La Bataille des Monts de Flandre (avril-mai 1918)

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La Bataille des Monts de Flandre (avril-mai 1918)
Revue des Deux Mondes6e période, tome 51 (p. 640-670).
La bataille des monts de Flandre (avril-mai 1918)


I. — LA BATAILLE DE LA LYS (9-16 avril).

La 5 avril, après quinze jours d’une lutte gigantesque, l’offensive allemande s’arrêtait. Le flot, comme disait Foch, venait mourir devant Amiens. La rupture ne s’était pas faite entre l’armée française et l’armée britannique. L’ennemi arrivait sur l’Avre à bout de course, en grand désordre, et offrant sur sa gauche un flanc dangereusement vulnérable dont nous pouvions être tentés de profiter. Le 7 avril, dans la nuit, le bruit du canon se réveillait plus au Nord. Le 9, à huit heures du matin, les Allemands attaquaient sur un front de li> kilomètres, entre la Lys et le canal de la Bassée.

Nous n’avons sur cet épisode excentrique de la campagne, que les Allemands appellent la bataille d’Armentières et les Anglais celle de la Lys, que des renseignements incomplets. A distance, les raisons de cette manœuvre inexplicable ne sont pas plus claires qu’au premier jour. Si ce fut, comme tout porte à le croire, une manœuvre de circonstance, quelles étaient les circonstances à la date du 7 avril ?

Des cinq armées anglaises qui tenaient le front face à l’Est, du saillant d’Ypres à Moreuil, la IVe (Rawlinson) sortait de la bataille fort malmenée, la Ve (Gough) anéantie. Pour tenir sur la Somme, le maréchal Haig avait dû y faire venir douze divisions retirées en hâte du front des Flandres et découvrir sa gauche pour renforcer sa droite. Ces divisions avaient été, faute de réserves fraîches, relevées dans leurs anciens secteurs par des troupes épuisées. Nul n’ignore que c’était alors en Angleterre le moment aigu de la crise des effectifs. L’armée anglaise, pour quelques mois, se trouvait dans un état tragique. Dans ces conditions, était-elle capable de supporter un nouvel assaut ? En écrasant la gauche anglaise après la droite, les Allemands ne faisaient qu’achever l’adversaire : l’ouvrage était à moitié fait, il n’y avait qu’à redoubler les coups. L’armée anglaise s’offrait d’elle-même à cette espèce de « poursuite. » Ainsi l’ennemi, par un brusque changement de direction, poursuivait en réalité le même dessein fondamental, qui est la destruction des forces de l’adversaire.

Voilà l’explication logique de la bataille, pour ceux qui veulent de la logique partout et qui admettent que tous les plans allemands se tiennent. Il est impossible, en effet, de fournir la preuve positive que cette action secondaire n’a pas été prévue dans le dessein original et tenue en réserve pour le cas où la manœuvre initiale n’aurait pas donné tout ce que l’état-major en attendait, ou au contraire, en cas de succès, pour en consommer l’effet par la déroute anglaise.

Deux faits semblent cependant contredire cette hypothèse. Il suffit de jeter les yeux sur l’ordre de bataille allemand en face de la gauche anglaise, pour constater toutes les apparences d’une action improvisée. On sait que cette partie du front est occupée par deux armées, la IVe (Sixt von Arnim) de la mer à la Lys, la VIe (von Quast) au Sud de cette rivière ; elles forment le groupe d’armées du Kronprinz de Bavière. Pour la nouvelle attaque, les Allemands ont concentré, entre le canal d’Ypres à Commines et le canal de la Bassée, vingt-sept divisions, dont six en réserve. De ces vingt-sept divisions, sept tenaient normalement le secteur le 28 mars. D’où vient le reste ? Dix descendent du front des Flandres, où on ne laisse qu’un rideau, cinq autres remontent du front de Lens, prélevées par conséquent sur les secteurs les plus voisins et massées rapidement sur place comme pour une grosse affaire locale. Cinq divisions seulement proviennent de la réserve générale. Il est clair que Ludendorff n’a consenti à y puiser qu’à regret et de la manière la plus parcimonieuse. Tout semble montrer qu’il n’y a eu là, dès l’origine, qu’une improvisation, un raccord imprévu sur le thème initial. On aurait pu le déduire presque certainement de l’étude elle-même des manœuvres de Ludendorff. Rien n’est plus contraire aux méthodes de ce joueur puissant, rien ne ressemble moins à sa « manière » et ne porte moins sa marque que ce genre d’actions divergentes et pour ainsi dire anarchiques. Ce qui le caractérise au contraire, c’est la vigueur des partis-pris et le système des masses poussé jusque à l’extrême. Les trente-quatre divisions de Hutier opposées le 21 mars aux neuf divisions de Gough, voilà un coup de Ludendorff. Ce coup est d’ailleurs parfaitement dans la doctrine de Napoléon. de tous les stratèges contemporains, Ludendorff est peut-être le plus rigoureusement classique… Il est donc bien peu vraisemblable qu’un homme de cette école placé en face de Foch qui se concentre derrière Amiens, ait répondu à cette menace par un déploiement latéral, reproduisant la faute célèbre de l’archiduc Charles à Landshut.

Le mot de l’énigme est peut-être que cette manœuvre inattendue correspond à certaines divergences de vues qui se sont produites plus d’une fois dans le commandement ennemi. L’unité de commandement, dont l’Allemagne s’est montrée si vaine, n’a été bien souvent chez elle autre chose qu’un mot. L’autorité même d’Hindenburg n’est guère qu’une façade. Elle a été difficilement acceptée par les états-majors rivaux des deux kronprinz. On assiste pendant tout le cours de la guerre à deux séries d’opérations tout à fait différentes : les unes massives, de type classique, montées en force suivant la pure doctrine de Moltke, les autres consistant en attaques alternées, dispersées selon une formule qui relève de la stratégie d’amateurs. Toute l’histoire de la guerre oscille ainsi, chez nos ennemis, entre le parti des professionnels et le parti des courtisans. Les premiers l’avaient emporté le 21 mars : pour quelques jours, Ludendorff avait obtenu carte blanche. Mais Ludendorff manqua son coup. Cet échec rendit toute sa force à la cabale des impatients. La bataille du 9 avril marque le début de ces actions capricieuses où allait s’égarer la campagne échappée des mains de Ludendorff.

Le mauvais génie des Allemands permit que cette méthode réussît, pour leur perte.

Tout les servait. Du côté des Anglais les lignes, on l’a vu, n’étaient tenues alors que par des troupes très éprouvées. C’étaient des divisions, à peine grossies en route de renforts expédiés d’Angleterre à la hâte, peu homogènes encore, et qu’on envoyait se refaire dans des secteurs calmes. Au centre, dans le secteur immédiatement au sud d’Armentières, vers le village de Bois-Grenier, se trouvaient insérées des troupes portugaises, fatiguées par un long séjour aux tranchées et d’ailleurs mal instruites de la guerre moderne. Elles allaient être relevées par une division anglaise. C’est sur elles que porta l’attaque. Un de ces brouillards d’ouate, comme il s’en élève le matin dans ces régions imprégnées d’eau, et qui ne laissent paraître que les têtes des saules, les cimes des peupliers, les faites des maisons flottant sur une mer de vapeurs blanchâtres, dissimula l’ennemi ; les assaillants parvinrent inaperçus à quatre mètres des mitrailleuses. La surprise fut complète. Les-Anglais, comptant peu sur la force de cette partie du front, avaient préparé, pour le cas où elle serait enfoncée, des bretelles destinées à limiter latéralement l’irruption de l’ennemi et à la coincer sur les flancs. La brèche s’ouvrit si vite que les bretelles ne purent être occupées à temps. La 51e division britannique qui se trouvait au repos, arrivant de la Somme, à huit kilomètres à l’arrière, fut attaquée, surprise dans ses cantonnements par les avant-gardes allemandes à dix heures du matin, moins de deux heures après le début de la bataille. Dans la soirée, l’armée Quasi, partie de la ligne Richebourg-I’Avoué-Neuve-Chapelle-Fauquissart-Bois-Grenier, venait border le cours de la Lawe et atteignait la Lys d’Estaires à Bac-saint-Maur. Le front fut emporté comme une toile d’araignée.

Les Allemands ont publié le récit de la manœuvre. Tout se passa, dans cette journée du 9 et la suivante, comme dans un assaut de boxe où l’ennemi jouerait successivement des deux poings.

