La Belle Dame sans merci

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Texte établi par Lucien CharpennesLes Livres et Poèmes d’autrefois (p. 51-84).



LA BELLE DAME SANS MERCI





Naguères chevauchant pensoye,
Com’ homme triste et douloureux,
Au dueil où il faut que je soye
Le plus dolent des amoureux ;
Puisque par son dart rigoureux
La mort me tolli ma Maistresse,
Et me laissa seul langoureux
En la conduite de tristesse.

Si disoye : il faut que je cesse
De dicter et de rimoyer.
Et que j’abandonne et délaisse
Le rire pour le larmoyer.
Là me faut le temps employer,
Car plus n’ai sentement ne aise,
Soit d’escrire, soit d’envoyer
Chose qu’à moi n’a autrui plaise.


Qui voudroit mon vouloir contraindre
À joyeuses choses escrire,
Ma plume n’y sauroit attaindre,
Non feroit ma langue à les dire.
Je n’ai bouche qui puisse rire,
Que les yeux ne la desmentissent :
Car le cœur l’en voudroit desdire
Par les larmes qui des yeux issent.

Je laisse aux amoureux malades
Qui ont espoir d’allégement,
Faire chansons, ditz et balades,
Chacun en son entendement.
Car ma Dame en son testament
Prit, à la mort. Dieu en ait l’âme !
Et emporta mon sentement,
Qui git où elle sous la lame.

Désormais est temps de moi taire,
Car de dire je suis lassé.
Je vueil laisser aux autres faire
Leur temps, car le mien est passé ;
Fortune a le forgier cassé
Où j’espargnoye ma richesse,
Et le bien que j’ai amassé
Au meilleur temps de ma jeunesse.


Amour a gouverné mon sens,
Se faute y a, Dieu me pardonne !
Se j’ai bien fait, plus ne m’en sens.
Cela ne me toult ne me donne.
Car au trespas de la très bonne
Tout mon bien fait se trespassa.
La Mort m’assit illec la bourne
Qu’oncques puis mon cœur ne passa

En ce penser et en ce soin
Chevauchai toute matinée,
Tant que je ne fus guère loin
Du lieu où estoit la disnée.
Et quand j’eu ma voie finée,
Et que je cuidai heberger,
J’ouy par droite destinée
Menestrier dans un verger.

Si me retirai voulentiers
En un lieu tout coi et privé.
Quant deux mes bons amis entiers
Surent que je fus arrivé,
Y vinrent, tant ont estrivé
Moitié force, moitié requeste,
Que je n’ai oncques eschevé
Qu’ils ne me mènent à la feste.


À l’entrer fus bien recueilli
Des Dames et des Damoiselles,
Et de celles bien accueilli
Qui toutes sont bonnes et belles ;
Et de la courtoisie d’elles
Me tinrent illec tout ce jour
En plaisans parolles et belles,
Et en très gracieux séjour.

Disner fut prest, et tables mises.
Les Dames à table s’assirent,
Et quant elles furent assises
Les plus gracieux les servirent.
Tels y ont, qui à l’heure vinrent.
En la compaignie liens,
Leurs juges dont semblant ne firent
Qui les tenoient en leurs liens.

Un entre les autres y vy
Qui souvent alloit et venoit.
Et pensant com’homme ravy,
Et guères de bruit ne menoit.
Son semblant très fort contenoit,
Mais désir passoit la raison,
Qui souvent son regard menoit
Tels fois qu’il n’estoit pas saison.


De faire chiere s’efforçoit,
Et menoit une joie fainte,
Et à chanter son cœur forçoit
Non pas pour plaisir, mais pour crainte
Car toujours un relais de plainte
S’enlassoit au ton de sa voix,
Et revenoit à son attainte
Comme l’oisel au chant du bois.

Des autres y eut pleine salle,
Mais celui trop bien me sembloit
Ennuyé, maigre, blesme et palle,
Et la parolle lui trembloit.
Guères aux autres ne sembloit.
Le noir portoit et sans devise,
Et trop bien homme ressembloit
Qui n’a pas son cœur en franchise.

