La Bible enfin expliquée/Édition Garnier/Esther

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 30 (p. 256-260).
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ESTHER.


AVIS DU COMMENTATEUR.


Ce livre d’Esther étant reconnu par les Juifs, nous allons en rassembler les traits les plus curieux : et nous les commen- terons le plus succinctement qu’il sera possible. Ce que nous craignons le plus, c’est le verbiage.


Dans les jours d’Assuerus, qui régnait de l’Inde à l’éthiopie sur cent vingt-sept provinces[1], il s’assit sur son trône. Et Suze était la capitale de son empire. Il fit un grand festin à tous les princes... le festin dura cent quatre-vingt jours...[2]. ... sur la fin du repas, le roi invita tout le peuple de Suze pendant sept jours, depuis le plus grand jusqu’au plus petit... sous des voiles de couleur bleu céleste, des lits d’or et d’argent étaient rangés sur des pavés d’émeraudes…[3]. le septieme jour le roi, étant plus gai que de coutume à cause du trop de vin qu’il avait bu, commanda aux sept princes eunuques qui le servaient, de faire venir la reine Vasthi (toute nue suivant le texte chaldéen) le diadême au front, pour montrer sa beauté à tous ses peuples ; car elle était fort belle…[4]. ... le roi transporté de fureur consulta sept sages…[5]. Mamucan parla le premier, et dit : roi, s’il te plaît, il faut qu’il sorte un édit de ta face, par lequel la reine Vasthi ne se présentera plus devant toi ; que son diadême sera donné à une qui vaudra mieux qu’elle ; et qu’on publie dans tout l’empire, qu’il faut que les femmes soient obéissantes à leurs maris…[6]. le roi envoya l’édit dans toutes les provinces de son empire... ... alors les ministres du roi dirent : qu’on cherche par-tout des filles pucelles et belles ; et celle qui plaira le plus aux yeux du roi sera reine au lieu de Vasthi... or il y avait dans Suze un juif nommé Mardochée... oncle d’Esther... et Esther était très-belle et très-agréable... et Esther plut au roi. Ainsi il commanda à un eunuque de l’admettre parmi les filles, et de lui donner son contingent avec sept belles filles de chambre, et de la bien parer elle et ses filles de chambre... et Esther ne voulut point dire de quel pays elle était ; car Mardochée lui avait défendu de le dire…[7]. ... on préparait les filles destinées au roi pendant un an. Les six premiers mois on les frottait d’huile et de myrrhe, et les six derniers mois de parfums et d’aromates... et le roi aima Esther par-dessus les autres filles ? Et il lui mit un diadême sur le front, et il la fit reine à la place de Vasthi... après cela le roi éleva en dignité Aman fils d’Amadath de la race d’Agag, et mit son trône au-dessus du trône de tous les satrapes ; et tous les serviteurs du roi pliaient les genoux devant lui, et l’adoraient (le saluaient en lui baisant la main, ou le saluaient en portant leur main à leur bouche). Le seul Mardochée ne pliait pas les genoux devant lui, et ne portait pas sa main à sa bouche... Aman, ayant appris qu’il était juif, voulut exterminer toute la nation juive…[8]. ... et on jetta le sort devant Aman pour savoir quel mois et quel jour on devait tuer tous les juifs ; et le sort tomba sur le douzieme mois, etc…[9]. Le roi commanda qu’on allât chez tous les juifs dans tout l’empire ; qu’on leur ordonnât de s’assembler, et de tuer tous leurs ennemis avec leurs femmes et leurs enfans, et de piller leurs dépouilles le treizieme jour du mois d’Adar... et le roi dit à la reine Esther : vos juifs ont tué aujourd’hui cinq cent personnes dans ma ville de Suze... combien voulez-vous qu’ils en tuent encore ? Et la reine répondit : s’il plaît au roi il en sera massacré autant demain qu’aujourd’hui ; et que les dix enfans d’Aman soient pendus. Et le roi commanda que cela fût fait[10].


