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La Boucle du Niger (1896-1898)

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Revue des Deux Mondes4e période, tome 161 (p. 356-383).
LA BOUCLE DU NIGER
1896-1898

La mode est de dire que l’expansion coloniale de la France, dirigée par des conceptions plus magnifiques que pratiques, n’a pas été réglée en proportion exacte des besoins et des ressources actuelles du pays. À cette première critique on en ajoute volontiers une seconde : l’activité commerciale, la faculté d’exploitation économique, ne seraient pas en rapport avec l’excès de nos annexions territoriales, si bien qu’au gré de certains polémistes, le contraste va s’exagérant, après plusieurs années d’occupation, entre l’immensité de nos possessions et la médiocrité des affaires qui s’y traitent.

Peut-être y aurait-il dans cette appréciation pessimiste des choses une part de justice et de vérité, si ceux qui la formulent ne négligeaient communément l’un des facteurs dominans du problème : l’action coloniale est en effet commandée par des préoccupations d’avenir plutôt que par le souci exclusif du présent ; elle est presque toujours déterminée par l’obligation de mesurer son effort sur celui des puissances rivales. Sans doute, il serait plus prudent et plus avantageux, après s’être établi sur un point quelconque du globe, de ne rayonner et de ne s’étendre que dans la limite précise des progrès économiques accomplis et des nécessités évidentes d’accroissement. Mais cela n’est possible que dans les régions où l’on est seul, dans une île, à Madagascar par exemple, où, une fois maîtresse du plateau central, la France a pu choisir librement son heure pour s’avancer vers l’Ouest ou vers le Sud, sans craindre qu’un retard suffît à compromettre son extension future. Si, en revanche, l’on considère un continent où le premier comptoir installé sur la côte ne vit que des produits amenés de l’intérieur, où des comptoirs voisins cherchent à l’anémier par le détournement de son trafic, où ses concurrens s’appliquent à le prendre à revers en s’emparant des contrées qui l’environnent et lui procurent sa clientèle, on s’avise tout aussitôt que la même méthode de développement, recommandable ailleurs, serait ici désastreuse, et que la prudence suprême se confondrait avec la suprême imprévoyance.

Nulle part cette loi essentielle de l’expansion coloniale ne se révèle sous une plus éclatante lumière que dans la boucle du Niger. Sans les efforts énergiques de nos explorateurs en 1896 et 1897, trois de nos établissemens auraient été arrêtés dans leur essor, frappés d’une stérilité en quelque sorte congénitale, voués pour jamais à végéter misérablement. On peut même dire que ces efforts sont venus trop tard pour assurer la croissance ultérieure de ces colonies dans des conditions absolument favorables : les regrettables conséquences du ralentissement de notre activité durant les quelques mois qui avaient précédé n’ont pu être complètement réparées, et les progrès du Dahomey, de la Côte d’Ivoire et du Soudan français en seront pour longtemps entravés.


I

« Jetons un instant les yeux sur une carte de l’Afrique occidentale. Nous voyons un puissant fleuve, le Niger, décrire une vaste courbe d’Akassa, où il se jette dans la mer, aux montagnes du Fouta-Djallon, où il prend sa source au nord-est de Sierra-Leone. Entre ce fleuve et la côte s’étend une énorme contrée aussi grande que l’Europe, fertile, avec une population très dense en général, et extraordinairement riche. C’est le Soudan occidental. Tout le long de la côte se trouvent des colonies européennes, plusieurs anglaises et françaises, une allemande, une portugaise, ainsi qu’une république indépendante. Si nous commençons par le Nord, ce sont d’abord le Sénégal ou Sénégambie (à la France), au milieu duquel s’enfonce, comme un coin étroit, un territoire britannique, la Gambie. Puis se trouve une autre petite région, la Guinée portugaise ; vient ensuite la Guinée française ou Rivières du Sud. En suivant encore la côte vers le Sud, on rencontre successivement : le Sierra-Leone, la république noire de Libéria, la Côte d’Ivoire française, la Côte d’Or, le Togo allemand, le Dahomey français, finalement le Lagos et le protectorat de la côte du Niger, derrière lequel s’étendent les possessions de la Compagnie du Niger. Tous ces établissemens forment en quelque sorte la bordure extérieure du grand continent. Ce dernier est entouré par une région basse, marécageuse, malsaine, qui couvre une largeur d’environ 50 à 60 milles. C’est là qu’abondent les richesses immédiatement utilisables de l’Afrique occidentale, huile et noix de palme. Derrière les marécages s’étend une épaisse ceinture de sombres forêts. C’est la région ténébreuse des arbres gigantesques, dont le soleil essaye, en vain, de percer les voûtes de feuillages entrelacés, des puissantes broussailles enchevêtrées, d’où s’élèvent des vapeurs pestilentielles qui vous suffoquent, tandis que le silence et l’aspect effrayant, en quelque sorte surnaturel, de toutes choses, vous remplit d’une indescriptible et énervante mélancolie. Mais un jour le purgatoire lui-même prend fin. Maintenant la forêt s’évanouit et l’on émerge dans une contrée belle et ouverte, avec des hautes terres, de fertiles vallées et des montagnes vaguement bleues dans les lointains. C’est là que réside l’avenir de l’Afrique occidentale, quand on aura drainé les marécages, quand la voie ferrée aura traversé la ceinture forestière, quand les larges routes commerciales prendront la place des pistes à peine frayées et que l’impulsion de la pénétration européenne se sera portée de plus en plus loin vers les hautes terres plus saines. Voilà l’action essentielle que nous n’avons pas su réaliser : c’est ce que la France a parfaitement bien compris. »

Ainsi s’exprimait, dans un article du 1er septembre 1897, la Daily Chronicle. Et, poursuivant sa complainte pour réveiller le zèle de ses compatriotes, le journal anglais montrait la Gambie et Sierra-Leone «condamnés » à une mort lente au point de vue économique, depuis que, par les diverses conventions conclues de 1883 à 1893, elles ont été coupées pour toujours de leurs hinterlands naturels ; il signalait la Côte d’Or fortement « concurrencée » par la Côte d’Ivoire, Lagos par Kotonou, qui, en moins de quatre ans, avaient su réaliser un chiffre annuel d’affaires de 15 millions de francs[1]. Puis, la Daily Chronicle concluait ainsi :

« Si Samory n’existait pas, la Côte d’Or serait maintenant tournée comme l’ont été la Gambie et Sierra-Leone. C’est là que se trouve une brèche dans la base du grand triangle nigérien ; c’est là que réside encore une dernière chance pour nous. Il faut nous concilier Samory, en faire notre ami, lui payer un subside raisonnable, travailler à la fois par lui et à côté de lui, si nous voulons mettre obstacle aux empiètemens de la France. Car les nombreuses expéditions françaises qui sillonnent actuellement le Soudan occidental en tous sens enserrent de toutes parts le domaine actuel de Samory, et le gouvernement français ne dissimule pas son intention d’attaquer ce dernier dès qu’une occasion favorable se présentera[2].

« Nous arrivons maintenant au plus sérieux danger qui nous ait encore touchés. Le traité de 1890 stipulait nettement que Say devait être la limite extrême de l’influence française sur le Niger. De ses sources jusqu’à Say, le Niger était français ; il était anglais de Say à son embouchure. Mais il nous semble que le traité de 1890 est moribond ; en fait, il est plus que moribond, il est bien mort. Comment pourrait-il en être autrement, puisque les Français occupent actuellement le fleuve en aval de Say jusqu’aux confins du Nupé ? Ils tiennent la clef des rapides de Boussa, et ils ont rapidement accumulé des troupes, des munitions, du matériel, dans cinq postes sur le fleuve. Une ligne de postes réunit ces stations à Porto-Novo, sur la côte ; de ce dernier point, une ligne télégraphique s’avance rapidement vers le Nord, Le Borgou, le Boussa, le Gando, le Gourma, le Mossi, le Gourounsi sont couverts d’un réseau de postes français et de voies de communication. Qui oserait donc nier ces faits ? A quoi servirait d’invoquer le traité de 1890, si l’une des parties contractantes réplique par l’occupation effective ? Le « fait accompli » est en tout temps un argument difficile à combattre : en Afrique, c’est le seul argument possédant une réelle valeur. »

Ce cri de détresse est de 1897 : il est provoqué par les « faits accomplis » depuis moins d’une année. En 1896, la situation était bien loin d’être aussi brillante pour la France, aussi alarmante pour l’Angleterre.

