La Belgique et le parti catholique depuis 1830

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La Belgique et le parti catholique depuis 1830
Gustave d’Alaux



LA BELGIQUE


ET


LE PARTI CATHOLIQUE


DEPUIS 1830.




En politique comme en tout, on considère assez communément la Belgique comme le satellite obligé de la France : c’est une erreur ; les idées ont marché en sens diamétralement inverse dans les deux pays. Chez nous, 1789 et 1830 ont trouvé le trône et le clergé étroitement unis contre les idées libérales : en Belgique, au contraire, c’est le clergé qui, aux mêmes époques, s’est coalisé contre le trône avec le parti ultra libéral ; mais cette singulière alliance ne s’est accomplie qu’avec difficulté et sous l’empire de circonstances exceptionnelles qui ont subordonné un moment à des griefs de nationalité la question toujours pendante entre l’esprit philosophique et l’esprit théocratique. De là une double lutte qui donne à l’histoire des partis en Belgique sa véritable originalité. Si de cette donnée d’ensemble nous descendons aux détails de la situation actuelle, ces anomalies s’y dessinent sous un aspect encore plus frappant. Intérêts, tactique, langage, tout, chez les deux partis qui se disputent dans ce pays l’héritage de 1830, s’est trouvé jusqu’ici transposé. Les catholiques ont poussé violemment le pouvoir dans une voie réactionnaire ; mais c’est par l’exagération contraire, par le radicalisme, qu’ils se sont imposés à lui. Les libéraux ne cessent pas d’incriminer l’arbitraire du pouvoir ; mais leur faiblesse, ils le comprennent et l’avouent, a tenu au peu de latitude de la prérogative royale et au libéralisme trop développé des institutions. Ceux-ci ont voulu la liberté par la réaction monarchique, ceux-là ont marché à l’absolutisme par la liberté, et le pouvoir royal, déshérité par la constitution de toute initiative efficace, a été souvent réduit à devenir l’instrument de ses adversaires contre ses alliés naturels.

Nous suivrons pas à pas ces bizarres évolutions sans reculer devant la futilité apparente de certains détails : tous, les moindres comme les plus significatifs, ont pour excuse l’à-propos. Ils apprendront à la fraction extrême du clergé français quelle dangereuse solidarité elle accepte, quels aveux compromettans elle fait en demandant « la liberté comme en Belgique. » Ils rassureront certains libéraux qui s’exagèrent l’habileté et les ressources du parti ultramontain. Convaincre les uns que la liberté comme en Belgique, c’est la négation, au profit de l’église, de la prérogative gouvernementale, de l’indépendance parlementaire, de l’égalité électorale, des garanties administratives, des droits de la famille et de ceux du citoyen ; montrer aux autres l’ultramontanisme belge succombant par ses propres armes, et déjà réduit à se défendre lui-même contre les libertés qu’il a faussées, les abus qu’il a érigés en loi, tel est le but que nous voudrions atteindre en nous adressant au bon sens des deux partis.

Trois faits principaux appelleront notre examen. Nous verrons, le clergé belge réclamer d’abord la suprématie au nom des vieilles idées politiques et religieuses, puis la chercher, en désespoir de cause, dans les idées nouvelles, dans la liberté. Nous le verrons ériger la liberté en monopole, aussitôt qu’il l’aura conquise. Nous verrons enfin les libéraux belges, frappés d’impuissance dans le gouvernement, dans les chambres, dans l’administration, dans le système politique tout entier, aider eux-mêmes à leur propre ruine, descendre de faute en faute au dernier degré de la faiblesse, de l’inhabileté, du discrédit, et, arrivés là, regagner en deux ans presque tout le terrain qu’ils avaient perdu en douze ans de défaites non interrompues, comme pour démontrer à l’Europe catholique que l’abus engendre forcément la réaction ; que la théocratie est incompatible avec le siècle, que les idées de liberté, de modération, d’équilibre sont encore, plus fortes que les hommes et les évènemens.

I.

On sait que la Belgique se divise en deux parties assez distinctes par leur origine, par leur langue et par leurs mœurs : le pays flamand et le pays wallon, ou de langue française.

Le clergé flamand n’a pas besoin, comme le nôtre, de renier ses traditions pour afficher les doctrines ultramontaines ; il a toujours revendiqué la prééminence du spirituel sur le temporel. Le moyen-âge l’y a habitué ; car, à ces époques de fractionnement politique et d’oligarchie communale, toute force d’absorption, tout pouvoir centralisateur, se sont réfugiés nécessairement dans la puissante unité de l’église. La domination espagnole respecta ces prétentions ; mais le gouvernement autrichien ne put s’en accommoder : en 1767, la guerre éclata entre la couronne et le parti ecclésiastique. Marie-Thérèse n’hésita pas à réprimander l’archevêque de Malines, qui avait fait appel au pape d’une question de mariage résolue par la jurisprudence civile. Joseph II aborda résolument l’œuvre commencée par sa mère. Non content de réprimer le clergé dans ses usurpations, il voulut le régénérer en masse, et un édit de 1787 institua le séminaire général, où l’enseignement philosophique, l’initiation aux idées modernes, devaient marcher de pair avec l’enseignement canonique. Les évêques belges protestèrent, défendirent l’entrée du séminaire général et recoururent finalement à l’insurrection. A leur voix, les Flandres les quatre cinquièmes du pays, se levèrent comme un seul homme. Irritées de longue main contre la domination étrangère, emprisonnée d’ailleurs par la nullité littéraire de leur idiome dans une sorte d’impasse intellectuelle, où toute inspiration descendait d’un clergé égoïste et fort arriéré lui-même, ces populations se déchaînèrent contre le monarque philosophe avec la double furie du fanatisme religieux et de l’orgueil national froissé.

En même temps, un mouvement d’une autre nature s’opérait dans l’autre partie du pays Les Wallons, ou Belges de race française, dont les traditions gallicanes se ravivaient sous les prédications de l’école voltairienne, avaient encouragé d’abord Joseph II dans sa lutte contre l’esprit ultramontain, l’empereur philosophe leur faisait oublier le maître étranger. Quelques atteintes portées par Joseph II aux franchises communales, quelques essais, d’ailleurs assez timides, de centralisation, suffirent à rallumer chez eux la haine du joug allemand, et plusieurs allèrent grossir les rangs des Flamands insurgés. Cette première coalition n’aboutit pas, il est vrai, à une fusion de principes : chacune des parties contractantes réserva les siens ; et, quand l’insurrection eut succombé, moins par les armes autrichiennes et l’impéritie de Vandernoot, son chef, que par l’indifférence de la majorité des Wallons pour un mouvement dont l’ultramontanisme était en définitive le principal moteur, une autre lutte recommença entre les prêtres et les philosophes. L’invasion républicaine trouva, au sein des provinces gallo-belges un parti prêt à la seconder dans sa croisade contre l’esprit clérical. La persécution terroriste recruta ses plus fougueux auxiliaires dans les libéraux insurgés de 1788, dans ceux-là même qui avaient le plus efficacement secondé le parti prêtre contre l’empereur Joseph II. Plus tard, le concordat napoléonien fut salué en même temps par les murmures du clergé flamand et par les applaudissemens du libéralisme wallon.

Comprimé vingt ans par la domination française, l’ultamontanisme belge se redressa plus impérieux que jamais, après 1815, devant la suprématie protestante des Orange-Nassau. Le clergé belge avait partagé d’abord cette illusion, commune à beaucoup de partis et même de gouvernemens, que 1815 était la négation radicale, absolue, des principes consacrés par la révolution française, tant dans le domaine civil que dans le domaine religieux. Aussi ne vit-il pas sans surprise et sans murmures la constitution du nouveau royaume des Pays-Bas accueillir certaines maximes de liberté. Il n’était pas à bout de déceptions. Guillaume maintint le concordat napoléonien dans ses garanties, et le restreignit dans ses concessions à la cour de Rome. La nomination des évêques fut déférée aux chapitres, sauf l’approbation des candidatures par le roi, et un arrêté dénia au pape le droit d’intervenir dans les affaires des diocèses belges. Le clergé, qui n’avait vu dans l’avènement d’un prince hérétique, par conséquent suspect à une bonne moitié de la nation, qu’un moyen de prépondérance, se trouvait ainsi placé sous la surveillance immédiate de celui qu’il espérait effrayer et dominer. Il cria à la persécution. Guillaume ne s’en émut pas et poursuivit paisiblement son œuvre. Le pape avait fulminé des bulles menaçantes : la circulation de ces bulles fut interdite. Les couvens, centres naturels des prédications ultramontaines, prenaient une extension dangereuse : le personnel des couvens fut limité, et ceux qui relevaient d’un chef étranger furent abolis ; les frères ignorantins, qui travaillaient sourdement le peuple, virent plus tard leurs écoles supprimées en vertu de cette dernière disposition. Le clergé calomniait, au profit de ses établissemens, l’enseignement donné par l’état : les collèges ecclésiastiques furent astreints, comme les autres, à ne recevoir que des professeurs gradués dans l’université, celui de Thielt résista et fut fermé. Les séminaires étaient des écoles de sédition : Guillaume, reprenant en partie l’idée de Joseph II, créa le collège philosophique, sorte d’école normale, où tous les aspirans à la prêtrise devaient faire, sous le couvert d’études littéraires et scientifiques, leur noviciat de citoyen. Le pape taxa cette institution d’attentatoire au catholicisme, et conseilla indirectement l’insurrection, en rappelant à l’épiscopat belge sa protestation de 1787 contre le séminaire général ; mais Guillaume tint bon. Le prince de Méan, archevêque de Malines, fut sévèrement réprimandé pour avoir reçu et transmis ce manifeste incendiaire.