Le poing gauche, c’était l’armée Quasi. Elle formait cinq colonnes, que le chroniqueur allemand compare effectivement aux cinq doigts de la main. La colonne la plus faible, figurant le petit doigt, devait simplement faire flanc-garde au Sud-Ouest, du côté de Givenchy. Les trois doigts principaux s’avancent en éventail ; ce sont, du Sud au Nord, le corps Kraevel, qui reste accroché par sa gauche devant Festubert, le corps Bernhardi, marchant sur La Couture et Richebourg-Saint-Vaast, enfin le corps Carlowitz, marchant sur Laventie en direction
CARTE POUR LA BATAILLE DES MONTS DE FLANDRE
d’Estaires. La dernière colonne, celle que commandait le général von Stetten, représentant le pouce, devait d’abord serrer derrière la colonne Carlowitz, puis se déployer face à droite et faire conversion au Nord, en direction de Fleurbaix, débordant ainsi Bois-Grenier et Armentières par le Sud. Tout cet ingénieux mécanisme fonctionna à merveille, avec une virtuosité impeccable. Le lendemain, pendant que la VIe armée opérait le passage de la Lys, la IVe, celle du général Sixt von Arnim, prolongeait l’action au Nord, entre Armentières et Ploogstaert, pour étendre le front de bataille et prévenir l’arrivée des réserves anglaises qui pouvaient s’opposer au passage de la rivière. Trois nouveaux corps d’armée, les groupements Eberhardt, Marschall et Siéger, participaient à cette attaque. C’est le poing droit qui s’abattait après le gauche. Armentières, débordée par le Nord et le Sud, noyée de gaz, écrasée d’obus, devenait intenable et tombait le 11 avril. Ce même jour, les Allemands à leur gauche enlèvent Neuf Berquin et Merville, à leur droite Nieppe et Steenwerck. Le lendemain, ils prennent Calonne et viennent border les lisières de la forêt de Nieppe, tandis que par leur droite ils marchent sur Bailleul, dont Quast emportait les premières défenses. Le 14, Eberhard et Marshall attaquent par l’Est et s’emparent de la crête de Wylschaete. Le 15, après de durs combats, les Allemands complètent ce succès en prenant les gros points d’appui de Meteren et de Bailleul. Ils avaient, en six jours, avancé de vingt-cinq kilomètres en profondeur, creusé dans les lignes alliées une poche dangereuse, qui mettait dans une situation très fragile le saillant d’Ypres, au point que les Anglais, dès le 13 avril, se voient contraints, pour ne pas demeurer trop en flèche, de rectifier leur front et d’en évacuer une partie. Ils avaient pris 400 canons, des milliers de mitrailleuses, un matériel immense, des approvisionnements de toute sorte (valant plus d’un milliard) et 20 000 prisonniers.

Dans ces limites, l’opération était une très belle affaire. Elle rapportait un succès éclatant, un gain de terrain considérable, un affaiblissement sensible des forces britanniques. L’armée allemande, en quelques jours, venait de reprendre aux Anglais beaucoup plus que ceux-ci n’avaient réussi à leur arracher l’année précédente on cinq mois de batailles acharnées dans les Flandres. Ce nouveau coup, suivant de si près celui du 21 mars, achevait de désorganiser toute l’aile gauche anglaise, et les armées Horne et Plumer après les armées Goug à et Rawlinson. Une seule restait intacte, celle du centre, la IIIe, occupant le secteur d’Arras, sous les ordres du général Byng. Celle-ci, composée de troupes excellentes, les troupes des Dominions, — les mêmes qui avaient remporté devant Cambrai, en novembre 1917, une des plus brillantes victoires de la guerre, — se trouvait maintenant, par suite du fléchissement sur la Somme et la Lys, dans une position délicate et déjà singulièrement menacée sur les flancs.

A ce moment, l’ennemi eut le choix de reprendre où il l’avait laissée sa grande opération du 21 mars, et son essai de rupture au centre des armées alliées. Mais déjà il n’est plus son maître : ébloui par son succès, il se laisse entraîner dans la poche d’Armentières ; il aperçoit soudain l’espoir de l’approfondir et de l’étendre encore : à dix kilomètres de ses lignes, il entrevoit Hazebrouck, gros nœud de voies ferrées, espèce de plaque tournante conduisant à Calais, à Dunkerque, à Ypres ; la chute du saillant d’Ypres, déjà si fortement entamé à sa base, ne coûte plus qu’une légère secousse. Derrière, c’est la côte, c’est toute l’armée belge et toute l’armée Plumer faites prisonnières en rase campagne, ce sont les ports de la Manche et du Pas-de-Calais, tous les liens coupés entre l’Angleterre et la France, bref une victoire écrasante, probablement mortelle pour les forces alliées. Telles sont les perspectives qui s’ouvrent pour l’ennemi au fond de la trouée. L’opération secondaire se développait en cours de route et devenait principale. On se trouvait en mesure de réaliser sur la Lys tout ce qu’on s’était proposé d’obtenir sur la Somme, et peut-être davantage, puisqu’après cette défaite l’armée anglaise ne comptait plus, et que les Alliés avec les ports perdaient la maîtrise de la mer. Ces espérances l’emportèrent. L’ennemi, subjugué, par sa, propre victoire, s’engouffre dans la poche d’Armentières.

On demeure étonné de cette résolution, quand on considère le terrain sur lequel il s’agissait de s’avancer. Cette partie de la (plaine des Flandres, où s’écoule le cours supérieur de la Lys, est en effet comprise entre deux systèmes de hauteurs qui la bornent au Sud et au Nord comme deux murailles parallèles : au Sud, ce sont les collines de l’Artois qui forment de ce côté, jusqu’aux falaises du Boulonnais, un des bastions de la France, avec ses vieilles places de Boulogne, de Montreuil, de Saint-Pol, de Doullens ; au Nord, c’est une chaîne isolée, constituée par une file de collines appelées les Monts de Flandre et qui sont, d’Est en Ouest, le Kemmel, le Mont Rouge, le Mont Noir, le mont Vidaigne, le Mont des Cats, reconnaissable au clocher de sa Trappe, et enfin la grande butte qui porte à son sommet comme une aigrette la charmante petite ville espagnole de Cassel. Cette chaîne singulière, d’un aspect romantique, et qui allait prendre une si grande importance dans la bataille, est un débris du grand plateau artésien, dont elle formait jadis le rebord septentrional, avant d’en être séparée par le cours des événements géologiques.

Quand on se place sur un des points qui constituent cette longue arête, on aperçoit d’abord celle enfilade de hauteurs, puis à droite, c’est-à-dire vers le Sud-Ouest, un large massif sombre, qui est la foret de Nieppe ; ce qu’on devine tout au fond, comme une ligne bleue tracée du pinceau le plus fin au bout de l’horizon, c’est le biseau de la falaise de Vimy, c’est-à-dire les premiers mouvements de l’Artois. Entre ces contours, la plaine que traversent la Clarence et la Lys s’étend comme un golfe limité par un double musoir : en effet, la mer autrefois s’est creusé cette conque. Mais la plaine qui l’a remplacée est déjà une très vieille plaine et non pas, comme au Nord des Monts, une plage formée d’alluvions récentes ; c’est une terre émergée depuis un grand nombre de siècles, où ont eu le temps de se produire une foule de tassements, de rides, de plissements. Le relief dans cette molle argile, et surtout vers les Monts, est assez compliqué. Le sol, dans les parties basses, est aqueux, lymphatique, coupé de cent cours d’eau, de fossés, de haies vives qui le rendent, pour une armée, fort malaisément praticable ; la moindre averse délaie en boue ces terres grasses. Les rivières y constituent un obstacle permanent pour les ravitaillements. C’est sur ce terrain détestable que l’armée du Kronprinz de Bavière progressait. Les correspondants de guerre allemands célèbrent, non sans raison, cet exploit comme un tour de force. Il faut ajouter qu’une nouvelle immersion, qui a suivi la première apparition du sol, a laissé sur le pays une couche de sable ; cette nappe a disparu de la plaine cultivée, mais elle subsiste sur les hauteurs. Lorsque les Anglais arrivèrent sur la crête de Passchendaële, venant de la plaine d’Ypres, ils eurent la satisfaction d’y trouver au lieu de leurs marécages ce terrain sablonneux et sec, qui leur parut bien confortable. Cette chape d’un sable couleur de brique a donné sa teinte et son nom au Mont Rouge. Et c’est elle qui sur le Kemmel, quand le bombardement en eut arraché les forêts, apparut comme une chair écarlate sur des épaules écorchées.

C’est dans cet entonnoir que se précipitaient les armées du prince Ruprecht. Elles se déployaient là comme dans une sorte de manège, au fond d’un cirque partout environné de hauteurs dont leur flot venait battre le pied. On a peine à se figurer comment un adversaire de sang-froid peut en venir à se fourrer de lui-même dans ce cul-de-sac. Il est vrai que les Allemands, grisés par un mois de succès, finissaient par ne douter de rien. Ils venaient de vaincre tant d’obstacles qu’ils pouvaient croire que c’était un jeu de faire le reste et de bousculer sur les monts les débris de l’armée anglaise, avant de leur donner le temps de se ressaisir. On a vu de ces forteresses qui semblaient imprenables tomber comme par enchantement. Le tout est une affaire de vitesse et d’audace.

La première condition était d’élargir le saillant à la base. Les Allemands s’y essayèrent tout d’abord par le Sud. Mais là ils se heurtèrent à une des plus belles divisions anglaises, la 55me, dont les lignes ne bougèrent jamais devant Givenchy. Ce roc fut le salut des mines de Béthune. Contenus également à l’Ouest devant la forêt de Nieppe par la division Walker (1re division d’Anzacs), ils prirent le parti de se tourner vers le Nord et de manœuvrer par leur droite, espérant déborder rapidement les monts et réaliser, par la chute soudaine du saillant d’Ypres, une opération fructueuse. C’est une nouvelle phase de la bataille qui commençait.