Deux catégories principales d’actes diplomatiques régissaient alors la délimitation des possessions françaises et anglaises dans cette région. À l’Ouest, la colonie britannique de Sierra-Leone était arrêtée aux environs du 10e degré de latitude Nord, et la Gambie, qui forme angle droit avec la première, à Yarbatenda. À l’Est, la convention du 5 août 1890, faite surtout pour obtenir de l’Angleterre la reconnaissance du protectorat français sur Madagascar, étendait « la zone d’influence de la France au sud de ses possessions méditerranéennes jusqu’à une ligne de Say, sur le Niger, à Barrua, sur le lac Tchad, tracée de façon à comprendre dans la zone d’action de la Compagnie du Niger tout ce qui appartient équitablement au royaume de Sokoto. » Cela voulait dire exclusivement à n’en pas douter que, sur la rive gauche du Niger, la France s’interdisait de descendre ses postes au delà de Say.

Entre ces deux régions extrêmes se plaçait une série de cinq colonies, — le Lagos anglais, le Dahomey français, le Togo allemand[3], la Côte d’Or anglaise, la Côte d’Ivoire française, — qui s’étendaient sur le golfe de Guinée, de la rive droite du Niger à la république indépendante de Libéria, laquelle était délimitée elle-même vers le Nord par l’acte du 8 décembre 1892. Ces colonies se peuvent comparer au cinq doigts dirigés vers le golfe d’une main dont la paume serait formée par la boucle du Niger proprement dite. Si les conventions internationales les avaient soigneusement déterminées dans leurs contours longitudinaux jusqu’au 9e parallèle Nord, aucun texte ne les enserrait à leur frontière septentrionale. Ainsi se trouvait exister entre Sierra-Leone et le Niger d’une part, entre le 9e ou le 10e parallèle et le Soudan français de l’autre, une région sans maître, sans maître européen tout au moins, dans laquelle, à l’Ouest principalement, Samory promenait ses hordes pillardes.

Malgré la grande richesse de cette région, celle notamment du Mossi et du Gourounsi, situés au nord de la Côte d’Or, cette situation aurait pu se prolonger de longues années sans deux circonstances qui précipitèrent l’évolution des événemens. Pour se protéger lui-même et protéger les tribus amies de la France contre les incessantes déprédations de Samory, le Soudan français, qui, seul de toutes nos possessions de l’Afrique occidentale, disposait de forces militaires[4], avait été amené à s’avancer vers le Sud et à refouler progressivement le trop célèbre almamy. D’autre part, en dépit des stipulations expresses de l’acte général de Berlin de 1885, l’Angleterre s’était toujours refusée à réaliser les engagemens qu’elle avait souscrits sur la libre navigation du Niger. Ses concurrens allemands ou français se voyaient donc conduits, pour forcer son consentement, à tenter de prendre pied sur la rive droite du fleuve, soit au-dessus, soit au-dessous des rapides plus ou moins infranchissables de Boussa.

Tel était, dans ses grandes lignes, le champ ouvert aux rivalités des trois grandes puissances de l’Occident européen dans la boucle du Niger. Une activité intense y fut déployée en 1896 et 1897, pour préparer les élémens des conventions de délimitation qui ont été signées le 23 juillet 1897 avec l’Allemagne, le 14 juin 1898 avec la Grande-Bretagne, et pour permettre, peu de semaines après, la ruine définitive de Samory.


II

Dès 1894, la lutte s’engagea dans les territoires vacans sous la forme qui précède toujours, en Afrique, l’occupation effective : des missions sillonnèrent l’arrière-pays des colonies côtières ; les explorateurs cherchèrent à signer avec des chefs indigènes plus ou moins authentiques des traités de commerce ou de protectorat, de manière à pouvoir invoquer lors des réglemens définitifs quelque droit d’antériorité sur les régions contestées.

Ce fut d’abord le métis Fergusson, qui, parti de la Côte d’Or, s’avança par Salaga et Sansanné-Mango vers le Mampoursi, le Gourounsi et le Mossi, pour redescendre par Bobo-Dioulassou et Oua, prétendant, dans cette hâtive randonnée, avoir soumis à l’influence anglaise tous les pays situés jusqu’au 13eparallèle. Bientôt après, le capitaine Lugard quittait le Lagos pour planter le drapeau britannique sur le Borgou, tandis que le docteur Grüner était envoyé par le Togo allemand pour atteindre, par le Gourma, la rive droite du Niger. De son côté, le gouvernement français fit remonter par le commandant Decœur le long couloir formé par le Dahomey entre les possessions anglaises et allemandes : M. Decœur, allant du Sud au Nord, coupa la ligne suivie de l’Ouest à l’Est par le docteur Grüner, entra à Fada-N’ Gourma et poussa jusqu’à Say. Chacun de ces explorateurs multiplia si bien les traités et les accords avec les indigènes qu’au bout de quelques mois, on ne pouvait plus rien démêler dans l’écheveau embrouillé de leurs prétentions respectives : d’interminables discussions s’élevèrent sur la validité de celles-ci, sans que les nouvelles conventions conclues par les uns ou par les autres en 1895 apportassent autre chose que des complications nouvelles à la solution du problème.

Le vice de cette politique, — vice commun aux trois compétiteurs en présence, — était en effet qu’aucun acte de prise de possession effective ne suivait la conclusion d’un traité : à peine un explorateur parti, un autre, de nationalité différente, arrivait au même endroit et obtenait sans trop de peine des indigènes des engagemens contraires à ceux qu’ils venaient de consentir au premier voyageur. Bien mieux : le commandant Toutée ayant installé un poste français, qu’il baptisa du nom d’Arenberg, sur la rive droite du Nil, en aval de Boussa, le gouvernement en décida l’évacuation dès la première réclamation de l’Angleterre (octobre 1895) et sans qu’il eût été possible à celle-ci d’établir d’une manière quelconque qu’elle possédât un droit juridique sur ce territoire. Il semblait donc que, de part et d’autre, on hésitât à prendre le contact définitif, et que le jeu des petits papiers auquel on se livrait fût destiné à amuser la galerie plutôt qu’à préparer réellement une prochaine solution du conflit.

Cette situation ne manquait pas d’inconvéniens, principalement pour la France, qui est toujours disposée à attendre d’un heureux hasard la fin de ses difficultés, et qui compte souvent sur la bonne volonté de ses adversaires plutôt que sur ses propres efforts pour faire prévaloir ses vues. Quand, au début de 1896, commencèrent à Paris les premières négociations officielles avec la Grande-Bretagne et les premiers pourparlers officieux avec l’Allemagne en vue de la délimitation des possessions du Niger, la France se trouva soudain en face d’un ensemble de prétentions telles que force lui fut de s’aviser qu’on ne désirait point une entente acceptable, et qu’on cherchait seulement à gagner du temps pour étayer ces prétentions de quelques argumens de fait irrésistibles. L’Angleterre réclamait en effet le Gourounsi, le Mossi, le Borgou ; l’Allemagne revendiquait le Gourma. Si la France eût accepté ces bases de négociation, elle eût obtenu ce double et désolant résultat de voir ses colonies côtières coupées de tout accès par le Nord-Est au Niger, coupées aussi de toute communication directe avec le Soudan autrement que dans la région occidentale, alors infestée par les déprédations de Samory. D’autre part, comme les publicistes les plus autorisés du monde colonial anglais ne cachaient point leur désir de s’entendre avec l’almamy ; comme l’Angleterre envoyait des troupes à la Côte d’Or et au Lagos ; comme l’Allemagne elle-même faisait succéder à son explorateur, le docteur Grüner, une mission militaire dans la direction de Sansanné-Mango, il était évident qu’on voulait appuyer les revendications théoriques par des mesures pratiques, et se préparer à pouvoir invoquer utilement, à bref délai, les stipulations de l’acte général de Berlin de 1885.