Le clergé n’épargnait rien de son côté pour créer au gouvernement une situation violente ; Des émissaires, parcouraient les campagnes, annonçant au familles l’abrogation des nouveaux règlemens, et les chefs d’institutions ecclésiastiques refusaient des certificats de bonne conduite aux élèves qui se rendaient dans les établissemens approuvés par l’état. Le clergé contrevenait comme à plaisir aux plus simples dispositions de police pour donner aux répressions nombreuses qu’il provoquait un caractère de persécution acharnée, incessante. A Gand, par exemple, cinq nouvelles églises furent ouvertes sans autorisation ; l’administration les ferma, et la populace, qui ne se doutait pas des décrets de 1807 et de 1812, répéta, d’après les curés, que le culte al lait être aboli. Le concordat de 1827, qui rétablissait les droits de l’état sur l’église, en légitimant toutes les prétentions de Guillaume à l’égard des évêques, produisit une apparente réconciliation entre celui-ci et le clergé ; mais le principal et peut-être l’unique grief du clergé contre la domination hollandaise reposait sur le principe même que venait de consacrer le concordat La suite le prouva. Aux abords de 1830, quand Guillaume satisfit aux autres griefs, qu’il rapporta certaines dispositions réputées hostiles aux séminaires, qu’il amnistia les étudians et les séminaristes émigrés, qu’il abolit enfin le collége philosophique, l’opposition cléricale, loin de ralentir sa marche, alla jusqu’à l’insurrection. Comme Joseph II, Guillaume demeura convaincu de philosophie, et ce mot, que les bons paysans des Flandres, que leurs curés eux-mêmes étaient fort en peine de comprendre, réveilla chez ces populations, et surtout dans les campagnes où la domination française avait peu déteint sur les mœurs, le fanatisme révolutionnaire de 1787.

De même aussi qu’à cette époque, le clergé trouva un concours inattendu dans ses adversaires naturels, les Wallons, dont les tendances toutes françaises venaient d’être retrempées dans une communauté nationale de vingt ans. Guillaume avait été plus imprudent encore que Joseph II. Rêvant une fusion prématurée, sinon impossible, il frappa l’idiome français d’une sorte de mort civile, et les Wallons, blessés dans leurs susceptibilités de race, se rapprochèrent de l’opposition ultramontaine. L’insuffisance des garanties judiciaires et des droits électoraux, les persécutions dirigées contre la presse, l’inégale répartition des travaux publics, et surtout un népotisme inintelligent qui livrait aux Hollandais la plupart des emplois, à l’exclusion des Belges, toutes ces causes réunies cimentèrent la coalition de l’esprit philosophique et de l’esprit théocratique, des Wallons et des Flamands, et rendirent inefficace l’arrêté du 7 juin 1829, qui laissait à peu près facultatif l’usage du français.

Guillaume mesura bientôt l’étendue de sa faute. Cette minorité libérale qu’il s’était si gratuitement aliénée prit, en 1830, la tête du mouvement. Pactisant par sa haine avec les ultramontains flamands, par ses vœux politiques et ses sympathies avec l’ancienne opposition française, elle fut médiatrice entre ces deux influences hostiles, et rattacha la révolution de septembre à la révolution de juillet.

Après la victoire commune, il y eut un moment d’hésitation et un commencement de rupture. Le clergé craignait l’intervention française, qui le subordonnait à la minorité, lui arbitre de trois millions de volontés et principal moteur de la révolution ; il craignait surtout pour le libéralisme belge le contact de ce libéralisme français, encore empreint de ses vieilles défiances contre le parti prêtre. Une nouvelle coalition le sauva. Dès le lendemain de la révolution, les libéraux belges se partagèrent en modérés et en radicaux : les premiers, peu nombreux, peu homogènes, mais copiant déjà leur programme sur celui de notre gouvernement, et tous, moins un, M. Nothomb, pénétrés de ce fait, que l’alliance des deux oppositions, libérale et ultramontaine, n’avait été pour celle-ci qu’un expédient ; les autres, exploitant la surexcitation révolutionnaire des masses au profit d’un libéralisme effréné, mais non moins intéressés que le clergé à neutraliser l’influence française, qui excluait le radicalisme. Le clergé se jeta résolument dans ce dernier parti, où il avait déjà des intelligences : deux journalistes républicains, alors très à la mode, et dont l’un siégeait au gouvernement provisoire, MM. de Potter et Bartels, avaient chaudement épousé, sous le dernier régime, la cause des évêques contre l’état. Cette fusion, si monstrueuse en réalité, ne surprit personne. Les plus défians savaient gré au clergé belge d’avoir si franchement répudié toute solidarités politique avec le clergé français de la restauration, et les enthousiastes s’en allaient répétant « que l’église remontait à son origine, que le prêtre était redevenu l’apôtre de la liberté. » Ces illusions, si favorables au clergé flamand, qu’elles absolvaient de huit siècles d’intolérance et d’empiétemens, trouveraient aujourd’hui plus d’un incrédule ; mais elles avaient alors tout l’attrait de la nouveauté, elles s’autorisaient, pour la jeune Belgique, des doctrines catholico-républicaines bruyamment prêchées en France par deux prêtres, MM. de Lamennais et Lacordaire, dont l’ultramontanisme belge se faisait habilement l’écho dans ses journaux, dans ses chaires, et jusque dans ses mandemens.

Hormis la république, le suffrage universel et l’abaissement du cens sénatorial au-dessous de 1,000 florins, tous les vœux du clergé (on les nommait encore des concessions et des avances) furent bien accueillis. La coalition clérico-radicale emporta d’assaut la liberté, sans garanties et sans contrôle, d’association et d’enseignement, la liberté presque absolue de la presse, la liberté de conscience avec cette clause significative, que « l’état n’avait pas le droit d’intervenir, soit dans la nomination, soit dans l’installation des ministres du culte, ni de défendre à ceux-ci de correspondre avec leurs supérieurs et de publier leurs actes » Le sénat fut déclare éligible, le cens d’éligibilité fut aboli pour la chambre des représentans. Les patentes furent intégralement comprises dans le cens des électeurs, et, comme il n’y avait plus dès-lors équilibre entre la propriété souvent fictive qu’elles représentent et la propriété foncière, il fallut donner aux campagnes un cens très inférieur à celui des villes, concession énorme, car elle assurait la prépondérance numérique de cette classe d’électeurs sur qui le clergé exerce une action immédiate, exclusive, la classe des paysans en un mot. Les dispositions provisoires qui régirent le mode d’élection au congrès national avaient déjà admis ce principe, ce qui achève d’expliquer l’influence obtenue d’emblée par la coalition clérico-radicale et l’inaction forcée du groupe gouvernemental.

Les membres de cette minorité ne persistèrent pas d’ailleurs dans leur opposition. Les uns, tels que MM. Lebeau, Devaux et Rogier, sacrifiant leurs convictions, soit au désir de rester possibles avec une majorité cléricale, soit au besoin d’union qu’imposaient aux partis les dangers dont un ennemi armé et une diplomatie jalouse menaçaient simultanément la nationalité naissante, se résignèrent à subir, à encourager même les prétentions du clergé. C’est sous l’administration des deux premiers qu’une circulaire affranchit les établissemens de main-morte du droit qu’ils payaient sous le régime hollandais pour les acquisitions et donations d’immeubles, mesure qui a tant profité aux couvens. D’autres, bien moins inquiets de la position faite au clergé que de l’esprit trop radical des institutions civiles, finirent par avoir confiance en des libertés dont un corps essentiellement modérateur se portait le garant. Plusieurs enfin secondèrent la théocratie par leurs défiances même ; ils virent dans l’extrême diffusion des droits politiques un contre-poids à l’influence centralisatrice du clergé. M. Nothomb a très bien exprimé, tout en les partageant, les illusions de cette époque quand il a dit : « Le congrès a emprunté à la république ses libertés, et à la monarchie ses garanties. » On n’avait pris en réalité que les abus possibles dans celle-ci, et les dangers inévitables dans celle-là.


II.

La théocratie se trouvait pleinement, légalement organisée. Soustrait à toute surveillance civile par l’article 16 de la constitution, investi de la majorité parlementaire par l’infériorité du cens rural, le clergé pesait sur l’état, sans que l’état pût réagir sur lui.

Qu’allait-il surgir d’une situation si nouvelle ? Le clergé saurait-il séparer en lui le prêtre du citoyen, ou bien concentrerait-il vers un but unique tous ses moyens d’action ? Et s’il subordonnait à ses droits temporels les ressources sans nombre de son influence spirituelle, de sa hiérarchie, de son unité, comment userait-il de son formidable ascendant ? Serait-ce pour monopoliser à son profit les libertés civiles et politiques, ou pour les garantir chez tous ? Se constituerait-il despote ou pour régulateur ? Telles étaient les questions posées. Pendant que nos journaux s’obstinaient à traiter la Belgique en département français, et que la conférence de Londres marchandait sa vie souffle à souffle au peuple nouveau-né, il s’accomplissait sans bruit, dans ce petit coin de terre où tout manquait, l’autorité dans les hommes comme la stabilité dans les choses, une expérience que les plus audacieux osaient à peine proposer chez nous, une expérience tout aussi décisive pour les droits respectifs de l’église et de la société que l’avait été notre révolution de 89 pour ceux de la royauté et du peuple : la théocratie dans la liberté.

