La Bibliothèque de Spinoza

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La bibliothèque de Spinoza
Nourrisson

Revue des Deux Mondes tome 112, 1892


Ce serait se tromper étrangement que de croire que les génies, même doués de l’originalité la plus puissante, ne doivent rien à leurs devanciers, et que, sans avoir jamais consulté les monumens du passé, ils ont tiré toutes leurs idées de leur propre fonds. Descartes qui, d’ailleurs, excelle par l’invention, affectait, il est vrai, d’ignorer même en quelque manière qu’il y eût des hommes. D’autre part, son biographe Baillet assure qu’il n’avait constamment sous la main que deux ouvrages : la Bible et saint Thomas ; et on sait comment, à un gentilhomme qui lui demandait à voir sa bibliothèque, le solitaire d’Egmont, écartant un rideau qui cachait des pièces d’anatomie, répondit : « Voilà mes livres ! » S’ensuit-il toutefois que Descartes se fût contenté de lire en lui-même ou dans le grand livre de la nature et du monde ? Manifestement non. Ses adversaires et détracteurs, Huet en tête, ont eu le tort impardonnable de lui reprocher d’avoir dissimulé ses nombreuses lectures, et se sont comme ravilis à dresser la liste de ce qu’ils nommaient « ses pilleries. » Il y aurait autant d’injustice que de ridicule à porter contre Descartes des accusations de plagiat. Il n’en reste pas moins que l’ancien élève de La Flèche, quoique sa science n’eût rien de « livresque, » tira certainement grand profit non-seulement des leçons de ses maîtres, mais encore de ses propres lectures, dont, aussi bien, il est facile de constater, notamment dans sa correspondance, des mentions explicites et répétées. Lui-même l’avait écrit excellemment : « La lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées [1]. » A coup sûr, il ne s’est pas rencontré, au XVIIe siècle, de savant plus universel que Leibniz, et qui, en même temps, prétendît davantage demeurer en tout son unique maître, αὐτοδίδακτος. Ce « merveilleux Saxon, » comme l’appelait Boinebourg, ne devait-il donc rien à l’enseignement des livres ? Une pareille affirmation aurait semblé un stupide blasphème à l’érudit incomparable qui, tout enfant, errait avec ravissement dans cette bibliothèque de son père, qu’il avait fallu enfin lui ouvrir, et qui, depuis, ne s’appliqua à rien tant qu’à démontrer comment des anciens aux modernes les idées se perpétuent en un courant ininterrompu de philosophie, perennis quadam philosophia. C’est pourquoi, ôtez à Leibniz cette bibliothèque de Hanovre qu’il avait organisée et que, durant de longues années, il ne cessa d’enrichir [2], et à cet Antée, si j’ose m’exprimer ainsi, vous ôtez la terre, où ses forces se réparent et se renouvelle sa vigueur.

Il n’en pouvait être différemment de Spinoza. Et en effet, en gros, on n’ignorait pas combien il avait emprunté à la philosophie hébraïque tour à tour et à la philosophie cartésienne ; ou encore, à étudier ses écrits, surtout ses lettres, on y pouvait aisément relever des traces assez fréquentes de lectures. Mais quels étaient précisément les livres qu’avait lus Spinoza et qu’il avait le plus lus, soit pour en convertir les idées en sa propre substance et les incorporer à sa doctrine, soit pour y chercher accessoirement les connaissances qui lui faisaient défaut ? Tout a donné aux spéculations les plus hautes, n’avait-il jamais non plus demandé à la lecture un simple délassement de l’esprit ? Quels qu’ils fussent enfin, les ouvrages dont s’était servi Spinoza formaient-ils, à proprement parler, une bibliothèque qui lui appartînt ? Ne devait-il pas sembler improbable que ce méditatif s’en fût composé une ? Et, en tout cas, ne fallait-il pas estimer absolument oiseux de s’enquérir de ce qu’elle avait pu être ? N’était-ce point, en effet, se poser comme à plaisir une insoluble question ?

Cependant, contre toute attente, ce problème se trouve aujourd’hui résolu, et une publication récente vient d’en éclairer toutes les obscurités, en dissipant tous les doutes. Elle est intitulée : Inventaire des livres formant la bibliothèque de Bénédict Spinoza, publié d’après un document inédit, avec des notes biographiques et bibliographiques et une introduction, par A.-J. Servaas van Rooijen, archiviste de La Haye, et des notes de la main de M. le Dr David Kaufmann, professeur à Budapest [3]. Nous devons donc à M. Servaas d’apprendre que Spinoza avait réellement une bibliothèque, et, grâce à la sagacité pénétrante du savant hollandais et à ses investigations laborieuses, nous possédons maintenant le catalogue authentique des livres qu’avait réunis, pour son propre usage, le célèbre auteur de l’Éthique. Mais si c’est là le principal résultat, ce n’est pas le seul qu’ait obtenu M. Servaas comme récompense de ses peines. En scrutant les archives, en fouillant les bibliothèques publiques de La Haye, d’Amsterdam et d’Utrecht, en compulsant de nombreux dossiers et jusqu’à des minutes de notaire et des procès-verbaux de commissaires-priseurs, M. Servaas a eu la bonne fortune méritée de découvrir des pièces qui, sur plus d’un point, complètent ou rectifient les principales biographies de Spinoza, soit la Vie de Spinoza [4], attribuée au médecin Lucas, de La Haye, son contemporain et ami, soit celle que, peu de temps après la mort de Spinoza, rédigea Jean Colerus, ministre de l’église luthérienne de La Haye : la Vie de B. de Spinoza, tirée des écrits de ce fameux philosophe et du témoignage de plusieurs personnes dignes de foi qui l’ont particulièrement connu [5] ; soit enfin les pages que lui a consacrées Sébastien Kortholt dans son livre des Trois imposteurs, De tribus impostoribus magnis liber (qui sont Herbert de Cherbury, Thomas Hobbes et Spinoza lui-même), et auxquelles Christian Kortholt a ajouté de nouveaux renseignemens dans la préface de la deuxième édition du livre de son père [6].


I

Ce fut le 21 février 1677 qu’à l’âge d’un peu plus de quarante-quatre ans mourut à La Haye Baruch Despinoza, dont le nom, par des modifications successives, s’était changé en celui de Baruch d’Espinoza, et finalement de Bénédict de Spinoza ; au prénom juif de Baruch, Spinoza ayant substitué, comme fréquemment il arrive à ses coreligionnaires, un prénom chrétien, celui de Bénédict ou de Benoît. Spinoza était décédé presque inopinément dans le modeste logis que, depuis environ cinq années, il avait loué sur le Pavilionengracht, chez le sieur Van der Spyck, peintre de portraits et peut-être aussi, suivant M. Servaas, peintre en bâtimens, homme de probité reconnue et avec lequel notre philosophe entretenait le commerce le plus familier. « D’une constitution très faible, malsain, maigre, et attaqué de phtisie depuis plus de vingt ans [7], » Spinoza n’avait dû qu’à une frugalité extrême et au régime sévère qu’il s’imposait, de pouvoir prolonger ses jours. D’un autre côté, il semble qu’il gouvernât seul sa santé. Car ce n’était que tout à fait sur la fin, et averti sans doute par d’alarmans symptômes, qu’il s’était décidé à mander d’Amsterdam son ami le médecin Louis Meyer. Celui-ci arriva juste à temps pour le voir, dans la même journée, suivre des prescriptions inutiles et subitement rendre le dernier soupir. C’était un dimanche. Son hôte, qui, le matin, avait entamé une conversation qu’il se proposait de continuer, mais qu’il interrompit pour aller au prêche ; son hôte eut, à son retour de l’église, l’affligeante surprise d’apprendre qu’il venait de trépasser. Quant à Meyer, Colerus rapporte « que, le soir même, il regagna Amsterdam par le bateau de nuit, sans prendre le moindre soin du défunt. » Colerus ne craint pas même d’observer « que Meyer se dispensa d’autant plus de ce devoir, qu’après la mort de Spinoza il s’était saisi d’un ducaton et de quelque peu d’argent que le défunt avait laissé sur sa table, aussi bien que d’un couteau à manche d’argent, et s’était retiré avec ce qu’il avait butiné. » Argent à part, n’était-ce pas plutôt un souvenir et comme une relique qu’avait reçue Meyer, ou qu’il avait cru pouvoir s’approprier ? Ou comment imputer un larcin à l’homme distingué et dévoué que Spinoza lui-même traitait d’ami excellent, amicus singularis, avec lequel constamment il entretint une si fréquente et si intime correspondance, et que l’on trouve toujours au premier rang parmi ceux qui prennent à tâche de défendre sa doctrine et de publier ses écrits ? Quoi qu’il en soit, Spinoza mort, il n’y avait plus qu’à procéder à son inhumation. Et c’est ce qu’on eût fait sans retard, si un apothicaire, nommé Schroder, n’y eût mis opposition, prétendant être d’abord payé de quelques médicamens qu’il avait fournis au philosophe pendant sa dernière maladie. Son mémoire, qui se montait à 16 florins et 2 sous, ayant été soldé par Spyck, on put rendre à Spinoza les derniers devoirs. Ses obsèques se firent le 25 février, et, d’après Colerus, furent honorables. « Le corps, dit-il, fut porté en terre, accompagné de plusieurs personnes illustres, et suivi de six carrosses. Au retour de l’enterrement, qui se fit dans la nouvelle église, sur le Spuy, les amis particuliers ou voisins furent régalés de quelques bouteilles de vin, selon la coutume du pays, dans la maison de l’hôte du défunt. »

