEMENT (Suite)

La bataille pour Guise, 29 août. — Comme la bataille pour Saint-Quentin, la bataille pour Guise, dans la journée du 29, a eu ses alternatives, mais en sens contraire : âpre et contestée dans la matinée, elle tourne, dans l’après-midi, au succès déclaré.

Nous avons mis les deux forces en présence sur le terrain, le 28 au soir ; d’une part, la force allemande composée de la Garde à l’Est et du Xe corps actif à l’Ouest, et, d’autre part, le 10e corps français, le 1er corps, la 51e division de réserve et la 4e division de cavalerie. Nous avons vu l’avantage pris, dès le 28 au soir, par les forces allemandes qui se sont emparées des ponts de Guise et de Flavigny. Nous, avons vu, par contre, la précaution prise par le général Lanrezac, qui, soucieux de parer à une attaque possible des forces allemandes sur sa droite, a consolidé la face Nord-Est de l’angle formé, de ce côté, par son armée.

En forçant le débouché de Guise, le 28, et en consolidant leur tête de pont, dans la nuit du 28 au 29, les Allemands avaient, en raison de la nature du terrain, pris une position extrêmement forte. Ce fut, pour l’armée française, une entrave dont nous avons vu les suites dans la bataille pour Saint-Quentin et nous allons les retrouver, maintenant, dans la bataille pour Guise.

Dès l’aube, le général Lanrezac s’est aperçu qu’il n’est plus entièrement maître de ses mouvements : tandis qu’il attaque sur Saint-Quentin, il est attaqué à la fois à Guise, à l’Ouest de Guise et à l’Est de Guise. Son attention est, nécessairement, retenue de ce côté.

Les deux corps allemands qui tentent ainsi de déplacer la croix de l’X sont répartis, à leur arrivée, sur toute la ligne de l’Oise : à droite, le Xe corps (Macquigny-Guise-Flavigny), à gauche, la Garde (de Flavigny à Montceau-sur-Oise, Marly, Etréaupont). Grâce à sa tête de pont de Guise, l’ennemi, prenant l’initiative, attaque de front à partir des premières heures du jour.

Mais, au débouché de la rivière, il se heurte, d’un bout à l’autre du champ de bataille, aux plateaux du Marlois.


Ces plateaux forment une sorte de citadelle, un quadrilatère parfaitement délimité par la nature. L’ensemble du plateau est, en moyenne, à la cote 100-130. Son sol est composé, en général, de la craie mêlée à l’humus, qui forme le riche tapis de culture de ces admirables plaines agricoles. Passé l’Oise, peu d’eaux courantes : des mares (Le Mé, Marfontaine) ; des bois de peu d’importance (bois de Clanlieu, bois de Puisieux, bois de Marfontaine, bois de la Cailleuse), garnissant, par place, la crête centrale ; et, surtout, de quelque côté qu’on se tourne, des champs, des champs à perte de vue, des champs fertiles, couverts de récoltes sur pied ou « en moyettes », à cette date du 29 août. En somme, un champ de bataille incomparable : une immense terrasse aux larges horizons, aux vastes ondulations se rejoignant par des plis de terrain où s’abritent les agglomérations rurales : villages, hameaux, rues, fermes isolées, se nommant, selon qu’ils occupent les fonds, avoisinent les bois ou couronnent les sommets : la Vallée-aux-Bleds, les Préaux, les Bouleaux, la Désolation, etc.

Nous avons montré la pointe de l’angle que forme l’armée française à l’extrémité de la terrasse vers l’Ouest. Elle est prise à partie, dès le 28 au soir, par l’attaque allemande sur les ponts : le général commandant la 35e division a cru devoir arrêter son mouvement pour faire face à l’ennemi et le contenir sur la rivière. Cependant, les autres corps français ont continué de défiler sur la rive gauche de l’Oise pour s’avancer vers Saint-Quentin ; ils se sont, pour ainsi dire, transmis la consigne de ne pas laisser l’ennemi sortir des fonds d’Oise et accéder à la route de Guise Saint-Quentin, qui suit le pied des plateaux du Marlois.

Les Allemands, d’ailleurs, n’ont pas insisté : ils se sont massés, pendant la nuit, au débouché de Guise, entre Flavigny et Audigny. Les éléments attardés sont accourus de La Capelle, Leschelle et Le Nouvion. Ils étaient en ligne sur la rivière, au pied de l’angle formé par la bataille, française, quand le soleil se levait dans le brouillard (de ces brouillards épais de la vallée de l’Oise), le 29 au matin.

La consigne des corps français était : attendre, voir venir, mais rejeter l’ennemi dans la rivière s’il faisait mine de déboucher.

Le général Lanrezac a compris le danger auquel l’expose la manœuvre ennemie : aussi, dès le 28 au soir, il a pris ses dispositions pour être en mesure d’exercer, le cas échéant, une action décisive de ce côté. Il peut disposer d’un corps tout à fait intact, le 1er corps. Changeant l’ordre de marche, il a glissé ce corps entre le 3e et le 10e, de manière qu’il puisse, le cas échéant, frapper à droite ou frapper à gauche ; en un mot, il a consolidé encore la forme angulaire qu’il a adoptée en s’inspirant des circonstances et de l’initiative de l’ennemi.

De telle sorte que, dans la nuit du 28 au 29, le 1er corps, doublant le pas, est en train de s’intercaler juste en face du débouché de Guise, sur les pentes des plateaux ; l’opération demande quelque temps pour être exécutée ; mais, à neuf heures trente, la 1re brigade et un groupe d’artillerie auront atteint Laudifay et pris la liaison avec le 3e corps. Les autres éléments arrivent successivement : la 2e brigade et le 2e groupe d’artillerie divisionnaire à hauteur du chemin de Faucouzy sur la grande route transversale de Vervins à Guise ; la 2e division, plus en arrière de quatre kilomètres, à Housset.

En un mot, par cette belle manœuvre, Lanrezac pare à tout événement : si une fissure se produisait entre les corps qui opèrent sur Saint-Quentin et ceux qui restent entre Guise et Vervins, on la comblerait par l’intervention du 1er corps ; sinon, le 1er corps renforcerait puissamment l’offensive principale sur Saint-Quentin.

Il convient d’observer, toutefois, qu’en attendant l’entrée en ligne du 1er corps, le 10e corps est seul à la garde de la rivière, en aval de Guise, et il faut bien reconnaître qu’il est en médiocre posture, ayant en face de lui deux corps ennemis, de Guise à Étréaupont ; ceux-ci ayant même l’avantage de faire pression sur son angle tactique par son flanc gauche, au débouché de Flavigny.