Je me hâte de dire que cette expérience n’a pas été favorable à l’utopie de MM. de Lamennais et Lacordaire ; les catholiques, aussi bien que les libéraux, le reconnaissent aujourd’hui.

Le clergé belge n’a pas hésité un instant à exploiter sa double position. Dès les élections de 1830, les mandemens, la chaire, le confessionnal, sont mis au service de ses candidats. Le curé de campagne écrit lui-même tous les bulletins de la paroisse et conduit par bataillons ses paysans au chef-lieu, les préservant avec une sollicitude comique de tout mauvais contact, jusqu’au moment du scrutin. A peine maître de la majorité, le clergé s’impose aux ministres, et des milliers de places soldent les frais de sa première campagne électorale. Les conseils provinciaux sont nommés par la même catégorie d’électeurs qui a déjà nommé la chambre, et relèvent comme elle du clergé : celui-ci leur fait attribuer, au détriment de la prérogative royale la collation d’un grand nombre d’emplois, et les conseils provinciaux servent plus efficacement encore ce système de favoritisme et d’arbitraire, qui, accouplant au joug d’une pensée commune deux incompatibilités, emprunte à la décentralisation républicaine ses moyens, à l’unité despotique ses traditions.

Par la liberté d’enseignement, l’action absorbante du cierge s’ouvre un champ tout aussi vaste que par la prépondérance électorale des paysans et par les restrictions imposées au pouvoir exécutif Pendant que les universités laïques s’écrasent par une concurrence illimitée, le clergé concentre les ressources morales et matérielles dont il dispose sur son université de Louvain, qui, célébrée par la presse religieuse sur tous les points du territoire, enrichie par les quêtes qui se font pour elle au temps pascal dans tout les églises du royaume, accaparera la plupart des célébrités professorales et tiendra un nombre fabuleux de bourses à la disposition des électeurs bien pensans L’enseignement secondaire, l’enseignement élémentaire, sont envahis par les mêmes voies Quarante-quatre établissemens d’instruction moyenne, d’innombrables établissemens d’enseignement primaire, subventionnés tous par les fidèles, et presque tous par le gouvernement, la province et la commune, font aux collèges et aux écoles laïques une concurrence laquelle ceux-ci ont peine à résister.

Mêmes déceptions quant à la liberté d’association et à la liberté de la presse, dont le clergé semble devoir exclusivement profiter. L’une renforce la milice ultramontaine de moines étrangers, la plupart jésuites, et qui, pour acheter la protection de l’épiscopat, mettent au service de ses recommandés électoraux, de son université, de ses écoles, de ses journaux même, tous les moyens de propagande et de police que comporte leur puissante hiérarchie. L’autre transforme les curés en courtiers d’abonnemens et devient dès-lors illusoire pour tout journal qui ne subit pas le patronage du clergé.

Voilà comment le clergé belge débutait dans la vie constitutionnelle. On pouvait l’accuser déjà de n’avoir éparpillé, affaibli l’action politique que pour l’absorber plus aisément ; mais tous les soupçons de ce genre furent d’abord imputés aux haines des orangistes. Il en coûtait à certains libéraux de renoncer sitôt aux illusions néo-catholiques de 1830. Les plus défians crurent le clergé d’autant plus dévoué au maintien des nouvelles libertés, qu’il en accaparait presque tous les bénéfices à lui seul. Un incident prouva bientôt que les libéraux avaient doublement tort, et que les orangistes eux-mêmes étaient bien au-dessous de la vérité : le clergé belge adhéra en masse, sauf de muettes exceptions, à la fameuse encyclique du 18 septembre 1832, qui réprouvait les doctrines de MM. de Lamennais et Lacordaire, c’est-à-dire son propre programme de 1830-31.

Cette nouvelle attitude du clergé était fort significative. L’encyclique taxait d’absurde et souverainement injurieuse pour l’église toute idée d’une certaine restauration ou régénération de l’église, en d’autre termes l’alliance du catholicisme et de la liberté. Admettre que l’église s’abdiquât elle-même par ce manifeste de son chef devenait impossible : c’était donc à la liberté de s’effacer devant l’église, ou celle-ci de confisquer celle-là. L’encyclique condamnait la séparation de l’église et de l’état comme contraire au bien de l’église et de l’état, ce qui équivalait à dire que l’église devait absorber l’état ; car l’interprétation inverse n’était pas admissible en Belgique, où le clergé, avec l’assentiment du pape, en avait fait deux fois un prétexte d’insurrection. L’encyclique indiquait donc au clergé belge, comme but, l’anéantissement des libertés civiles, comme moyen, l’annulation du pouvoir exécutif, seule force de l’état qui ne relevât pas entièrement de l’église, c’est-à-dire l’asservissement du pouvoir exécutif au principe électif, qu’avaient livré à l’influence cléricale, dans les campagnes, la docilité des paysans, dans les villes l’appât des emplois. C’est là du moins le sens donné par le clergé et ses agens à l’encyclique de 1832. Onze années d’usurpations l’ont prouvé.

La réaction catholique se montra dès-lors de plus en plus envahissante : la liberté d’association, dont elle usait si largement pour elle-même, reçut ses premiers coups. Les cinq évêques belges excommunièrent simultanément les loges maçonniques, dont le seul crime était d’emprunter à la hiérarchie cléricale, Sinon sa force, du moins son unité et le secret de ses actes. Cette fois le doute n’était plus permis : le clergé ne visait plus uniquement au monopole de fait, mais au monopole de droit. Les libéraux comprirent enfin quelle monstrueuse inégalité recélait au fond ce prétendu système d’égalité absolue et de parfait équilibre auquel ils avaient si bénévolement adhéré. Toutes représailles devenaient impossibles. Pour rendre au clergé coup pour coup, pour rejeter aux couvens l’interdit lancé contre la franc-maçonnerie il ne fallait rien moins, que biffer un article de la constitution. Le clergé, au contraire, pouvait impunément, sans infraction matérielle à la constitution, et en faisant tout simplement usage du droit qu’elle lui donnait de publier ses actes, supprimer une à une toutes les libertés. Je dis supprimer, car, à défaut des moyens de coërcition pénale que la loi lui refusait, et dont il se souciait fort peu, son ascendant moral dans un pays, essentiellement catholique, où le titre d’excommunié porte encore, avec lui les terreurs du moyen-âge, garantissait à ses projets réactionnaires une pleine efficacité. Une fois entré dans sa nouvelle voie, il dédaigna tout palliatif. Les esprits en étaient encore à pénétrer le mystère de cette croisade de l’épiscopat contre une association où naguère des prélats belges ne dédaignaient pas de s’affilier, qu’un évêque, préludant à la fameuse lettre pastorale de 1843, fulminait l’interdit contre un journal politique et pour des opinions exclusivement politiques.

Les ultra libéraux se répandirent en amères invectives contre ce qu’ils appelaient l’apostasie du clergé, c’est sur eux que la principale responsabilité tombait M de Potter, le journaliste catholico-républicain, fit retentir la presse de ses conseils, de ses menaces, et plus tard de ses plaintes. M. Gendebien, dont le vote républicain avait tant de fois rencontré dans l’urne celui de l’abbé de Haerne et de maint autre abbé, tourna résolument à la prêtrophobie. M. Veraehegen, le futur successeur de M. Gendebien à la tête du parti ultra libéral, disciplina les débris des loges maçonniques, et organisa silencieusement dans leur sein la résistance qui devait éclater huit années plus tard. Les rôles politiques se transposèrent encore une fois. Le clergé voyait se déchaîner contre lui les libéraux exaltés, ses séides de la veille, et trouvait un appui forcé chez les libéraux modérés, ses alliés douteux dans la dernière insurrection.

MM. Lebeau et Rogier, chefs de ce dernier parti, étaient au pouvoir quand débuta la réaction ultramontaine. Ils avaient deviné ses plans. Le projet d’organisation communale, élaboré et présenté sous leur ministère, et qui renforçait le pouvoir exécutif, doit être considéré comme un premier essai de résistance. Peut-être auraient-ils osé plus dans un moment où le parti clérical n’était encore ni organisé, ni discipliné, bien que prépondérante déjà ; mais ils ne furent pas maîtres de persister dans cette voix. Les libéraux exaltés, qui, depuis leur rupture avec le clergé, se désignaient à eux comme des auxiliaires naturels, n’avaient pas oublié la part prise, en 1831, par les modérés et M. Lebeau surtout, à l’adoption du traité des dix-huit articles. Ce traité garantissait l’indépendance belge au prix d’un sacrifice de territoire ; aussi avait-il soulevé les clameurs de cet ùltra libéralisme, qui, en Belgique comme partout, s’inspire moins volontiers des nécessités politiques que des susceptibilités d’un nationalisme étroit. Loin de se calmer, l’irritation de ce parti s’était accrue en raison même des difficultés extérieures, au point que M. Gendebien montant un beau jour à la tribune pour proposer la mise en accusation du sieur Lebeau. Il n’y avait rien à faire avec des libéraux pareils. Le ministère resta donc sous le joug des catholiques, et, jusqu’en août 1834, époque où le projet d’organisation communale, son premier acte d’indépendance, le précipita du pouvoir, il fit pour eux ce que MM. Lebeau et Devaux ont si aigrement reproché depuis à M. Nothomb ; il prépara les succès du parti prêtre, en ouvrant une libre carrière au népotisme électoral de ce parti.