Les articles 34 et 35 de cet acte s’expriment ainsi :

« La puissance qui, dorénavant, prendra possession d’un territoire sur les côtes du continent africain situé en dehors de ses possessions actuelles ou qui, n’en ayant pas eu jusque là, viendrait à en acquérir, et de même la puissance qui y assumera un protectorat, accompagnera l’acte respectif d’une notification adressée aux autres puissances signataires du présent acte, afin de les mettre à même de faire valoir, s’il y a lieu, leurs réclamations. Les puissances signataires du présent acte reconnaissent l’obligation d’assurer, dans les territoires occupés par elles sur les côtes du continent africain, l’existence d’une autorité suffisante pour faire respecter les droits acquis, et, le cas échéant, la liberté du commerce et du travail dans les conditions où elle serait stipulée. »

Bien que ce texte ne vise expressément que les possessions côtières, on pouvait par analogie en réclamer l’application au différend actuel. A supposer même qu’on ne portât pas le débat sur ce terrain, le fait accompli n’est-il pas, de l’aveu des Anglais eux-mêmes, « le seul argument possédant une réelle valeur en Afrique[5] ? » Or puisque aussi bien l’Angleterre et l’Allemagne s’appliquaient à réaliser un nombre respectable de « faits accomplis » pour mettre la France en échec, celle-ci eût eu le plus grand tort de ne pas prendre les devans. Elle résolut donc, aussitôt après la constitution du cabinet Méline (29 avril 1896), non pas de rompre, mais d’interrompre les négociations de Paris : au lieu de discuter sur textes, elle essaya de se placer dans une position telle qu’elle pût délibérer sur occupation effective[6].

M. Ballot, gouverneur du Dahomey, alors en congé de convalescence en France, reçut l’ordre de rejoindre son poste pour la fin de l’hivernage. Trois officiers, le lieutenant de vaisseau Bretonne ! , les capitaines Baud et Vermeersch, furent mis à sa disposition, avec mandat de remonter vers le 9e parallèle Nord, puis de se déployer en éventail, pour se porter sur les points contestés et y organiser un embryon d’administration française.

M. Bretonnet partit de Carnotville le 28 décembre 1896, accompagné de 100 miliciens et d’autant de porteurs ; avec les seules ressources financières de la colonie, il créa une série de postes dans le Borgou septentrional ; il atteignit Boussa le 5 février, en fit son quartier général durant plusieurs mois, remonta vers Ilo en juin, et descendit à Kayoma en septembre, non sans avoir eu, à diverses reprises, à faire le coup de feu contre les indigènes. A l’automne de 1897, la France occupait la rive droite du grand fleuve de l’Afrique occidentale en amont et en aval des rapides de Boussa.

A la même époque, et avec un effectif moindre que celui de M. Bretonnet, les capitaines Baud et Vermeersch avaient pris la direction de l’Ouest. Ils contournèrent Sansanné-Mango, qu’occupaient les Allemands, pénétrèrent par Pâma dans le Gourma, mirent quelques mois à organiser le pays, puis se séparèrent pour marcher, M. Baud, sur Ilo, M. Vermeersch, sur Nikki, où la France arbora son drapeau le 13 novembre après un assez vif combat.

En même temps, les postes avancés du Soudan français avaient reçu l’ordre de descendre vers le Sud pour opérer leur jonction avec les détachemens venus du Dahomey. Les lieutenans Voulet et Chanoine installèrent méthodiquement des postes dans le Mossi et le Gourounsi ; ils enlevèrent Ouagadougou le 1er septembre 1896, atteignirent le Gourma dès février 1897, et aidèrent MM. Baud et Vermeersch à pacifier la contrée. Au bout de quelques mois, par une série d’efforts bien combinés et soutenus, toutes les positions utiles se trouvaient ainsi effectivement occupées en vue des négociations futures.

L’opération ne s’était pourtant pas accomplie sans quelques heurts avec nos compétiteurs européens. A peine nos missions parties de Pama, les Allemands y étaient arrivés, et le capitaine Baud avait dû revenir sur ses pas pour les prier d’en sortir ; ils le firent d’abord, puis y revinrent, si bien qu’en définitive la ville resta occupée simultanément par un détachement français et un autre allemand, jusqu’à ce que l’accord intervînt entre les deux gouvernemens intéressés. Quelques mois plus tard, dans la région de l’Ouest, à Oua et à Bouna, même incident avec les Anglais ; même solution aussi, après échange de sommations réciproques d’avoir à évacuer ces places, sommations qui, bien entendu, restèrent sans effet.


III

Les jeux étant faits désormais, il n’y avait plus qu’à abattre les cartes. La conversation diplomatique commença d’abord avec l’Allemagne, et cela dès le printemps de 1897. Les coloniaux de Berlin menaient grand bruit autour des progrès de la France dans la boucle du Niger et dénonçaient avec violence le « sans-gêne » avec lequel elle s’était établie sur des points dont la possession était revendiquée par le Togo» Le gouvernement allemand ne s’émut pas outre mesure des reproches d’inertie qu’on lui adressait ; il apporta dans les négociations suivies à Paris le désir le plus sincère et le plus loyal d’aboutir à une entente équitable. La discussion se poursuivit néanmoins durant plusieurs semaines. D’un sérieux examen des titres et de concessions mutuelles résulta enfin la convention du 23 juillet : le Togo allemand conservait Sansanné-Mango et remontait sa frontière jusqu’au 11e parallèle, mais, en reconnaissant à la France la possession intégrale du Gourma et du Borgou, l’Allemagne s’interdisait tout accès au Niger.

De ce côté le succès était complet. Il avait même été suffisamment rapide. Il n’en fut pas de même dans les négociations entamées quelques semaines plus tard avec la Grande-Bretagne : elles traînèrent plusieurs mois et n’aboutirent pas à un aussi brillant résultat, mais réparèrent cependant, en définitive, une large partie du dommage produit par l’arrêt de notre expansion en 1895.

Bien que, — on ne saurait trop le répéter, — « le fait accompli » soit, en Afrique, le seul argument possédant une réelle valeur, les Anglais estimaient qu’il s’était réalisé trop de faits à leur détriment dans les derniers mois. Leur mauvaise humeur était grande. La Compagnie royale du Niger s’était fort inquiétée de l’occupation par M. Bretonnet de la rive droite du fleuve ; elle avait tout mis en œuvre pour amener le gouvernement français à faire évacuer Boussa, comme, deux ans auparavant, il avait évacué Arenberg, annonçant l’envoi de gros contingens de troupes et d’hommes de main sur le bas Niger pour l’y contraindre au besoin. Le gouvernement français ne broncha point devant ces menaces ; il attendit paisiblement d’une discussion contradictoire des titres et des positions acquises la solution normale du conflit. La Compagnie royale changea aussitôt de tactique : elle concentra tous les moyens dont elle disposait, — ils sont nombreux et puissans, — pour agiter la presse et peser sur les résolutions du cabinet de Londres.

Rien n’est curieux comme de suivre, pour ainsi dire au jour le jour, le développement de cette savante campagne, qui, modérée et courtoise au début, s’irrite et s’exaspère à mesure que l’on constate l’insensibilité et le sang-froid de la France, en même temps qu’elle redouble d’intensité lorsque les difficultés intérieures que traversait alors notre pays semblent offrir une occasion meilleure pour nous imposer des prétentions excessives. Bien non plus n’est plus ignoré, ou plus oublié, quoique singulièrement instructif : on y voit en effet et le médiocre cas qu’il faut faire des polémiques de presse, lors même qu’elles sont l’œuvre de publicistes britanniques, et la manière dont les étrangers savent exploiter, sinon même favoriser à leur profit, nos dissensions intestines.

« Les Français se repaissent, brûlent et détruisent tout sur leur passage, » disait le Times en parlant de l’occupation de Boussa par M. Bretonnet, occupation faite de l’aveu et sur la demande des chefs indigènes[7]. « La situation intérieure de la France n’est pas tout à fait satisfaisante, écrivait-il en février, en parlant d’une prétendue agression française sur le Sokoto[8], et dans un moment de faiblesse, des ministres peuvent être tentés de faire plaisir à une clique de politiciens bruyans et à leurs adhérens qui appartiennent à la canaille des grandes villes ou à la section militaire chauvine, en continuant le jeu de tromperie à l’égard de l’Angleterre et en refusant de désavouer les agressions illégitimes d’officiers de bas étage... Il faut que l’action de ces officiers soit immédiatement et catégoriquement désavouée, et que les ordres pour leur rappel et leur châtiment soient aussitôt donnés. » Ces aménités, particulièrement suggestives sous la plume des enthousiastes zélateurs du docteur Jameson et de M. Cecil Rhodes, étaient accompagnées de manifestations sensationnelles du secrétaire d’État des Colonies, M. Chamberlain : à la Chambre des communes, ce ministre lisait, avec une retenue pleine de sous-entendus et d’émotion calculée, les télégrammes relatant l’incident de Oua ou tout autre que l’imagination populaire pouvait amplifier ; il demandait des crédits pour accroître les forces militaires de l’Afrique occidentale anglaise, accrois sèment indispensable, disait-il, « que le différend avec la France ait une solution satisfaisante ou non. » En dépit des efforts modérateurs des organes qui, comme le Standard, représentaient plus spécialement la pensée personnelle du premier ministre lord Salisbury, une impression très nette se dégageait peu à peu : la Grande-Bretagne négociait à Paris, suivant l’expression du Times, dans l’unique espoir « d’obtenir par des moyens amicaux l’évacuation pure et simple des territoires appartenant à sa sphère d’influence, et ce, de la façon la moins blessante pour les sentimens de ses voisins, mais non pas pour écouter des propositions tendant à démembrer davantage ses possessions ouest-africaines. »