Pour plus de sécurité, le général Lanrezac a fait tout ce qu’il a pu pour consolider, encore plus, son front de ce côté. Il a calé son 10e corps par deux divisions mises à sa disposition : la 4e division de cavalerie (général Abonneau) et la 51e division de réserve (général Bouttegourd). Les deux divisions opèrent ensemble ; elles occupent la région de Vervins ; elles pourront, au premier appel, agir sur les éléments allemands qui déboucheraient de l’Oise par Étréaupont.


Combats du 10e corps sur les pentes et la crête du plateau du Marlois. — Tandis que l’ennemi a franchi ou est en train de franchir les ponts de l’Oise de Macquigny à Étréaupont, trois corps de l’armée Lanrezac s’apprêtent à le recevoir ou même à descendre sur lui du haut du quadrilatère marlois.

La bataille s’est engagée, très ardente, dès l’aube du 29. Aux dernières heures de la nuit, la nouvelle de la perte des ponts de Guise et de Flavigny s’étant confirmée, le 10e corps a reçu l’ordre de prendre son point de départ de Puisieux et de s’emparer, à la pointe du jour, du village d’Audigny qui commande les fonds d’Oise. La 20e division est chargée de cette mission ; la 19e division la soutiendra au Sud de Colonfay, à cheval sur la route de Sains-Richaumont, tout en gardant les autres ponts de l’Oise à Romery, Montceau, Proisy.

La 38e brigade est en réserve du corps d’armée à Sains-Richaumont.

Cette action va se dérouler sur les pentes ondulées qui, de la crête, descendent vers l’Oise : c’est-à-dire à la fois sur le rebord septentrional des plateaux et dans les villages herbus formant, dans les fonds, comme une sorte de petite Thiérache. Le 10e corps marche sur Audigny. Le brouillard est intense : on ne voit pas à six mètres devant soi.

Tout à coup, au moment où les avant-gardes entrent dans Audigny, la division est attaquée, sur son flanc droit, par des troupes allemandes qui, venant des ponts de Guise, se sont glissées à la faveur de la brume. Un combat très dur s’engage dans les rues du village. Des masses ennemies accourent de Guise et de Flavigny ; elles s’élargissent à leur droite et grimpent jusqu’à la cote 160 (la Désolation) ; de là, elles dominent l’articulation des deux batailles, celle de l’Ouest par Jonqueuse, celle de l’Est par Clanlieu-Colonfay. L’artillerie du 10e corps, établie à la cote 164 (Est d’Audigny), a ses vues bouchées à cause du brouillard et ne peut pas tirer. Les deux régiments engagés vers Audigny, 47e et 2e, gardent le village et contiennent les troupes ennemies jusqu’à huit heures ; mais ils sont obligés de se replier ; l’artillerie les suit et le mouvement de repli s’accentue sur Clanlieu. La 40e brigade est donc hors d’état de reprendre Guise et les ponts.

Cependant, la 20e division était attaquée sur le front Puisieux-Colonfay. Après diverses alternatives, la bataille se ramasse au point de croisement des deux routes centrales du plateau, auprès de Sains-Richaumont. Un bataillon du 136e (bataillon Boniteau), dont l’attitude va décider du sort de la journée, s’accroche au terrain vers dix heures, entre Sains et Richaumont et, renforcé par des groupes qui se joignent à lui, il ne se laisse pas entraîner par la retraite de la 38e brigade. Aucun effort de l’ennemi ne peut lui arracher la ligne sur laquelle il s’est établi, un peu en avant de la lisière de Sains.

A notre droite, l’ennemi accomplit un mouvement d’enveloppement : on s’aperçoit alors que des forces importantes ont passé l’Oise par tous les ponts, de Guise à Etréaupont ; l’ennemi refoule la 19e division à travers le bois de Marfontaine jusqu’à Chevennes. Il s’est emparé de Voulpaix.

La 38e brigade, soutenant le bataillon Boniteau, s’accroche à la ligne de crêtes en avant de Sains-Richaumont. L’effort de l’ennemi s’épuise contre cette énergique résistance. La bataille paraît se rétablir à ce point central d’où dépendent Clanlieu et Jonqueuse d’une part, la Vallée-aux-Bleds pt Vervins d’autre part.

Il est dix heures. La brume s’est dissipée. C’est le moment où le 1er corps débouche sur le champ de bataille. Sur la cote 122, on voit le général Franchet d’Esperey qui prend en main la direction du combat. Il place lui-même l’artillerie de la 20e division. Cette artillerie tonne sur les colonnes ennemies qui grimpent aux pentes, et les arrête net.

A midi, la situation tend à se transformer. L’ennemi est contenu partout. L’heure de la contre-attaque va sonner…

Mais voici que l’espoir entrevu échappe encore. A droite de la 39e et de la 38e brigade, la 37e combattait sur les pentes qui rejoignent la rivière vers Le Sourd, Wiège-Faty et Marly-Proisy-Malzy. Le 71e et le 48e composent la brigade. Violents combats à la cote 169 qui sépare Le Sourd de Lemé. De ce côté, l’artillerie lourde allemande, qui tire des hauteurs de Wiège-Faly (ferme Martin, au-dessus de la ferme du Sourd), accable ces formations de projectiles. Vers dix heures, le 71e réussit à franchir la crête 169, entre dans Le Sourd et en chasse l’ennemi à la baïonnette. Obligé de l’évacuer, il tient, à midi, en avant de Lemé, se replie dans Lemé, défend le village maison à maison et, finalement, très éprouvé, ayant perdu la majorité de ses officiers, retraite en désordre sur Marle, entraînant dans son mouvement le 48e. Le général Bonnier, commandant la 19e division, est blessé par un éclat d’obus (vers quatorze heures) et évacué.

Le général commandant la 38e brigade prend la direction de la ligne de feu sur la crête. Avec les réserves qu’on lui envoie, il organise solidement, à sa droite, la défense de Lemé, les Bouleaux, Chevennes, autour du carrefour de Sains-Richaumont. L’ennemi qui, venant de Voulpaix, avait esquissé un mouvement d’enveloppement à notre droite, est arrêté, enfin, de ce côté.


La bataille se prolongeait ainsi, plus à droite encore, jusqu’à Vervins. Toute la route transversale au plateau était en feu.

Tandis que le 1er corps se prépare à intervenir au centre, la 4e division de cavalerie et la 51e division de réserve résistent autour de Vervins. De ce côté, c’est-à-dire à son extrême-gauche, l’ennemi a franchi l’Oise ; il débouche d’Étréaupont-Autreppes pour tenter son mouvement tournant par Haution vers la Vallée-aux-Bleds-Voulpaix. Mais la brigade de cuirassiers lui tombe sur le dos vers Voulpaix-Féronval, la brigade de dragons vers Haution-Féronval, la brigade légère demeurant en réserve à Fontaine-les-Vervins. Vers midi, la 51e division de réserve, qui vient de Tavaux, commencé à arriver à Gercy ; elle s’engage sur le front Voharies-Gerry et prend en flanc les Allemands qui attaquent le 10e corps, et déjà l’ennemi est refoulé au-delà de la crête de Voulpaix et en direction de l’Oise, quand, enfin, se déclenche, sur tout le front de bataille, la contre-attaque générale prévue et préparée par le commandement, exécutée par le général Franchet d’Esperey. La bataille de Guise est à son tournant.