II. — LES FRANÇAIS A LA RESCOUSSE

Cependant le général Foch, investi depuis le 26 mars du commandement suprême, n’avait pas attendu ce péril pour prendre ses mesures. Dès le 9 avril, aux premières nouvelles de la bataille, il accourt à Montreuil où réside le maréchal Haig ; il y revient le 10 à la fin de l’après-midi, après avoir vu le même jour le général Pétain.

Le maréchal Haig fort inquiet de la situation, incertain de pouvoir tenir, à cause de ses pertes et de la pénurie des réserves anglaises, propose d’évacuer le saillant d’Ypres pour se créer quelques ressources. En outre, il lui faudrait quatre divisions françaises pour relever les siennes. Foch répond au contraire qu’on tient là où l’on est ; qu’une poche dans nos lignes est un accident sans gravité tant qu’on garde solidement les flancs ; mais un recul volontaire serait une imprudence : l’ennemi n’y verrait qu’un aveu de faiblesse, qui ne ferait que le rendre encore plus entreprenant. Du reste, la bataille défensive doit se conduire dans un esprit de stricte économie ; une relève immobilise à la fois les troupes de relève et les troupes relevées : ce n’est pas le moment, quand les réserves alliées sont à peine suffisantes. Tout ce qu’on a de troupes fraîches doit être gardé pour la bataille. Toute dépense superficie ferait le jeu de l’adversaire qui ne peut souhaiter que de nous user. Il faut le contraindre au contraire à s’user lui-même sans résultat, en lui vendant le plus cher possible le terrain, et en tenant à tout prix, à coups de munitions, sans lui offrir en proie que le minimum de nos forces vives.

Il est clair qu’en toute cette affaire Foch entend demeurer son maître, ne pas se laisser manœuvrer. Il observe attentivement ce qui se passe sur la Lys, sans se laisser distraire de ce qui peut se passer sur la Somme ou sur l’Oise. Cette attaque dans les Flandres, quand l’adversaire est engagé à fond dans une action de première grandeur avec le dessein avoué d’une décision immédiate, lui parait à bon droit suspecte. Sans doute l’ennemi n’entend livrer qu’une bataille de fixation : il veut faire diversion, aspirer nos réserves, tirer dans le Nord le signal d’alarme, tandis qu’il médite son véritable coup dans une autre direction. Peut-être les critiques allemands tireront-ils avantage de la circonspection de Foch et de sa prudence, qu’ils prendront pour de l’irrésolution. Ils n’y ont pas manqué, en effet, dans leur presse. Mais on voit aujourd’hui lequel des deux adversaires était dans l’embarras. C’est un jeu médiocre, à la guerre, d’éluder la crise par des feintes et de s’amuser, quand il s’agit de battre l’ennemi, à lui proposer des énigmes.

Cependant, le gros des forces françaises (Vme et Xme armées) se trouvait massé le 9 avril dans la région de Beauvais, prêt à intervenir soit en direction d’Arras, soit en direction de Compiègne. Foch, à tout événement, se borne, le 10 avril, à donner l’ordre au général Pétain d’appuyer légèrement à gauche et de déplacer son dispositif à une étape vers le Nord. Le lendemain et les jours suivants, il continue de pousser doucement ses têtes de colonnes et, sans modifier l’ordre donné à l’armée anglaise de tenir à tout prix sur ses positions, il lui prescrit de s’organiser en profondeur et détache en avant deux corps de cavalerie (un français et un britannique) pour faire ces retranchements et pour les occuper. En même temps, toujours soucieux de suffire aux affaires locales avec les ressources locales, il demande à 1’arrnée belge de mettre à la disposition du général Plumer, commandant la IIe armée britannique, ses réserves (deux divisions d’infanterie et deux de cavalerie). Le général Gillain, qui avait remplacé la veille le général Ruquoy comme chef d’état-major général de l’armée belge, répondit (13 avril) qu’il ne pouvait le faire sans compromettre Dunkerque. Il consentait toutefois à étendre son front vers le Sud jusqu’à Ypres, ce qui libérait quelques forces anglaises (14 avril). Et le beau combat de Merckem, remporté le 17 avril, montra mieux encore quels services l’armée du roi Albert pouvait rendre à la cause commune.

Mais il devenait évident que l’affaire du 9 avril prenait des proportions de premier plan, et que l’ennemi, emporté par l’événement, allait tout faire pour changer son succès tactique en succès stratégique. C’est l’instant où les Allemands crurent saisir là-haut la victoire, rattraper au vol l’occasion qui ne se retrouve plus, le hasard favorable et le sourire de la déesse qui venait de leur glisser des mains devant Amiens. Illusion fugitive, ils la virent, comme une lueur oblique, danser un moment sur les Monts. C’était une seconde édition d’octobre 1914 qui se reproduisait au printemps de 1918, un renouvellement de la manœuvre qui avait essayé de rejouer sur l’Yser la partie perdue sur la Marne. Le drame, pour quelques jours, changeait brusquement de décor. Ce pays de Flandre, enjeu de tant d’âpres combats, retrouvait son actualité. Il n’y eut plus à s’y tromper le 15 avril, jour où les Allemands enlevèrent aux Anglais Meteren et Bailleul. Le lendemain, quand ils cherchèrent à exploiter ce succès et qu’ils prononcèrent un effort sur la route d’Hazebrouck, pour tourner les Monts par le Sud-Ouest, ils furent bien étonnés de voir en face d’eux des casques bleus et d’avoir affaire aux Français. Grande fut leur surprise et leur déconvenue, grande en revanche de l’autre côté la confiance et la joie, quand il se répandit dans le pays que les Français arrivaient, qu’ils étaient là ! Certes, on ne peut trop rendre hommage à ces magnifiques Anglais qui depuis un mois subissaient stoïquement l’orage ; et recevaient tout le poids de la fureur allemande. Tombés de la tempête de mars dans la bourrasque d’avril, ils subissaient le grain comme un phénomène fatal et incompréhensible auquel il n’y a guère à opposer de résistance. Ils traversaient le sort hostile, le front haut, faisant tête, mais sans grand espoir, un peu comme le héros de l’admirable conte de Joseph Conrad, pris dans le typhon.

Les Français, dans cette atmosphère un peu découragée, apportaient un autre élément. Ils apparurent comme des sauveurs. Eux aussi venaient de la bataille, sans un jour de repos, on verra par quel prodige d’activité. Ils venaient d’en voir de dures, et s’apprêtaient sans transition à rentrer dans la bagarre, mais ils avaient, on ne sait comment, pris dans ces temps terribles un sentiment de victoire. Ils ne doutaient pas qu’une fois de plus ils allaient arranger les choses et tout remettre d’aplomb. J’étais sur place : j’ai vu le miracle. Dans ce printemps inquiet, sous ces nuages soucieux, dans l’anxiété singulière de la saison aigre et chagrine, la présence rassurante d’une poignée de nos gens mettait du bleu dans le pays. L’Anglais les accueillit en frères, se sentit secouru. A Cassel, les bataillons de chasseurs défilèrent au milieu des acclamations. Ces troupes rapportaient l’espérance. Dans les campagnes consternées, fuyantes et déjà inondées, où l’eau, suprême ressource des temps d’invasion, commençait de noyer les champs et où c’était depuis cinq jours la grande misère des exodes et des familles vagabondes charriant leurs pauvres bardes, leur détresse sur les routes, l’effet fut incroyable. Un paysan prêt à partir, son bœuf et son cheval attelés devant sa porte à sa charrette toute chargée, apprit que les Français arrivaient, attendit de les voir passer et, sans mot dire, détela.

Comment s’était opéré ce redressement magique qui en deux jours, entre le 12 et le 14 avril, réussissait, en pleine bataille de Picardie, à jeter cinq divisions françaises, dont tout un corps de cavalerie, à l’autre extrémité des lignes, soutenant comme à bras tendu l’armée anglaise exténuée ? Il y a là un exemple de souplesse et de rapidité digne de rester célèbre dans l’histoire des guerres. Foch, après avoir pris la mesure de l’attaque, allait surprendre l’ennemi par la vitesse de la parade. Le raid du 2me Corps de cavalerie (général Robillot) constitue un record mémorable. Retiré de la bataille d’Amiens le 9 avril, après douze jours de combats, alerté le 12 à une heure de l’après-midi dans la région d’Aumale, il arrivait le lendemain aux environs de Saint-Omer et le 15 au matin dans le petit bourg de Steenworde, ayant couvert cinquante lieues en 67 heures, et 120 kilomètres dans la première étape. Qu’un pareil résultat fût possible avec quelques chevaux triés sur le volet, particulièrement résistants et soumis à un entraînement spécial, c’est une chose qu’on aurait discutée en temps de paix entre gens du métier : mais nul n’aurait osé soutenir qu’il le ferait en masse, avec convois et équipages, sur des routes encombrées, sans laisser à la traîne un homme ni un cheval. Pour ceux qui se demandent ce qu’a fait la cavalerie pendant la guerre, cette performance est une réponse. Peut-être rien n’a-t-il plus manqué aux Allemands, au cours de la dernière campagne, que quelques bons corps de cavalerie.

