La Belgique en 1846

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La Belgique en 1846
Revue des Deux Mondes, période initialetome 16 (p. 877-907).
LA


BELGIQUE EN 1846.




SITUATION POLITIQUE. — SITUATION COMMERCIALE.




La Belgique fait chaque jour un pas de plus dans cette voie d’anomalies politiques où déjà nous l’avons suivie [1]. Un coup d’état ou l’équivalent, issu, contradiction étrange, d’un respect exagéré des garanties constitutionnelles ; l’initiative royale engagée, compromise par le fait même de son abstention ; un parti qui doit à son discrédit seul, à l’excès de son impopularité, l’honneur d’occuper sans partage le pouvoir, telle est la bizarre énigme qu’a posée, il y a quelques mois, l’avènement du ministère de Theux. Cette série de complications imprévues ne se limite pas à la question intérieure : la question extérieure en présente d’autres qui, pour remonter à une date plus ancienne, ne se rattachent pas moins aux premières, dont elles menacent d’entraver le dénouement. Les principes de liberté commerciale découlant naturellement et sans effort d’un système d’isolement douanier, appliqués en détail par ce même parti catholique qui les repoussait dans leur ensemble ; l’union douanière avec la France se transformant en conséquence théorique de deux traités qui semblaient river la Belgique au Zollverein et aux Pays-Bas, et près de devenir le dernier mot d’un ministère qui eût personnifié naguère les préjugés anti-français ; les libéraux enfin, refoulés de fait, par l’exagération même de leurs doctrines de liberté commerciale, vers l’arène protectionniste, que leurs adversaires viennent d’abandonner, et, au bout de ces surprises, un déplacement possible d’opinions qui ferait du ministère de Theux, cette faute suprême des catholiques, l’instrument de leur salut : voilà autant d’élémens nouveaux du problème que sont appelées à résoudre les élections de 1847. De là deux points de vue distincts et cependant inséparables : je les embrasserai tous deux. Intéressante par son originalité seule, cette situation a d’autres titres à l’attention de notre pays. Pour la France et pour l’Europe, la Belgique est plus qu’un petit royaume de quatre millions d’habitans : la Belgique est l’élément forcé de bien des solutions commerciales déjà entrevues, le point commun où le système douanier du nord et le système douanier du midi viendront tôt ou tard se briser ou s’unir.


I.

On avait pu apprécier, dès la retraite de M. Nothomb, les causes et les indices certains de la réaction qui s’opère depuis cinq ans en Belgique. Protégés par un système électoral qui n’autorise, sauf le cas de dissolution, le renouvellement des chambres que par moitiés, et à intervalles de deux ans pour les représentans, de quatre ans pour les sénateurs, les catholiques possèdent encore la majorité parlementaire, quoiqu’ils soient en minorité évidente, avouée, dans les collèges électoraux. Les élections de 1843 pour le renouvellement de la première moitié de la chambre des représentans, et précédemment les élections provinciales de 1844 faites par la même catégorie de votans qui nommera, en 1847, la seconde moitié de cette chambre et la première moitié du sénat, ont réduit, dans le domaine de la politique intérieure, à une simple question de temps l’avènement définitif des libéraux. C’est cependant en face de cette insurrection spontanée, presque unanime, du pays électoral contre la prépondérance du clergé qu’a surgi pour la première fois un ministère exclusivement clérical, en d’autres termes, une combinaison telle que les catholiques, au faîte de leur popularité et de leur puissance, n’avaient jamais osé l’imposer an roi. Une pareille solution n’est pas, du reste, survenue d’emblée : le roi, avant d’y recourir, a tour à tour essayé d’une combinaison mixte et d’une combinaison libérale ; mais cette double tentative, dirigée par des scrupules inopportuns, n’a servi qu’à rendre plus évidentes la déconsidération, des catholiques et les impolitiques préférences de la couronne pour un parti que repousse le sentiment national. Pour bien faire apprécier le caractère et les résultats probables de la nouvelle situation, je dois remonter aux circonstances qui ont amené la retraite de MM. Van de Weyer et d’Hoffschmidt, dont la courte apparition n’a pas laissé d’ailleurs d’autres souvenirs.

C’est tout un nouveau chapitre à l’histoire des grands effets par les petites causes. Le principal du collège communal de Tournay ayant déplu aux jésuites, et par contre-coup à l’évêque, le bourgmestre et les échevins de la ville, qui sont à la dévotion du clergé, conclurent, il y a près d’un an, une convention qui livrait à l’évêque, et par contre-coup aux jésuites, le droit de pourvoir à la direction de cet établissement. A l’instigation de l’ancien ambassadeur de Belgique en France, le comte Le Hon, qui a réussi à se faire un piédestal politique du modeste fauteuil où les circonstances l’ont relégué, le conseil communal protesta. A son tour, l’opposition de la chambre des représentans s’empara avidement de l’affaire et arracha à M. Van de Weyer, l’un des membres libéraux du cabinet, la promesse d’un projet de loi tendant à résoudre définitivement le point débattu.

Pour tout homme de bonne foi, cette solution était déjà écrite dans l’article 84 de la loi communale, qui classe les professeurs et instituteurs attachés aux établissemens communaux d’instruction publique dans la catégorie des employés dont la nomination appartient aux conseils. Le même article autorise implicitement, il est vrai, les conseils communaux à abandonner ces nominations au collège des bourgmestres et échevins ; mais le soin qu’a pris le législateur de spécifier ce cas de délégation prouve assez qu’il est unique, et que les bourgmestres et échevins ne peuvent pas transmettre, par une seconde délégation, à un tiers les droits qu’ils ont reçus des conseils communaux. L’interprétation contraire bouleverserait toute l’économie de la loi, car les bourgmestres et échevins n’exercent, après tout, le droit de nomination qui leur est délégué que sous la surveillance du pouvoir déléguant du conseil, surveillance impossible à l’égard de l’autorité épiscopale. La convention de Tournay n’était donc qu’un prétexte, En supposant qu’une pareille convention se reproduisît ailleurs, les libéraux, une fois maîtres de la situation, étaient toujours sûrs de trouver dans la législation actuelle le moyen de réprimer ces écarts. Une loi nouvelle, présentée sous les auspices d’une majorité évidemment hostile à l’enseignement laïque, ne pouvait aboutir au contraire qu’à aggraver le mal, à légaliser l’abus. L’opposition ne l’ignorait pas : ce qu’elle voulait en réalité c’est une discussion politique dont le bruit pût réveiller les passions libérales, à moitié engourdies par une trêve de six mois, et qu’il importait de tenir en haleine jusqu’aux élections de 1847. L’opposition visait surtout à compromettre les deux ministres, MM. Van de Weyer et d’Hoffschmidt, dont les antécédens libéraux servaient de chaperon aux catholiques. La question de l’enseignement, dont l’intolérance avide du clergé a fait en quelque sorte la pierre de touche des deux opinions, atteignait mieux que toute autre ce double but. Sur le terrain de l’enseignement s’est opérée, ne l’oublions pas, cette formidable coalition de 1841, qui, combinant avec les garanties, l’autorité morale inhérentes au libéralisme modéré, l’ascendant révolutionnaire, les moyens de propagande et de police que l’esprit d’association avait mis aux mains des radicaux, a pu bouleverser en trois ans toutes les traditions électorales du pays. Sur ce terrain a succombé M. Nothomb, si habile pourtant à couvrir d’un vernis de libéralisme les mesures réactionnaires que lui imposait la majorité. Comme M. Nothomb, MM. Van de Weyer et d’Hoffschmidt allaient se trouver réduits à découvrir leurs collègues catholiques en se séparant d’eux, ou, ce qui reviendrait au même, à perdre je droit de les abriter en pactisant ouvertement avec eux. L’une et l’autre éventualité donnaient aux meneurs libéraux une entière liberté d’attaque et un moyen sûr de rallier les élémens encore mal disciplinés de la coalition de 1841. Hâtons-nous de dire que M. Van de Weyer n’a pas songé un seul instant à renouveler le jeu périlleux de M. Nothomb. Le projet élaboré par lui se réduisait à poser ou plutôt à constater ce principe : « que les communes ne peuvent déléguer à un tiers l’autorité que les lois leur confèrent sur leurs établissemens d’instruction moyenne, et que toute transaction contraire est nulle. » Écrit sous la dictée des libéraux, ce projet n’eût pas tranché autrement la question.

Il s’offrait aux catholiques un moyen facile de dérouter les calculs des meneurs libéraux : c’était d’adhérer purement et simplement au projet. La coalition tombait dès-lors dans son propre piège. Cette irritante question de l’enseignement, soulevée dans l’unique pensée de mettre en évidence les prétentions outrées des catholiques, n’aboutissait qu’à faire ressortir leur modération, et rien n’épuise et ne déconsidère un parti, une coalition surtout, comme de frapper à vide ; mais les libéraux n’avaient pas trop présumé de la maladroite obstination de leurs adversaires. Accepté par M. d’Hoffschmidt, le projet de M. Van de Weyer fut repoussé par tous les membres catholiques du cabinet, qui, à la suite de quelques scènes assez vives, remit ses démissions au roi.

Ici se présentaient trois solutions contraires, dont chacune répondait à une des nécessités de la situation. Un ministère exclusivement catholique avait dans les chambres une majorité toute faite. Le vœu manifeste des collèges électoraux assurait une majorité plus forte encore à la combinaison opposée ; seulement ce choix impliquait la dissolution des chambres. Un ministère mixte enfin, s’il ne satisfaisait aux droits ni de l’un ni de l’autre parti, avait l’avantage de n’en froisser ouvertement aucun et d’épargner au roi la fâcheuse alternative de jeter un défi au pays par des choix exclusivement hostiles à l’opinion, ou de se constituer chef d’opposition en donnant le coup de grâce à une majorité, peu digne d’égards si l’on veut, mais qui, après tout, avait pour elle le droit de priorité, l’autorité d’une position prise et légalement prise. En un mot, le roi, le parlement, le pays, avaient trois intérêts distincts dans la question.