  1. on ne sait quel était cet Assuerus. Des doctes assurent que ce nom était le titre que prenaient tous les rois de Perse ; ils s’intitulaient Achawerosh, qui voulait dire héros, guerrier, invincible ; et de cet Achawerosh les grecs firent Assuerus. Mais cette étymologie ne nous apprend pas qui était ce grand prince.
  2. les critiques obstinés, tels que les Bolingbroke, les Fréret, les Dumarsais, les Tilladet, les Mêlier, les Boulanger, etc. Traitent ce début de conte des mille et une nuits. Un festin de cent quatre-vingts jours leur paraît bien long. Ils citent la loi d’un peuple fort sobre, qui ordonne qu’on ne soit jamais plus de dix heures à table.
  3. les voiles de bleu céleste, les lits d’or et le pavé d’émeraude, leur paraissent dignes du coq d’Aboulcassem. C’est peut-être une allégorie, une figure, un type ; nous n’osons en décider.
  4. si le texte chaldéen porte que le roi voulut que sa femme parût toute nue, son ivresse semble rendre cette extravagance vraisemblable. Le commencement de cette histoire a quelque rapport avec celle de Candaule et de Gygès, racontée par Hérodote. On peut observer, que pendant le festin de cent quatre-vingts jours que le roi donnait aux seigneurs, la reine Vasthi en donnait un aussi long aux dames de Babylone. L’historien Flavien Joseph remarque, que ce n’était pas la coutume en Perse que les femmes mangeassent avec les hommes ; et que même il ne leur était jamais permis de se laisser voir aux étrangers. Cette remarque sert à détruire la fable incroyable d’Hérodote, que les femmes de Babylone étaient obligées de se prostituer une fois dans leur vie aux étrangers dans le temple de Militta. Ceux qui ont tâché de soutenir l’erreur d’Hérodote, doivent se rendre au témoignage de Flavien Joseph.
  5. des doctes ont prétendu que ces sept principaux officiers du roi de Perse représentaient les sept planetes ; que c’est delà que les juifs prirent leurs sept anges, qui sont toujours debout devant le seigneur ; et d’autres prouvent que c’est l’origine des sept électeurs.
  6. ceux qui prétendent que les femmes ne furent soumises à leurs maris que depuis cet édit, ne connaissent gueres le monde. Les femmes étaient gardées depuis très-longtemps par des eunuques, et, par conséquent, étaient plus que soumises. Les princes de l’Asie n’avaient guere que des concubines. Ils déclaraient princesse celle de leurs esclaves qui prenait le plus d’ascendant sur eux. Telle a été, et telle est encore la coutume des potentats asiatiques. Ils choisissent leurs successeurs avec la même liberté qu’ils en ont choisi les meres.
  7. les critiques ont dit que jamais le sultan des turcs, ni le roi de Maroc, ni le roi de Perse, ni le grand-mogol, ni le roi de la Chine, ne reçoit une fille dans son serrail, sans qu’on apporte sa généalogie, et des certificats de l’endroit où elle a été prise. Il n’y a pas un cheval arabe dans les écuries du grand seigneur, dont la généalogie ne soit entre les mains du grand-écuyer. Comment Assuerus n’aurait-il pas été informé de la patrie, de la famille et de la religion d’une fille qu’il déclarait reine ? C’est un roman, disent les incrédules ; et il faut qu’un roman ait quelque chose de vraisemblable jusques dans les avantures les plus chimériques. On peut supposer à toute force qu’Assuerus ait épousé une juive ; mais il doit avoir su qu’elle était juive. Cette objection a du poids. Tout ce qu’on peut repliquer, c’est que Dieu disposa du cœur du roi, et qu’il laissa son esprit dans l’ignorance.