Cependant, reste un détail navrant, dont Colerus n’a point parlé, et que nous révèle M. Servaas avec la précision la plus douloureuse. Spinoza, ce penseur, que de nombreux disciples révéraient à l’égal d’un demi-dieu et consultaient comme un oracle, ce novateur hardi qui déjà avait rempli l’Europe du bruit de sa réputation, cet homme auquel, après deux cents ans écoulés, et malgré les anathèmes qu’avait encourus sa doctrine, on devait, au nom du monde savant, ériger solennellement à La Haye même une statue [8], l’ami de Jean de Witt, lut jeté à une sorte de fosse commune. « En fouillant dans un des livres de sépulture, écrit M. Servaas, j’ai trouvé indiquée, sous le numéro 162, une fosse louée dans laquelle Spinoza a été enterré le 25 février. » Or le 20, cette fosse avait déjà reçu un cadavre ; le 25, deux cadavres y avaient précédé celui de Spinoza, et, quelques jours après, trois autres cadavres l’y suivirent. Au bout même de peu de temps, toutes ces misérables dépouilles durent être exhumées pour faire place à de nouveaux arrivans, et, dans le charnier où furent réunis leurs os, rien ne vint distinguer et marquer, au sein de cette poussière, le moindre vestige de ce qui avait été Spinoza.

Où étaient donc, on se le demande, et que faisaient, en de telles circonstances, ses nombreux disciples ? Et surtout comment expliquer l’indifférence de la famille de Spinoza ? Spinoza, en effet, avait encore une famille.


II

Il faut s’empresser de le reconnaître. De son vivant, comme après sa mort, les disciples de Spinoza lui témoignèrent, à leur manière, un attachement invariable. Vivant, après s’être efforcés, mais en vain, de lui faire accepter une existence aisée, ils contribuèrent du moins à la publication de ses premières compositions. De même, après sa mort, s’ils se contentèrent de garantir à Spyck les frais des funérailles de son hôte (car auprès de Spyck ils durent se porter cautions), ce fut avec un soin religieux qu’ils se préoccupèrent, dès qu’ils eurent perdu leur maître, d’imprimer ses œuvres posthumes. C’était le médecin Louis Meyer qui s’était chargé de présenter au public, dans une élogieuse préface, le premier écrit sorti de la plume de Spinoza, cette Exposition trop peu lue des Principes de Descartes [9], laquelle n’avait été en réalité, pour le jeune chef d’école, qu’une occasion de se séparer, avec un certain éclat, de celui qu’on regardait alors comme son inspirateur, et de revendiquer, non sans un accent hautain, sa propre originalité. L’Appendix qui termine le volume est effectivement un véritable manifeste, et le tout se trouve en toutes lettres signé de son nom : Benedictus de Spinoza Amstelodamensis. Ce furent également ses amis qui, vraisemblablement, le secondèrent dans la publication qu’il fit lui-même, en 1670, de son Tractatus theologico-politicus, mais en cherchant, cette fois, par les précautions les plus minutieuses, quoique les plus illusoires, à en garantir l’anonymat [10]. Ce qui n’est pas douteux, c’est que ce furent eux qui se chargèrent, et sans doute à leurs dépens, d’éditer ses œuvres posthumes.

Nous savions par Colerus, qui le tenait de Spyck lui-même, que celui-ci, sur l’ordre que lui en avait laissé Spinoza, avait immédiatement après son décès envoyé à Amsterdam, à Jean Rieuwerts, imprimeur de la ville, un pupitre où étaient renfermés les papiers du défunt. Dans une lettre adressée le 25 mars 1677 à Spyck, Rieuwerts reconnaît avoir reçu le pupitre en question, et, en terminant, ajoute « que les parens de Spinoza voudraient bien savoir à qui il avait été adressé, parce qu’ils s’imaginaient qu’il était plein d’argent, et qu’ils ne manqueraient pas de s’en informer aux bateliers à qui il avait été confié. Mais, dit-il, si l’on ne tient pas à La Haye registre des paquets qu’on envoie ici par le bateau, je ne vois pas comment ils pourront être éclairés, et il vaut mieux en effet qu’ils n’en sachent rien. »

Rieuwerts, qui déjà, en 1663, avait imprimé le premier ouvrage de Spinoza, fut aussi probablement l’éditeur des œuvres posthumes qui parurent en 1677, sans nom de lieu ni d’imprimeur, et avec les simples initiales B. D. S., initiales que l’on retrouve entourant une pensée sur le cachet même de Spinoza, où se lit cette expressive et caractéristique devise : caute, prudemment. Elles étaient précédées d’une préface qu’avait rédigée en hollandais un des plus zélés disciples de Spinoza, Jarig Jellis, et que Louis Meyer avait traduite en latin. Outre deux traités demeurés inachevés : le Tractatus polilicus et le de Emendatione intellectus, et en même temps qu’un Abrégé de grammaire hébraïque et des lettres malheureusement trop peu nombreuses, elles comprenaient ce fameux livre de l’Éthique, terminé déjà depuis plus de cinq années, où l’auteur avait exposé à la manière des géomètres sa doctrine définitive, mais qu’il n’avait osé produire au grand jour. Car les orages amassés sur sa tête par le Tractatus theologico-politicus l’avaient intimidé et aussi la rumeur que ses adversaires s’étaient plu à accréditer, insinuant que dans ce nouvel ouvrage Spinoza se proposait de prouver qu’il n’y a pas de Dieu. Depuis lors, d’heureux hasards ont permis de retrouver quelques autres écrits de Spinoza, que le pupitre ne devait pas contenir. C’est ainsi qu’en 1862 M. J. Van Vloten a publié en supplément aux œuvres de Spinoza [11], avec de nouveaux renseignemens bibliographiques et d’intéressans fragmens de sa correspondance, deux traités dont on ne connaissait que les titres et que l’on croyait à jamais perdus, un Traité de l’arc-en-ciel, de Iride, et notamment le court, mais si important Traité de Dieu, de l’homme et de sa béatitude, Tractatus brevis de Deo et homine ejusque beatitudine, esquisse de l’Éthique que Spinoza avait expressément destinée à ses disciples, et qui, presque immédiatement, afin que la diffusion en devînt plus facile, avait été traduite du latin en langue vulgaire. Si on observe, d’un côté, que ce Traité comprend aussi un chapitre de Diabolo, qu’avaient signalé de Murr dans ses Annotationes, et Mylius dans sa Bibliothèque des anonymes, et, d’un autre côté, que l’apologie rédigée en espagnol par Spinoza pour se justifier d’avoir abandonné la Synagogue, Apologia para justificar se de su abdication de la Sinagoga, a vraisemblablement, ainsi que Bayle lui-même le conjecture [12], passé en substance dans le Tractatus theologico-politicus, il s’ensuit que sauf une traduction du Vieux Testament en flamand, que, peu de temps avant sa mort, Spinoza jeta lui-même au leu, on peut se flatter de posséder l’œuvre tout entière du philosophe de La Haye. Il n’est que juste par conséquent de le constater : ce sont ses disciples et ses amis qui, en somme, lui ont élevé ce monument, le plus durable assurément et celui qui pouvait le mieux, en glorifiant son nom, immortaliser sa mémoire. A aucun moment, ils ne songèrent à lui en ériger un autre. Ils avaient recueilli en quelque sorte tout l’esprit de Spinoza : que leur importait et qu’importait à leur maître la destinée d’un corps qu’il regardait lui-même « comme une chose de néant ? »