Le roi, naturellement, songea tout d’abord au sien, et M. Van de Weyer reçut mission de composer un ministère mi-parti de catholiques et de libéraux modérés ; mais, soit vertige, soit que, désespérant de désarmer l’opinion par des concessions tardives, il voulût épuiser dans un dernier effort les ressources que sa majorité moribonde lui offrait, le parti catholique avait donné le mot à tous ses adhérens : aucun n’accepta le projet de M. Van de Weyer, qui résigna ses pouvoirs. L’ajournement du projet eût pu seul replacer les partis dans ces conditions d’immobilité auxquelles un ministère mixte était possible encore, et M. de Mérode, dont les excentricités oratoires n’excluent pas certain bon sens, en fit la proposition dans les journaux. Il ne s’agissait plus que de trouver dans ce groupe de libéraux déclassés où la politique mixte avait déjà recruté quatre ministres, MM. Nothomb, Goblet, Van de Weyer et d’Hoffschmidt, et où se tenaient encore, à distances diverses, MM. de Brouckère, Liedts, Dumon, Osy, Dollez, un homme qui voulût prêter la main à ce faux fuyant. Là précisément était la difficulté, l’impossibilité. L’approbation donnée par les catholiques à la convention de Tournay, leur acharnement à la maintenir, décelaient chez eux le parti pris formel de fausser par voie administrative les dernières garanties de l’enseignement laïque : accepter l’ajournement, c’était accepter sciemment la complicité indirecte de cette audacieuse agression. Or, M. Nothomb, à une époque où le parti clérical mettait encore les formes légales de son côté, avait fait une trop fâcheuse expérience de ce système d’effacement personnel, qui consiste à tolérer le fait en réservant le principe, pour qu’un seul libéral voulût la tenter après lui et sous des auspices plus compromettans. MM. de Brouckère et Dumon, sollicités de venir en aide à la couronne, subordonnèrent leur acceptation au programme même de M. Van de Weyer. M. Liedts, que le vote presque unanime des deux partis appelle chaque année à la présidence de la chambre des représentans, refusait, six mois auparavant, le portefeuille, pour conserver sa position parlementaire, et l’Achille de la neutralité avait moins de raisons que jamais de sortir de sa tente. MM. Osy et Dollez enfin, qui, à défaut d’influence personnelle, se seraient désignés au choix du roi par un passé à peu près libre de compromis, déblatéraient ouvertement contre les ménagemens observés à l’égard des catholiques. Des cinq membres qui composaient naguère la réserve mixte, quatre se trouvaient refoulés par les exigences de l’épiscopat aux premiers rangs de la coalition.

Il fallait donc choisir entre deux combinaisons exclusives. Préférence pour préférence, le bon sens, l’intérêt de sa propre dignité, parfaitement d’accord ici avec l’intérêt de sa popularité, ordonnaient au roi de sacrifier un parti dont l’entêtement l’avait placé dans cette alternative d’option. Léopold sembla le comprendre : il chargea le chef de la coalition libérale, M. Rogier, de constituer un cabinet ; mais le fantôme de la dissolution se dressait toujours là, menaçant, devant les incertitudes royales, et Léopold crut le conjurer en imposant à M. Rogier la condition expresse d’exclure du nouveau cabinet l’élément ultra-libéral. A son point de vue, le roi calculait juste : un cabinet de libéraux modérés, de doctrinaires, c’est le mot reçu, n’impliquait pas nécessairement la dissolution. Dans la chambre des représentans d’abord, les deux partis se balancent ; une minorité flottante, aujourd’hui évaluée à dix membres prêts à voter, les yeux fermés, pour tous les ministères, quels qu’ils soient, y détermine seule depuis long-temps la majorité. De ce côté donc aucun obstacle sérieux pour M. Rogier. Quant à la majorité immense qui, depuis 1841, soutient les catholiques dans le sénat, il ne fallait pas s’en effrayer davantage. Cette majorité, jadis le plus ferme appui du groupe doctrinaire dans la lutte qu’il a soutenue dix ans contre le radicalisme ultra-libéral et le radicalisme ultra-catholique, ne s’est tournée vers le clergé qu’accidentellement et par suite du rapprochement effectué, en 1841, entre les doctrinaires et les ultra-libéraux. Vainement les ultra-libéraux ont-ils abjuré leurs principales doctrines, vainement, dans deux ou trois circonstances récentes, ont-ils pris fait et cause avec les doctrinaires pour la prérogative royale menacée par le radicalisme du clergé : rien n’a pu désarmer les préventions du sénat. Pour qui connaît le cœur humain, des causes bien autrement graves qu’un simple dissentiment politique entretiennent cette incompatibilité d’humeurs. Le sénat, dont le cens d’éligibilité est de 1,000 florins, se recrute en majeure partie dans l’aristocratie, qui représente encore en Belgique la grande propriété, et les ultra-libéraux ont précisément retenu de leur ancien programme ce dénigrement haineux des idées et des susceptibilités nobiliaires qui sera partout et toujours le thème favori des bourgeoisies dans l’opposition. De là les colères de cette aristocratie d’autant plus ombrageuse que ses titres sont plus contestables [2]. M. Rogier eût immanquablement reconquis les bonnes grâces de la chambre haute, en sacrifiant des auxiliaires auxquels son patronage seul pouvait ouvrir l’accès du pouvoir.

Infaillible quant au but que se proposait le roi, la combinaison dont il s’agit n’avait qu’un défaut, c’est d’être inacceptable pour M. Rogier. M. Rogier n’avait-il pas, en effet, des ménagemens à garder vis-à-vis d’une fraction qui dispose des clubs, des loges maçonniques, de la plupart des journaux, d’un grand nombre de conseils communaux, de tous les moyens de propagande et de contrôle enfin auxquels l’opinion libérale doit ses miraculeux progrès ? Pouvait-il, sans les froisser, exclure du succès des hommes qui l’avaient adopté dans la défaite, et qui, en position de lui marchander leur concours, s’étaient effacés derrière lui, sacrifiant à l’intérêt commun leurs prétentions, leur passé, leur individualité politique ? C’est à quoi visait apparemment, sinon le roi, du moins la coterie qui dictait ses scrupules. M. Rogier esquiva assez adroitement le piège. S’enfermant dans la lettre morte des instructions royales, il consentait à former un cabinet en dehors des membres ultra-libéraux de la chambre ; mais, pour que ceux-ci ne pussent suspecter sa loyauté, il prenait pour programme de gouvernement le programme même de la coalition, dont il énumérait ainsi les points principaux : indépendance respective du pouvoir civil et du pouvoir religieux, principe qui trouverait notamment son application dans la loi de l’enseignement secondaire, — nomination par le roi du jury chargé de conférer les grades académiques, au lieu du mode actuel de nomination par les chambres, — retrait de la loi qui autorise le fractionnement arbitraire des collèges électoraux des communes, et avis préalable de la députation permanente (sorte de conseil de préfecture dérivant de l’élection) pour la nomination des bourgmestres en dehors des conseils. La première de ces clauses était l’expression des exigences communes aux deux fractions libérales ; la seconde formulait les concessions faites par les ultra-libéraux aux libéraux modérés. La troisième enfin mettait habilement en regard les concussions des libéraux modérés aux ultra-libéraux. Au début du ministère Nothomb, en face des tendances d’émancipation qui se manifestaient déjà dans les conseils, les catholiques, répudiant leur vieux programme de décentralisation en ce qu’il avait d’onéreux, avaient trouvé commode de déshériter l’initiative municipale au profit de l’initiative gouvernementale, qu’ils se croyaient désormais sûrs de diriger, et le groupe doctrinaire, soit pour prouver qu’il restreignait ses théories de centralisation dans les bornes des lois existantes, soit désir de payer les sacrifices récemment faits à ces théories par les ultra-libéraux, avait pris franchement fait et cause pour les droits de cette même liberté communale dont il avait autrefois combattu l’abus. De là cette troisième clause. L’empressement de M. Rogier à ériger en principe de gouvernement ce qui avait pu ne paraître qu’une tactique d’opposition était de nature à rassurer pleinement les ultra-libéraux sur la bonne foi du ministre en perspective. Les garanties étaient dès ce moment égales de part et d’autre ; cette combinaison, exclusivement doctrinaire, où les habiles du parti catholique voyaient l’anéantissement prochain de la coalition, en devenait l’expression vivante. Ce n’était malheureusement pas tout : se doutant bien qu’un ministère qui se proclamait solidaire des ultra-libéraux ne désarmerait pas les antipathies boudeuses du sénat, et ne voulant pas exposer le futur cabinet aux chances d’une chute qui eût fait douter du parti libéral, M. Rogier posait trois cas de dissolution jusqu’aux élections de 1847.

On devine l’accueil fait par le roi à ce programme, qui transformait en perspective certaine ce qu’il redoutait le plus. La petite cour ultra-montaine du château de Laecken exploita l’incident, se récriant bien haut contre l’intolérance de « ces prétendus libéraux qui menaçaient l’indépendance des chambres, qui voulaient s’emparer de la situation par un coup d’état, » et le roi, ne demandant pas mieux que d’être convaincu, recomposa, avec l’élément catholique de l’ancien cabinet, une nouvelle administration où M. de Theux, chef de la réaction cléricale, remplaçait, avec M. de Bavay, les deux libéraux démissionnaires, MM. Van de Weyer et d’Hoffschmidt.

Là était véritablement le coup d’état. Qu’il faille user avec une grande réserve de l’expédient extrême des dissolutions, personne ne le conteste ; mais le roi avait suffisamment déféré à ce scrupule, en chargeant, dès le début de la crise, M. Van de Weyer de reconstituer un cabinet mixte. Ce projet échouant devant l’inexplicable obstination des catholiques, la dissolution, qui rentre après tout dans les prérogatives constitutionnelles de la couronne, était, on l’avouera, un pis-aller moins compromettant et plus légal que cette imprudente intronisation d’un parti dont le programme avoué était désormais un cri de guerre contre les institutions. Un ministère exclusivement catholique, succédant d’emblée et sans interrègne à la dernière administration, se fût compris encore ; on eût vu à la rigueur dans ce recours suprême à la majorité de fait la continuation de ce système de neutralité qui, depuis 1831, avait abandonné chaque parti, chaque chose à sa propre impulsion, sans rien hâter ni ralentir, et qui, logique jusqu’au bout, laissait tous les frais de la crise actuelle à la charge des hommes qui, à tort ou à raison, l’avaient provoquée, des libéraux, sauf pour ceux-ci à prendre leur revanche en 1847, terme normal de leur rôle de minorité. Fort de son homogénéité, n’ayant personne à ménager dans le camp ‘ennemi, le nouveau ministère eût mis aux oubliettes la loi de l’enseignement, sans s’inquiéter des engagemens de M. Van de Weyer. L’agitation serait tombée d’elle-même. Malheureusement six semaines d’incertitudes, en donnant aux exigences secrètes des ultra-catholiques le temps de se produire au grand jour, avaient singulièrement aggravé les positions. Non contens de défendre la convention de Tournay du reproche d’irrégularité, les journaux et les orateurs du clergé, dont la presse coalisée excitait habilement l’indiscrétion, et qui eux-mêmes espéraient sans doute intimider les libéraux en opposant l’offensive à l’offensive, eu étaient venus peu à peu à voir dans l’exception la règle, dans la tolérance le droit. Ainsi, le retrait du projet de loi tendant à abolir la convention de Tournay ne leur suffisait déjà plus ; ce qu’ils réclamaient désormais, c’était une loi confirmative de cette convention. Devant ces manifestations si crûment ultramontaines, les questions de priorité, les scrupules de forme, étaient au moins inopportuns. Ce n’était plus entre les chambres et l’opinion, entre la majorité parlementaire et la majorité électorale, c’était entre la réaction et la légalité que le roi avait à choisir. Par un bizarre accouplement de ténacité et de faiblesse, la peur des mesures extrêmes n’aura produit en définitive ici qu’un coup d’état.