  8. c’est une coutume très antique en Asie de se prosterner devant les rois, et même devant leurs principaux officiers. Nous avons traduit dans notre langue cette salutation par le mot adoration, qui ne signifie autre chose que baiser sa main. Mais ce mot adoration, étant aussi employé pour marquer le respect dû à la divinité, a produit une équivoque chez plusieurs nations. Les peuples occidentaux, toujours très-mal informés des usages de l’orient, se sont imaginés qu’on saluait un roi de Perse comme on adore la divinité. Mardochée, né et nourri dans l’orient, ne devait pas s’y méprendre ; il ne devait pas refuser de faire au satrape Aman une révérence usitée dans le pays. On lui fait dire dans ce livre, qu’il ne voulait pas rendre au ministre du roi un honneur qui n’est dû qu’à Dieu ; ce n’est là que la grossiéreté orgueilleuse d’un homme impoli, qui se glorifie secretement d’être oncle d’une reine. Il est vrai qu’il paraît bien improbable qu’on ne sût pas dans le serrail qu’Esther était sa niece. Mais si on se prête à cette supposition, si Mardochée n’est regardé que comme un pauvre juif de la lie du peuple, pourquoi ne salue-t-il pas Aman comme tous les autres juifs le saluent ? Pour cet Aman, qui veut faire pendre toute une nation parce qu’un pauvre de cette nation ne lui a pas fait la révérence, avouons que jamais une folie si ridicule et si horrible ne tomba dans la tête de personne. Les juifs ont pris cette histoire au pied de la lettre ; ils ont institué une fête en l’honneur d’Esther ; ils ont pris le conte allégorique d’Esther pour une avanture véritable, parce que la prétendue élévation d’une juive sur le trône de Perse était une consolation pour ce peuple presque toujours esclave. Si Aman était en effet de la race de ce roi Agag que le prophete Samuel avait haché en morceaux de ses propres mains, il pouvait être excusable de détester une nation qui avait traité ainsi l’un de ses ayeux ; mais on n’égorge point tout un peuple pour une révérence omise.
  9. les critiques trouvent, avec quelque apparence de raison, Aman bien imbécille de faire afficher et publier dans tout l’empire le mois et le jour où l’on devra tuer tous les juifs. C’était les avertir trop à l’avance, et leur donner tout le temps de s’enfuir, et même de se venger : c’est une trop grande absurdité. Tout le reste de cette histoire est dans le même goût ; il n’y a pas un seul mot de vraisemblable. Où l’écrivain de ce roman a-t-il pris qu’on coupait le cou à toute femme ou concubine du roi qui entrait chez lui sans être appellée ? Cet Aman pendu à la potence dressée pour Mardochée, et tous les épisodes de ce conte du tonneau, ne sont-ils pas aegri somnia ? mais voici le plus rare du texte.
  10. il faut pardonner aux critiques s’ils ont exprimé toute l’horreur que leur inspirait l’exécrable cruauté de cette douce Esther, et en même temps leur mépris pour un conte si dépourvu de sens commun. Ils ont crié qu’il était honteux de recevoir cette histoire comme vraie et sacrée. Que peut avoir de commun, disent-ils, la barbarie ridicule d’Esther avec la religion chrétienne, avec nos devoirs, avec le pardon des injures recommandé par Jesus-Christ ? N’est-ce pas joindre ensemble le crime et la vertu, la démence et la sagesse, le plat mensonge et l’auguste vérité ? Les juifs admettent la fable d’Esther ; sommes-nous juifs ? Et parce qu’ils sont amateurs des fables les plus grossieres, faut-il que nous les imitions ? Parce qu’en tout temps ils furent sanguinaires, faut-il que nous le soyons ? Nous qui avons voulu substituer une religion de clémence et de fraternité à leur secte barbare ? Nous qui au moins nous vantons d’avoir des préceptes de justice, quoique nous ayons eu le malheur d’être si souvent et si horriblement injustes ? Nous n’ignorons pas que la fable d’Esther a un côté séduisant ; une captive devenue reine, et sauvant de la mort tous ses concitoyens, est un sujet de roman et de tragédie. Mais qu’il est gâté par les contradictions et les absurdités dont il regorge ! Qu’il est déshonoré par la barbarie d’Esther, aussi contraire aux mœurs de son sexe qu’à la vraisemblance !