De toutes festoyer faignoit,
Bien le fit, et bien lui seoit.
Mais à la fin le contraingnoit
Amour, qui son cœur ardeoit
Pour sa Maistresse qu’il veoit,
Et je choisis lors clerement
A son regard qu’il asseoit
Sur elle si piteusement.


Assez sa face destournoit
Pour regarder en autres lieux,
Mais au travers l’œil retournoit
Au lieu qui lui plaisoit le mieux.
J’apperçu le trait de ses yeux
Tout empenné d’humbles requestes,
Et dis à part moi : se m’ait Dieux,
Au tel fus-je comme vous estes.

A la fois à part se tiroit
Pour reformer sa contenance,
Et très tendrement soupiroit
Par douloureuse souvenance ;
Puis reprenoit son ordonnance.
Et venoit pour servir les mets.
Mais à bien juger la semblance,
C’estoit un piteux entremets.

Après disner on s’avança
De danser chacun et chacune,
Et le triste amoureux dança
A dés à l’autre, à dés à l’une ;
A toutes fit chiere commune,
A chacune son tour alloit :
Mais toujours revenoit à une,
Dont sur toutes plus lui challoit.



Bien à mon gré fut avisé
Entre celles que je vis lors,
S’il eut au droit de cœur visé
Autant qu à la beauté du corps.
Qui croit de legier les rapports
De ses yeux sans autre espérance,
Pourroit mourir de mille morts
Avant qu’ataindre à sa plaisance.

En la danse ne failloit riens
Ne plus avant ne plus arrière.
C’estoit garnison de tous biens
Pour faire au cœur d amant frontière
Jeune, gente, fresche et entière,
Maintien rassis et sans changier,
Douce parolle et grant manière
Dessous l’estandard de Dangier.

De ceste feste me lassai,
Car joie triste cœur traveille,
Et hors de la presse passai.
Si m’assis derrière une treille
Drue et feuillie à grant merveille.
Entrelacée de saulx vers,
Si que nul pour cep et pour fueille
Ne me pouvoit voir au travers.


L’amoureux sa Dame menoit
Dancer quant venoit à son tour,
Et puis seoir s’en revenoit
Sus un preau vert au retour.
Nuls autres n’avoit à l’entour
Assis, fors seulement eux deux,
Et n’y avoit autre destour
Fors la fueille entre moi et eux.

J’ouy l’amant qui soupiroit.
Car qui plus est près plus désire.
Et la grant douleur qu’il tiroit
Ne savoit taire et n’osoit dire.
Si languissoit auprès du mire.
Et nuisoit à sa guarison.
Cœur ars ne se pourroit plus nuire
Qu’approucher le feu du tison.

Le cœur en son corps lui croissoit
D’angoisse et de paour estraint,
Tant qu’à bien peu qu’il ne froissoit
Quant l’un et l’autre le contraint ;
Désir, bonté, crainte reffraint
L’un eslargit, l’autre resserre.
Si n’a pas peu de mal empraint
Qui porte en son cœur telle guerre.


De parler souvent s’efforça,
Se crainte ne l’eut destourné,
Mais en la fin son cœur força
Quant il eut assez séjourné.
Puis s’est vers sa Dame tourné,
Et dit bas en pleurant adoncques :
« Mal jour fut pour moi adjourné,
Ma Dame, quant je vous vis oncques,

Je souffre mal ardant et chault,
Dont je meurs pour vous bien vouloir.
Toutefois il ne vous en chault,
J’eusse bien cause de douloir ;
Mais je vois trop qu’en nonchaloir
Le mettez quant je vous le compte,
Et si n’en pouvez moins valoir
N’avoir moins honneur ne plus honte.

Hélas ! je vous grieve, ma Dame,
S’un franc cœur d’homme vous veut bien,
Et se par honneur et sans blasme
Je suis vostre et vostre me tien ?
De droit je n’y chalenge rien,
Car ma voulenté s’est soumise
A vostre gré, non pas au mien,
Pour plus asservir ma franchise.