Tout, dans le camp ennemi, favorisait donc l’invasion ultramontaine : l’attitude violente des radicaux, la passivité forcée du ministère ; et jusqu’à la position personnelle du roi. Chef protestant d’une révolution dirigée en partie contre la suprématie protestante, le roi Léopold ne pouvait trop user de ménagemens vis-à-vis d’un clergé ombrageux, qui l’avait repoussé long-temps, qui ne l’avait accepté plus tard qu’avec des réserves injurieuses, et dans la seule intention d’échapper au danger plus grave de l’influence française et de notre régime centralisateur, comme le déclara à la tribune l’abbé Bouqueau de Villeraie. L’impartialité même ne lui était pas permise toute initiative conciliante, tout essai de pondération venus de lui eussent emprunté à sa qualité d’hérétique un caractère suspect. Habileté ou faiblesse, Léopold a toujours donné à ses ministres, dans la sphère fort rétrécie de son action, l’exemple de ces cajoleries forcées, qui ont si puissamment aidé le parti clérical, soit en peuplant l’administration de ses créatures, soit en le désignant aux complaisances des fonctionnaires libéraux. Le roi des Belges ne s’est pas toujours borné là ; c’est à son influence personnelle que fut attribuée, en 1834, la chute du ministère Lebeau-Rogier, coupable d’avoir proposé et fait voter une disposition favorable à la prérogative royale, en dépit du parti que représentait son successeur, le ministère de Theux.

Pendant l’administration de M. de Theux, qui se prolongea, à travers des remaniemens successifs, du 4 août 1834 jusqu’en avril 1840, la connivence fut complète entre le clergé et le cabinet. Ce n’était plus d’ailleurs dans la curée des places, dans les complaisances volontaires ou forcées de tel ou tel ministre, que le clergé voyait sa principale ressource électorale. Dès 1836, la Belgique comptait déjà près de quatre cents maisons religieuses, possédant toutes des biens-fonds considérables qu’elles divisaient en petits fermages pour créer de nouveaux électeurs dans les campagnes, et des capitaux dont le placement intelligent recrutait d’autres électeurs dans le petit commerce des villes. Ces précautions. Devenaient-elles insuffisantes, des fonds, provenant de souscriptions et de quêtes, complétaient les contributions ou patentes de ceux des affidés du clergé qui ne payaient pas le cens requis, et improvisaient une majorité cléricale dans les collèges dont le parti libéral se défiait le moins. On devine le prompt effet de ces manœuvres dans un pays où le sénat, tous les quatre ans, et la chambre des représentans, tous les deux ans, sont renouvelés par moitié.

Enfin le parti catholique se croyait tellement fort par lui-même, tellement indépendant des vicissitudes du pouvoir, qu’en 1840, à la dissolution définitive du ministère de Theux, il accepta sans opposition un cabinet ou la plus grande part d’influence revenait à deux libéraux, MM Lebeau et Rogier. MM. Lebeau et Rogier ne semblaient pouvoir s’appuyer, en dehors des catholiques, que sur le groupe qu’ils dirigeaient, et qui a reçu le nom de doctrinaire, groupe en apparence trop peu nombreux pour leur permettre même un essai de résistance. En dehors du conseil au contraire, MM. Lebeau et Rogier auraient pu devenir les chefs d’une coalition modérée exaltée, ou chaque parti aurait réservé ses griefs devant un intérêt commun d’opposition. Or les catholiques devaient trop aux divisions du parti libéral pour ne pas redouter, sinon dans les chambres, du moins dans le pays électoral, une trêve qui l’aiderait à combiner ses efforts. Que si MM. Lebeau et Rogier, loin de mesurer leur docilité sur leur faiblesse, entreprenaient une lutte inégale, le clergé se croyait toujours en mesure de leur substituer à temps des ministres plus soumis. Il se trompait. Le moment approchait où les moyens employés jusqu’alors avec succès par le parti catholique allaient tourner contre lui-même.

MM. Lebeau et Rogier appréciaient la situation tout autrement que les catholiques : ils s’autorisaient d’un fait, inaperçu du plus grand nombre, mais qui n’avait pas échappé à l’expérience administrative de ces deux hommes d’état. La majorité catholique n’était homogène qu’à la surface. Parmi les hommes sans fortune et sans indépendance que la suppression du cens d’éligibilité avait jetés dans la chambre des représentans, plusieurs ne s’étaient ralliés au clergé que par intérêt, par expédient, bien décidés à se tourner contre lui, dès qu’il cesserait de disposer des places. D’autres députés-fonctionnaires étaient parvenus, à force de docilité et de complaisance, à faire oublier leurs antécédens libéraux, et le clergé avait appuyé leur réélection. Les uns et les autres, comme la suite le prouvera, composaient ensemble un bon quart de la majorité. Fatigués d’un patronage qui subordonnait leur avenir politique et administratif au succès fort précaire d’une faction que commençait à repousser le sentiment général, et qu’ils ne servaient d’ailleurs qu’à regret, ils étaient les auxiliaires nés du premier cabinet libéral dont l’alliance leur offrirait quelques garanties. MM. Lebeau et Rogier le comprirent. Tandis que le parti catholique favorisait leur rentrée au pouvoir, pour séparer profondément encore le groupe radical du groupe doctrinaire, ils arrivaient, eux, avec la ferme intention de coaliser ces deux groupes, qui, réunis aux défectionnaires catholiques, leur donneraient une majorité bien faible, si l’on veut, mais suffisante dans un pays où tel cabinet a franchi des sessions entières avec un avantage de deux ou trois voix seulement.

Depuis long-temps d’accord sur la nécessité de contenir la réaction ultramontaine, les deux fractions du libéralisme différaient essentiellement encore quant aux moyens d’exécution. Chacune d’elles cherchait ces moyens dans sa doctrine de 1830. Fortifier le pouvoir pour le soustraire aux exigences cléricales, constituer un sénat inamovible qui pût contrebalancer la docilité forcée de la chambre des représentans, émanciper cette chambre elle-même en élevant le cens des campagnes au niveau de celui des villes, tel était le programme doctrinaire. Affaiblir le pouvoir, pour que le clergé ne fût plus tenté de s’en faire un instrument ; abaisser le cens des villes au minimum de celui des campagnes, et admettre les capacités avec un cens moindre encore pour neutraliser l’influence électorale des paysans ; diminuer enfin le cens d’éligibilité du sénat pour restreindre l’action politique de l’aristocratie, qui s’était constituée l’adversaire des idées de décentralisation, tel était le programme radical. Il reste constaté, disaient les doctrinaires, que la réaction ultramontaine procédé par le radicalisme ; donc la résistance dérive du principe opposé. Si le radicalisme a fourni des armes à la réaction ultramontaine, disaient à leur tour les radicaux, c’est qu’il est incomplet. Voilà en quels débats stériles la presse et les orateurs libéraux avaient dépensé, sous le ministère de Theux, les rares trêves que laissait la question extérieure, cet autre obstacle au rapprochement des exaltés et des modérés. Le clergé avait fort habilement exploité ces malentendus, mettant tour à tour en évidence, selon qu’il s’adressait à l’aristocratie ou aux petits fermiers, les théories populaires de MM. de Potter, Bartels, Gendebien, Veraehegen, Delehaye, ou le programme semi-aristocratique de MM. Lebeau, Rogier, Devaux, et leurs amis.

Tout projet de réforme immédiate, complète, embrassant l’engrenage constitutionnel tout entier, offrait donc le double inconvénient de produire, au sein du parti libéral, deux systèmes qui s’annulaient l’un l’autre, et de fournir de nouvelles armes au clergé : Il fallait dès-lors s’en tenir à des réformes partielles, ou aucun des deux systèmes ne serait en jeu, et qui, loin de mutiler les institutions actuelles, paraîtraient les compléter. Telle semble avoir été la pensée politique du cabinet d’avril 1840. L’enseignement fut le terrain neutre où modérés et exaltés se donnèrent pour la première fois rendez-vous M Rogier institua un concours annuel auquel devaient prendre part tous les établissemens d’instruction moyenne du royaume, et cette mesure, qui asservissait les collèges ecclésiastiques aux chances d’une concurrence loyale, eut l’assentiment unanime des libéraux M. Devaux, resté en dehors de la nouvelle combinaison, posa de son côté, dans la Revue nationale, les bases d’un rapprochement plus fructueux et plus complet L’abbé de Haerne avait dit, en 1831, au congrès, qu’il appartenait au temps, aux luttes parlementaires, au libre jeu des institutions, de décider à qui, des catholiques ou des libéraux, de l’église ou de l’état, reviendrait la prééminence. M. Devaux déclara l’épreuve résolue en faveur de l’état. D’après lui, si les catholiques l’emportaient en nombre, les libéraux l’emportaient déjà en influence, d’où découlait, pour le gouvernement, la nécessité de mieux résister à l’avenir aux influences réactionnaires qu’il avait si long-temps subies. Ce raisonnement, qui empruntait aux relations bien connues de M. Devaux avec MM. Lebeau et Rogier le caractère d’un programme ministériel, eut un égal succès auprès des deux fractions libérales. Il anéantissait ou tout au moins ajournait pour elles un des plus graves dissentimens qui les eussent séparées jusque-là. Du moment en effet où le gouvernement dans ses conditions actuelles, consentait à contenir la réaction, tout débat devenait inutile sur la question de savoir s’il fallait fortifier le pouvoir pour le soustraire aux exigences cléricales, ou au contraire l’affaiblir pour le mettre dans l’impossibilité de servir ces exigences.