On a dit et laissé dire que M. Rogier prétendait forcer la main au roi, et que dès-lors il était de la dignité de la couronne de résister. En vérité, c’est abuser étrangement du droit d’interprétation. M. Rogier n’a pas imposé de conditions au roi, il a tout au plus refusé d’en subir, et, dans ce désaccord, tous les ménagemens sont de son côté. Le programme de M. Rogier ne tendait, en effet, qu’à faciliter la combinaison rêvée par le roi, en conciliant l’homogénéité, l’existence de la coalition libérale avec l’exclusion individuelle des ultra-libéraux ; les trois cas de dissolution, posés par ce programme, étaient le corollaire naturel, indispensable, des mêmes nécessités, et M. Rogier était d’autant plus fondé à énoncer cette dernière clause, que le roi, soit imprévoyance, soit circonspection, n’avait émis aucune réserve à cet égard. Que les libéraux, en faisant de la convention de Tournay une question de cabinet, soient la cause première de ces complications, je l’ai admis ; mais, après tout, ils dénonçaient une violation de la loi, ils usaient d’un droit incontestable, et c’était à leurs adversaires de rétablir le statu quo en cédant. Si le roi a eu la main forcée, c’est par les catholiques, qui, après avoir prôné quinze ans la nécessité des combinaisons mixtes, ont fermé à l’irresponsabilité royale cette issue, en la subordonnant à des exigences inacceptables pour la fraction la moins exclusive du parti libéral. Cette idée des combinaisons mixtes est, en effet, une vieille invention des catholiques ; elle date de l’époque où ce parti, encore maître de l’opinion et certain de trouver dans les lois existantes la consécration de ses empiétemens, pouvait feindre impunément l’impartialité. M. de Theux a dirigé six ans une administration mixte, et il en a protégé deux autres pendant cinq ans. M. Dechamps a fait plusieurs discours sur l’impossibilité des combinaisons exclusives. M. Malou s’est écrié un jour à la chambre : « Vous mettriez, devant moi un ministère composé de six M. Malou que je le combattrais, car il serait réduit à l’impuissance et ne pourrait qu’être fatal au pays. » Si Léopold s’est inspiré dans ses choix d’un scrupule de dignité, avouons qu’il a eu la main bien malheureuse. Pour soustraire son initiative à l’influence normale des libéraux, il l’a rivée aux contradictions des ultramontains.

L’abnégation de Léopold, dans cette circonstance, est d’autant plus rare, que ce parti ultramontain, auquel il s’est gratuitement livré, est l’adversaire né des prérogatives royales, exclusivement défendues par ces mêmes libéraux qu’il repousse. Le programme de M. Rogier en fait foi. La dernière clause, il est vrai, tend à enlever au roi le droit entièrement nouveau de nommer les magistrats municipaux en dehors des conseils ; mais les autres lui accordent ou lui confirment des droits plus importans, et, au pis aller, les libéraux qui interprètent les lois fondamentales dans le sens le plus favorable au pouvoir exécutif, se bornant à repousser une inconséquente dérogation à ces lois, étaient pour Léopold un allié plus sûr que cet autre parti qui nie en principe et en détail l’initiative, l’indépendance même de la royauté, sauf le cas accidentel où, sentant le monopole des élections municipales lui échapper, il a voulu, à titre d’essai, exploiter l’élément royal. Le roi avait pu d’autant moins se méprendre sur le peu de sincérité de cette avance des catholiques, que bientôt après, dans le fameux débat sur le jury d’examen, ils avaient exhumé contre la couronne leurs vieux argumens radicaux de 1830-36. Rien n’a manqué à l’abaissement volontaire de la couronne. Avec un à-propos brutal, s’il n’est pas fortuit, le jour où le nouveau ministère, expression suprême des complaisances du roi pour les catholiques, a fait sa première apparition à la chambre, les orateurs catholiques glorifiaient la résistance traditionnelle de leur parti aux prétentions du pouvoir exécutif.

Un fait beaucoup plus grave, c’est le retour subit des ultra-libéraux à ces défiances anti-dynastiques qu’ils semblaient avoir abdiquées, il y a quatre ans, en s’alliant aux doctrinaires. Cette conversion des ultra-libéraux n’était rien moins que définitive. Un ministère adopté par eux, un ministère tel que l’entend ni M. Rogier, eût pu seul, en pliant leurs convictions encore rétives au joug des nécessités gouvernementales, transformer peu à peu en habitude, en système, ce qui n’était dans l’origine qu’une tactique d’opposition. Le roi n’avait qu’à leur tendre la main pour les gagner définitivement : il a préféré les frapper d’une exclusion injurieuse, et leurs vieilles antipathies, s’ajoutant à la rancune de ce procédé, ont pris un caractère d’aigreur jusqu’ici inconnu. « Vous êtes un cabinet de révolution ! » s’est écrié à la tribune l’un des chefs de ce groupe, M. Castiau, en faisant de transparentes allusions au ministère Polignac. C’est exagéré, mais significatif. Cette désaffection semble gagner jusqu’aux doctrinaires, alliés systématiques de la couronne : dans les explications qu’il a été amené à donner sur la dernière crise, M. Rogier, l’homme le plus gouvernemental de son pays, amis une sorte d’habileté perfide à découvrir le roi. Elle a gagné jusqu’à ce petit groupe que son ultra-modérantisme laissait en-deçà des doctrinaires. M. de Brouckère, l’une des principales notabilités de la révolution, s’est démis de ses fonctions de gouverneur de la province de Liège, poste qu’il avait occupé même sous le cabinet Nothomb ; il s’est démis en déclarant qu’il n’entendait pas subir la direction donnée au pouvoir. MM. Osy et Dollez, jusqu’ici la neutralité même, ont mis presque autant de vivacité que M. Castiau dans leur désapprobation du choix royal. « Toujours on accorde le lendemain ce qu’il eût fallu donner la veille, » s’est écrié le premier, en menaçant le gouvernement des représailles des libéraux. Le second a été plus loin : « Au point où vous avez poussé les choses, ce n’est plus avec l’opposition des chambres, mais avec une autre que vous aurez à compter. » Un fait qui ne s’était pas encore produit depuis 1831, même à l’époque où l’abandon d’une partie du Limbourg et du Luxembourg exaspérait les masses contre le pouvoir, donnera la mesure de la gravité de cette question de l’enseignement si maladroitement envenimée par la couronne et du vide inquiétant qui s’opère autour de celle-ci. Dernièrement, à Tournay, où la cause et les résultats de la dernière crise ont un intérêt tout local, les habitans notables s’étant cotisés pour offrir un banquet à une corporation de la ville, les commissaires nommés par les souscripteurs ont décidé, à la majorité de sept voix contre deux, qu’il ne serait pas porté de toast au roi. C’est par surprise, et au grand scandale des libéraux de toute nuance, que ce toast a été porté.

J’ai dû insister sur ces faits, la plupart inaperçus, car ils sont un côté entièrement nouveau de la question intérieure. La position du roi était admirable. Dégagé vis-à-vis des catholiques par sa déférence passée à la loi du plus fort, par les concessions, les sacrifices qu’il avait su leur faire quand ils dirigeaient notoirement l’esprit national, protégé du côté des libéraux par le programme même de ce parti, il n’avait qu’à suivre le flot pour arriver sans froissemens, sans secousse, sans apparence de partialité, à s’assimiler l’opinion dominante : en un jour, le voilà refoulé à l’arrière-garde des vaincus, et, qui pis est, en s’aliénant des auxiliaires qui devaient être, en 1847, la majorité, il n’a pas même réussi à rallier aux droits du trône l’intolérante faction pour laquelle il s’est compromis. Jamais, on l’avouera, jamais calcul de neutralité constitutionnelle n’aura manqué plus diamétralement son but.

La grande erreur du roi des Belges, c’est de se croire toujours en 1831. Qu’à l’issue d’une révolution en partie dirigée contre l’ascendant protestant, il ait cru, lui protestant qu’un hasard diplomatique appelait à la représenter, devoir user de ménagemens sans nombre à l’égard de cette ombrageuse majorité dont chaque vote exprimait un soupçon ; que, pour la rassurer, il ait poussé la condescendance jusqu’à devenir l’auxiliaire des catholiques dans leur croisade contre les prérogatives royales ; qu’en 1834, par exemple, il ait prêté complaisamment la main à la chute du ministère Lebeau-Rogier, coupable d’avoir fait admettre, en dépit du radicalisme ultramontain, la participation du roi dans la nomination des magistrats municipaux ; que, plus récemment, à l’occasion d’un arrête qui soumettait les collèges du clergé à la surveillance indirecte du gouvernement, il ait sacrifié aux mêmes rancunes le cabinet libéral de 1840-41, cela se concevait encore. A défaut d’éclat, ce rôle de Pilate constitutionnel avait un faux air de profondeur et de finesse qui a pu séduire jusqu’aux libéraux ; mais, après le mouvement électoral de 1844-45, quand des résultats précis, mathématiques, ont d’avance marqué le jour et l’heure où cette majorité vermoulue tombera, quand, par un de ces déplacemens de force qui n’arrivent pas impunément deux fois en un règne, l’opposition peut s’intituler sans mensonge le pays, et que, du côté de celle opposition, sont l’intérêt, les garanties, la dignité de la couronne ; quand, pour ajouter enfin à ce concours d’heureuses nécessités, une question surgit, qui, en ne laissant au roi d’autre issue vers les ultramontains que la sanction d’exigences réactionnaires, illégales, lui offre une occasion naturelle de se mettre à la tête de cette opposition où de sûres alliances l’appellent et l’attendent, mais qui demain peut-être saura se passer de lui ; alors, dis-je, comment justifier ce fétichisme du cérémonial parlementaire, qui, entre la forme et le fond, entre l’abus et la loi, entre l’écueil et le port, va justement choisir ce que déconseillait la plus vulgaire habileté ?

Quant aux partis, leur situation respective reste pour le moment, et sauf les changemens que des causes tout-à-fait étrangères à la politique peuvent y apporter, comme je le dirai plus bas, ce qu’elle était en 1845 : plus fortement accusée, voilà tout.