Ja soit ce que pas ne desserve
Vostre grâce par mon servir,
Souffrez au moins que je vous serve
Sans vostre malgré desservir.
En ma loyauté observant ;
Car, pour ce, me fit asservir
Amour d’estre vostre servant. »

Quant la Dame ouyt ce langage,
Elle respondit bassement,
Sans muer couleur ne courage.
Mais tout asseuréement :
« Beau sire, ce fol pensement
Ne vous laissera il jamais ?
Ne penserez-vous autrement
De donner à vostre cœur paix ?


L’Amant

Nully n’y pourroit la paix mettre,
Fors vous qui la guerre y meistes,
Quant vos yeux escrirent la lettre
Par quoi deffier me feistes ;
Et que doux regard transmeistes
Héraut de celle deffiance.
Par lequel vous me promeistes
En deffiant bonne fiance.



La Dame

Il a grant faim de vivre en dueil
Et fait de son cœur lasche garde,
Qui contre un tout seul regard d’œil
Sa paix et sa joie ne garde.
Se moi ou autre vous regarde,
Les yeux sont fais pour regarder.
Je n’y prens point autrement garde.
Qui mal y sait s’en doit garder.


L’Amant

S’aucun blesse autrui d’aventure
Par coulpe de celui qui blesse,
Quoiqu’il n’en peut mais, par droiture,
Si en a il dueil et tristesse.
Et puisque fortune et rudesse
Ne m’ont mie fait ce meshaing,
Mais vostre très belle jeunesse,
Pourquoi l’avez-vous en desdaing ?


La Dame

Oncques desdaing, chose certaine,
Contre vous ne voulus avoir,
Ne trop grant amour, ne trop haine,
Ne vostre priveté savoir.
Ce cuyder vous fait parce voir
Que peu de chose peut trop plaire.
Et vous vous voulez décevoir ;
Ce ne vueil je pas pourtant faire.



L’Amant

Qui que m’ait le mal pourchassé,
Cuider si ne m’a point déçu.
Mais amour m’a si bien chassé,
Que je suis dedans vos lacs chu.
Et puisqu’ainsi m’est il eschu
D’estre à merci entre vos mains
Il m’est bien au cheoir meschu.
Qui plus tost meurt en languit moins.


La Dame

Si amoureuse maladie
Ne met guères de gens à mort,
Mais il sied bien que l’on le die
Pour plus tost attraire confort.
Tel se plaint et tourmente fort
Qui n’a pas le plus aspre deulx
Et s’amour grieve tant, au fort
Mieux en vaut un dolent que deux.


L’Amant

Hélas ! ma Dame, il vaut trop mieux
Pour courtoisie et bonté faire,
D’un dolent faire deux joyeux,
Que le dolent du tout deffaire.
Je n’ai désir ne autre affaire,
Fors que mon service vous plaise,
Pour eschanger sans rien meffaire
Doux plaisir en lieu de mesaise.



La Dame

D’amour ne quiers-je congnoissance
Ne grant espoir, ne grant désir,
Et si n’ai de vos maux plaisance,
Ne regret à vostre plaisir.
Choisisse qui voudra choisir,
Je suis franche, et franche vueil estre,
Sans moi de mon cœur dessaisir
Pour en faire un autre le maistre.


L’Amant

Amour qui joie et dueil départ
Mit les Dames hors de servage,
Et leur octroya pour leur part
Maistrise et franc seigneuriage.
Les servans n’y ont d’avantage
Fors tant seulement leur pourchas :
Et qui fait une fois hommage.
Bien chier en coustent les rachas.


La Dame

Dames ne sont mie si lourdes,
Si mal entendans, ne si folles,
Que pour un peu de plaisans bourdes
Confites en belles parolles,
Dont vous autres tenez escolles
Pour leur faire accroire merveilles,
El’ changent si souvent leurs colles.
A beau parler closes oreilles.