Les catholiques ne se méprirent pas sur la portée de cet incident de presse. Ils interpellèrent vivement MM. Lebeau et Rogier, qui refusèrent de désavouer les opinions émises par M. Devaux. Une question de confiance fut posée. Pour la première fois, les deux fractions libérales de la chambre des représentans votèrent en commun, et, réunies aux défectionnaires que MM. Lebeau et Rogier comptaient avec raison recruter dans les rangs catholiques, elles donnèrent au cabinet une majorité de quelques voix ; mais le sénat, dont MM. Lebeau et Rogier ne mettaient pas l’adhésion en doute, vota à la presque unanimité dans le sens contraire, et alla même jusqu’à adopter une adresse qui conseillait au roi le renvoi du cabinet.

Cette défection du sénat, si imprévue pour les doctrinaires, peut néanmoins s’expliquer. Le sénat votait en 1841 contre MM. Lebeau et Rogier par les mêmes raisons qui l’avaient fait voter auparavant pour MM. Lebeau et Rogier. Allié des doctrinaires, tant que le parti clérical les avait combattus par le radicalisme, il se constituait logiquement l’ennemi de ces mêmes doctrinaires, dès qu’à leur tour ils s’appuyaient sur les radicaux. Les doctrinaires s’étaient d’autant plus compromis aux yeux du sénat, que tous les sacrifices d’opinion semblaient être de leur côté. Depuis 1836 la lutte des deux programmes s’était presque entièrement concentrée dans la presse. Or, en Belgique, où la dispense de cautionnement ouvre un plein accès au journalisme prolétaire, les idées radicales ont nécessairement plus d’organes que les principes modérés. Ajoutez à cela que les journaux doctrinaires avaient fini par éluder toute polémique de nature à prolonger les dissentimens du parti libéral. Tout, dans la question intérieure, concourait donc à effacer l’opinion doctrinaire, à la confondre avec le groupe radical, à établir une apparente solidarité entre les deux, et du jour où cet accord, purement négatif, passa de la presse dans la chambre, le sénat ne douta pas de l’apostasie de MM. Lebeau, Devaux et Rogier. Ce n’était plus du reste à de simples questions d’organisation politique, d’équilibre parlementaire, que se limitaient les dissentimens du sénat et des ultra libéraux. Au lieu de s’en tenir aux réformes bien ou mal entendues qu’indiquait la situation, telles, par exemple, que l’abaissement du cens des sénateurs, la presse ultra-libérale en était arrivée peu à peu jusqu’aux dernières exagérations du radicalisme. Impôts outrés sur le luxe, suppression des titres de noblesse, dénigrement maladroit et gratuit des idées aristocratiques, tel était son thème favori. Le clergé n’avait pas manqué de rapprocher ces déclamations du silence calculé de la presse doctrinaire, taxant ce silence de complicité, et se posant, lui qui devait tout à la prépondérance de l’élément plébéien, comme le champion né des hautes classes contre la coalition libérale, devenue purement et simplement le parti des jacobins. La noblesse avait pris facilement le change, et, l’esprit de contrefaçon aidant, on avait vu se reproduire en Belgique la piquante comédie de nos bourgeois gentilshommes, affectant des sympathies clérico-légitimistes pour se faire suspecter d’aristocratie.

Ce fut alors que M. Nothomb pris, avec le portefeuille de l’intérieur, la direction d’une combinaison nouvelle, dont tous les membres, excepté lui, appartenaient à la majorité catholique. La plus grande part d’influence, celle qu’assuraient le talent et la position, revenait, dans le nouveau cabinet, au représentant de la minorité déchue. Un pareil choix, en face d’une réaction parlementaire qui semblait plus que jamais subordonner la couronne aux exigences du parti clérical, était assez significatif. Le roi se sentait débordé par les catholiques, et il comprenait désormais la nécessité de les contenir. La satisfaction n’était cependant qu’apparente ; en réalité, c’était le clergé qui avait renversé le ministère, et qui dominait ses successeurs. Impuissant à résister aux catholiques, qui le maîtrisaient par le sénat, M. Nothomb était condamné d’avance à la nécessité d’agir contre son propre parti, tout en tâchant d’éviter les compromis qui lui enlèveraient la possibilité d’une réconciliation. Orateur souple et conciliant, prônant à tout propos les nécessités pour se faire pardonner d’avance l’abandon des principes, sceptique jusqu’au dédain de soi-même, possédant à fond ce que j’appellerai les lieux communs, la petite monnaie du machiavélisme parlementaire, M. Nothomb offrait l’ensemble de talens et de faiblesses nécessaire pour éluder les dangers de ce rôle, et pour en subir de bonne grace, sans lassitude et sans murmures les inévitables déconvenues.

Ainsi, les premières tentatives de cette union si redoutée entre les deux nuances libérales n’avaient servi qu’à compléter la prépondérance parlementaire du parti catholique, en lui ralliant le sénat. Les premières résistances de la couronne n’aboutissaient qu’à abriter l’autre théocratique sous un prête-nom libéral. Au plus grave péril qu’eussent couru les catholiques depuis 1830 correspondait leur plus éclatant succès ; mais ce succès lui-même allait devenir l’occasion de leur décadence, et c’est pendant la durée du ministère Nothomb que va s’accomplir cette péripétie.


III.

Jusqu’ici, dans l’exercice des droits exorbitans qu’il tient de la constitution de 1831, le parti catholique a réussi bien moins par lui-même que par les divisions des libéraux et les complaisances calculées du roi. L’incertitude de ces garanties l’a maintenu dans un état de défiance qui justifie, à certains égards, sa politique. Dans ses empiétemens les plus violens, les plus manifestes, il n’a obéi peut-être qu’à un instinct exagéré de conservation. C’est à l’épreuve du pouvoir incontesté, paisible, tel que l’assure désormais en ses mains le double privilège de la prépondérance parlementaire et de l’irresponsabilité gouvernementale, qu’on va définitivement le juger. S’il use avec discrétion et dignité de sa force, confiant au cours naturel des choses le complément de ses succès, l’opinion lui sera d’autant plus indulgente qu’elle s’attend à un redoublement d’audace ; les deux fractions libérales, un moment réunies par, l’imminence d’un danger commun, exhumeront leurs vieux dissentimens ; l’opposition se détruira par ses propres mains ; l’utopie néo-catholique se trouvera réalisée. Si le parti catholique persiste, au contraire, dans un système de violences désormais inutiles, apportant dans la victoire l’ardeur inconsidérée de la lutte, restant parti quand il doit être pouvoir, il transformera en fusion sérieuse et durable la trêve accidentelle des libéraux modérés et des exaltés. La minorité vaincue grossira ses rangs d’une fraction nombreuse, jusqu’ici étrangère aux querelles de parti, mais dont la neutralité n’est au fond que de l’attente. Je parle de ces libéraux déclassés qui, sans s’être associés, en 1830-31, au crédule enthousiasme des radicaux, acceptèrent la prépondérance ecclésiastique comme un pis-aller, et dans la persuasion que le clergé serait plus dangereux encore au sein de l’opposition qu’au sein du pouvoir. Ces hommes ont voulu continuer l’expérience jusqu’au bout ; mais, une fois éclairés sur l’incompatibilité absolue du principe théocratique et du principe constitutionnel, ils préféreront tout naturellement les chances incertaines de la lutte au péril certain et permanent du statu quo.

On devine quel a été le choix de l’ultramontanisme belge ; il n’a vu, dans le hasard inoui qui lui permettait d’être despote sans violence, qu’une garantie d’impunité, une occasion précieuse d’abdiquer toute dissimulation. Il n’a pas même su garder, dans sa poursuite avouée du monopole, l’apparence de ces convictions exclusives qui sont la tache originelle, mais en même temps l’excuse de l’esprit de parti. Tout moyen lui est devenu indifférent. S’est-il agi, par exemple, de soustraire l’enseignement clérical aux dangers d’un concours qui aurait mis à nu sa faiblesse ou l’anachronisme de ses tendances : les catholiques se sont retranchés dans leur vieille théorie de décentralisation ; ils ont dénié au gouvernement le droit d’imposer des règles aux établissemens qu’il n’a pas fondés ; ils ont réclamé et salué d’enthousiastes acclamations l’arrêté qui rendait facultatif, d’obligatoire qu’il était, le concours institué par M. Rogier entre les écoles secondaires du royaume. Il est inutile d’ajouter que pas un seul collége ecclésiastique n’a concouru depuis. Ailleurs et à la même époque, les catholiques se sont aperçus que la décentralisation même avait ses dangers. Soit que, trop exclusivement préoccupés des élections parlementaires, ils aient négligé les élections municipales, soit que la bourgeoisie commence à subir l’influence des loges, plusieurs villes se sont fait de leurs droits communaux un rempart contre l’esprit ultramontain. Là c’est un refus de subsides aux écoles chrétiennes, ici des entraves apportées à l’établissement des jésuites, ailleurs des encouragemens de toutes sortes aux collèges de l’état. Calculant qu’à tout prendre l’initiative royale est plus facile à diriger que l’élan spontané de l’esprit public, les catholiques ont fini par regretter de l’avoir si complètement désarmée devant les communes. Reniant leurs bruyantes doctrines de 1830-31, ils ont provoqué, appuyé et voté en corps une loi qui accorde au roi la faculté de nommer les magistrats communaux en dehors des conseils électifs. Plus tard, ils ont fini par pousser le dédain des formes jusqu’à se compromettre gratuitement. MM. Brabant et Dubus ; les deux représentans les plus exagérés du parti catholique, ont fait à la chambre cette fameuse proposition d’ériger l’université de Louvain en personne civile, prétention puérile, s’il en fut, car cette université jouissait déjà, à l’ombre de prête-noms bien connus, des privilèges que tendait à restaurer la proposition. Mais le fait ne suffisait plus aux ultramontains belges : ils voulaient le droit, ils voulaient surtout le nom, et réellement c’eût été une éloquente consécration des doctrines néo-théocratiques que cette résurrection spontanée de la main-morte au sein des institutions les plus libérales du continent.