III

La famille de Spinoza, mais pour de tout autres motifs, ne prit non plus aucun souci d’assurer à ses restes un honorable asile. Elle se composait de deux sœurs, Rebecca et Mirjam, cette dernière mariée à un juif portugais, Samuel Caceris, et mère d’un fils nommé Daniel. La séparation publique de Spinoza d’avec ses coreligionnaires et aussi les démêlés d’intérêts qu’après la mort de son père il eut à soutenir avec ses ‘sœurs, avaient apparemment beaucoup relâché, sinon rompu ses liens de parenté. Toutefois, s’il ne vint pas à l’esprit de sa famille qu’elle avait le devoir de préserver ses cendres de la profanation, elle n’eut garde de négliger l’héritage qu’il pouvait avoir laissé. A peine donc eurent-ils appris que Spinoza avait expiré (l’envoi de son pupitre les avait déjà singulièrement émus), que Rebecca Spinoza et Daniel Caceris, la sœur et le neveu, accoururent à La Haye, et, avec toute l’âpreté qu’on en devait attendre et une avidité d’ailleurs tristement humaine, n’eurent rien de plus pressé que d’obtenir des échevins une espèce d’envoi en possession. Leur cupidité devait être déçue.

Lorsque Leibniz mourut, sa succession, paraît-il, n’allait pas à moins d’une soixantaine de mille écus, fortune certainement considérable pour le temps. Ce n’était pas tout. Outre cela, on trouva dans sa chambre, d’après son biographe, le chevalier de Jaucourt, une grosse somme d’argent comptant qu’il avait cachée ; c’étaient deux ou trois années de son revenu. « La découverte de ce dernier trésor, dit Jaucourt, fut funeste à la femme de l’unique héritier de Leibniz, M. Loeflerus, fils de sa sœur utérine et curé d’un village près de Leipzig. Cette femme, à la vue de cet argent qui lui tombait en partage, fut si saisie de plaisir, qu’elle en mourut subitement. » Et Jaucourt croit devoir sentencieusement remarquer, et, à grand renfort de citations, établir « qu’il ne faut pas se figurer qu’elle soit la seule personne au monde, que la joie ait pour ainsi dire étouffée. » Rebecca et Daniel ne sévirent point exposés à semblable péril.

Kortholt, qui n’hésite point à affirmer « que Spinoza était à l’excès avide de gloire et que son ambition allait jusqu’à souhaiter d’être déchiré comme le furent ses amis de Witt, pourvu qu’il s’acquît par là, au prix d’une courte existence, une renommée impérissable ; » Kortholt avoue, d’autre part, que le philosophe n’avait aucunement soif de l’or, auro plane non inhiabat. Colerus, de son côté, nous a appris avec quelle frugalité parcimonieuse, par goût autant que par calcul et par régime, vivait Spinoza, combien il était bon ménager, et tenant minutieusement compte de ses moindres dépenses, avait grand soin d’ajuster exactement ses comptes tous les quartiers [13]. Spinoza lui-même aimait à répéter à ses hôtes « qu’il était comme le serpent, qui forme un cercle la queue dans la bouche, pour leur marquer qu’il ne lui restait rien de ce qu’il avait pu gagner dans l’année. » Il ajoutait que a ce n’était pas son dessein de rien amasser que ce qui serait nécessaire pour être enterré avec quelque bienséance. » Evidemment, s’il eût consenti à recevoir, en entier, soit la pension que lui avait léguée Jean de Witt, soit les libéralités dont aurait voulu le combler un de ses disciples, Simon de Vries, Spinoza se fût mis de très bonne heure fort au large. Mais son désintéressement était absolu, et ce n’est certes pas lui qui se fût jamais avisé, comme tel chef d’école contemporain, d’exiger impérieusement de ses adeptes un budget. Il tenait, par-dessus tout, à ne pas vivre aux dépens d’autrui, et avait à cœur de ne rien devoir qu’à lui-même. C’était dans cette pensée, plus encore que pour se conformer aux préceptes de la législation judaïque, qu’il avait appris le métier de polisseur de verres pour lunettes, microscopes et télescopes ; métier dont il fit bientôt un art, auquel il joignit l’art du dessin, et qui le conduisit à l’étude des problèmes les plus délicats et les plus savans de l’optique. Ce métier ne lui en était pas moins une sorte de gagne-pain, et non pas, comme par exemple à Rousseau, son métier de copiste de musique, une occupation surtout de montre. Aussi bien, avait-il coutume de dire « que, ses parens ne lui ayant rien laissé, ses proches et ses héritiers ne devaient pas s’attendre non plus de profiter beaucoup de sa succession. » Effectivement, Rebecca et Daniel ne tardèrent pas à constater à combien peu cette succession se réduisait. D’argent comptant, il n’y avait point à en chercher. Louis Meyer n’avait-il pas emporté le dernier ducaton ? Restait le mobilier, dont, le jour même du décès de son hôte, Spyck, en homme avisé, avait fait, en présence de témoins, dresser un état authentique par le notaire Van den Hove. « Inventaire des biens et des meubles délaissés par le feu seigneur Bénédict de Spinoza, né à Amsterdam, décédé aujourd’hui à la maison du sieur Henri van Spyck, le tout conforme à la déclaration dudit sieur Spyck. » Les scellés avaient été ensuite apposés sur le local qui contenait le mobilier inventorié. Or, dès qu’ils en eurent vérifié la nomenclature, les héritiers de Spinoza se hâtèrent de disparaître pour ne plus revenir. Ce n’était pas le moins du monde que gracieusement ils abandonnassent à Spyck les effets de son hôte, et pour reconnaître ses soins. Mais ces effets étaient le gage naturel du propriétaire, et celui-ci, qui avait acquitté les dettes de Spinoza, et notamment les frais de ses funérailles, exigeait, avant tout, qu’on le remboursât de ses avances. Rebecca s’y était refusée obstinément ; « elle voulait voir clair et savoir si, les dettes payées, il lui reviendrait quelque chose. » A ses risques et périls, Spyck dut procéder à une liquidation. En conséquence, sur sa requête, le 2 mars les scellés étaient levés, et le même notaire Van den Hove dressait un second inventaire « des biens et meubles délaissés par feu le seigneur Bénédict de Spinoza, né à Amsterdam, décédé le 21 février 1677, à la maison du sieur Spyck, résidant à La Haye, le tout conforme à ce qui se trouvait à la maison dudit sieur Spyck. » Notons surtout, ce qui est ici d’une importance capitale, que ce second inventaire comprend des livres, comme déjà en comprenait le premier. Mais, cette fois, ces livres ne sont plus mentionnés simplement en bloc. Tous les volumes se trouvent énumérés séparément dans ce second inventaire, et chaque ouvrage y fait l’objet d’un article distinct.