L’Amant

Il n’y a jangleur tant y meist
De sens, d’estudie et de peine
Qui si triste plainte vous feist
Comme celui qui le mal maine.
Car qui se plaint de teste saine
A peine sa fantasie cœuvre,
Mais pensée de douleur plaine
Preuve ses parolles par œuvre.


La Dame

Amour est cruel losangier,
Aspre en fait, et doux à mentir,
Et se sait bien de ceux vengier
Qui cuident ses secrets sentir ;
Il les fait à soi consentir
Par une entrée de chierté.
Mais quant vient jusqu’au repentir
Lors il découvre sa fierté.


L’Amant

De tant plus que Dieu et nature
Ont fait plaisir d’amour plus haut.
Tant plus aspre en est la poincture,
Et plus déplaisant le deffaut.
Qui n’a froid n’a cure de chaut,
L’un contraire est pour l’autre quis.
Se ne sait nul que plaisir vaut
S’il ne l’a par douleur conquis.



La Dame

Plaisir n’est mie par tout un,
Ce vous est doux qui m’est amer.
Si ne pouvez-vous, ou aucun,
vostre gré me faire aimer.
Nul ne se doit ami clamer
Si non par cœur ains que par livre ;
Car force ne peut entamer
La voulenté franche et delivre.


L’Amant

Ha ! ma Dame, j’à Dieu ne plaise
Qu’autre droit y vueille quérir,
Fors de vous montrer ma mesaise
Et vostre merci requérir.
Se vostre honneur veux surquerir,
Dieu et fortune me confonde,
Et ne me doint ja acquérir
Une seule joie en ce monde !


La Dame

Vous, et autres qui ainsi jurent.
Et se condamnent et maudient.
Ne cuident que leurs sermens durent
Fors tant comme les mots se dient,
Et que Dieu et les Saints s’en rient.
Car en tels sermens n’a rien ferme,
Et les chetives qui s’y fient
En pleurent après mainte lerme.



L’Amant

Celui n’a pas courage d’homme,
Qui quiert son plaisir en reprouche,
Et n’est pas digne qu’on le nomme
Ne que ciel ne terre lui touche.
Loyal cœur, et voir disant bouche
Sont le chastel d’homme parfait :
Et qui si legier sa foi couche
Son honneur pour l’autrui deffait.


La Dame

Villain cœur et bouche courtoise
Ne sont mie bien d’une sorte,
Mais faintise tous les accoise,
Qui par malice les assorte ;
La mesure Faux-Semblant porte.
Son honneur en sa langue fainte,
Mais honneur est en leur cœur morte
Sans estre pleurée ne plainte.


L’Amant

Qui pense bien tout bien lui vienne,
Dieu doint à chacun sa desserte.
Mais, pour Dieu, de moi vous souvienne.
De la douleur que j’ai soufferte !
Car de ma mort, ne de ma perte
N’a pas vostre douceur envie.
Se vostre grâce m’est ouverte
Vous estes garant de ma vie.



La Dame

Legier cœur et plaisant folie,
Qui est meilleur tant plus est brieve,
Vous font ceste melencolie.
Mais c’est un mal dont on relieve.
Faites à vos pensées trieve,
Car de plus beau jeu on se lasse.
Je ne vous aide ne vous grieve :
Qui ne m’en croira, je m’en passe.


L’Amant

Qui a faucon, chien et oiseau
Qui le suit, aime, craint et doubte,
Et le tient chier, et garde beau.
Et ne le chasse ne déboute.
Et je, qui ai entente toute
En vous sans faintise et sans change,
Suis débouté plus bas que soute
Et moins prisé que tout estrange.


La Dame

Se je fais bonne chiere à tous
Par honneur et de franc courage,
Je ne le vueil pas faire à vous
Pour eschever vostre dommage.
Car amans est si petit sage,
Et de créance si legiere
Qu’il prent tout à son avantage,
Chose qui ne lui sert de guiere.