La contre-offensive française décide de la bataille de Guise. —. Il faut rattacher, maintenant, les données générales du combat à cet angle que fait le front français, c’est-à-dire au point précis où la bataillé pour Saint-Quentin s’articule à la bataille de Guise.

Il est trois heures de l’après-midi.

Nous avons dit la retraite partielle du 18e corps, 36e division (général Jouannic), sur la route de Guise ; nous avons vu ce corps mettant ses deux divisions de droite, 35e division (général Exelmans), et 38e division (général Muteau), en liaison étroite avec le 3e corps pour la défense du cours de l’Oise ; nous avons vu le général Hache, au 3e corps, 5e division (général Verrier) et 6e division (général Bloch), après avoir contenu, non sans peine, l’offensive allemande déclenchée de Macquigny sur Bertaignemont, reprendre cette ferme et préparer une attaque générale sur Jonqueuse à trois heures et demie de l’après-midi. Mais, nous avons montré aussi le 1er corps manœuvrant par ordre en arrière des lignes sur les plateaux du Marlois et venant se glisser entre le 3e et le 10e corps, en face de Guise et débouchant sur Puisieux-Clanlieu ; il prend la liaison avec le 3e corps à Landifay.

Le général Franchet d’Esperey s’est fait rendre compte de la situation. A quinze heures trente, il adresse, à toutes les forces dont il dispose, l’ordre de prendre l’offensive en encadrant le Xe corps et en liant partie, à droite avec la 4e division de cavalerie et la 51e division de réservé, à gauche avec le 3e corps. Le 10e corps tient toujours le Carrefour de Sains-Richaumont. Il a repris du terrain à Lemé. La 4e division de cavalerie et la 51e division de réserve ont arrêté le débordement allemand par la droite (Voulpaix-la-Vallée-aux-Bleds-Féronval).

C’est la minute décisive. L’ennemi est à bout de souffle ; nulle part il n’a pu enlever la crête du quadrilatère ; ne disposant que de deux corps, le Xe corps, entre Jonqueuse et Colonfay, et la Garde, entre Guise et Etréaupont, sans cavalerie, sans réserves, déjà il est arrêté. Comment supporterait-il une puissante réaction soigneusement préparée et vigoureusement menée avec des troupes fraîches ?

A trois heures trente, l’offensive générale se développe depuis Mont-d’Origny jusqu’à Vervins, c’est-à-dire sur toute la ligne transversale du quadrilatère. Le général Hache à gauche, sur Mont-d’Origny-Jonqueuse, comme nous l’avons dit précédemment ; puis, mêlées en quelque sorte aux divisions du 10e corps, les divisions et les brigades du 1er corps : près du général Hache, en liaison avec lui, la 4e brigade (général Pétain), marchant sur Bertaignemont et la Râperie, un peu en arrière toutefois ; au centre, la force principale du corps, la 1re division, marchant d’abord sur la ferme la Bretagne et Le Hérie, et au-delà sur Clanlieu et Audigny ; à droite, la 3e brigade partant de Housset et marchant sur Chevennes et Le Sourd. L’artillerie des corps fait feu de toutes ses pièces sur les pentes où se sont arrêtées les troupes allemandes épuisées.

Le 10e corps est resté, presque partout, sur le front de bataille. Le 13e hussards a couvert la gauche du corps d’armée vers Le Hérie-la-ViévilIe jusqu’à l’arrivée du 1er corps. Entre Housset et Chevennes se trouve la 40e brigade et une grande partie de la 39e brigade avec le 70e régiment ; de l’extrémité Est de Sains jusqu’à Voulpaix, la ligne reste formée par sept bataillons dont le bataillon Boniteau, qui n’a pas cédé un pouce de terrain depuis le début de la journée.

L’infanterie s’ébranle d’un seul mouvement, vers dix-sept heures, sur un front de 25 kilomètres. Le général Franchet d’Esperey est à l’Ouest de Le Hérie et il progresse avec la brigade Sauret. Les troupes françaises descendent d’un seul mouvement en demi-cercle, et convergent vers Guise par toutes les pentes du plateau. Elles balaient l’ennemi. Jonqueuse est repris ; Bertaignemont est repris ; Puisieux, Clanlieu, Colonfay sont repris ; Richaumont est repris ; l’ennemi est chassé de la crête, puis des pentes ; il est rejeté dans les fonds d’Oise. A la tombée de la nuit, l’ennemi battait en retraite, partout, poursuivi par nos éléments les plus avancés jusqu’aux portes de Guise. Sauf un incident, au Mont-d’Origny, bientôt réparé, le succès était général et tous les corps engagés y avaient eu leur part.

Les renseignements recueillis pendant la nuit apprenaient que les corps ennemis repassaient en hâte les ponts de l’Oise. Si la Garde et le Xe corps allemand étaient restés sur la rive gauche, ils étaient infailliblement coincés entre la ligne Est-Ouest formée par les 3e, 1er, 10e corps et la ligne Nord-Sud formée par la 4e division de cavalerie et la 51e division de réserve, qui tombaient sur le flanc gauche de la Garde, à Voulpaix. L’ennemi se dérobait à temps.

Dans le camp français, le premier sourire de la fortune répand une joie universelle : « On est très fatigué, mais on marche de l’avant ; on a vu reculer les Prussiens, on a le sentiment de la victoire. On est content ! »

Et puis, on compte sur la journée du lendemain !


Journée du 30. — La journée du. 29 se résume en deux mots : échec à gauche, succès à droite. On eut, dans la nuit, la confirmation que le corps de la Garde et le Xe corps actif avaient repassé l’Oise ; on sut aussi qu’après les terribles efforts de la journée du 29, — passage de l’Oise en avant du plateau du Marlois, alternatives du combat à Jonqueuse, Audigny, Sains-Richaumont, Lemé, Haution, Voulpaix, et, finalement, lutte désespérée contre la magistrale offensive de Franchet d’Esperey, — ces corps étaient dans l’impossibilité de soutenir, à eux seuls, le poids d’une nouvelle lutte.