IV

Spyck cependant ne crut pas devoir disposer immédiatement de ce mobilier, et ce ne fut qu’après deux sommations légales inutilement adressées le 30 mars et le 12 septembre 1677 aux héritiers de Spinoza d’avoir à acquitter les charges de la succession, qu’il se décida à mettre en vente les effets de l’illustre défunt. La Gazette de Harlem du 2 novembre annonçait cette vente dans les termes suivans : « On se propose de vendre publiquement, jeudi prochain, le 4 novembre, à neuf heures du matin, au domicile de M. Hendrick van der Spyck, peintre, au Pavilionensgracht, en face du Dubelet Straat, au plus offrant et dernier enchérisseur, les meubles laissés par feu M. Bénédict de Spinoza, livres, manuscrits, lunettes d’approche, loupes, entre autres des verres polis et plusieurs instrumens pour polir des verres, entre autres des moulins et de grandes et petites assiettes de métal, etc. » La vente se fit effectivement au lieu et dates indiqués, ainsi que l’atteste le compte-rendu par le commissaire-priseur Pieter de Graeff. « Le 4 novembre 1677, à la demande de M. Hendrick van der Spyck, en ce cas autorisé par la justice de La Haye, pour vendre le mobilier laissé par feu Bénédict de Spinoza, dans la maison du défunt sur le Burgwal ; le montant en était de 430 florins et 13 sous [14]. » Frais déduits, le montant n’était plus que de 392 florins 19 sous et 8 deniers. Le prix de cette vente étant consigné, Rebecca y mit arrêt ; mais s’étant convaincue « qu’après le paiement des frais et charges il ne restait que peu de chose ou rien du tout, elle se désista de son opposition et de toutes ses prétentions. » Héritage réellement misérable et à propos duquel Colerus pouvait bien écrire « qu’il ne faut que jeter les yeux sur le compte de la vente, pour juger aussitôt que c’était l’inventaire d’un vrai philosophe. » Et il ajoutait : « On n’y trouve que quelques livrets, quelques tailles-douces ou estampes, quelques morceaux de verre polis, des instrumens pour les polir, etc. »

Ainsi, chose singulière ! Colerus qui avait eu le compte de vente sous les yeux et qui a poussé la minutie jusqu’à relater les prix de quelques-uns des objets adjugés [15], Colerus ne fait aucune mention des livres qui composaient la bibliothèque de Spinoza et que la Gazette de Harlem elle-même avait annoncés. M. Servaas s’en étonne, et on est d’abord porté à s’en étonner avec lui.

Colerus n’est point, en effet, un biographe ordinaire. Bien que par conviction et par état il se déclare hostile, de tous points, aux doctrines de Spinoza, il ne peut s’empêcher d’éprouver une véritable affection pour sa personne, et c’est, en définitive, par sympathie qu’il a entrepris d’écrire la vie de celui qu’il appelle « ce malheureux homme. » Cette sympathie s’étend même à tout ce qui touche Spinoza. C’est ainsi qu’on l’entend se féliciter d’habiter sur le Veerkay, chez la veuve Van Velden, la chambre même qu’avait d’abord occupée, lors de son installation à La Haye, l’auteur du Tractatus theologico-politicus. De même il s’applaudit d’avoir « en sa possession un livre entier de portraits que Spinoza avait faits de personnes distinguées, » et c’est avec une complaisance marquée qu’il décrit celui où le philosophe s’était représenté lui-même sous le costume d’un pêcheur napolitain qu’il croit être Masaniello. Dès lors, comment expliquer qu’il ne dise mot des livres laissés par Spinoza et qui auraient dû, ce semble, avoir pour lui plus de prix que des gravures ou des crayons ? M. Servaas suppose qu’en jetant sur l’inventaire un regard distrait, Colerus aura étourdiment confondu les livres avec les livrets dont il parie et qui ne contenaient peut-être que des notes de menues dépenses. Supposition gratuite, et, pour peu qu’on y réfléchisse, complètement inadmissible ! M. Servaas, en effet, ne remarque pas que, si Colerus a vu le compte de vente, il ne s’ensuit nullement que ni le premier ni le second inventaire, ce qui est tout autre chose, ait passé sous ses yeux. Il y a plus. M. Servaas lui-même estime que certainement les livres auront été vendus à Amsterdam par le libraire Rieuwerts. Comment, dans cette hypothèse (et ce n’est pas apparemment une simple hypothèse), comment être fort surpris du silence de Colerus, lequel ne paraît guère avoir eu connaissance que de la vente de La Haye ? Et à ce sujet, se posent même quelques points d’interrogation qui appelaient de précises réponses. Car pourquoi et comment les livres portés à l’inventaire ont-ils été distraits de la vente opérée à La Haye ? Pour les livres, de même que pour les manuscrits, Spyck avait-il donc été chargé par Spinoza d’une espèce de fidéicommis ? Mais alors, comment ces livres figuraient-ils à l’inventaire où ne figurent pas les manuscrits, quoique livres et manuscrits soient également mentionnés par la Gazette de Harlem ? Si ces livres, ne fût-ce que pour être mieux vendus, l’ont été à Amsterdam, ne l’ont-ils pas été publiquement, et le prix de cette vente, accroissant d’autant la succession de Spinoza, ne devenait-il pas, pour sa sœur Rebecca, l’objet d’une nouvelle et enfin fructueuse saisie ? Ou s’ils l’ont été clandestinement, comment expliquer ou qualifier un pareil procédé ? Ce sont là autant de détails qu’il était nécessaire d’éclaircir ; M. Servaas n’y a pas même pensé.

Quoi qu’il en puisse être, ce qui demeure constant, c’est que Spinoza possédait des livres, et que ces livres formaient toute une partie distincte de l’inventaire définitif qu’avait dressé le notaire Van den Hoven et que M. Servaas nous donne intégralement transcrit ; cet inventaire spécial se terminant par ces mots : Vijf Paccetjes, cinq petits paquets. Ce sont ces cinq petits paquets, qui, peut-être laissés à La Haye comme sans valeur, auraient été, suivant M. Servaas, pris par Colerus pour les livres de Spinoza !

Nous n’avons guère à nous arrêter à la première partie de l’inventaire, dont les divers articles sont compris sous la désignation d’Objets de laine et linge. « Objets de laine : premièrement un lit, un traversin ; deux oreillers ; deux couvertures de lit, dont une blanche et une rouge ; deux rideaux de drap, un rabat et une courtepointe ; un manteau turc noir ; un manteau turc en couleur ; un habit en drap de couleur avec une camisole en cuir ; une culotte fermée en drap de couleur ; un habit turc noir et une culotte fermée turque noire ; un vieil habit de serge ; une paire de bas en sayette noire ; deux chapeaux noirs ; un manchon noir avec une paire de gants ; deux paires de souliers, noirs et gris ; un vieux sac de nuit en étoffe rayée, avec un bonnet ouaté. — Linge : deux paires de draps ; six taies d’oreiller ; deux paquets de linge de corps ; sept chemises, dix-neuf rabats, et encore un rabat ; dix paires de poignets tels qu’ils sont ; quatre mouchoirs de coton et encore un mouchoir en damier ; quatorze paires de chaussons en linge, et une paire, tels qu’ils sont ; une cravate de coton avec deux cols ; deux essuie-mains usés. » Qu’il nous suffise d’observer que, si cette garde-robe n’était pas très riche, et quoique Colerus rapporte que, « pour ce qui est de ses vêtemens, Spinoza en prenait fort peu de soin, » son autre biographe, le médecin Lucas, se trouvait néanmoins suffisamment autorisé à écrire, au contraire, « que Spinoza était extrêmement propre et ne sortait jamais qu’on ne vît paraître en ses habits ce qui distingue d’ordinaire un honnête homme d’un pédant. » Non-seulement le philosophe n’était pas sans avoir, en même temps que quelque linge, des vêtemens assortis à sa condition ; mais qui eût imaginé que Spinoza, comme les élégans du jour, se servait même d’un manchon ? Après le linge venait la désignation des livres ; mais M. Servaas nous avertit « qu’à cause de la haute importance de cette partie de l’inventaire, il préfère les nommer après les meubles. » La dernière partie de l’inventaire est en effet consacrée à ce qu’on y appelle la Boiserie. Or veut-on savoir en quoi consistait cette boiserie ? C’étaient : « une petite table en bois de chêne ; encore une petite table en bois de chêne et à trois pieds ; deux petites tables carrées en bois de sapin, chacune avec un tiroir ; un coffre noir ; une armoire à livres en bois de sapin avec cinq rayons ; un vieux coffre ; un petit jeu d’échecs noué dans un sachet ; un moulin à moudre et des instrumens, avec quelques lunettes d’approche, mais en mauvais état, parmi lesquelles une en bon état, avec une petite quantité de verre et des tuyaux en fer-blanc. — Tableau : une tête dans un cadre noir [16] ; item un entonnoir de comptoir. — Objets en argent : une paire de boucles en argent ; une signette pendant à une clef de fer. » — Tels étaient les meubles qui garnissaient cette modeste chambre, dans laquelle Spinoza recevait tour à tour les premiers de l’État, des étrangers de distinction comme d’Hénault, des savans comme Leibniz ; cette chambre où, dès l’aube, on le voyait assis à son établi, et où, la nuit venue, à la lueur d’une lampe, il poursuivait encore durant de longues heures ses études et continuait ses méditations sublimes, s’abîmant comme en extase au sein « de l’Être unique, infini, de l’Être qui est tout l’être et hors duquel il n’y a rien [17]. » Si Pascal avait raison de prétendre « que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre, » Spinoza fut à coup sûr le plus heureux des hommes. Insensible à toutes les délices de La Haye, aux agréables ombrages qui environnent cette ville enchanteresse, aux sévères beautés de la mer qui déroule presque à ses portes des flots retentissans, il laissait quelquefois passer trois mois sans mettre le pied hors de son logis. « Cette vie cachée n’empêchait pas, dit Bayle, le vol de son nom et de sa réputation. »

A parcourir, dans le second et définitif inventaire, la liste des meubles, assurément peu magnifiques, qui avaient appartenu au philosophe, et sur laquelle, particularité bizarre ! ne figure aucun siège d’aucune espèce, il est impossible de n’être pas frappé tout d’abord de la mention « d’une armoire à livres en bois de sapin avec cinq rayons. » Le premier inventaire mentionnait même expressément « une armoire dans laquelle se trouvent plusieurs livres. » Or il n’y en avait pas moins de cent soixante. C’était là évidemment la bibliothèque de Spinoza.