L’Amant

Se pour amour et feaulté
Je pers l’accueil qu’estrangers ont,
Dont me vaudroit ma loyaulté
Moins qu’à ceux qui viennent et vont,
Et qui de rien vostres ne sont ;
Et sembleroit en vous perie
Courtoisie, qui vous semont
Qu’amour soit par vous remerie.


La Dame

Courtoisie est tant aliée
D’honneur qui l’aime et la tient chiere,
Qu’el’ne veut estre à rien liée
Ne pour amour, ne pour prière ;
Mais départ de sa bonne chiere
Où il lui plaist et bon lui semble.
Guerredon, prière et renchiere
Et elle ne vont point ensemble.


L’Amant

Je ne quier point de guerredon,
Car le desservir m’est trop haut,
Je demande grâce et pardon,
Puisque mort ou merci me faut.
Donner le bien où il deffaut
C’est courtoisie raisonnable ;
Mais aux siens encore plus vaut
Qu’estre aux estranges amiable.



La Dame

Ne sais que vous appellez bien,
Mal emprunte bien autre non ;
Mais il est trop large du sien
Qui par donner pert son renon.
On ne doit octroyer, sinon
Quant la requeste est advenant.
Car se l’honneur ne retenon
Trop petit vaut le remanant.


L’Amant

Onc homme mortel ne naqui,
Ne pourroit naistre sous les cieux
Et n’est autre, fors vous, à qui
Vostre honneur touche plus ou mieux
Qu’à moi qui n’attens, jeune ou vieux,
Le mien fors par vostre service,
Et n’ai cœur, sens, bouche, ne yeux
Qui soit donné à autre office.


La Dame

D’assez grant charge se chevit
Qui son honneur garde et maintient ;
Mais à dangier travaille et vit
Qui, en autrui main, l’entretient.
Cil à qui l’honneur appartient
Ne s’en doit à autrui attendre ;
Car tant moins du sien en retient
Qui trop veut à l’autrui entendre.



L’Amant

Vos yeux ont si enripraint leur merche
En mon cœur que, quoiqu’il advienne,
Se j’ai honneur où je le cherche,
Il convient que de vous me vienne.
Fortune a voulu que je tienne
Ma vie en vostre merci close ;
Si est bien droit qu’il me souvienne
De vostre honneur sur toute chose.


La Dame

A vostre honneur seul entendez,
Pour vostre temps mieux employer.
Du mien à moi vous attendez
Sans prendre peine à foloyer.
Bon il fait craindre et supployer
Un cœur trop follement déçu,
Car rompre vaut pis que ployer
Et estre esbranlé mieux que chu.


L’Amant

Pensez, ma Dame, que depuis
Qu’amour mon cœur vous délivra,
Il ne pourroit, car je ne puis,
Estre autrement tant qu’il vivra.
Tout quitte et franc le vous livra.
Ce don ne se peut abolir.
J’attens ce qui s’en ensuivra.
Je n’y puis mettre ne tollir.



La Dame

Je ne tien mie pour donné
Ce qu’on offre à qui ne le prent ;
Car le don est habandonné
Se le donneur ne le reprent.
Trop a de cœur, qui entreprent
D’en donner à qui le reffuse.
Mais il est sage, qui apprent
A s’en retraire, qui n’y muse.


L’Amant

Il ne doit pas cuider muser
Qui sert Dame de si haut pris.
Se j’y dois tout mon temps user,
Au moins n’y puis-je estre repris
De cœur failli ne de mespris,
Quant envers vous fais ceste queste
Par qui amour a entrepris
De tant de bons cœurs le conqueste.


La Dame

Se mon conseil voulez ouyr,
Querez ailleurs plus belle et gente
Qui d’amour se vueille esjouyr
Et mieux sortisse à vostre entente.
Trop loin de confort se tourmente
Qui, à part soi, pour deux se trouble ;
Et celui pert le jeu d’attente
Qui ne sait faire son point double.



L’Amant

Le conseil que vous me donnez
Se peut mieux dire qu’exploitier ;
De non croire me pardonnez.
Car j’ai cœur tel et si entier
Qu’il ne se pourroit affectier
A chose où loyauté n’accorde.
D’autre conseil je n’ai mestier
Fors pitié et misericorde.