Ce n’est pas la première fois que le Corps de cavalerie exécutait ce voyage : il l’avait déjà fait, au temps de la « course à la mer » et de la première « mêlée des Flandres. » Il se retrouvait donc en pays de connaissance. C’était, comme autrefois, ce pays de longues routes bordées d’ormes ou de peupliers, et pavées au milieu de ce ruban de chaussée qu’encadrent des fondrières, d’où leur vient en flamand le nom de steenstraete. C’était, comme alors, sur ces routes et sur tous les chemins, l’immense remue-ménage et le branle-bas des grandes batailles : des allées et venues de convois et de troupes, un coudoiement de chariots et de trains d’artillerie, des passages d’émigrants, des colonnes d’infanterie qui montent ou descendent, Anglais coiffés de la salade élégante à bords plats, poilus portant la bourguignote, le tout s’écoulant comme deux fleuves qui chemineraient en sens inverse, et au-dessus desquels apparaissaient, tanguant, fumant, soufflant, les bâches des camions mastodontes. C’était encore une fois, à cet étrange carrefour de peuples qu’est la Flandre, comme une rencontre de deux mondes. On voyait les Anglais avec leurs attelages luisants, gras, bien nourris, leurs cuivres fourbis, leurs harnais astiqués, leurs carrosseries lavées au pétrole, bref avec cet air de luxe qui donne à leurs voitures le style d’un équipage de maîtres. Auprès de ce train fastueux, nos trains régimentaires font bien chétive mine : bêtes maigres, mal tenues, sans soin, et ces véhicules crottés qui prennent tout de suite l’aspect des carrioles dont se servent les paysans pour aller à la foire ; un air de laisser-aller et de bohème et cependant, au fond des yeux, la gloire et l’aventure…

Je ne résiste pas au plaisir de détacher quelques pages d’un précieux journal inédit que j’ai sous les yeux, rédigé par le chef d’état-major d’une des trois divisions Robillot. On y trouvera cent détails vifs, piquants, des vues sur la situation qui prennent, à un an d’intervalle, un intérêt d’histoire.


15 avril. — Ce matin, nos ordres donnés, visites aux généraux anglais des environs. Comme toujours, accueil très aimable ; impossible de l’être davantage ; pourtant nous éprouvons une cruelle déconvenue. Une des premières choses que nous annonce le général commandant le 22e C. A. W. [1], c’est qu’il abandonne demain tout le saillant de Passchendaële, — tout le gain de 1917 ! Il dit que c’est pour diminuer son front et se faire des réserves, qu’il n’en avait aucune… Partout la même antienne, c’est à croire que ces gens-là sont 40 000 sur le front ! Au 9e C. A. W. même refrain : c’est inimaginable et réellement inquiétant, quand à l’heure actuelle nous estimons que les Boches disposent encore au moins de quarante divisions fraîches…

Le soir, un officier français, détaché au service de presse du G. Q.G. anglais, nous dit que cette question des réserves anglaises était réellement grave ; que les Anglais, depuis l’offensive, avaient subi des pertes extrêmement lourdes, qu’il estime à 180 000, tant prisonniers que tués ou blessés. Enfin, il arrive des renforts nombreux d’Angleterre ; mais un général anglais me disait : « Ce qui manque à l’Angleterre, ce sont les officiers… »

Un officier de l’état-major du C. C. [2], en liaison avec la IIe armée britannique, nous disait aussi que l’armée anglaise souffre d’une pléthore de services : tout est en services, au détriment des troupes. C’est ainsi que le chef du premier bureau d’un C. A. W. — général d’ailleurs, — nous disait : « C’est très curieux : en France, vous poussez les troupes dans les trains, et vous ne vous occupez qu’ensuite de les ravitailler ! » Comme j’avais besoin de ses ravitaillements qu’il m’offrait de fort bonne grâce, du reste, je me suis contenté de répondre que nous courions au plus pressé…

Le soir, le général Mesple [3] et moi avons été invités à dîner chez le général commandant le 22e C. A. W… Tout en étant simple, ce dîner avait son chic anglais et son confortable… La conversation a roulé sur le général Foch… Quant à la fin de la guerre, ils estiment que les Boches seront knockout au printemps prochain (sic), quand les Américains seront en ligne…

En attendant, le but de notre steeple-chase était de nous amener dans la région des Monts. Les plaines de Flandre ont quelques verrues qui émergent brusquement du sol, avec un commandement de 60 ou 80 mètres… Au point de vue militaire, la position de ces pitons à une importance capitale, surtout pour la défense des côtes. Nous allons donc concourir à l’organisation et à la défense des Monts. Sera-ce le rocher où va déferler et se briser la vague allemande ? Je le crois, je l’espère, mais ce sera dur, très dur. Ces animaux ont des divisions à revendre : il en rapplique de tous les côtés et, si notre compte est exact, il y en aurait encore une soixantaine à détruire…

16 avril. — Nous avons trouvé sur les pentes Est et Sud des Monts une masse d’Anglais grouillant de tous côtés, mais c’est plutôt une cohue qu’une troupe organisée : des états-majors de division sans brigades, des brigades sans régiments, des régiments sans brigades ; une chatte n’y retrouverait pas ses petits.

Notre artillerie est en batterie sur les Monts : aujourd’hui 3 200 coups, — formidable ! Comme nous sommes loin des tirs de 1914 ! A Rozelieures, le groupe avait tiré 600 coups, mais cela semblait un maximum. A Ypres, nous tirions dans les 700 à 900 coups, un jour 1 200 ; mais nous n’en touchions guère que 600 à 700 par jour-nous courions à une catastrophe. Les temps sont bien changés ; nous tirons cinq fois plus, les munitions arrivent en masse.

En même temps que nous, arrivent les 133e et 28e divisions (françaises). C’est un appoint déjà sérieux, mais le Boche aussi est en nombre : on signale trois divisions fraîches débarquées hier à Armentières, dont le Corps alpin, corps d’élite. Il faut donc s’attendre à un effort du Boche. Depuis deux jours, ses progrès sont minces ; pourtant hier il a pris Neuve-Église et Bailleul.

Il s’agit d’étouffer dans l’œuf cette attaque que nous pressentons ; notre artillerie, ainsi que l’artillerie britannique, fait des tirs de concentration préventifs sur tous les couverts, toutes les haies, les bois et malheureusement aussi sur les villages…

17 avril. — Nuit agitée. Obus à gaz. On apprend dans la soirée que les Boches avaient essayé d’attaquer en masse, mais que leur attaque a avorté, écrasée dans l’œuf par nos tirs d’artillerie.

18 avril. — Nuit calme. Le Boche encaisse. Nous faisons du harcèlement perpétuel.

Il se confirme que l’attaque boche est un gros insuccès, c’est-à-dire que c’est la fin de l’offensive boche, qui sait ?…

Les renforts continuent d’affluer ; voilà la 34e division, puis on annonce la 154e, la 39e : c’est le 20e corps qui rapplique.

Le maréchal Haig a dit au lieutenant Madinier, en français : « Je connais la 6e D. C. pour l’avoir vue à l’œuvre ; c’est une belle division, et je suis heureux de l’avoir vue venir. » Notre artilleur [4], en outre, reçoit de chauds remerciements pour le concours intelligent qu’il a prêté aux Anglais. Nous allons, nous Français, définitivement relever les Anglais et tenir les Monts. Il est certain que notre présence a été pour les Anglais un puissant réconfort moral, un stimulant ; notre 75 fait merveille dans le barrage. Mais il faut reconnaître que, jusqu’à ce jour, les premières lignes ont toujours été tenues par les Anglais et qu’ils ont su résister à la poussée allemande. Je crois que si les Allemands n’avaient pas fait une poche brusque en enlevant pour ainsi dire les divisions portugaises, les Anglais par leurs propres moyens auraient résisté à la poussée allemande.

La situation ici semble tout à fait recollée et les Allemands ne monteront pas sur les Monts. — Ce n’est d’ailleurs pas un lieu de délices, certes non ! Nos trois brigade ? , qui y sont depuis notre arrivée, y ont éprouvé des perles cruelles par le marmitage perpétuel. Il a fallu s’enterrer, et c’est encore plus long qu’on ne pense.

20 avril. — Rien de nouveau.