La dernière crise, en prouvant aux ultra-libéraux la loyauté des doctrinaires, en ralliant d’autre part à la coalition le groupe ultra-modéré, a donné une consécration publique à l’accord tacite des trois fractions. Cet accord s’est déjà officiellement manifesté sur la question de la réforme électorale, cause première des anciens dissentimens du libéralisme. Les modérés, on s’en souvient, proposaient d’élever le cens des campagnes au niveau de celui des villes, à l’opposé des ultra-libéraux, qui veulent abaisser le cens des villes au niveau minimum du cens rural : ce dernier programme a été unanimement adopté dans un congrès qui, au mois de juin dernier, a réuni à Bruxelles les délégués de toutes les loges, de toutes les associations électorales du royaume, et où par conséquent les deux nuances se trouvaient représentées. Le désistement des modérés s’explique : ils n’ont plus les mêmes motifs qu’autrefois de redouter une réforme qui accroîtrait l’influence de la petite bourgeoisie et des petits fermiers. Le menu commerce, sur qui s’appuyait jadis l’influence du clergé dans les villes, peuple aujourd’hui les clubs libéraux : les élections municipales le prouvent. Cette défection est également visible chez les petits fermiers. Les catholiques, pour se rattacher l’aristocratie, ont apporté de nombreuses entraves à l’introduction des céréales étrangères, et les propriétaires, au lieu de partager avec leurs tenanciers le bénéfice de cette protection, se sont empressés de hausser les baux de fermage. Dans le Hainaut, aux environs de Tournay surtout, où, de temps immémorial, les tenanciers disposaient de leurs fermages comme de leur propre bien, au point de les diviser, de les échanger, de les vendre, de les donner en dot ou en héritage sans le consentement des propriétaires, le mécontentement s’est traduit par une espèce de jacquerie, désignée dans le pays sous le nom de mauvais gré. Sciage nocturne des arbres, empoisonnement des bestiaux, incendie des granges et des récoltes, assassinat des propriétaires et des fermiers assez malavisés pour remplacer, aux nouvelles conditions, le fermier dépossédé : tous les moyens d’intimidation sont mis en œuvre. Dans les Flandres, cette Lucerne du mouvement théocratique de 1830, le mécontentement revêt des formes plus inoffensives, mais non moins claires : les fermiers désertent les églises et les confessionnaux, ce qui, sous les régimes à base cléricale, est la façon habituelle de protester. La mauvaise récolte des deux dernières années, qui a frappé doublement les fermiers en diminuant le produit de leurs exploitations et en nécessitant la franchise temporaire des grains étrangers, est venue surexciter l’irritation produite par l’élévation des baux, et, selon la logique populaire, qui du reste ici n’est pas entièrement aveugle, cette irritation se tourne chaque jour plus vive contre le parti dominant. Rien n’est à dédaigner dans l’appréciation de l’esprit public, et le fait suivant dirait seul quelle transformation s’opère dans les collèges ruraux. Une feuille de Bruxelles, qui, par sa spécialité agricole, s’adresse exclusivement aux fermiers, et dont les tendances politiques n’étaient jusqu’ici rien moins que libérales, s’est trouvée conduite, pour arrêter la désertion de ses abonnés, à donner une éclatante adhésion au programme du congrès libéral. Les modérés n’ont donc pas fait un grand sacrifice en abdiquant des répugnances désormais sans but. Ce sacrifice ne leur est pas moins compté, et le schisme qui vient d’éclater dans le club dirigeant de Bruxelles a fourni aux ultra-libéraux l’occasion de leur rendre avance pour avance. Nos journaux, involontaires complices des feuilles cléricales de Belgique, ont cru voir dans cet incident la rupture de la coalition : c’est plutôt une garantie de sa durée. Les ultra-libéraux comptaient dans leurs rangs un groupe extrême, rejeton avorté du républicanisme de 1830, sans force, sans crédit, mais suppléant par le bruit au nombre, et placé là comme un épouvantail devant lequel plus d’une adhésion reculait : ils ont allégé leur avenir de cet inutile et dangereux fardeau. A la suite d’une discussion de règlement qui a dégénéré en discussion de principes, l’alliance s’est dissoute, et la fraction influente des ultra-libéraux, à sa tête M. Verhaegen, le grand instigateur de la ligue maçonnique, a formé avec les modérés une association à part. Cette éclatante protestation des ultra-libéraux contre les tendances républicaines qu’on leur imputait a déjà porté ses fruits. Pour quelques casse-cous politiques dont elle perd l’appui, la coalition voit chaque jour affluer dans son sein de nouveaux membres à qui des convenances de position ou d’opinion défendaient toute apparence de solidarité avec le groupe dissident. L’épidémie a gagné jusqu’aux fonctionnaires, à tel point que M. de Theux a cru devoir leur interdire, sous peine de destitution, l’entrée des associations électorales. En un mot, loin de se dissoudre, la coalition tend de plus en plus à cette homogénéité qui constitue l’unité, le parti.

Le nouveau ministère est lui-même une sauvegarde pour l’union des libéraux coalisés. A part le ministre des travaux publics, M. de Bavay, dont la docilité est le seul titre politique, et le ministre de la guerre, M. Prisse, qui ne sort pas de sa spécialité, cette administration recèle dans son sein l’essence et la quintessence du parti catholique. Le nom seul de M. de Theux est un défi. M. Malou représente la fraction bigote et convaincue de l’ultramontanisme. M. Dechamps a émis à la tribune l’espoir de voir un jour les universités de l’état supplantées par l’université cléricale de Louvain. M. d’Anethan enfin, ministre de la justice et des cultes, a retiré son fils du collège de Tournay devant l’espèce d’interdit fulminé par l’évêque contre cet établissement, et je laisse à penser si les libéraux ont glosé là-dessus. M. de Theux, bien qu’il soit la personnification officielle de l’ultramontanisme, est du reste le seul homme capable de ralentir la chute de son parti, s’il en est encore temps. Évasif devant l’opposition, despote et despote obéi chez les siens, mélange singulier de souplesse et de cette fermeté digne et froide qui caractérise chez nous, sous un autre aspect, M. le comte Mole, nul ne s’entend mieux que lui à contenir tout inutile emportement des catholiques et à dérouter les libéraux. Sous sa longue administration de six ans, de 1834 à 1840, le clergé a pu envahir sans bruit et sans scandale toutes les issues du système électoral et administratif. Les premiers actes du nouveau ministre de l’intérieur, entre autres son projet de loi sur l’enseignement secondaire, sont l’expression assez fidèle de sa tactique. Les ultra-catholiques revendiquaient brutalement pour l’épiscopat le droit de diriger les collèges communaux. M. de Theux s’y prend d’une autre façon : l’article 10 de son projet énonce le principe même de M. Van de Weyer ; mais l’article 11 ajoute que les collèges communaux dont la direction passerait des conseils à l’autorité ecclésiastique échangeront leur titre contre celui de collèges adoptés. Un mot à la place d’un autre, et tout est dit. Ces jours-ci, à l’ouverture de la session, les libéraux ont posé indirectement la question de cabinet sur cet article 11. M. de Theux a bravement accepté ; seulement, au moment du vote, il a déclaré que son projet n’avait nullement pour but d’approuver la convention de Tournay, ce qui a fait naître un mouvement d’incertitude chez les libéraux et divisé leurs voix. Il avait été en effet convenu d’avance que la question de cabinet ne sortirait pas de ce terrain. Partout ce parti pris de se substituer aux libéraux. Dernièrement il s’agissait d’élire un député : tandis que les feuilles épiscopales accusaient le candidat libéral de représenter « le despotisme, l’immoralité et l’irréligion, » le ministère recommandait le sien comme « libéral modéré, » ce qui s’éloigne un peu, par parenthèse, du cri de guerre électoral de 1843 : Il faut vaincre les libéraux en masse ! M. de Theux donnera-t-il le change aux esprits ? C’est plus que douteux ; il a contre lui sa réputation même d’habileté. Un piège, ou qui pis est, un aveu de faiblesse, voilà ce qu’on verra dans chacune de ses concessions.

Les nombreux intérêts matériels qu’irrite un provisoire de seize ans offrent au cabinet de Theux un autre moyen de diversion, et sur ce terrain, il faut le reconnaître, l’avantage est aux catholiques. Pendant que leurs adversaires se consument en stériles chicanes, en théories contradictoires, changeant de vues sur les mêmes intérêts, sans autre guide qu’un ridicule esprit de nationalité ou d’étroite opposition, les catholiques ont successivement donné au pays les traités avec la Prusse et la Hollande, la convention française, une loi des sucres qui favorise l’extension des rapports commerciaux, la construction du canal de Schipdonck, réclamée depuis vingt ans. Tous ces résultats, hormis le traité avec la Prusse, accompli lui-même sous l’influence des catholiques, appartiennent déjà au ministère de Theux. Que chacune de ces mesures soit une rétractation, que le parti ultramontain n’ait fait ici que démolir pièce à pièce un système d’aberrations commerciales qu’il avait lui-même édifié, peu importe : les intérêts matériels tiennent compte, avant tout, de ce qui leur profite. L’union douanière avec la France, instamment sollicitée par les populations flamandes, est peut-être à la veille d’imprimer le dernier sceau à ce revirement. Si, par l’influence des Flandres que le parti ultramontain est plus que jamais intéressé à ménager, et de ces fausses susceptibilités nationales qui dominent les libéraux, l’union douanière devient une question catholique, — et tout y pousse, — la coalition peut perdre en un jour tout le terrain qu’elle a gagné depuis 1841.

Je n’exagère pas. Un rapide exposé des fluctuations survenues dans la politique commerciale de la Belgique dira par quel enchaînement de concessions forcées, mais courageusement subies, les catholiques, seuls adversaires sérieux de notre alliance, en sont venus à poser les bases d’un système d’expansion douanière dont l’union franco-belge est l’inévitable complément.


II.

La politique commerciale de la Belgique est en général mal comprise, mal jugée. On a cru voir long-temps dans les contradictions douanières de ce pays l’incertitude bien naturelle d’un peuple nouveau hésitant dans le choix de ses alliés, redoutant surtout une alliance exclusive, qui l’eût rivé à l’un de ses voisins en le détachant des autres : c’est une erreur. Si le gouvernement belge a affiché le premier de ces scrupules dans ses rapports avec les gouvernemens étrangers, si la minorité libérale a chaudement épousé le second, repoussant en détail la France, l’Allemagne et la Hollande, au risque d’arriver par ces répulsions successives, non pas à l’équilibre des alliances, mais à l’isolement absolu, l’idée fixe du parti dominant, celle qui a dirigé, de 1831 à 1844, tous les actes internationaux, celle qui a servi de base au système des droits différentiels, n’était rien moins que la séquestration continentale de la Belgique, avec la mer pour issue, l’Amérique pour marché. Les agressions dirigées isolément par le tarif belge contre la Hollande, l’Allemagne et la France, agressions que les deux puissances non lésées interprétaient tour à tour en leur faveur, émanaient en réalité d’une pensée hostile à chacune d’elles, et cette pensée perce clairement dans la loi des droits différentiels, produit hétérogène d’une coalition d’intérêts rivaux, mais séparément ameutés contre l’un ou l’autre pays. C’est là un point capital. La solidarité de griefs qui unissait ici, à leur insu, la Hollande, l’Allemagne et la France, une fois démontrée, toute dérogation, même partielle, au système qui la consacrait implique une solidarité de réparations ; les victoires remportées par chacun de ces pays sur la coalition protectionniste belge profitent, en principe, à tous trois ; les traités conclus par la Belgique avec l’Allemagne et la Hollande deviennent j)0ur l’union franco-belge bien moins un obstacle qu’une facilité. La Hollande et l’Allemagne sont donc inséparables de la France dans l’appréciation du rôle que celle-ci est appelée à jouer entre les intérêts belges, et peut-être entre les partis. J’examinerai, en premier lieu, quels élémens chacune de ces puissances a fournis à la coalition protectionniste ; en second lieu, quels élémens chacune d’elles lui a ôtés ; enfin, quelle est l’attitude des partis devant les intérêts que cette réaction a émancipés, intérêts qui parlent déjà en maîtres, et qui, demain peut-être, jetteront dans la balance électorale un contre-poids inattendu.