D’autre part, Bülow ne pouvait leur venir en aide. Sa course folle vers l’Ouest avait dévoré tous ses effectifs disponibles. Au dernier moment, avec une témérité inouïe, il avait dégarni absolument sa gauche. En enlevant le Xe corps de réserve et le corps de cavalerie du général de Richthofen, il avait fermé les yeux sur ce qui pouvait arriver de ce côté. Et il n’avait, d’autre part, aucun soutien à attendre de l’armée von Hausen ; car celle-ci était engagée et avait eu à soutenir les rudes combats de La Fosse-à-l’Eau et de Signy-l’Abbaye contre de Langle de Cary et elle était arrêtée à la coupure de l’Aisne.

Si la droite de l’armée française continuait son mouvement sur Guise, en manœuvrant, à droite, dans la région d’Étréaupont où elle avait pénétré, l’ennemi déjà rejeté sur la rive Nord était pris par ses communications, coupé sur ses derrières et menacé d’un désastre.


Mais, à gauche, du côté de Saint-Quentin-la Fère, la situation était toute différente. Non seulement l’armée britannique n’avait pu prendre part à la bataille du 29, mais elle s’était retirée, abandonnant la région de la Fère, et elle avait décidé de se retirer plus loin encore, derrière l’Aisne, jusqu’à Soissons.

Ainsi la poche non seulement s’était créée, mais s’approfondissait d’heure en heure. Quant à la fissure entre les deux armées allemandes, elle était comblée. Si Bülow avait beaucoup perdu en dégarnissant sa gauche, il avait beaucoup gagné en renforçant sa droite. La cavalerie de Richthofen avait pris part à la bataille sur la route de la Fère et envoyait déjà une avant-garde sur la route de Saint-Gobain ; le Xe corps de réserve, malgré sa course formidable, se mettait, lui aussi, en mouvement et marchait sur la Fère, par Montescourt. En plus, von Klück, appelé à l’aide, envoyait à Bülow tout ce dont il pouvait disposer.

Tout cela n’était pas sans risque pour le général aventureux. Car ses troupes n’en pouvaient plus : à ce sujet, tous les témoignages concordent ; d’autre part, en se développant sur la route de la Fère, elles présentaient le flanc à l’armée Lanrezac. Celle-ci, toujours à l’abri derrière l’Oise à Renansart-Surfontaine, pouvait, par un « à gauche » vigoureux, les surprendre en pleine marche et leur faire payer cher leur avancée vers la Fère. La demi-brigade Mangin, arrivée par chemin de fer, était à Versigny, proie à se jeter en travers, tandis que les divisions de réserve déboucheraient de Renansarl, et tomberaient sur le flanc de l’ennemi, en direction de la Fère.

Les chances étaient donc pour le moins égales et il parait juste de dire que, tactiquement, elles penchaient en faveur de l’armée française, si elle poursuivait son succès le lendemain.


Joffre ordonne la retraite. — Mais d’autres considérations étaient à peser. Tout d’abord, le principal résultat qu’on se proposait était atteint : l’armée britannique était sauvée ; si la poche s’était produite, et si elle allait se creuser encore davantage, du moins le front n’était pas rompu : French restait en ligne.

Considérons, d’autre part, la situation de l’armée Lanrezac à l’égard de ses deux voisines, l’armée Maunoury et l’armée de Langle de Cary. Maunoury avait bravement attaqué von Klück avec une armée en voie de se constituer. Von Klück avait été arrêté ; le combat de Proyart lui avait fait subir de lourdes pertes ; mais ces résultats n’étaient pas décisifs, et ne pouvaient pas l’être : l’armée Maunoury, n’étant pas encore au complet, n’avait pu donner à fond. Elle avait manifesté sa présence ; cela suffisait : il n’y avait pas lieu d’insister.

Du côté de l’armée de Langle de Cary, les batailles de la Meuse et de Signy-l’Abbaye avaient fortement entamé l’équilibre des armées d’invasion. Le duc de Wurtemberg et von Mausen étaient rejetés sur l’Est et se séparaient, de plus en plus de l’armée von Bülow. Mais, de ce côté non plus, la poire n’était pas mure. L’armée Foch était à peine créée, son action ne pouvait pas se manifester avant quelques jours. Verdun était sauvé : c’était le principal. Il fallait savoir prendre du champ, à l’abri de la forteresse. Donc, de Langle de Cary et Sarrail devaient reculer encore. Et, par cette retraite, Lanrezac allait se trouver découvert.

Sur son propre front, la situation était confuse : dans l’ensemble, le soldat était fatigué par les longues marches et une dure bataille. Certains corps, notamment le 18e, le Groupe des divisions de réserve, le 10e corps avaient beaucoup souffert. Certes, la joie du succès s’était répandue comme une traînée de poudre, d’un bout à l’autre de l’armée, dans la nuit du 29 au 30. L’ennemi avait fui… Malgré tout, il fallait tenir compte du trouble que des combats complexes avaient produit dans l’ordre des corps et des unités, de l’apparition des troupes allemandes sur les lignes de la Fère, des perles subies, de la surprise causée par la disparition soudaine et complète de l’armée britannique.

L’armée Lanrezac restait en flèche ; à sa droite et à sa gauche, elle était découverte. Malgré la merveilleuse position tactique qu’elle occupait sur les plateaux du Marlois, avec la tête de pont de Guise reconquise et le mouvement possible sur les derrières de l’armée Bülow entre Guise et Étréaupont, fallait-il la maintenir à tout prix sur celle ligne avancée pour la lancer à la recherche de résultats incertains quand, surtout le reste du front, les armées française et alliée reprenaient l’exécution de l’Instruction générale du 25 août, c’est-à-dire le repli jusqu’à l’Aisne, et, s’il était nécessaire, jusqu’à la Marne ?

A cette question il n’y avait pas deux réponses : le bon sens, la sagesse imposaient la plus pénible, la plus douloureuse. Le général Joffre a dit, qu’en donnant l’ordre d’arracher la 5e armée à la victoire de Guise, il avait éprouvé un des déchirements les plus profonds de sa carrière militaire. Et cela se comprend. Mais son opinion était conforme à celle du vainqueur de la journée de Guise, le général Lanrezac. Celui-ci sentait le danger : « La situation de la 5e armée devient plus périlleuse de minute en minute. Si elle reste, le 30 août, dans la région Vervins-Guise-Ribemont, découverte qu’elle est à gauche par suite du recul précipité des Anglais et à droite par le départ de la 4e armée, dont elle est séparée par un trou de 30 kilomètres surveillé seulement par quelques escadrons, elle devra faire face à l’Ouest, au Nord et à l’Est. »

Et puis, chacun sent son mal, et on n’avait pas encore connaissance, dans le camp français, et on ne pouvait pas avoir connaissance du mal fait à l’ennemi.

La retraite fut donc décidée. La situation tactique la conseillait, la conception stratégique l’imposait. L’heure de l’offensive générale n’était pas sonnée. La résolution en était prise au Grand Quartier Général et les ordres dictés par le général Joffre, dès la nuit du 29 au 30. Le général Lanrezac fut confirmé dans ces dispositions par un message du 30 août au matin.