21 avril. — Nos cavaliers rentrent au repos, près de Wormhout. Ils ne l’ont pas volé !… Il y a un empilement de troupes formidable sur ces fameux monts, pas la plus petite place vide. Il n’est pas douteux d’ailleurs que notre rôle est fini. Nous l’avons, soit dit sans nous flatter, brillamment joué, et notre arrivée après cette performance a soutenu le moral de nos alliés d’une manière merveilleuse…


On suit dans ces notes charmantes la figure changeante de la bataille, sa physionomie mobile, l’arrivée d, e nos réserves, les Allemands hésitant, tâtant le terrain de côté et d’autre, surpris de nous rencontrer dans toutes les fissures et de voir la situation se consolider d’heure en heure sur les Monts. Après l’angoisse des premiers jours, on respire. Mais la partie n’est pas finie : cette accalmie dans la bataille ne peut être qu’une éclaircie. Foch sait bien que les Allemands n’en resteront pas là ; leurs dernières tentatives n’étaient que des coups de sonde, ils reviendront en force et ne vont pas pour si peu se tenir pour battus. Mais on ne juge bien que sur place. Foch, les 16 et 17 avril, passe deux jours à Blandecques, au quartier général du général Plumer ; il a vu le roi des Belges et le général Gillain à Houthem. Il a retrouvé, lui aussi, ce pays bien connu, ses anciens compagnons, ses amis de l’Yser.

Comme alors, son parti est pris. Il ne s’est pas alarmé de la poche créée par les Allemands, — c’est un trou dans les parties molles qui ne tire pas à conséquence, — mais un pas de plu » risquerait de faire lésion dans des organes vitaux : sur la route de Calais ou dans la région des mines, il n’y a plus de terrain à perdre. Donc, c’est « la défense pied à pied du territoire qui est à réaliser. » En une page, dans un de ces ordres d’une densité de sens extraordinaire qui le caractérisent, Foch en trace le programme : organisation de lignes défensives répétées, action de l’artillerie lourde, répartition des troupes et des batteries en profondeur ; la dernière énergie dans toute la défense.

En bon français, ceci veut dire : se défendre en attaquant. Le moment n’est pas venu de passer à l’offensive. Mais une défensive passive ne mène à rien. Il faut menacer l’ennemi, l’inquiéter, le contraindre à dépenser ses forces, le fixer à son tour. Si c’est un calcul des Allemands de nous avoir attirés dans le Nord, nous l’empêcherons inversement par notre attitude agressive de se retourner ailleurs. Au point de vue local, s’il s’agit de la défense des monts, la seule façon de les conserver est de les défendre en avant : il est donc essentiel de nous élargir à la base et de reprendre les points d’appui qui écarteront l’ennemi à bonne distance des hauteurs. Ainsi nous reprendrons l’ascendant, nous rendrons à l’ennemi la tâche difficile et nous ferons si bien qu’il s’en dégoûtera. De toute façon, ce résultat ne peut être atteint qu’en redoublant d’activité : ne pas laisser à l’adversaire un moment de repos, l’empêcher de préparer de nouvelles attaques, lui contester tout le temps les avantages acquis, lui faire une guerre de chicanes et l’user, en attendant mieux.

Ce n’est pas pour autre chose que Foch s’est décidé à distraire 50 000 hommes de sa masse de manœuvre. La mission de la cavalerie, arme d’arrière-garde et de sacrifice, était d’accourir au secours des Anglais, de les recevoir sur des secondes lignes, au besoin de s’y substituer à eux. Mais l’infanterie française est faite pour la bataille : Foch n’immobilise pas cinq divisions sur les monts, sans autre intention que de relever des troupes anglaises. S’il a constitué à cet endroit une pareille force, c’est pour en faire quelque chose. Sans doute, ce petit groupement est trop faible pour une action de grande envergure ; c’est juste ce qu’il faut pour la contre-attaque, seule méthode qui vaille pour une défensive active. Le moment paraît bien choisi, à l’heure où les Allemands montrent des signes de fatigue et viennent d’essayer quelques échecs sanglants.

Les Anglais ont rempli leur rôle en usant le premier effort de l’ennemi, mais ils ne sont plus capables eux-mêmes d’offensive. Foch les remplace par des troupes fraîches. Il constitue les forces françaises en un détachement enchâssé dans l’armée Plumer et placé sous les ordres du général de Mitry, un de ses anciens lieutenants sur l’Yser, et qui venait de jouer un rôle très brillant à Moreuil, comme commandant du Vie Corps. Le Détachement d’armée du Nord fonctionne à Esquelbecq le 19 avril. Le troisième acte de la bataille commençait.


III. — LA BATAILLE DU KEMMEL

Nous avons laissé les Allemands le 15 avril au pied des monts, et nous avons vu, les jours suivants, les trois tentatives différentes qu’ils ont faites pour les déborder : le 16 par le Sud-Ouest, en perçant par la route d’Hazebrouck, — c’est l’attaque repoussée par le général Valentin et sa division la Gauloise (133e), accourue aux côtés de la 34e division britannique. Le 17, les Allemands attaquent à la fois par le Nord-Est, en direction de Poperinghe, et par le Sud, en partant de Bailleul-Neuve-Eglise, de manière à former les deux branches d’une pince qui se refermerait sur Ypres : la branche droite se brise à Merckem contre les Helges, qui font 800 prisonniers, la branche gauche contre les Anglais (34e, 49e et 19e divisions). Le 18, nouvelle tentative en partant cette fois par l’Est, de la crête de Wytschaëte : l’ennemi essaie d’aborder le Kemmel ; il échoue devant la 28e division (général Madelin). Mais les Allemands n’ont pas coutume de s’arrêter à moitié. Leur succès même a eu l’effet de les placer dans une impasse, d’où il leur faut maintenant sortir absolument. La possession des monts leur est d’autant plus nécessaire qu’ils se heurtent, le même jour, au Sud du champ de bataille, à la résistance inflexible de la division Strickland (1re division britannique). Ils décident donc de faire un effort violent et d’emporter les monts de force, en y mettant le prix et en prenant le taureau par les cornes.

Du côté de l’Est, la chaîne des monts de Flandre se termine par un gros massif qui domine tout le pays et que, par les temps clairs, on aperçoit d’aussi loin que de Bray-dunes ou des Moëres, par-dessus l’immense étendue de la plaine du Nord : c’est le Kemmel. Quand on l’aborde du côté de l’Ouest, en arrivant par le couloir où se trouve le village de Locre, on aperçoit une large pyramide tronquée, s’élevant en pentes douces avec la molle inclinaison des flancs d’un tas de sable, et que surmonte une dalle plate, une table calcaire de sept à huit cents mètres. Ce plateau supérieur est formé en réalité de deux sommets : celui du Nord culmine à 152 mètres, au cabaret de Bellevue ; le second, au Sud-Ouest, n’atteint que 130 mètres : c’est le petit Kemmel. Au Nord-Est du sommet et au pied de la pente de sable, le village de Kemmel flanque la position. Tout le massif est entouré de ruisseaux qui découlent des monts et l’isolent par le pied comme une île. Le principal coule au Sud du Kemmel ; c’est un affluent de la Lys, où il se jette à Warneton, et qui sépare le Kemmel de la crête de Bailleul. On l’appelle la Douve. La Douve reçoit à son tour quelques ruisseaux secondaires qui descendent des pentes du Kemmel : le plus important pour l’histoire de la bataille est celui qui sépare le Kemmel du Mont Rouge, et qu’on appelle le Hellebeek. C’est là que se trouve le village de Locre, qui forme le réduit de toute la position. Sur ce versant, les flancs du Kemmel sont assez étroits et même profondément ravinés à la base ; du côté de l’Est, au contraire, ils se continuent par un glacis, qui court d’Ouest en Est le long de la vallée de la Douve et se relie, à une lieue plus loin, à la crête de Wytschaete-Messines. On sait que cette crête est un des mouvements de terrain, une « les deux houles contraires qui rident la plaine flamande et qui entourent Ypres d’une faucille de collines. A l’endroit où la crête de Wytschaete se soude à ce long promontoire de Lindenhoeck qui descend du Kemmel, se trouve un moulin, le moulin de Spanbroeck. On sent l’importance de ce point.

Tout ce massif boisé, aéré et un peu sauvage tranche vivement sur l’ensemble de la contrée environnante. Il domine cette grande plaine agricole et manufacturière, les cultures, les fermes, les usines d’Armentières et de Lille, comme un être d’une autre espèce géologique ; il forme, sur le terre à terre de cette grande fourmilière, un élément de poésie. C’est un grain de musc qui parfume le potager des Flandres. Ce tertre modeste occupe les imaginations ; il est devenu, sous le chaume méfiant des fermes du plat pays, le thème d’un folklore rustique. Sa forme familière, comme celle des vieilles ruines, — et qui n’est, en effet, qu’une ruine de la nature, — est enveloppée de légendes. C’est là que s’est tenu, au temps des Gueux, le premier proche. De nos jours la montagne s’est peuplée de villas : les charmants villages de Locre, de Dranoutre, de Kemmel, étaient un rendez-vous dans la belle saison. Les Anglais y avaient construit quelques observatoires, au temps où leurs lignes passaient au pied de la crête des Flandres ; leurs cavaliers avaient donné à chaque coin des noms de Hyde Park, de Cheapside, de Daylight Corner, géographie de sentiment qui se superpose à l’autre. De ce belvédère, on découvre à ses pieds, comme sur la carte, tout le panorama des Flandres depuis Lille, toute proche, et les flèches de Courtrai, jusqu’au phare de Dunkerque et au clocher d’Ostende. Le roi Albert, pendant les longueurs mélancoliques de son exil, aimait, roi sans royaume, à contempler de là-haut la vision, le doux fantôme de la patrie.