A ces attaques, dont plusieurs constituaient de véritables provocations, la presse française, — celle, s’entend, qui a une importance analogue aux journaux anglais précités, — répondait avec une entière modération, mais une absolue fermeté. De leur côté, aux exigences intransigeantes des négociateurs anglais, les commissaires français répliquaient par la seule affirmation de leur volonté de trouver, d’un commun accord, une base équitable de délimitation ; ils ne s’obstinaient dans aucune revendication déterminée ; ils voulaient seulement sauvegarder les intérêts essentiels dont ils avaient la défense, à savoir la jonction du Soudan français aux colonies côtières et l’accès de ces colonies au Niger avec la libre navigation du fleuve. On discuta près de neuf mois avant de pouvoir s’entendre. De ce laborieux effort sortit enfin la convention anglo-française du 14 juin 1898.

Cette convention attribue à la France Bouna, une partie du Gourounsi, le Mossi et le Gourma, c’est-à-dire les contrées les plus riches des territoires contestés, celles aussi qui réunissent les possessions françaises du haut et moyen Niger avec les établissemens de la côte et constituent ainsi le « solid compact » de notre domination dans l’Afrique occidentale. En revanche, la Côte d’Or anglaise avance sa frontière septentrionale au 11e parallèle ; la partie orientale du Borgou, suivant une ligne qui descend d’Ilo vers Tabira, laissant Nikki à la France, échoit en outre à la Grande-Bretagne. La France ne se trouve pourtant pas exclue par là de l’accès au bas Niger : deux emplacemens propres à l’établissement de ports commerciaux lui ont été cédés à bail par l’Angleterre pour une durée de trente années et avec faculté de tacite reconduction, l’un sur l’une des embouchures du Niger, l’autre sur la rive droite, entre Léaba et le confluent de la rivière Moussa ou Mochi. Un autre article de la convention ayant stipulé que, durant le même délai, les deux puissances s’interdisent d’appliquer aucun traitement différentiel à leurs sujets et à leurs marchandises dans la plus grande partie des territoires visés par le traité, l’accès du fleuve et sa libre navigation sont enfin implicitement garantis<ref> La convention du 14 juin 1898 contient encore diverses clauses avantageuses à la France : au nord-ouest du Sokoto, la frontière a été ramenée de Say a Ilo ; l’Angleterre nous a reconnu les rives Nord, Est et Sud du lac Tchad à partir de l’intersection du 14e parallèle Nord avec la rive occidentale du lac. </<ref>.

Ainsi fut réglé, sans que cela constituât un triomphe intégral pour aucune des deux parties, mais du moins à leur satisfaction respective suffisante, un conflit qu’on s’était vainement efforcé outre-Manche de rendre tragique : il y avait seulement fallu de notre part une douce ténacité, quelques ordres donnés à propos par le pouvoir central, la rigoureuse discipline et le bel entrain de nos chefs de mission. « Pinces ! » s’écria la Pall Mall Gazette en annonçant et commentant le traité. Toujours plus grave, mais aussi plus douloureusement amer, le Times, qui déplorait surtout la cession du Mossi, exhala ses regrets en ces termes : « Nous, dont l’empire a été en grande partie fondé par une prompte action aux momens décisifs, nous avons laissé l’action aux autres jusqu’à ce que le moment décisif fût presque passé. A la fin, nous nous éveillâmes au danger. Mais notre tardive affirmation de nous-mêmes ne pouvait nous sauver de la peine due pour notre négligence antérieure. Nous devons payer pour notre indolence, tandis que nos rivaux recueillent le fruit de leur esprit d’entreprise, bien que, — et ici le Times était sur les principes en contradiction formelle avec le Daily Chronicle, — bien qu’une bonne part de cette initiative ne fût pas légitimée par les lois du droit inter- national. » Aveu significatif, qui mérite de fixer en tout temps l’attention de ceux qui ont affaire avec la Grande-Bretagne.


IV

Les ambitions anglaises et allemandes n’étaient malheureusement pas les seuls obstacles contre lesquels la France eût à lutter pour asseoir sa domination dans la boucle du Niger. De tous les souverains indigènes qui s’étaient opposés à ses progrès et dont elle avait dû détruire successivement la puissance dans les dernières années, pour assurer et sa propre tranquillité et la sécurité des tribus soumises, un seul subsistait encore, et non le moindre : l’almamy Samory, que ni la négociation ni l’hostilité déclarée n’étaient encore parvenues à réduire. Promenant ses bandes dévastatrices depuis l’arrière-pays de la Côte d’Ivoire jusqu’aux confins de la Guinée, Samory était une cause permanente d’inquiétude et de trouble, sans parler de l’appui que trouvaient ou pouvaient chercher auprès de lui certains de nos rivaux européens.

Il était très malaisé de savoir avec quelque précision quelles étaient les visées réelles de Samory depuis la brusque interruption des opérations que le colonel Monteil avait dirigées sur Kong (avril 1893). Bien qu’il n’eût pas subi alors de défaite réelle, l’almamy restait incontestablement affaibli : il avait éprouvé des pertes sérieuses en hommes, en munitions, en chevaux surtout, ce qui l’atteignait dans l’une de ses forces vives, sa cavalerie ; sa confiance en lui-même paraissait notablement ébranlée ; après avoir pillé tant et tant de pays, il ne savait plus guère où mener ses sofas pour les ravitailler ; mais son inépuisable astuce et l’extraordinaire mobilité de ses mouvemens ne permettaient jamais d’être renseigné sur ses intentions, ni de faire aucun fonds sur celles qu’on se croyait en droit de lui attribuer.

De là deux écoles ou, si l’on veut, deux tendances dans le personnel colonial : du côté de la Côte d’Ivoire, colonie essentiellement « civile, » on était porté à penser que Samory avait principalement en haine l’uniforme des officiers français, et que de simples administrateurs, n’éveillant pas chez lui le souvenir des combats antérieurs, auraient des chances sérieuses de l’amener à composition durable ; au Soudan, où dominait l’élément militaire, on considérait avec un dédain très peu déguisé toute tentative de rapprochement, on surveillait avec une méfiance très justifiée par le passé les exodes fréquens de l’almamy, et l’on se tenait prêt sinon à l’attaquer, du moins à repousser ses agressions. Entre ces deux partis et ces deux systèmes, le pouvoir central n’avait pas à choisir de propos délibéré : dans un temps où sa préoccupation principale était de faire face aux compétitions allemandes ou anglaises, son devoir étroit consistait à n’ajouter aucune complication à une situation déjà infiniment délicate ; il lui incombait de maintenir le Soudan dans sa position défensive, jusqu’à ce qu’on eût tiré au clair les espérances de la Côte d’Ivoire.

Il s’y appliqua en effet. Vers la fin de 1895, Samory avait conduit ses bandes dans le Bondoukou, à proximité de la frontière de la Côte d’Or anglaise, que certains l’accusaient même d’avoir franchie. Si la politique britannique était vraiment dominée par les aspirations morales et humanitaires que lui prêtent si volontiers les publicistes anglais, la voie à suivre eût été tout indiquée : une entente entre les diverses colonies européennes intéressées eût rapidement permis d’enserrer Samory et de débarrasser l’Afrique occidentale de ce redoutable fléau. Mais chacun sait que l’Europe est divisée contre elle-même, et ne se soucie guère de faire front contre l’ennemi commun. Force était donc pour la France d’agir avec ses seules ressources.