La Dame

Sage est qui folie encommence,
Quant departir s’en sait et veut.
Mais il a faute de science
Qui la veut conduire et ne peut.
Qui par conseil ne se desmeut
Desespoir le met en sa suite
Et tout le bien qu’il en requeut
Est de mourir en la poursuite.


L’Amant

Je poursuivrai tant que pourrai
Et que vie me durera.
Et lorsqu’en loyauté mourrai
Celle mort ne me grèvera.
Quant vostre durté me fera
Mourir loyal et douloureux
Encore moins grief me sera
Que de vivre faux amoureux.



La Dame

De rien a moi ne vous prenez,
Je ne vous suis aspre ne dure,
Et n’est droit que vous me tenez
Envers vous ne douce ne sure.
Qui se quiert le mal si l’endure,
Autre confort donner ne say,
Ne de l’apprendre n’ai-je cure.
Qui en veut en fasse l’essay,


L’Amant

Une fois le faut essayer
A tous les bons en leur endroit,
Et le devoir d’amour payer
Qui franc cœur a, prisé et droit.
Car franc vouloir maintient et croit
Que c’est durté et mesprison,
Tenir un haut cœur si estroit
Qu’il n’ait qu’un seul corps pour prison.


La Dame

J’en sais tant de cas merveilleux
Qu’il me doit assez souvenir
Que l’entrer en est périlleux,
Et encor plus le revenir.
A tard en peut bien advenir ;
Pour ce, n’ai vouloir de chercher
Un mal plaisir au mieux venir.
Dont l’essai peut couster si cher.



L’Amant

Vous n’avez cause de doubler
Ne soupeçon qui vous esmeuve,
A m’eslongner ne rebouter :
Car vostre bonté voit et treuve
Que j’ai fait l’essai et l’espreuve
Par quoi ma loyauté appert.
La longue attente et forte espreuve
Ne se peut celler, il y pert.


La Dame

Il se peut loyal appeller
Et ce nom lui duit et affiert
Qui sait desservir et celler,
Et garder le bien, s’il acquiert.
Qui encor poursuit et requiert
N’a pas loyauté esprouvée :
Car tel pourchasse grace et quiert
Qui la pert puisqu’il l’a trouvée.


L’Amant

Se ma loyauté s’esvertue
D’aimer ce qui ne m’aime mie,
Et tenir cher ce qui me tue,
El’ m’est amoureuse ennemie.
Quant pitié, qui est endormie,
Mettroit en mes maux fin et terme,
Ce gracieux confort d’amie
Feroit ma loyauté plus ferme.



La Dame

Un douloureux pense tousdis
Des plus joyeux le droit revers,
Et le penser des maladis
Est entre les sains tout divers.
Assez est-il de cœurs travers
Qu’avoit fait bientost empirer,
Et loyauté mettre à l’envers,
Dont ils souloient tant soupirer.


L’Amant

De tous soit celui deguerpis,
D’honneur desgarni et deffait,
Qui descongnoist et tourne en pis
Le don de grâce et le bienfait
De sa Dame qui l’a reffait,
Et ramené de mort à vie.
Qui se souille de tel meffait
A plus d’une mort desservie.


La Dame

Sur tel meffait n’a court ne juge
A qui l’on puisse recourir.
L’un les maudit, l’autre les juge.
Mais je n en ai vu nul mourir.
On leur laisse leurs cours courir.
Et commencer pis derechief,
Et tristes Dames encourir
D’autrui coulpe, peine et meschief.



L’Amant

Combien qu’on n’arde ne ne pende
Celui qui en tel crime enchiet,
Je suis certain^ quoiqu’il attende,
Qu’à la fin il lui en meschiet,
Et qu’honneur et bien lui dechiet.
Car fausseté est si maudite
Que jamais haut honneur ne chiet
Dessus celui où elle habite.