Le laps de temps nécessaire pour transmettre les ordres et passer à leur exécution permit de donner une certaine suite aux succès de la veille et de se rendre compte du trouble profond qui en était résulté dans le camp ennemi.


La bataille du 30, jusqu’à la retraite. — Les ordres étant, jusqu’à huit heures du matin, les mêmes que ceux de la veille (c’est-à-dire d’attaquer face à l’Ouest), les combats reprennent dès la première heure.

Suivons-les, de droite à gauche, sur le front français.

A la 51e division de réserve et à la 4e division de cavalerie, qui opèrent en décrochement sur Etréaupont-Guise, le succès est complet. Et ce succès est gros de conséquences, car c’est de ce côté que l’armée Bülow est menacée sur ses communications.

L’attaque étant reprise au petit jour sous la protection de l’artillerie, la 51e division de réserve a progressé dans le brouillard, sans trouver de résistance : à gauche de Laigny, elle gagne la croupe 190 ; les premiers éléments d’infanterie, appuyés par toute l’artillerie divisionnaire installée sur la croupe entre Fontaine-lès-Vervins et Saint-Pierre, engagent une lutte violente contre deux régiments de la Garde qui se font hacher dans les rues de Voulpaix.

La 4e division de cavalerie attaque sur Haution par le Sud-Est ; elle a laissé ses cyclistes et sa brigade légère sur l’Oise vers Autreppes-Etréaupont.

A dix heures, le succès s’affirme sur toute la ligne. L’ennemi repasse l’Oise sous le feu des batteries de 75 qui se portent en avant et lui infligent des pertes terribles. Les cyclistes et la cavalerie ont atteint la rivière sur les talons de l’ennemi… Mais, à ce moment (dix heures), l’ordre arrive d’arrêter le combat et de prendre les dispositions pour couvrir le flanc droit de l’armée pendant la retraite.

Au 1er corps et au 10e corps qui, ainsi que nous l’avons montré, opéraient ensemble au débouché des plateaux du Marlois, droit sur Guise et la boucle de Guise, la situation apparaît également favorable. L’ennemi n’a plus laissé, sur la rive gauche de la rivière, que des cavaliers pied à terre et très peu d’infanterie. Il ne tire plus qu’avec ses obusiers. Pendant la nuit, une fausse manœuvre, qui s’était produite sur Clanlieu, avait été vite réparée et, dès les premières heures du jour, le 1er corps et le 10e corps à sa droite reprennent l’offensive. Le déploiement se fait sur Le Sourd, Lemé, en avant de Sains-Richaumont, et l’on prépare l’attaque des ponts de Flavigny et Guise, lorsque l’ordre de rompre le combat est reçu par les corps, à huit heures trente.

Le général Franchet d’Esperey contient l’ennemi sans peine. C’est les larmes aux Veux qu’il abandonne les plateaux du Marlois, ou plutôt, il ne peut s’y arracher ; car il maintient son quartier général à Crécy-sur-Serre. Le général Deligny (1re division) ne voit aucun inconvénient à rester plus près encore de l’ennemi, et, pour la nuit du 30 au 31, il établit son quartier général, en pleine terrasse du Marlois, à Montceau-le-Neuf. Le 10e corps (général Defforges) reste dans la région de Marle.

Le 3e corps (général Hache), qui a pris part à l’offensive du 29 au soir, forme la pointe de la 3e armée, la pierre d’angle de tout l’édifice. Déjà, on sent plus directement, ici, le contre-coup de ce qui s’est passé sur Saint-Quentin. Cependant le général Hache, ayant réoccupé le Signal d’Origny, a pris, lui aussi, ses dispositions pour attaquer sur Noyal et Hauteville (c’est-à-dire sur la rive droite de l’Oise, en face des sources de la Somme) dès trois heures du matin. Un brouillard intense retarde quelque peu l’entrée en ligne de l’infanterie, quand l’ordre de l’armée, prescrivant le repli, arrive au 3e corps.

Mais ce corps a été obligé d’avoir, en même temps, l’œil à gauche : car le 18e corps et les divisions de réserve sont attaqués sur l’Oise vers Séry-lès-Mézières et ne se dégagent pas facilement. A la fin de la journée du 30, le 3e corps, et notamment la 37e division (général Comby), qui protège la retraite, tombe sur l’ennemi à Surfontaine et Villers-le-Sec et assure, de ce côté, le bon ordre de la retraite. Le 30 au soir, tout le corps était ramené derrière la Serre.

Le 18e corps, malgré les épreuves du 29, était reposé et prêt à reprendre la lutte dès le matin du 30. S’il avait renoncé à l’offensive sur Saint-Quentin et sur la route de Guise, il n’avait pas abandonné la ligne de l’Oise et, selon les ordres reçus pendant la nuit, il gardait la rivière (en s’appuyant, à gauche, sur le Groupe des divisions de réserve) de la Fère à Origny. A sept heures trente, il reçoit les nouvelles instructions ordonnant le repli sur la Serre. La matinée est calme jusqu’à midi, et la ligne de l’Oise est toujours tenue. C’est seulement quand l’ordre de la retraite est en voie d’exécution que les corps allemands, après une violente préparation d’artillerie lourde, commencent à passer l’Oise. La 38e division d’infanterie (troupes d’Afrique, général Muteau), aidée, comme nous l’avons dit, par une manœuvre du 3e corps, tombe sur l’ennemi et, par une superbe attaque du 1er tirailleurs, assure la retraite sur la ligne Villers-le-Sec, Pleine-Selve. Tout le corps d’armée reste sur les plateaux du Marlois, de Renansart à Nouvion-Catillon. Tard dans la nuit et selon des ordres renouvelés, le corps prend ses dispositions pour se replier derrière la Serre.

Quant au Groupe des divisions de réserve, il s’est maintenu sur le cours de l’Oise, à la gauche du 18e corps, sans aucune difficulté, pendant toute la nuit. Seulement, par le développement de la journée du 29, son action s’est reportée plus à gauche, en aval de la rivière, par Vendeuil et la Fère. Il a reçu le renfort du 148e que lui a amené le général Mangin, Mangin est à la Fère. Le Groupe reçoit l’ordre de se garder sur cette ligne coûte que coûte jusqu’à ce que les autres corps aient évacué les plateaux du Marlois et que le 18e corps, notamment, soit venu le remplacer à Renansart. Ces ordres sont exécutés ponctuellement. Le Groupe a laissé des arrière-gardes à Hamégîcourt et, de concert avec le 18e corps, protège les ponts et refoule une première tentative ennemie, jusqu’à ce que la retraite soit assurée. L’ennemi ne passera pas les ponts avant dix-huit heures. Le Groupe « se décroche » seulement à onze heures et demie sans aucune hâte, et il arrive à Saint-Gobain à partir de trois heures et demie.