En mars 1896, sur la foi de renseignemens recueillis par l’administrateur du Baoulé, M. Nebout, et d’une lettre où Samory se disait prêt, croyait-on, à traiter avec les Français, la Côte d’Ivoire fût autorisée à organiser une mission qui se rendrait auprès de l’almamy : on devait lui offrir de s’établir à poste fixe sur la rive droite du Bendama, à charge pour lui d’accepter le protectorat et la présence d’un résident français. La mission partit en avril et revint en juillet sans même avoir réussi à joindre Samory : ce dernier prétendait maintenant n’avoir jamais fait d’ouvertures de paix, et avoir seulement voulu répondre aux avances d’un agent plus ou moins avoué de M. Nebout, qui demandait à venir commercer dans les pays occupés par l’almamy.

Ce premier échec ne découragea ni les illusions de la Côte d’Ivoire ni la bonne volonté du pouvoir central. Après l’administrateur du Baoulé, celui de l’Indénié, — M. Bricard d’abord, puis M. Clozel, — se crut en possession de propositions formelles. « J’écouterai des paroles de paix, avait écrit Samory en envoyant quelques cadeaux. J’aime trois mille fois le gouverneur. » Cet amour hyperbolique avait bien quelque chose de suspect, mais comme on désirait éviter ou tout au moins retarder de nouveaux conflits on s’en contenta. On le fit d’autant mieux qu’à la fin de 1896, la Côte d’Or anglaise, qui n’avait jamais combattu Samory, qui lui avait même à diverses époques procuré armes et munitions, lui expédiait une mission importante dirigée par le capitaine Houston[9], mission sur le caractère de laquelle le cabinet de Saint-James, dûment interrogé, ne donna que des explications fort vagues, mais qui, elle non plus, n’atteignit pas l’almamy, car elle fut mise en déroute par les sofas, au mois d’avril, aux environs de Oua. Si Samory se montrait rebelle aux séductions anglaises, sans doute n’avait-il point intérêt à se brouiller avec la France. A la fin de mai 1897, le gouverneur de la Côte d’Ivoire fut invité à envoyer au potentat nègre le secrétaire général de la colonie, M. Bonhoure ; mais en même temps, comme on ignorait si le sort fait au capitaine Houston n’était pas réservé à l’envoyé français, le Soudan reçut l’ordre de rapprocher peu à peu ses postes des régions occupées par Samory.

Cette double entreprise sembla d’abord se poursuivre avec un plein succès. On s’attendait à ce que M. Bonhoure atteignît à la fin de juillet la résidence actuelle de l’almamy : Dabakala. D’autre part, le commandant Caudrelier, chargé de l’exécution des mouvemens stratégiques prescrits au Soudan, recevait une lettre dans laquelle Samory se déclarait prêt à traiter, à la condition d’être autorisé à rentrer dans son pays d’origine, Sambatiguila ; enfin, comme gage de bon vouloir, les sofas évacuèrent Lokhoso, que les Français se hâtèrent d’occuper. Mais soudain, un détachement placé sous les ordres du capitaine Braulot et qui devait marcher de Lokhoso sur Bouna, fut attiré dans un guet-apens et massacré par le propre fils de Samory, Sarankémory, (20 août 1897), et l’on apprit que M. Bonhoure, renonçant à poursuivre sa route, revenait à la côte.

Il semblait bien cette fois que la preuve de la fourberie de Samory était faite et que tout espoir de jamais vivre en paix avec lui était définitivement perdu. Pis (encore : la répercussion que le déplorable meurtre du capitaine Braulot pouvait avoir sur la fidélité de certaines tribus indigènes, s’il demeurait impuni, obligeait à réclamer une réparation, au besoin même à préparer une répression. Par ailleurs, la volonté qu’avaient les Anglais d’occuper Bouna pour leur compte en vue des négociations de Paris forçait à ne point renoncer au plan dont la réalisation avait été si fâcheusement interrompue par l’accident du 20 août, dût-on même se heurter de nouveau aux sofas. Bref, le conflit qu’on avait tout fait pour éviter jusque-là apparaissait désormais comme imminent et inéluctable : si désireux fût-on de gagner du temps, on n’était nullement certain d’y réussir, d’autant que, d’après divers renseignemens, Samory se préparait à attaquer O’D’jenné ou Sikasso, peut-être même ces deux localités à la fois.

Le ministre manda aussitôt au Soudan (20 septembre 1897) d’avancer ses troupes vers le Sud et d’occuper la ligne de la Volta, de manière à constituer un front de bandière contre toute tentative d’incursion. On eut ainsi 1 800 tirailleurs répartis dans quatre centres principaux de résistance. Derrière eux, des réserves avaient été levées, tant pour leur prêter assistance éventuelle que pour tenir les voies de communication. Mais en même temps qu’on adoptait ces mesures de défense, et qu’en augmentant les relèves normales de l’automne on se préparait à mener, le cas échéant, une campagne décisive contre Samory, on évitait avec soin de précipiter le cours des événemens. Les détails du meurtre du capitain Braulot étant encore inconnus et son caractère peu défini, une enquête minutieuse fut prescrite : « S’il y a eu guet-apens, télégraphiait le ministre le 24 septembre, on sera fixé de suite par les survivans ; sinon, Samory cherchera à se justifier. Dans ce dernier cas, après réponse, il faudra exiger un châtiment exemplaire des coupables en présence d’un blanc et l’évacuation immédiate de Bobo-Dioulassou et de Bouna comme garantie. Nos lettres ne devront contenir aucune menace ni laisser percer nos intentions. »

L’enquête ne laissa planer aucune ombre sur les circonstances de la journée du 20 août : le guet-apens dressé par Sarankémory fut nettement établi ; le capitaine Braulot, qui revenait de Bouna, sans y avoir pénétré, sur Lokhoso, avait été ramené vers Bouna par le fils de Samory sous prétexte de malentendu, et avec les marques extérieures de la plus grande confiance, lorsque, à un signal donné, les sofas s’étaient précipités sur lui à coups de sabre.

Aucun retard n’était plus justifiable : il fallait agir, sans s’épuiser en inutiles demandes de réparation, mais sans se départir non plus de la prudence que commandait la situation et en ne progressant que dans la stricte mesure où les communications de nos colonnes pouvaient être assurées. En octobre, le commandant Caudrelier s’empara de Bobo-Dioulassou ; en décembre il occupa les environs de Bouna, où déjà se trouvait un détachement anglais ; en février il s’établit à Oua, où la même rencontre se produisit. Le cercle se resserrait ainsi autour de Samory, mais aucun contact direct n’avait été encore pris avec lui, et les positions occupées étaient plus importantes au point de vue des négociations pendantes avec la Grande-Bretagne qu’au regard de la répression du meurtre du capitaine Braulot.

Cette répression s’imposait cependant : quiconque a jamais manié les populations nègres sait qu’elles sont particulièrement impressionnables et que le moindre échec infligé au prestige des blancs a sur elles de graves répercussions. On s’en aperçut en 1898 comme en tant d’autres occasions antérieures : voyant l’impunité de Samory, le sultan de Sikasso, Babemba, fut pris d’une noble émulation ; il n’osa pas sans doute, comme son voisin et allié, aller jusqu’à l’assassinat, mais, sans aucun motif, alors qu’aucun incident n’était venu troubler nos relations avec lui, il chassa honteusement de sa capitale, après l’avoir dépouillée de ses armes, de ses munitions et de ses vêtemens, une mission tout amicale et pacifique dirigée par un de nos officiers. Dans le même moment (février 1898), un de nos détachemens, installé à Kong depuis le 25 janvier, fut assiégé quinze jours (durant par deux ou trois mille sofas de Samory, et délivré seulement le 27 février, grâce à une marche rapide du, commandant Caudrelier. En d’autres termes l’exemple de traîtrise donné par Samory était suivi par d’autres, et Samory lui-même devenait chaque jour plus agressif.

Tout en maintenant le drapeau tricolore dans les postes convoités par les Anglais jusqu’à l’issue des négociations de Paris, une première et sérieuse leçon fut infligée à Babemba : le nouveau lieutenant-gouverneur du Soudan, le colonel Audéoud, forma une colonne, avec l’autorisation expresse du gouvernement (15 février), la mit en marche au commencement d’avril et s’empara de Sikasso le 1er mai, après de vifs combats. Samory étant désormais coupé de toute alliance indigène et dans l’impossibilité de s’échapper vers l’Est, une action combinée put enfin être organisée contre lui : avec le lieutenant-colonel Berlin, les commandans Pineau et de Lartigue pour seconds, le lieutenant-gouverneur du Soudan prépara un ensemble de mouvemens stratégiques qui, exécutés d’avril à octobre, aboutirent à la capture de Samory et de ses fils.