La Dame

De cela n’ont mie grant paeur
Ceux qui dient et qui maintiennent
Que loyauté n’est pas eur
A ceux qui longuement la tiennent.
Leurs cœurs s’en vont et puis reviennent
Car ils les ont bien réclamés,
Et si bien appris qu’ils retiennent
A changer dès qu’ils sont aimés.


L’Amant

Quant on a son cœur bien assis
En bonne et loyale partie,
On doit estre entier et rassis
A toujours mais sans départie.
Si tost qu’amour est impartie
Tout le haut plaisir en est hors.
Si ne sera pas moi partie
Tant que l’âme me bâte au corps.



La Dame

D’aimer bien ce qu’aimer devez
Ne pourriez-vous en ce mesprendre ?
Mais sous cuider vous decevez
Par legierement entreprendre.
Vous mesme vous pouvez reprendre
Et avoir à raison recours,
Plutost qu’en fol plaisir attendre
Un tres desespéré secours.


L’Amant

Raison, avis, conseil et sens
Sont sous l’arrest d’amour scellés
A tel arrest je me consens,
Car point ne se sont rebellés ;
Ils sont parmi desir meslés
Et si fort enlacés, hélas !
Que ja n’en seront desmeslés
Se pitié n’en brise les las.


La Dame

Qui n’a à soi nulle amitié,
De toute amour est deffiez ;
Et se de vous n’avez pitié
D’autrui pitié ne vous fiez.
Mais soyez tout certifiez
Que je suis telle que je fus.
D’avoir mieux ne vous affiez
Et prenez en gré le reffus.



L’Amant

J’ai mon esperance fermée
Qu’en tel Dame ne peut faillir
Pitié, mais elle est enfermée
Et laisse dangier m’assaillir.
Et s’el’ voit ma vertu faillir
Pour bien aimer, el’ s’en sauldra
Hors sa demeure, et tard saillir.
Et mon bien souffrir me vaudra.


La Dame

Ostez-vous hors de ce propos,
Car tant plus vous vous y tiendrez
Moins vous aurez joie et repos
Et jamais à bout n’en viendrez.
Quant à espoir vous attendrez,
Vous en trouverez abestis,
Et en la fin vous apprendrez
Qu’espérance paist les chetifs.


L’Amant

Vous direz ce que vous voudrez,
Et du pouvoir avez assez !
Mais ja espoir ne m’en touldrez,
Par qui j’ai tant de maux passez.
Car quant nature a enchassez
En vous des biens à tel effors
El’ ne les a pas amassez
Pour en mettre pitié dehors.



La Dame

Pitié doit estre raisonnable,
Et à nul desavantageuse,
Au besongneux très prouffitable,
Et aux piteux non dommageuse.
Se Dame est à autrui piteuse
Pour estre à soi mesme cruelle,
Sa pitié devient despiteuse
Et son amour haine mortelle


L’Amant

Conforter les desconfortés
N’est pas cruauté, mais est loz.
Mais vous qui si dur cœur portez
En si beau corps, se dire l’oz,
Gaignez le blasme et le desloz
De cruauté qui mal y siet :
Se pitié, qui départ les loz,
En vostre haut cœur ne s’assiet.


La Dame

Qui me dit que je suis aimée
Se bien croire je l’en vouloye
Me doit-il tenir pour blasmée
S’a son vouloir je ne foloye ?
Se de tels confors me mesloye,
Ce seroit pitié, sans manière :
Et depuis se je m’en douloye
C’en seroit la soulde derniere.



L’Amant

Ha ! cœur plus dur que le noir marbre,
En qui merci ne peut entrer,
Plus fort à ployer qu’un gros arbre,
Que vous vaut tel rigueur montrer ?
Vous plaist-il mieux me voir oultrer
Mort devant vous pour vostre esbat.
Que pour un confort demonstrer
Respirer la mort qui m’abat ?


La Dame

De vos maux guérir vous pourrez,
Car des miens ne vous requerray,
Ne pour mon plaisir ne mourrez.
Ne pour vous guérir ne guerray.
Mon cœur pour autres ne cherray,
Crient, pleurent, rient ou chantent.
Mais, se je puis, je pourverray
Que vous ne autres ne s’en vantent.