Toutes les dispositions sont prises pour garder la ligne de la Fère-Saint-Gobain. La 53e division de réserve reçoit des ordres à cet effet. Le général Perruchon établit son quartier général à Andelain et, de là, domine toutes les avancées du massif de Saint-Gobain. Le 148e (général Mangin) tient les ponts de la Fère, Condren et Chauny.

Bülow arrive avec toutes ses forces à l’entrée de la poche ; mais il la trouve encore gardée…


IV. — CONCLUSION

Les historiens allemands de la guerre parlent toujours de la bataille de Saint-Quentin, jamais de la bataille de Guise. Et cela s’explique par le simple exposé des faits. Le haut commandement en était encore à cette période de la guerre où le public et le public universel ne devaient apprendre rien autre chose que des victoires éclatantes. Les faits contraires à ce système, — qui fut encore appliqué, comme on sait, à la bataille de la Marne, — étaient nuls et non avenus. Bülow s’en tint à une affirmation : l’armée française était battue et cédait le terrain. Fut-ce volontairement, fût-ce par l’effet d’une manœuvre, peu importait. En ces temps-là, l’avance des lignes et l’occupation des territoires servaient de critérium à la guerre.

Le communiqué allemand du 31 août, sous la rubrique : Toutes les armées allemandes victorieuses en France, s’exprime en ces termes : « L’armée du général von Bülow a battu complètement, près de Saint-Quentin, une armée française, supérieure en nombre. » — C’est tout. Rien que des victoires et des victoires complètes !

La presse allemande interprète ces lignes avec sa jactance ordinaire. Un des tracts les plus répandus en Allemagne, l’Etreinte de Fendrich, résumait toute la campagne en ces termes simples :


Le général French, qui avait établi son Quartier Général à Saint-Quentin, vit les Allemands approcher par une tout autre direction que celle où il les attendait (c’est la théorie, mais déjà un peu voilée, du mouvement tournant). Dans les sanglants combats entre Péronne et Vervins, à l’Ouest et à l’Est de Saint-Quentin, l’infanterie anglaise fit connaissance avec la fureur allemande… Parmi toutes les nouvelles de victoires, aucune n’a causé plus de joie en Allemagne que l’accueil préparé par nos soldats aux souverains de l’île orgueilleuse. Et quand, trois jours après, l’armée de Bülow redoublait à Saint-Quentin, sur les Français, ce que Klück avait commencé sur les Anglais, les cris de joie retentirent dans les rues des villes allemandes…


Le colonel Feyler dit, à ce propos, dans son chapitre sur la Manœuvre morale : « Après la lecture de ces textes, on peut se rendre compte de l’état d’esprit qui doit régner dans l’Empire : ils témoignent d’une telle assurance, ils sont remplis de tant de détails ingénieux, de façon à faire impression, que la victoire finale ne peut faire doute pour personne. Mieux que cela, elle est acquise. Relisez, par exemple, la brève description de la poursuite dans la première dépêche du 4 septembre : « Nous ne connaissons que lentement la valeur du butin des armées. Les troupes dans leur marche en avant si rapide ne peuvent s’en préoccuper beaucoup… » Il y en a trop, de ce butin. Le général, de Bülow n’a-t-il pas, à lui seul, enlevé 643 voitures de guerre, canons et mitrailleuses ? Et le compte n’est pas complet ; il date du 31 août. Les troupes des étapes le compléteront peu à peu [2]… »

Ces communiqués sont bons à rapprocher des exposés qui, après quatre ans, sont encore ceux du grand Etat-major allemand. Le mensonge est la règle, dans la victoire comme dans la défaite.

Il fallut déchanter pourtant quand on eut une connaissance plus exacte des faits. A l’heure actuelle, personne, même en Allemagne, ne compte plus la bataille de Guise Saint-Quentin comme une victoire indiscutée.

Stegemann, dans son récit, d’ailleurs incomplet, porte sur elle un jugement modéré. « La bataille avait duré deux jours, dit-il, ayant que les Français, presque victorieux à droite, mais tournés à gauche, abandonnassent le combat et tentassent leur retraite par les routes conduisant au-delà de l’Aisne… » A cette appréciation il manque cependant deux choses capitales : une vue précise sur l’effet produit dans le camp allemand, et, ce qui est plus important encore, l’indication des conséquences stratégiques qui, dès lors, pesèrent sur le développement de toute la campagne.

Le Xe corps et le corps de la Garde, déjà si éprouvés à Charleroi, s’arrachèrent à demi détruits à la bataille de Guise. Nous invoquerons, sur ce point, deux témoignages d’origine allemande. Un lieutenant du 26e d’artillerie, qui appartient au Xe corps, dit un peu plus tard :

Le Xe corps est constamment sur la brèche depuis le début de la campagne. Presque tous nos chevaux sont tués ; nous nous battons tous les jours, de 5 heures du matin à 8 heures du soir, sans interruption.


Et un autre officier, appartenant à la Garde, dira à son tour :

Mon régiment est parti avec soixante officiers ; il n’en compte plus que cinq. Plus de deux mille soldats sont hors de combat. Mon régiment n’est plus qu’un débris. Nous traversons des épreuves terribles.


Tels sont les effets de ces combats en coup de boutoir que Joffre avait conçus comme devant accompagner et soutenir sa retraite.

Non seulement les pertes allemandes sont lourdes, mais l’effet moral est profond : le haut commandement avait promis au soldat la victoire en coup de vent, une manœuvre à tire-d’aile enlevant les armées jusqu’à Paris. Et c’était la lutte ardente, pied à pied, acharnée ; c’étaient, après des marches effroyables, à chaque tournant de route, à chaque passage de rivière, de redoutables rencontres avec l’ennemi. Toutes les privations, ni arrêt, ni sommeil et toujours cet affreux 751

Malgré les soûleries ignobles et la détente du meurtre et du pillage, une immense lassitude, une horreur, un dégoût commencent à se propager dans les lignes ; de cela tous les carnets, écrits à partir de cette date, portent témoignage : cette formidable manœuvre du « mouvement tournant, » entreprise avec une telle méconnaissance de la limite des forcés humaines et de la valeur de l’adversaire, est en train d’échouer, on le sent : du haut on bas de l’échelle, l’assurance tombe, l’inquiétude naît dans les cœurs et commence à apparaître sur les visages…

Et ce sont ces corps, à peine relevés de la bataille de Guise, que l’implacable volonté du haut commandant allemand allait livrer pantelants aux coups de Franchot d’Esperey et de Foch, à la bataille de la Marne !