La « paix française » régnait désormais dans l’Afrique occidentale. A part le dernier effort militaire dirigé contre l’almamy, aucune dépense exceptionnelle n’incomba de ce chef à la métropole.


V

Telle fut l’œuvre accomplie en quelques mois dans la boucle du Niger par l’activité, malheureusement un peu tardive, de l’administration coloniale et de la diplomatie françaises. Dans la pensée du gouvernement, cette œuvre se complétait par deux missions dirigées vers les régions que la convention franco-anglaise de 1890 mettait alors dans la zone d’influence de la Fiance : le capitaine Cazemajou, parti en février 1897, avait reçu mandat du Comité de l’Afrique française de se porter vers le lac Tchad et de tâcher d’instituer des relations de bon voisinage avec Rabah, le sultan du Bornou, en même temps que le gouvernement lui prescrivait d’éviter avec soin de descendre en territoire d’influence anglaise, c’est-à-dire au sud de la ligne Say-Barroua ; d’un autre côté, M. Gentil, administrateur au Congo français, reçut l’ordre, en avril de la même année, de remonter du Sud au Nord vers le Tchad par la rivière Chari. Enfin, dans la limite de ses attributions, le ministère des Colonies secondait les projets et préparatifs de la mission Foureau-Lamy, qui devait descendre de l’Algérie vers le Soudan. A tous ces mouvemens présidait une même pensée : empêcher l’interposition de tiers entre les diverses parties de notre empire africain et préparer la jonction de nos tronçons épars, sinon par l’occupation effective, du moins par des conventions de commerce et de protectorat qui nous assureraient pour l’avenir un droit d’antériorité incontestable vis-à-vis de compétiteurs européens éventuels. C’est seulement en 1899 que fut réalisée cette dernière partie du programme ; les expériences faites et les leçons subies dans la boucle du Niger n’avaient pas été étrangères à sa conception.

Et maintenant les résultats acquis ou espérés justifient-ils un pareil effort ? la méthode suivie par la France en ces régions est-elle irrationnelle au premier chef, anti-économique et imprudente comme on le dit couramment ? notre commerce est-il incapable de suivre l’impulsion donnée et la voie tracée par les militaires ou les administrateurs ? notre pays fait-il, en un mot, œuvre de mégalomanie plutôt que de politique avisée en se laissant séduire par l’Afrique ? Si aride que soient à certains égards ces questions, elles méritent d’être serrées de près.

Il semble, à première vue, que l’empressement mis par les Anglais ou les Allemands à procéder comme nous le faisons nous-mêmes suffise à expliquer la hâte que nous apportons à nous étendre dans les vastes territoires de l’Afrique occidentale. Trop enclins ou à nous exalter démesurément ou à nous dénigrer au-delà de tout sens commun, nous devrions nous dire qu’en imitant l’exemple d’émulés qui passent avec tant de raison pour de subtils négocians, nous ne nous exposons pas à de trop cruels mécomptes. En constatant leur mauvaise humeur lorsque, par hasard, ils arrivent trop tard sur un point que nous venons d’occuper, nous possédons la plus topique des réponses aux détracteurs systématiques de l’expansion coloniale.

Mais s’ils se résignent devant l’évidence des faits et s’inclinent, quoique à regret, dans un débat de principe, les esprits chagrins se consolent tout aussitôt en reprochant à la politique coloniale française sa méthode à défaut de son but : ils opposent nos brusques mouvemens militaires à la lente pénétration commerciale des Anglais ; ils dénoncent dans nos « expéditions lointaines » l’amour du bruit, du geste et de la poudre, qui est assurément tout le contraire de la colonisation véritable. Dans leur beau zèle à tout glorifier outre-Manche, à tout noircir chez nous, ils oublient très volontiers que, sans remonter trop loin dans l’histoire et pour parler de la seule Afrique, on rencontre chez les Achantis, en Abyssinie, au Soudan égyptien, au Transvaal, maint énorme et coûteux déploiement militaire de la part de la Grande-Bretagne, tandis qu’ailleurs, sur le Niger, dans l’Ouganda, elle opère par voie de missions plus ou moins armées, et qu’en définitive elle fait comme tout le monde, traitant et commerçant quand elle le peut, frappant quand il le faut.

Cette évocation de faits historiques ou contemporains incontestables ne désarme pourtant pas l’attaque : l’adversaire, un instant décontenancé, change sa position et donne un nouvel assaut. C’est maintenant des résultats qu’il parle : il décrit sous les plus sombres couleurs la situation misérable des colonies françaises, il la rapproche avec complaisance des brillantes statistiques fournies par les territoires placés sous la domination britannique ; puis dans une merveilleuse fantasmagorie, on voit défiler les tableaux éclatans de l’Inde, de l’Australie, du Cap ou du Canada, qui sont des pays faits, déjà anciens et fort peuplés, sans que l’on songe jamais, et pour cause, à comparer les seules contrées qui soient vraiment comparables, c’est-à-dire celles qui sont voisines l’une de l’autre et sont nées à peu près à la même époque.

Ici cependant, et nulle part ailleurs, gît l’intérêt présent.

Or si l’on s’applique à l’étude impartiale et détaillée de la position relative des établissemens français et anglais de la côte occidentale d’Afrique, on discerne bien vite qu’il ne reste rien, ou à peu près, de la thèse adverse, et que pour la prospérité financière et commerciale, la France n’a rien à envier à sa puissante rivale dans l’œuvre des dernières années.

Au point de vue financier tout d’abord : les recettes locales des colonies anglaises de Lagos, de la Côte d’Or, de Sierra-Leone et de la Gambie, qui étaient en 1893 de 11 040 000 francs, se sont progressivement élevées jusqu’en 1898 à 15 750 000 francs[10], tandis que dans le même temps celles des colonies similaires françaises du Dahomey, de la Côte d’Ivoire, de la Guinée, du Sénégal et du Soudan passaient de 7 à 15 millions, c’est-à-dire qu’elles ont plus que doublé. A Lagos et dans la Gambie, le budget s’équilibre, sauf d’insignifiantes variations ; il en a été de même à Sierra-Leone jusqu’en 1895, mais, depuis lors, un déficit annuel de 100 000 à 500 000 francs y est presque devenu la règle ; pis encore, à la Côte d’Or, l’insuffisance des ressources, qui était seulement de 175 000 francs en 1894, est parvenue à 875 000 francs en 1895, à 1 125 000 francs en 1896, à 4 225 000 francs en 1 897, pour retomber au chiffre encore respectable de 3 millions en 1898[11]. Dans le même temps, le Dahomey s’est constamment maintenu en équilibre budgétaire, même lorsqu’il a eu, en 1897-1898, à faire face aux fortes dépenses des missions du Niger ; pareillement la Côte d’Ivoire, qui, avec ses excédens de recettes, a constitué une caisse de réserve lui laissant une disponibilité de plusieurs centaines de mille francs ; de même la Guinée, aujourd’hui assez riche pour contracter dans de bonnes conditions des emprunts pour travaux publics[12] ; de même le Sénégal, qui, malgré les grandes fluctuations qu’amènent dans sa situation financière les variations de récolte des arachides, possède une caisse de réserve dotée de 1 300 000 francs[13], et, en outre, des excédens qui lui permettent d’engager de nombreux et importans travaux extraordinaires. Il n’est pas jusqu’au Soudan, dont les impôts ne donnaient que 564 000 francs en 1893, qui n’ait perçu près de 4 millions en 1898, et qui ne participe pour un demi-million par an à la construction du chemin de fer de Kayes au Niger.