La Belgique, essentiellement manufacturière, avait dans la Hollande, essentiellement agricole et coloniale, son complément naturel. Après 1830, la prudence semblait donc ordonner aux hommes d’état belges de rendre à l’industrie, qui avait bien voulu momentanément s’effacer devant les griefs moraux d’où est née la séparation, le marché intérieur et colonial, les moyens de transports transatlantiques, les matières premières et les denrées d’alimentation que les Pays-Bas lui offraient. Le parti dominant a fait le calcul contraire : redoutant pour l’ultramontanisme flamand, qui sauvegardait et la révolution et sa propre influence, l’effet attiédissant des années, il a mis à profit la première effervescence des esprits pour déshabituer l’un de l’autre deux pays que la communauté d’origine, de langage, d’intérêts matériels, tendait chaque jour à rapprocher, et remplacer ainsi à la longue, par une sorte d’antagonisme commercial, les garanties que pouvait lui ravir l’affaiblissement possible de l’antagonisme religieux. Cette tactique s’avouait dans les journaux, dans les chambres, partout ; on l’appelait d’un mot qui, pendant dix ans, a gouverné la Belgique : «L’intérêt de la nationalité. » Les éleveurs et la pêcherie hollandais étaient en possession de la consommation belge, ce qui établissait un perpétuel courant d’échanges entre les frontières des deux pays : c’est par là que l’interdit commença ; des surtaxes furent frappées, en 1834 et 1833, sur les poissons et les bestiaux de provenance hollandaise. La longue irritation produite par la question du Lunbourg et du Luxembourg, le rêve d’une marine nationale, dont ils subordonnaient le progrès à l’exclusion du pavillon des Pays-Bas, ont mis les libéraux eux-mêmes au service de ce système d’isolement qui, dans son implacable logique, allait jusqu’à l’abandon de divers projets de canaux destinés à prévenir l’inondation des Flandres, mais auxquels on reprochait de relier ces provinces aux canaux néerlandais. Un fait récent, dont le Moniteur belge fait foi, résume assez bien le côté sérieux et le côté comique de ce nationalisme intolérant, renouvelé des antiques théocraties. Il n’y a pas trois ans, à propos de quelques bourgmestres de village, qui, sans penser à mal, suivaient dans leurs actes l’orthographe officielle des Pays-Bas, on a vu des orateurs catholiques, gens très graves d’ailleurs, taxer cette hérésie grammaticale d’orangisme et dénoncer à la vigilance des chambres les ténébreuses menées de l’aa néerlandais contre l’ae national. C’est l’isolement mosaïque dans toute sa rigueur ; c’est Israël repoussant tout pacte avec Madian et les Philistins. La Hollande fermée, restaient l’Allemagne et la France ; mais les mêmes calculs d’influence éloignaient le parti catholique de ces deux pays. Le clergé belge redoutait le contact de la centralisation protestante de la Prusse, qui rendait défiances pour défiances au démocratisme ultramontain de la jeune nation. Il redoutait surtout pour les tendances théocratico-radicales imprimées par lui à la révolution le contact de la France de juillet, livrée, en politique comme en religion, au courant contraire, et qui pouvait réagir sur la Belgique par le double ascendant des services rendus et d’une profession de foi religieuse où rien ne laissait prise au soupçon d’hérésie. Sous l’empire de cet ombrageux parti pris, le gouvernement belge a simultanément repoussé, jusqu’en 1842, la France, qui, à quatre reprises différentes, lui offrait l’union douanière [3], et la Prusse [4], qui, revenue de ses anciennes préventions, sollicitait instamment, depuis 1834, un traité de commerce, de navigation et de transit. A Paris comme à Berlin, on a cru voir dans la convention de 1842 et dans l’arrêté du 28 août suivant, qui étendait aux vins et aux soieries du Zollverein les avantages exclusivement accordés par cette convention aux similaires français, l’expression de tendances tour à tour françaises et allemandes : rien de plus faux. Ces deux mesures ne sont, à vrai dire, qu’une intelligente et perfide application de l’idée fixe du parti catholique, qui, dans l’impossibilité de brusquer un système d’isolement auquel certaines industries n’étaient pas suffisamment préparées, s’étudiait à repousser l’Allemagne et la France l’une par l’autre, sans fermer à ces industries leurs débouchés français et allemands. La convention de 1842 n’a été pour nos voisins qu’un pis-aller dans lequel ils trouvaient un refuge contre l’alliance de la Prusse. Vers la fin de 1841, l’envoyé belge à Berlin s’était laissé surprendre un projet de traité posant, entre autres bases, l’équilibre des tarifs belge et allemand et un dégrèvement exceptionnel des vins et soieries du Zollverein. A peine informé de l’acceptation de la Prusse, le cabinet de Bruxelles, qui, peu de jours auparavant, refusait de négocier avec nous, conclut brusquement avec la France la convention du 16 juillet, par laquelle il se mettait hors d’état de remplir les clauses précitées du traité avec l’union rhénane, tout en se débarrassant de l’industrie linière, dont cette convention achetait pour quatre ans la neutralité. La Prusse irritée menaça de prohiber les fontes belges, et la Belgique, qui venait d’assurer aux dépens de f Allemagne le débouché français de ses lins, trouva cette fois commode de nous faire payer le maintien du débouché allemand de sa métallurgie. De là l’arrêté du 28 août, en échange duquel la Prusse consentait à s’abstenir de toute agression. Cet arrêté, considéré en France comme un triomphe du cabinet de Berlin, consacrait donc en réalité le désistement de la Prusse, le désaveu diplomatique par lequel la Belgique venait de se soustraire à une alliance plus intime avec le Zollverein. La Prusse l’accepta parce qu’elle y vit des tendances anti-françaises ; la France le subit parce qu’elle y vit des tendances allemandes, tendances qu’elle craignait d’exaspérer et de motiver en se vengeant de l’injustice commise à l’égard de nos vins et de nos soieries. Exploitation gratuite des deux pays, rivalité des deux pays sur le marché belge que cette rivalité protégeait contre leurs essais respectifs d’envahissement, voilà le dernier mot de ces prétendues hésitations qui ont dupé tour à tour le cabinet prussien et le cabinet français.

Le sol était déblayé. Marchande avant tout, la Hollande, dont les échanges belges se balançaient, quoique réduits, par un boni annuel de 8 à 10 millions de francs, n’avait opposé aux premières agressions de la Belgique qu’un indifférent dédain, où celle-ci croyait voir un calcul d’impuissance. Sur la foi d’un antagonisme apparent, la France et la Prusse se contenaient l’une par l’autre. Des concessions qui n’engageaient aucune production belge, qui laissaient dès-lors le champ libre à toute innovation douanière, désintéressaient l’industrie des fontes et celle des lins dans les conséquences immédiates du système prohibitif. Plus tard, d’ailleurs, le gouvernement belge espérait les contre-balancer par les exigences protectionnistes des autres industries, au premier rang, celles des cotons et des laines, que des lois, des arrêtés, des encouragemens de toute sorte, étaient parvenus à développer. Les innombrables tisserands et fileurs à la main que l’industrie linière occupe dans les Flandres pouvaient seuls devenir un obstacle sérieux en traduisant par l’émeute l’opposition parlementaire des grands métiers ; mais les catholiques avaient paré à tout. Un territoire acquis aux extrémités de l’Amérique, à Guatemala, était prêt à recevoir cet incommode excédant de population. Les villes maritimes enfin, adversaires-nés de la protection manufacturière, mais ardentes à réclamer des privilèges de pavillon, reproduisaient contre la Hollande l’hostilité que la majorité des industries, favorables à l’alliance hollandaise, affichaient contre la France et le Zollverein. Tout concourait à détacher la Belgique de ses voisins, même les efforts du parti libéral pour généraliser le résultat opposé, c’est-à-dire l’abaissement simultané de toutes les frontières. Sous l’empire de ridicules défiances qui lui montraient et lui montrent encore dans chaque avance de l’étranger une arrière-pensée d’absorption exclusive, ce parti s’était fait le bénévole complice d’un système qui tendait doublement à l’amoindrir, et dans son influence morale, affaiblie dès qu’elle serait isolée, et dans l’avenir des chemins de fer, son grand titre à la considération du pays. Il ne restait plus qu’à grouper sous une apparente solidarité ces préjugés, ces intérêts épars. Ce fut l’objet de la loi des droits différentiels. Exclure les fabrications européennes pour laisser aux fabrications belges le monopole du marché intérieur et des envois transatlantiques, exclure les pavillons européens pour laisser au pavillon belge le monopole de ces transports transatlantiques, telle est la pompeuse formule sous laquelle la pensée intime et si long-temps mûrie des catholiques affronta la publicité.