Quant aux conséquences stratégiques, elles se développent conformément aux ordres donnés par le général Joffre et à l’Instruction générale du 25 août : l’armée anglaise sauvée, la ligne de front maintenue dans le camp français, et, par contre, la séparation s’accentuant entre l’armée von Hausen et l’armée von Bûlow, séparation qui deviendra bientôt, pour l’armée allemande, l’une des causes marquantes de sa défaite sur la Marne.

Mais une autre conséquence, résultant de l’étude des faits ultérieurs et qui, jusqu’ici, n’a pas été mise en lumière, justifierait, à elle seule, la décision qu’avait prise Joffre de livrer la bataille de Somme-et-Oise.

Il est possible d’établir, maintenant, que cette bataille, la bataille de Saint-Quentin-Guise-Proyart, eut pour effet de contraindre le général von Klück d’arrêter son mouvement Vers l’Ouest et de renoncer à la marche sur Paris, et cela à partir du 31 août-1er septembre.

Ce brusque changement dans la direction des corps de l’armée von Klûck, constaté par les avions français, ne fut connu de l’armée de Paris que le 3 septembre : on sait avec quelle émotion et quelle joyeuse surprise Gallieni le signala à Joffre. Tout le monde sait aussi que cette concentration de l’armée von Klück vers l’armée Bülow et vers l’Est décida de la manœuvre de Maunoury sur l’Ourcq et de l’offensive générale sur la Marne.

Mais, il ne semble pas que l’on ail été à même de dégager les raisons qui avaient déterminé von Klück à prendre subitement un tel parti.

Les publications allemandes, jalouses de ménager l’autorité intellectuelle du grand État-major, n’ont jamais donné aucune explication sur les motifs de ce fameux mouvement. On se contente d’en relever le caractère de soudaineté, avec une tendance manifeste à reculer sa date. La brochure écrite en vue de défendre l’État-major allemand, Les Batailles de la Marne, n’apporte aucune explication, aucune lumière : « Quand tout à coup, — c’était le 4 septembre, — la 1re armée allemande fit un crochet vers le Sud, laissant Paris à sa droite… » Rien de plus. On laisse entendre que c’est une de ces illuminations du génie que la grâce de Dieu accorde à l’infaillible Etat-major.

La vérité se dégage, maintenant, avec une rigueur mathématique, du rapprochement des dates et des faits.

Ce fameux crochet de l’armée von Klück, qui dégage Paris et qui l’expose elle-même si dangereusement à la manœuvre que Joffre a préparée, trouve son indiscutable origine dans la bataille de Guise.

Von Klürk, nous l’avons dit, était lancé vers l’Ouest. Avec un parfait mépris de son adversaire, il marchait à droite, toujours à droite : et il s’allongeait ainsi, très loin en avant de Bülow, jusqu’à compromettre la solidité de la liaison entre les deux armées. Tout à coup, von Klück rencontre sur sa route, non plus des divisions territoriales, mais des corps de l’armée active : ceux-ci livrent, aux approches de Péronne, le combat de Proyart où ses régiments surpris sont sérieusement éprouvés. Et, le même jour, Bülow, sur sa gauche, crie : « Au secours ! »

Sur les faits eux-mêmes et sur l’impression produite dans l’armée von Klück, les témoignages allemands sont formels : Henri Heubner, capitaine de réserve, professeur à Wernigerode et qui appartient au IIIe corps, raconte que, le 30, il se battait à Ablaincourt, dans la région de Péronne, lorsque, vers quatre heures de l’après-midi, le feu des canons est arrêté : or, l’officier, très attentif à tout ce qui se passe, écrit sur son carnet : « On nous apporte la nouvelle que l’armée von Bülow est engagée dans un dur combat et a besoin de notre aide. NOTRE PREMIERE ARMEE DOIT ALLER A SON SECOURS. C’est pourquoi nous fîmes soudain UN ANGLE AIGU, fléchissant ainsi VERS L’EST pour atteindre en marches forcées nos frères opprimés. Quand nous fûmes, vers sept heures, dans la petite ville de R… (sans doute Roye) pour y coucher, nous apprîmes que la 2e armée avait, dans l’intervalle et par ses propres forces, remporté la grande victoire de Saint-Quentin… Le lendemain, 31 août, nous reprîmes notre marche, mais cette fois DIRECTION SUD-EST, tandis que, jusqu’alors, nous marchions SUR LE SUD-OUEST, vers Noyon ; le lendemain, nous franchissions l’Aisne à Vic-sur-Aisne. »

Peut-on établir plus nettement la relation de cause à effet ?

Et ce n’est pas ici un témoignage isolé. Ce qui se passe au IIIecorps, c’est-à-dire au contre de l’armée von Klück, se répercute dans tous les autres corps : le IVe corps a été transporté avec une rapidité extrême à la gauche de l’armée ; partant du Cateau, il a gagné Péronne avec une direction franchement Ouest ; de là, par un bond prodigieux, il est arrivé, le 29, à Margny-sur-Matz. Or, un carnet de route de ce corps [3] nous apprend qu’à cette date du 29, il a soudainement abandonné la direction Ouest et s’est mis en marche vers Noyon en repassant par Roye. Voilà le « tête à queue » bien marqué.

Plus à gauche, se trouve le IIe corps. Il s’est porté à l’Ouest jusqu’à frôler Amiens, à Villers-Bretonneux, lorsque subitement il a obliqué vers le Sud par l’Ouest de Moreuil et de Montdidier, comme s’il voulait gagner Paris ; il est arrivé à Maignelay et Montigny ; et le voilà rappelé en toute hâte VERS L’EST, à la hauteur de Chevrières, le Ier septembre.

Nous avons vu enfin que le IXe corps est détourné également de sa route, qu’il doit rétrograder de la direction de Péronne où il est engagé, et qu’il est rattaché, en partie du moins, à l’armée Bülow pour prendre, avec celle-ci, la direction de la Fère, Laon, Soissons.

Donc, tous les témoignages et tous les faits concordent : c’est le 29, le 30, le 31 août et le Ier septembre, c’est-à-dire aux premières nouvelles de la bataille de Guise, selon la distance où se trouvent les corps et selon la rapidité d’exécution, que le changement de direction se produit, et que von Klück abandonne ce fameux projet de mouvement tournant, cette marche enveloppante sur Paris à laquelle le haut Etat-major général avait tant sacrifié.

Les raisons qui déterminent von Moltke et von Klück sont là patentes : von Klück est attaqué sur la Somme par Maunoury le 29, von Bülow est attaqué sur l’Oise par Lanrezac le 29 et est battu à Guise. Le Grand Quartier général allemand qui, d’ordinaire, conçoit tôt et comprend tard, a compris, enfin, la témérité de sa conception géniale. Le doute naît dans les esprits.