V

Rien n’est plus incomplet, plus incorrect et ne témoigne plus d’une précipitation regrettable, que le catalogue qui fut dressé par Rieuwerts des volumes qui composaient la bibliothèque de Spinoza. Le plus souvent, en effet, Rieuwerts se contente d’indiquer et en abrégé les titres des livres, sans y ajouter les noms des éditeurs ni même parfois l’indication du lieu et de la date des éditions. Aussi M. Servaas a-t-il très sensément jugé indispensable de suppléer à toutes ces insuffisances, et, à force d’application patiente et d’informations multipliées, il paraît, en général, y avoir réussi. Ce n’est pas tout. La méthode de classement adoptée par Rieuwerts est extraordinairement grossière, et on la dirait en vérité moins d’un libraire que d’un emballeur. Car il divise tout simplement les cent soixante volumes en quatre groupes : vingt-quatre in-folio, cinquante-six in-quarto, trente-neuf in-octavo, quarante et un in-douze, et c’est d’après cette gradation de formats, sans avoir aucunement égard à la nature des sujets, qu’il procède à la plus succincte énumération. Il nous sera certainement permis de suivre un ordre plus rationnel, en présentant ces volumes, comme du reste il est de constant usage, d’après l’ordre même des matières qui s’y trouvent traitées. Envisagés à ce point de vue, ils se ramènent comme d’eux-mêmes à huit chefs principaux : 1° philologie ; 2° Écritures et commentaires ; 3° philosophie ; 4° philologie et médecine ; 5° physique, mathématiques et astronomie ; 6° politique et histoire ; 7° poésie ; 8° romans et voyages.

Outre l’allemand, le flamand et le portugais qui étaient ses langues naturelles, Spinoza possédait aussi l’espagnol, l’italien et l’hébreu, et, pour familières que lui fussent toutes ces langues, il ne cessait de s’y entretenir et de s’y perfectionner. C’est ce qu’attestent les nombreux dictionnaires et livres de grammaire qu’il s’était procurés : Aquinatis dictionarium ebrœo-chaldœo-talmudico-rabbinicum, Lutet., 1629 ; Dictionarium rabbinicum ; Sepher Dieduck, grammatica hebraica ; Buxtorfii Thesaurus, grammaticus linguœ hebraicœ ; Munsteri grammatica Ebraica ; Tesoro de la lengua Castellana, 1611, Madrid ; Franciosini Vocabulario Ital, et Spagn. ; El Criticon, vol. 3 ; Raetken Spaens. grammatica ; Dictionarium Lat. Gall.Hispan., 1599, Bruxelles. C’était donc en véritable philologue que Spinoza pratiquait la plupart des langues de l’Europe, et lui-même, nous l’avons rappelé, n’avait-il pas composé un Abrégé de grammaire hébraïque ? Cependant, et de très bonne heure, Spinoza n’avait pas été sans s’apercevoir combien il lui était préjudiciable de ne savoir ni le grec, ni le latin. Ce fut pour les apprendre qu’il se mit sous la discipline de cet étrange aventurier nommé Van den Ende, qui devait périr en France d’une façon si tragique à la suite de la conjuration ridicule tramée par le chevalier de Rohan, et qui partageait avec sa fille Claire-Marie le soin d’instruire ses écoliers. Spinoza en a fait naïvement la confidence : cette jeune personne, par ses talens et les grâces de son esprit encore plus que par sa beauté, avait produit sur son cœur une impression profonde, et il déclarait avoir eu l’intention de l’épouser. Malheureusement, il se vit évincer par un rival plus riche, appelé Kerkerinck, auquel, mais beaucoup plus tard et après qu’il se fût converti de la religion luthérienne au catholicisme, Claire-Marie accorda sa main. Ce fut le seul roman qui traversa l’existence du philosophe. L’enseignement qu’il reçut chez Van den Ende lui avait d’ailleurs été profitable. A la vérité, il ne semble pas qu’il ait jamais eu une bien complète connaissance du grec, et lui-même l’avouait avec modestie. Car au moment d’examiner les livres du Nouveau-Testament par la même méthode qu’il a appliquée à ceux de l’Ancien (et l’exégèse allemande contemporaine n’est qu’une reproduction après tout de cette méthode), il s’en excuse par diverses raisons, et, en particulier, « parce qu’il n’est pas, dit-il, assez versé dans la langue grecque pour oser entreprendre une tâche si difficile [18]. » Quant au latin, au contraire, il s’en est pleinement rendu maître, et c’est dans cette langue surtout qu’il correspondra avec ses amis et publiera ses ouvrages. Aussi bien, il suffit de consulter sa bibliothèque pour s’assurer que le latin est une langue qu’il s’est toujours plu à cultiver. C’est ainsi qu’on y trouve, entre autres volumes, les livres suivans : Lexicon Scapulœ grœco-latinum, 1652, Lugd. ; Vossius, de Arte grammatica, Amstel., 1635 ; Lexicon Schrevelii grœco-latinum et latino-grœcum, 1654 ; Dictionarium Lat. Belg. ; Rhenii tyrocinium linguœ grœcœ ; Vossii imtitutiones linguœgrœcœ ; Schiopperi grammalica philosophica latina ; Vossii rudimenta linguœ grœcœ ; Calepinus, Dictionarium novem linguarum. Si on ne considérait que le titre d’un dernier volume intitulé Dialogues françois, mais dont le sujet demeure mal défini, on pourrait croire que Spinoza s’était initié même à notre langue. Toutefois, est-il besoin de le noter ? ce n’était pas en pur philologue que Spinoza étudiait les langues et uniquement pour les langues elles-mêmes. Les langues lui étaient, avant tout, des instrumens, à l’aide desquels il s’efforçait de pénétrer dans les arcanes les plus secrets de la pensée. C’est pourquoi, comme la religion avait été sa principale préoccupation, il fallait s’attendre à trouver infailliblement les Écritures parmi ses livres. Et, en effet, sa bibliothèque en renferme plusieurs exemplaires et en plusieurs langues : Buxtorfii Biblia, cum Tiberiade ; Tremellii Novum Testamentum cum interprétatione Syriaca, typis ebr., 1659 ; Biblia en lengua espagnola ; Nathanis Concordantiœ Ebraicœ ; Pagnini Biblia, 1541 ; Biblia Ebr. cum comment. ; Biblia Junii et Tremellii.

Ce n’était point, d’autre part, simplement aux textes que pouvait s’en tenir l’audacieux auteur du Tractatus theologico-politicus, persuadé qu’il était « que, comme on s’est conformé aux sen-timens établis et à la portée du peuple, lorsqu’on a premièrement produit l’Écriture, de même il est à la liberté d’un chacun de l’expliquer selon ses lumières, et de l’ajuster à ses propres sentimens. » De là, l’abondance des commentaires que renferme la bibliothèque de Spinoza : Moris Nebochim, Venetiis ; Rabb. (Rambam, Rabbi), traduit d’arabe en hébreu ; Precationes Paschalis Rabb., id est Haggada ; Pignorii Mensa lsiaca, Amstel., 1669 ; Sandii Nucleus, Hist. Eccles., 1676, Col. cum traclatu de Script. Vet. Eccles. ; l’Empereur, Clavis talmudica, hebraice et latine ; Prœadamita, 1655 ; Sepher Tabuith Haical, Tableau du Temple ; Explicatio v lib. Moses ; Maximes de Mischna et du Talmud, en hébreu ; les Nouveaux points de vue, en hébreu ; Pereirus in Danielem, 1602, Lugd. ; Wolzogen de Scripturarum interprete ; Velthusius de usu rationis in theologia ; Joseph del Medico, abscondita sapientia ; Ben Israël, Esperança de Israël ; Obra dévota de La cuna ; Calvini Institutions hisp. ; Grotius, de Satisfactione ; Dom. Johannis a Bononia de prœdestinatione.