Ce mot de main-morte a été habilement exploité par les libéraux. Hypocrisie ou naïveté de la part de l’opinion, il a soulevé plus de colères et de tempêtes que n’en avaient provoqué ensemble des empiétemens bien autrement sérieux. M. Nothomb a compris qu’il ne pouvait appuyer la proposition Dubus-Brahant sans se compromettre irrévocablement auprès des libéraux. Dans ses précédentes concessions aux catholiques, ce ministre avait plus ou moins sauvé les apparences. La loi qui enlevait aux communes le droit d’élire leurs magistrats avait réalisé, après tout, une des clauses du vieux programme des modérés. L’arrêté qui avait rendu facultatif le concours institué par M. Rogier entre les classes supérieures de tous les collèges sans exception avait appelé à ce concours l’une des classes élémentaires, et M. Nothomb s’était prévalu de cette extension illusoire pour faire sonner bien haut qu’il avait complété, et non dénaturé, l’œuvre de son prédécesseur. Devant le projet de main-morte, devant cette expression brutale des espérances ultramontaines, la neutralité, les palliatifs, les doubles interprétations devenaient impossibles. M. Nothomb s’est donc efforcé de provoquer le retrait de la proposition Dubus-Brabant. Prières, menaces, promesses, rien n’a été épargné par lui auprès des catholiques dans des conciliabules réputés secrets mais dont des indiscrétions calculées tenaient au courant les libéraux. M. Nothomb a réussi enfin à faire intervenir le pape auprès des évêques, et la malencontreuse proposition a été ajournée à de temps meilleurs.

Accusé de trahison par les catholiques sans être rentré en grace auprès des libéraux, M. Nothomb a voulu profiter des élections de 1843 pour désarmer les deux partis. Des candidats nouveaux, s’annonçant comme libéraux ou comme catholiques, selon que le membre sortant à éliminer relevait de M. Lebeau ou de M de Theux, furent improvisés par lui dans certains districts. Dans d’autres districts, où le membre à éliminer s’appuyait sur les deux opinions, apparaissaient simultanément des candidatures opposées, qui désorganisaient l’ancienne majorité en divisant les voix. Ce coup de Jarnac a enlevé aux catholiques quatre de leurs chefs. Quant aux libéraux, ils ont soutenu rigoureusement le choc. Une résistance sérieuse s’organisait déjà dans leurs rangs. Le clergé en avait déposé le premier germe dans la franc-maçonnerie. L’interdit lancé contre les loges n’avait servi qu’à leur donner une signification politique, à les transformer en véritables clubs, où s’affiliaient, dans les villes françaises, les libéraux tant modérés qu’exaltés, et, dans les villes flamandes, les orangistes, qu’une haine commune coalisait avec les libéraux contre l’esprit clérical. Toutefois cette coalition n’aurait jamais franchi le terrain neutre des élections communales sans deux évènemens qui rapprochèrent, sur le terrain politique, orangistes, libéraux et ultralibéraux. En 1839, la maison de Hollande renonça à ses droits sur la Belgique, et les orangistes, désormais sans drapeau, se disséminèrent tout naturellement dans les deux fractions libérales ; en 1841, la rupture ouverte des modérés avec le clergé amena le rapprochement de ces deux fractions, et la franc-maçonnerie, soumise à une impulsion unique, put enfin généraliser ses efforts.

Les loges sont devenues dès ce moment de grands centres électoraux, correspondant entre eux, ayant leur fonds social, leurs recruteurs de voix, leurs journaux, leurs quêtes annuelles, destinées à subventionner les universités laïques, à parfaire le cens électoral des affidés, et, s’il faut tout dire, à payer les tonnes de bière où doivent, au jour des élections, se noyer les derniers scrupules des électeurs campagnards ; elles ont copié en un mot, sous toutes ses formes et dans tous ses abus, la formidable stratégie du parti clérical, opposant aux mandemens les brochures, à la chaire la presse, au confessionnal le cabaret. Dans quelques villes, comme à Bruxelles, Liége, Tournay, Ypres, les loges se sont constituées en associations publiques, pour devenir accessibles à ceux des libéraux qu’effrayait le titre de franc-maçon. Leur puissance s’en est considérablement accrue. Voilà comment, dans les élections de 1843, les libéraux ont pu si bien résister aux efforts combinés d’un parti plus influent que jamais, puisqu’il avait désormais pour lui l’aristocratie, et d’un ministère d’autant plus dangereux que la plupart de ses candidats déguisaient leurs tendance sous les dehors du libéralisme.

De son côté, le clergé a rendu guerre pour guerre. La presse libérale, qui précédemment n’avait subi que des attaques isolées, a été excommuniée en masse par les évêques réunis à Malines en septembre 1843. Le but politique de cet anathème était plus que jamais évident, car les journaux libéraux, par tactique, sinon par conviction, affectaient dans leur polémique la plus minutieuse orthodoxie, et séparaient scrupuleusement le prêtre du citoyen. La pastorale invitait les curés « à établir dans les paroisses respectives une association chargée d’arrêter la circulation des mauvais écrit. » Elle leur enjoignait « d’avertir premièrement les ouailles au prône, secondement au tribunal de la pénitence, publicè et per domos, à temps et à contre-temps, les suppliant avec menaces de la part de Dieu, en toute douceur et selon la science, de renoncer entièrement et pour toujours à la lecture des mauvais livres et des mauvais journaux. » Plus francs que la pastorale, les curés ont traduit mauvais par libéral, et les feuilles les plus timides, dès qu’elles n’épousent pas toutes les rancunes ultramontaines, sont placées nominalement dans cette catégorie. Dans certains bourgs des Flandres, il ne circule plus de journaux libéraux : l’estaminet qui en reçoit un seul est dénoncé en chaire et frappé d’interdit. A Malines, centre de la réaction cléricale, on ne trouve plus d’imprimeur pour un journal libéral ; dans cette dernière ville, la vente des journaux du clergé est seule autorisée au débarcadère central des chemins de fer, d’où les journaux proscrits se répandaient autrefois dans toutes les directions. A Saint-Trond, le doyen menace d’excommunication tous les habitués de la société littéraire, si cet établissement reçoit un journal libéral. A Tournay, les pères rédemptoristes refusent d’entendre en confession, même d’entendre, quiconque lit un journal libéral. A Ath, un curé refuse de bénir le mariage d’un ouvrier attaché à l’imprimerie d’un journal libéral : on fait appel à l’évêque de Tournay, qui maintient l’interdit, à moins que l’ouvrier ne quitte son atelier.

L’enseignement, cette autre source de l’opinion, ne pouvait pas mieux échapper que la presse à ce parti pris de monopole sans frein et sans limites, et ici M. Nothomb vint en aide au clergé. Non content de placer deux ecclésiastiques à la tête des deux seules écoles normales que le gouvernement eût été autorisé à créer, M. Nothomb agréa l’offre faite par les évêques de soumettre les sept écoles normales du clergé au régime d’inspection établi par la loi de 1842, qui force les communes, à moins d’autorisation spéciale, à choisir leurs instituteurs parmi les élèves des écoles soumises à cette inspection. Le clergé envahissait donc, au prix d’un contrôle illusoire, tout l’enseignement primaire, ou peu s’en faut. N’admirez-vous pas comment ces ombrageux démocrates du parti clérical sont tolérans pour la prérogative royale, dès qu’elle doit s’exercer à leur profit ?

Cette question de l’enseignement était destinée à mettre en relief toutes les palinodies ultramontaines. Ce même parti, qui venait d’abjurer ses susceptibilités radicales pour s’emparer de l’enseignement primaire, y revenait quelques mois plus tard pour garder la haute main sur les universités. Le terme assigné à l’organisation provisoire du jury chargé de conférer les grades académiques expirait en 1843. Les libéraux, tant modérés qu’exaltés, demandaient que la nomination des examinateurs fût déférée au roi. Les catholiques exhumèrent toutes leurs vieilles déclamations anti-gouvernementales en faveur de l’ancien système, qu’ils préféraient par une raison fort simple : sur 62 examinateurs nommés par les chambres dans l’espace de huit ans, 42 choix avaient porté sur l’université de Louvain, 20 seulement sur les deux universités de l’état réunis, et pas un seul sur l’université libre de Bruxelles, fondée et soutenue par les dons des libéraux. M. Nothomb ne pouvait pas songer cette fois à abriter les empiètemens des catholiques sous un principe libéral. Les rôles étaient distincts, les principes et les moyens parfaitement définis de part et d’autre. Il s’agissait pour M. Nothomb, ou de se mettre à la merci des catholiques par une abjuration solennelle ; ou de pactiser ouvertement avec son ancien parti. Qu’a fait M. Nothomb pour éluder cette double difficulté ? Il a présenté un projet qui déférait au roi la nomination du jury d’examen, et il a feint de le défendre, huit jours durant, contre les attaques des catholiques, pendant qu’il travaillait sous main, de concert avec eux, à le faire échouer.