Il ne s’agit là que de recettes et de dépenses locales. Pour être complet il y faut joindre un autre élément, considérable à la vérité, mais d’un caractère spécial : les subventions métropolitaines. Ces subventions sont nulles au Dahomey et à la Côte d’Ivoire, presque inexistantes en Guinée[14], importantes seulement au Sénégal et au Soudan, où elles s’élèvent ensemble à près de 13 millions. Dans ce chiffre, un peu plus de 2 millions sont employés soit au service de la garantie d’intérêt du chemin de fer de Dakar à Saint-Louis, soit à la participation de l’Etat dans la construction de la voie ferrée de Kayes au Niger. Le reste est presque exclusivement composé de dépenses militaires : au Sénégal et au Soudan sont en effet les réserves centrales des tirailleurs indigènes, où l’on puise, selon les besoins, les détachemens nécessaires pour le service de la côte d’Afrique, voire même les élémens principaux des corps expéditionnaires ou des garnisons de Madagascar ou d’ailleurs ; au Soudan, l’on a dû, jusqu’à la capture de Samory, se tenir sur un pied de guerre à peu près constant vers le Sud, et la garde de la frontière septentrionale, du côté des Touaregs, impose de lourdes dépenses en hommes et en transports. Mais ces dépenses, temporaires pour une large part, ne doivent pas plus être imputées au compte des colonies que nous considérons en ce moment que les frais de la guerre du Transvaal, par exemple, ne sont imputables à la colonie du Cap : elles permettent à la France de couvrir de son drapeau, entre le Sénégal et le Niger, une superficie de territoire pour le moins quadruple de celle que détient l’Angleterre dans la même région.

Quoi qu’il en soit, les chiffres de dépenses n’ont qu’une valeur relative : ce n’est pas en eux-mêmes qu’il les faut prendre, mais dans leurs rapports avec l’ensemble des opérations commerciales effectuées dans la contrée, sinon l’on risque de tenir pour un symptôme de richesse ce qui ne serait en réalité qu’un signe d’appauvrissement. Or si l’on établit la proportion entre les dépenses locales et le commerce extérieur de ces diverses colonies, on voit que cette proportion est de 15,32 pour 100 dans les établissemens anglais ; elle est, pour les français, de 11 pour 100 seulement, ce qui est la preuve que notre administration coloniale n’est point si détestable qu’on le dit couramment, de 13 pour 100 si l’on y ajoute les subventions de la métropole j pour travaux publics, de 23 pour 100 si l’on y comprend, mais à tort, les dépenses militaires.

Ce commerce extérieur, quel est-il donc ? comment se répartit-il sur les divers points de la côte occidentale d’Afrique ? quelles sont les lois de ses oscillations ? Ici encore, l’examen des statistiques donne des résultats surprenans.

Voici d’abord les chiffres absolus, de 1893 à la dernière année officiellement connue, en prenant pour point de départ, pour les colonies françaises, non pas 1893, qui a été exceptionnellement faible et conduirait à formuler des conclusions excessives sur le rapide développement de nos opérations, mais 1892, qui s’est présentée dans des conditions plus normales : les importations dans les colonies anglaises ont passé de 51 250 000 francs en 1893 a 71 millions et demi en 1898, les exportations, de 54 040 000 à 60 350 000 francs ; les importations ont été de 36 270 000 francs dans nos établissemens en 1892, de 57 750 000 francs en 1898, tandis que les exportations montaient de 32 300 000 à 49 530 000 francs. De là cette conclusion : malgré l’avance qu’il avait sur nous, le commerce anglais se voit rapidement regagné par le nôtre, puisque son accroissement durant cette période n’est que de 35 pour 100 à l’importation et de 11 pour 100 à l’exportation, tandis que nos colonies ont progressé respectivement de 64 et de 53 pour 100. Et si, au lieu de considérer le bloc, on regarde chacune des colonies intéressées, l’on voit que les françaises sont toutes, sans exception, en progrès considérable, au lieu que les anglaises sont soit en décroissance, soit dans le statu quo, ce qui explique surabondamment l’ardeur des compétitions britanniques dans la boucle du Niger[15].


VI

Il y a malheureusement une ombre à ce tableau : si, par le fait de ces résultats, l’administration coloniale française est complètement lavée du reproche d’être une entrave au mouvement commercial, le commerce et l’industrie de la France n’ont pourtant pas profité de cet essor autant qu’ils l’auraient pu. L’exportation de nos établissemens de la côte occidentale vers la France ou ses autres colonies, qui était de 16 millions en 1892, n’est parvenue qu’à 26 millions et demi en 1898, soit seulement un peu plus de la moitié de l’exportation totale ; l’importation des produits de la métropole et de ses colonies, qui était de 15 millions en 1892, n’a atteint que 23 millions en 1898, soit un peu plus du tiers de l’ensemble. Mais cela tient à des causes générales et profondes, de beaucoup antérieures à notre récente expansion coloniale, et qui, pour disparaître, exigeraient une réforme intégrale de nos habitudes industrielles ou commerciales. A l’exportation de la côte occidentale d’Afrique, les huiles et amandes de palme et les arachides viennent seules volontiers en France, tandis que le caoutchouc, l’ivoire, l’acajou, la gomme vont en Angleterre chercher le marché du monde. A l’importation, ce qu’il faut surtout ce sont des cotonnades et des alcools de traite : non seulement les nôtres ne parviennent que péniblement à lutter pour le bon marché avec les produits anglais ou allemands, mais nos commerçans ne trouvent ni chez nos industriels ni chez nos banquiers le crédit à long terme indispensable pour mener des opérations de cette nature dans les pays lointains, où la longueur des transports et le caractère saisonnier des échanges obligent à des découverts prolongés, bien au delà du papier à trois mois usité dans notre vieux continent.

A la vérité, ces questions, qui méritent une étude distincte, ne sont pas plus particulièrement coloniales : qu’il s’agisse de crédit ou d’adaptation des produits, comme prix ou comme qualité, aux besoins et aux facultés de la consommation, le commerce tout entier d’exportation y est intéressé, surtout pour les marchés éloignés récemment ouverts au négoce européen ; nos possessions de la côte africaine ne souffrent pas plus sous ce rapport que notre mouvement d’affaires en Extrême Orient, voire même en Russie, de nos habitudes routinières et de notre indolence. Si nous n’avons pas encore poussé notre production au degré d’intensité où l’Angleterre et les États-Unis ont conduit la leur ; si nous ne savons pas nous contenter, en le compensant par la multiplicité des affaires, du maigre bénéfice dont se satisfont les Allemands ; si nous n’avons pas suffisamment réussi, en présence d’une concurrence internationale aussi acharnée que celle dont nous avons désormais le spectacle, à nous pourvoir de l’organisation commerciale et des instrumens de crédit nécessaires, il n’est pas douteux cependant que des tentatives appréciables ont déjà été accomplies dans ce sens ; tant sous l’action du besoin qu’à l’incitation d’exemples voisins, nous commençons à nous lancer délibérément dans cette voie, et les succès déjà obtenus nous encouragent à y persévérer.

En revanche la politique coloniale est spécialement intéressée au développement de la production, et, partant, de la puissance d’achat de nos établissemens. Pour nous être laissé successivement déposséder, puis distancer, par nos rivaux, nous n’avons guère pu constituer notre empire d’outre-mer qu’avec des terres tropicales généralement impropres à l’immigration et à l’acclimatation des Européens. Nous sommes dès lors condamnés à faire presque partout de l’exploitation plutôt que de la colonisation proprement dite. Cela est vrai surtout de nos récentes acquisitions dans le continent noir : à part quelques régions favorisées comme le Fouta-Djallon, et diverses contrées de la boucle du Niger, l’Européen ne saurait sans danger s’y livrer au travail de la terre. Est-ce à dire qu’il convienne de se borner, ainsi que le font certains de nos émules, à recueillir des mains des indigènes le caoutchouc et l’ivoire, au risque de voir ces populations imprévoyantes, propter vitam vivendi perdere causas, et détruire les lianes, faire disparaître les éléphans pour obtenir un gain plus facile et plus prompt ? Assurément non : l’exploitation rationnelle du caoutchouc, celle de la noix de kola, l’introduction méthodique de diverses cultures nouvelles, café, coton ou autres, sont des œuvres qu’un état-major européen peut avantageusement entreprendre, en se bornant à fournir aux indigènes les capitaux et les directions utiles. Puis, en suivant peu à peu le mouvement, sans s’abandonner à de trop vastes conceptions, mais en s’attachant à pourvoir aux besoins locaux au fur et à mesure qu’ils se développent, maintes industries peuvent et doivent venir étayer cette première partie de la tâche : briqueteries, distilleries, scieries, tissages, etc., pour lesquelles quelques contremaîtres blancs suffisent à éduquer la main-d’œuvre autochtone.

