Œuvres complètes de Béranger/La Bouquetière et le Croque-Mort

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H. Fournier (1pp. 280-281).


LA BOUQUETIÈRE


ET LE CROQUE-MORT


Air : Le cœur à la danse, etc.


Je n’ suis qu’un’ bouqu’tière et j’ n’ai rien,
Mais d’vos soupirs j’me lasse,
Monsieur l’croqu’mort, car il faut bien
Vous dir’ vot’ nom-z en face.
Quoique j’ sois-t-un esprit fort,
Non, je n’ veux point d’un croqu’mort.
Encor jeune et jolie,
Moi, j’vends rosiers, lis et jasmins,
Et n’ me sens point l’envie
De passer par vos mains.

C’t amour, qui fait plus d’un hasard,
Vous tire par l’oreille
Depuis l’ jour où vot’ corbillard
Renversa ma corbeille.
Il m’en coûta plus d’un’ fleur :
Vot’ métier leur port’ malheur.
Encor jeune et jolie,
Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins,
Et n’ me sens point l’envie
De passer par vos mains.


À d’bons vivants j’aime à parler ;
Et, monsieur, n’ vous déplaise,
Avec vous m’ faudrait-z étaler
Mes fleurs chez l’ pèr’ La Chaise ;
Mon commerce est mieux fêté
À la porte d’ la Gaîté.
Encor jeune et jolie,
Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins,
Et n’ me sens point l’envie
De passer par vos mains.

Parc’ que vous r’tournez d’ grands seigneurs,
Vous vous en faite’ accroire ;
Mais si tant d’ gens qu’ont des honneurs
Vous doiv’ tous un pour-boire,
Y en a plus d’un, sans m’ vanter,
Qu’ j’avons fait ressusciter.
Encor jeune et jolie,
Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins,
Et n’ me sens point l’envie
De passer par vos mains.

J’ f’rai courte et bonne, et, j’y consens,
En passant venez m’ prendre.
Mais qu’ ce ne soit point-z avant dix ans.
Adieu, croqu’mort si tendre.
P’t-êt’ bien qu’en s’impatientant,
Un’ pratique vous attend.
Encor jeune et jolie,
Moi, j’ vends rosiers, lis et jasmins,
Et n’ me sens point l’envie
De passer par vos mains.