C’était prendre les libéraux par leur côté faible. Créer une marine nationale, racheter l’infériorité continentale de la Belgique par cette expansion maritime qui donna jadis la suprématie à Venise, au Portugal, aux Pays-Bas, quel moyen plus sûr de forcer un jour la main aux grandes puissances européennes ! A ce prix, les libéraux acceptaient volontiers l’isolement. Les armateurs et les fabricans furent plus difficiles à convaincre, malgré l’habile confusion d’intérêts que réalisait le projet de loi des droits différentiels. Si le double système de protection contenu dans ce projet flattait les exigences manifestées isolément par ces deux classes d’intéressés, il impliquait des sacrifices mutuels auxquels chacune d’elles répugnait pour sa part à souscrire. Les armateurs jugeaient fort patriotique l’exclusion des pavillons étrangers ; mais, sans marchandises à transporter, disaient-ils, pas de marine, et il fallait, d’après eux, encourager l’importation et le transit. Les fabricans, de leur côté, proclamaient digne d’une nationalité qui se respecte la protection accordée à leurs produits ; mais ils réclamaient l’assimilation des pavillons étrangers au pavillon belge pour le transport des matières premières, ainsi que des denrées alimentaires dont le prix régit le salaire des ouvriers. Les efforts du ministère et de ses affidés amenèrent un compromis. Les manufacturiers obtinrent la surtaxe de toutes les fabrications européennes en général, sauf les exceptions consacrées par les traités existans, le maintien de l’ancien droit réduit en faveur de 180,000 kilogrammes de tabac et de 7 millions de kilogrammes de café importés annuellement sous pavillon hollandais, enfin un dégrèvement considérable des bois, des cuirs bruts, des graines de lin, des poissons, sans distinction de pavillon ou de frontière. On fit ensuite la part des armateurs. La déduction de 10 pour 100 dont jouissait la marine belge fut maintenue sur tous les produits non favorisés, à l’exception d’une vingtaine d’articles manufacturés ; mais, pour l’importation même de ces derniers articles, la marine belge était protégée contre les autres pavillons par un droit additionnel de 10 pour 100. Le pavillon belge était favorisé en outre d’une déduction de 20 pour 100 pour toutes les marchandises provenant des lieux situés au-delà du cap de Bonne-Espérance ou du cap Horn. Armateurs et fabricans, ceux-ci rêvant d’immenses débouchés transatlantiques, ceux-là spéculant d’avance sur des représailles européennes qui forceraient l’industrie belge à refluer vers le port d’Anvers, tous étaient cette fois d’accord. Les contrebandiers, corporation occulte, mais nombreuse, sorte de quatrième pouvoir dans un pays dont une seule ligne de douanes détend les frontières plates et nues, faisaient le dessus à l’enthousiasme commun. Les esprits pratiques eux-mêmes, ceux qui ne jugeaient pas la Belgique capable de se suffire, voyaient dans le nouveau système un expédient, un moyen sûr d’acheter plus tard, par des exceptions habilement ménagées, les faveurs douanières des pays voisins. Bref, la loi des droits différentiels eut pendant huit jours un succès complet. On n’attendait, pour se débarrasser définitivement de la Hollande, que le retour des premiers galions anversois. La Prusse, on ne daignait pas en parler ; la France, qu’il fallait bien tolérer deux ans encore, n’excitait que le sourire. Et dans le camp des catholiques, et dans le camp des libéraux, c’était un hosanna général : — la Belgique est forte ! la Belgique est fière ! la Belgique est émancipée ! — La Belgique n’était que folle. Son industrie n’aurait certainement pas expulsé des marchés américains les produits de France et d’Angleterre, puissances de premier ordre dont l’alliance a naturellement plus de prix pour les états du Nouveau-Monde que l’alliance belge, et, quant à sa marine, réduite en Europe au seul débouché national, elle eût dû opérer à vide la moitié de ses retours : deux causes de ruine pour une, et, au bout, un aveu d’impuissance, les déboires d’une bravade manquée, la nécessité de traiter de nouveau avec les pays voisins, non plus comme ami, mais comme vaincu. Heureusement pour la Belgique, l’expérience n’a été ni aussi longue, ni aussi coûteuse, et c’est de l’Allemagne, du pays dont elle attendait le moins un acte de vigueur, que les premiers enseignemens lui sont venus.

La loi des droits différentiels votée, le cabinet belge, qui n’avait plus besoin d’acheter la neutralité de l’industrie métallurgique, dédaigna de proroger l’assimilation accordée par lui aux vins et aux soieries du Zollverein. Doublement blessée, et par ce retrait de faveurs qu’elle avait acceptées comme un gage de négociations à venir, et par la nouvelle loi, qui frappait d’un interdit déguisé ses fabrications et sa marine, la Prusse, qui n’avait plus rien à ménager, taxa les fontes belges. La surprise fut profonde à Bruxelles. La minorité libérale, qui avait fortement blâmé les faveurs accordées an Zollverein, mais qui découvrit tout à coup dans la cessation de ces faveurs, sous l’empire de la convention du 16 juillet, l’indice de tendances françaises, s’associa aux récriminations, aux menaces des maîtres de forge de Liège et de Charleroy. Le gouvernement belge n’osa pas braver cette coalition, et, le 1er septembre 1844, avant même que l’arrêté complémentaire du système des droits différentiels fût rendu, il concluait avec la Prusse un traité qui renversait les deux bases de ce système. Le traité du 1er septembre, en assimilant les pavillons belge et prussien, enlevait à la marine belge, non-seulement le monopole si long-temps rêvé des transports transatlantiques, mais même le privilège de leur nationalité, et cela sans compensation aucune, car, en 1831, 1832 et 1833, époques où les deux pavillons étaient assimilés, les ports germaniques n’avaient reçu que deux ou trois navires belges par an. Les manufacturiers, qui avaient espéré le monopole des exportations transatlantiques effectuées par le port d’Anvers, n’étaient pas mieux traités que les armateurs. Les navires prussiens étaient assimilés aux navires belges, même quant à la cargaison. Les provenances allemandes étaient exemptées par ferre de tout droit de transit, et cela on retour d’une simple réduction de droit sur le transit des provenances belges dans le Zollverein. Les tissus de colon allemands étaient exceptés de toute surtaxe éventuelle ; l’assimilation dont jouissaient les vins et soieries du Zollverein était rétablie ; l’admission de deux cent cinquante mille kilogrammes de fil de Brunswick et de Westphalie, moyennant un simple droit de balance, maintenue. Les droits enfin étaient considérablement réduits sur les articles de mercerie et de modes de l’union rhénane. En échange de ces concessions exorbitantes, la Belgique obtenait une réduction des droits de sortie sur les laines d’Allemagne, réduction limitée de façon à ne procurer aux fabriques belges qu’une économie de 50 à 60 mille francs, et le l’établissement, le simple l’établissement du statu quo en faveur de l’industrie métallurgique. Si les fers en barre étaient dégrevés de 2 francs par quintal, en revanche, les fontes, qui jouissaient précédemment en Allemagne d’une franchise entière, étaient frappées d’un droit proportionnel à cette réduction, ce qui replaçait les choses sur l’ancien pied.

Et qu’avait-il fallu pour mettre à la raison cette intraitable coalition de fabricans et d’armateurs, qui, à l’entendre, allait jeter un mur entre la Belgique et la France ? Une simple entrave au débouché allemand des fontes, d’une industrie non moins intéressée à l’alliance française qu’à l’alliance du Zollverein, puisqu’elle est protégée chez nous contre la concurrence anglaise par une différence de 3 fr. 60 cent, par cent kilogrammes, d’une industrie qui n’égale, ni en besoins ni en influence, celles des houilles et des lins, pour qui le débouché français est de nécessité absolue. En principe et en fait, le traité du 1er septembre, où la diplomatie prussienne a cru voir un échec pour notre influence [5], l’a au contraire démontrée. La Belgique elle-même a spontanément compris cette situation : l’arrêté complémentaire de la loi des droits différentiels (13 octobre) a étendu aux tissus de coton français l’exception stipulée dans le traité du 1er septembre en faveur des tissus de coton allemands. Moins scrupuleux jadis, quand il avait prétendu justifier par le silence de la convention de 1842 l’assimilation des vins et des soieries d’Allemagne à ceux de France et la surtaxe frappée par l’arrêté du 14 juillet 1843 sur nos fils et nos tissus de lame, le cabinet belge sentait enfin qu’une politique loyale, conciliante, toute de ménagemens, est le véritable rôle d’une petite nation qui vit par ses voisins. En 1846, au renouvellement de la convention française, il a offert de son propre mouvement le retrait partiel de ce dernier arrêté. C’était peu pour nous, c’était beaucoup pour lui, car l’industrie lainière, sur la foi de promesses officielles, avait englouti la plus forte mise dans la commandite du système protecteur. Cette industrie, qui avait cru échapper aux mécomptes apportés à la coalition par le traité du 1er septembre, se trouvait elle-même atteinte par le contre-coup diplomatique de ce traité.

Jusqu’ici, déjà, la réaction est énorme. Deux ministres catholiques ont ruiné l’œuvre de prédilection des catholiques. Les partisans de l’isolement douanier, ceux qui le voulaient comme but et ceux qui l’acceptaient comme moyen, comme base d’alliances mieux entendues, ont subi de doubles déceptions. Les armateurs d’une part, l’industrie des cotons et celle des laines d’autre part, vers qui rayonnaient toutes les tendances protectionnistes, ont reçu en plein le premier choc des nécessités opposées. Frappées ensemble, ces deux classes d’intérêts semblaient devoir puiser dans la solidarité d’une défaite commune de nouvelles garanties d’union. Eh bien ! ce dernier refuge devait manquer encore au système protecteur. Les griefs qui semblaient désormais les confondre sont devenus pour eux l’objet de mutuelles agressions.

C’est par les armateurs que la rupture a commencé. Vers la fin de 1845, un an après l’adoption de cette fameuse loi des droits différentiels qui devait créer une marine nationale, les transports effectués sous pavillon belge par le port d’Anvers avaient diminué sous le double rapport du nombre des navires et du tonnage. Le traité de commerce et de navigation conclu avec les États-Unis n’avait pu ralentir cette décadence : les pavillons allemands accaparaient tout. La franchise accordée au transit des marchandises du Zollverein, présentée naguère aux armateurs belges comme un dédommagement de l’assimilation des pavillons, ne profitait qu’aux navires du Zollverein, qui se tenaient dans le port d’Anvers à l’affût de ce transit. Les navires nationaux étaient réduits, comme par le passé, à attendre des saisons entières dans les bassins de ce port l’arrivée de leurs chargemens ballot par ballot. Les armateurs se récrièrent, et, sur leurs instances, une loi érigea Anvers en entrepôt franc où les marchandises destinées soit au transit en Belgique, soit à la réexportation par mer, pourraient entrer, stationner, circuler, sans être soumises au déballage et à la vérification de détail. Anvers se trouvait ainsi transformé en une sorte de bazar européen où les produits de toutes les nations voisines, ceux de la Grande-Bretagne au premier rang, viendraient compléter les chargemens des navires belges, ce qui diminuait d’autant la part déjà si réduite des manufacturiers nationaux dans ces envois transatlantiques dont la perspective les avait ralliés aux armateurs. Les récriminations éclatèrent dans le camp industriel ; mais les armateurs étaient forts : c’est en eux que reposait le dernier espoir de l’émancipation belge, comme on disait toujours. Quinze jours après, ils obtenaient encore le retrait de l’exception faite par la loi des droits différentiels en faveur des cafés et des tabacs importés de Hollande. Cette fois, les manufacturiers allaient prendre leur revanche.