Voltaire, qui d’ordinaire traite Spinoza plus doucement et qui nourrit même pour Spinoza de secrètes tendresses, Voltaire l’appelle aussi quelquefois « un mauvais juif. » La vérité est qu’au grand courroux de la Synagogue, dont il était l’espoir et qui vainement, par des promesses d’argent tour à tour et par des menaces, s’était efforcée de le retenir, Spinoza avait, jeune encore, déserté le judaïsme. Ayant cessé d’être juif, il n’entra point, pour cela, dans aucune des nombreuses communions chrétiennes, au milieu desquelles il vivait et dont l’influence ne laisse pas que de se faire sentir non-seulement dans ses maximes, mais jusque dans les expressions mêmes qu’il emploie. Ni juif, ni chrétien, non plus qu’il ne s’avouait ni cartésien, ni averroïste, qu’était donc ou du moins que prétendait donc être Spinoza ? Rien, si ce n’est spinoziste. Oui, avec un incommensurable orgueil, sur les ruines de toutes les philosophies aussi bien que de toutes les religions, c’était uniquement le spinozisme qu’il se proposait d’établir. Et cependant ce n’était pas de sa doctrine, non plus, sans doute, que d’aucune autre, qu’on aurait pu dire : prolem sine matre creatam. Car on se convainc, à l’inspection des ouvrages qu’il lisait de préférence, combien il avait dû se pénétrer profondément des idées juives, chrétiennes et cartésiennes. En tout cas, c’était à la philosophie que le disciple du rabbin Morteira devait finir par se consacrer tout entier. « Il abandonna la théologie, écrit Colerus, pour s’attacher à la physique. Il délibéra longtemps sur le choix qu’il devait faire d’un maître, dont les écrits pussent lui servir de guide, dans le dessein où il était. Mais enfin les œuvres de Descartes étant tombées entre ses mains, il les lut avec avidité, et dans la suite, il a souvent déclaré que c’était là qu’il avait puisé ce qu’il avait de connaissance en philosophie. Il était charmé de cette maxime de Descartes « qui établit qu’on ne doit jamais rien recevoir pour véritable qu’il n’ait été auparavant prouvé par de bonnes et solides raisons. »

On a souvent disserté et on pourrait écrire de nouveaux volumes sur les rapports de Descartes et de Spinoza. De même que c’est aux Écritures qu’il a emprunté ses idées sur Dieu, mais en faussant les paroles d’un saint Paul ou d’un saint Jean, pour s’inspirer de commentateurs tels que Maïmonide (car au dogme de la création, il substitue une doctrine d’émanation ou de procession) ; de même c’est de Descartes, mais en les altérant, que Spinoza tire la plupart de ses principes. Aussi Leibniz se croyait-il très fondé à déclarer H que c’était d’un mélange de cabale et de cartésianisme et de leurs principes finalement corrompus qu’il avait formé son dogme monstrueux, » ou encore « que Spinoza n’a fait que cultiver certaines semences de Descartes, et qu’il commence où finit Descartes, dans le naturalisme, in naturalismo. » Quoi qu’on pense de ces appréciations de Leibniz, on ne saurait le contester : bien que Spinoza se soit fait, dès le début, comme un point d’honneur de se séparer de Descartes et que, dans la suite, il relève même avec vivacité, par exemple dans sa correspondance avec Oldenbourg, ce qu’il considère chez Descartes comme des erreurs, ce sont les œuvres de Descartes qui lui ont, ainsi qu’à Leibniz, ouvert les yeux. Aussi, les ouvrages de Descartes, dans leur texte latin et quelques-uns même traduits en hollandais, occupent-ils dans sa bibliothèque, même en double exemplaire, une place considérable : Descartes Brieven ; Descartes Proeven ; Renati Descartes de prima philosophia ; Renati Descartes de geometria ; Renati Descartes de philosophia prima ; autre exemplaire ; Descartes, de Geometria ; autre exemplaire ; Descartes opera philosophica, 1650 ; Descartes, de Homine. Aux traités de Descartes viennent même s’ajouter des traités de cartésiens : Claubergii Defensio cartesiana (en hollandais) ; Claubergii Logica ; Kekkermanni Logica, et détail curieux ! la Logique ou l’art de penser (par MM. de Port-Royal) ; ce qui tendrait à nous confirmer dans l’opinion que Spinoza n’ignorait pas complètement notre langue. De Descartes Spinoza rapproche d’ailleurs Bacon, quelque peu d’estime qu’il témoigne pour la méthode du philosophe anglais, laquelle ne peut aboutir, suivant lui, qu’à quelque petite histoire de l’âme, historiola animœ. On rencontre du moins, parmi ses livres, les Essais moraux du Chancelier, Verulamii Sermones fideles, ethici, politici, œconomici.

Spinoza se serait-il donc borné à pratiquer d’une manière plus ou moins étroite quelques philosophes modernes, et l’antiquité tout entière lui serait-elle demeurée complètement indifférente et ignorée ? Avec la superbe intellectuelle qui le caractérise, Spinoza n’hésite point à déclarer que Socrate, Aristote, Platon n’ont pas pour lui grande autorité, non multum apud me auctoritas Plalonis, Aristolelis ac Socratis valet. Et pourtant, à l’étudier de près, on constate qu’il n’est pas sans avoir fait à ces philosophes des emprunts et des plus importans. Ainsi, s’agit-il de la théorie des degrés de la connaissance, laquelle joue dans sa philosophie un rôle si essentiel ? Elle semble littéralement reproduite du VIIe livre de la République de Platon. Spinoza, au commencement de son Traité de la réforme de l’entendement, décrit-il, pour en montrer J’inanité, les faux biens après lesquels, d’ordinaire, courent les hommes ? Vous diriez des pages exactement traduites du livre Ier de la Morale à Nicomaque. C’est qu’en effet ni Platon, ni Aristote, ne lui sont inconnus. Sa bibliothèque comprend la Rhétorique, la Poétique, la Politique et la Morale d’Aristote, Aristoteles, 1548, 2 vol., et si on n’y voit pas un seul écrit de Platon, on y trouve un saint Augustin, où reparaît en quelque sorte Platon : Epitome Augustini operum omnium, 1539. Dans la bibliothèque de Spinoza, la part de l’antiquité est du reste assez pauvre, et nous n’avons plus, pour en finir avec les anciens, qu’à transcrire les titres de trois volumes, qui, tous les trois, se rapportent à la morale : Brieven van Seneca ; Senerœ epistolœ ; Epicteti Enchiridion cum Tab. Cebetis cum Wolfii annot. Nous aurons même épuisé ce qui concerne la philosophie proprement dite, en mentionnant deux autres ouvrages, que Spinoza n’a pas dédaigné de recueillir parmi ses livres, bien qu’ils soient ou peut-être même parce qu’ils sont dirigés contre lui. Ce sont deux réfutations du Tractatus theologico-politicus, ou plutôt deux diatribes violentes, l’une par Blijenbergh, un de ses disciples, devenu son contradicteur le plus acharné : Tegen Tract, theol. polit. ; l’autre, due à Reynier de Mansvelt, professeur à Utrecht et successeur de Voetius : Adversus anonymum Theologo-Politicum.