Nos lignes, depuis la perte de Wytschaete, passent par Dranoutre, longent par le Sud le pied du Kemmel et dominent en balcon la vallée de la Douve, le long de cette arête de Lindenhoeck que je viens de décrire. Nous tenons donc la ligne di changement des basses pentes du Kemmel et la crête militaire de l’arête de Lindenhoeck, jusqu’à 200 mètres au Nord du moulin de Spanbroeck ou subsistent les traces d’une puissante guerre de mines. Nos positions traversent perpendiculairement les anciennes organisations britanniques face à la crête de Messines. Mais ce champ de bataille, lors de l’avance anglaise de 1917, était devenu camp de repos ; il en reste un tas de détritus pareils aux décombres d’un champ de foire, baraques, écuries, anciens abris, anciens dépôts qui obstruent le terrain et le défigurent, constituent autant d’obstacles, de complications, de défilements ou de nids a surprises.

C’est sur cette ligne que, depuis le 16 avril, la division Madelin avait arrêté les Allemands. Formée de ces sérieux Lyonnais, de solides Savoyards, cette 28e division avait déjà un beau passé. A Thiaumont, au Chemin des Dames, à la Malmaison où elle avait gagné sa fourragère, dans les circonstances les plus dures, c’était la troupe des missions difficiles. Il lui manquait la gloire. Est-ce la gloire qui l’attendait sur le Kemmel ? Au seuil de la frontière, devant nos plaines captives du Nord, un espoir agitait les cœurs. La division arrivait d’Alsace, brusquement transportée en trois jours, fraîche, prête à tout, heureuse de se donner tout entière, exaltée par le sentiment de ces instants critiques. Etait-ce le moment attendu de la contre-attaque victorieuse, le moment de bousculer l’ennemi ? Déjà on découvrait les cheminées de Lille. Déjà, dans les regards, que d’impatience et de tendresse !

Cependant les Allemands, après leur échec du 18, se préparent à un nouvel effort. La possession du Kemmel leur est indispensable comme préface à l’occupation des monts. De là notre canon tient sous le feu toutes les lignes d’Armentières à Wytschaete, fait à l’ennemi la vie dure. Pas un mouvement possible au fond de cette impasse, tant que nous disposons sur son flanc de cet emplacement de batteries et de cet observatoire. Pour cette attaque, l’ennemi forme rapidement une masse de choc, composée de cinq divisions fraîches retirées d’Alsace et de Lorraine, dont deux divisions d’élite, la 4e bavaroise, que commande le prince Franz, frère du roi de Bavière, et le Corps alpin, un des corps célèbres de l’armée, un de ceux qui ont été partout, en Tyrol, en Serbie, à Verdun, en Argonne, deux fois en Roumanie, et qui ont pris en novembre une part décisive à la bataille de Tolmino. On observe en même temps un accroissement menaçant du nombre des batteries ; celles-ci sont réparties en deux groupes principaux, l’un à l’Est, l’autre au Sud-Ouest, de façon à croiser leurs feux, auxquels se superpose celui d’un groupe intermédiaire, écrasant la position de face, tandis qu’un dernier groupe, au Nord, exerce par derrière une action latérale. On signale d’Armentières plus de vingt mortiers autrichiens en voyage pour le front. Enfin nos aviateurs ne comptent pas, à l’arrière des lignes ennemies, moins de vingt-trois escadrilles. Comme à Verdun, le commandement allemand a décidé de frapper un coup d’une brutalité inouïe : il a réuni tous les moyens pour faire vite et pour emporter le morceau.

En face de ces cinq divisions, deux françaises : la 154e (Breton) face au Sud, de Dranoutre au Petit Kemmel, barrant la vallée du Hellebeek, et la division Madelin, qui occupe le Kemmel et la, crête de Lindenhoeck, en liaison à gauche avec la 9e britannique. Nos deux autres divisions, plus à l’Est, la 34e (Savatier) devant le château de Locre et la 133e à notre extrême droite, sont en dehors du secteur d’attaque. La 39e (Massenet) est en cours de débarquement ; les cavaliers toujours en réserve sur les monts.

On est donc dans cette situation : deux troupes en présence, également combatives, également animées de l’esprit offensif, les Français décidés à faire lâcher prise aux Allemands, les Allemands résolus à forcer le passage et à monter sur le Kemmel. Les ordres des deux côtés étaient catégoriques. La crise ne pouvait plus tarder.

Comme il arrive dans ces cas-là, elle prit la forme d’une bataille de rencontre. Elle prélude, le 22 et le 23 avril, par de petites attaques au Nord de Bailleul, où les Allemands cherchent à s’assurer quelques avantages de position, afin d’améliorer leur base de départ. De notre côté, nous poursuivons énergiquement notre plan d’offensives partielles, de coups de main ayant pour but d’enlever à l’ennemi cette base de départ et de le rejeter dans la Douve. Ces petites opérations de sûreté sont tout à fait dans la manière de Foch qui, dans ses leçons, en a fait un des traits essentiels de sa méthode. Elles s’exécutent à peu de frais, par surprise, sur des points choisis, avec peu de monde à la fois. Il s’agit de gêner l’ennemi en s’emparant d’un point d’appui, de le harceler, de faire des prisonniers, d’obtenir des renseignements, de nous assurer d’un tremplin pour un nouveau bond. L’un de nos premiers objectifs était ce moulin de Spanbroeck, placé à ce point d’intersection dont j’ai montré l’importance, où le système du Kemmel vient se souder aux collines d’Ypres ; de là, on peut monter une nouvelle opération sur Wytschaete et couvrir ainsi solidement le saillant d’Ypres par le Sud. La petite attaque projetée se fit vers onze heures du soir dans la nuit du 24 au 25 avril. Par un feldwebel fait prisonnier le matin même, on connaissait déjà la présence du Corps alpin sur le front de la division [5]. Un nouveau prisonnier fait au cours de la nuit ajouta qu’il se préparait une violente attaque par les gaz pour cinq heures du matin. Les précautions furent aussitôt prises, et le tir de contre-préparation déclenché sur-le-champ sur les lignes allemandes. Mais notre progression nocturne avait eu pour effet d’allonger nos barrages. L’attaque allemande allait nous assaillir sur des positions incertaines, mal reconnues et mal assises. La division, déjà en ligne depuis neuf jours, avait perdu un millier d’hommes et 25 officiers. Mais elle avait déjà repoussé deux assauts : le moral était magnifique.

A deux heures trente, le matin du 25, la préparation allemande commençait. C’était une préparation sur le type de Verdun, mais d’une puissance passant de loin les plus monstrueux écrasements de Thiaumont et de la cote 304. Tous les témoins s’accordent pour dire qu’ils n’avaient jamais vu une pareille densité et une si horrible concentration de feux. Ce qu’elle offrait de particulier, comme le prisonnier l’avait dit, c’était la proportion énorme d’obus toxiques. La nature de ces gaz n’était pas celle de l’ypérite, qui s’attache au sol et le rend inhabitable pour longtemps ; c’étaient des gaz nouveaux, à effet subit, passager, produisant une grande gêne de la respiration. une sensation soudaine d’accablement et de torpeur. C’est le système du cambrioleur qui sans tuer son ennemi le stupéfie par un narcotique. Cette vapeur sournoise s’abattait principalement sur la région des batteries, formant nappe sous les bois, dans les fonds de ravins ; les artilleurs durent travailler pendant des heures avec le masque. Vers trois heures, le feu roulant sembla redoubler de furie. Les obus tombent à raison d’une centaine à la minute. Vers cinq heures trente, une pluie de torpilles du plus gros calibre s’ajoute au fracas de l’artillerie et achève d’anéantir les malheureux groupes de combat de la première ligne. Au même instant, une rafale de mitrailleuses lourdes et légères enveloppe la montagne d’une nuée de plomb. Enfin, dernière surprise et peut-être la plus terrible, à tous ces feux de la terre se mêlent ceux du ciel : une effroyable charge d’avions, comme une cavalerie de tempête, vient mitrailler nos hommes à bout portant, semer dans les arrières la terreur et les bombes, frapper, démoraliser les imaginations. Cet emploi de l’aviation en masse fut peut-être le trait saillant de la bataille, l’élément d’inconnu qui provoque la surprise par une invention de terreur et de péril inédits. Tout le jour, on vit tournoyer et bondir leurs ailes gigantesques, au-dessus des fumées et des nuages de poussière, comme des oiseaux de mer rasant les vagues dans une bourrasque. On en compte plus de quatre-vingts sur le front d’un seul régiment. Ainsi s’exécutait l’ordre de Ludendorff, qu’on ne force pas le succès à coups d’hommes, mais que le grand moyen de combat est toujours la puissance des feux. Au matin les flancs du Kemmel apparurent chauves, nus comme après un incendie. Les Allemands, par le luxe prodigieux de leur machinerie, avaient produit ce cataclysme mêlé d’apparitions dans le ciel et de cette noire fantasmagorie.