Encouragée par l’exemple de la Prusse, dont les premières représailles avaient forcé la main à la Belgique, la Hollande doubla les droits sur environ cinquante articles belges, entre autres, les fers, la houille, les tissus de laine, de coton et de lin, et surtaxa la sortie des céréales, des Pays-Bas. Atteintes et dans leurs exportations et dans les subsistances de leurs ouvriers, toutes les industries belges, toutes cette fois, se coalisèrent contre les armateurs. La batellerie de la Meuse, qu’alimente principalement le transit hollando-belge, et qui représente à elle seule un tonnage environ sept fois plus fort que les armemens de tous les ports maritimes ensemble, apporta dans la lutte un élément jusque-là méconnu, et, moins d’un mois après le début des hostilités, le gouvernement belge en était réduit à solliciter la clémence des Pays-Bas. Le cabinet de La Haye s’est fait prier six mois entiers. Un traité enfin a été conclu, qui détruit les dernières illusions des armateurs anversois. En retour de concessions importantes aux principales industries belges, les pavillons et les cargaisons provenant directement de l’un ou l’autre pays étaient assimilés ; l’exception au profit des tabacs originaires des pays hors d’Europe et des cafés originaires de l’Inde néerlandaise était rétablie ; les droits étaient réduits sur toutes les autres denrées coloniales importées en Belgique des Pays-Bas. La Hollande accaparait, en un mot, le monopole de ces mêmes transports qui devaient doter Anvers d’une marine transatlantique : le monopole, dis-je, car, si les navires belges étaient admis par le traité à exporter des colo- nies néerlandaises 8,000 tonneaux de denrées aux mêmes droits que sous pavillon national, cette concession devenait illusoire, du moment où les colonies néerlandaises restaient fermées aux provenances directes de Belgique. Anvers y perd-il ? Non : j’ai dit quels obstacles s’opposaient en principe et en fait aux développemens de la marine transatlantique belge. En échange d’espérances irréalisables, la marine belge gagne même à ce traité des avantages positifs pour son cabotage ; mais enfin, bien ou mal entendu, ce rêve d’une marine transatlantique était le dernier abri du système d’isolement, et il s’est évanoui au souffle de ces mêmes intérêts manufacturiers dont l’intelligent concours avait secondé, deux ans auparavant, les prétentions des armateurs anversois. Il était dit que pas un élément de la coalition protectionniste ne sortirait intact de cette réaction si brusque et si imprévue : le même traité accorde des privilèges à l’importation des poissons et des bestiaux des Pays-Bas.

Vaincues ensemble, vaincues séparément, vaincues l’une par l’autre, toutes les exigences protectionnistes sont donc venues échouer contre les nécessités douanières issues de leur accord, et, par cet enchaînement de mécomptes qui est la logique des idées fausses, les efforts tentés pour sauver en partie le principe de la loi des droits différentiels n’ont servi qu’à compléter sa ruine. De ce complot d’isolement si patiemment et si longuement élaboré, de ces échecs soudains, de ces désertions inattendues, de ces résistances suprêmes aussitôt paralysées que nées, qu’est-il en définitive sorti ?

Un traité allemand et une convention française qui constatent l’impuissance de deux industries créées et protégées dans le dessein avoué de repousser la France.

Deux guerres de tarifs qui ont eu pour résultat : d’abord d’anéantir pour nos voisins la possibilité d’une marine transatlantique, seule éventualité qui, plus tard, put détourner de nous celles des industries belges qui vivent par la France ; ensuite de reporter toute l’activité de la marine belge vers le cabotage, c’est-à-dire vers l’alliance des pays voisins, et, au premier rang, de celui que bordent deux mers, la France.

Une loi enfin qui, en faisant d’Anvers l’entrepôt des marchandises anglaises et allemandes, force le commerce belge à refluer plus que jamais vers le continent, et, dans le continent, vers le marché qui offre les plus grands avantages de proximité, de dissemblance industrielle et d’étendue : vers la France.

Si la France n’a pas mis à profilées résultats, si, au renouvellement de la convention de 1842, elle a obtenu moins que la Prusse et la Hollande, c’est qu’elle l’a bien voulu ; mais la force des choses se charge déjà de suppléer à notre légitime initiative, et c’est du peuple flamand, du foyer même de cette influence ultramontaine dont la France était le grand épouvantail, que la réaction française a surgi.

Tout devait mal tourner dans le projet favori des catholiques. La colonie de Guatemala, destinée à recevoir un jour le trop plein des populations flamandes, est passée à l’état de chimère. Les différences de climat, la nostalgie, les déboires inhérens à toute colonisation, les mécomptes commerciaux qui attendaient les pacotilleurs belges chez des populations sans luxe, presque sans besoins, et surabondamment pourvues par la spéculation anglaise de tous les produits européens d’un débit possible, enfin et surtout l’entêtement d’un jésuite, qui, nommé d’abord directeur spirituel, plus tard directeur civil de la colonie, s’était mis très sérieusement dans l’esprit de renouveler sur les émigrans les essais de discipline théocratique réalisés jadis par la compagnie sur les peuplades du Paraguay, toutes ces causes réunies ont fait déserter ou à peu près le nouvel établissement. Aujourd’hui le mot de Guatemala a acquis dans le vocabulaire belge la valeur proverbiale qu’obtint, il y a plus d’un siècle, chez nous, le mot de Mississipi. En même temps que cette issue se fermait à l’excédant des bras et des bouches, deux mauvaises récoltes coup sur coup sont venues accroître l’impossibilité du système d’isolement. Les Flandres comptaient en moyenne, d’après les relevés approximatifs de 1843, un pauvre sur six habitans : deux ans ont suffi pour doubler le premier terme de cette effrayante proportion. Les secours des bureaux de bienfaisance, les aumônes des couvens, ce correctif traditionnel de l’accaparement monastique, n’y suffisent déjà plus. Des familles, des populations entières, hâves, demi-nues, tour à tour menaçantes et suppliantes, promènent dans les villages épouvantés et jusque dans les rues des grandes villes le spectre sans cesse renouvelé de la faim. C’est la misère irlandaise des plus mauvais jours, moins la résignation, moins l’espérance endormante du rappel. « Le ventre est un grand politique, » dit un proverbe trop peu connu du mendiant espagnol, et, de ces cinq cent mille poitrines épuisées, un cri spontané est sorti, qui donne le dernier mot de la réaction commerciale où la Belgique s’est trouvée à son insu précipitée : « L’union douanière avec la France ou la réunion ! »

Le ministère recule tant qu’il peut cette nécessité, ou du moins il affecte de la reculer ; car, s’il avait pour but de décourager les résistances anti-unionistes en démontrant l’impuissance de tout palliatif, il ne s’y prendrait pas mieux. Ainsi, le ministère a prorogé la libre entrée des céréales ; mais qu’importe le bon marché à qui est dans le dénûment ? Les familles flamandes qui vivent moitié de leur travail, moitié de leur champ de pommes de terre, ne peuvent pas, leur récolte perdue, se suffire par leur travail seul. Il a demandé aux chambres un crédit de 300,000 francs pour le perfectionnement de l’industrie linière dans les campagnes où n’ont pas encore pénétré les nouveaux rouets ; mais perfectionner les procédés de travail, surexciter la production quand les débouchés restent les mêmes, n’est-ce pas déplacer, agrandir la difficulté ? Il a proposé enfin une loi sur le défrichement des terrains incultes ; mais on n’improvise pas des moissons comme on improvise une loi : l’hiver sera rude, et la faim, le froid, n’escomptent pas l’avenir. Cela n’est pas sérieux ; ce qui l’est beaucoup plus, ce sont les déclarations, les demi-aveux échappés au ministère et à ses adhérens durant les débats sur la convention du 13 décembre, débats que des milliers de pétitions en faveur de l’union douanière ont presque entièrement absorbés. M. de Theux, et Israël n’en a pas frémi, s’est très catégoriquement prononcé pour l’extension des rapports commerciaux avec la France. M. Dechamps. le grand instigateur du système des droits différentiels, a prédit l’union douanière, quoique dans un avenir lointain ; l’abbé de Haerne l’a formellement réclamée. M. de Muelenaere, ministre d’état sans portefeuille, accusé d’encourager, en sa qualité de gouverneur de la Flandre occidentale, le pétitionnement unioniste, s’est très mal défendu. Le respect humain, la fausse honte, s’en mêlent encore un peu ; cependant, hormis deux ou trois catholiques pétrifiés dans leur vieille théorie d’isolement, tous les orateurs du parti, ministres, représentans et sénateurs, se prononcent plus ou moins directement en faveur de cette union franco-belge dont le seul nom les eût jadis scandalisés. Attendons-nous aux plus curieux reviremens : entre la convention du 13 décembre et l’union douanière, la distance n’est pas plus grande qu’entre la loi des droits différentiels et les traités allemand et hollandais. Au point de vue même de la pondération des influences extérieures, abstraction faite des déplacemens commerciaux qui forcent, comme je l’ai dit plus haut, la majorité des intérêts belges à graviter vers nous, ces traités sont, pour la Belgique, une raison de plus de se rapprocher intimement de la France. Il n’y a pour un petit peuple que deux façons d’échapper à la prépondérance étrangère : l’isolement absolu, et l’expérience en a démontré ici l’impossibilité pratique, ou bien l’équilibre des alliances, et cet équilibre n’existe aujourd’hui qu’entre la Prusse et la Hollande. La convention du 13 décembre, qui ne crée au commerce français aucun intérêt majeur en Belgique, n’est pas un contre-poids suffisant à deux traités qui rivent à la Belgique l’avenir maritime du Zollverein et des Pays-Bas. Dira-t-on que l’union franco-belge déplacerait l’équilibre en notre faveur ? C’est jouer sur les mots. La Hollande, qui a besoin de débouchés étrangers pour son commerce colonial, la Prusse, qui ne pouvait, faute de ports, utiliser ses voies fluviales et son excédant manufacturier, se sont l’une et l’autre rattachées à la Belgique par leur véritable point de cohésion ; mais la France, que sa topographie continentale et maritime dispense d’aller chercher en Belgique des faveurs de pavillon et de transit, ne peut se rattacher aux marchés belges que par sa production manufacturière et agricole. Or, la Prusse et la Hollande ayant été admises en Belgique au privilège de nationalité, celle-ci pour son pavillon, celle-là pour son pavillon et son transit, il faut, pour que l’équilibre existe, que la France obtienne un privilège égal dans le seul ordre d’intérêts qui l’appelle en Belgique, c’est-à-dire la libre entrée de ses vins, de ses soies, de ses lainages et de ses cotons. Les susceptibilités nationales du parti catholique se concilient donc très bien ici avec les nécessités industrielles qui le poussent vers l’union. A ces motifs déterminans il s’en joint pour lui un autre auquel la réaction libérale donne une pressante opportunité : l’intérêt électoral.