Déborder l’armée française par sa gauche et l’envelopper, c’est une tentative plus que téméraire avec les effectifs dont on dispose ; mais, prétendre la bousculer sur Paris et l’acculer ainsi à un Metz ou à un Sedan, c’est une entreprise tout à fait folle.

Nous avons, maintenant, sur ce point, les aveux les plus nets de l’Etat-major allemand : il n’a pas craint de les rendre publics, au moment où il méditait la nouvelle offensive sur Paris, l’offensive de 1918, calquée sur la première, mais avec des effectifs considérablement augmentés. C’était encore l’enveloppement par Montdidier et la route d’Amiens-Paris ; c’était encore la pointe sur Compiègne et Villers-Cotterets ; c’était encore la « Manœuvre de Fismes, » mais élargie jusqu’à envelopper Reims.

Comme, cette fois, on était sûr de soi et qu’on voulait donner confiance à l’opinion, fatiguée malgré tout par la prolongation de la guerre, on fit publier une brochure, due au sous-chef d’État-major Freytag-Loringhoven, contenant, tout ensemble, le blâme du passé et l’assurance du succès pour l’avenir : «… Puisqu’on faisait la guerre de masses (Masscnkrieg), dit cet auteur, il fallait la supériorité du nombre, et c’est ce qui manqua à l’exécution du plan allemand. Le comte de Schlieffen avait reconnu, d’avance, que cela serait absolument nécessaire. C’est à ses efforts constants pour préparer l’Etat-major à la « guerre de masses » qu’il faut attribuer une grande partie de nos succès. Son successeur, le colonel-général de Moltke, s’est tenu fermement à la pensée du maître… Mais l’offensive allemande de septembre 1914, pour l’écrasement de l’ennemi, N’A PAS ETE ASSEZ FORTE… Il eût fallu, pour que l’offensive réussît à la Marne, une autre armée qui aurait suivi, échelonnée derrière l’aile droite. Ce genre d’opération exige des masses indéfiniment renouvelées… »

Telle est donc la critique, la critique avouée et presque officielle de la première grande manœuvre à la Schlieffen, de la manœuvre conçue et tentée par le premier grand Etat-major allemand.

Von Klück, qui s’était consacré avec une ardeur inouïe, une ardeur de cavalier, à son exécution, comprit, sans doute, dès le lendemain de la bataille de Guise, qu’il n’avait pas les moyens de l’exécuter dans toute son ampleur. Il parait avoir eu aussitôt l’idée de la resserrer, de la raccourcir pour la rendre plus forte. Tandis que le grand État-major l’avertissait de la densité croissante des troupes qui manœuvraient devant lui, tandis qu’il constatait lui-même l’apparition de l’armée Maunoury, se sentant ébranlé, il chercha un rétablissement, précisément dans son instinct de cavalier.

Au mouvement tournant à large envergure, il conçut le dessein d’en substituer un autre, en s’engouffrant dans le vide créé par la retraite de l’armée britannique ; il se prépara, sans doute, à renouveler vers Meaux la tentative de Cambrai.

Devant une telle résolution, que pensait le grand Etat-major ?… Renvoyant l’exposé complet du problème à l’étude qui sera consacrée à « la manœuvre de la Marne, » rappelons seulement aujourd’hui, d’après les faits patents et rendus publics, que la discorde se glissa entre les chefs allemands ébranlés par la vigoureuse résolution de Joffre.

Discorde, désarroi, hésitation, témérité, c’est indiscutablement l’état d’esprit qui règne, à partir de la bataille de Guise, dans le grand Etat-major allemand. Et c’est dans ces dispositions qu’il doit prendre les grandes résolutions ! — N’oublions pas, brochant sur le tout, la fatuité impressionnable de l’empereur Guillaume. Il avait cru à « sa » manœuvre, et « sa » manœuvre s’effondrait. Lui, le chef infaillible, il avait donc mal calculé ! Tandis que l’armée et le peuple croyaient encore, dur comme fer, qu’on n’avait plus qu’à avancer pour « cueillir » Paris, le plus énergique de ses généraux « évitait » Paris… Il faut donc le reconnaître : les généraux français savent la guerre, Joffre manœuvre.

Avant Guise, on pouvait douter encore ; après Guise, aucun doute possible : le général français, ayant en main une armée de deux millions d’hommes, qui a montré au Grand-Couronné, sur la Meuse, à Guise Saint-Quentin, ce dont elle est capable, Joffre ne se laissera pas faire. On dirait que l’Etat-major allemand a, comme d’instinct, l’idée d’avertir le public de ces lumières soudaines qui se lèvent en lui. Dans le communiqué du 3 septembre, tout en montrant la cavalerie de von Klûck « devant Paris, » il énumère les armées françaises qui lui barrent la route ; elles sont toujours « rejetées vers le Sud, » c’est entendu : mais elles existent et elles résistent.

Le doute commence donc à naître dans ces esprits téméraires.

Chez le soldat, ce n’est plus seulement le doute, c’est l’inquiétude, c’est la désillusion. Les carnets de route en témoignent avec une unanimité frappante. On avait promis au soldat la prise de Paris et la capture de l’armée Joffre, le tout d’un seul et même coup de filet. Il n’a pas besoin de lire les communiqués, lui, pour savoir ce qui se passe : il sait, parce qu’il l’apprend à son dam, que le soldat français « se bat magnifiquement ; » il sait que des fatigues inouïes lui sont imposées, que les effectifs des régiments fondent à vue d’œil. Et ce qu’il apprend enfin, rien que par les ordres qui lui sont donnés, c’est qu’on ne marche plus sur Paris : en un mot, que le nach Paris fait faillite. Donc, ces promesses, ces triomphes prochains, cette victoire facile et prompte, tout cela n’était que bluff et mensonge. Chefs et soldats, au même moment, — car ce sont de ces étranges télépathies de la guerre, — sentent que quelque chose est changé ! Il ne s’agit plus de Paris : il s’agit, maintenant, du sort de la guerre !

Et peut-être même est-il trop tard.

Joffre s’est libéré de l’étreinte ennemie. Il reprend, avec sang-froid, avec calme, l’exécution de sa conception stratégique ; il accomplit, en pleine maîtrise de lui-même, sa savante et redoutable retraite.

Il cède, mais c’est pour attaquer. De la Marne, il couvre Paris. Von Klück vient vers lui. Tant mieux. A partir de ce moment, en effet, l’ennemi ne poursuit plus Joffre, il le suit

Il le suivra jusqu’à l’Ourcq, jusqu’à la Marne. Car, tels sont les avantages de l’initiative.


GADIUEL UANOTADX.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre, où se trouvent les deux cartes pour la bataille de Guise Saint-Quentin.
  2. Avant-propos stratégiques, p. 33.
  3. Extrait d’un carnet, de route d’un officier d’état-major de von Klück, publié dans le Petit Journal du 7 septembre 1914.