Quoiqu’il ramène tout principalement à la morale, et qu’en dissertant sur la nature et la destinée de l’homme, il soit bien près de considérer l’homme comme un pur esprit, sans tenir compte, autrement qu’en paroles, de ce qui chez l’homme est le corps, Spinoza ne laisse pas que de considérer les corps en général et le corps humain en particulier comme les plus intéressans objets d’étude. Descartes avait comparé la philosophie à « un arbre, qui a la métaphysique pour racines, pour tronc la physique et dont les branches, qui sortent de ce tronc, sont toutes les autres sciences, qui se réduisent à trois principales : la médecine, la mécanique, la morale [19]. » De son côté, dans sa Réforme de l’entendement, Spinoza professe « qu’on devra veiller avec soin aux doctrines morales ainsi qu’à l’éducation des enfans ; et comme la médecine n’est pas un moyen de peu d’importance pour atteindre la fin que nous nous proposons, il faudra mettre l’ordre et l’harmonie dans toutes les parties de la médecine ; et comme l’art rend faciles bien des choses difficiles et nous profite en épargnant notre temps et notre peine, on se gardera de négliger la mécanique. » C’était comme textuellement reproduire Descartes. On ne saurait s’étonner, après cela, que la bibliothèque du philosophe de l’Éthique comprît, en même temps que des traités de morale, d’assez nombreux ouvrages de physiologie et d’anatomie : Nicotius, 1613, Francof. Aphorismos Hippocratis ; Hippocratis 2 vol., 1554 ; Veslingii Syntagma anatomicum, Patavii, 1647 ; Riolani Anatomica, Paris, 1626 ; Kerckingii Spicilegium anatomicum, 1670 ; Kerkring in currum triumphalem antimonii (M. Servaas croit que ce Kerkring est le même que l’ancien rival de Spinoza) ; Bartolini Anatomia, 1651 ; Tulpii Observationes medicœ, 1672 ; Velthusius de liene et generatione ; Stenonis Observationes anatomicœ ; Phurmacopœa Amslelodamensis.

A lire cette liste, on y aura certainement songé : ce n’était pas seulement des connaissances théoriques que Spinoza avait dû chercher dans de semblables ouvrages, mais aussi sans doute d’utiles indications pour le soin de sa propre santé. On le peut également affirmer : c’est, en grande partie, par la pratique de son métier de tailleur et polisseur de verres, que peu à peu il aura été engagé dans les attachantes, mais difficiles études que nous révèlent les livres de physique, de mathématiques et d’astronomie qu’il avait amassés. Ces livres n’expliquent-ils pas aussi sa préférence marquée pour les démonstrations à la manière des géomètres, more geometrico ? — Elementa physica ; Euclides ; Diophanti Alexandrini Arithmeticorum libri, 6, Paris, 1621, gr. lat. ; Longomontani Astronomia Danica cum appendice de stellis novis et cometis, 1640, Amstel. ; Vieta, Opera mathematica, Lugd. Batav., 1646 ; Hugenii Zulichemii horologium oscillatorium, Paris, 1673 ; Sphœra Johannis de Sacrobosco ; Schooten Exercitationes mathematicœ ; Een Rabbinsch Matematisch Boeck ; Snelii Tiphys Batavus ; Gregorii Optica promota, Lond., 1663 ; Schooten Principia matheseos univers., 1651 ; Stenon de Solido, Florentiœ, 1669 ; Algebra door Kinckhuysen ; autre traité d’algèbre et de géométrie du même savant ; Lansbergii Comm. in motum terrœ, Middelb., 1630 ; Lansbergii Cyclomelria nova ; Lansbergii Progymnasmata astronomiœ restitutœ ; Lansbergii Apologia pro Lansbergio ; Scheiner Refractiones cœlestes ; Wouter Verstrap arithmelica ; Bartholini Dioristica sive œquationum detenninationes ; Keppleri Eclogœ chronicœ ; Metii Alemariani Institut, astronom. Libri 3 ; Metii Astrolabium ; Ephemerides (de sciences physiques et mathématiques) ; Géométrie de Graefs ; Neri Ars vitraria, 1668, Amst. ; Boyle, de Elasticitate et gravitate aeris, 1663, Lond. ; Boyle, Paradoxa hydrostatica.

Cependant, de même qu’après tout Spinoza ne séparait point de la métaphysique l’étude des lois qui régissent l’univers des corps, de même ce n’était pas en pur spéculatif qu’il réfléchissait sur les diverses manifestations de l’activité humaine. S’il prétendait assignera cette activité des règles, ce n’était pas non plus simplement en moraliste, mais aussi en politique, et il ne lui suffisait point de déterminer les rapports de l’homme avec Dieu, il voulait, en outre, considérer l’homme dans ses relations avec l’État et en tant que citoyen. Telle est la pensée dominante du Tractatus theologico-politicus, et, plus expressément, celle du Tractatiis politicus. D’ailleurs, à l’époque, dans le pays et au milieu de l’entourage où il vivait, comment Spinoza se fût-il désintéressé de la politique ? — « Il fréquentait, écrit Kortholt, les principaux et les plus doctes personnages, recherché qu’il était par eux plus qu’il ne les recherchait lui-même, et s’entretenait en leur société des affaires de l’État. Il se piquait en effet d’être un politique, politici enim nomen affectabat, et, sa pensée pénétrant l’avenir, il lui est souvent arrivé de faire à ses hôtes des prédictions que vérifièrent les événemens. » — Ses lectures n’avaient pas sans doute peu contribué à développer chez Spinoza cette sagacité naturelle, et ses conversations avec MM. de Witt ou MM. de La Cour, autres politiques hollandais, lui étaient devenues, selon toute apparence, moins instructives que son commerce avec Machiavel, qu’il appelle lui-même acutissimus Florentinus, ou même avec ce Thomas Hobbes, dont il se défend assez mal d’avoir adopté les principes. Aussi n’est-ce pas sans intérêt qu’on parcourt la nomenclature des œuvres politiques qu’il avait plus particulièrement sous les yeux, et auxquelles, comme autant de lumières qui éclairent la politique, s’entremêlent d’importans ouvrages d’histoire : Opera de Machiavelli, 1550 ; Machiavell, Basil ; Hobbes Elementa philosophica ; Morii Utopia ; Politicke Discourssen, 1662, Leyde ; Clapmarius de arcanis rerum publicarum libri sex ; Daniel Mostarts Sendbrief schryver ; Grotius, de Imperio summarum potestatum circa sacra ; Fabricii Manhemium et Lutrea Cœsarea ; le Visione politiche, 1671 ; Corona Gothica Hispan., 1658 ; las Obras de Perez, 1644 ; Arrianus de Exped. Alexandri Magni, Amst., 1668 ; Julius Cœsar ; Salustius ; Tacitus cum notis Lipsii, Antverp, 1607 ; autre exemplaire ; Livius, 1609, Aureliœ Allobrogum ; Flav. Josephus, Basil, 1540 ; Curtius ; Justinianus ; Histoire de Charles II (en hollandais.)

On serait assez naturellement porté à supposer que, tout absorbé dans les méditations les plus abstruses de la métaphysique ou préoccupé des problèmes les plus ardus de la physique et de la géométrie, Spinoza ne devait avoir pour les lettres ni inclination, ni loisir. Ce serait une erreur. Son intelligence, si ouverte à toutes les sciences, ne l’était pas moins à tous les genres de littératures, tant anciennes que modernes. Il en possédait, en diverses langues, plusieurs des principaux chefs-d’œuvre et paraît s’être complu tantôt aux graves et éloquentes pages des prosateurs, tantôt aux grâces légères des poètes et à leurs brillantes ou ingénieuses fictions. Ainsi il quittera les lettres de Pline pour prendre celles de Cicéron ; il passera d’Homère à Horace et à Virgile, ou de la Satire de Pétrone et des Dialogues de Lucien, aux Métamorphoses d’Ovide, aux Tragédies de Sénèque ou aux Comédies de Plaute, et après avoir savouré les pages de Pétrarque sur la Vie solitaire, il se délectera aux Poésies de Gongora, aux Dialogos de Amor, par Léon Abarbanel, ou même aux Baisers de Jean Second. Voici, en effet, rappelées comme au hasard du catalogue dressé par Rieuwerts, quelles étaient les œuvres littéraires que renfermait la bibliothèque de Spinoza : Virgilius, cum notis variorum, 1646, Amstel. ; Phrases Virgil. et Horat. ; Virgilius ; Poesias de Quevedo, 1661 ; Léon Abarbanel, Dialogos de amor ; Plautus, 1652 ; Ciceronis epistolœ ; Petrarcha, de Vita solitaria ; Todas las obras de de Gongora, Madrid, 1633 ; autre exemplaire ; Comedia famosa del Perez de Montalvan ; Petronius Arbiter cum comm., 1669, Amstel. ; Luciani Mortuorum dialogi ; Pinto Delgado Poema de la Regina Ester ; Homeri Ilias, grœce ; Bundii Epistolœ et orationes ; Martialis cum notis Farnabii ; Plinii secundi Epistolœ cum Panegyrico ; Ovidius, 3 vol. ; Ovidii metam., t. II ; Johannis Secundi opera, — Si nous mentionnons, encore deux ouvrages : Novellas exemplares de Savedra (l’auteur de Don Quichotte), et Voyage d’Espagne, 1666 (encore un titre français), nous aurons enfin clos cet autre et peut-être trop long inventaire des livres qui composaient la bibliothèque de Spinoza, ouvrages néanmoins qui appelleraient d’amples commentaires et seraient de nature à suggérer de si abondantes réflexions ! Aies considérer, on entre effectivement, en quelque sorte, dans l’intérieur de l’esprit de Spinoza, apparet domus intus.