L’Amant

Je ne suis mie bon chanteur,
Aussi me duit mieux le pleurer.
Mais je ne fus oncques vanteur,
J’aime plus chier coi demeurer.
Nul ne se doit énamourer
S’il n’a cœur de celler Temprise,
Car vanteur n’est à honnorer
Puisque sa langue le desprise,


La Dame

Maie Bouche tient bien grant court,
Chacun a mesdire estudie.
Faux amoureux, au temps qui court,
Servent tous de golliardie.
Le plus secret veut bien qu’on die
Qu’il est de quelqu’une mescru.
Et pour rien qu’homme à Dame die,
Il ne doit plus en estre cru.


L’Amant

D’uns et d’autres est et sera,
La terre n’est pas toute unie.
Des bons le bien se montrera,
Et des mauvais la vilennie.
Est-ce droit, s’aucuns ont honnie
Leur langue où mesdit a hantée
Que refîus en excommunie
Les bons avecques leur bonté ?


La Dame

Quant meschants meschant parler eussent.
Ce meschief seroit pardonnez.
Mais tous ceux qui bien faire dussent,
Et que noblesse a ordonnez
D’estre bien conditionnez,
Sont les plus avant en la fange,
Et ont leurs cœurs habandonnez
A courte foi et longue langue.



L’Amant

Or congnois-je bien or endroit
Que pour bien faire on est honnis,
Puisque pitié, justice et droit
Sont de cœur de Dame bannis.
Faut-il donc faire tous unis
Les humbles servans et les faux,
Et que les bons soient punis
Pour les péchés des desloyaux ?


La Dame

Je n’ai le pouvoir de grever
Ne de punir autre ne vous.
Mais pour les mauvais eschever
Il se fait bon garder de tous.
Faux Semblant fait l’humble et le doux
Pour prendre Dames, en aguet :
Et pour ce, chacune de nous
Y doit bien l’escoute et le guet.


L’Amant

Puisque de grâce un tout seul mot
De vostre rigoureux cœur n’ist,
J’appelle devant Dieu, qui m’ot,
De la durté qui me honnist !
Et me plain qu’il ne parfournist
Pitié qu’en vous il oublia ;
Ou que ma vie ne finist,
Qui si tost mis en oublia…



La Dame

Mon cœur et moi rien ne vous feismes
Oncques de quoi plaindre doyez.
Rien ne vous mit là fors vous-mesmes,
De vous mesmes juge soyez.
Une fois pour toutes, croyez
Que vous demeurez esconduit.
De tant redire m’ennoyez,
Car je vous en ai assez dit. »


L’Auteur

Adonc, le dolent se leva
Et part de la feste pleurant,
A peu que son cœur ne creva,
Com’à homme qui va mourant.
Et dit : Mort, viens à moi courant,
Ains que mon sens se descongnoisse.
Et m’abrège le demeurant
De ma vie plaine d’angoisse !…

Depuis je ne sus qu’il devint
Ne quel part il se transporta.
Mais à sa Dame n’en souvint
Qui aux Dames se déporta.
Et depuis, on me rapporta
Qu’il avoit ses cheveux descoux,
Et que tant se desconforta
Qu’il en estoit mort de courroux.


Si vous prie, amoureux, fuyez
Ces vanteurs et ces mesdisans,
Et comme infames les huyez,
Car ils sont à vos faiz nuisans ;
Pour non les faire voir disans,
Reffus a ses chasteaux bastis.
Car ils ont trop mis, puis dix ans,
Le pays d’amour à pastis.

Et vous, Dames et Damoiselles,
En qui honneur naist et s’assemble,
Ne soyez mie si cruelles
Chacunes et toutes ensemble.
Que ja nulle de vous ressemble
Celle que m’oyez nommer ci,
Qu’on peut appeller, ce me semble,
La Belle Dame sans Merci.