Si elle veut seconder l’action commerciale des particuliers, un devoir primordial incombe toutefois à l’administration : celui de leur fournir des moyens de transport sinon rapides, — le temps compte pour peu de chose encore eu ces vastes contrées, — du moins assez économiques pour permettre l’adduction à la côte des produits naturels et l’importation des marchandises de traite. Des routes partout où on le peut, des chemins de fer quand il le faut : tel est l’objectif que doivent désormais poursuivre nos agens de tous ordres ; ce faisant, ils affranchiront et les services publics et le négoce des frais écrasans du portage, en même temps qu’ils rendront disponibles pour la production les milliers d’hommes employés dans les caravanes. À cet égard, il est malaisé de rien imaginer de plus pitoyable que le système pratiqué par la France jusqu’en 1897 pour la jonction du Sénégal au Niger par la voie ferrée de Kayes à Bammako : un crédit annuel était alloué à cette entreprise qui lui permettait tout juste d’avancer de 8 à 10 kilomètres par exercice, et exigeait plus de vingt ans pour l’achèvement de la ligne. La consolidation et l’escompte de cette annuité, combinés avec quelques autres expédions financiers, ont autorisé le Soudan à développer son chantier de manière à parvenir au terme du travail dans trois ou quatre années. L’exemple aussitôt donné a été imité : la Guinée a trouvé prêteur pour exécuter les 120 premiers kilomètres de la voie qui reliera Konakry au Niger. Il n’est pas jusqu’au Dahomey qui ne soit sur le point de traiter avec une compagnie pour l’exploitation d’un chemin de fer dont il payera en partie les frais.

L’Afrique occidentale française est donc désormais en branle : l’impulsion est partie d’en haut, le mouvement a été suivi par de nombreuses entreprises privées. Pour être en apparence moins fortes et moins bruyantes que celles de certaines autres colonies, ces entreprises n’en font peut-être que meilleure besogne sans que de ce côté, — cela est remarquable et heureux, — il ait été nécessaire de donner à aucune d’entre elles un monopole commercial.

Le marché qui s’ouvre ainsi à notre activité est-il, ainsi que l’affirment les croyans, d’une puissance à peu près indéfinie, ou au contraire, comme le disent les pessimistes, irrémédiablement restreint par le peu de densité de la population et la paresse invétérée des habitans ? Il serait assurément téméraire de se prononcer radicalement en faveur de l’une de ces opinions extrêmes. Mais quiconque a parcouru, à quelques années d’intervalle, les rives du Sénégal, sait avec quelle extraordinaire rapidité ces contrées se repeuplent, lorsque la traite des esclaves, les guerres intestines et les déprédations périodiques des grands tyrans indigènes ont cessé d’exercer leurs ravages. La « paix française » donnera dans la boucle du Niger les prompts résultats qu’elle a produits au Sénégal. Or si les bouches se multiplient, les besoins croîtront en conséquence. En Afrique comme ailleurs la femme est coquette, et c’est pour satisfaire à ses fantaisies que l’homme se résigne au travail. Certes, des siècles s’écouleront encore avant que le nègre soit en état de fournir à ses compagnes des articles de luxe tels que nous les comprenons en France. Mais, pour n’être pas celui d’ici, le luxe de là-bas ne saurait être indifférent à l’industrie de la métropole.


ANDRE LEBON.

  1. En 1899, ce chiffre s’est élevé à 25 millions, se partageant par parties presque égales entre les importations et les exportations.
  2. On ne saurait trop recommander cette suggestion de la Daily Chronicle aux méditations de la Saturday Review, qui, à propos de la mission Marchand, dénonçait avec une pudique indignation le « cynisme » apporté par la France dans sa prétention, non pas même de s’allier aux Madhistes, mais d’éviter un heurt violent avec eux.
  3. Anciennement dénommé Côte des Esclaves.
  4. La colonne dirigée par le colonel Monteil pour s’emparer de Kong avait été dissoute en 1895 ; la Côte d’Ivoire n’avait que peu ou pas de troupes. De même la Dahomey, depuis la soumission de Behanzin en 1892.
  5. Voir l’article précédemment cité de la Daily Chronicle.
  6. La France n’avait alors en cours de route dans cette région que la mission purement hydrographique du lieutenant de vaisseau Hourst, qui, partie en janvier de Tombouctou, atteignit en octobre 1895 l’embouchure du Niger, après avoir reconnu la navigabilité du fleuve.
  7. Janvier 1898. Voir, pour le détail de toutes ces polémiques, la collection du Bulletin du Comité de l’Afrique française.
  8. Il s’agissait de la mission Cazemajou, qui se dirigeait vers le lac Tchad par le Nord de la ligne Say-Barroua, et qui avait reçu l’ordre exprès de ne pas pénétrer sur les territoires que la convention de 1890 avait reconnus comme appartenant à la zone d’influence britannique.
  9. La Daily Chronicle n’était pas seule à prêcher l’entente avec Samory ; le 28 février 1896, le Times se vantait que l’Angleterre avait toujours trouvé chez lui des dispositions amicales (friendly) ; en mars, la Pall Mall Gazette rappelait que « son attitude avait toujours été favorable, et qu’en deux occasions, il avait offert d’accepter le protectorat britannique. »
  10. Voici le détail de ces recettes, par année et par colonie, en milliers de francs.
    Colonies anglaises
    1893 1894 1895 1896 1897 1898
    Lagos 2 875 3 425 3 550 4 500 4 425 5 162
    Côte d’Or 5 050 5 450 5 750 5 925 5 950 6 475
    Sierra-Leone 2 325 2 475 2 450 2 400 2 650 2 950
    Gambie 800 600 400 650 975 1 175

    Le Togo allemand, la République de Libéria, la Guinée portugaise ont un budget de moins d’un million chacun, très fréquemment en déficit.

  11. En vertu d’une loi de 1899 l’Angleterre a avancé 7 750 000 francs à Sierra-Leone, 20 millions à Lagos et 14 millions 1/2 à la Côte d’Or pour construction de chemins de fer ou de ports.
  12. Il s’agit de la construction d’une voie ferrée de Konakry au Niger, dont les 120 premiers kilomètres sont aujourd’hui en voie d’exécution.
  13. Cette caisse, depuis sa création en 1893, a reçu 2 200 000 francs, et en a payé 1100 000 ; elle atteint aujourd’hui son maximum réglementaire.
  14. Celle-ci a reçu quelques centaines de mille francs en 1895 et 1896 pour les frais exceptionnels de la colonne de Kong. La Guinée a touché du Trésor 320 000 francs en 1899.
  15. Le tableau ci-dessous, où les établissemens européens sont rangés dans leur alternance géographique, montre cette situation année par année.
    Importations en milliers de francs.
    1892 1893 1894 1895 1896 1897 1898 1899
    Lagos « 18 725 18 600 20 400 22 525 19 250 22 700 «
    Dahomey 6 430 10 450 10 770 10 540 9 730 8 240 9 995 12 350
    Togo « « « « 2 100 2 500 « «
    Côte d’Or « 17 950 20 325 23 275 22 750 22 775 27 725 «
    Côte d’Ivoire 1 980 2 475 3 120 3 000 4 690 4 690 5 600 «
    Sierra-Leone « 10 425 11 950 10 675 12 375 11 425 15 150 «
    Guinée française 3 600 4 000 4 890 5 000 4 630 7 630 9 000 15 140
    Guinée portugaise « « « 1 556 « « «
    Gambie 4 150 3 250 2 425 2 750 4 400 6 150
    Sénégal et Soudan 24 260 13 860 27 000 28 260 26 175 27 000 33 155
    Exportations en milliers de francs.
    Lagos « 20 900 20 535 24 625 24 375 20 275 22 050 «
    Dahomey 7 260 8 830 9 970 10 520 9 225 5 780 7 540 12 700
    Togo « « « « 2 000 1 000 «
    Côte d’Or « 18 050 21 250 21 950 19 800 21 450 21 825
    Côte d’Ivoire 3 710 4 360 4 070 3 700 4 400 4 720 5 010
    Sierra-Leone « 9 975 10 630 11 325 11 225 10 025 7 275
    Guinée française. 4 000 4 800 5 200 5 230 5 800 6 725 7 800 9 460
    Guinée portugaise « « « 1 225 « « «
    Gambie « 5 125 3 750 2 350 2 925 4 150 6 200
    Sénégal et Soudan 17 300 18 000 18 170 12 440 19 560 21 140 29 150

    Il est à remarquer que l’année 1895 a été témoin au Sénégal d’une grosse crise commerciale. Quant au Soudan, c’est seulement en 1898 que la douane lui a assigné un contingent distinct dans le mouvement commercial du Sénégal : ce contingent a été de 8 030 000 francs à l’importation, de 3 620 000 à l’exportation.