L’attaque se prononça sous une brume épaisse, un peu avant six heures. Les Allemands, suivant une tactique invariable, avaient monté l’affaire en tenaille, par un double mouvement débordant, les divisions du groupe Siéger marchant d’Ouest en Est sur le village de Kemmel, celles du groupe Eberhardt devant les rejoindre à Locre par la vallée du Hellebeek. A notre gauche (Nord), à la jonction avec l’armée anglaise, la progression allemande put être contenue plusieurs heures ; à neuf heures, le 22e régiment tient encore les ruines du village et le petit bois au Nord-Est, en liaison avec la droite anglaise ; le général Madelin envoie un bataillon de son régiment de réserve (le 99e) pour dégager ces éléments et maintenir la liaison qui commence à fléchir. Ce mouvement, découvert par l’ennemi, ne parvient pas à déboucher ; la 9e division anglaise est rejetée peu à peu dans la cuvette marécageuse qui, entre le Kemmel et Ypres, forme l’étang de Dickebusch. Pourtant, une auto-mitrailleuse réussit à atteindre les lisières du village, où elle appuie la résistance.

Au centre, la situation était plus difficile. Le 30e régiment était submergé par le nombre entre six et sept heures, les premières pentes du Kemmel envahies, et le barrage allemand se fixait déjà sur la crête, enfouissant nos mitrailleuses. Les armes ne fonctionnaient plus. A ce moment, le colonel Borne, commandant le 99e, désigne un de ses bataillons on réserve sur le Kemmel qu’il lance, en dépit des barrages, à la charge sur les pentes Sud. La contre-attaque, menée a fond de train, bouscule l’ennemi sur un terrain semé de cadavres, jusqu’à sa ligne de départ ; mais là elle se heurte à une deuxième vague allemande qui partait au même moment, accompagnée d’une ligne de mitrailleuses légères, de petits minenwerfer et soutenue de batteries mobiles de 37 et de 77. Cette nouvelle vague est détruite devant notre groupe de contre-attaque par les dernières mitrailleuses en état de tirer, mais sur la gauche elle parvenait à aborder le village. Peu après, une troisième vague atteint la crête du Kemmel, où l’on se bat corps à corps. Le colonel Borne jette alors sa dernière compagnie pour essayer de prendre les assaillants à revers. Il revenait, vers neuf heures, à son poste de commandement qui se trouvait dans une petite sape à l’Ouest de la crête. Elle était déjà envahie. Le colonel put s’éloigner avec deux ou trois officiers, poursuivi par les balles.

En effet, vers la droite, il s’était passé un incident grave. Profitant de la rupture du 30e régiment, le Corps alpin avait complètement débordé l’aile gauche de la division voisine (154e) et, par une infiltration audacieuse, à la faveur de la brume et des défilements du terrain, des couverts, des épaves de baraquements anglais dont j’ai parlé plus haut, se glissait d’abri en abri, gagnait la vallée du Hellebeek. On se souvient que cette vallée forme un ravin fort encaissé, qui tourne le Kemmel par l’Ouest. Dès sept heures du matin, l’ennemi parvenait par-là jusqu’à la région de nos batteries, les attaquait à la mitrailleuse. Ces batteries, criblées de balles, durent, tout en se défendant, amener les avant-trains, replier ce qu’elles purent de leurs pièces au galop et faire sauter les autres. Un groupe dut détruire ses douze pièces ; le lieutenant Freydier-Dubreuil, après avoir tiré à vue sur l’infanterie allemande jusqu’à la hausse de 700 mètres, brûlé toutes ses munitions, réussit à atteler et à ramener sa section. Les officiers anglais se battirent à la carabine ; on parle de corps à corps où les servants assommèrent les Boches à coups de culasses. Les Anglais firent sauter vingt-cinq canons lourds. A neuf heures du matin, l’ennemi atteignait, Locre et se rendait maître de ce réduit. Il en était aussitôt chassé par la 154e division et gardait seulement l’hospice, à 1 200 mètres au Sud dans la vallée.

Cette manœuvre du Corps alpin décidait du succès de toute 4’opération. On ne pouvait plus songer qu’à coiffer sur place l’attaque ennemie avec le peu qu’on avait à lui jeter à la tête ; il fallait lui barrer le débouché de la vallée, lui interdire l’accès des pentes situées à l’Ouest et le chemin de la plaine d’Ypres. Sur ce chemin, s’élève en arrière du Kemmel la butte aiguë du Scherpenberg, espèce de cône bizarre dont on reconnaît de loin la silhouette cornue, placée en dehors de la rangée des Monts de Flandre comme une sorte de serre-file. Le pied de cette butte est bordé en avant par la route de Bailleul à Ypres, qui après avoir franchi le col du Kemmel à Locre, passe au carrefour de La Clytte et à l’étang de Dickebusch. C’est sur cette ligne que se recueillent peu à peu les débris de la malheureuse 28e division, réduite à la force de deux bataillons, et que viennent appuyer peu à peu, pour achever de boucher le trou, des groupes de cavaliers à pied sous les ordres du général Forqueray. Vers onze heures, la situation se stabilise dans cet état.

Cependant, le général Massenet (39e division), alerté à dix heures trente à Winnezeele, fait connaître au général Madelin qu’il se porte au secours et que ses colonnes déboucheront entre cinq et six heures du soir. Des rapports d’aviateurs anglais prétendent que des Français résistent encore sur le Kemmel. A trois heures de l’après-midi, à cinq heures, ils ont cru voir, assurent-ils, de petits groupes bleu horizon isolés, encerclés, continuer à se battre sur la crête et dans le village. Il y a encore là-haut de la France qui s’opiniâtre. L’un des témoins affirme même qu’il a reconnu — drapeau ? cocarde ? — on ne sait quoi de tricolore. Que penser de ces fables qui surnagent dans les catastrophes ? Que croire de ces illusions qui colorent le malheur ? Ce rayon d’espoir, ce drapeau fantôme qui palpite avec les dernières lueurs du jour, c’était le mirage d’une volonté qui ne consent pas à sa défaite. Et en effet, sur le front de la hauteur où tant de courage fut écrasé, l’immense sacrifice laisse quelque chose d’immortel et l’héroïsme devient poésie.
IV. — LA BATAILLE DE LOCRE

La division Massenet, retardée en chemin, entrait en ligne à la nuit close, avec l’ordre de reprendre le Kommel et de délivrer les camarades qui peut-être y tenaient encore. Les Allemands, exaltés par leur avantage de la matinée et que leurs chefs stimulent sans mesure, reprenaient leur mouvement à la même heure. Les deux attaques eurent pour effet de s’annuler mutuellement. La 39e division avait pu dépasser à peine les lignes de la journée. L’attaque reprise le lendemain dans des conditions hâtives, ne donna pas de résultats. Mais l’intervention rapide de cette belle troupe en avait produit un très grand. Elle avait empêché l’ennemi de profiter de sa victoire. La progression allemande est arrêtée sur les jarrets. Il s’ensuivit deux jours d’accalmie relative dont nous sûmes profiter pour nous organiser ; à notre gauche, les Anglais eurent le temps de rectifier à loisir leurs positions en avant d’Ypres afin de les raccorder aux noires.

Mais les Allemands n’ont pas dit encore leur dernier mol. L’Empereur assistait à la prise du Kemmel : un message capturé sur un chien de liaison nous apprend sa présence. Le même jour Ludendorff a essayé de reprendre son offensive sur la Somme, et s’est fait battre. L’ennemi est donc engagé de plus belle dans le Nord, où depuis quinze jours il ne recueille que des succès. L’affaire du Kemmel ne vient-elle pas de lui rapporter à elle seule 6 000 prisonniers, 53 canons et 200 mitrailleuses ? Ce triomphe retentit dans toute l’Allemagne. Des hauteurs du Kemmel, l’Allemagne aperçoit, au-delà de l’ourlet pâle des dunes, le ciel pâle éclairé du reflet de la mer. Plus qu’un dernier obstacle à vaincre : il suffit de s’emparer de la butte du Scherpenberg pour prendre à revers la file des Monts, la tourner par le Nord, marcher sur Poporinghe, bousculer tout ce qui est au Nord d’Ypres, l’acculer en désordre à la côte. Sans relève, séance tenante, comme c’est son usage quand il veut exploiter un succès, l’ennemi pousse en avant son monde, en lui donnant juste le temps de souffler et de se renforcer encore en artillerie.

L’attaque, après une préparation qui dura toute la nuit, se déclencha le 29 avril à sept heures sur 14 kilomètres de front, depuis les pentes Sud du Mont Vidaigne jusqu’au Nord de l’étang de Dickebusch, tout le long de la route d’Ypres à Bailleul. Elle avait ordre de pousser aussi loin que possible et, comme entrée en jeu, de prendre au moins le Mont Vidaigne et le pic du Scherpenberg. Ce fut un échec sanglant. Aux deux extrémités, les lignes ne bougèrent pas : à la gauche, les Anglais (21e, 49e et 25e division) tinrent bon contre trois assauts. A droite, sur les pentes du Vidaigne, notre 34e division demeura inexpugnable dans le parc et le château de Locre (à une lieue au Sud du village, sur la route de Bailleul). Un basque, Leys, fameux tireur de lièvres, abattit de suite dix-sept Allemands. Au centre l’ennemi fut plus heureux. Il pénétra à la jonction des divisions Breton et Massonet, enleva le village de Locre et atteignit même à un kilomètre plus au Nord, le carrefour de la route de Westoutre.Mais le village est repris par un capitaine du 4e dragons qui, travaillant avec ses hommes en manches de chemise, aperçoit de reflux des fantassins, s’élance la pelle dans une main, le revolver de l’autre et, avec ses vingt cavaliers, retourne la situation. Il ne restait de l’avance ennemie qu’une poche étroite à la tête du ravin du Hellebcek, vers le cabaret de Brulooze. L’ennemi, épuisé, ne renouvela pas ses attaques.