Et, à vrai dire, s’il y a quelques volumes qu’on est un peu surpris de rencontrer dans cette bibliothèque, il y en a d’autres, en revanche, qu’on s’étonne de n’y point trouver. Comment se peut-il, par exemple, qu’aucun traité de Platon n’y figure, ni surtout aucun ouvrage de ce Jordano Bruno, dont les doctrines sur la cause, le principe et l’un (de la causa, principio et Uno) ; sur l’infini, l’univers et les mondes (de l’infinito, universo et Mondi), sont si voisines de celles que personnellement Spinoza a pris à tâche d’accréditer, et auxquelles il a même, plus d’une fois, fait de directes allusions ? C’est qu’en effet il serait téméraire ou plutôt déraisonnable de conclure que Spinoza ne connaissait d’autres ouvrages que ceux qu’il avait en sa possession. Il est très probable, au contraire, il est même certain que ses lectures et ses études s’étendaient beaucoup au-delà des livres qu’il avait réunis ; et qu’il a dû puiser comme à pleines mains dans d’autres bibliothèques que la sienne, ne fût-ce que dans celles de ses illustres amis. Les livres que nous venons de signaler n’en étaient pas moins, on n’en saurait douter, ses livres familiers et les plus usuels.

Que sont devenus ces volumes et quelle a été leur destinée ? Des disciples de Spinoza les ont-ils, en souvenir de leur maître, disputés à un public banal et préservés ainsi de la destruction ? Quelques-uns de ces volumes, sinon la plupart, ne portaient-ils pas des annotations analogues à celles dont Spinoza avait enrichi un exemplaire du Tractatus theologico-politicus, et qu’ont publiées, chacun de son côté, M. de Murr et le docteur Dorow ? Dès lors, et si ces volumes n’ont pas péri, ne serait-il pas désirable qu’on parvînt à les recouvrer ? C’est pourquoi nous comprenons à merveille que M. Servaas exprime le vœu que les heureux détenteurs des livres de Spinoza, s’il en est, ne frustrent point le public philosophique des remarques que leur premier propriétaire a pu y consigner. Mais, tout en nous associant à ce vœu, nous n’avons qu’un faible espoir qu’il soit jamais rempli.

Aussi bien ne faut-il pas, même à l’égard des plus grands hommes, pousser le respect jusqu’à la superstition, et il serait puéril d’attribuer aux moindres lignes qu’ils ont tracées une valeur autre que celle que d’ordinaire on accorde à un autographe. Certes, nous devrons déplorer éternellement qu’une prudence excessive ait déterminé Descartes à priver la postérité de son Traité du monde. Mais qu’eussions-nous perdu, si M. Cousin, à qui du reste pour tout ce qui concerne Descartes on doit tant, n’avait pas retrouvé et publié un billet adressé par Descartes à son horloger ? Quant à Spinoza, qu’aurions-nous désormais à espérer d’inédit, qui méritât beaucoup d’attention ? Peut-être adviendra-t-il que de çà et de là on recueille encore quelques-unes de ses lettres, dont assurément on aurait grand tort de ne faire aucun cas. Mais, en définitive, il ne se présente dans les œuvres de Spinoza aucune lacune réelle à combler. Présentement nous avons et nous savons de Spinoza et de ses doctrines tout ce qu’on en peut avoir et tout ce qu’on en peut savoir, et, pour ma part, je m’assure qu’il n’y a pas, à cette heure, chez les modernes, de philosophie dont les documens soient plus complets, ni même aussi complets que les documens de cette philosophie redoutable, qui, sous l’appareil rigide des formules, reste pourtant une philosophie vivante, où semble se réfléchir, avec les brumes de la Hollande, le ciel enflammé de l’Orient ; philosophie prestigieuse, qui, dissolvant en quelque sorte la personnalité humaine, fourmille de contradictions et ne repose que sur d’inacceptables postulats, mais philosophie puissante, qui a déjà séduit et séduira encore bien des générations de penseurs, parce quelle répond à l’irrésistible passion de l’homme pour l’unité, et que Spinoza y établit d’une manière victorieuse qu’il y a un Un et qu’il n’y a qu’un Un nécessaire, en qui seul, vraiment substance, peut se fortifier notre faiblesse, et, dégagé de toute illusion, se reposer, en pleine lumière, notre amour.


NOURRISSON.


  1. Discours de la Méthode, Ire partie.
  2. Essais de théodicée, etc., par M. Leibniz, augmentés de l’histoire de la vie et des ouvrages de l’auteur, par M. le chevalier de Jaucourt, Amsterdam, 1747, 2 vol. III 12, t. I, p. 232. « M. Leibniz avait formé une assez belle bibliothèque, dont (à sa mort) le prince se contenta pour droit d’aubaine, qui est, dans l’électoral de Hanovre, du tiers de ce que possède l’étranger. D’ailleurs, sa bibliothèque avait été si confondue avec celle du roi qu’on ne pouvait guère distinguer les livres de l’un et de l’autre. »
  3. La Haye, 1888, petit in-4° ; W.-C. Tengeler.
  4. Amsterdam, 1719, in-8°.
  5. La Haye, 1706, in-12. Cette biographie parut d’abord en hollandais. Utrecht, 1698.
  6. Hambourg, 1701, in-4°.
  7. Cf. Colerus.
  8. Voyez l’éloquent discours prononcé, lors de cette solennité, le 12 février 1877, par M. Renan.
  9. Renati Des Cartes Principiorum philosophiœ pars I et II, more geometrico démonstratœ per Benedictum de Spinoza Amstelodamensem. Accesserunt ejusdem Cogitata metaphysica, etc., Amstelodami, apud Johannem Riewerts, 1663, petit in-4°.
  10. Ce traité, sans nom d’auteur, porte la mention : Hamburgi, apud Henricum Kunrath, quoiqu’il eût été imprimé à Amsterdam, et, selon toute apparence, par Rieuwerts.
  11. Ad Benedicti de Spinoza opera quœ supersunt omnia, Supplementum, Amstelodami, 1862, in-12.
  12. Dictionnaire philosophique, Article Spinoza.
  13. « On trouve, écrit Colerus, dans différens petits comptes qui se sont rencontrés parmi les papiers que Spinoza a laissés, qu’il a vécu un jour entier avec une soupe au lait accommodée avec du beurre, ce qui lui revenait à trois sous, et un pot de bière d’un sou et demi ; un autre jour, il n’a mangé que du gruau apprêté avec des raisins et du beurre, et ce plat lui a coûté quatre sous et demi. Dans ces mêmes comptes, il n’est fait mention que de deux demi-pintes de vin tout au plus par mois. »
  14. Cf. Servaas, ouvrage cité.
  15. « Un manteau de camelot avec une culotte furent vendus 21 florins 14 sous ; un autre manteau gris, 12 florins 14 sous ; quatre linceuls, 6 florins et 8 sous ; sept chemises, 9 florins et 6 sous ; un lit et un traversin, 16 florins ; dix-neuf collets, 1 florin 11 sous ; cinq mouchoirs, 12 sous ; deux rideaux rouges, une courtepointe et une petite couverture délit, 6 florins ; son orfèvrerie consistait en deux boucles d’argent qui furent vendues 2 florins.
  16. M. Servaas conjecture que cette tête pourrait bien être le portrait de Spinoza et le même tableau qui appartient maintenant à la jeune reine des Pays-Bas.
  17. Éthique, XVe prop. Quidquid est, in Deo est, et nihil sine Deo esse neque concipi potest.
  18. Tractatus theologico-politicus, chap. X.
  19. Les Principes de la philosophie, préface.