Ce n’est pas au bas peuple des Flandres que se limite l’agitation pour l’union douanière : peur, commisération ou simple calcul, les classes électorales se sont mises à la tête du mouvement. Syndicats, chambres de commerce, conseils communaux, conseils provinciaux, tout ce qui dérive de l’élection a protesté. Or, les deux Flandres nomment à elles seules dix-sept sénateurs sur quarante-sept, et trente-trois représentans sur quatre-vingt-quinze. De ces cinquante voix de sénateurs et de représentans, plus de quarante appartiennent jusqu’ici aux ultramontains, et c’est sur ce terrain que la réaction libérale compte recruter l’appoint qui lui donnera la majorité, car ailleurs presque toutes les positions sont ou réputées imprenables ou déjà prises. Si les catholiques parvenaient à sauver cet appoint, ce serait pour eux un vrai coup de partie, et les libéraux s’y prêtent à merveille. Cette ombrageuse minorité, si active et si logique dans les questions de politique intérieure, mais qui, pendant quinze ans, n’a su jeter dans la balance des intérêts commerciaux que de stériles contradictions, a voulu rester dans son rôle jusqu’au bout.

Tandis que les fauteurs d’un système d’isolement principalement dirigé contre l’influence libérale portaient courageusement le dernier coup à leur œuvre, donnaient aux traités prussien et hollandais la convention avec la France pour pendant, et proclamaient l’union à venir des deux pays, on a vu les notabilités libérales de la chambre, en tête MM. Lebeau, Verhaegen et Osy, exhumer contre l’union douanière, et, ce qui est plus fort, contre la convention même, les préjugés les plus usés de cette niaise patrioterie qui seconda si bien jadis les vues secrètes des ultramontains. Ce sont toujours les mêmes vieux mots. La « neutralité, » la « nationalité, » l’hypothèse d’une guerre européenne qui trouverait la Belgique enchaînée à la France, voilà l’argument le plus neuf que ces hommes du mouvement soient parvenus à rhabiller. Étrange illusion, ou plus étrange aveu ! Admettons pour l’avenir le cas plus qu’improbable d’un nouveau duel entre la France et l’Europe : emprisonnée qu’elle serait dans l’étau de quatre armées, la Belgique aurait-elle la prétention de rester neutre ? ou bien voudrait-on nous faire entendre que, dans l’alternative d’un choix, elle passerait du côté de l’Europe, c’est-à-dire du côté de l’Angleterre, qui tuerait en six mois son industrie ; du côté de la Prusse, qui rêve le Bas-Escaut pour limite naturelle ; du côté de la Hollande, qui attend des restitutions ? En vérité, ce n’était pas alors la peine à nous de prendre la citadelle d’Anvers. Voici le plus piquant. Les libéraux s’aperçoivent que l’épouvantail jadis souverain de l’indépendance a beaucoup perdu de son efficacité ; comme l’a dit avec une amère franchise M. Lebeau, ce mot de « nationalité » jeté hors de propos dans une question d’affaires « n’excite plus que le sourire. » Les argumens protectionnistes restent même sans force. Mais attendez : les libéraux ne sont pas si vite à bout d’expédiens. Aux partisans de l’union douanière, ils opposeront les partisans du libre échange, et M. de Brouckère, à qui revient l’honneur de cette diversion, organise aussitôt une association de libres échangistes à laquelle il ne manque plus qu’une raison d’être et un Richard Cobden. Le remède est héroïque : la Belgique une fois ouverte à tout venant, la France ne se mettra certainement pas en frais pour obtenir l’union.

Cela se dit crûment, mais cela n’est pas discutable : si la coterie anti-française, osons l’appeler par son nom, avait à cœur d’exaspérer les industries unionistes, et même de leur rallier celles des industries qui repoussent encore l’union, elle ne s’y prendrait pas mieux. L’union douanière avec la France serait assurément pour les unes et les autres un pis-aller préférable à cette étrange aberration commerciale qui voudrait substituer sur le marché belge, aux houilles de Mons et de Liège, tes houilles de Newcastle ; aux toiles et aux calicots de Gand, ceux de Manchester ; aux fontes de Charleroy, les fontes de Birmingham ; aux draps de Tournay et de Verviers, les draps de Leeds ; à la coutellerie de Namur, la coutellerie de Sheffield ; à toutes les industries belges enfin, un concurrent dont la supériorité manufacturière leur fermerait pour long-temps toute chance de réciprocité. La menace a déjà porté coup sur le groupe protectionniste. La société cotonnière de Gand a répondu aux libres échangistes par un manifeste où elle se range implicitement du côté de l’union.

Voilà sous quels auspices se rouvre la session et s’approchent les élections de 1847. Si les catholiques savent exploiter les craintes qu’inspire aux différentes industries cette double attitude du parti libéral, s’ils savent entraîner les votes incertains en proclamant officiellement la nécessité prochaine de l’union, nul doute que le lent travail des associations libérales et des loges maçonniques ne se trouve, sinon détruit, du moins neutralisé. On ne tue pas les idées, dit-on ; mais les intérêts n’attendent pas, et, dans le premier choc, ils ont toujours l’avantage. Les provinces appelées, au mois de juin prochain, au renouvellement biannuel de leurs représentans et au renouvellement quadriennal de leurs sénateurs sont : la Flandre orientale, l’un des principaux centres de l’agitation unioniste ; Liège et le Hainaut, où les résistances de l’industrie drapière ne sauraient contre-balancer l’industrie des houilles, celle des fers, celle des chaux, qui fourniraient aux catholiques plusieurs voix en échange de l’union douanière ; enfin, le Limbourg, où les catholiques n’ont pas de concurrens sérieux. Quatre ou cinq nominations perdues dans les dix-neuf collèges que comprennent ces provinces, ou même le simple maintien du statu quo, et c’en est assez pour reculer de deux ans, de quatre ans, l’avènement jusqu’ici certain de l’opinion libérale : or, en deux ans, eu quatre ans, les catholiques peuvent beaucoup faire oublier. Que les libéraux y songent, tout moment d’arrêt dans la marche des partis est fatal ; car l’opinion y voit un signe d’impuissance, et, dans les moyens d’action de la propagande électorale, surtout en Belgique, où pullule la bureaucratie, il faut compter en première ligne l’aimant du succès. Quel que soit l’obstacle qui viendra refouler ou simplement ralentir le courant électoral ou la Belgique se précipite depuis quatre ans, la défiance, le découragement des esprits, s’accroîtront de leurs espérances trompées. Sans doute, les catholiques n’ont pas encore officiellement proclamé l’union douanière ; mais qui garantit qu’ils ne tiennent pas ce redoutable auxiliaire en réserve pour le dernier jour ? Ils sont parfaitement disciplinés, le moindre signal venu de Malines ou de Bruxelles les trouvera debout ; ils ont l’instinct des impossibilités matérielles, le courage décisif de l’imprévu : l’union douanière avec la France, dont ils ont déjà hasardé l’idée, leur coûterait moins de rétractations que les traités conclus par eux avec la Prusse et les Pays-Bas, presque à l’issue de la discussion du système différentiel. L’enquête ordonnée par le ministère, la promesse d’un premier secours, semblent avoir rassuré les populations flamandes ; pourtant, que les libéraux ne s’y méprennent pas, ce n’est là qu’une trêve. Si l’inefficacité, peut-être calculée et à coup sûr probable, des palliatifs qu’essaie le ministère de Theux réveille dans les Flandres l’agitation du printemps dernier ; si, au terme d’une situation tendue, à l’issue d’un hiver qui aura exaspéré toutes ces misères, toutes ces terreurs, la veille des élections enfin, les catholiques s’avisent d’inscrire sur leur drapeau ce mot d’union douanière qui fait bondir les libéraux, qu’opposeront les clubs, la franc-maçonnerie, à cette surprise dès long-temps préparée ? Des idées, des principes, des griefs moraux ? La faim, la peur, sont pour l’apostolat politique un triste auditoire. L’intérêt de la nationalité ? Les chefs de la coalition eux-mêmes ont désappris ce mot au pays. En 1839, à l’occasion du traité qui terminait la lutte hollando-belge par un démembrement de territoire, MM. Rogier, Lebeau et Devaux ont courageusement, éloquemment proclamé la théorie des nécessités. Les démocrates dissidens, qui l’eût cru ? viennent donner ici au libéralisme gouvernemental une leçon de sagesse. Les deux ou trois journaux de ce groupe, qui représentait, en 1839, les plus aveugles fureurs de ce faux esprit national, alors combattu par le groupe doctrinaire, se joignent aujourd’hui aux catholiques flamands pour réclamer l’union. Il y a dans ce seul fait un danger grave pour les libéraux. Impuissans par eux-mêmes, les démocrates peuvent, en s’unissant aux catholiques sur le terrain de l’union douanière, fournira ces derniers un appoint décisif. Et qu’on ne vienne pas nier la possibilité de ce rapprochement : les démocrates dissidens ont solennellement déclaré qu’ils ajournaient tout dissentiment politique pour travailler au salut des Flandres, quel que soit le parti dont cette pensée d’humanité les rapprochera.

Ainsi, l’union douanière, que le consentement tacite des partis a long-temps ensevelie dans une réprobation commune, sera peut-être, dans cinq mois, le principe régulateur, le fait capital autour duquel les luttes intérieures des derniers seize ans doivent se dénouer. Les libéraux, qui, en dehors de cette question, exercent sur le pays un ascendant désormais souverain, peuvent s’y abîmer. La majorité catholique, dont l’existence n’est, depuis 1844, qu’une lente agonie, peut y puiser une vie nouvelle. La royauté enfin, qui s’est aliéné les libéraux, ses vrais soutiens, sans ol)tenir des garanties du côté des catholiques, ses adversaires naturels, peut se faire de l’union douanière un gage immortel de popularité. Si l’imprévu ne vient pas détourner le cours actuel des choses, si les libéraux, en s’emparant eux-mêmes de l’union douanière, ne restituent pas à la situation son caractère normal, il n’est point d’intérêt, point d’influence, qui ne soient appelés à jouer sur ce terrain le tout pour le tout.


GUSTAVE D’ALAUX.

  1. Voyez la Revue du 1er octobre 1845.
  2. Chacun des nombreux régimes qui se sont succédé en Belgique a créé de nouvelles catégories de nobles, et la vanité mal entendue des Belges semble avoir pris à tâche de rendre ces distinctions plus banales encore, en attribuant le titre primitif à tous les collatéraux de même souche.
  3. En 1836, 1839, 1840 et 1848. Voir les débats des chambres belges sur la convention du 13 décembre.
  4. Voir le long mémoire notifié le 18 juillet 1844 par la Prusse à la Belgique.
  5. Testament politico-commercial (Ein Handels politisches Testament), par le baron d’Arnim, ministre plénipotentiaire de Prusse.