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La Belgique martyre/02

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La Belgique martyre
Revue des Deux Mondes, 6e périodetome 25 (p. 120-121).
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II


Il ne s’était pas attendu à la guerre. Quand elle avait éclaté, il ne s’était pas attendu au traitement qu’il allait subir. L’invasion serait dure, certes, mais elle serait sans excès. On la supporterait le cœur bien haut, mais sans inutile révolte, — double courage de ne point faiblir et pourtant de se taire ! Les autorités belges avaient annoncé à la population que l’armée allemande était l’une des plus disciplinées du monde, qu’il ne fallait point, par quelque geste irréfléchi, enfreindre contre l’ennemi les lois de la guerre : elle se fait entre soldats, les civils ne peuvent activement s’y mêler. Si leur devoir strict est de ne pas guider l’ennemi, de ne pas l’éclairer, de ne l’aider en rien, il est aussi d’accepter sa présence quand il le faut. Ce n’est pas seulement une question de dignité, c’est une question de sauvegarde. Au prix de leur abstention, les habitans paisibles n’auraient point à souffrir d’autre torture que la douleur morale ! Afin d’empêcher un malheur ou une imprudence, le gouvernement belge donna des ordres pour que les armes fussent déposées dans les maisons communales. Des instructions précises furent affichées dans toutes les villes, dans tous les villages, à ce sujet, et chaque jour les journaux les reproduisirent en première page et en grands caractères. Chacun y ayant obéi attendit avec résignation et tranquillité l’hôte forcé qu’on annonçait. Ce peuple habitué au langage du droit, attentif, de par sa neutralité même, aux lois internationales, sûr de l’efficacité des traités, instruit de la protection garantie, par les vieilles coutumes guerrières et les récentes conférences de La Haye, aux combattans et aux non combattans, ne craignit pour ses fils sous les armes que la loyale mort, et pour lui-même que la douleur de voir ses villes envahies. Il savait que les biens, les personnes, les foyers seraient saufs ; que l’Allemagne avait signé et ratifié les conventions de 1899 et de 1907 défendant le bombardement des localités ouvertes, le pillage des villes même prises d’assaut, la confiscation des propriétés privées. Il savait que l’honneur et les droits des familles, la vie des individus, l’exercice des cultes doivent être respectés ; que les réquisitions doivent être proportionnées aux besoins de l’armée et aux ressources des communes ; que toute saisie, destruction ou dégradation intentionnelle des églises, des hôpitaux, des écoles, des musées, des monumens historiques, des œuvres d’art et de science est formellement interdite, et qu’enfin « aucune peine collective, pécuniaire ou non, ne peut être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables. » Il connaissait toutes ces lois, il pratiqua tout son devoir. Il reçut les Allemands avec la tristesse grave et fière de ceux qui, pour être dominés, ne sont pas vaincus. Il s’abstint envers eux de tout acte hostile. Il lui parut dès lors certain qu’en retour l’ennemi respecterait ses propres obligations. Le crime allemand étonna ce peuple confiant avant de le meurtrir.