L’année paraissait donc bonne pour les catholiques, qui avaient soustrait leurs collèges au contrôle de l’état, accaparé l’enseignement primaire, et assuré pour quatre ans, terme accorde à la nouvelle organisation du jury d’examen, leur privilège d’inquisition sur l’enseignement universitaire ; elle paraissait bonne aussi pour M Nothomb, qui désormais croyait avoir le droit d’objecter aux libéraux leur impuissance, et d’excuser par des nécessites parlementaires les concessions faites à l’esprit ultramontain Ce triomphe a été de courte durée. Les élections provinciales de juin 1844 sont venues prouver aux catholiques qu’ils avaient perdu dans l’opinion plus de terrain qu’ils n’en avaient gagné dans le domaine des institutions. Ces élections ont été un véritable coup de théâtre En dépit du clergé et de M Nothomb, Gand, Liége, Tournay, Bruxelles, Louvain même, ce puissant foyer de réaction, sont parvenus à expulser tous ou presque tous les candidats du parti catholique. Les élections provinciales sont faites par la même catégorie de votans qui fait les élections parlementaires, à cette différence près que les membres des deux chambres sont nommés par arrondissement, tandis que les conseillers provinciaux le sont par canton. Cette différence a rendu plus saillante encore la défaite des ultramontains. Le mouvement de 1844 ne s’est pas limité aux grands centres de population, où les électeurs paysans, cet élément fondamental de la puissance cléricale, sont en minorité ; les cantons ruraux, où la presque unanimité appartient aux paysans, ont suivi en grande partie l’impulsion des villes. On a vu plus : à Tournay, par exemple, le collége où votaient les électeurs de la banlieue a donné aux libéraux une majorité proportionnellement plus forte que celle du collége où votaient les seuls bourgeois. La réaction libérale était donc manifeste, même chez cette classe d’électeurs qui semblait le moins disposée à la subir.

En présence de ces résultats, le parti catholique s’est mis à affecter, dans l’exercice de ses droits, une modération jusque-là inconnue. La nomination du jury universitaire pour 1845 a été presque impartiale : l’université de Louvain, qui fournissait précédemment plus des deux tiers des examinateurs, s’est vue réduite à marcher de pair avec l’université de l’état, la plus favorisée, et, pour la première fois depuis l’institution du jury, l’université libre de Bruxelles a fourni deux ou trois noms. Mais la position nouvelle des libéraux leur permet de prendre l’offensive, même à défaut des excitations de la lutte. Sur quarante-huit députés à réélire au mois de juin dernier, ils n’ont pas perdu une seule voix, tandis que les catholiques, malgré la protection évidente du cabinet, en ont perdu huit. Aujourd’hui, les deux partis se balancent dans la chambre des représentans ; les douze ou quinze ministériels de fondation qui ont survécu à la débâcle électorale peuvent seuls, y déterminer la majorité. Il faut donc s’attendre, pour 1847, époque où la seconde moitié des représentans aura subi la réaction actuelle, à voir surgir dans cette chambre une majorité libérale pour laquelle la minorité flottante ne sera qu’un appoint superflu.

La retraite de M. Nothomb ne peut que précipiter la chute du parti ultramontain. Deux défaites électorales, qui ont frappé indistinctement les candidats catholiques et les candidats ministériels proprement dits, ont éclairé l’ancien ministre sur l’impossibilité de séparer ses opinions de ses actes, et d’excuser, par des exigences parlementaires, le concours qu’il a prêté à la majorité vaincue. Il veut profiter des deux ans qui doivent s’écouler jusqu’aux premières élections pour se réconcilier avec la majorité naissante. Réussira-t-il à convaincre les libéraux de sa bonne foi ? C’est douteux, d’autant plus douteux que MM. Lebeau, Devaux et Rogier sont personnellement intéressés à compromettre ce dangereux concurrent. Cependant un homme de cette portée d’esprit ne disparaît pas en un jour de la scène politique. Dans deux ou trois ans, quand de nouvelles élections auront ébréché la majorité catholique du sénat, M. Nothomb pourrait bien reparaître à la tête d’un ministère de transition, qui reproduirait, au profit des libéraux, le rôle passif qu’a joué le dernier cabinet au profit des catholiques, et qui amènerait ainsi, sans secousses, cette transformation parlementaire dont le renouvellement intégral, du sénat est aujourd’hui l’unique condition.

Je ne dirai rien du nouveau ministère, sinon qu’il est condamné d’avance à la plus complète immobilité, résultat de sa fausse position entre une majorité qui s’en va et une majorité qui arrive. Le roi Léopold semble avoir voulu personnifier cette situation, en donnant pour base à la nouvelle combinaison deux incompatibilités qui se neutralisent : M. Vandeveyer, libéral modéré, et M. Malon catholique outré.


IV.

Ainsi deux ans auront suffi aux libéraux pour transposer tous les termes de la question politique. Deux ans auront suffi à ces hommes qu’aucune solidarité matérielle ne liait, et qui avaient contre eux le peuple et le gouvernement, la religion et la loi, l’argent et l’anathème, pour vaincre une corporation compacte, dont les droits se rattachaient à ceux de la nationalité même, dont les abus étaient légitimés d’avance par la constitution, et qui, dans l’exercice de ces abus et de ces droits, avait, sur ses adversaires, l’immense avantage de n’être enchaînée par aucun principe, mais de les exploiter tous, combattant tour à tour la liberté par elle-même, la liberté par le pouvoir, le pouvoir par la liberté. Disons-le : ce n’est pas à la presse, à la franc-maçonnerie, au système de fraudes électorales copié par cette association sur la tactique du clergé, qu’on peut faire tous les honneurs d’un pareil résultat. Un ennemi bien autrement formidable a porté au clergé le plus grand coup : cet ennemi, c’est lui-même. Il n’est en effet ni dicté, ni payé ; ce sentiment qui soulève des populations entières au cri de « à bas les jésuites ! » qui les précipite, bannières en tête, au-devant des lauréats des universités laïques, ou qui les joint, silencieuses et recueillies, au convoi mortuaire des francs-maçons excommuniés. Elle n’est ni dictée, ni payée, cette réprobation qui poursuit, sous toutes ses faces, l’intolérance du clergé politique, proscrivant ce qu’il conseille, et absolvant ce qu’il proscrit. Non, la réaction s’est développée spontanément, naturellement, et en dehors de toute influence de parti.

Je suis loin d’accuser la masse entière du clergé belge. A côté et surtout au-dessous de la fraction politique, de celle qui cherche à écraser l’état sous l’autel, un grand nombre de prêtres déplorent cet abus sacrilège de l’ascendant religieux. Les uns, qui ont gardé le nom de lamménistes, avaient sincèrement proclamé les doctrines égalitaires de 1830-31 : d’autres en sont à trembler que les haines imprudemment soulevées par certains ministres de la religion n’atteignent la religion elle-même ; mais les regrets ou les craintes qu’inspire la réaction ultracatholique à une notable portion du clergé inférieur ne vont jamais jusqu’à une protestation formelle. Les plus audacieux se bornent à déployer moins d’intolérance qu’on n’en exige d’eux, et souvent ils le paient cher. Avanies, censures, menaces, exclusion de tout avancement, missionnaires qui s’abattent chaque année sur les cures suspectes, condamnant ce que le curé tolère, approuvant ce qu’il a déconseillé, tout est mis en œuvre pour décourager les desservans indociles, ou tout au moins pour les déconsidérer. Ici un prêtre, qu’un journal libéral avait félicité de se montrer plus modéré que les autres, est forcé de signer une protestation violente en faveur des jésuites et contre les libéraux. Ailleurs un autre prêtre, véhémentement soupçonné de libéralisme, et qui à ce titre de réprobation joignait celui de directeur d’un collége royal, est diffamé presque publiquement par le jésuite à la mode. L’offensé ose se plaindre, mais, menacé aussitôt d’interdiction, il publie une rétractation humiliante dans les journaux. Ce n’est pas tout : les jésuites exigent une rétractation formellement louangeuse pour leur ordre, et, afin de rendre l’intimidation plus efficace, les révérends pères refusent la confession aux élèves du collége dirigé par l’ecclésiastique récalcitrant.

C’est presque à regret que je nomme ici les jésuites, car, autour de ce mot, se groupent chez nous certaines exagérations, dont le moindre défaut est l’inutilité : mais en Belgique, où le radicalisme des institutions a formidablement armé la compagnie, et offert à son esprit accapareur un appât auquel de moins ambitieux n’eussent pas résisté, il faut être aveugle ou se résigner à la voir en tout et partout. Le clergé inférieur n’est pas du reste le seul à trouver son joug pesant. Les évêques, qui n’ont vu long-temps dans la compagnie qu’un instrument passif, se sentent déjà débordés par elle. Ces symptômes de défiance sont encore très vagues ; la plupart ne dépassent guère la porte de la sacristie. Un seul, que voici, m’a paru très concluant. L’an dernier, deux vicaires de Tournay sollicitent de leur évêque l’autorisation d’entrer au couvent des rédemptoristes de Saint-Trond. L’évêque refuse, et les deux vicaires demandent conseil à un liguoriste de l’endroit. Celui-ci répond qu’il ne peut les délier lui-même du serment d’obéissance, mais que le général de l’ordre a plein pouvoir à cet effet. Les deux vicaires écrivent à Vienne, obtiennent l’approbation du général, et disparaissent un beau matin, sans avertir ni l’évêque ni le curé. La feuille de l’évêché s’est plainte assez aigrement de cet embauchage, et, par représailles, les jésuites refusent aujourd’hui l’entrée de leur collège à M. l’évêque de Tournay, qui cependant a beaucoup fait pour eux. Ils travaillent même, dit-on, à enlever à ce prélat la direction du grand et du petit séminaire, à l’expulser, en d’autres termes, de chez lui. Encore quelques faits semblables, et l’antique haine de l’épiscopat belge contre la compagnie de Jésus pourrait bien se raviver. Qui sait même si l’épiscopat ne se rallierait pas aux doctrines gallicanes ? Cette hypothèse, qui, eût paru absurde il y a dix ans, deviendrait très probable le jour où l’influence des jésuites prévaudrait ouvertement à la cour de Rome. Les évêques seraient dès-lors forcés de reconnaître qu’en répudiant le contrôle de l’état, ils ont répudié aussi sa protection.