Mais depuis la chute du Kemmel, Foch avait monté sa riposte. Il était revenu le 27 à Blendecques. En quatre jours, arrivent cinq divisions nouvelles. La 31e (Martin) monte en ligne dès le 29 au soir, relève en plein combat la 154e. Une compagnie du 81e régiment dépasse le village de Locre et parvient à l’hospice, grand amas de bâtisses autour d’un jardin de couvent formant un second village à 1 200 mètres du premier. Cette troupe surgit à l’improviste au milieu de la cour et y fait plus de cent prisonniers, appartenant à cinq régiments de trois divisions différentes, une prussienne, une d’Ersatz et une bavaroise. Ce mélange d’unités peint la confusion de l’ennemi.

L’essai de percée sur Poperinghe par le couloir de Locre avait fait un fiasco complet. Ce village commande une sorte d’isthme qui forme verrou dans la vallée, et qui est la ligne de partage entre les ruisseaux qui descendent au Sud vers la Douve, au Nord vers Dickebusch et la cuvette d’Ypres. C’est sur cette ligne d’arrêt que se fixe la bataille. Elle se passe désormais en oscillations de faible amplitude autour de cette crête. Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, la 39e division réduit la poche de Brulooze. L’hospice de Locre passe de mains en mains. Chassés le 30 avril, nous y rentrons dans la nuit du 3 mai pour deux heures, et le perdons de nouveau. Le 4 et le 5 mai, une série de petites offensives générales sur tout le front nous rend des fermes, des points d’appui qui consolident nos positions. Dans toutes ces actions, c’est nous qui avons l’initiative. L’offensive ennemie est définitivement brisée. Le 18 mai, après une préparation de dix minutes, nous attaquons au Sud de Dickebusch sur un front de deux kilomètres et faisons cinq cents prisonniers. Brillante action, où s’illustre une fois de plus la « division des as, » la fameuse division Philipot. L’ennemi ne réagit pas. La bataille des Flandres est finie.


V. — LES BRAVES GENS

Ainsi s’achève, sans conclure, cette bataille étrange et un moment si menaçante. Pendant quinze jours, dans ce tragique printemps de 1918, c’est là que se joua le destin. Aujourd’hui, tous ces lieux sont enveloppés du même suaire de solitude et de silence. Ils sont repris par la paix de l’immense cimetière, dans la majesté de mort des lieux où s’est faite l’histoire. Comment s’expliquer à distance que ces champs, ces hauteurs aient été l’obsession et le tourment du monde, comme l’image lumineuse projetée sur l’écran qui remplit un moment l’attention des foules, et qu’une autre bientôt remplace ? Douaumont, Vaux, le mont Kemmel, collines qui tour à tour ont été les points sensibles de l’univers ! Comment comprendre à présent leur puissance d’émouvoir et leur pathétique éphémère ? Peut-être qu’aujourd’hui, parmi tant de préoccupations nouvelles, ces choses paraissent déjà lointaines. La guerre s’efface vite dans le passé. Mais au retour du premier anniversaire, il est juste d’avoir un souvenir pour l’héroïsme des mauvais jours, qui prépara les jours heureux de maintenant. Il a eu le rôle ingrat et n’a pas connu la fortune. Mais il a été la condition du salut. Belges qui à Merckem avec six bataillons en battaient quinze allemands, Anglais stoïques, qui tant de jours soutinrent seuls le poids de la lutte, Français qui sortaient d’une bataille pour courir à une autre, marchaient à l’ennemi sans canons, parce que leurs canons n’avaient pas eu le temps de suivre ; cavaliers de Robillot dont le raid égalera dans l’histoire les charges de Lassale, division « la Gauloise, » accourue la première au péril, division lyonnaise qui défendit huit jours le Kemmel contre cinq divisions allemandes et se laissa engloutir tout entière dans le naufrage de la position, il est temps de rendre honneur à votre abnégation. Dans ces instants d’angoisse, vous avez permis de tenir. Au milieu des hommages qui couronnent vos frères plus heureux, notre reconnaissance ne souffre pas qu’on vous oublie. Nous vous devons le salut qu’on doit aux « braves gens. »

Sans doute, cette partie défensive de la campagne semble moins brillante que la seconde ; elle ne sera pas moins admirée de l’avenir. Ces jours terribles furent la ruine des ambitions allemandes. C’est ce que savaient tous nos soldats. C’est ce qui les soutient dans ces dures épreuves : jamais ils ne perdent courage, parce qu’ils mesurent le mal qu’ils font a l’ennemi et leur propre supériorité. Tous signeraient ces lignes sur le combat de Locre, qui terminent le journal auquel j’ai emprunté quelques pages : « 30 avril. Hier, gros succès pour nos armes. D’ores et déjà les monts sont sauvés. D’ailleurs, la grosse artillerie française rapplique. Un monde fou partout. Les routes sont noires. Une fois de plus, le Boche a manqué son coup. Les journées du 4 avril devant Moreuil, du 17 devant Breteuil, du 25 avril devant Hangard, du 29 devant Locre, sont quatre journées de victoire et nous devrions pavoiser. »

Mais cette courte et violente passe d’armes offre un autre intérêt. Elle a pesé lourdement sur la suite de la campagne. Elle intriguera les critiques. Peut-être y verront-ils, parmi les actions de la guerre, une de celles qui caractérisent le mieux la méthode des deux adversaires : d’un côté, la manœuvre allemande montée a priori, au mépris des intentions du partenaire qui ne comptent plus ; de l’autre, la parade de Foch, sa contre-manœuvre rapide, une concentration de la dernière heure qui déjoue au moment précis les desseins de l’ennemi : la lutte, en un mot, de la souplesse contre la brutalité. L’exemple demeurera classique.

Mais il y a plus. On peut se demander si cet épisode n’est pas à l’origine de la catastrophe étonnante qui, en si peu de mois, conduisit au désastre l’armée de Hindenburg. Il se peut que pour l’avenir ces quinze jours de la bataille des Flandres marquent dans l’histoire de la campagne de 1918 la principale péripétie. On voit les Allemands arrêtés devant Amiens, chercher quatre jours après une brusque diversion dans le Nord. Ils réussissent, ce succès les amène dans un cul-de-sac ; ils veulent en sortir, remportent au Kemmel un gros succès, puis sont de nouveau arrêtés définitivement. Cependant ils s’enferrent : chaque nouveau combat les engage à augmenter la mise ; en trois semaines, ils ont engagé dans cette diversion 49 divisions, c’est-à-dire le tiers de leurs forces combattantes. De cette saignée l’armée allemande ne se releva pas.

Il y eut enfin une conséquence plus grave et de portée incalculable. A partir de la bataille du 9 avril, c’en est fait en Allemagne de l’unité de direction. Le bonheur de cette opération latérale fait abandonner le principe de l’unité de manœuvre, pour une méthode toute contraire d’attaques divergentes, à communiqués éclatants, à gras butins et à pillage, dont la bataille du 27 mai est l’exemple le plus mémorable. Nous savons aujourd’hui que l’affaire d’avril devait avoir une suite et se conjuguer le 21 juillet avec la reprise d’offensive on Champagne. (Toujours, on le voit, ces coups à la gloire des Kronprinz). Elle fut décommandée par suite de notre contre-offensive, — parce que Foch à cette heure est le maître du jeu et que c’est à lui maintenant d’ « abattre, » — mais ce plan, s’il avait été exécuté, n’était-il pas le type même de ces actions doubles, que condamnent tout l’art et toute l’expérience de la guerre ? Que fût-il arrivé, si l’affaire du 9 avril avait échoué ? Son succès décida de celui de la campagne. A dater de ce jour, l’Allemagne se précipite dans cette voie d’attaques incohérentes, d’offensives à sensation, de surprises, de coups de théâtre et de hasards qui devait, en deux mois, la mener à l’abîme.


Louis GILLET.

  1. Cette lettre désigne les troupes britanniques.
  2. Corps de cavalerie.
  3. Commandant la 6e division du 2me Corps de cavalerie.
  4. Commandant l’artillerie de la division.
  5. Le corps alpin, signalé à l’arrière le 16 avril, avait pris part à l’attaque du 17 (voir plus haut), mais sans avoir donné à fond. Il ne paraît avoir engagé qu’un ou deux bataillons du Leibregiment, et est mis au repos du 19 au 23 avril dans la région de Lille, quand les Allemands décident l’affaire du Kemmel.