J’ai montré que l’avènement du parti libéral n’était plus qu’une question de temps. Comment usera-t-il du pouvoir ? ’Mettra-t-il à profit les leçons du passé ? Saura-t-il échapper à ces luttes de principes qui ont long-temps énervé dans ses mains toute action et toute résistance ? Il est peut-être permis de l’espérer. La question de réforme, cause principale de ces dissentimens, devient à peu près oiseuse du moment où doctrinaires et radicaux obtiennent, dans le cercle des institutions actuelles, le résultat qu’ils poursuivaient en commun, mais par des moyens opposés. Il s’opère d’ailleurs dans les rangs du libéralisme extrême une réaction très marquée en faveur des idées de centralisation. M. de Potter et ses écrits républicains sont complètement oubliés. M. Gendebien, qui dirigea jusqu’en 1839 le groupe radical de la chambre des représentans, a déchiré son mandat dans un moment d’humeur ; sa retraite a beaucoup facilité le rapprochement des deux fractions libérales. M. Veraehegen, qui semblait avoir recueilli l’héritage politique de M. Gendebien, a pris résolument fait et cause pour la prérogative royale dans la question du jury universitaire. M. Delehaye vote avec M. Veraehegen ; bien qu’il lui arrive d’opiner dans un autre sens. M. Castiau s’abstient de plus en plus à la tribune de la propagande radicale qui déborde dans ses écrits. Mêmes tendances en dehors de la chambre : depuis 1844, les élections de Bruxelles, Tournay, Liége et Louvain, bien que dirigées par les loges maçonniques, où domine l’influence radicale, ont principalement porté sur des hommes du parti gouvernemental. De leur côté, les doctrinaires ne se montrent pas exclusifs : MM. Lebeau, Devaux et Rogier ont renié leurs théories ultra-gouvernementales dans les deux ou trois circonstances où le monopole ultramontain a prétendu se retrancher derrière ces théories.

Je dirai plus : le jour n’est peut-être pas loin où ces concessions purement accidentelles se compléteront et se résoudront en un dogme clairement formulé. Un revirement imprévu s’opère, depuis les élections de 1843, dans la coterie des évêques, noyau primitif du parti clérical. Soit qu’à la vue des derniers succès du libéralisme ils commencent à mettre en doute l’efficacité du système électoral, soit qu’ils veuillent constituer sur une base sérieuse, sur une communauté d’intérêts réelle et durable, l’alliance contractée par eux avec l’aristocratie, soit enfin pour désarmer les jésuites, dont l’influence repose en grande partie sur la petite bourgeoisie et les paysans, trois évêques sur six en sont à demander déjà des restrictions politiques. Le Journal historique, organe de l’évêché de Liége, ne voit plus de préservatif contre le débordement des « mauvaises doctrines » que dans l’élection à plusieurs degrés, ou le système hollandais, pour parler clairement. Les feuilles épiscopales de Tournay et de Namur ont pris texte des élections de 1843 et de 1844 pour déclamer contre « le sale gouvernement populaire ; » et la dictature de « la canaille. » Nous voilà un peu loin des mandemens démagogiques et des barricades dévotes de 1830-31. Inconséquentes ou non, ces avances ne déplaisent point à l’aristocratie, qui représente encore en Belgique la grande propriété, et recueillerait ainsi tous les bénéfices de l’élection indirecte. Un parti essentiellement rétrograde cette fois, par ses moyens comme dans son but, peut naître d’un jour à l’autre ; et même se constituer fortement. Son apparition cimenterait indéfiniment l’union des libéraux. La fraction radicale songerait à défendre le terrain des libertés actuelles bien plus qu’à l’agrandir ; l’homogénéité du parti libéral serait alors garantie.

Je n’ai rien dit de certain parti mixte dont M. Nothomb s’est laissé attribuer la création, et à qui on prétend assigner le rôle de nos centres. Ce parti n’existe pas. Il n’y a jamais eu en Belgique qu’un juste milieu : c’est le groupe doctrinaire, qui, jusqu’en 1840, s’est tenu à égale distance des catholiques et des ultra-libéraux. Ce qui a pu accréditer l’idée d’un nouveau parti mixte, c’est la politique passive de M. Nothomb, qui, forcée de refléter en tout, même dans ses contradictions, la stratégie du parti catholique, a combattu tour à tour la coalition libérale par des principes doctrinaires et par des principes radicaux ; mais, loin de créer une nuance intermédiaire entre les deux partis, cette politique n’a servi, on l’a vu, qu’à effacer celle qui existait déjà. Attaquées séparément dans leur domaine, les deux fractions libérales se sont repliées vers la constitution de 1831. M. Nothomb a ruiné jusqu’à ce faux semblant de juste-milieu que représentaient les ministériels de fondation. Il a rivé cette docile minorité à tant d’actes réactionnaires, il s’en est tant de fois servi pour se faire forcer la main, que les libéraux ont fini par la confondre sérieusement avec les catholiques. La proscription électorale qui vient de frapper les candidats du clergé s’est étendue jusqu’à ces inoffensifs séides de tous les ministères présens, passés et futurs.

Il est une vérité qui ressort clairement des faits que nous venons de retracer, c’est que la liberté absolue, dans les mains d’une corporation, la « liberté comme en Belgique, » c’est le monopole, et la pire espèce de monopole : l’impunité dans la violence, la légalité dans la tyrannie. Je ne fais pas un crime au clergé d’être essentiellement, envahisseur : il a cela de commun avec tous les élémens constitutif de l’humanité, et c’est même du libre antagonisme des divers intérêts que résulte partout et toujours l’équilibre social ; mais encore faut-il que cet antagonisme soit libre, que l’inégalité des forces y soit compensée par l’inégalité des moyens, que le clergé, avec sa puissante unité, ne soit pas pourvu des mêmes armes que la société laïque, perpétuellement fractionnée par l’égoïsme de l’individu, de la famille, du clocher, de la race : sans quoi l’équilibre est nécessairement rompu. Voyez le clergé belge, plus que tout autre il semblait appelé à un règne paisible ; droits, garanties, préjugés, croyances, inviolabilité matérielle et morale, il avait tout pour lui. Eh bien ! sans qu’il y soit provoqué, sans avoir l’excuse de son intérêt menacé ou méconnu, le clergé belge se trouve irrésistiblement conduit à tout déborder, à tout envahir. La liberté d’association, vaste réseau dans lequel il enveloppe la nationalité tout entière, corps et biens ; la liberté d’enseignement, qui, combinée avec la liberté d’association, lui livre toutes les générations à venir ; la liberté de la presse, où il a la plus large part, puisque, aux termes de l’article 16 de la constitution, il peut, sauf d’insignifiantes garanties, s’en servir contre l’état lui-même ; la liberté électorale, façonnée à son profit exclusif ; l’indépendance parlementaire, dont son pouvoir est le produit spontané ; la prérogative royale elle-même qui n’intervient qu’en sa faveur : rien n’échappe aux intolérantes susceptibilités du clergé belge. Ces libertés, ces droits ne s’exerçaient que pour lui ; il ne veut pas même qu’on les exerce, et les répudie absolument.

Qu’en est-il arrivé ? que la communauté du danger, détruisant les dissidences individuelles, coalisant les égoïsmes rivaux, a introduit chez les vaincus le redoutable élément de l’esprit de corporation, et dès ce moment s’est reproduit, aux dépens des catholiques, ce vaste système d’absorption dans lequel ils avaient enfermé les libéraux. La liberté d’association, source première du monopole ecclésiastique, est devenue le point de départ de la résistance. Les autres libertés ont eu le même sort : enseignement subventionné, presse soudoyée, embauchage électoral, rien n’a échappé à cette minutieuse contrefaçon des empiètemens ultramontains. Les députés fonctionnaires, le roi lui-même, que les catholiques ont façonnés à subir et à servir toutes les majorités, n’attendent qu’un revirement politique, désormais prévu, pour compléter, au profit des libéraux, cette inexorable loi du talion. L’ultramontanisme belge peut déjà comprendre qu’à force égales il y a moins de vitalité encore dans l’esprit de monopole que dans l’esprit constitutionnel. Il a appelé la liberté, et la liberté l’écrase. Il croyait l’exploiter contre les citoyens et s’est trouvé irrésistiblement conduit à la répudier pour lui-même : témoin la transformation ultra-gouvernementale qui se manifeste dans les rangs de l’épiscopat.

Je conclus. Il n’y a pas dans nos sociétés modernes d’élément réel et durable pour la théocratie. Qu’elle s’étaie de l’autorité monarchique, comme en France pendant la restauration, ou qu’élargissant sa base, elle se fonde, comme en Belgique, sur la liberté populaire, l’édifice croule tôt ou tard. En principe, cette double expérience est déjà complète, et le jour n’est peut-être pas loin où le Piémont absolutiste et la Suisse républicaine se chargeront de la corroborer.


GUSTAVE D’ALAUX.